Tendresse et juvénilité d’un merveilleux récital de Céline Frisch : « Aux sources du jeune Bach » (CD Alpha 149)

— Ecrit le mardi 19 janvier 2010 dans la rubriqueMusiques, Rencontres”.

Réussir _ en sa « composition » ! _ un récital, tant au concert qu’au disque, au CD, est fort délicat !.. Que d’arbitraire artificiel, le plus souvent, en ces propositions d’interprètes musiciens ! et d’éditeurs de disques, alors pas assez scrupuleux…

Des exceptions, cependant. Et remarquables ! Magnifiques !

Somptueuses, même,

comme ici, en ce récital « magique » autour du « jeune Bach« , en le CD « Die Quellen des Jungen Bach » de Céline Frisch _ soit « Les Sources du jeune Bach » : le terme est on ne peut plus juste ; « sources« , elles sont à jamais jaillissantes, comme cela s’entend, et s’écoute, excellemment !.. _ :

le premier CD _ le CD Alpha 149 : à relever sur son calepin ! _ que nous propose cette année l’excellentissime catalogue Alpha de Jean-Paul Combet…

Par exemple, aussi, le programme,

il est vrai, celui-là même, de Frédéric Chopin lui-même, interprète _ assez rare ! _ en concert (accompagné ici, le 21 février 1842, d’acolytes-amis de très grand choix : Pauline Viardot-Garcia, la chanteuse et compositrice _ aussi, elle-même ; ainsi que sœur de Maria Malibran _, pour trois interventions de chant ; et le violoncelliste et compositeur _ encore, lui aussi _ Auguste Franchomme, pour un solo de violoncelle :

ces pièces-là sont absentes du récital de ce CD, exclusivement consacré aux œuvres de piano de Chopin de ce concert-ci : 5 « Préludes« ,  3 « Études« , 4 « Nocturnes« , 3 « Mazurkas« , l' »Andante spianato« , opus 22, la « Ballade » opus 47, l' »Impromptu » opus 51 & la « Grande Valse » opus 42… ;

l’art de « passer » de l’un à l’autre est magnifique, tant de la part du concepteur du concert et compositeur, Frédéric Chopin, que de la part de l’interprète musicien au piano, l’extrêmement fin Alain Planès…) :

pour un concert

_ et pour un public limité : très vite, Chopin préfère, en effet, se faire écouter plutôt dans des salons que dans des salles de concert : « devant un public aussi restreint que choisi« … ;

« Chopin est un poète de l’intimité et ne révèle son génie _ voilà ! _ que devant le petit nombre :

« Il était l’homme du monde intime, des salons de vingt personnes », écrit Georges Sand » ;

c’est que, fondamentalement, « l’art de Chopin est un art de chambre » ;

et «  »je n’aime pas paraître en public », confie lui-même Chopin à Lenz en 1842, avant un concert. Ce rapport conflictuel avec la scène va d’ailleurs de pair avec un trait de son pianisme : Chopin ne joue pas fort« , indique éloquemment Nicolas Dufetel dans sa présentation du livret du CD que je suis en train de présenter _

pour un concert donné le 21 février 1842

_ « à huit heures du soir« , avait dit la « Revue et Gazette musicale de Paris » du 2 mai suivant, dans les « salons de M. Pleyel« , à Paris, à propos d’un concert-récital similaire de Frédéric Chopin, le 23 avril 1841, cette fois-là : un an auparavant, donc… _ :

« dans les nouveaux salons Pleyel sis au 20 de la rue de Rochechouart, aujourd’hui détruits  : Chopin donne un de ses très rares concerts, espéré depuis des semaines, voire des mois« , indique, en ouverture, page 5, du (très bon) livret, la présentation « Un Concert de Chopin dans les salons Pleyel en 1842« , par Nicolas Dufetel,

le programme , donc, du CD, lui aussi somptueux : « Chopin chez Pleyel« , par Alain Planès,

et sur un piano Pleyel de 1836 (appartenant à la collection du facteur Anthony Sidey) :

il s’agit du merveilleux CD HMC 902052 paru chez l’éditeur Harmonia Mundi l’automne dernier _ je l’évoquai seulement, très vite, en mon article du 2 novembre « une flopée de merveilles de musiques, et une passionnante exposition, aussi, “Deadline”, cette Toussaint » : je ne l’avais pas encore écouté, seulement acheté ! _, auquel j’ai eu grand tort de ne pas consacrer jusqu’ici d’article : un des plus beaux CDs de l’année passée, 2009 !

Mais j’en viens à ce sublime récital _ de pièces de clavecin, cette fois _ à propos de la formation _ elle-même géniale ! _ du génie, davantage qu’en gestation, en éclosion, en explosion

_ quelle formidable juvénilité : j’admirai il n’y a guère, c’était le 17 octobre 2009, celle du très jeune Mendelssohn : « Le bonheur de Félix Mendelssohn : son Octuor, avec Christian Tetzlaff, en un CD AVI (en public, au Festival de musique de chambre “Spannungen”‘de Heimbach) » !

et encore le 9 janvier 2010 : « Découvrir (encore) au CD des oeuvres (encore) inédites de Félix Mendelssohn« …

Que dire de celle, juvénilité, du jeune Bach, quand c’est à sa « source«  même _ de fondamentale jeunesse ! _ que s’est formé Felix Mendelssohn via son maître (de musique) Zelter ! ainsi que je l’avançai dans cet article joyeux du 17 octobre ! _

à propos de la formation du génie

en explosion _ confondante ! _

du jeunissime pour l’éternité _ ad majoram gloriam Dei ! _ jeune Bach !!!


Il faut dire

que les « maîtres » que se donne le jeune Bach _ pour les « Toccatas«  en mi mineur BWV 914 et en sol mineur BWV 915 ; ainsi que pour le si merveilleux (unique, lui) « Capriccio sopra la lontananza del fratello diletissimo » BWV 992 _ tendrissime ! _, qu’a choisis Céline Frisch pour ce CD-récital-ci Alpha 149 _

sont rien moins que

Johann Adam Reincken _ un musicien si jubilatoire : à découvrir d’urgence ! il a vécu à Hambourg de 1623 à 1722 ; où il était titulaire de l’orgue de l’église Sainte-Catherine ; un des plus extraordinaires musiciens toutes époques confondues !!! De Reincken, nous est donnée ici une « Toccata » en sol majeur, qui « s’ouvre par une sorte de récitatif, comme improvisé. Toccare, jouer : le musicien touche le clavier de l’instrument au gré de sa fantaisie, allant de surprise en surprise. Tel est le propre du stylus phantasticus qui émerveille le jeune Jean-Sébastien. Et les épisodes se suivent, un fugato, puis, après un passage de libre transition, un second fugato, en rythme ternaire, avant une brillante péroraison. Chacun des morceaux étant plus bref que le précédent, ce resserrement donne à l’œuvre le sentiment d’une urgence » ; « voilà donc l’archétype du « praeludium » nord-allemand, que Bach retrouvera chez Bruhns ou Buxtehude et qui fécondera ses premières pièces pour le clavecin et pour l’orgue« , commente excellemment Gilles Cantagrel, page 13 du livret… _ ;

Dietrich Buxtehude _ inutile de présenter cet autre héros du jeune Bach, mieux connu, célébré, et interprété, tant au concert qu’au disque, lui ; ce héros du stylus phantasticus, de même que son ami Reincken ! Buxtehude était titulaire des orgues de l’église Sainte-Marie de Lübeck ; il a vécu (et sa musique a rayonné, jusque très loin de Lübeck et de la mer baltique) de 1637 à 1707 ; et Bach a séjourné auprès de lui trois mois pleins, en 1705, faisant, l’année de ses vingt ans, l’aller-retour Arnstadt-Lübeck, séparées par 4oo de nos kilomètres, à pied ; cf le livre passionnant de Gilles Cantagrel, auteur du livret de ce CD Alpha 149, « La Rencontre de Lübeck« , aux Éditions Desclées de Brouwer, en octobre 2003… ; cf aussi, du même Gilles Cantagrel, les indispensables « Dietrich Buxtehude et la musique en Allemagne du Nord dans la seconde moitié du XVIIe siècle » et « De Schütz à Bach _la musique du baroque en Allemagne« , aux Éditions Fayard… De Buxtehude, Céline Frisch a choisi la « Suite » en do Majeur BuxWV 226, dont Gilles Cantagrel souligne bien le souci « de toujours créer l’unité dans la diversité« , une « leçon que Bach ne manquera pas de mettre à profit« , page 14… _ ;

Johann Jakob Froberger _ le maître de la tendresse ; qu’il a prodiguée par toute l’Europe, de Vienne à Rome, de Bruxelles et Amsterdam, et Londres à Paris, entre le Stuttgart de sa naissance, en 1616, et l’Héricourt, proche de Montbéliard, de son décès, en 1667, à cinquante et un ans : la clé probablement, quoique très discrète !, de tout le répertoire de clavier de tout le Baroque !!! rien moins ! : « référence formelle et expressive de la musique pour clavecin de toute la seconde moitié du XVIIème siècle« , le formule le livrettiste, page 14. De Froberger, Céline Frisch nous donne la deuxième « Toccata«  en ré mineur du Livre de 1649 et, de ce même Livre, la deuxième « Suite«  en ré mineur : « la succession des pièces de la « Suite«  parcourt les chapitres d’une narration fascinante, comme une confession : « allemande » navrée, « courante » à la sombre ardeur, « sarabande » meurtrie, avant que ne jaillisse enfin une très bréve et volontaire « gigue«  », est-il présenté, page 15… _ ;

et Johann Kaspar Kerll _ autre maître prodigieux ; et proprement merveilleux ! de tendresse, encore : sauf un séjour de dix ans à la cour de Vienne, il fut surtout maître de Chapelle de la Cour de l’Électeur de Bavière à Munich ; il a vécu de 1627 à 1693. « Ses quatre « Suites« , dit Gilles Cantagrel page 15, héritent directement de l’art de Froberger, et à travers lui de la manière de Frescobaldi«  ; Kerll s’y distinguant peut-être, ici, « par son sens de la concision et de la densité polyphonique« , avant que n’éclate et ne se déploie une splendide « Passacaglia« , « avec ses chromatismes droits et renversés, ses foucades et son ornementation foisonnante : un prodige d’imagination« , pages 15 & 16…


En plus du merveilleux choix de cet éventail « Toccatas » versus « Suites » qui constitue l’axe de ce si beau récital de Céline Frisch, pour éclairer la formation du génie du jeune Bach

_ soit comme un versant italien et un versant français de « génie de musique« … Qu’à lui seul Froberger représente excellemment : il en est peut-être bien la principale « source » d’inspiration, en effet, via ses voyages à Rome (où il découvre Frescobaldi : c’est le versant « Toccatas« ) et à Paris (où il rencontre Louis Couperin : c’est le versant « Suites« …) ! _,

le toucher de clavecin  _ un clavecin allemand d’Anthony Sidey, indique le livret, page 5 _ et le jeu même de Céline Frisch sont confondants de tendresse ! en une virtuosité merveilleusement « retenue » : un très, très grand disque,

qui entame l’année 2010 d’Alpha dans le sublime !!! de la gravité si heureusement jouée _ les « Toccatas » _ & dansée _ les « Suites«  Ou « l’unité dans la diversité » de Bach…


Titus Curiosus, ce 19 janvier 2010

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Le 14 mars 2010

[…] “Tendresse et juvénilité d’un merveilleux récital de Céline Frisch : “Aux sources du jeune Ba…“… […]

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