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Parmi l’offre discographique ravélienne (plus ou moins) récente, deux CDs de réunions d’oeuvres bien spécifiques : orchestrales, par John Wilson ; et pour violon et piano, par Elsa Grether et David Lively… Ou l’éloge du medium disque…

01sept

Ce soir du jeudi 1er septembre 2022, 

faisant une petite revue d’intéressantes _ ou enthousiasmantes ! _ productions discographiques ravéliennes des huit premiers mois de 2022,

je remarque d’une part le CD « Ravel Ma mère l’Oye Boléro (Premières recordings of original ballets) » du Sinfonia of London sous la direction de John Wilson _ le CD Chandos CHSA 5280  _

et d’autre part le CD « Ravel Complete Works for violin and piano » d’Elsa Grether, violon, et David Lively, piano et direction _ le CD Aparté AP295.


Pour le premier, c’est, en effet, un article de Bertrand Balmitgere, « Les Œuvres orchestrales de Ravel chez Chandos : le choc John Wilson« , paru sur le site Crescendo le 20 février 2022,

et pour le second, un article de Jean-Charles Hoffelé, « Paradis Ravel« , paru sur le site Discophilia, ce jour même, 1er septembre 2022,

qui ont sollicité et retenu ici mon attention _ mais j’aime tant Ravel…

Les œuvres orchestrales de Ravel chez Chandos : le choc John Wilson

LE 20 FÉVRIER 2022 par Bertrand Balmitgere

Maurice Ravel(1875-1937) :

La Valse, Ma Mère l’Oye (version ballet), Alborada del Gracioso, Pavane pour une infante défunte, Valses nobles et sentimentales, Bolero (version ballet 1928).

Sinfonia of London, John Wilson. 2021.

Livret en français, anglais et allemand.

83’45.

Chandos. CHSA 5280

 

La musique peut tout entreprendre, tout oser et tout peindre pourvu qu’elle charme et reste enfin, et toujours, de la musique. Comment ne pas penser à ces mots essentiels de Maurice Ravel _ restant à interroger ce que Ravel dit bien avec son expression de « rester enfin, et toujours, de la musique«  ; et ne pas devenir autre chose de parasite… _ alors que nous allons évoquer le dernier enregistrement consacré à une partie _ seulement _ de ses œuvres orchestrales par l’excellent chef britannique John Wilson à la tête du Sinfonia of London. Ce disque est une véritable tempête musicale et bouleverse _ voilà _ notre regard sur un pan essentiel _ oui ! _ du répertoire occidental du XXe siècle.

A qui doit-on ce bonheur ? A La fidèle restitution des intentions du compositeur par la Ravel Edition, à un orchestre en fusion ou au regard neuf que nous apporte Wilson ? En tout cas la rencontre de ces trois ambitions fait des merveilles pour ne pas dire des étincelles… Pour compléter notre propos nous vous renvoyons à l’interview très éclairante donnée _ à Pierre-Jean Tribot, pour Crescendo _ par le chef il y a quelques semaines _ le 22 janvier 2022 _ au sujet de cet opus _ discographique du label Chandos.

Armé d’une légitimité musicologique grâce au travail des équipes de François Dru _ je le connais et l’apprécie (et l’ai rencontré, au moment de ses très remarquables travaux pour Jean-Paul Combet et Alpha, il y a déjà pas mal d’années : il nous a même interviewés une heure durant pour France-Musique lors de célébrations musicales à Versailles, pour le dixième anniversaire du CMBV, en 1997)… _, Wilson peut laisser aller toute sa virtuosité et son allant qui n’ont de pair que celles de sa formation. Quel tandem !

Commençons notre tour d’horizon de ce qui est sûrement le disque de l’année 2022 _ rien moins ! C’est dire le niveau de l’enthousiasme de Bertrand Balmitgere … _avec Bolero (dans la version originale et inédite ballet 1928) qui est hors norme et justifie à lui seul _ voilà ! _ l’achat de cet album _ et c’est fait désormais. On en prend plein les oreilles pendant près de quinze minutes, une véritable invitation à la danse qui ne laissera personne stoïque. On en redemande !

Le plus dur est fait !? C’est que ce l’on peut se dire après une telle réussite, mais Wilson et ses Londoniens ne s’arrêtent pas là ! La Valse est renversante (c’est le principe vous me direz mais c’est tellement rare…) ! Un tourbillon de sonorités et d’émotions entremêlées, bien servi par des cordes tout simplement hallucinantes. Nous avons rarement entendu cela ces dernières années. Il faut également encenser la prise de son _ de Ralph Couzens _ qui est superlative et participe à la totale réussite de ce projet.

Le ballet intégral Ma Mère l’Oye (dans sa version originale inédite telle que restituée par la Ravel Edition _ et c’est bien sûr à relever aussi… _), les Valses nobles et sentimentales et Alborada del gracioso ne sont pas en reste, mais c’est Pavane pour une infante défunte qui achève de nous convaincre. Le rythme lent, élégiaque, sensuel nous étreint littéralement pendant six minutes. Les hautbois chantent, la douceur des harpes, la retenue des cordes, la grâce flûtes tout est là. C’est parfois si beau la tristesse et la mélancolie _ tout particulièrement chez Ravel…

Son : 10 – Livret : 10 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

Bertrand Balmitgère

PARADIS RAVEL

Une Sonate avec un Blues, une autre Sonate qui regarde Debussy dans les yeux, un hommage à Fauré, un éblouissant numéro de virtuosité qui n’en est pas un (Tzigane), voilà tout ce que Ravel aura destiné au violon _ voilà _, capturant dans son écriture absolument originale les possibilités de l’instrument dont il magnifie les ondoiements et les griffes de chat.

Cette poésie fugace, cette opulence des couleurs, Elsa Grether les saisit du bout de l’archet, féline _ elle-même, donc, en son jeu _, subtile, d’une élégance sans failles, ravélienne absolument _ voilà _, et chantant comme les grands archets français, de Zino Francescatti à Jeanne Gautier, de Jacques Thibaud à Michèle Auclair, y auront chanté.

Le piano de David Lively n’est pas du genre à accompagner, d’ailleurs Ravel ne le lui permet pas : à lui l’imaginaire des timbres, soit gamelan, soit cymbalum, toujours impertinent, et poète aussi, et surtout un piano qui n’est pas qu’en noir et blanc : des couleurs, des respirations, des accents, du grand soleil et des sfumatos. Magnifique !, je rêve qu’il nous grave tout le piano solo, et les Concertos tant qu’à faire, car il a la sonorité naturellement ravélienne.

Tzigane fabuleux car jamais déboutonné, Première Sonate d’une eau de rêve, Sonate majeure pleine de fantasque, petites pièces parfaites (et de l’émotion dans les Mélodies hébraïques, même étranglées de pudeur), deux ajouts inédits, le songe du Concerto en sol pudiquement (et minimalement) arrangé par Samazeuilh _ je me souviens de lui aux derniers jours de sa vie (Bordeaux, 2 juin 1877 – Paris, 4 août 1967) : Gustave Samazeuilh, grand Monsieur très digne et extrêmement cultivé, était en effet un fidèle des conférences de la Société de Philosophie de Bordeaux, auxquelles il venait assister à l’Amphi Alline de la Faculté des Lettres, Cours Pasteur à Bordeaux, quand j’y étais étudiant… _, le Foxtrot de L’Enfant transformé café-concert par Asselin, quelle belle fête au cœur de l’été _ quel enthousiasme en cet article aussi…

LE DISQUE DU JOUR

Maurice Ravel (1875-1937)
L’Œuvre complète pour violon et piano

Concerto pour piano et orchestra en sol majeur, M. 83 (extrait : II. Adagio assai – arr. pour violon et piano : Samazeuilh)


Sonate pour violon et piano No. 2, M. 77

Pièce en forme de Habanera, M. 51 (arr. pour violon et piano : Théodore Doney)

Sonate pour violon et piano No. 1, Op. posth., M. 12

Berceuse sur le nom de Gabriel Fauré, M. 74

Five o’Clock Foxtrot (d’après “L’Enfant et les sortilèges, M. 71”)
(arr. pour violon et piano : André Asselin)


Kaddisch (arr. pour violon et piano : André Asselin)


L’Énigme éternelle (arr. pour violon et piano : Lucien Garban)


Tzigane, M. 76 (Rapsodie de concert)

Elsa Grether, violon
David Lively, direction

Un album du label Aparté AP295

Photo à la une : la violoniste Elsa Grether et le pianiste David Lively – Photo : © DRà 

Réussir à saisir et donner, au concert comme au disque, l’extrême subtilité, si discrète, de la singulière magie enveloppante de l’infini profond mystère ravélien, au-delà de son extrême précision artisanale et étonnamment lumineuse clarté,

n’est certes pas donné à tous les interprètes…

Il nous faut donc rendre infiniment grâce à ceux-ci,

et remercier aussi le disque de nous permettre d’approfondir la découverte et l’enchantement de ces musiques ainsi interprétées à chaque ré-écoute et re-découverte, oui ! _ pour peu que nous y soyions nous-mêmes assez réceptifs : cela varie aussi… _, à loisir, de ces œuvres, telles qu’eux-mêmes, les interprètes, les ont rencontrées, ressenties, et ainsi données à en partager l’écoute, lors des prises des séances d’enregistrement en studio, ou du live du concert,

grâce à la permanence un peu durable _ et renouvelable, améliorable surtout, en s’affinant… _, pour nous, mélomanes, de l’objet disque, ainsi écouté et ré-écouté…

La gratitude est grande…

L’enchantement _ miraculeux, ces rares fois-là, il faut le reconnaître, des prises de tels enregistrements (et j’en ai eu l’expérience personnelle : réussir les prises est toujours infiniment délicat et assez difficile)… _ étant à même ensuite, là, à notre écoute et ré-écoute du disque, de se renouveler et, mieux encore, enrichir, affiner, venir nous surprendre et ré-enchanter _ l’expérience-épreuve de la ré-écoute étant à la fois nécessaire, et l’indice-preuve (résistante) confirmant, ou venant infirmer, cela arrive, la qualité supérieure de l’interprétation de la musique…

Merci à de tels disques !

Ce sont eux que nous attendons et désirons avec ardeur…

Ce jeudi 1er septembre 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Surpendre, et sans recherche d’effets, ou la force très tranquille de la sobriété du style sans style de Bernard Plossu : un superbe double portrait de Françoise Nuñez et Bernard Plossu par Brigitte Ollier, en un très juste article « Bernard Plossu, best regards », sur le site blind-magazine.com, en date du 17 août 2022

23août

Ce mardi matin 23 août, à 8h 57, l’ami Bernard Plossu m’adresse par courriel un superbe article _ justissime ! _ de Brigitte Ollier

intitulé « Bernard Plossu, best regards« ,

paru le 18 août dernier sur le site blind-magazine.com…

Et par retour rapide de courriel, à 9h 16, je réponds ceci à Bernard :

« Bravo pour ce superbe double portrait, tellement juste.

Et chaleureuses felicitations à Brigitte Ollier, qui comprend si bien la sobriété de ton style sans style

_ une question que bien sûr toujours, à chaque fois surpris et émerveillé, je me suis forcément aussi posée…

Merci !
Francis« 

Voici donc ce justissime article de Brigitte Ollier :

Héritiers d’un temps suspendu, leurs images ne cessent d’enrichir l’histoire mondiale de la photographie et nos regards impatients. Souvenirs de quelques rencontres plus ou moins magiques avec ces virtuoses de l’objectif, solistes du noir & blanc ou de la couleur, artistes fidèles à l’argentique ou totalement envoûtés par le numérique.
Aujourd’hui : Bernard Plossu, la traversée intime du paysage.

Avec ou sans appareil photo, Bernard Plossu est un homme émerveillé _ pour nos perpétuels ravissements. J’écris ces mots qui me paraissent sensés, pourtant, ils sonnent faux. Françoise Nuñez n’est plus là, un cancer irréversible, et depuis le 24 décembre 2021, la vie n’est _ hélas _  plus la vie pour Plossu, et aussi pour nous qui respections le silence dont Françoise aimait à s’entourer les jours où elle se voulait invisible. Extrême pudeur _ oui. Elle ressemblait à l’héroïne de Charulata, regard fervent, presque du feu, le feu intérieur de la passion _ voilà. 

Dans ma mémoire, leurs souvenirs se confondent. Françoise courant sur une plage andalouse avec leurs enfants, et Bernard à La Ciotat, parmi les pins, la mer au loin, le ciel bleu inimitable, le sable comme du sable. C’est l’un des atouts des photographies de Bernard Plossu, le temps s’arrête _ en l’instantanéité pure d’une approche innocentissime d’éternité _, et souffle l’imaginaire, comme dans ces films de la Nouvelle Vague dont il était si friand, ou dans ces classiques découverts à la Cinémathèque du Trocadéro, « dans les beaux quartiers », à Paris. Il aurait pu être cinéaste, nombreux films avec sa caméra super 8. Il est devenu photographe _ mais le saisissement de l’instant, à lui seul, contient le défilé complet de tout le film qui aurait été possible.

Cf l’admirable « Plossu Cinéma«  de Yellow Now, en février 2010, sur une intuition-suggestion de Michèle Cohen. 

Quand je l’ai vu pour la première fois, lors d’un vernissage, il m’a paru hippie new look, cheveux longs, écharpe en coton. Il était entouré d’amis et de compagnons de marche (son dada, il part souvent en « randonnée philosophique »). Il était très beau, il l’est encore. Je ne lui ai pas parlé ce soir-là, et nous nous sommes peu vus pendant longtemps. Et puis, en 1998, Élisabeth Nora, qui le connaissait bien et appréciait ses photographies, a eu envie de lui consacrer un portfolio dans la revue L’Insensé. Idée géniale. Nous sommes parties en train à La Ciotat, la prodigieuse cité des frères Lumière. Trois jours inoubliables.

Françoise était là, présence furtive, comme si elle jouait à cache-cache, et Bernard, le crayon sur l’oreille et sifflotant, fouillait dans ses archives avec une précision déconcertante _ oui, oui ! Il allait droit au but _ j’ai pu le constater, en effet, moi aussi _, et à chaque tirage retrouvé, se tournait vers nous avec un air de victoire. Je n’ai jamais compris comment il était possible de classer des négatifs, mais, visiblement, ça l’était, Bernard, qu’on aurait pu estimer planant, est très ordonné, très méticuleux _ voilà ; et avec une implacable mémoire aussi… Il est un vrai photographe argentique, la technique, les planches-contact, le labo, l’impression, tout ça _ l’artisanat complet de la photo _ l’intéresse de près _ oui. 

Nous bavardions, de tout de rien, tandis que je l’observais. Sa façon de bouger, sa vivacité façon Fanfan la tulipe, sa concentration. Ses onomatopées. Sa gaité _ oui _ en extrayant les tirages des boîtes, comme s’il participait à une chasse au trésor _ avec ses mille découvertes. Et des anecdotes _ circonstancielles ; car le contexte de l’image saisie importe toujours infiniment ! _ à foison, sur lui, ses photographies, ses amis photographes. Sur sa façon de photographier, par exemple : « La seule unité de ce que je fais, c’est le 50 mm. Le grand angle, ça exagère les choses, ça ne me convient pas. Le 50, oui, ça me va bien. Le 50, c’est Corot, c’est sobre _ voilà ! _ et c’est mon seul style. Ce qui me permet de confirmer que mon seul style, c’est de ne pas faire de style _ oui, oui ! Comme disait Gauguin, je le cite de mémoire, ‘Les effets, ça fait bien, ça fait de l’effet. »

Pas d’effet, donc, no tralala, mais quoi, quoi d’autre ? Peut-être Plossu, d’une génération quasi toquée des objectifs (le 50 mm, son préféré) et des appareils-photo avec pellicules (« Je suis de la tradition 24 x 36, absolument prêt tout le temps avec mon troisième œil »), s’est-il d’abord servi du médium comme d’un carnet de notes _ oui ; cf la présente admirable Expo « Plossu/Granet Italia discreta » actuellement au Musée Granet à Aix-en-Provence, et jusqu’au 28 août prochain ; dans laquelle les images de Plossu (1945 -) sont confrontées aux images des carnets de voyage de François-Marius Granet (1775 – 1849) ! Utile lors de ses voyages – il est au Mexique en 1965, il a vingt ans, il enregistre « la route, des amis, la liberté. » Trois mots simples qui font écho à cette phrase qui le résume pleinement : « Je suis possédé par la photographie. »

Un envoûtement précoce (premier clic à onze ans, une dame en manteau rouge dans un parc, à l’automne 56), nourri par les beaux livres achetés par sa mère (Paris des rêves, Izis Bidermanas), et les photos en noir et blanc de son père, Albert Plossu, prises au Sahara en 1937 lors de ses aventures à dos de chameau avec Roger Frison-Roche dans le Grand Erg occidental.

Mais plus que tout, ce qui constituera visuellement Plossu, c’est le paysage _ même les (rares) portraits de Plossu sont en fait fondamentalement des paysages _, son évocation _ oui, avec le flou qui souvent l’accompagne… _ plus que sa représentation. Comme si chaque bout de territoire parcouru, au Mexique, où il naîtra « professionnellement » à la photographie, aux États-Unis, en Inde, au Sénégal, au Maroc, en Espagne, en Italie, en Égypte, etc, engendrait une telle intimité émotionnelle _ oui _ qu’elle s’inscrirait dans l’image et s’y épanouirait, naturellement _ voilà. Pas d’effet miroir, mais un lien si fort, si intense qu’il révèle son enracinement avec chaque paysage traversé _ enracinement, voilà ! l’espace du pur instant de cette image, saisie au vol, à la volée même du geste photographique dansé…  _ et, au-delà, son dialogue constant _ oui, toujours ouvert, toujours curieux _ avec le monde _ en sa profonde vérité ainsi devenue accessible. 

À cet égard, son Jardin de Poussière (Marval, 1989) dédié à son grand héros Cochise (c.1870-1874), le chef des Apaches Chiricahuas, en est l’illustration parfaite. Il marche dans l’Ouest américain, il pense aux Apaches (il photographiera plus tard Nino, le petit-fils de Cochise). Comme avec tous ses livres – peut-être 150, dit-il, « tous faits pour surprendre » -, il s’agit d’inscrire ses pas dans l’histoire, mais sans revendiquer une quelconque place _ non, Plossu, toujours, n’est qu’un simple et humble passant qui passe... Plossu ne cherche pas à être en haut de l’affiche _ jamais : il est bien trop sensible au ridicule des postures et impostures… _, il avance step by step _ oui : un simple pas après l’autre, sur la route _, vers ses rêves. Il faut de « la sagesse et du délire », et noter, principe de base, que « c’est un casse-tête terrible de vivre de la photo. »

À Nice, en 2007, grâce à l’invitation de Jean-Pierre Giusto, nous avons préparé une _ sublimissime !!! _ exposition autour de son travail en couleur au Théâtre de la Photographie et de l’Image, aujourd’hui musée de la Photographie Charles Nègre. Son titre : Plossu, couleur Fresson. Fut édité un petit catalogue utile _ je l’idolatre !!! _ à qui veut comprendre comment Plossu est tombé dans le bain de la couleur. Je me souviens de nos balades autour du Théâtre, Bernard passait son temps à disparaître et à apparaître, et je ne cessais de le chercher. Ce qu’il faisait ? Il photographiait.

Plossu est à l’âge des rétrospectives (naissance le 26 février 1945 au Vietnam), il en a eu très tôt, il peut imaginer des projets apaisants. Ainsi Françoise – aussi photographe, aussi amoureuse des voyages – est au cœur de son futur : « Nous étions tellement ensemble dans la vie comme dans la photographie. »

Pour en savoir plus

Dernières parutions :

Deux portfolios exceptionnels proposés par Anatole Desachy, jeune libraire audacieux et consciencieux.

36 vues, éditions Poetry Wanted, directeur de collection Rémi Noël. Trente-six images racontées par Plossu.

Musée de la photographie Charles Nègre, à Nice.

https://museephotographie.nice.fr/expositions/

Deux de ses galeries, en France :

Galerie Réverbère & Galerie Camera Obscura

https://www.galeriecameraobscura.fr/

Prochaine exposition, à Hyères, à La Banque, Musée des Cultures et du Paysage, fin octobre.

L’un des livres préférés de Françoise Nuñez :

Avant l’âge de raison, éditions Filigranes. Texte de William Lord Coleman.

Mon livre préféré de Françoise, également paru chez Filigranes, L’Inde jour et nuit, texte de Jean-Christophe Bailly.
Mon livre préféré de Bernard, paru chez Marval, nuage/soleil, texte de Serge Tisseron.
Et, bien sûr, Le voyage mexicain, Contrejour, texte de Denis Roche).

Bernard Plossu, Arizona, 1980 © Dave Ronan
Bernard Plossu, Arizona, 1980 © Dave Ronan

Voilà donc ce magnifique justissime regard de Brigitte Ollier sur Bernard Plossu (et Françoise Nuñez).

Et je me permets de renvoyer ici _ en plus des très nombreux articles que sur ce blog « En cherchant bien » j’ai consacrés à l’œuvre toujours nouvelle et toujours surprenante de l’ami Bernard Plossu _ à mon très précieux entretien (de 60′) avec Bernard Plossu, dans les salons Albert-Mollat, à Bordeaux, le 21 janvier 2014,

à partir de la publication de son récent alors _ 18 septembre 2013, aux Éditions Textuel _ « L’Abstraction invisible« …

Ce mardi 23 août 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

 

Ecouter et goûter l’admirable « Hôtel » (extrait de « Banalités) » de Francis Poulenc – Guillaume Apollinaire : le dialogue fécond des imageances idiosyncrasiques à l’oeuvre, exprimé et décrit dans « L’autre XXe siècle musical » de Karol Beffa…

06mar

Les pages 128-129-130 du chapitre « Interlude Francis Poulenc » (pages 125 à 135) de « L’autre XXe siècle musical » de Karol Beffa (qui vient de paraître aux Éditions Buchet – Chastel) consacrées à la mélodie « Hôtel » de Francis Poulenc, en 1940, sur un poème de Guillaume Apollinaire _ un poème publié pour la première fois le 15 avril 1914 dans la revue d’avant-garde éditée à Florence “Lacerba“ _ dans le recueil intitulé « Banalités« ,

m’ont bien sûr fortement incité à rechercher, pour en écouter et apprécier diverses interprétations, les CDs de ma discothèque la comportant.

Et jusqu’ici, j’ai réussi à mettre la main sur 7 CDs proposant cette admirable brève mélodie, « Hôtel » :

par Pierre Bernac et Francis Poulenc au piano, en 1950, à New-York _ pour l’écouter (1′ 38) ; la prise de son, très proche, nous fait accéder de très près à l’excellence de l’art de dire de Bernac et de l’art d’accompagner au piano de Poulenc… _ ;

par Nicolaï Gedda et Aldo Ciccolini, en 1967, à Stockholm ;

par Felicity Lott et Graham Johnson, en 1993, à Paris _ une merveilleuse lumineuse version ! _ ;

par Gilles Cachemaille et Pascal Rogé, en 1994, à Corseaux, en Suisse _ c’est tout à fait excellent ! _ ;

par Véronique Gens et Roger Vignoles, en 2000, à Metz _ une exceptionnelle réussite ; pour l’écouter (2′ 00) _ ;

par Lynn Dawson et Julius Drake, en 2004, en Allemagne ;

et par Stéphane Degout et Cédric Tiberghien, en 2017, à Paris _ et c’est très bien aussi…

Et sur le web, j’ai déniché ceci _ vraiment superbe !!! _cette merveilleuse interprétation :

par Régine Crespin et John Wustman, en 1967 _ pour l’écouter (2′ 05).

Et voici maintenant ce qu’analyse Karol Beffa, page 128, de cet exemple de la mélodie « Hôtel » de Francis Poulenc, à propos de ce qu’il nomme « les saveurs jazzistiques » qui « parsèment nombre des pièces » de Francis Poulenc, et cela en dépit de maintes « proclamations » de « détestation« , voire de « phobie« , du jazz, de la part de Poulenc :

« Il est rare que Poulenc utilise l’accord de septième de dominante à l’état pur, il l’enrichit presque toujours d’une neuvième, d’une onzième, éventuellement d’une treizième. Cette construction d’harmonies par empilement de tierces ne surprend pas chez un compositeur post-debussyste. Ce qui est original, en revanche _ nous y voilà _, est l’insistance sur la septième ajoutée, dans les accords majeurs ou mineurs. Sans doute l’inspiration vient-elle du jazz, directement ou par l’intermédiaire de Ravel, la concomitance de certaines innovations harmoniques chez Ravel et chez Duke Ellington faisant qu’il est difficile de déterminer lequel des deux a influencé l’autre. « Hôtel » _ nous y voici ! _, extrait de « Banalités » _ le recueil des 6 mélodies de Poulenc, en 1940, reproduit le titre du recueil des 6 poèmes d’Apollinaire, en 1914 _, est comme un condensé de tous ces traits stylistiques communs à Poulenc, à Ravel et au jazz : enrichissement des accords de septièmes d’espèce et de dominante par ajout de sixtes, de neuvièmes ou de onzièmes, fausses relations intentionnelles, retard de la présence de la basse d’un accord de dominante pour colorer un enchaînement et en différer l’impact. C’est pour toutes ces raisons qu’« Hôtel«  plonge _ superbement _ l’auditeur dans l’atmosphère moite et interlope d’un jazz frelaté« .

Et Karol Beffa d’ajouter alors aussitôt, page 129 :

«  »Hôtel«  m’a beaucoup marqué.C’est à travers cette pièce et d’autres œuvres vocales que j’ai vraiment pénétré l’univers de Poulenc« _ le mystère attractif et fascinant de son idiosyncrasie de compositeur singulier et marquant.

Et toujours à cette page 129 :

« Si l’univers harmonique de Poulenc ne m’a guère influencé, je me reconnais en revanche _ toutes proportions gardées _ dans ce que Jean-Joël Barbier a écrit de sa démarche : « Dans Apollinaire par exemple, il ne choisira pas les poèmes les plus célèbres, mais les meilleurs quant au résultat _ musical _ final _ envisagé-escompté-espéré pour l’imageance féconde de la composition à venir _ (…) : ceux qui laissent une marge autour des mots,  ceux qui n’étant pas rigidement cimentés _ le mot n’est pas très heureux _ au départ, justifient un ciment musical, laissant la place à un espace sonore qui, sans faire pléonasme _ bien sûr ! _ avec les mots, leur donnera, au contraire, des dimensions _ poétiques et musicales _ nouvelles ». 

Et page 130 :

« Poulenc est connu pour avoir été un admirable pianiste et accompagnateur. Et lorsque j’écris _ nous y voici ! _ pour voix et piano, j’essaie de garder à l’esprit le soin extrême qu’il accordait à la partie instrumentale dans ses cycles de mélodies.

Quant à son écriture vocale proprement dite, là aussi il s’y montre un maître, tant il sait parfaitement ce qu’il peut exiger des voix : émettre les aigus les plus doux, les graves les plus timbrés, et toujours dessiner des lignes souples _ fluides, flottantes, aériennes…

« Primauté de la mélodie » : ce credo de Messiaen, Poulenc aurait pu le faire sien« …

Voilà ce que la création singulière d’un compositeur se mettant à son tour à l’œuvre peut, en dialogue hyper-attentif, apprendre à la lecture et à l’écoute extrêmement précises, jusqu’aux plus infimes détails, des œuvres les plus originales, riches et, en puissance, inspirantes, du travail singulier (et de la poiesis en acte !) d’autres compositeurs éminemment créateurs à leur propre table de travail ; et de leur imageance idiosyncrasique féconde, en cet artisanat patient infiniment exigeant et  précis…

« Le style, c’est l’homme même« , disait Buffon :

le défi étant de parvenir, œuvre à œuvre, pas à pas, coup de crayon à coup de crayon (et de gomme) à réaliser _ ainsi nourrie par ce riche dialogue avec d’autres œuvres marquantes  _ cette singularité sienne _ et très vite ce style propre à soi s’entend, se perçoit et se reconnaît…


Ce dimanche 6 mars 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Pour mieux connaître les Fresson…

26nov

Pour pénétrer un peu davantage les secrets des merveilleux « Tirages Fresson » de Bernard Plossu,

ce superbe article de David Lefebvre, en 2017 :

« Tirage Fresson : le secret d’une famille de maîtres tireurs« .

Tirage Fresson : le secret d’une famille de maîtres tireurs

Par David Lefevre, Focus Numérique (Twitter @Lesnums@Lesnums) Publié le 10/03/17 à 10h00 | Édité par Béryl Chanteux

Tirage Fresson : le secret d'une famille de maîtres tireurs
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Plossu, Faucon, Batho, Metzner et des milliers d’autres… Tous ont choisi le tirage Fresson pour donner vie à leurs images. Tous ont choisi la couleur au charbon. Nous avons été reçus dans l’un des laboratoires de tirage les plus emblématiques de la photo argentique, par le dernier détenteur d’un des secrets les mieux gardés de la photographie. Rencontre avec Jean-François Fresson, l’héritier.

« Si le procédé Fresson n’existait pas, je ne ferais pas de couleur« … C’est avec cette déclaration de Bernard Plossu en tête (recueillie durant notre entretien l’été dernier aux Rencontres d’Arles) que nous roulions vers Savigny-sur-Orge, ville de résidence de l’atelier Fresson. Savigny… Une banlieue pavillonnaire comme il en existe des centaines d’autres en Île-de-France. Je ne sais pas à quoi je m’attendais en arrivant sur place, mais je vous avoue sans peine mon trouble : « Mon GPS m’aurait-il joué des tours ? Le numéro est pourtant le bon… » À quoi m’attendais-je ? une fanfare ? des panneaux électro-luminescents indiquant que l’un des ateliers de tirage les plus mythiques de l’histoire de la photographie était caché derrière le pavillon 21 ? Rien ne laisse supposer que l’on est sur le point de pénétrer dans l’antre d’une légende… et pourtant.

Jean-François Fresson dans son atelier de tirage à Savigny-sur-Orge, janvier 2017

Jean-François nous accueille avec le sourire et, d’emblée, je lui demande qu’il me parle de son ventre, de ses tripes. J’aborde à dessein la question de sa passion sous cet angle, car c’est comme ça que j’avais commencé mon entretien avec Bernard Plossu. Jean-François me toise et me dit que « la passion est venue après coup, lorsque la mécanique s’est installée à force de savoir-faire », mais qu’il a fallu beaucoup travailler.

« Aucun membre de ma famille n’a eu le choix ; quand on remonte dans le temps, mon arrière-grand-père _ Théodore – Henri Fresson _ était un inventeur bizarre, un type qui inventait des trucs et ne les déposait pas. Il ne se souciait pas de ça, ça l’amusait. Mon grand-père _ Pierre Frresson _, lui, s’est retrouvé avec une famille à nourrir, un procédé, le dépositaire d’un secret de famille. Pour le faire perdurer, il est venu en région parisienne et il a fallu aller vers la couleur, parce que c’était dans l’air du temps. »

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

Je suis un peu surpris : j’ai l’impression que Jean-François Fresson m’emmène sur le terrain du labeur plus que celui de la mythologie. Décidément, la fanfare ne semble pas venir, mais j’écoute avec attention. C’est lui maintenant, le dernier dépositaire. « Je ne sais pas si on peut parler de passion : mon père _ Michel Fresson _ ensuite a pris la suite de son père, il a commencé à travailler avec lui à 15 ans… C’était vraiment le truc de la famille, dans les gènes, mais il n’a jamais eu l’opportunité de faire autre chose non plus. On a toujours baigné dedans, c’est un peu comme une passion obligée et un challenge. » Jean-François m’avoue d’ailleurs qu’au début, sa passion à lui, c’était le cirque. Mais une fois ses études terminées, il a fallu choisir entre reprendre l’affaire familiale, et le cirque. Le problème étant que dans ce milieu, quand on ne vient pas soi-même d’une famille bien implantée, c’est très difficile. (Si vous souhaitez avoir plus de détails sur les coulisses de cette profession, je vous invite très sérieusement à contacter Arthur Azoulay, oui, notre rédacteur en chef adjoint, qui s’y est frotté.)

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

Des années plus tard, la donne a changé. Comment survivre dans l’opulence de la photo dématérialisée ? Quid des matières premières, des commandes des clients ? « Réaliser ce procédé est un défi : il n’y a plus de matière première. Au début de ma carrière, j’avais 30 références de papier à proposer à mes clients ; désormais j’en ai 3, en tout et pour tout ! Ilford HP5 et FP4, Rollei et Fomapan sont les seules références qui nous restent. On a fait plein de tests avec plein de papiers différents… mais n’oubliez pas qu’il faut que le papier soit capable de rester des heures dans l’eau sans bouger. » Par ailleurs, Jean-François déplore aussi l’exigence des clients. Ils sont de plus en plus difficiles, ils veulent des tirages parfaits. Habitués à regarder nos images sur un écran d’ordinateur, nous avons a un peu perdu cette notion d’imperfection liée à l’argentique et au hasard du procédé. « J’ai passé il y a peu 2 heures à expliquer le processus inhérent à notre procédé à un photographe allemand plutôt en vue. On fait un test avec une de ses épreuves. Il est satisfait, mais me dit qu’il souhaiterait un quart de jaune en moins. Nous avons arrêté là. Il n’avait pas compris _ voilà. Le procédé, on peut le guider, on peut adapter, mais ça, on ne peut pas le faire. »

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

À ce stade de notre discussion, je me rends compte que si la fanfare ne vient pas, Michel Fresson, dans le fond de l’atelier, est, lui, bien en train de composer sa musique journalière. Retraité, il est encore au travail et aide désormais son fils _ Jean-François Fresson. Non comme un sacerdoce, mais pour la maîtrise d’œuvre _ voilà _, pour cette musique quasi religieuse du travail artisanal _ voilà. Aurais-je demandé à un luthier, un ferronnier ou un verrier s’il était passionné par son travail ? Probablement, mais là n’est pas le plus important. Le plus important est l’amour du travail bien fait _ oui. De ces mains qui manipulent le papier, de cette eau qui dépouille le charbon, de cette application de la gomme bichromatée.

Mais en fait, c’est quoi le procédé Fresson, au juste ?

Bienvenue en 1899.

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

Le procédé papier satin Fresson monochrome naît grâce à l’ingéniosité de Théodore-Henri Fresson, qui présente à la Société française de photographie en 1899 des épreuves photographiques tirées sur un papier au charbon qui se développe sans transfert. La technique consiste à préparer son papier au moyen de plusieurs couches de sensibilités différentes. L’atelier Fresson met en vente des feuilles de papier pré-enduites et prêtes à l’emploi pour les amateurs éclairés. Le papier fourni existant en plusieurs teintes, différentes intensités sur différents supports offrent une multitude de combinaisons et des résultats variés.

Ensuite, le procédé papier Fresson quadrichrome est une application en couleur du tirage au charbon. Il est mis au point par Pierre Fresson en 1952, à partir des techniques développées par son père _ Théodore – Henri _ pour les tirages monochromes. La méthode consiste en une décomposition des couleurs de l’image par tirage contact sur des plans-films noir et blanc, avec un filtrage permettant la sélection successive de chacune des couleurs complémentaires. Chaque plan-film est ensuite tiré par agrandissement sur un papier cartoline émulsionné de pigments sensibilisés (cyan, jaune, magenta et noir). Entre chaque tirage, le papier est dépouillé et séché. Les couleurs sont obtenues par synthèse soustractive, comme dans le monde de l’édition ou de l’impression couleur en photographie numérique. Ici cependant, le procédé se distingue par le fait que la succession de tirages remplace l’encrage.

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

Tout le mystère _ voilà _ du tirage Fresson réside dans cette émulsion verdâtre, mélange de bichromate et de pigments savamment gardé secret de génération en génération. Mieux encore, c’est surtout la machine qui permet de l’étaler qui est secrète, et la façon de répandre l’émulsion. « Mon arrière-grand-père a inventé une machine qui était capable de répandre l’émulsion à la surface du papier de manière régulière. Et les concurrents n’ont jamais réussi _ voilà _ à créer une machine capable d’émulsionner de la même façon des feuilles de 72 cm par 100. On a essayé avec des essoreuses, des pinceaux, ça ne fonctionne pas. Et on serait bien en peine de la refaire : les matériaux n’existent plus, elle date de la fin du 19e. »

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

L’agrandisseur non plus n’a pratiquement pas changé. Il faudra exposer l’image 4 fois 40 minutes pour imprimer successivement le bleu, le rouge et le noir.


Pour simplifier notre affaire, la formule doit être réadaptée chaque jour en fonction de l’hydrométrie, de l’électricité statique ou de la chaleur. Le procédé étant très hasardeux _ voilà _, il faut savoir intervenir pour faire varier les densités, le contraste ou les couleurs. Ensuite viennent les retouches finales, 100 % manuelles. Ainsi chaque tirage Fresson est une pièce unique, inimitable, irreproductible _ voilà. Sans doute l’une des raisons pour lesquelles ce procédé jouit d’une aura extraordinaire dans le monde entier _ oui.

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

À la question de savoir qui sont les clients de l’atelier Fresson aujourd’hui, Jean-François nous répond qu’ils sont constitués pour un tiers d’habitués, pour un tiers des anciens ou des curieux, et pour un tiers des jeunes, des amateurs qu’on ne connaît pas, qui ne sont pas reconnus par la profession, mais qui ont envie de se faire plaisir. D’ailleurs, il ne faut pas être pressé pour voir ses images apparaître sur le papier Fresson : un délai d’un mois et demi _ pas moins ! _ est requis. Rien d’étonnant à cela, quand on sait que pour une série, il faut compter au minimum cinq bonnes journées de travail !

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

Malheureusement, il est de plus en plus difficile de travailler. Lorsque je demande à Jean-François s’il s’est assuré une relève, il me répond : « Après moi le déluge ! Je n’ai pas d’enfant _ Ah ! _ et si j’en avais eu un j’aurais préféré le noyer plutôt que de le pousser à reprendre ce boulot ! » Un point de vue radical, qui souligne bien la difficulté des conditions de travail. Non pas que la clientèle soit rare (même si évidemment ça n’a plus rien à voir avec les années 1990), mais c’est devenu extrêmement difficile de se fournir, d’obtenir des matières premières.

Et Jean-François de revenir sur notre problématique passionnelle en début d’entretien : « Aujourd’hui, plus que de parler de passion, on pourrait parler d’un amour pour le travail bien fait _ simplement. Aujourd’hui, tout ça, c’est un challenge. Quand on nous demande par exemple de faire une imitation de Polaroïd Polapan, on recherche de nouvelles formules, on passe notre temps à inventer de nouvelles techniques, pour que le procédé soit en accord avec les volontés du photographe. Après Fresson, il y aura sans doute une autre histoire, un autre monde. Je regarde beaucoup ce qui se fait sur Instagram. D’un côté on a clairement affaire à un monde aseptisé, avec des retouches où tout le monde a de grands yeux, une peau lisse ; de l’autre côté, il y a de super photographes, une vraie créativité. » Un peu comme chez vous, rétorqué-je. « Sans doute, me répond Jean-François, mais nous ne fonctionnons pas pareil. Ici il y a encore beaucoup de hasard. Si par exemple vous m’apportez un film, avant de commencer, on va faire deux essais, parce que ça peut ne pas vous plaire, il faut qu’on voie comment le procédé interagit avec vos photos… Nous avons une ligne directrice, et nous passons notre temps à faire des oscillations pour adapter, interpréter les formules, les pourcentages pour la gomme, les pigments, etc. Les matières ont changé, donc forcément, on s’adapte. »

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

Pour finir, nous regardons la grille des tarifs de l’atelier et je constate avec étonnement que les prix pratiqués ne sont vraiment pas si élevés, eu égard à la technique, au temps passé et au mythe. « Je sais que je ne suis pas assez cher ! Tout le monde me le dit. Mais même dans les années 1990, quand on tournait à plein régime et qu’il fallait que j’augmente mes tarifs, j’a refusé, parce que je me disais que si je le faisais, je n’allais plus travailler qu’avec une toute petite partie de photographes argentés, mais peut-être pas aussi créatifs, et laisser de côté tous les jeunes qui ont envie de se faire plaisir et qui sont plein d’idées. Non merci ! » _ c’est magnifique !

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

C’est sur ces derniers mots, le cœur gonflé par cet élan philanthropique et la certitude qu’un jour, moi aussi, je me ferai tirer un 40 x 60 cm par l’un des derniers maîtres tireurs au monde, que je quitte le pavillon de Savigny. Je n’avais plus besoin d’attendre plus longtemps la fanfare ; j’ai bien compris que la symphonie se jouait en quatre couleurs ou quatre temps, c’est selon, sobrement, discrètement, et dans le sérieux d’un atelier où seul compte le savoir-faire des hommes de labeur et de cœur _ oui, et c’est fondamental…

Le tirage Fresson, visite de l'atelier

La technique du tirage Fresson

« Sur un papier de type cartoline photographique, non baryté et sans retrait, émulsionné en pigment cyan sensibilisé puis séché, est effectué par agrandissement le tirage du premier monochrome primaire correspondant à l’image négative de sélection opérée sous filtre rouge. Après dépouillement du premier monochrome primaire, le papier est séché puis émulsionné en jaune, puis sensibilisé et exposé par agrandissement sous le plan-film noir et blanc, sélectionné sous le filtre bleu. Ce monochrome jaune, superposé au cyan est dépouillé. L’épreuve est émulsionnée avec le dernier pigment primaire magenta, sensibilisée, puis exposée par agrandissement au plan-film noir et blanc exposé sous filtre vert. L’émulsion pigmentaire est dépouillée et, à ce stade, sont déposées sur le support trois émulsions primaires, opérant la synthèse totale des couleurs par sélection soustractive trichrome (le cyan, le jaune, le magenta, combinés entre eux en proportion infiniment variable, reconstituant l’ensemble des couleurs visibles). Du fait de l’imperfection systématique de tous les pigments colorants primaires (par exemple le pigment cyan, neutre en théorie, réfléchit un peu les radiations rouges) et identiquement à tous les procédés photomécaniques couleur d’imprimerie de qualité, est déposé sur les grandes ombres (cyan, magenta et jaune superposés en densité convenable, ne devraient plus réfléchir la lumière en théorie, mais en pratique, on constate la présence d’une forte dominante généralement brunâtre affectant les grandes ombres) un pigment noir destiné, par son pouvoir couvrant, à augmenter et neutraliser ces grandes densités. L’épreuve trichrome est donc émulsionnée en pigment noir, sensibilisée et exposée par agrandissement sous le plan-film noir et blanc de séparation sous filtre dense jaune-vert des grandes densités de l’inversible couleur. L’épreuve quadrichrome subit son dernier dépouillement. Après un long lavage afin d’éliminer toute trace de bichromate, l’image est séchée à l’air libre, puis passée sous une presse chaude. Vient ensuite une repique très minutieuse, parfois accompagnée de retouche. L’image est recouverte d’une couche légère de gélatine de finition qui la protégera. »

Source : « La technique du tirage Fresson » (sur le site de l’atelier)

Pour aller plus loin :

L’histoire de l’atelier (sur le site de l’atelier Fresson)
Bernard Plossu / Couleurs Fresson (sur YouTube)
Glossaire : le tirage Fresson en quadrichromie (sur Paris Photo)
Comment dépouiller une gomme bichromatée (sur YouTube)
Les Maîtres du tirage (sur Cinq26)
Explication du tirage quadrichrome au procédé charbon direct (sur Wikipédia)

Ce jeudi 26 novembre 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

Musiques de joie : les très festives Partitas de la Clavier-Übung 1. Teil : un chef d’oeuvre dynamisant de Johann-Sebastian Bach

08juin

L’œuvre de Bach a, presque toujours, quelque chose de la perfection artisanale absolue ;

vierge de tout déchet,

ou trace de travail préliminaire

_ ad majorem Gloria Dei.

Parmi les Suites pour clavier de Bach,

le chef d’œuvre en est probablement la série des 6 Suites BWV 825 à 830,

luxueusement réunies pour une publication complète, par le compositeur, en 1731,

sous le titre de « Clavier-Übung 1. Teil« …

La musique en est tout particulièrement festive.

Alors, quelle interprétation choisir ?

L’interprétation, en 2014 et 2015, de Jean-Luc Ho

_ en un triple album NoMadMusic NMM016 _,

superbement méditative,

manque un peu, à mes oreilles, de cette qualité de festivité que j’en attends

du moins ici aujourd’hui.

L’interprétation, en 1986, de l’immense Gustav Leonhardt,

est absolument magnifique,

avec tout l’allant nécessaire,

et l’intensité et profondeur de la contemplation

_ en un double album EMI Reflex 7 47996 8 _,

et a failli l’emporter dans ma prédilection…

… 

Mais au final,

et pour cette circonstance de visée

de « festivité« ,

je me décide in extremis

pour l’interprétation, en 1988, au Temple de Sommières, dans le Gard,

de Scott Ross

_ en un double album Erato 2292 45345-2.

Qu’on en juge soi-même par ces trois exemples de la Première Partita BWV 805 :

cette vidéo par Jean-Luc Ho ;

ce podcast par Gustav Leonhardt ;

et ce podcast par Scott Ross.

Une fête, vous-dis-je.

Ce lundi 8 mai 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

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