Ce qu’apporte le traduire, selon le traducteur André Markowicz

— Ecrit le samedi 17 mars 2018 dans la rubriqueLittératures”.

Un témoignage à connaître

d’un passeur de littérature exigeant,

en voyage passionnant dans l’entre-deux-langues, et l’entre-deux-cultures…

André Markowicz : « Traduire, c’est rendre compte de la matérialité de la langue »

Alors que s’ouvre le Salon du Livre de Paris, qui met cette année à l’honneur la Russie,

le traducteur et poète André Markowicz revient sur son travail de passeur de la littérature russe en France.

LE MONDE | 16.03.2018 à 10h56 • Mis à jour le 16.03.2018 à 12h30 | Propos recueillis par Cécile Bouanchaud

Mettre la Russie à l’honneur au moment où le torchon brûle entre les capitales occidentales et Moscou relève de la gageure pour le Salon du Livre de Paris. La plus grande manifestation littéraire de France ouvre ses portes au public à la porte de Versailles, vendredi 16 mars, pour se terminer lundi. Préparé depuis des mois, le Salon du Livre de Paris met en avant le renouveau des lettres russes, en invitant trente-huit auteurs russes, dont Ludmila Oulitskaïa, lauréate du prix Médicis étranger en 1996 _ pour Sonietchka.

Le traducteur André Markowicz _ cf aussi mon article du 24 décembre 2017 : A méditer sur les mésusages idéologiques de la littérature (et des Arts) _, qui a retraduit tout Fiodor Dostoïevski (1821-1881), est un passeur _ majeur _ de la littérature russe en France ; il revient sur son travail et l’impossibilité de traduire une œuvre « dans l’absolu », emmenant ainsi _ par la force des choses _  le lecteur « entre deux mondes ».

Quelles sont les grandes règles de tout travail de traduction ?

Le premier principe, c’est qu’il n’y a pas de principe. Si je devais en trouver, je dirai que c’est rendre sensible à autrui _ lecteur de langue française _ la lecture que je fais _ traducteur du russe en français _ d’un texte _ en langue russe. C’est une lecture appliquée _ à la fois besogneuse et archi-exigeante en son artisanat de traduction très minutieux, et artiste eu égard à la visée de la lecture la plus juste (et belle) possible qu’en feront les lecteurs français _, la traduction doit rendre compte de la structure du texte et doit prendre en compte tous les éléments de cette construction ; c’est particulièrement vrai _ et même capital ! _ pour le style. Traduire, c’est rendre compte de la matérialité de la langue _ de départ, comme de celle d’arrivée de la traduction.

Les textes que je traduis n’ont _ bien sûr _ pas été pensés en langue française ; donc ils ne doivent pas répondre à des règles d’une langue littéraire française préétablies _ la langue de la traduction est une langue d’accueil : elle doit être ouverte à ce qui va être ainsi accueilli. La traduction est un exercice d’accueil _ voilà ! _ et d’enrichissement _ mais oui ! _ des possibilités de la langue française _ sur un tout autre terrain que celui de la traduction, celui de la création, regarder ce qu’a magiquement réussi Vladimir Nabokov dans son merveilleux Ada, ou l’ardeur ! On ne peut pas juger un texte traduit en fonction de lois qui ne sont pas les siennes _ quelles monstrueuses mutilations ce seraient…

C’est pour cela que j’ai traduit les œuvres complètes de Dostoïevski, pour que le lecteur puisse s’habituer _ à l’univers d’un style absolument singulier _, qu’il comprenne que ce n’est pas la langue de San Antonio, par exemple, et qu’il n’y a pas à comparer. C’est pour cela que je traduis par cycle, par grands ensembles, aucun livre séparé ne peut exister.

Qu’est-ce qui vous anime dans le travail de traduction ?

Ce qui me plaît, c’est le travail _ de bénédictin _ sur la langue. Ou plutôt, le travail sur les langues, celle au départ et celle à l’arrivée. La traduction, c’est toujours un entre-deux _ et un passage, difficile, complexe, jamais parfait _ ; on n’est ni là, ni ailleurs. Il ne faut jamais penser que le livre en français d’un auteur russe équivaut _ certes pas ; jamais ; il tente seulement de s’en approcher ; du moins à de très rares exceptions près… _ au livre russe. Aucune traduction n’existe d’une façon absolue _ ni pérenne : la langue de réception vieillit et se périme ; même s’il ne faut pas nécessairement adapter à la stricte modernité de grands textes du passé (qui eux ne vieillissent pas) ! _ ; c’est à chaque fois des interprétations, des tentatives, non pas pour passer d’un monde à l’autre, mais pour faire comprendre au lecteur _ d’un moment, d’une époque _ que l’on est entre deux mondes _ et non dans une idéale, définitive et absolue transparence…

Je décris cela dans mon nouveau livre, L’Appartement [aux Éditions Inculte], dans lequel j’explique comment un traducteur vit entre deux mondes, entre deux temps, en l’occurrence entre la Russie et la France. La traduction est un lieu physique, qui redevient un lieu mental _ par le travail du traducteur-passeur voyagiste… _, puis un nouveau lieu physique.

Est-ce que cela n’est justement pas frustrant de ne jamais pouvoir traduire un texte dans son « absolu » ?

Il ne faut pas prendre cette situation de déplacement comme quelque chose de tragique, mais comme quelque chose de l’ordre de la nature : c’est comme ça _ oui. Comme quand il pleut, ce n’est ni bien ni mal, c’est comme ça. Il y a toujours de la frustration et du renoncement. Mais que voulez-vous, plus le temps passe, plus je m’aperçois qu’il y a des personnes plus jeunes que moi ; c’est frustrant _ en un sens, certes, mais pas dans d’autres _, mais qu’est-ce que je peux y faire ? Je me plains beaucoup ou je pleure.

Qu’est-ce qui est constitutif de la culture russe et qui vous pose des difficultés en tant que traducteur ?

J’ai commencé à traduire Dostoïevski avec L’Adolescent. Ce personnage a une idée : il veut être Rothschild, non pas pour être l’homme le plus riche du monde, mais pour être l’homme le plus libre. Car Rothschild est le seul à pouvoir faire ce qu’il veut ou à ne pas le faire. La liberté russe, ce n’est pas la liberté de l’action, c’est un accord libre et sans contrainte avec un ordre préexistant _ voilà qui est bigrement intéressant. Un Occidental américanisé a du mal à comprendre cette idée. Par ailleurs, dans la culture russe, la prise en compte de l’individu n’existe pas, elle est toujours secondaire.

Un autre exemple que l’on retrouve dans la culture russe : dans la vie de tous les jours, il y a une exacerbation des sentiments et des choses, une sorte de violence extrême, et en même temps une sorte de grande chaleur humaine. Une confrontation tragique entre la conscience de l’histoire et la conscience de la valeur d’une vie humaine, dans laquelle Fiodor Dostoïevski n’entre pas, à l’inverse de Léon Tolstoï, Mikhaïl Boulgakov ou Vassili Grossman.

Dans La Fille du capitaine, d’Alexandre Pouchkine, quand Pougatchev prend une forteresse et va pendre les officiers de celle-ci, les hommes chargés de les traîner à la potence, leur disent « ça va aller ». Tout cela est dit avec compassion, gentiment, mais ils les pendent. Cet état d’esprit est une caractéristique russe _ dont acte. Evidemment, la Russie ne se résume pas à cela. D’ailleurs, je ne sais pas ce que c’est la Russie ; je n’ai absolument pas envie de le savoir ; il n’y a pas d’essence _ c’est aussi très important de le certifier : les identifications closes et substantialistes sont le terreau des exclusions racistes et autres abêtissements… _ sur le sujet de la culture.

Y a-t-il des mots russes qui sont particulièrement difficiles à traduire ?

Les difficultés fondamentales de traduction sont dans Dostoïevski. Dans Crime et Châtiment, un personnage mineur, qui n’apparaît que deux fois sans être nommé, aperçoit Raskolnikov, et lui dit un seul mot : « assassin ». Mais ce n’est pas exactement cela, il s’agit d’un mot russe, imprégné de langue populaire et de légende biblique, et qui ne signifie pas exactement qu’il est un assassin, mais qu’il a enfreint le commandement de Dieu en tuant. Si je traduis « assassin », je traduis l’intrigue _ le pitch grossier, le squelette du scénario _ du roman, mais pas l’idée, pas le sens. C’est pour cela que j’ai délibérément mal traduit, en disant : « tu as tué ». C’est cela qui compte. Ces difficultés-là, c’est constant ; il y en a des centaines auxquelles les traducteurs se confrontent _ merci de si bien le faire connaître.

André Markowicz, célèbre pour ses versions dépoussiérées des romans de Fiodor Dostoïevski, pose le 2 janvier 2012 à Rennes.

Ce samedi 17 mars 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

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