Après l’entretien avec Julien Hervier sur son passionnant « Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle : une intéressante appréciation de Hannah Arendt en 1950″

— Ecrit le vendredi 31 janvier 2014 dans la rubriqueHistoire, Littératures, Villes et paysages”.

Simplement,

et avant un article détaillé sur le Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle, de Julien Hervier, paru ce mois de janvier 2014 aux Éditions Fayard,

voici un extrait du courriel que je lui adresse ce matin,

suite à notre _ riche et remarquable _ entretien d’hier soir, jeudi 30, dans les salons Albert-Mollat :

Hier soir, en arrivant à la librairie Mollat, vers 17h15,
mon premier geste a été de me procurer le volume II des « Journaux de guerre » (1939-1948) d’Ernst Jünger,
et en vous attendant, sur la table du 2d étage, j’ai parcouru rapidement votre Introduction (de XXV pages),
et y ai découvert, à la dernière (page xxxiv), cette très belle citation de Hannah Arendt à propos d’Ernst Jünger,
accessible dans Penser l’événement (aux Éditions Belin), in Après le nazisme, en 1950.

La voici, précédée de votre phrase d’introduction :

« C’est à cette cohérence et à cette honnêteté _ de Jünger _ que rendait hommage Hannah Arendt lorsqu’elle écrivait dans « Reportage d’Allemagne » :

« Le Journal de guerre d’Ernst Jünger apporte sans doute le témoignage le plus probant et le plus honnête de l’extrême difficulté que rencontre un individu pour conserver son intégrité et ses critères de vérité et de moralité dans un monde _ de violence totalitaire meurtrière _ où vérité et moralité n’ont plus aucune expression visible.

Malgré l’influence indéniable des écrits antérieurs de Jünger sur certains membres de l’intelligentsia nazie,

lui-même fut du début jusqu’à la fin un antinazi actif,

et sa conduite prouve que la notion d’honneur, quelque peu désuète mais jadis familière aux officiers prussiens, suffisait amplement à la résistance individuelle« .

Et vous ajoutez _ c’est votre phrase de conclusion à cette superbe Introduction _ :

« Mais Hannah Arendt constate aussi les limites d’une telle résistance intérieure,

qui déchire la conscience de manière cauchemardesque

entre les pôles contradictoires de l’activité de survie dans le monde diurne

et du jugement moral exercé aux moments de solitude nocturne« …

Or, jusqu’ici de ma lecture, le nom de Hannah Arendt _ je l’avais chaque fois recherché ! _ n’était pas apparu
dans votre biographie de Jünger qui paraît chez Fayard ;
pas davantage, d’ailleurs, que dans l’Index de ce Pléïade II.

Ce matin, mon premier geste a donc été de lire attentivement les 25 pages de cette Introduction,
que je trouve rien moins qu’admirable(s) !

Admirable en la double précision-concision de cette synthèse _ lumineuse ! _ qu’elle propose au lecteur
qui s’apprête à arpenter ces très riches en même temps que si beaux Journaux de la Seconde Guerre Mondiale de Jünger.

Par votre capacité d’articuler si magnifiquement clairement
la démarche de Jünger face à l’Histoire

qui, à lui aussi _ même si c’est d’une autre façon que pour Hannah Arendt _, lui tombe à nouveau, ou encore, ou toujours, dessus,

avec sa démarche si merveilleuse d’en écrire aussi lumineusement l’expérience qu’il reçoit et construit ;
expérience du réel forcément complexe, mais aussi si riche :

celle qui fait de lui l’écrivain vraiment exceptionnel qu’il est,
par cette singulière qualité d’extrême « acuité de la vision
qui fait du monde un enchantement«  _ je reprends votre expression de la page 423, que j’ai lue hier soir à la conférence.

Comme je vous l’ai dit ensuite, c’est cet auteur-là, celui de ces Journaux,
ou encore celui de ses Correspondances adressées _ dans l’intimité du privé _ à divers interlocuteurs, surtout, bien sûr, de ses amis, auxquels il livre le plus intime de son « juger » _ au sein même de son percevoir et ressentir ! _,
qui m’intéresse le plus,
en sa formidable capacité de vérité, de justesse _ y compris poétique : ou plutôt, justement, parce que poétique (mais sans le pathos qu’on associe trop souvent à la poésie : et alors ce n’est plus du tout de vraie poésie qu’il s’agit !)… _

de l’art de détailler-analyser…


C’est pour cela que j’ose espérer que vous réaliserez une édition

_ par exemple à nouveau en Pléïade, et sans nécessairement l’occasion
(certes commode : et en effet le monde de l’édition fonctionne ainsi, par le repère aisé si évident des dates des anniversaires… : ah le fétichisme des chiffres !!!)

des commémorations des Guerres mondiales _,
des Journaux de la grande maturité de Jünger,

c’est-à-dire les 5 volumes de Soixante-dix s’efface.

 

Soit le chef d’œuvre de la maturité encore mieux accomplie,

dans la sérénité des trente-deux années que la prodigalité de la vie allait lui donner encore,

à Wilflingen, en Souabe, où il s’installe le 15 juillet 1950,

ainsi qu’en ses voyages de par le monde entier : « frappé par la profusion, la variété, la prodigalité et même le gaspillage insensé qui règnent dans la nature« ,

écrivez-vous magnifiquement page 422 de votre biographie-portrait de l’auteur…

Car « les beautés que le voyage nous apporte à profusion

réclament donc aussi une prédisposition _ et celle-ci doit s’apprendre à cultiver ! _ à les recevoir.

Plus encore que le pittoresque des êtres ou des lieux

compte la qualité du regard que l’on porte sur eux. (…)

Pour lui, c’est bien plutôt l’acuité de la vision

qui fait du monde un enchantement ;

Soixante-dix s’efface abonde en instantanés émerveillés,

son récit est émaillé par des sortes de flashs où l’écrivain se concentre _ voilà ! _ sur une vision qu’il tente de fixer à l’aide du langage _ par son travail de précision… _,

au lieu, comme la plupart des touristes, de l’enregistrer mécaniquement par la photographie,

avant de passer précipitamment à autre chose« , écrivez-vous ainsi page 423.

Cela n’est pas sans me rappeler le bonheur d’écriture et de jouissance du vivre _ mêlés _ d’un Montaigne

en son sublimissime essai final De l’expérience (Essais III, chapitre 13) ;

ou l’acmé du bonheur musical (expression d’une semblable gratitude infinie du vivre) d’un Händel

en la jubilation de son chœur : « Tout bon, il a fait tout bon » _ Deus sive Natura…

Mais c’est aussi ce que Nietzsche nomme très justement l’épreuve _ très simplement surmontée _ de l’éternel retour du même

Et Spinoza, l’accomplissement de la joie.

A propos de cet art profondément crucial (!) de l’acuité du regard,

je voudrais vous signaler les très beaux livres de deux de mes amies,
dont les analyses, chacune à sa façon, rejoignent cette « acuité du regard » de Jünger :

Homo spectator de Marie-José Mondzain (aux Éditions Bayard),
et L’Acte esthétique de Baldine Saint-Girons (aux Éditions Klincksieck).

Voici aussi deux podcasts d’entretiens que j’ai eus avec elles deux dans les salons Mollat :

celui avec Baldine Saint-Girons, le 25-1-2011, à propos de son Le Pouvoir esthétique (aux Éditions Manucius)
et celui avec Marie-José Mondzain, le 16-5-2012, à propos de son Images : à suivre _ au cinéma et ailleurs (aux Éditions Bayard).

Merci encore, cher Julien Hervier, de ces excellents moments…

Titus Curiosus, ce 31 janvier 2014

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