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L’apprentissage (à corps défendant) de l' »art d’aimer » à l’ère de l’injonction sexuelle et du couple : l’éclairage parfait du film d’Emmanuel Mouret

18avr

Le nouvel opus cinématographique d’Emmanuel Mouret, L’Art d’aimer _ paru ce mois d’avril en DVD _ est un régal _ infini ! la multiplication des visionnages du DVD ne faisant que l’amplifier-intensifier ! _ de justesse quant à la lucidité hyper-fine et délicate sur nos mœurs affectives (et sexuelles), à partir d’un regard de comédie _ celui (de cinéaste) d’Emmanuel Mouret : quelque part entre François Truffaut et Woody Allen, ou Marivaux et Feydeau, ou Musset et Pagnol… _ infiniment délicat sur un échantillon (assez varié) de bobos des beaux quartiers parisiens, et sur une palette suffisamment large d’âges _ allant des jeunes gens sincères (ou innocents) et libres, le très beau jeune couple Vanessa et William (qu’interprètent les radieux sur l’écran Élodie Navarre et Gaspard Ulliel) aux quadra-quinquagénaires au tournant de la ménopause et du démon de midi, le couple d’Emmanuelle, c’est elle qui est en crise, et de Paul, c’est lui qui sait rattraper la tentation des dérapages pulsionnels de sa compagne (qu’interprètent très finement aussi Ariane Ascaride et Philippe Magnan) _, idéalement interprétés par la crème des meilleurs acteurs français du moment, avec, en tête, les stupéfiants de vérité (!!!) Laurent Stocker (« de la Comédie-Française« …) et Julie Depardieu ; et c’est autour de la rencontre à rebondissements _ et dans de répétitifs tragi-comiques « noirs » _ de leurs deux personnages de célibataires contrits et tout à fait honnêtes, l’un et l’autre, Boris et Isabelle, qu’est construit l’écheveau de l’intrigue _ sans la moindre graisse, ni temps-mort : le montage est cette fois encore d’une habileté et élégance diaboliques ! _ du scénario.

Avec en contrepoint malicieux, le comique à épisodes _ les séquences 2, 4, 6 et 8 ont pour panneaux : 2 : « Le désir est inconstant comme les herbes dans le vent » ; 4 : « Patience«  ; 6 : « Patience, patience » ; et 8 : « Patience, mais pas trop«  _

de la difficultueuse conjonction sexuelle (voire sentimentale _ cf l’ultime parole naïvissime de la délicieuse voisine, dans la librairie de Boris, Passage Verdeau ; il ne faut pas la manquer, dans sa brièveté : « Je cherche un livre sur la complexité des sentiments ») en instance d’advenir (ou pas !) d’Achille _ « à ce moment célibataire« , dit-il… et de son un peu compliquée mais tout à fait adorable voisine _ nous ne connaîtrons pas son prénom _, qu’interprètent à la perfection l’élégant (et un peu décontenancé pour ce qui est de son personnage, Achille, mais il y a de quoi…) François Cluzet _ ici en un rôle à la Cary Grant _ et la toujours plus-que-parfaite _ en le comique de sa totale imprévisibilité ; et elle est, et à chaque fois, absolument épatante ! d’un Mouret à l’autre… _ Frédérique Bel…

L’intrigue de ce qui deviendra _ en l’ultime séquence, la numéro 9 : précédée du panneau : « Souvent les yeux nous mènent vers l’amour, parfois ils nous trompent »… : le concept d’art (d’aimer) devenant ici fort problématique…la rencontre _ elle-même à rebondissements avec « noirs » répétitifs, la série des uns (à l’hôtel), étant on ne peut plus volontaire, mais le tout dernier (chez Zoé et Jérémie), une panne d’électricité, pas… _ de ces deux célibataires (en attente-souffrance d’amour, mais parfaitement honnêtes !) que sont Isabelle et Boris

est précédée d’une sorte d’avant-séquence

_ appelons-la la séquence 0 : elle est annoncée par le panneau « Il n’y a pas d’amour sans musique«  _

sur un compositeur, Laurent _ qu’interprète le lumineusement beau, mais bientôt, et très vite, mélancolique, Stanislas Mehrar : un peu trop rare à l’écran… _, qui « rêvait d’entendre un jour » cette sorte de « musique particulière« qui « se produit » « au moment où l’on devient amoureux » (alors que, lui, Laurent, va mourir prématurément) :

« Il attendait cela _ nous révèle une voix-off, celle de Philippe Torreton, qui commentera tout le long de l’intrigue les péripéties (ainsi que l’enchaînement elliptique) des découvertes-explorations (et déconvenues, aussi, parfois) de l’amour des divers protagonistes, entre (et parmi) lez zébrures des divers désirs-pulsions… _ avec une grande impatience. Il n’avait jusqu’alors entendu que des bribes : deux-trois notes avec Annabel, et à peine plus avec Elisabeth. Son obsession _ car cela allait jusque là ! pour l’artiste créateur, il est vrai, qu’il était… _ était telle qu’il essayait d’imaginer _ mais pas complètement à partir de rien, cependant… _ cette musique lorsqu’il composait. Chose étrange, ceux qui écoutaient ses œuvres, étaient heureux de reconnaître en elles quelque chose qu’ils avaient connu _ une grâce qui s’imposait ? et qu’il fallait reconnaître ? et remercier ? _ lorsqu’ils étaient tombés amoureux, mais que lui n’avait toujours pas _ frontalement et assez clairement _ connu. Elles étaient nombreuses à se succéder dans ses bras. Et de toutes ses forces à chaque fois il désirait _ en vain : la grâce ne se convoque pas ! _ les aimer. Il espérait ; mais rien… Jamais la moindre mélodie _ un peu substantielle _ ne se fit entendre. Jamais il ne sut de qui son cœur avait été amoureux« … _ comme si le travail de création artistique parvenait un peu parfois à donner quelque apparence de forme à ce qui sinon demeurera flou et vague, et même inaperçu, et non vraiment ressenti : ou les aventures de l’aisthesis (par-dessus l’esthésique !) dans les Arts… D’où le demande, plus tard, de Boris, de « recommencer«  afin de tenter de dissiper un peu le « flou«  qu’impose le choc de l’excès de « nouveauté de la situation« 

La première séquence

_ appelons-la la séquence 1 ; elle est annoncée par ce panneau : « Il ne faut pas refuser ce que l’on nous offre«  ; nous découvrirons qu’elle se combinera, in fine, avec une séquence ultérieure, la séquence 3, avec Amélie et son ami Boris (ainsi que le mari d’Amélie, Ludovic ; le titre du panneau introducteur en sera : « Il est difficile de donner comme on le voudrait« …) ; pour aboutir, les principaux protagonistes de la 1 (Isabelle, Zoé, Jérémie) et de la 3 (Boris, Amélie, Ludovic) se réunissant,

pour aboutir, donc, au climax de la séquence finale (et la plus longue du film : 24 minutes, sur un total de 80), la séquence 9, précédée, quant à elle, du panneau : « Souvent les yeux nous mènent vers l’amour, parfois ils nous trompent« …  _

la première séquence, donc,

débute sur le déroulé d’un rêve _ qui se révélera en quelque sorte comme prémonitoire _ d’Isabelle (interprétée, donc, par la magnifique de justesse, toute en délicatesse d’innocence, Julie Depardieu), dans lequel (rêve) une amie, la très pétillante et volontariste Zoé (qu’interprète avec beaucoup de présence l’excellente Pascale Arbillot) lui récite avec la conviction de la plus parfaite évidence le B-A-BA de la doxa contemporaine (depuis Wilhelm Reich : La Fonction de l’orgasme…) sur le topos de la sexualité !, dès qu’elle apprend l’abstinence sexuelle prolongée d’Isabelle :

« Quoi ? Ça fait un an que tu n’as pas fait l’amour ? » ; « Tu devrais être dans une des phases les plus actives de ta vie. Un an, à ton âge, ça correspond à cinq ans dans le calendrier de la vie sexuelle » ; « sans compter que c’est très important pour la santé. Toutes les études démontrent qu’une sexualité accomplie fortifie notre organisme, notre cerveau, les humeurs » ; « C’est presque une question d’hygiène« 

Isabelle a beau lui rétorquer : « C’est quand même pas de ma faute si je ne tombe pas amoureuse !« ,

Zoé conseille à son amie : « en attendant, tu pourrais faire quelques petites rencontres pour te faire un petit peu du bien !..

Mais Isabelle : « Je n’y arrive pas, je suis trop timide ! Et puis, rencontrer quelqu’un uniquement dans ce but-là, moi, ça me met mal à l’aise« …

Et alors, toujours dans ce rêve détaillé d’Isabelle, Zoé de lui conseiller ceci :

« Et pourquoi tu ne demanderais pas à un ami ? » ; car « de nos jours, beaucoup d’hommes et de femmes pratiquent l’amitié sexuelle. Ça a beaucoup d’avantages !.. »

Et Zoé d’oser même envisager le principe suivant : « Idéalement, si le monde était mieux fait, il faudrait que l’on partage nos hommes avec nos copines célibataires » ; « je suis sérieuse : je suis pour le partage et la redistribution des richesses ; on paie bien des impôts à la communauté afin d’aider les plus pauvres… » ; « alors pourquoi on ne prêterait pas son compagnon à celles qui en sont démunis ?..« .

Et à l’objection d’Isabelle : « Mais faire l’amour n’est quand même pas faire un geste comme les autres !« ,

l’hyper-réaliste Zoé de répondre : « Si l’on regarde les choses en face, il ne s’agit que d’un massage qui ne se fait pas qu’avec les mains. Rien de plus, rien de moins ! On n’a pas besoin d’être amoureuse d’un kinésithérapeute pour qu’il nous fasse un massage !..« 

Et Zoé alors, toujours en ce rêve d’Isabelle, de généreusement proposer les services _ amicaux ! _ de son propre compagnon Jérémie à son amie célibataire en manque de relation sexuelle : « S’il couche avec toi pour te faire du bien, non seulement je ne serai pas jalouse, mais en plus je serai fière de lui !« …

Et le rêve d’Isabelle se conclut sur l’image du très gentil Jérémie _ interprété par le très charmant Michaël Cohen, apprécié dans le précédent Un Baiser, s’il vous plaît ! _ faisant pénétrer, pour ce simplement amical service, Isabelle dans sa chambre, chez lui et Zoé, pendant que Zoé s’éclipse pour aller passer ce moment au cinéma : « Bon ! A tout à l’heure. Je rentre à 21 heures. Tu veux rester dîner avec nous ?« …

Fin du rêve d’Isabelle.

La voix-off alors poursuit : « Bien qu’il n’existait aucun secret entre les deux amies _ Isabelle et Zoé, donc _, Isabelle nous a confié son rêve _ c’est donc que ce rêve a continué de la travailler… Cependant il arriva quelque chose de très troublant » : la réalisation de la proposition de Zoé de « prêter » les services (de massage corporel) de Jérémie à l’amie célibataire Isabelle, « restée un an sans faire l’amour« , comme le dit Zoé.

Ce que la voix-off commente : « Isabelle écoutait son amie, troublée par ses paroles, mais surtout troublée de voir son rêve qui se déroulait sous ses yeux » ; et « discrètement Isabelle se pinça : non, ça n’était pas un rêve !« …

Zoé en effet se mit à dire : « On peut faire du bien à quelqu’un même si on est amoureux d’une autre personne. C’est ça la bonté, la générosité ; l’amitié en quelque sorte« … Et surtout : « Eh bien, moi, si Jérémie acceptait de te faire un peu du bien, j’en serais tout à fait contente. Je serais même fière de lui ! Et si je le lui demandais ?« , Zoé de proposer carrément alors…

Et aux réticences répétées d’Isabelle : « Mais ça ne va pas ! Mais tu plaisantes ! Mais c’est gênant. C’est gênant pour moi. Mais ça ne se fait pas !« , Zoé de répliquer : « Et pourquoi ça ne se ferait pas ? On est libres, non ? » « Essaye ! « …

Mais Isabelle ne peut s’y résoudre.

Et la voix-off de conclure alors ce premier épisode _ et cette séquence 1 _ de l’aventure d’Isabelle : « Elles n’en parlèrent plus jamais. Isabelle ne sut jamais si elle avait eu tort ou raison de refuser » cette proposition des services de Jérémie par Zoé…

A la séquence 3 _ intitulée « Il est difficile de donner comme on voudrait«  _, nous faisons la connaissance d’Amélie (épouse bon chic bon genre de Ludovic) et de son ami Boris.

Boris : _ « Ça va ? Tu as l’air bizarre. On dirait que quelque chose ne va pas….« 

Amélie : _ « Non, non, je t’assure que tout va bien« … « C’est juste… que je me pose des questions… sur moi… » « Il y a que je ne suis pas satisfaite de moi« …

« Apparemment, tout va bien : je suis en couple ; je n’ai pas à m’inquiéter pour mon avenir professionnel ; j’ai des amis ; je suis en bonne santé. Et pourtant il me manque quelque chose : j’ai l’impression que ma vie manque de sens.

Que je vis trop égoïstement.

J’aimerais être plus généreuse ; j’aimerais donner. Donner aux autres. Apporter quelque chose« …

De fait Ludovic _ son mari : centré sur sa carrière d’homme d’affaires (interprété joliment, avec la distance de l’ennui qui convient au personnage, par Louis-Do de Lencquesaing) _ manifeste bien peu de désirs (à commencer par charnels) à l’égard de son épouse, nous nous en rendrons compte à plusieurs reprises, même si Amélie, elle, n’y prête pas vraiment attention : elle est une épouse _ bourgeoise bon chic, bon genre, donc ; et sans enfants _ du genre soumise… »En tout cas, si tu as quelque chose à me demander, quoi que ce soit, surtout tu n’hésites pas. Même si ça te paraît trop« , continue de proposer à son ami Boris la gentille Amélie…

Or, il se trouve que le parfait discret ami qu’est Boris a bel et bien (!) quelque chose _ et pas de petite importance ! _ à demander à sa vieille amie Amélie ; mais « c’est trop ! je ne peux te demander ça !« …
Amélie : _ « Mais non, au contraire, moi je veux que ce soit trop ! Je veux que ce soit énorme ! que ce soit démesuré !« …

Alors Boris finit par accepter de se lancer : « Eh bien ! voilà : bien que tu sois mon amie, je ne suis pas indifférent à une autre dimension _ qu’amicale ! _ de ta personne. J’ai pour toi une attirance qui ne fait que grandir d’années en années« …

_ « Mais quel genre d’attirance ? », Amélie ne voit décidément pas…

_ « Des rêves, des fantasmes…

Des pulsions !« , finit-il par lâcher.

_ « Mais pourquoi ne m’en avais-tu jamais parlé ?« 

_ « Je ne voulais pas que tu le prennes mal. Puis aussi vis-à-vis de Ludovic.« 

_ « Je ne vois vraiment pas quel genre de service je peux te rendre…« , poursuit la décidément hyper-godiche Amélie.

_ « Eh bien, peut-être que tu peux m’aider à y voir plus clair. Parfois je me demande si je ne suis pas amoureux de toi ! Et le problème est que ça a un effet négatif sur mes relations amoureuses. Mon esprit ne peut pas s’empêcher de se dire qu’avec toi ce doit être mieux qu’avec les autres filles…« 

_ « Mais non !« 

_ « C’est ce que je me tue _ à petit feu _ à me dire…« 

_ « Mais qu’est-ce que je peux faire ?« , continue à errer la godiche Amélie…

Et ici Boris lui saute littéralement dessus !

_ « Non, non, Boris !« 

_ « C’est juste pour que je sache !« 

_ « Boris, je ne serai jamais à la hauteur de tes fantasmes !« 

Et avec un ultime accès de grande bonne volonté, Amélie ajoute : « Je voudrais bien pour que tu vois… ; mais je ne peux pas vis-à-vis de Ludovic… »

Et l’échange va se conclure piteusement de leurs parts respectives :

_ « Je suis désolé !« 

_ Non, c’est moi !« 

_ « Non, c’est moi qui suis désolé« .

Match nul sur toute la ligne, de personnes (trop) bien élevées : 0 à 0…


Suivent alors,

avec la poursuite des péripéties à rebondissements de la difficultueuse rencontre sexuelle (ou/et affective ?) d’Achille et de son imprévisible voisine (elle : « Je ne sais pas encore si je suis amoureuse » ; « Pour moi, c’est important d’être sûre que je suis amoureuse avant d’aller plus loin… » ; lui : « Mais peut-être que vous l’êtes, mais n’en avez pas encore conscience. En faisant l’amour, ça va vous aider à vous en rendre compte ! » ; elle : « Ah ! en fait vous voyez ça comme un test ! » ; « Faire l’amour pour faire l’amour, ce n’est pas vraiment ma façon de penser. Pour moi, c’est quelque chose de sacré ! » ; lui : « Mais justement, c’est parce que c’est sacré qu’il faut le célébrer : il faut voir ça comme une cérémonie où on rend hommage à la nature… Hein ?! Mais oui, vous savez le désir pousse en nous comme les feuilles à un arbre… » ; elle : « Mais c’est joli ce que vous venez de dire !« , et elle le note sur son carnet ! ; lui : « Vous dites que vous aimez tout ce qui est naturel, et quand la nature s’exprime en nous, vous la refusez ! Mais enfin, nous n’y pouvons rien… C’est la nature qui est comme ça. Ce sont tous les atomes qui sont en nous qui s’attirent« … ; après un dernier embarras encore, il l’embrassera et elle finira par se laisser entraîner vers la chambre…), soient les séquences 4, 6 et 8,

suivent deux séquences sur la capacité d’un amour vrai

_ celui de Vanessa (envers William) et celui, réciproque et concomittant, d’Emmanuelle et Paul : la voix-off nous les a cités en exemples, avec celui de Zoé (envers Jérémie), lors de la séquence 0 (« Il n’y a pas d’amour sans musique«  !), de « ce moment où l’on devient amoureux » « se produit une musique particulière » !!!  _

à survivre aux pulsions adultères,

suivies ou pas (ou guère…) d’effectuation :

_ dans le cas d’Emmanuelle (en la séquence 5 : « Sans danger, le désir est moins vif« ), il n’y aura pas besoin (ou du moins guère) de passage à l’acte de sa part à elle, Emmanuelle : « la liberté qu’il _ Paul _ lui avait offerte, l’avait enchaînée à lui : l’attirance qu’elle avait pour tous les hommes ne faisait que raviver et intensifier le désir de Paul. Si bien qu’elle trouvait en lui tous les hommes qu’elle désirait« , en sa crise du démon de midi… ;

_ dans le cas de Vanessa, puis de William (en la séquence 7 : « Arrangez-vous pour que les infidélités soient ignorées« ), il y aura bien effectuation, mais expérimentale, en quelque sorte, au nom du principe _ ils sont jeunes… _ (ou doxa…) de « se parler librement et de ne jamais empiéter sur la liberté de chacun » ; « il faut aimer la liberté de l’autre et ne pas la craindre. La peur, c’est le repli ; et on s’était promis de ne pas vivre le repli« , ainsi que l’énonce William ; qui dit encore qu' »on ne grandit qu’à travers les épreuves et les expériences »  et « je n’ai pas envie qu’on soit un couple qui ait peur des expériences. Je n’ai pas envie qu’un jour tu m’en fasses le reproche » : le bilan de ces deux expériences d’adultère _ « simple et léger«  ; sans amour, ni lendemain : « tu me plais bien, voilà tout !« , dit Vanessa à l’assez quelconque Louis ; qui « a tellement de désir pour moi que ça me donne envie, tu comprends ?« , avait-elle confié à son compagnon William, en batifolant avec lui en forêt… _

le bilan de ces deux expériences d’adultère parallèles, un même vendredi soir, de Vanessa (avec son collègue de travail Louis, en partance le lendemain pour le Brésil) et de William (avec une très jeune stagiaire devant très vite rejoindre sa ville d’Angoulême) se révélant plus que piteux : _ « Tu m’as manqué ! » ; _ « Toi aussi !« . Et sur ce, fin de la séquence 7.

La séquence 9 (« Souvent les yeux nous mènent vers l’amour ; parfois ils nous trompent« ) est donc celle où se rejoignent d’une part la solitude célibataire d’Isabelle (issue de la séquence 1 : « Il ne faut pas refuser ce qu’on nous offre« ) et l’affaire du pressant désir d’adultère de Boris, avec une Amélie qui veut bien lui faire plaisir, mais sans que cela affecte son propre couple (dans la séquence 3 : « Il est difficile de donner comme on le voudrait »), ni sa propre pudeur…

Boris, à Amélie : _ « Ah, au fait, tu sais, c’est fini avec Marie. » _ « Vous vous êtes séparés ? » _ « Oui, ce week-end. » _ « Mais pourtant tu t’entendais bien avec elle... » _ « Oui, mais sans plus. Disons que ce n’était pas magique ! » _ voilà ce qu’opère l’amour vrai…

Mais Amélie : _ « Ton désir pour moi doit cesser ! C’est mauvais pour notre amitié.« 

Boris : « Je sais ; mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Je n’y peux rien !« 

..

Afin de vaincre sa propre (très forte !) pudeur et de se prêter ( le moins possible !) à une séance (unique) d’adultère expérimental (« pour voir » ! puisqu’elle lui avait promis de faire acte de générosité !) avec son ami Boris, Amélie accepte de se livrer une heure à lui en une chambre d’hôtel, mais à l’expresse double condition du noir absolu dans la chambre et du silence absolu entre les deux corps ainsi (pour que Boris sache…) réunis…

Et c’est là que l’intrigue de départ finit par se nouer, avec la rencontre d’Amélie et de son amie Isabelle, perdue de vue depuis pas mal de temps ; et à laquelle elle demande tout à trac de bien vouloir, elle, Isabelle, célibataire, de prendre la place promise par elle, Amélie, à son ami masculin, dans la plus stricte confidentialité des divers protagonistes.

Je n’en dirai pas plus :

non seulement Judith Godrèche, en Amélie, fait preuve de virtuosité jubilatoire au second degré pour les spectateurs très amusés que nous en sommes ! dans le rôle de l’hyper-godiche faiseuse de catastrophe _ à l’instar du personnage qu’interprétait tout aussi virtuosement Virginie Ledoyen dans Un Baiser, s’il vous plaît ! : Emmanuel Mouret adore ces situations de prodige d’abîme de sottise !… Et nous aussi !!! _,

mais le jeu de Laurent Stocker, Boris (_ « Comment l’as-tu trouvée ? » _  « Insignifiante, pas du tout mon type. A vrai dire même elle est limite antipathique« …), comme celui de Julie Depardieu, Isabelle (_ « C’est pas du tout mon genre ! J’aime pas du tout ce qu’il dégage physiquement ! Et puis ses goûts littéraires _ Boris et Isabelle sont tous deux libraires ! _ me semblent vraiment douteux !« ),

sont prodigieux de subtilité et justesse : dans le camaïeu ultra-fin de la palette des gestes et des regards, du plus hagard au plus jouissif retenu, puisqu’ils n’échangeront avant la chute finale que deux mots ; c’est la voix-off qui parle :

« Quant à  Isabelle et Boris, ils se croisèrent une fois, lors d’un anniversaire, celui de Zoé.

_ « Salut ! » _ « Salut !«  _ et ils se font une bise apparemment on ne peut plus conventionnelle

Ce furent les seules paroles qu’ils échangèrent durant toute la soirée. Qu’auraient-ils pu se dire ?« .. _ certes !

Et ici, clap de FIN !

Alors, sur le fond des choses, qu’en est-il de cet « art d’aimer » qu’essaie de nous montrer, dans cette succession rapide, légère et ultra-fine d’épisodes, ce film passionnant d’Emmanuel Mouret ?

Qu’en est-il de cette petite musique _ de grâce ! _ qui « se produit« , survient et surgit, « quand on devient amoureux« ,

et que le beau compositeur, Laurent, mort bien trop prématurément (!), « attendait« , et « jusqu’à l’obsesssion« , « avec grande impatience »,

au point « qu’il essayait d’imaginer cette musique lorsqu’il composait » ?

Et cela, à partir des quelques « bribes » « qu’il avait jusqu’alors entendues« , avec une Annabel et avec une Élisabeth ; mais qu’il « n’avait toujours pas connue » vraiment, au moment de sa mort, sous la forme d’une belle et vraie « mélodie » déployée ?

Puisque, « et de toute ses forces, à chaque fois, il désirait aimer, il espérait ; mais rien : jamais la moindre mélodie ne se fit entendre » ;

« et qu’il ne sut jamais de qui son cœur avait été amoureux »

C’est donc que lui, Laurent, l’artiste musicien, n’était pas parvenu à prendre tout à fait vraiment conscience d’un tel amour, si tant est qu’un tel réel amour avait de facto dépassé, en son cas, le stade de ce qui ne peut produire, et ne produit, que « des bribes » de musique »…

C’est un tel amour-là, et qui donne à entendre cette vraie mélodie-là, qu’attendait aussi, et très honnêtement, Isabelle, en sa situation d’abstinence sexuelle (« ce n’est tout de même pas de ma faute si je ne tombe pas amoureuse ?!« ) ;

ou encore la délicieusement hyper-spontanée mais aussi prudente à la fois (« Je ne sais pas encore si je suis amoureuse« , et « pour moi, c’est important d’être sûre d’être amoureuse avant d’aller plus loin » : « je préfère savoir avant« …) affriolante voisine d’Achille.

La question qui se pose alors est : comment le savoir ? l’apprendre ? le découvrir ? en prendre conscience ? et enfin vraie connaissance ?

En faisant déjà l’amour, comme le propose le vieux dragueur habile Achille ?

En « recommençant ! » la séance d’amour dans le noir à l’hôtel, comme le (re-)demande Boris ?..

..

C’est un peu une quadrature de cercle ; comme le révèle la succession désopilante des épisodes entre Achille et son adorable voisine (« Patience« , « Patience, patience« , « Patience, mais pas trop« ) : on avance dans le noir et au juger, dans cet appartement pourtant si blanc !

C’est en cela que si « art d’aimer » il y a, il ne s’agit certainement pas de recettes, ni de technique, mais de l’apprentissage d’un je ne sais quoi qui ne s’apprend _  et que peu à peu _ qu’à son corps défendant, et jamais par pure et simple imitation de modèle, ou copie…

Ce que révèlent magnifiquement en ce film si juste (!) les approches _ sur le mode de la comédie : ou comment un vieux dragueur (auquel on ne la fait pas…), peut tomber vraiment amoureux ! _ d’Achille et de son adorable affriolante voisine, d’une part ; et les expériences de jouissance dans le noir de Boris et Isabelle !!! _ sur un mode davantage tragi-comique : eux sont beaucoup plus sérieux ! sinon même austères ; mais ils apprennent vite aussi à se décoincer et exulter !!! la jubilation (à laquelle la caméra nous donne in extremis à assister) du très discret (dans un coin sombre…) feu d’artifices (mais les vrais amoureux sont toujours seuls au monde !) de la scène finale, est absolument superbe !!! _ d’autre part…

Et c’est cela qu’ignorera probablement à tout jamais la gentille Amélie, pourtant satisfaite d’être « en couple« , ou encore son affairé et bien distrait Ludovic de mari : le miracle de la grâce de la rencontre vraie n’ayant pas eu lieu pour eux…

Mais c’est aussi ce qu’ont connu _ et la musique qui l’accompagne… _ et Zoé, et Vanessa, et Emmanuelle et Paul, comme il nous est signalé par la voix-off de Philippe Torreton en ouverture du film ;

et qui préservera l’amour vrai de Vanessa et William, quand ils se seront exposés à des « expériences » hors amour vrai ;

de même que l’amour vrai d’Emmanuelle et l’admirable Paul, quand ils s’exposeront au passage du démon de midi d’Emmanuelle…


Comme quoi, en amour _ mais seulement quand amour vrai il y a ; et pas rien qu’ersatz ou qu’illusion d’amour ! il faut avoir croisé, et su cueillir, puis appris à cultiver, et à deux (!), en sa fraîcheur toujours renouvelée (!), cette grâce improbable de l’advenue effective (!), et sans contrefaçon, de la rencontre vraie ! _,

c’est seulement à son corps défendant (et au corps défendant de l’autre : amant et aimé) qu’on se livre

_ en toute « innocence des sens«  : Nietzsche sait en parler ; par exemple dans le chapitre De la chasteté, au livre premier d’Ainsi parlait Zarathoustra _

à l’apprentissage lent et patient (et riche de surprises renouvelées) du connaître ; cela n’a certes rien d’un savoir inné _ parce qu’il n’existe nul savoir inné ! _ : il faut nécessairement passer par cet apprentissage patient, patient, mais jusqu’à un certain point seulement : « pas trop » ! non plus… ; à corps défendant seulement , donc !!! _ et le sien, et celui de l’autre, l’aimé qui vous aime…

En acceptant effectivement de donner, et en toute innocence, de sa personne ; à corps perdu…

Comme le figurent dans le film déjà Achille et sa voisine quand ils commencent _ et c’est peu à peu : progressivement, et même par paliers ! ou épisodes… _ à se livrer innocemment vraiment, enfin, l’un à l’autre, de plus en plus (et de mieux en mieux) démunis, c’est-à-dire se dépouillant peu à peu de leurs anciennes certitudes, en commençant à s’en dénuder _ en tous les sens, et sans impudeur ! _ pour se donner, par amour _ seulement ! _, à l’autre…

_ sur cette dénudation, ce beau passage-ci vers le final du quatrième et dernier épisode (à rebondissements) de la rencontre-approches complexes entre le dragueur expérimenté, mais désorienté ici, Achille, et son affriolante voisine :

Ils viennent de s’embrasser et ont commencé de se dénuder.

Elle : _ « On n’avait pas dit qu’on ne faisait que s’embrasser ? »

Lui : _ « Ça n’empêche pas de se dénuder… »

Elle : _ « Non, se dénuder, c’est aller trop loin !.. »

Lui : _ « Pourquoi ? »

Elle : _ « Parce que ! Ça me donne trop envie !..  »

Lui : _ « Mais enfin ! quand je vous embrasse, ça ne vous donne pas envie ?.. »

Elle : _ « Si ! Mais si en plus on se met à se dénuder, moi, je perds tous mes moyens de résister… »

Lui : _ « Moi aussi, je perds tous mes moyens… Moi, j’ai envie de vous ! Si vous saviez comme j’ai envie de vous… Je n’en peux plus !.. »

Et il la réembrasse… Fin de l’incise sur le moment de début de dénudation entre Achille et son adorable voisine…

On comprend que cela, toujours quelque peu affolant, puisse de fait réclamer, de chacun et de tous, un minimum, non seulement de courage, mais aussi d’assurance, qui se forgera pour chacun peu à peu, avec un minimum de chance…

Et comme le figurent encore plus magnifiquement _ c’est-à-dire davantage tragi-comiquement, eux : ils sont sérieux ! sinon austères… _ au final de la séquence terminale du film, les admirables regards et gestes et postures de ces amoureux seuls-au-monde _ c’est à prendre à la lettre _ que sont, s’étant enfin trouvés et connus (dans le noir ! et à répétitions !), Boris et Isabelle (hors du souci _ social, surtout pour le regard des autres ; pas vraiment authentique, donc… _, eux, d' »être en couple » ; et d’être vus des autres…).

Et Laurent Stocker et Julie Depardieu sont ici exceptionnels de talent !

Et ce processus de connaissance progressive _ de l’autre comme de soi, dans l’épaisseur soyeuse, voire voluptueuse, de la relation amoureuse vraie : il y faut cette grâce ! _ n’a pas non plus de fin, non plus qu’elle ne connaît d’épuisement du désir-appétit de cette connaissance, de cet amour : infinis et inépuisables les deux…

Car telle est cette « complexité des sentiments » vrais, sur laquelle l’adorable affriolante voisine d’Achille cherche _ in fine de ce qui nous est montré dans le film de son (ou leur, désormais) histoire _ aussi à se renseigner en un livre (L’art d’aimer d’Ovide ?.. ou peut-être les sublimissimes Lettres de la religieuse portugaise de Guilleragues ?..) en requérant du libraire Boris quelque conseil avisé de lecture…

Comme dans le théâtre de Marivaux, la moindre inflexion de voix, ou de geste, sans compter le poids du moindre silence, réclame du spectateur de ce très impressionnant _ par la finesse de sa profonde subtile vérité ! _ film d’Emmanuel Mouret qu’est L’Art d’aimer, une hyper-attention, afin de ne rien laisser échapper : tout va si vite, dans l’élégance de cet art subtil et doucement léger de la comédie de mœurs, sans répétitions, ni effets surlignés appuyés…

Et bien sûr, à mille lieues de la plus bénigne vulgarité, comme du moindre trash sadique violent _ nul revolver ici…

Et enfin rien que l’art _ éblouissant (!) _ de dialoguiste d’Emmanuel Mouret

mérite de passer à la postérité,

et ses répliques d’être apprises par cœur !!!

Titus Curiosus, ce 18 avril 2012

 

 

 

Penser le post-néolibéralisme : prolégomènes socio-économico-politiques, par Christian Laval

18avr

Mercredi dernier, 14 avril 2010, Christian Laval était l’hôte de la Société de Philosophie de Bordeaux et de la librairie Mollat, dans les salons Albert-Mollat, copieusement remplis _ et avec une très remarquable qualité d’attention de la part de l’assistance _, pour la cinquième et dernière conférence de la saison 2009-2010 de notre Société.

Le « sujet«  _ déterminé en accord avec Barbara Stiegler, en charge de la présidence _ en était « Néolibéralisme et économie de la connaissance«  : le podcast de cette conférence, particulièrement clair, alerte et passionnant, dure 60 minutes…

C’est la lecture de La Nouvelle raison du monde _ essai sur la société libérale de Pierre Dardot et Christian Laval, aux Éditions de La Découverte ;

ainsi que les applications de ses dispositifs, plus spécifiquement, aux sphères de l’enseignement et de la recherche _ soient les domaines (et institutions) de la constitution et de la diffusion de la connaissance _ ;

qui a (et ont) incité Barbara Stiegler à inviter Christian Laval à éclairer le public sur les enjeux culturels _ et civilisationnels ! _ de ce bouleversement majeur, d’ampleur considérable ! qui affecte et les rapports sociaux et la conception de la subjectivité même, selon les intuitions lumineuses de Michel Foucault, en ses dernières leçons au Collège de France :

Le Gouvernement de soi et des autres _ Cours au Collège de France. 1982-1983

Le courage de la vérité _ Le Gouvernement de soi et des autres Cours au Collège de France. 1984 (de février à mars) ;

Michel Foucault meurt le 25 juin 1984…

Voici, déjà _ farci de quelques précisions de mon cru _, la fort éclairante quatrième de couverture de La Nouvelle raison du monde _ essai sur la société libérale :

« Après la crise financière de 2007-2008, il est devenu banal de dénoncer l’absurdité _ ravageuse _ d’un marché omniscient, omnipotent et autorégulateur. Cet ouvrage montre cependant que, loin de relever d’une pure «folie», ce chaos procède d’une rationalité dont l’action est souterraine, diffuse et globale _ d’ampleur considérable et à l’échelle de la planète. Cette rationalité, qui est la raison _ la ligne de force (de fait), comme la justification (de droit revendiqué, au moins…) _ du capitalisme contemporain, est le néolibéralisme lui-même _ voilà.

Explorant sa genèse doctrinale _ dans l’histoire des idées de l’Occident depuis les XVIIème et XVIIIème siècles, en Angleterre et en Écosse, pour commencer… _ et les circonstances politiques et économiques de son déploiement _ depuis l’arrivée au pouvoir (politique) des équipes soutenant Margaret Thatcher et Ronald Reagan, tout d’abord _, les auteurs lèvent les nombreux malentendus qui l’entourent : le néolibéralisme n’est ni un retour au libéralisme classique _ celui développé à partir des thèses de John Locke et d’Adam Smith _ ni la restauration d’un capitalisme «pur» qui refermerait la longue parenthèse keynésienne.

Commettre ce contresens, c’est ne pas comprendre _ bien dangereusement… _ ce qu’il y a précisément de nouveau _ voilà ; et de probablement irréversible, du fait de son ampleur et de sa vitesse de mise en œuvre : considérables _ dans le néolibéralisme _ qu’il faut donc, et urgemment, correctement penser : si l’on veut le contrer !..

Son originalité _ voilà ! _ tient plutôt d’un retournement que d’un retour : «Loin de voir dans le marché une donnée naturelle _ idéologiquement _ qui limiterait l’action de l’État, il se fixe pour objectif _ on ne peut plus pragmatique _ de construire le marché _ voilà ! sur ces questions (de naturel et artificiel), on se rapportera avec profit à l’ouvrage essentiel de Clément Rosset L’Anti-nature_ et de faire de l’entreprise le modèle _ structurel _ du gouvernement des sujets» _ comme l’a révélé l’intuition lumineuse de Michel Foucault dès le début de la décennie 80… Par des voies multiples, le néolibéralisme s’est imposé _ de fait, tout particulièrement en la première décennie du XXIème siècle ! _ comme la nouvelle raison du monde, qui fait de la concurrence _ voilà _ la norme universelle _ et exclusive ! _ des conduites ; et ne laisse intacte _ totalitairement, par là ! _ aucune sphère de l’existence humaine, individuelle ou collective _ voilà qui déborde considérablement du seul champ de l’économie !

Cette logique normative _ détruisant, tel Attila, tous ses obstacles _ érode jusqu’à la conception classique de la démocratie _ ce qui n’est tout de même pas rien ; particulièrement en France… Elle introduit des formes inédites d’assujettissement _ des personnes : voilà ! _ qui constituent, pour ceux qui la contestent, un défi politique et intellectuel inédit _ tant théorique, à penser, que pratique, à combattre et surmonter, donc…

Seule l’intelligence _ à construire _ de cette rationalité _ à démonter en sa mécanique (tant destructive que constructive) _ permettra de lui opposer _ avec quelques chances de succès _ une véritable résistance et d’ouvrir un autre avenir » _ civilisationnel, lui : là-dessus, se reporter au plus que jamais d’actualité L’Institution imaginaire de la société, de l’excellent Cornelius Castoriadis…

Ce que personnellement je retire de la conférence de Christian Laval mercredi soir dernier,

c’est l’urgence _ tant pratique que théorique _ d’une anthropologie faisant le point _ up to date _ sur ce qui est là détruit, par ce néo-libéralisme ; et sur ce qu’il faut aider et à préserver et à développer, a contrario de la misérable _ davantage encore que pauvre, réduite, simpliste : paresseuse ! et dépourvue d’imagination qualitative ! _ « employabilité« , en les hommes…

Un des paradoxes de la situation présente _ avec l’extension rapide et difficilement résistible, par sa massivité, de ce néo-libéralisme _

étant l’hostilité des inspirateurs de ce néo-libéralisme, Hayek et von Mises, à la logique de la planification ! ainsi que leur éloge de l’ignorance (de tout ce qui peut être jugé inutile) !…

D’où l’expression de « prolégomènes«  du titre de cet article.

Par là,

faire le point sur les racines du pragmatisme utilitariste :

chez un Jeremy Bentham, pour commencer ; mais aussi chez un Friedrich Hayek et un Ludwig von Mises ; et un Théodore Schultz et un Gary Baker ;

afin d’éclairer ses actuelles applications à l’échelle _ cruciale pour nous, Français, notamment, parmi les autres membres de l’Union européenne _ des directives européennes ;

ou dans un rapport _ « d’orientation sur l’université et la culture«  _ de Jean-Pierre Jouyet et Maurice Lévy à destination de Nicolas Sarkozy _ en 2008 ; mais ne pas oublier non plus que Jean-Pierre Jouyet faisait partie des « conseillers«  de Ségolène Royal en 2006-2007… _,

est plus qu’utile : nécessaire !

Au nom du réalisme de l’efficacité, de la raison de la rentabilité économique (= maximiser les gains en diminuant le plus possible les coûts

_ mais « coût«  pour qui ? qui tire, ici, les marrons du feu ? et qui brûle (= est brûlé) ? et est passé par « profits et pertes« , en ce drolatique jeu de bonneteau ?.. quid d’une expression telle que « ressources humaines«  ?.. hommes-moyens, mais pour quelles fins, donc ?.. et de qui ?.. _ ),

c’est à la fois l’ensemble des relations (de convivialité, d’affection, de reconnaissance : au-delà des critères de l’intérêt !!!) de chacun aux autres _ cf ici mon article du 11 novembre 2008 « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie » à propos du judicieux travail de Michaël Foessel La Privation de l’intime ! _ ;

sans compter, aussi, la solidarité, la fraternité, la générosité, l’amitié ou l’amour vrais!

ainsi que le statut de l’identité même _ terriblement appauvri ! survivre, consommer, s’enrichir, individuellement (et égoïstement)… : sans désirs vrais, ni sentiments ! _ de la personne

qui se voit attaqué, réduit, détruit !

Et pour quels misérables _ bling-bling (selon un misérable standing)… _ « profits » ?..

Il y a là matière à résister, en faveur d’un sujet « humain » vraiment actif et créateur de perspectives ouvertes et généreuses de vraie vie !..

Jeudi 15 avril dernier _ le lendemain même de la conférence de Christian Laval _,

en une double page de Libération, dans la rubrique « Économie » (pages 14-15),

un significatif article générique _ signé Catherine Maussion _, intitulé « Internet en toile de fonds« , et sous-titré « Les jeunes grands patrons français du web se réunissent (et s’affrontent) pour investir dans les start-up«  ;

accompagné de trois portraits de fondateurs de « fonds » :

Pierre Kosciusko-Morizet (un des 3 patrons du fonds Isai Developpement _ et patron de Price-Minister) : « Le credo du coach« ,

Marc Simoncini (fondateur-patron du fonds Jaina Capital _ et créateur de Meetic) : « Le concret avant tout« ,

& Xavier Niel (fondateur-patron du fonds Kima Ventures _ et patron de Free) : « La mise à tout va« .


La fonction de ces fonds :

aider _ financièrement (et de leurs conseils avisés) _ à « faire émerger des géants européens » d’Internet.

« Avec la crise, les fonds sont devenus beaucoup plus frileux ; il y a un trou dans la chaîne de financement« , confie Simoncini.

« Ces nouveaux investisseurs de la Toile joueraient donc sur la prise de risques assumée. « Ce qui manque en France _ ajoute Marie-Christine Levet (Jaina) _, c’est l’argent pour l’amorçage« … « Nous, on en a bavé, il faut aider les jeunes« .

« De là à en faire des philanthropes du Net ? Les fonds ne veulent pas du virtuel. Mais du retour. Isai veut rendre deux à trois fois leur mise aux investisseurs au bout de huit ans. « L’idée, c’est d’accompagner les boîtes, puis les revendre », dit-on à Jaina Capital _ avec plus-value ; mais cela va sans dire… Avant de recommencer ailleurs«  :

telle est la conclusion de la présentation de Catherine Maussion, page 14 de Libération.

Et Xavier Niel, in « La mise à tout va« , interrogé et présenté par Catherine Maussion :

« Niel guette des « projets simples » qu’il prend au sortir du nid et dans lesquels il mettra « des petits tickets », entre 5 000 et 150 000 Euros. A un rythme affolant : un investissement par semaine pour faire germer _ voilà _ une centaine de petits business. Niel se défend d’être« dans la recherche du profit immédiat ». La preuve : « On fait dix trucs bancals et on est content à la fin quand il y en a un qui marche ». Sur45 à 50 dossiers « faits » avant Kima Ventures, il recense 15 à 20 sociétés qui « bougent encore » ; 15 à 20 qui ont sombré ; 15 à 20 qui continuent doucement leur chemin. « Je ne suis pas sûr d’avoir gagné de l’argent » _ c’est de l’ordre du jeu… Sauf avec Deezer _ toutefois. « Un carton », souffle-t-il. Un retour sur investissement multiplié » par 40 ou 50″… »… Bingo !

Voilà l’illustration même de la logique _ ludico-financière : à vide !.. _ d' »innovation » du néo-libéralisme : en matière de recherche _ et création d’entreprises, ici.

En matière d’enseignement, la norme est celle de la « compétence« , mise en valeur strictement comme « employabilité«  _ pression des coûts et de la rentabilité « obligeant«  !

Et en ce qui concerne « la valeur économique«  des services et des produits, « la valeur d’usage n’est que le support de la valeur d’échange« , a dit en son exposé Christian Laval.

Quel sens y a-t-il à réduire tant d’existences humaines,

et même tant de compétences possibles _ combien de Mozart seront ainsi assassinés ? mais en anglais, « marketable skill«  désigne plus crûment un « savoir-faire négociable sur le marché«  : une « employabilité«  _,

à de si mesquins et avares calculs ?..

Qui en « profite » ? Au secours !!!

André Malraux rapporte ce mot _ bien intéressant _ de Staline à De Gaulle : « A la fin, c’est la mort qui gagne«  ; il suffirait, ainsi, de sur-vivre un peu plus longtemps que ses victimes. Soit la logique du crime des mafieux…

Ou encore : « Après nous le déluge !« … Sans responsabilité ; à l’heure de « Crime et châtiment« …

Une autre conception du vivre, du faire _ voire créer _ et du vivre-ensemble, plus fraternelle _ car les dégâts sociaux de la concurrence généralisée sont terribles ! _, doit être pensée et proposée, face à cette dévastation vide qui se répand…

Penser (et construire) le post-néolibéralisme : voilà la tâche…

A condition que les politiques alternatives (socio-démocrates, par exemple…) ne « se rendent » pas, comme elles l’ont fait depuis bientôt trente ans, à cette logique « réaliste« 

_ « There is no alternative » : les autres font ainsi… Un des grands maux de notre pauvre Europe… _

de la « modernité » marchandisée…

Un Jean-Pierre Jouyet est passé directement de l’équipe de Ségolène Royal en 2006-2007, au gouvernement nommé par Nicolas Sarkozy ;

c’est Lionel Jospin qui a mis en place la loi (de gouvernementabilité) Lolf _ loi organique relative aux lois de finances _ en France, le premier août 2001 ;

et que dire des Tony Blair et Gerhard Schröder ?.. _ et de leurs pantouflages au sortir du gouvernement ?..

Il y a du pain sur la planche… Au travail !

Pour se donner un supplément de « cœur à l’ouvrage« ,

on peut reprendre la devise (à panache) de Charles le Téméraire (1433-1477),

reprise déjà par Guillaume Ier d’Orange-Nassau (1533-1584 ; dont Turenne _ 1611-1675 _ est un des petits-fils) :

« Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer« … 

Titus Curiosus, ce 18 avril 2010 

Ce que j’apprends d’un blog : l’expo « la photo américaine à la BNF » sur le passionnant blog « Amateur d’Art », de (ou par…) « Lunettes rouges », sur le site du Monde

28nov

 Ce que j’apprends _ sur l’art de photographie (et son histoire) _ d’un article : « la photo américaine à la BNF« 

sur le passionnant blog « Amateur d’Art« , de (ou par…) « Lunettes rouges« ,

sur le site du Monde ;

à propos de l’expo à la Bibliothèque Nationale de France « Seventies : le choc de la photographie américaine« , à la galerie photographique du « site Richelieu », 58 rue Richelieu, du 29 octobre 2008 au 25 janvier 2009…

Je me contenterai, en forme de commentaire minimal

_ réduit, ici, à l’acte premier (et minimal, au moins, par là) de « LIRE » vraiment _

surtout de mettre en gras
après le très remarquable article « 
la photo américaine à la BNF » _ sur le blog « Amateur d’Art » de « Lunettes rouges« , sur le site du Monde (http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/  ),

ce qui dans ses commentaires (http://lunettesrouges.blog.lemonde.fr/2008/11/24/la-photo-americaine-a-la-bnf/#comments ) vraiment très éclairés,

attire (= sollicite) mon attention ;

et nourrira

et la connaissance, toujours trop lacunaire ;
et la réflexion ;

« cultivant » par là

probablement un peu judicieusement,

et parfois même  assez jubilatoirement _ youpeeh !.. _

la curiosité
et d’un Titus Curiosus ;

et, en relais,
celle aussi des curieux qui le lisent _ et/ou le liront…

Un très rapide commentaire sur les tropismes de « curiosité »

_ peu artistiques (peu plasticiens, peu musiciens, et même, peu « vraiment littéraires » _

de nous autres, Français,

concluera cet article…

Bonne lecture !

Voici l’article ;

que suivront les commentaires

des lecteurs, souvent fort « cultivés » en matière d’art photographique !..

….

24 novembre 2008
La photo américaine à la BNF

La Bibliothèque Nationale Richelieu présente, jusqu’au 25 janvier, une sélection de 320 photographies de sa collection américaine des années 70s. C’est une présentation thématique, plutôt didactique, qui rend bien compte de la période, de l’évolution de la photographie pendant cette décennie. « C’est l’histoire d’une libération, d’une découverte, puis d’un refaçonnage de la vision. » Ici n’est pas le lieu pour un cours d’Histoire (mais la matière en est là), mais sachez néanmoins que l’exposition se déroule en six séquences : des précurseurs, l’influence du snapshot (séquence un peu attrape-tout, mais la plus intéressante), géométrie et espace, paysage, matière et forme, et finalement le miroir obscur (qui s’ouvre vers surréalisme et fantasmes). Ce dont je veux vous parler, c’est ce qui est à la marge,

ce qui se dévoile soudain,

ces quelques photos qui soudain vous ébranlent.

joe-deal1227571940.jpg

La série « The Fault Zone« , de Joe Deal, vous ébranlerait au sens premier, car ce travail sériel longe la faille de San Andreas en Californie : dans ces paysages habités malgré le danger, on voit ici et là des signes imperceptibles qui détonent dans le calme confortable de l’endroit, des remblais, des rochers amoncelés, des dénivelés. Ce sont des dissonances annonciatrices de catastrophes futures avérées. La série les banalise, les apprivoise, les rend domestiques, jusqu’au jour où la nature furieuse balaiera tout. Ces photos simples, froides, sans apprêts n’en sont que plus inquiétantes (« The Fault zone », San Fernando, California, 1978).

ken-ruth1227571951.jpg

Tout aussi frontalement brutale est cette photo de mariage, « The Wedding picture » (1979), de Ken Ruth : ni têtes, ni jambes, le buste et le giron de la mariée en robe blanche brodée, émergent de l’obscurité. L’homme n’est qu’une masse noire informe, on ne voit que sa main puissante et le filet blanc de sa manchette. La main droite de la femme, dans son dos, se crispe sur son bras gauche avec une violence insoutenable. La marque de ces doigts dit la nervosité, l’angoisse, la peur, le désamour. C’est, sans yeux, sans poses, une photo éminemment sentimentale.

gary-winogrand1227571921.jpg

Un peu plus loin, une jeune femme, un cornet de glace à la main, rit aux éclats devant un homme sans tête, qui n’est qu’un mannequin de vitrine : ce Winogrand-là (New York, 1972) est comme une revanche sur la photo de mariage.

bruce-gilden1227571909.jpg

Les photos de rue sont pour la plupart des scènes de communauté, d’échange, de communion, de confrontation, de désir, mais parfois, au milieu d’une d’elles, apparaît la marge, l’exclusion, la bizarrerie, invisible dans la foule. Bruce Gilden a ainsi su saisir cette femme dans une rue de la Nouvelle Orléans (1987), masse sombre et voûtée que nul ne voit, sinon lui, aux dépens de la chemise rayée du premier plan.

kenneth-josephson1227571961.jpg

Le bizarre est aussi une affaire de forme. Kenneth Josephson joue à cadrer de manière étrangère, à faire écho au paysage au sein même de la photo, à insérer un double décimètre indiquant l’échelle du paysage dans un jeu d’abyme, parfois de manière plutôt drôle. Ce que nous voyons ici, est-ce un cadre de photo, ou un cadre de paysage ? Seule l’ombre portée du photographe peut apporter la réponse (Los Angeles, 1982).

Des anecdotes ? Sans doute, mais, sous ces titres génériques, des anecdotes impensables dans la décennie précédente, des visions différentes, un autre rapport aux gens et aux paysages.

24 novembre 2008

Publié Expos Paris | 18 Commentaires | Lien permanent | Alerter


Et maintenant, voici les _ très riches ! _ « commentaires » publiés :

Commentaires

1.

Mais fotos em paris.
Beijos
Monica
Rédigé par : irineu | le 25 novembre 2008 à 10:59

2.

C’est un beau parcours qui se révèle là. Peut-être le profil d’une autre Amérique. Loin de Mickey, de John Wayne et du bling-bling décérébrant. Et si Obama faisait bientôt de son pays un musée haut, musée bas, que l’on parcourerait (sic) de long en large afin de savourer TOUS ses fruits ? On the road again, je suis prêt. Et vous, CHEESE ?
Rédigé par : Vince Vint@ge | le 25 novembre 2008 à 11:35

3.

Bonjour Marc,

J’ai trouvé cette exposition assez décevante, peut-être du fait de sa prétention exhaustive. Il y a trop d’absents pour qu’on puisse parler de « photographie américaine des années soixante-dix« . D’abord les artistes conceptuels (Dan Graham avec «Homes For America» aurait constitué un formidable prolongement à Ed Ruscha). Il y a d’autres absents, les photographes du banal, de l’anodin qui ont généralisé l’usage de la photographie couleur (Shore, Meyerowitz, Eggleston). Seule une photo d’Eggleston est présentée ici, et encore, bien cachée et mal éclairée au fond de l’expo. L’accrochage de la seule œuvre d’Ed Rucha est surprenant : un livre accroché au mur, la preuve que cette photo là, continue à être mal appréhendée ici.

L’expo donne une importance démesurée à la Street Photography démontrant que l’exposition se déroule bien au pays des héritiers de Cartier-Bresson. Les expérimentations photographiques concernent soit des auteurs dont le travail (dépassé aujourd’hui) a « cartonné » dans les années 80 (Les Krim) ou alors des expérimentations formelles qui restent dans le cadre d’une photographie autoréférencée (Burk Uzzle).

Ces partis pris empêchent de mesurer à quel point les années soixante-dix furent la scène d’un immense brassage entre des pratiques purement photographiques (historiques et “street”), des expérimentations formelles (Shore / Eggleston bien plus que Uzzle) et conceptuelles. Cette période est essentielle dans l’émergence des travaux des photographes / scénographes des années 80 (parmi lesquelles Philip Lorca di Corcia _ dont l’œuvre m’a personnellement beaucoup intéressé, me permettrai-je d’ajouter _ , Jeff Wall et d’autres).

Enfin, le découpage est un peu trop didactique, en effet. Du coup, il porte atteinte à la lecture de l’œuvre de certains photographes et notamment Friedlander et Winogrand.

Cela étant dit, si on évacue la question de la prétention initiale de l’expo et que l’on parle de la collection BNF même (puisque c’est de ça qu’il s’agit), il faut reconnaître qu’elle est très belle et que certaines séries sont éblouissantes (Winogrand, Arbus et Larry Clark).
Rédigé par : Assia Naïl | le 25 novembre 2008 à 11:38

4.

Bonjour,

De quelle décennie parlez-vous? S’il s’agit des années 70, je crains qu’elle ne soit qu’un prétexte : ce que nous voyons à la BNF est tout simplement l’accrochage hasardeux d’une collection, assortie de classifications ridicules et enveloppée dans un concept inopérant. Exactement le genre d’entreprise dont je sortais furieux quand j’avais 20 ans, en me demandant pourquoi les échos publics étaient si unanimes.
Car que vient faire ici Bruce Gilden, clairement hors-sujet si l’on s’en tient à l’énoncé ?
Pourquoi encore Shore ou Eggleston (une photo pour lui !) sont-ils quasi-absents, si ce n’est parce que monsieur Lemagny n’aimait pas la couleur ?
Quelles perspectives la mise en espace nous ouvre-t-elle ?
Etc., etc., etc.
Il aurait été tellement simple de déballer la collection et de dire : “Voilà ce que nous avons”. De penser un accrochage pertinent en faisant appel exactement aux mêmes images plutôt que de monter cette recension à prétentions historique, inévitablement biaisée par le matériau disponible.

Si l’on oublie la forme de cette exposition et le catalogue qui l’accompagne, il faut bien dire que l’on y voit des images magnifiques et que l’ensemble confirme la place de certains _ Baltz par exemple, vers le haut, et Uzzle ou Harbutt, de toute évidence pas au niveau _ alors que d’autres, comme le remarquait le commentaire précédent, sont sacrifiés.
Quelles que soient les frustrations qu’elle génère, il faut donc voir cette exposition, pour le casting incroyable et l’impact des tirages.
Y aller averti aidera à s’épargner l’exaspération et à profiter sans retenue d’une matière qui se fait de plus en plus rare.
    Rédigé par : C. | le 25 novembre 2008 à 12:34

5.

Au delà de l’exposé historique, ces gens là (les absents, mais aussi Clark, Arbus, Deal, Ruscha…) inventent une nouvelle façon de faire parler la photo, loin de la dénonciation frontale des misères et du discours ressassé sur l’autre visage de l’Amérique.
On aborde du coup d’autres sujets, l’ennui et la monotonie du quotidien (Eggleston, Shore, Clark, Ruscha). On réinvente le road trip (Shore) et le portrait du territoire (Deal, Ruscha) hors des mythes. On aborde l’inhumanité des lieux où vivre (Dan Graham, même si c’est un gros raccourci) …
Surtout, la photo dit le moins de choses et ouvre des portes à d’autres lectures. Une photo où on se sent libre de penser, libéré de toute prescription.

Au final, c’est surtout de ça dont l’expo oublie de parler.
Rédigé par : Assia Naïl | le 25 novembre 2008 à 12:50

6.

Une petite remarque !
Ne trouves-tu pas étrange qu’il n’y ait qu’une photo couleur _ et en plus qui clôt le parcours ?
Est-ce le simple fait de l’absence de telles photos dans les collections de la BNF, et si c’est le cas, n’aurait-on pas du être averti ?
Et si c’est un choix, n’aurait-il pas dû être expliqué plus clairement ?
Parce qu’on ressort avec l’impression que la couleur, l’existait pas encore ; et ça c’est bien étrange !!
C’est vraiment ce qui m’a suprise dans cette expo!
Rédigé par : Alexie | le 25 novembre 2008 à 13:24

7.

Oui, l’expo est un peu terne et un peu sérieuse… De là à parler de « visiteur exaspéré au final« , il ne faut rien exagérer…
Il ne faut pas bouder son plaisir. Les photos sont belles.
  Elles viennent d’une collection gouvernée par des choix, des manques et des ratages (comme toute collection) ; d’où l’absence, je pense, de photos de Stephen Shore, précurseur lui aussi d’une autre vision de l’Amérique…

J’ai trouvé que l’exposition complétait bien le travail accompli depuis quelques années par certains commissaires, notamment au Jeu de Paume et à Sully, autour de la photo américaine des année 50/70. Cf. Stephen Shore, Ruscha, Friedlander.

Mais c’est vrai, j’ai eu la chance d’être curieuse et de voir ces expos sans parfois rien connaître de ces artistes…

Pour ma part, je me suis pris les photos de Larry Clark en pleines gencives (je connaissais son travail de cinéaste, mais non de photographe) _ la série intitulée “teenage lust” est magnifique, très violente et bouleversante.
Rédigé par : Cécile B | le 25 novembre 2008 à 15:01

8.

Sinon, Lunettes rouges, la « wedding picture » … oui … oui … bien sûr …
J’ai eu du mal à la quitter _ Je l’ai lâchée à regret _ J’y suis revenue.
Je suis revenue la contempler au moins cinq fois !!!

Rédigé par : Cécile B | le 25 novembre 2008 à 15:12

9.

Je rejoins le concert des déçus.
Un enchaînement hétéroclite d’œuvres qui, je le confirme, donne très vite le sentiment d’un accrochage aléatoire, en vrac, de pièces qui méritaient mieux que ça.
Etrange aussi le parti pris de ne pas exposer de photos couleurs, même si il est vrai que la photographie couleur n’a été admise dans les institutions qu’à partir des années 80… Et ça repose donc, et encore, la question de la lisibilité de cette expo qui aurait pu être tout autre chose si elle s’était voulue un peu plus ambitieuse.
Rédigé par : arslan | le 25 novembre 2008 à 18:34

10.

Comme il est dit plus haut, Jean-Claude Lemagny, le conservateur du cabinet des estampes, ne s’intéressait pas à la photographie en couleur, et à peine à celle qui est montrée dans cette exposition…
C’est la raison de l’aspect fragmenté de cette collection qui, historiquement, n’est pas représentative. La réflexion semblant avoir été réduite au minimum, on ne comprend pas grand-choses aux intentions des commissaires, à la période et à ses enjeux, ou du moins on comprend qu’il faut encore aller puiser dans des anthologies incomplètes pour se refaire l’histoire (ceux qui ont par exemple assisté à la conférence de Larissa Dryansky à la Mep il y a deux ans seront un peu plus avancés).
Rédigé par : susanna | le 25 novembre 2008 à 19:38

11.

Merci de le rappeler avec autant de force, mais, en effet, c’est l’exposition d’une collection, pas un panorama représentatif.
Elle repose en effet les questions des définitions excluantes de la photographie de la part des critiques et commissaires des années 70s : noir et blanc ou couleur, et prudence face au conceptuel. Ce n’est pas que « Monsieur Lemagny n’aimait pas la couleur« , c’est que sa vision de la photo à cette époque était conditionnée par certains paramètres culturels (disons, pour simplifier, Henri Cartier-Bresson), historiques ou personnels (son père était graveur), et que la collection a été construite sur ces bases (il y aurait sans doute une histoire critique de la collection BNF à écrire, mais ce n’était pas mon propos).

Mais, à l’intérieur de ce cadre pré-défini, j’ai trouvé, pour ma part, à votre différence, le discours assez clair et le parcours, certes trop didactique, mais plutôt lisible (à l’exception de la série sur les gens ordinaires, incompréhensiblement déplacée), ni aléatoire, ni hétéroclite tant qu’on veut bien en accepter les prémisses.

Le seul commentaire sur lequel je ne sois pas d’accord est le second d’Assia Naïl :
la photo dit le moins de choses et ouvre des portes à d’autres lectures. Une photo où on se sent libre de penser, libéré de toute prescription.
Au final, c’est surtout de ça dont l’expo oublie de parler.

Les photographes dont tu regrettes l’absence auraient certes aussi ouvert des portes, d’autres portes, mais ceux présentés ici me semblent être à même d’offrir des espaces de liberté tout aussi enivrants, que ce soit Larry Clark, Gary Winogrand, John Deal ou Kenneth Josephson. Et c’est là, me semble-t-il, la rupture face aux deux décennies précédentes, ce refaçonnage de la réalité, cette liberté face aux règles établies. J’ai eu le sentiment que l’expo parlait justement de ça, dès la première section d’ailleurs.
Rédigé par : Lunettes Rouges | le 25 novembre 2008 à 20:28

12.

10 posts, l’Amérique intrigue toujours. On veut nous bombarder avec les Chinois, les Russes et les Indiens ; mais, n’en déplaise au marché de l’art qui surgonfle les cotes pour attirer les collectionneurs bling bling de ces contrées-là, les Etats-Unis restent une grande mythologie. Un territoire déjà peinture, photo ou film. Du Cinémascope et du Technicolor en live.
Rédigé par : Vince Vint@ge | le 25 novembre 2008 à 20:31

13.

Lunettes rouges,
M. Lemagny n’aimait vraiment pas la couleur, et il s’est au fil des ans enfermé dans sa propre utopie. Un regard à son dernier livre, L’ombre, la matière, la fiction _ en 1995, publié par Nathan/Bibliothèque nationale _ est édifiant de ce point de vue, quinze ans après sa sortie. Mais Lemagny a fait un gros travail pour aider à la reconnaissance de la photographie en France et on peut lui pardonner de ne pas avoir été totalement réceptif à certains courants. Cette collection, avec ses défauts, reste tout de même un beau morceau.

Ceci dit, l’exposition est effectivement claire, et, comme vous le dites, il faut accepter les prémisses. Pour ma part, je trouve celles-ci singulièrement louvoyantes. Malgré tout, avec “Objectivités” et ces photos américaines, on a actuellement à Paris de quoi comprendre un peu mieux la photographie d’aujourd’hui.
Rédigé par : susanna | le 25 novembre 2008 à 21:23

14.

C’est un commentaire mal formulé en fait ; et qui contredit en partie le précédent… Tu as raison, ceux que tu cites ouvrent au même titre que les autres et la cellule “Arbus” à l’entrée réjouit dès le premier coup d’œil. Par “c’est surtout de ça dont l’expo oublie de parler”, je pensais plus à la variété des pratiques, y compris celle qui ne figure pas dans les collections, quitte à la mentionner uniquement.

Pour ceux qui sont exposés, c’est une vraie chance de pouvoir les voir à Paris, comme le dit Susanna. D’autant plus qu’une partie des “absents” est à « la Maison rouge » en ce moment.
Rédigé par : Assia Naïl | le 25 novembre 2008 à 23:37

15.

Je rejoins ce que dit “Lunettes rouges”.

La BN (et notamment Richelieu) monte régulièrement quelques expos d’ampleur faisant le tour transverse et approfondi d’un sujet (voir il y a bien bien longtemps “Tous les savoirs du monde” ou encore “Proust” ou plus récemment “Artaud”). Elles se tiennent souvent à Tolbiac.

Pour ce qui est de la BN Richelieu, les expos, bien souvent, me semble-t-il, pour beaucoup les pratiquer, valorisent et donnent à voir aux visiteurs les fonds d’estampes, d’enluminures et de photos (car ces fonds, nationaux, très riches et extraordinaires, se doivent d’être accessibles à tous et toutes et pas seulement aux chercheurs).
Les commisssaires, contrairement à ce que disent certains posts, s’en cachent rarement et mettent carte sur table dès le début de l’expo.

Après on peut toujours regretter et critiquer :
_ la manière dont une collection s’est constituée (c’est toute la question des musées et des bibliothèques : comment être en prise avec le réel, être fouineur, avoir du flair et de l’intelligence, avoir l’esprit d’avant-garde… et les moyens pour le faire)
,
_ les choix frileux ou contestables des commissaires d’expo (mais c’est ausssi la dure loi du goût de quelques-uns et de la sélection dans la sélection !!),
_ l’état d’esprit de certains conservateurs… régulièrement et volontairement conservateurs…
_ la muséographie souvent sobre, austère et terne des expos à Richelieu (mais ça fait du bien aussi … Au moins, le regard ne se disperse pas et ne s’attarde que sur les œuvres présentées),
_ et enfin, et là j’insiste, le constant manque affreux de mise en perspective historique des expos de la BN Richelieu…
Pour certaines expos _ et par exemple celle-ci, je n’en tiens pas compte… _, je navigue à vue et me laisse séduire. Pour d’autres, c’est plus ennuyeux…
(voir l’expo “Daumier” extrêmement pauvre à ce niveau _ je ne suis pas spécialiste du XIXème et de la Monarchie de Juillet, de ses turpitudes et de ses mouvements d’opposition révolutionnaires socialistes ou républicains ! Malgré une petite culture générale encore présente, j’en ai bavé. J’ai dû compulser des manuels d’histoire en sortant !!) (mais je m’éloigne de la photo des années 70…)
Rédigé par : Cécile B | le 26 novembre 2008 à 14:12

16.

Chère Cécile B,

La vie des artistes, mise en contexte historique, me fait penser à cette phrase du toréador et astrologue espagnol du XVIII Diego Torres Villarroel, que “l’Histoire était le pénible exercice de déterrer des cadavres déjà pourris”. L’historien qui se veuille humain ne peut pas s’empêcher de faire son travail avec des remous dans l’estomac.
Rédigé par : Manuel Montero | le 26 novembre 2008 à 20:32

17.

« l’Histoire était le penible exercice de déterrer des cadavres déjà pourris » (Diego Torres Villarroel)
Oui, j’ai bien connu sa tante, Maria Elena Torres Villarroel del Sol.

A part ça, la science humaine, et pourquoi ne pas mettre la recherche artistique là-dedans, et la mort font bon ménage, Platon ne disait-il pas : “Philosopher, c’est apprendre à mourir” ?

Et pensons à la démarche d’un Opalka, rien que ça. Blanc sur blanc, tel une peinture-linceul, ou la chronique d’une mort annoncée.
Rédigé par : Vince Vint@ge | le 27 novembre 2008 à 19:56

18.

Je me devrais d’arrêter le lettrisme que je fais avec mes miettes ? Il est oraculaire, donc une prospection propre à la science artistique. Je peux sentir la mort et nonobstant la mémoire invente une nouvelle vie.
Rédigé par : Manuel Montero | le 28 novembre 2008 à 01:28

Pour faire un peu personnellement le point sur tout cela, très riche :

les commentaires sont certes « inégaux » ; mais beaucoup, et même la plupart, sont fort bien informés (= cultivés) ; et donc on ne peut plus enrichissants pour le lecteur.

Par là, ce blog-ci (« Amateur d’Art« , de « Lunettes rouges », donc), me paraît même globalement plus précieux à lire en ce qui concerne les interventions des lecteurs-commentateurs

que ma référence « littéraro-culturelle » (sic) : « La république des livres » ;

si riche et intéressante, elle, par la densité d’information (sur ce qui se publie) _ et « appréciations cultivées » _ de son auteur, Pierre Assouline ;

mais un peu moins par la majorité _ à ce qu’il me paraît (et suis bien contraint d’en juger) _ des commentaires de bien des intervenants qui le « squattent » _ avancerais-je :

voilà qui est me semble-t-il

_ et c’est sur ce point-ci, que je veux mettre ici mon accent ! _

révélateur

des tropismes du « public » « culturel »

_ je ne peux m’empêcher chaque fois que j’emploie de ce mot-ci, de « culturel« , de ressentir, le regard sourcilleux, et ô combien à juste titre ! de Michel Deguy, penché juste au-dessus de moi, légèrement en arrière, et en surplomb, tout près de mon épaule _ ;

voilà qui est révélateur

des tropismes du « public » « culturel » _ et désormais « blogger » _

français,

toujours (bien) trop peu assez curieux

_ peu assez « vrai lecteur », « vrai écouteur », « vrai regardeur » _ ;

et,

en conséquence (puis cause, par feed-back) de la faiblesse insigne de cette « curiosité », pas assez « attentive intensive »,

(bien) trop peu assez familiarisé, aussi (ou non plus, ce « public »),

pour se frotter _ et avec régularité (et amour, passion !) _ à davantage d’étrangeté _ « inquiétante » :

soient des « fantômes« ,

« fantômes » aimés et régulièrement fréquentés, eux, d’un Hervé Guibert

_ écrivain, auteur de « Vous m’avez fait former des fantômes » (paru aux Éditions Gallimard en octobre 1987) ; et aussi (grand) photographe _,

et d’un Eugène Green

_ écrivain, auteur du magnifique et très important « Présences _ essai sur la nature du cinéma » (publié en coédition par Desclée de Brouwer et les Cahiers du cinéma en octobre 2003), homme de théâtre, et aussi (grand) cinéaste ;

d’Hervé Guibert, vient de paraître, ce mois de novembre, « Articles intrépides _ 1977-1985 » ;

et d’Eugène Green, ce mois de septembre dernier, « La Reconstruction« _ ;

..

voilà qui est (grandement) révélateur, donc,

des tropismes du « public » « culturel » (et désormais « blogger ») français

toujours (bien) trop peu assez curieux,

je reprends le fil de ma phrase,

des arts plastiques _ et donc de la photo ! _ ;

ainsi que de la musique, d’ailleurs ;

par rapport à l’écrit

_ je ne dirais toutefois pas : « le littéraire » ;

soit, et encore une fois, le révélateur symptomatique (!) d’une certaine (bien dangereuse…) superficialité ;

quand pareilles curiosités _ plus fines… _ me semblent assez mieux partagées par d’autres publics latins,

usagers des langues (et cultures) espagnoles, italiennes et portugaises, par exemple…

A moins que ce ne soit là le simple fruit

de l’impact _ à force de blietzkrieg : bombardement massif et permanent _ du décervelage à immense échelle des media

et de l’appauvrissement, renforcé encore ces temp-ci, de « l »école » !!!

Et sur cette question, et ce danger-ci (de la « pulvérisation » de la « culture » en « milieu scolaire »),

et face à toutes les manœuvres destructrices

et propagandes anesthésiantes, en constante inflation et avancées,

lire l’excellentissime « École : mission accomplie » _ eh oui ! _

du lucidissime Pierre Bergounioux _ « Entretiens avec Frédéric Ciriez et Rémy Toulouse« , paru aux Prairies ordinaires en août 2006…

Avec les conséquences _ tout bonnement suicidaires ! _ qui sapent au quotidien

le sol fragile _ tout se tenant et se délitant solidairement… _

de « civilisation » d’une humanité » « non-inhumaine« …

Ce que la photographie _ et américaine : elle a ses « lucides » ! _ aussi peut « montrer », quand elle est celle de « regardeurs » sans complaisance, mais libres…


Titus Curiosus, ce 28 novembre 2008

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