Au pays du off shore : l’élan du port de voix ; ou la vérité du style…

— Ecrit le mardi 25 novembre 2008 dans la rubriqueLittératures, Rencontres”.

Sur « Voix off » de Denis Podalydès, au Mercure de France,

dans la (très) belle collection « Traits et portraits« , de Colette Fellous

(avec photos ; cf déjà ses très beaux « Tuiles détachées« , de Jean-Christophe Bailly ;

et « La première main« , de Rosetta Loy)…

_ avec un CD de 14 plages de textes, dits par Denis Podalydès lui-même

et bien d’autres (et quelle anthologie sonore !!!) :

Jean Vilar , Gérard Desarthe, André Dussolier, Jean-Louis Trintignant, Pierre Reverdy, Daniel Mesguich, Michael Lonsdale, Roland Barthes, Sarah Bernhardt, Michel Simon, Charles Denner, Marcel Bozonnet, Richard Fontana, Ludmila Mikaël, Christine Fersen, Jean-Luc Boutté, Eric Elmosnino, Orson Welles & Fernand Ledoux, Pierre Mendès-France, Coluche, Guy Lux, Roger Lanzac, Valéry Giscard d’Estaing, Jean Cocteau, Paul Claudel, Paul Léautaud, Gérard Philipe, Michel Bouquet, Jacques Weber et Bruno Podalydès… ;

et, accessoirement, prix Fémina de l’Essai 2008…

« Est-il, pour moi, lieu plus épargné, abri plus sûr, retraite plus paisible,

qu’un studio d’enregistrement ?

_ énonce tranquillement, en ouverture de ce livre (et disque), l’acteur diseur (lecteur) Denis Podalydès…

Enfermé de toutes parts, encapitonné, assis devant le seul micro, à voix haute _ sans effort de projection, dans le médium _, deux ou trois heures durant,

je lis les pages d’un livre.

Le monde est alors _ féériquement _ celui de ce livre.

Le monde _ tout entier _ est _ miraculeusement _ dans le livre.

Le monde est le livre.

Les vivants que je côtoie, les morts que je pleure, le temps qui passe, l’époque dont je suis le contemporain, l’histoire qui se déroule, l’air que je respire,

sont _ entièrement _ ceux du livre.

 J’entre _ sacralement _ dans la lecture« ,

s’ouvre

_ en beauté, et mystère, comme une cérémonie (un peu secrète) d’intronisation (à Éleusis) _

le livre, page 11 ;

et ces mêmes mots-là, et à plusieurs reprises,

soit avec (quelques) coupures,

soit avec de légères variantes,

vont revenir scander l’ouverture (ou la clôture) des divers chapitres

donnant à retentir et vibrer, à nouveau, toutes ces voix : pages 97, 153 et 219…


(…) 13 lignes plus loin, à la page 12 :

« Nacelle ou bathyscaphe,

le réduit sans fenêtre où je m’enferme _ pour l’enregistrement, en ce studio (ou studiolo)… _

autorise une immersion ou une ascension totales.

Nous

_ Denis Podalydès inclut en cette « expédition » et l’ingénieur du son et le directeur artistique (de l’enregistrement) _

descendons dans les profondeurs _ page après page, abyssales _ du livre,

montons dans un _ septième _ ciel de langue.

Je confie à la voix le soin _ = une ascèse… _ de me représenter _ furieusement, bien que tout soit tranquille _ tout entier.

Les mots écrits et lus me tiennent lieu _ métamorphose quintessentielle _ de parfaite existence. »

Et un tout petit peu plus loin, encore, page 14, le fin mot de tout ce « dispositif » :

« Mais de ma voix

_ Par l’odeur de la pluie m’était rendue _ en un « admirable tremblement du temps«  ! _

l’odeur des lilas de Combray,

par l’assourdissement des bruits dans la chaleur de la matinée,

la fraîcheur des cerises : quels délices ! _,

lisant les mots d’un autre _ Marcel Proust, en l’occurrence, pour ici

(« Combray » : l’ouverture de « La Recherche« , « Du côté de chez Swann« ) _

ceux d’un mort lointain _ le 18 novembre 1922 _,

dont la chair est anéantie _ peut-être bien… _,

mais dont le style,

la beauté de ce style,

fait surgir _ tel son pouvoir _

un monde _ oui ! _ d’échos, de correspondances et de voix vivantes _ ou le seuil ! _

par lesquelles je passe,

parlant à mon tour,

entrant dans ces voix _ soit la clé de la métamorphose ! _,

me laissant aller à la rêverie,

à l’opération précise d’une rêverie continue, parallèle et libre,

je sais que je parle,

je sais que c’est de moi qu’il s’agit,

non pas dans le texte,

bien sûr,

mais dans la diction

_ voilà l’opération de trans-substantiation qui, ici, donc, se livre _

de ces pages. »

Pour aboutir à cette ultime phrase, de l’ouverture,

et clé de tout ce « Voix off« , page 15 :

« Alors d’autres voix encore se font entendre,

dans la mienne.« 

Deux exemples, j’élirai, seulement :

d’abord,

celui d’une voix « personnelle » au récitant,

celle de « Mamie d’Alger«  _ Jeanne, la mère de son père (Jean-Claude Podalydès) ;

qui n’est même pas « la plus proche » de ses deux grand-mères ;

lui, Denis, se sentant bien davantage « du côté » des Ruat _ versaillais _, et de Mamie Odette :

« Elle parle lentement. Son accent pied-noir froisse, accroche chacune des syllabes qu’elle prononce. Discours patiemment élaboré, au discours toujours plus ralenti. La salive lui manque toujours. Phrases infiniment longues et détaillées. ses évocations ont une précision maniaque, dont Maman _ versaillaise, elle : côté Ruat ; et pas Podalydès _ gentiment se moque :

« Nous étions donc un lundi, lundi 23 février, il devait être neuf heures trente du matin, en tout cas il n’était pas dix heures, la température, je m’en souviens, était tout de même assez fraîche, tu me diras que c’est normal en février, Papi, le pauvre, ne s’était pas encore rasé, il se rase toujours au rasoir à main, tu le sais

_ l’histoire qu’elle raconte ne commence jamais avant l’inventaire de toutes les circonstances énonçables, infinies _ en effet !… _,  dont la mémoire ne lui fait jamais défaut _ ;

c’était la Saint-Lazare, je m’en souviens parce que Papi disait toujours, le pauvre, tu sais s’il était drôle, même s’il pouvait avoir des colères, mon Dieu, des colères ! Ton père a dû t’en raconter quelques unes, bon, je disais, oui, alors, bon, voilà, Papi disait qu’il était curieux de fêter les gares, de fêter celle-là particulièrement, alors qu’on ne fêtait pas la Saint-Montparnasse ! Tu comprends la blague, je pense, alors, nous étions donc le 23 février… »


L’histoire alors reprend à son début,

on s’aperçoit peu à peu qu’il n’y a pas d’histoire,

que l’histoire est ce qui précède _ en abyme(s) _ l’histoire,

que l’argument principal, par lequel, en principe, le récit a commencé depuis une vingtaine de minutes,

est perdu,

inexistant,

ou si maigre,

que sa venue enfin,

dans le cours des phrases,

ne sera pas même remarquée,

emportée _ comme chez Montaigne ! _ par les fioritures infimes et inutiles _ pas tout à fait, toutefois… _,

divisées à l’infini.


Et pourtant,

de sa voix asséchée de mélancolie et de médicaments,

ralentie par les menus détails, les regrets et lamentations sempiternels,

 elle m’en dit des choses«  : en effet ! pages 134-135…

Mon second exemple sera la voix de Roland Barthes (pages 201 à 204),

parmi les « Voix des morts« …


« On entend toujours affleurer ce qu’il désigne lui-même _ Roland Barthes _ sous l’expression l' »angoisse de délicatesse ».
La voix découpe les masses, ou plutôt les ensembles signifiants

en haïkus » _ page 201.

« Barthes échappe cependant à toute affectation.

Tout le long de ce cours  _ au Collège de France, sur le Neutre _

si précis dans la conduite de son propos

_ il faudra donc entendre qu’il y a une violence du Neutre _

malgré les sinuosités _ encore, aussi : Montaigne… _ de l’exposé

_ mais que cette violence est inexprimable _ ;

si scrupuleux dans la tension de ses paradoxes

_ qu’il y a une passion du Neutre, mais que cette passion n’est pas celle d’un vouloir-saisir _

si constamment anxieux d’échapper aux déterminations,

aux partis pris,

à toute voie trop droite

_ revoilà donc notre Montaigne ! _

mais plus encore aux attaques de sa profonde mélancolie,

dont les leçons successives révèlent le travail souterrain,

à laquelle il accorde sa place dans le système ;

et c’est peut-être à ce mélange de la mélancolie et de la méthode,

à cette acceptation d’un fond irrémédiable de tristesse dans la progression même de la pensée,

que la voix de Barthes doit sa beauté,

son phrasé généreux,

musical. » 


On voit combien l’oreille _ et la voix _ de Denis Podalydès a de justesse de générosité et de sens,

autant que de

musicalité…

Et je n’ai même pas encore écouté le CD !!!


L’écriture de Denis Podalydès est une exploration _ magnifiquement inspirée ! et de quelle justesse ! _
de ce que peut être « l’œuvre de voix »

_ c’est-à-dire l’œuvre de la voix _,
au premier chef des comédiens eux-mêmes,
et au théâtre, d’abord _ bien sûr ! _ ;

mais pas seulement d’eux ;

et elle constitue,
cette écriture même en ce livre
_ rare, et/ou peut-être même unique ! _,
un véritable « bréviaire »
théâtral
pour qui voudrait _ et voudra _ « retrouver »
ce que furent les « apports »
_ singuliers ! _ de quelques grands noms

désormais

_ car désormais _ sinon, bientôt… _ fantômes

hantant _ ou voués à « hanter »… _ rien que notre mémoire et notre nostalgie :

cf la page (page 90) consacrée au souvenir d’Annie Ducaux :

« époque où l’on s’évanouit, où l’on se pâme, en écoutant une tirade d’« Athalie«  _ C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit _ ;
époque dont Annie Ducaux, voix noble, drapée
_ Ma mère Jézabel devant moi s’est montrée _
aisée, rythmée, _ Comme au jour de sa mort pompeusement parée _
capable de frapper le dernier rang de spectateurs _ J’ai senti tout à coup un homicide acier _ d’une violence inouïe qui les transperce plus vivement que le gel _ Que le traître en mon sein a plongé tout entier _,

époque révolue, dis-je,

dont Annie Ducaux est _ on note, ici, l’usage du présent ! _ peut-être la dernière manifestation vocale«  (page 91) ;

maintenant que non seulement

le moment de la « représentation »
_ ou « performance« , comme cela se dit en anglais ;

et « performance » sur la scène même, sur les « tréteaux » dressés _,
a passé

_ mais ce n’est rien là que la loi (de l’éphémère !) du spectacle vivant, hic et nunc, ce soir-là, sur cette scène-là ; et pas le lendemain, ni la veille, « au théâtre » !..  ;

et que le temps a fait son œuvre ;

et, pire que le temps,
la « maladie de la mort », aussi ;

et son fruit

_ qui tout à la fois va germer,

nous nourrir,

et pourrir…

Mais c’est ce qu’il nous faut _ et vite ! _ apprendre de la vie,

que cet « éphémère »-ci ;

et « lui rendre grâce »,

comme le fait (notre) Montaigne…


Ainsi,
Denis Podalydès a-t-il des pages bouleversantes
sur son souvenir vivant
_ ô combien ! et comment ! _
de comédiens en de derniers moments sur la scène,

ou ailleurs :

un tournage de cinéma,
ou même croisé en quelque rue :

tels que Richard Fontana (« il joue « La Fausse suivante » à la Comédie-Française« , page 94),
et Jean-Luc Boutté (« à quelques pas de moi, sur le tournage de « Mayrig« , où je fais un petit rôle » :
« il attend immobile, sans un mot ni regard. Je scrute son décharnement, sa patience, sa souffrance irradiante et mutique » (page 94, aussi) ;

ainsi que quelques _ « grands » _ autres (Gérard Philipe, Bernard Blier, page 93),
déjà…

De plus longs passages, plus loin, seront consacrés aux voix _ en action _ de ces mêmes Richard Fontana et Jean-Luc Boutté, sur la scène ;

comme
à la voix d’Éric

_ le frère de Denis, de Bruno, de Laurent Podalydès _,
suicidé « le 10 mai 1997 » (pages 144 à 147) ;

ou comme
aux « Voix des toreros« 
,

« Voix sans voix« ,

car
« nuit fait homme
il

_ le torero José Tomás , « le 10 septembre à Nîmes« , en 2007 _ ;

il appelle les taureaux d’un souffle. Ce même souffle que l’arène retient. Silence médusé. La respiration du taureau. Halètement. Ce va-et-vient du poitrail.
José Tomás avance la main. Regard du taureau. Saisi, tenu. Flexion du poignet. Ondulation de la muleta. Appel, absence de voix. Charge.
Le taureau entre dans l’illusion, la voilure fuyante du leurre. Navigation de la bête, ralentie, allégée. Courbe. Absence de voix.
Toujours du silence au principe de chaque mouvement.
« 

Etc… : encore 13 lignes…

C’est magnifique : parce que juste ! (aux pages 147-148).

Chapeau ! Monsieur le regardeur-écrivain !..

Ou

l’œil d’un artisan praticien, probe ;

et maître artiste,

simplement…

Merci…

Titus Curiosus, ce 25 novembre 2008

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