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Se souvenir d’Henri Ledroit, par exemple dans les Motets à voix seule d’Henry Du Mont : l’excellent choix de la Ricercar Collection…

31juil

Ce matin, je découvre avec très grand plaisir que dans la sélection de 15 CDs à prix qu’inaugure la Ricercar Collection,

en une iniatiative qui fête les 40 ans de la fondation de l’excellent label Ricercar

_ en un très opportun article, ce jour, de Frédéric Munoz, intitulé Un choix de 15 disques à prix doux pour fêter les 40 ans du label Ricercar  _,

figure en place éminente le CD Henry Du Mont Motets à voix seule

que j’ai vanté, le 13 juin dernier,  en ma série _ cf mon récapitulatif du 29 juin dernier : _ de 106 CDs de « Musiques de joie » :

Voici d’abord l’article de ce jour de Frédéric Munoz, sur le site de Res Musica ;

puis mon article du 13 juin dernier sur ce blog En cherchant bien :

Un choix de 15 disques à prix doux pour fêter les 40 ans du label Ricercar

Musiques de joie : la tendresse superlative (et miraculeuse !) du cher Henri Ledroit dans des Motets à voix seule du merveilleux Henri Dumont (1610 – 1684)

— Ecrit le samedi 13 juin 2020 dans la rubrique “Histoire, Musiques”.

Pour prolonger et dépasser encore

la beauté de l’Introït du Requiem d’André Campra

de mon article hier,

je vais creuser dans les rangées serrées des CDs de ma discothèque,

à la pêche _ miraculeuse ! _ d’un CD d’Henri Dumont, au choix.

Henri Dumont : Looz, 1610 – Paris, 8 mai 1684.

Le maître de la musique d’église française,

juste avant la _ sublime, aussi _ pompe versaillaise…

 

Et voilà que je tombe, parmi une dizaine d’autres CDs,

sur le CD Motets à voix seule de Henri Dumont,

par le Ricercar Consort …et Henri Ledroit !!! ;

soit le CD Ricercar 029004,

enregistré les 25-26 et 27 juillet 1984, en l’église Saint-Jean, de Beauvais, en Belgique.

Vite, vite, sur la platine !

Et là, immédiatement,

le miracle du charme absolu du timbre de la voix, 

et plus encore de l’art divin de chanter

du cher Henri Ledroit,

vient tout combler !

C’est sublimissime de la justissime tendresse qu’il faut !

Et Dumont, et Ledroit !

Hélas, je n’ai pas trouvé sur le web de podcast de cette performance magique…

Il n’y a plus qu’à rechercher dans l’empyrée

cette sublime galette…

Un art _ sans art _ irremplacé…

Á défaut,

mais sans le charme confondant de l’enregistrement avec le Ricercar Consort, en 1984,

cet autre podcast, d’un Memorare de Dumont, avec Henri Ledroit,

et avec Philippe Herreweghe et la Chapelle royale,

enregistré en juillet 1981 en Charente-Maritime :

mais la tendresse confondante _ de Dumont et de Ledroit _ n’y est hélas pas…

C’est qu’il faut aussi un miracle pour qu’un enregistrement soit parfait !!!

Ce samedi 13 juin 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

Avis aux amateurs :

avec cette Ricercar Collection,

voici une offre bienvenue d’enrichissement

et de vos discothèques personnelles ;

et de votre culture musicale ;

et, plus encore, de votre plaisir le plus raffiné et évident

de mélomanes exigeants…

Ce vendredi 31 juillet 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

Pour aborder le continent Cixous

25avr

L’Œuvre Hélène Cixous est un immense et admirable continent.

De façon à me préparer au mieux à m’entretenir le 17 mai prochain avec l’auteur de Défions l’augure,

j’ai choisi quelques récits précédents,

que je lis très attentivement, bien sûr !,

et en sens inverse de l’ordre chronologique de leur production par l’auteur :

ainsi, après Homère est morte… (paru en 2014)

et Ève s’évade _ la Ruine et la Vie (paru en 2009),

je suis plongé maintenant dans Si près (paru en 2007).

Et ma délectation et mon admiration sont à leur comble !!!

Comment ai-je pu méconnaître si longtemps pareille œuvre si magistrale !

Quel écrivain français de ces cinquante dernières années _ y compris parmi ceux que je porte au pinacle _ atteint à la hauteur de sa cheville ?!

Je place ce jour à ce dossier

cet article

« Si près » : Hélène Cixous, l’impossible retour _Voyage en Algérie, sur les traces d’une autre vie

de notre ami René de Ceccatty,

publié dans Le Monde, le 13 septembre 2007

_ au sein duquel j’intercale, au passage, quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

Si ces farcissures dérangent, le lecteur a bien sûr tout loisir de les shunter.

Voici donc cet article de René de Ceccatty, en 2007 : 

En retournant en Algérie, pays où elle est née _ à Oran le 5 juin 1937 _, Hélène Cixous accomplissait un geste qui était désapprouvé par sa mère _ qui, complètement spoliée de tous ses biens (et en particulier sa clinique de maternité, qu’elle avait créée, une fois devenue veuve), en avait été expulsée en 1971. Le récit que lui inspire ce retour se présente donc comme celui d’un combat, un combat intérieur, de ceux qu’ont décrits Proust, Stendhal, Montaigne, références constantes de l’écrivain, mais aussi ceux des chevaliers, Roland et Olivier, des chansons de geste. C’est dire que le ton n’est pas celui _ pittoresque et hédoniste _ de la chronique de voyage. En 1993, nous dit Hélène Cixous _ page 19 _, elle prit la décision d’intégrer l’Algérie à ses livres : « l’année où je n’ai plus réussi à faire obstacle à l’entrée de la Chose Algérie dans mes livres ».

L’œuvre d’Hélène Cixous, on le sait, est hantée par une quête de la mémoire, de « la vie au-delà de la vie » _ évidente. Son livre, nous dit-elle, mais elle pourrait le dire de tous les autres, « héberge les inoubliés » _ demeurés fortement présents en elle qui s’en souvient souvent, page 204. Ce retour _ en Algérie _ sur lequel sa mère, Ève Klein, compagne aimante et sévère de chacune de ses entreprises littéraires les plus récentes, ironise (« Ils veulent que tu écrives « Ton retour » en Algérie »), n’est pas _ du tout _ une promenade impressionniste. C’est un dialogue avec les morts : et parmi eux, deux présences absentes, qui expliquent le titre, Si près, celles du père _ décédé le 12 février 1948 _ et de Jacques Derrida _ ami, décédé le 9 octobre 2004.

Répondant à l’invitation d’une ancienne camarade de classe algérienne _ au lycée Eugène Fromentin, de la Seconde à la Terminale, de 1951 à 1954 _ devenue une figure politique _ Zohra Drif _, la romancière revient donc dans un pays qu’elle a quitté quand elle avait 19 ans _ c’était en septembre 1955, pour rejoindre alors la classe de khâgne du lycée Lakanal _, pour mener à Paris une vie d’intellectuelle, qui a commencé « à l’état de buée » _ page 27. C’est à Paris qu’elle construira son œuvre et ce que l’on peut appeler son identité _ un concept très ouvert ! _ de femme et d’écrivain, avec ses amitiés, ses amours, ses passions, ses engagements personnels dans la vie littéraire, politique, philosophique, théâtrale. Mais la nourriture essentielle _ voilà _ demeure dans l’enfance et l’adolescence _ une formulation qu’il faudrait assurément creuser _, comme en témoignent, en effet, les livres de toutes ces dernières années. La bataille incessante pour une littérature pure et pour une pensée exigeante, les séminaires à l’Université, l’approfondissement des analyses en compagnie de Jacques Derrida, jamais n’ont détourné Hélène Cixous d’une autre vie. Celle qu’elle n’a jamais quittée : « Tout le solide, le brillant, le sanglant, l’éclatant, le respirant, le charnel _ voilà ! page 27 _ était à Alger ; à Paris je flottais dans l’état gazeux, je traînais dans la poussière, je ne respirais pas » _ c’est donc à l’écriture, et son présent qui se souvient, qu’il va revenir de rechercher et trouver à s’en nourrir vraiment… Un geste qu’Hélène Cixous partage avec les plus grands : Proust, Faulkner, Joyce, Montaigne.

Mais redonner sa place à ce qu’elle appelle « l’algériance » _ page 21 _, comme une trace insaisissable et ineffaçable _ les deux _ qui envahit sa sensibilité itinérante _ voilà, et ses télétransportations… _, sans réel ancrage français _ et parisien ; Arcachon, c’est tout autre chose : c’est le lieu séparé et privilégié de l’écriture _, n’est pas aisé : « Chaque fois que j’ai voulu écrire « sur » l’Algérie, il y a eu compulsion-disparition de mes premières pages de notes » _ remarque-t-elle, fascinée, page 40. Et au moment où la nécessité évidente d’écrire ce livre s’impose _ enfin _ à elle _ oui _, elle éprouve une sorte de découragement _ face au défi de l’infinie hauteur de la tâche à accomplir _ qui exige aussitôt pour être contré une grande énergie : « Jamais je n’ai rencontré un livre qui m’oppose une résistance aussi lourde, vivace, rocheuse, j’use un titan par page. Il faut, me dis-je, que je me sois présentée _ page 141 _ devant l’Interdit » _ pour l’affronter et le vaincre, quelles qu’en fussent les blessures à subir à venir…

« ATTEINDRE L’IMPOSSIBILITÉ »

Il ne s’agit pas seulement de l’interdit d’Orphée – ne pas se retourner -, mais celui qui concerne le dialogue avec les morts _ qu’ont exploré et Homère et Virgile et Dante. Jacques Derrida n’est pas mort dans ce livre _ il est mort plus tôt, en octobre 2004. Il est en étroite communication avec la rédaction même du livre. Et il y a quelque chose de bouleversant à vérifier, à travers les livres d’Hélène Cixous, la persistance _ de vie _ de cette amitié. On ne trouve peut-être que chez Proust une telle fonction de l’amitié intellectuelle et affective pour l’élaboration d’un monde imaginaire _ à condition de ne pas s’égarer dans ce dernier qualificatif ; il s’agit d’une très effective imageance, et soucieuse de la plus extrême vérité ; et non pas d’une fuite vaporeuse et évaporée à l’égard du réel. Plusieurs fois, la narratrice évoque la métaphore _ animale _ dont use Proust pour décrire le conflit de l’amour et de l’oubli, dans Albertine disparue : « Et mon amour qui venait de reconnaître le seul ennemi par lequel il pût être vaincu, l’Oubli, se mit à frémir, comme un lion qui dans la cage où on l’a enfermé a aperçu tout d’un coup le serpent python qui le dévorera. » Le lion Amour et le python Oubli : deux animaux symboliques qui s’ajoutent au bestiaire de l’écrivain.

La démarche littéraire, au-delà du simple retour matériel dans le pays d’origine, consiste à « atteindre l’impossibilité » _ un défi qui très puissamment oblige. Et qui est, bien sûr, celui du seul art authentique ; c’est-à-dire vraiment nécessaire en sa double impossibilité d’y atteindre et de, plus encore, y renoncer. « J’ai voulu arriver en Algérie, il aurait peut-être mieux valu pour moi que j’y atteigne, mais c’était impossible. » Cette impossibilité, dans le livre, prend la forme qui lui donne indirectement son titre : un arbre, un cyprès, dont la consonance, en français, évoque deux autres syllabes : « si près« . Les pages qu’inspirent l’arbre et ces syllabes sont admirables, parce que chargées du lyrisme très spécifique à Hélène Cixous _ oui. Le cyprès du lycée Fromentin, aperçu au début des années 1950, « aussi visible et aussi fort qu’en rêve », devient la représentation _ et un signal intempestif et obstiné, formidablement vivace _ de l’absence, de la mémoire, du deuil et de l’amour. Ce sont évidemment aussi les cyprès autour de la tombe du père. « Et tu es là. Au cyprès » _ page 203. A entendre, puis à relire.


C’est présenter là

la hauteur parfaitement atteinte en son impossibilité même de l’exigence sublime de cet écrire.

Ce mercredi 25 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Post-scriptum :

Sur Eve s’évade _ la Ruine et la Vie,

voici cet article-ci de René de Ceccatty le 22 octobre 2009 dans le Monde :

« Eve s’évade. La Ruine et la Vie », d’Hélène Cixous : Hélène Cixous, sa mère, ses prisons

_ avec, à nouveau interposées, mes menues farcissures de commentaire ou précisions factuelles, en vert.

Observant le vieillissement de sa mère, l’écrivain découvre dans deux tableaux la parabole de la liberté et de la mort.

De quoi est-il question dans le dernier livre d’Hélène Cixous ? De quoi est-il question dans les livres d’Hélène Cixous en général ? D’un monde intérieur et d’un monde quotidien _ les deux parfaitement ressentis et vécus, et mêlés ; et patiemment explorés en toutes leurs vibrations : à la Joyce, à la Proust, à la Faulkner… Les deux se recoupent, on le sait, en littérature et en rêve, sous forme de récit _ sinon à mener, au moins à s’y laisser mener. Si Hélène Cixous a souvent raconté et interprété ses propres rêves, elle a limité considérablement _ en extension prosaïque apparente, du moins _ l’objectif romanesque, dont l’intrigue n’est plus la priorité. L’essentiel pour elle est ailleurs. Si les « personnages« , quotidiens et intérieurs, ne sont pas nouveaux, Ève Klein, la mère allemande de l’auteur, n’est toutefois plus _ simplement _ un témoin, mais la protagoniste. Elle n’est plus une interlocutrice épisodique, mais le sujet même _ voilà ; le focus principal. Et, à travers elle, le vieillissement, la mémoire et l’oubli, la vie, malgré et contre tout _ oui : et la vraie vie, qui plus est ; face aux signes annonciateurs menaçants de la disparition ultime à venir…

Or Ève est aussi le centre d’un enjeu intellectuel, pas seulement affectif. Car, en sa compagnie, se trouvent, dans ces pages, les derniers jours et les dernières lectures de Sigmund Freud, ainsi que deux tableaux, l’un de Moritz von Schwind (1804-1871), Le Rêve du prisonnier, et l’autre de Rubens, Cimon et Pero. Sans oublier bien sûr Montaigne, dont la tour _ en sa géographie intérieure : la librairie et sa galerie attenante et décorée de peintures à fresque, tout particulièrement _ est une des obsessions de l’écrivain, et Balzac, dont La Peau de chagrin est analysée. Schwind est amené par Freud, qui commente cette gravure. Rubens par une anecdote antique (une jeune femme donnant le sein à un vieillard) qui avait inspiré de nombreuses représentations à partir du XVIe siècle.

Partons de la situation familiale. Éve Klein, devenue une très vieille dame _ nonagénaire ; elle est née le 14 octobre 1910, à Strasbourg, alors allemande _, qui se présente elle-même, non sans humour, comme « une vieille femme encore humain » (sic), a besoin _ désormais devenue, en son très grand âge, de plus en plus dépendante _ de la présence presque constante de sa fille, qui la lui donne sans aucun sacrifice et intègre sa mère à son univers littéraire _ oui. Non par souci autobiographique, mais parce qu’il ne peut en être autrement _ du fait de sa très lumineuse présence. Cet amour filial – qui, justement, amène l’histoire édifiante et dérangeante pour laquelle se passionnaient Montaigne et Rubens, et avant eux l’historien romain Valère Maxime, Boccace et bien d’autres -, Hélène Cixous ne craint pas de le comparer à une amitié mythique _ considérablement nourrissante _, celle de Montaigne et de La Boétie. Comme une évidence qui ne demande aucun commentaire. Sinon que, par cette comparaison, on quitte le champ familial _ stricto sensu.

Pourquoi Cimon et Pero ? Pero (ou plutôt Perus, dans l’histoire latine) a sauvé son père _ condamné à mourir de faim _ Cimon (ou plutôt Mycon, rebaptisé Cimon par une tradition fondée sur une confusion de plusieurs anecdotes) en venant le visiter dans sa cellule de prison : elle lui donnait secrètement le sein. Que Montaigne ait privilégié cette fable incestueuse, on le comprend aisément. Qu’Hélène Cixous s’y intéresse, également. Les autres références culturelles du livre donnent lieu à des associations d’idées passionnantes. Hélène Cixous ne se résout pas à l’idée de la déchéance, quand elle observe sa mère qu’elle dit, d’entrée, « maquillée d’éloignement ». Le progressif détachement du monde auquel on procède dans le grand âge est aussi une leçon de vie _ en effet _ pour ceux qui suivent. Le stoïcisme de Montaigne, donc. Et la gravure de Schwind, elle, est une leçon de liberté : un prisonnier dans sa cellule a une vision céleste qui lui permet d’échapper _ en pensée _ à sa condition _ de reclus. « A qui seul parlait Montaigne seul, dans son cœur ? De liberté et de mort ? Quelles paroles, quelles pensées, misères et commisérations, quelles luttes de lumières et de ténèbres ? Auprès d’un jardin _ au pied même de la tour _ ou peut-être au sein, la visière d’un caveau. »

Montaigne, le prisonnier de Schwind, Ève trahie par sa peau malade, par son ouïe amoindrie, par sa mémoire affaiblie, mais non par la vitalité _ en effet ! _, Raphaël (le personnage de Balzac), le vieillard de Rubens nourri par le sein de sa fille : tous _ oui _ vivent la contradiction de la geôle du corps et de l’élan de liberté, du temps destructeur et de la rédemption par le rêve, la création, l’amour. Cet amour, entre autres, que l’écrivain reçoit de sa mère et lui rend _ oui _ par ce livre. Un amour qui n’est pas sans culpabilité. Car un livre n’est pas un don que la vie reçoit aisément : « Es-tu sûre que tu n’es pas dans le péché ? A ta mère préférer l’écriture ? Non me dis-je ? Plus j’écris plus j’aime aimer maman, j’aime pécher de cet amour » _ écrire aidant à aimer.


Et sur Homère est morte…,

cet article-ci de René de Ceccatty, dans le numéro d’octobre 2014 des Lettres Françaises :

Hélène Cixous et la première femme

_ avec en vert, toujours, mes menues farcissures de commentaire ou précisions factuelles, en double dialogue avec le commentateur, et au-delà de lui, avec l’auteur même…

Ève Klein est morte l’an dernier en été _ le 1er juillet 2013, à Paris. C’était plus que la mère d’Hélène Cixous. elle ne lui a pas simplement donné naissance, elle l’a accompagnée _ voilà _ leurs vies durant _ surtout, bien sûr, à partir du décès du père d’Hélène, le Dr Georges Cixous, advenu le 12 février 1948, à Alger. Et du 12 février 1948 au 1er juillet 2013, cela fait soixante-cinq longues années d’« accompagnement« (un vocable éminemment ceccatien !), comparées à celles qui ont couru de la naissance d’Hélène, le 5 juin 1937 (à Oran) à la mort de son père, le 12 février 1948 (à Alger) : soit dix ans, sept mois et une semaine, au moment de l’enfance d’Hélène, à Oran, puis à Alger. Le mot « accompagnée«  pour caractériser la proximité de leurs rapports mère-fille, est donc très important. Sur son métier de sage-femme, l’écrivain s’est souvent attardée, car c’était une création _ d’enfants _ avec laquelle en quelque sorte ses propres livres entraient en rivalité, en douce rivalité. Sur ses origines allemandes et juives _ les Klein, les Jonas, les Meyer, les Ehrenstein, etc. _, bien sûr, aussi. Et sur le rôle que sa mère a tenu lors de la naissance et de la mort d’un des enfants d’Hélène _ Stéphane, en 1961 _, qui souffrait d’un handicap génétique, aussi. La romancière a très souvent fait apparaître Ève dans ses livres, comme une interlocutrice _ voilà _ essentielle : sa culture germanique, son réalisme _ au quotidien le plus matériel _ qui contrebalançait les envolées intellectuelles et savantes même de sa fille et ses passions secrètes, sans les contredire, mais en les cadrant _ malicieusement _ selon d’autres points de vue, son humour, sa vitalité, sa combativité, sa ténacité _ oui ! _, constituaient dans les livres des repères pour les lecteurs. sa présence était toujours la bienvenue _ à la fois désirée et aimée et vénérée _, un peu comme celle de commanditaires _ visiblement présents ainsi, eux aussi, en tant que destinataires privilégiés de l’œuvre exposée _ au coin des grandes œuvres picturales de la Renaissance, dont le regard se tourne _ droit _ vers les spectateurs, échappant _ par là, par ce regard-là, vers nous qui maintenant les regardons _ à l’allégorie ou au sujet mythologique du tableau, et leur donnant une force de réalité unique _ en effet.

Son très grand âge _ puisqu’Ève Cixous est décédée en sa cent-troisième année de vie _, souvent évoqué dans les livres récents d’Hélène Cixous, diminuait peu à peu ses interventions, mais non le très fort lien affectif et littéraire _ à la fois _ de l’auteur. Le père, Georges Cixous, étant mort dans l’enfance d’Hélène _ le 12 février 1948 : Hélène avait dix ans _, on savait que la mère tiendrait un rôle d’autant plus déterminant _ certes. Et donc le moment _ ultime _ du départ _ de la vie terrestre _ est venu. Comment décrire _ le plus justement possible _ ce lien qui unit la fille et la mère ? Comment ne pas installer la très vieille dame, dont l’esprit s’en va comme le corps, sur une estrade lointaine où on l’observerait _ de trop loin, et comme un objet de curiosité un peu hautaine _, mais la laisser _ voilà _ dans le cœur de l’écrivain, et même dans sa chair ? Comment _ par quel art littéraire du récit _ ne pas augmenter la distance que la perte du contrôle de soi pourrait inévitablement creuser entre l’acteur de sa propre mort et le témoin ?

La mère est devenue l’enfant _ de plus en plus en situation de dépendance, au cœur même du quotidien des jours et des nuits _ de l’écrivain. « Ma mère, qui jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix-neuf ans _ cela fait jusqu’en 2009 _ m’avait très maternellement : elle était aussi sage-femme de sa profession _ aidée, était devenue mon enfant. D’un jour à l’autre elle avait remis _ voilà _ la maternité entre mes mains, et j’avais dit oui _ c’est capital. C’est de la souffrance du plus enfant de tous les enfants, du plus dépendant, du plus blessé que je souffrais maintenant ». Et ce retournement, très naturel, qui du reste nous concerne tous _ quand nos parents atteignent ce très grand âge, en effet _, devient le sujet même du livre _ voilà. Comment ne pas céder au réalisme froid auquel tant d’écrivains cèdent quand il est question de maladie ou de mort d’un proche, d’un très proche ? Il fallait faire entendre une voix qui ne soit ni celle unique de l’auteur ni celle, reconstituée, de la mère. Créer une double voix, qui ne soit pas une double trahison _ voilà ; mais une double fidélité. Qui rende la présence _ de chacune envers l’autre, et en sa dissymétrie même _ dans sa « nudité maternelle », ainsi qu’il est dit aux premières lignes.

Le livre est écrit à partir de cahiers de notations prises au jour le jour, mais réécrites et restructurées. Comme dans les autres livres d’Hélène Cixous, il y a de nombreuses dates, vraies ou fausses _ tiens donc ! _, qui jalonnent la vie. Dates réelles ou symboliques qui rappellent les grands moments fondateurs d’une vie et d’une mort. Et des souvenirs de lieux, qui, comme le temps, sont structurés comme un langage. Oran, Alger, Paris. Tout circule _ voilà ; et avec d’incessantes (et ultra-vivantes) télé-transportations…  _, et Ève se remet à vivre _ dans l’écriture magnifique de sa fille _ au moment où elle s’en va. C’est donc un livre de passion _ oui ! d’où son extraordinaire force, sa puissance magicienne de réalité de vie offerte par-delà l’ultime disparition-séparation ! _, au sens où dans tout livre de passion chaque moment vécu est porteur d’un lyrisme qui outrepasse les bornes du _ strict _ réalisme _ oui _, installe les acteurs et le texte dans un lyrisme que seuls les poètes s’autorisent _ et c’est fondamentalement poète qu’est d’abord, et en tout, et tellement merveilleusement, Hélène Cixous _, se sont toujours autorisés, dans toutes les cultures, assumant _ oui _ l’excès de la posture et l’excès du sentiment, parce que les sentiments dont il est ici question, ceux qui unissent la fille à la mère qui s’en va, ne peuvent être qu’excessifs, par rapport à une norme sociale artificielle _ ouf ; la voici, celle-ci, bien remise à sa place qualitative, de médiocrité faussement rassurée en se pensant majoritaire et si bien convenue…

« J’ai ramassé _ oui, et ainsi conservé, préservé de la disparition _ chaque dernier instant, la dernière gorgée d’eau, le dernier mot, le dernier baiser, comment aurais-je pu parler aujourd’hui si je n’avais pas scellé la fente de tes lèvres encore tièdes avec mes lèvres, si je n’avais pas posé ma bouche sur ta bouche pour en goûter passionnément le nouveau froid ? sur les restes froissés presque effacés de tes lèvres ». En retrouvant les accents poétiques de Wilde dans les dernières lignes de Salomé, Hélène Cixous installe le livre tout entier dans un climat qui, on le sait, s’affranchira des conventions des livres de deuil. On n’est ailleurs que dans le deuil. On est dans une zone où vie et mort communiquent constamment _ oui _, se regardent, se menacent, se mettent à l’épreuve _ voilà : se défient, dans la vibration ô combien charnelle de leur tension-attention sur-tendue et hyper-attentive au moindre détail de sens le plus ténu, mais réel, qui soit. Le seul moyen d’imprégner de vie _ voilà _ ce livre de mort est de restituer l’ironie légère, les provocations d’Ève _ mais oui, malicieuse et provocatrice jusqu’au bout de sa douleur _ jusque dans sa longue agonie. Et Hélène Cixous n’hésite pas à retrouver le langage de sa mère _ oui : son style singulier et unique, et de se comporter et de parler _ pour décrire ce que désormais la vieille dame ne peut plus décrire elle-même. Son langage _ en effet _ se déstructure, devient presque animal. Des couinements. Cela pourrait être insupportable à lire, et pourtant cela ne l’est pas _ en effet _, parce que la fille ne cesse de dialoguer _ mais oui : infiniment… _ avec la mère, en respectant la psychologie et la façon de s’exprimer d’Ève, et en introduisant _ aussi l’ouverture flamboyante, mais surtout de la plus grande justesse, de _ sa propre mythologie.

En osant un jeu de mots dans le titre, la mère devenant Homère, Hélène Cixous casse volontairement le système du « tombeau ». Elle le rend dérisoire, mais en même temps altier _ les deux ensemble, inséparablement. Homère, la mère porteuse de mythes, la narratrice, mais aussi celle qui ne se taira jamais _ en effet ; le dialogue entre elles deux se poursuit ; et se poursuivra, à l’infini. Homère justement ne mourra jamais. « C’est comme si ma mère était le corps d’Hector interminablement traîné par un char, et moi j’aurais été Priam, je supplie qu’on me rende son corps car écorché brisé rompu disloqué, tiède encore il palpite » _ voilà ce qui continue d’exister. La mère ne peut mourir. Et l’on ne s’étonnera pas que les autres acteurs de ce départ, aides-soignantes, infirmières, médecins deviennent à leur tour des figures allégoriques, sans pour autant _ non plus, en effet _ perdre de leur réalisme _ ce mélange est ainsi capital ; il est au service d’un bien plus profond réalisme que le réalisme prosaïque convenu du tout-venant des clichés. Parfois reviennent des bribes de conversation, où la mémoire d’Ève est intacte. Le passé, d’un bloc, resurgit, avec une juste hiérarchie des événements, des lieux.

Il faudrait, pour rendre compte justement de ce livre, parler du temps. Bien sûr, du temps de la maladie, temps anarchique et implacable, où l’on est toujours dans le trop tôt et dans le trop tard, de l’unique et de la répétition inlassable, de l’avancée et du recul, de la régression et du saut, de la stagnation et de l’accélération _ tout cela est plus que parfaitement juste, bien sûr _, mais aussi du temps de l’écriture _ et des missions que cette écriture s’assigne, face à ce passage du temps. Notations, avons-nous dit, mais aussi révision rétrospective _ oui. Dans les jours qui ont suivi la mort, l’écrivain se met _ en effet, quasi _ immédiatement au travail, c’est-à-dire n’abandonne pas le travail de la littérature _ mais le poursuit, l’approfondit. Non pas comme consolation. Il n’y a _ certes _ pas de consolation du deuil par les mots écrits. Mais comme fatalité à laquelle tout véritable écrivain _ oui _ doit _ sacrément, en quelque sorte _ céder _ et cela, quel que soit le sujet, quel que soit le moment ou le lieu, quelle que soit l’occasion se présentant : l’urgence et le devoir sacré de l’écrire primant. Tel, en peinture, le grand Signorelli peignant, le tout premier dans l’histoire de la peinture, le cadavre de son propre fils… Il n’y a pas d’autre vie pour lui, pour elle, que dans les mots écrits _ voilà ! Ce n’est que lorsque les mots écrits ne sont pas en conflit avec la vie _ mais que, la prolongeant, a contrario ils la révèlent vraiment : car telle est leur fondamentale mission _ qu’ils sont vraiment écrits _ oui ; le reste n’étant hélas que poudre aux yeux. Et, pour cela, il est nécessaire que l’écrivain se sente, en partie, dépossédé _ parce que crucialement mis lui-même en danger _ de son autorité _ en quelque sorte professionnelle _ d’écrivain, et tire sa légitimité du sujet même _ voilà (et non un objet) _ qu’il décrit : en l’occurrence sa mère devient elle aussi l’auteur _ sacré _ du livre qui lui est consacré : « J’écris par toi, j’écris ce que tu m’écris, tu m’écris, ma bien-aimée, c’est toi qui me donnes la main douce et accommodée à mon sentiment, sur laquelle Montaigne ne comptait pas. La Boétie _ étant, lui _ parti devant ». Et, pour être supportable, le moment du départ doit gagner le temps entier _ oui _, qui l’a précédé et qui le suit _ à hauteur de la dimension (verticale ; cf le cyprès, toujours vert) d’éternité. Et ici nous rejoignons le si riche rapport au temps de Proust : le temps retrouvé. Et c’est bien là que se trouve la mission de l’écrivain vrai. Ainsi l’auteur se met-il en quête de tous les instants de préfiguration de la mort, et la mort s’étend-elle _ aussi _ aux mois qui la suivent, jusqu’à la publication même du livre _ oui.

Et, de même, pour ne pas isoler sa _ propre _ voix de fille, insère-t-elle dans le livre des fac-similés des cahiers de la mère, cahiers qui ne sont pas littéraires, mais qui sont des petits manuels domestiques et professionnels. Ces illustrations sont aussi fortes _ oui ! en l’évidence sobre de leur simplicité matérielle _ que les nombreuses réminiscences sensuelles ou dramatiques qui ponctuent le récit. Moments privilégiés d’une vie partagée, vibrante _ voilà, en l’« admirable tremblement du temps«  de Chateaubriand, relevé par Gaëtan Picon… _ de bonheurs et de tragédies, qui ont été évoqués par toute l’œuvre passée _ se poursuivant, se creusant, s’approfondissant, en une fondamentale unité portée et assumée _ d’Hélène Cixous, de Dedans au Détrônement de la mort, en passant par Osnabrück et Ève s’évade. Parfois la réflexion sur les mythes, sur la littérature et sur le langage l’a apparemment emporté, dans les livres des années 1970, mais jamais les événements familiaux n’ont été oubliés et n’ont cessé _ en effet _ de nourrir _ toujours infiniment réalistement, au plus près du quotidien des jours et des nuits _ l’œuvre. Et donc la mère était toujours là _ mais oui _, au second ou au premier plan selon les livres. Et, avec eux, la grand-mère Omi, le père _ Georges _, les enfants _ Anne-Emmanuelle, Pierre-François. Ils ont toujours constitué le chœur _ oui. Mais le coryphée, c’était Ève _ oui _, et « le secret de son courage, de sa façon de traverser les orages sans trembler, d’avoir perdu père, époux, pays, protection, d’avoir eu les racines coupées, d’avoir été dépouillée, d’avoir été emprisonnée, d’avoir été volée, menacée, de n’avoir pas perdu _ jamais _ le sourire, la gaîté, la curiosité mondiale… » _ soit une foi (et contagieuse, en son rayonnement si simple), très matérielle et efficace, dans les forces vitales fondamentales de la vie : voilà. Et quelle somptuosité d’écriture pour si bien rendre cela de sa mère !

Ce qu’Hélène Cixous veut reproduire, c’est « une sorte de conversation téléphonique _ oui : impromptue _ entre deux psychés séparées par une distance inimaginable _ celles de deux personnes distinctes, chacune en son corps _ à l’intérieur de la proximité même » _ de leurs échanges et liens. Ce n’est pas à proprement parler une conversation, puisque les mots ne sont plus tout à fait là, ni les phrases articulées, ni même le contexte cohérent : tous les bonds _ oui _ sont permis, tous les retours en arrière, toutes les anticipations _ dans les divers temps vécus et à vivre interférant les uns avec les autres dans l’imageance hyperactive et féconde de l’écrivain. On est dans un temps extra-temporel _ oui : celui de l’éternité rendue à elle-même : par la vertu de l’attention et du souvenir _, dans un langage extralinguistique _ par la vertu du poétique en lui. C’est cela que tente la littérature _ oui. Se servir du réalisme omnipotent qu’impose _ forcément : d’où la difficulté même d’y croire ! _ l’instant de la mort pour le transfigurer dans une rêverie _ mais à rebours de toute fuite, cette « rêverie« – là : une imageance, dis-je, pour ma part : fidèlement re-créatrice… _ qui échappe aux lois du réel _ du moins le réel prosaïque convenu… Et qui rétrospectivement prouve que le réalisme n’a cessé de céder à une forme d’irrationnel _ poétique _, puisque rien n’est jamais donné, certain, dans l’avancée de la mort, sinon l’événement lui-même _ de la perte de soi qui viendra : en effet. Mais quand se produira-t-il ? Quand s’est-il produit ? Était-ce deux ans, trois ans avant le dernier souffle ? N’est-ce jamais ? Ce sont les questions que se pose l’auteur _ oui, telle une interrogation conductrice _ à travers tout le livre.

Aide-moi, supplie la mère. Aide-moi à ne pas souffrir. Mais est-ce « aide-moi à vivre » ou « aide-moi à mourir » ? Hélène redoute toujours de trahir sa mère _ soit un souci consubstantiel. Par un mot, par un geste, par une phrase écrite. « Ève du temps de sa splendeur / Ève du temps de sa misère / J’ai peur / Que l’une me rende infidèle à l’autre », écrit-elle honnêtement _ oui : le devoir de fidélité lui est (et leur est) en effet essentiel. Car qui est-elle en train de décrire ? Une vieille femme qui meurt d’épuisement ou une femme vigoureuse que la vie n’abandonnera jamais ? _ ou l’indissoluble mélange vital et mortel des deux ? Lorsqu’elle écrit le dernier mot, après avoir fourni des détails sur les dernières semaines, entourée des conseils de sa fille Anne Berger, de son amie Ariane Mnouchkine, Hélène Cixous ne veut pas être la seule à signer _ le livre final _ : elle adjoint le prénom d’Ève au sien. Celui de la première femme, qui reste, pour elle, la seule. Et sur une page en regard, leurs deux écritures se confondent.

6 ans d’entretiens d’un curieux, Francis Lippa, à la librairie Mollat _ et comment accéder à leur écoute…

22oct

Voici _ pour commodité _, la liste, au nombre de 23 à ce jour, de 6 ans d’entretiens d’un curieux, Francis Lippa _ alias Titus Curiosus sur son blog En cherchant bien _, à la librairie Mollat, à Bordeaux,

avec des auteurs _ et le plus souvent amis _ passionnants ;

accompagnée des moyens d’accès à l’écoute des podcasts de ces 23 entretiens :

LISTE DES PODCASTS DE 6 ANS D’ENTRETIENS DE FRANCIS LIPPA A LA LIBRAIRIE MOLLAT

DU 13 OCTOBRE 2009 AU 13 OCTOBRE 2015

_ 1) Yves Michaud : Qu’est-ce que le mérite ?  52’ (13-10-2009) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=17594


_ 2) Jean-Paul Michel : Je ne voudrais rien qui mente dans un livre 62’ (15-6-2010) :

http://www.mollat.com/player.html?id=318053

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=318053


_ 3) Mathias Enard : Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants 57’ (8-9-2010) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=2512739


_ 4) Emmanuelle Picard : La Fabrique scolaire de l’Histoire 61’ (25-3-2010) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=34608


_ 5) Fabienne Brugère : Philosophie de l’Art 45’ (23-11-2010) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=7055323


_ 6) Baldine Saint-Girons : La Pieta de Viterbe 64’ (25-1-2011) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=10986789


_ 7) Jean Clair : Dialogue avec les morts & L’Hiver de la culture 57’ (20-5-2011) :

http://www.mollat.com/player.html?id=21320675

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=21320675


_ 8) Danièle Sallenave : La Vie éclaircie _ ou réponses à Madeleine Gobeil 55’ (23-5-2011) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=21323127

_ 9) Marie-José Mondzain : Images (à suivre) _ de la poursuite : au cinéma et ailleurs 60’ (16-5-2012) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=50277305


_ 10) François Azouvi : Le Mythe du grand silence 64’ (20-11-2012) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=64650171


_ 11) Denis Kambouchner : L’Ecole, question philosophique 58’ (18-9-2013) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65161369


_ 12) Isabelle Rozenbaum : Les Corps culinaires 54′ (3-12-2013) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65169118


_ 13) Julien Hervier : Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle 58’ (30-1-2014) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65170632


_ 14) Bernard Plossu : L’Abstraction invisible 54’ (31-1-2014) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65170633


_ 15) Régine Robin : Le Mal de Paris 50’ (10-3-2014) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65173414


_ 16) François Jullien : Vivre de paysage _ ou l’impensé de la raison 68’ (18-3-2014) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65173409


_ 17) Jean-André Pommiès : Le Corps-franc Pommiès _ une armée dans la Résistance 45’ (14-1-2015) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65186924


_ 18) François Broche : Dictionnaire de la Collaboration _ collaborations, compromissions, contradictions 58’ (15-1-2015) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65186916


_ 19) Corine Pelluchon : Les Nourritures _ Philosophie du corps politique 71’ (18-3-2015) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65189833


_ 20) Catherine Coquio : La Littérature en suspens : les écritures de la Shoah _ le témoignage et les œuvres & Le Mal de vérité, ou l’utopie de la mémoire 67’ (9-9-2015) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65195005


_ 21) Frédéric Joly : Robert Musil _ tout réinventer 58’ (6-10-2015) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65200102


_ 22) Ferrante Ferranti : Méditerranées & Itinerrances (expo à la Base Sous-marine) 65′ (12-10-2015) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65200126

_ 23) Bénédicte Vergez-Chaignon : Les Secrets de Vichy 59 ‘ (13-10-2015) :

http://www.mollat.com/app_rewritting/launcher/launcher.aspx?sub=podcast&action=get_podcast&id=65200109

Echanger de manière ouverte et parfaitement libre avec un auteur, un créateur, est plus que passionnant : enthousiasmant ! ;

et ouvre l’appétit de la curiosité au partage, par l’écoute de l’entretien vivant…

Ecouter (et ré-écouter) la voix et ses tonalités, les silences, les rythmes, les intonations de pareille conversation exigeante, est, en effet, irremplaçable, et défie très heureusement le temps.

Car c’est aussi comme un _ très humble, forcément _ sillage d’écume encore vibrante de l’œuvre _ en toute modestie, cette écume, cet écho de paroles échangées… _ qui demeure, par le podcast, accessible ;

et par là, constitue un possible relais _ avec toute sa fragilité parfaitement audible… _ de l’œuvre même ; telle une bouteille à la mer, confiée au hasard, un jour, des recherches à venir de quelque autre improbable curieux, à l’autre bout de la terre…

Titus Curiosus, ce 22 octobre 2013

P.s : à la date du lundi 26 octobre,

les divers liens _ Ecouter Télécharger Podcast iTunes Exporter _ aux podcasts cités ci-dessous

sont directement accessibles sur le site de la librairie Mollat :

en cliquant sur les liens aux livres cités ici pour les auteurs et livres suivants :

Yves Michaud, Qu’est-ce que le mérite ? (52′)

Jean-Paul Michel, Je ne voudrais rien qui mente dans un livre (62′)

Mathias Enard, Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphants (57′)

Emmanuelle Picard, La Fabrique scolaire de l’histoire (61′)

Fabienne Brugère, Philosophie de l’art (45′)

Baldine Saint-Girons, La Pieta de Viterbe (64′)

Jean Clair, Dialogue avec les morts & L’Hiver de la culture (57′)

Danièle Sallenave, La Vie éclaircie _ Réponses à Madeleine Gobeil  (55′)

Marie-José Mondzain, Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs  (60′)

François Azouvi, Le Mythe du grand silence (64′)

Denis Kambouchner, L’École, question philosophique (58′)

Isabelle Rozenbaum, Les Corps culinaires (54′)

Julien Hervier, Ernst Jünger _ dans les tempêtes du siècle (58′)

Bernard Plossu, L’Abstraction invisible (54′)

Régine Robin, Le Mal de Paris (50′)

François Jullien, Vivre de paysage _ ou l’impensé de la raison (68′)

Jean-André Pommiès, Le Corps-franc Pommiès _ une armée dans la Résistance (45′)

François Broche, Dictionnaire de la collaboration _ collaborations, compromissions, contradictions (58′)

Corine Pelluchon, Les Nourritures _ philosophie du corps politique (71′)

Catherine Coquio, La Littérature en suspens _ les écritures de la Shoah : le témoignage et les œuvres & Le Mal de vérité, ou l’utopie de la mémoire (67′)

Frédéric Joly, Robert Musil _ tout réinventer (58′)

Ferrante Ferranti, Méditerranées & Itinerrances (65′)

Bénédicte Vergez-Chaignon, Les Secrets de Vichy  (59′)

 

Voilà,

pour l’accessibilité d’écoute à l’ensemble des podcasts de ces 23 entretiens _ à ce jour : du 13 octobre 2009 au 13 octobre 2015, jour pour jour ! _

d’auteurs invités à la librairie Mollat,

avec Francis Lippa,

alias Titus Curiosus sur son blog En cherchant bien.

On peut écouter aussi les podcasts de deux conférences _ et non pas deux entretiens _

de deux philosophes que j’apprécie tout particulièrement

et ai proposé, en tant que vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux, d’inviter dans le cadre des conférences de notre Société de Philosophie, données dans les salons Albert Mollat, en janvier 2011 et en février 2015,

et à propos de sujets, aussi, qui me tenaient spécialement à cœur :

Michaël Foessel, à propos de son livre Etat de vigilance _ critique de la banalité sécuritaire  (65′)

et Bernard Sève, à propos de L’Instrument de musique : une étude philosophique (49′) ;

mais il ne s’agit pas là d’entretiens ;

et je n’en suis pas l’interlocuteur :

les conférenciers sont simplement présentés par les présidentes (successives) de notre Société de Philosophie de Bordeaux,

Céline Spector, dans le cas de la conférence de Michaël Foessel, le mardi 18 janvier 2011

et Kim Sang Ong Van Cung, dans le cas de la conférence de Bernard Sève, le 3 février 2015.

Plusieurs articles de mon blog En cherchant bien sont d’ailleurs consacrés à ces philosophes amis :

_ pour Michaël Foessel :

Sur un lapsus (« Espérance »/ »Responsabilité ») : le chantier (versus le naufrage) de la démocratie, selon Michaël Foessel

« Faire monde » face à l’angoisse du tout sécuritaire : la nécessaire anthropologie politique de Michaël Foessel

« L’Indignation, une passion morale à double sens » : un appendice à l’anthropologie politique de Michaël Foessel

Le courage de « faire monde » (face à la banalisation esseulante du tout sécuritaire) : un très beau travail d’anthropologie à incidences politiques de Michaël Foessel

et pour Bernard Sève :

Sur Montaigne musicien à son écritoire : Bernard Sève à propos de l’indispensable « Montaigne manuscrit » d’Alain Legros

Un moderne « Livre des merveilles » pour explorer le pays de la « modernité » : le philosophe Bernard Sève en anthroplogue de la pratique des « listes », entre pathologie (obsessionnelle) et administration (rationnelle et efficace) de l’utile, et dynamique géniale de l’esprit

Jubilatoire conférence hier soir de Bernard Sève sur le « tissage » de l’écriture et de la pensée de Montaigne

 

Quant à mes entretiens antérieurs au 13 octobre 2009,

notamment à propos de musique et de musiciens,

ils n’étaient pas alors enregistrés, et n’ont donc pas donné lieu à des podcasts…

La désobéissance patiente de l’essayeur selon Georges Didi-Huberman : l’art du monteur dans « Remontages du temps subi »

29déc

C’est avec une jubilation que je veux partager ici
que je m’enrichis du second volet du remarquable travail de Georges Didi-Huberman L’Œil de l’Histoire


_ cf à propos de son premier volet (à propos du livre d’images de Brecht), Quand les images prennent position,

mon article du 14 avril 2009 : L’apprendre à lire les images de Bertolt Brecht, selon Georges Didi-Huberman : un art du décalage (dé-montage-et-re-montage) avec les appoints forts et de la mémoire activée, et de la puissance d’imaginer _,

intitulé, cette fois : Remontages du temps subi

et portant sur deux travaux d’efforts de lisibilité (cinématographique, pour l’essentiel _ et cela, par un travail très précis, très sobre et très probe ! de « re-montage« , quasi exclusivement, précisément ! _) du « temps subi » _ tragiquement par les victimes des violences (« subies« , donc…) : dans le silence et une volonté technique efficace d’« effacement«  même des faits : « Circulez ! Il n’y a rien à voir«  !.. _ dans l’Histoire :

_ 1°) l’effort de Samuel Fuller,

filmant d’abord (« en toute innocence« , en 1945 ; face à la découverte, non esquivée, d’un tel « inimaginable » ! _ c’est le mot qui vient à Robert Antelme en son récit de L’espèce humaine, page 302 : comme il est rapporté ici page 32…) _,

Fuller étant un tout simple caporal de l’armée américaine,

filmant _ sans le moindre commentaire qui vienne accompagner les images… _ la « libération » par les Alliés du camp de concentration de Falkenau ;

puis revenant, quarante-trois ans plus tard _ devenu « cinéaste » mondialement reconnu… _, sur cette « expérience » filmique de 1945, en 1988, dans le film _ et à la demande expresse ! _ d’Emil Weiss, Falkenau, vision de l’impossible :

en une « tentative » d' »en faire un montage » qui soit _ sobrement (et très probement !) « re-monté« _ un peu plus « doué de sens«  pour le public _ moins « innocent » lui-même, certes, désormais ; et même en voie de « saturation«  _ de maintenant : et cela, tant en 1986, au moment de la décision (d’Emil Weiss) d’entreprendre la réalisation d’un tel projet _ le film Shoah de Claude Lanzmann venait de sortir en 1985 _ ; que, a fortiori, aujourd’hui, en 2010 : l’Ère du témoin étant en voie de s’achever…),

ainsi qu' »une « brêve leçon d’humanité »

Georges Didi-Huberman est, bien sûr !, extrêmement précis _ son travail est par là passionnant ! _ :


« Emil Weiss convainquit Samuel Fuller de réfléchir à une façon de rendre _ « vraiment«  ! et cinématographiquement _ visible le film _ muet, donc : vierge de commentaire… _  de 16 mm tourné _ »en toute innocence« , par le caporal (trentenaire) d’alors : face à un tel « inimaginable » pris « en pleine poire » !.. _ à Falkenau en 1945 ; auquel il fallait, évidemment, offrir des conditions _ cinématographiques _ telles qu’on pût _ par un nouveau montage (= « re-montage« , donc…) le plus probe possible ! _ le rendre _ « vraiment« _ lisible _ aux spectateurs « de maintenant«  ; c’est-à-dire d’alors... C’était à Paris en 1986. Le film Shoah de Claude Lanzmann venait _ après les chefs d’œuvre  de Marcel Ophuls _  de rendre au cinéma une nouvelle valeur d’usage _ expression à, bien sûr, prendre en compte _ en tant que valeur de témoignage _ direct _ sur la question des camps. En même temps, le négationnisme avait pris des proportions assez inquiétantes pour qu’au-delà de l’indignation il faille reprendre la lutte _ pour la manifestation de la simple « reconnaissance » des faits ! (= de la vérité !) _ sur le plan historiographique lui-même« , page 48.


« Emil Weiss procéda à l’inverse de Lanzmann en orientant le témoignage du vieil homme _ Samuel Fuller (12 août 1912 – 30 octobre 1997) a, en 1988, 76 ans _ non pas sur des questions préalables _ grosso modo préparées _, mais sur un face-à-face _ voilà ! _ direct _ et filmé (= saisi, capté, et conservé ! à son tour ; dans le « tremblé«  de ce dont ce « face-à-face«  avec les premières images (brutes) témoigne, puissamment, à son tour : en une probité qui n’est plus celle de la naïveté (vierge) de l’« innocence«  première de 1945 ; et qu’une référence (pages 57-58) à de très fines analyses de Serge Daney (in Persévérance), sur la complexité de ces diverses modalités  d’« innocence(s) du regard« , éclaire excellemment…) _ avec les images du document _ brut, donc _ de 1945. Alors ce sont les images elles-mêmes _ voilà ! _ qui, toutes muettes qu’elles soient _ en effet ! _, interrogent _ frontalement : de nouveau « en pleine poire » ! _ le témoin : en prenant _ face à elles _ la parole, il leur donnera en retour _ par ce que ce « face-à-face » même, en sa force, est venu lui « tirer«  _ une possibilité d’être vraiment _ par nous, et aujourd’hui _ « regardées », « lues » voire « entendues » » _ et non plus « esquivées«  : et demeurant, sans esthésie aucune effectivement « impactée« , totalement imperçues, ces images du réel ; et donc, au final, niées… _, page 49.

Georges Didi-Huberman de commenter « cela » alors ainsi :

« On conçoit la difficulté intrinsèque _ pour celui qui tenait la caméra (où s’inscrivaient quasi d’elles-mêmes et sans lui, ces images, en 1945), en 1988 _ de cet exercice anachronique et réminiscent (puisque plus de quarante années séparent l’homme qui filme Falkenau et celui qui revoit ses propres images, en 1988, sous l’œil attentif d’une _ autre _ caméra) :

« C’était douloureux de revivre _ voilà ! via le « face-à-face«  avec les images brutes « re-vues«  _ ces terribles moments vieux de tant d’années et pourtant si vifs dans mon esprit » (it was painful to relive those terrible times so manu decades old yet so fresh in my mind), écrira plus tard Samuel Fuller (in « A Third face« ).

Le point critique de toute lisibilité _ pour tout « spectateur«  d’images _ ne va probablement pas _ voilà ! _ sans la douleur _ troublante : le « tremblé«  en est un fruit « vrai«  _ que fait lever _ voilà… _ ce genre de réminiscence« , page 49, toujours…

_ 2°) l’effort du cinéaste et artiste allemand Harun Farocki _ né le 9 janvier 1944, en territoire tchèque _, qui, en toute son œuvre (de cinéma comme d’installations de vidéos : riche d’œuvres, inlassablement, depuis 1966 : soit quarante-quatre ans…), ne cesse, infiniment patiemment, de « visiter _ et remonter«  (par de nouveaux « re-montages » : infiniment probes et scrupuleux !) des « documents de la violence politique«  de par le monde _ qui n’en est pas (et fort inventivement (!) technologiquement…) avare ! _ : afin de (nous _ nous, « spectateurs«  _) les faire et « vraiment » comprendre et « vraiment » ressentir : les deux !.. Atteindre « vraiment » (et donc sensiblement aussi !..) l’intelligence de notre compréhension effective de « cela« …

Pages 14-15, puis page 17,

Georges Didi-Huberman donne à lire à ses lecteurs deux admirables analyses de Walter Benjamin,

la première empruntée à son Paris, capitale du XIXe siècle _ le livre des passages :

« Ce qui distingue les images (Bilder) _ se mettant à « parler«  _ des « essences » de la phénoménologie, c’est leur marque historique (Heidegger cherche en vain à sauver l’Histoire pour la phénoménologie, abstraitement, avec la notion d’« historialité »). (…) La marque historique des images n’indique pas seulement qu’elles appartiennent à une époque déterminée, elle indique surtout qu’elles ne parviennent _ voilà ! il y faut des conditions plus ou moins longues à venir et complexes _ à la lisibilité (Lesbarkeit) _ pour nous et par nous ! _ qu’à une époque déterminée. Et le fait de parvenir « à la lisibilité » _ pour elles et par nous _ représente certes un point critique déterminé du mouvement (kritischer Punkt der Bewegung) qui les anime _ elles. Chaque présent est déterminé _ pour qui le vit (et s’y trouve « penser« )… _ par les images qui sont synchrones avec lui ; chaque Maintenant _ c’est une relation ! à un contexte… _ est le Maintenant d’une connaissabilité (Erkennbarkeit) _ objectivement _ déterminée _ comportant, par là, ses conditions tant objectives que subjectives de complexité. Avec lui _ ce « chaque Maintenant«  _, la vérité est chargée de temps jusqu’à exploser. (…) Il ne faut pas dire _ simplement _ que le passé éclaire le présent ou le présent éclaire le passé. Une image, au contraire, est ce en quoi l’Autrefois _ objectivement et subjectivement contextuel _ rencontre _ électriquement ! _ le Maintenant dans un éclair pour former une constellation _ riche, complexe. En d’autres termes : l’image est la dialectique _ vivante _ à l’arrêt. Car, tandis que la relation du présent au passé est purement temporelle, la relation de l’Autrefois au Maintenant est dialectique : elle n’est pas de nature _ mécaniquement _ temporelle, mais de nature _ dynamiquement et culturellement _ imaginale (bildlich) _ pour qui la vit : en un « tremblé«  : « imaginal« , donc ; mais elle peut être aussi totalement anesthésiée (et c’est là le cas général : celui de l’oubli)… Seules les images dialectiques sont des images authentiquement historiques, c’est-à-dire non archaïques _ figées en des clichés et stéréotypes. L’image qui est _ enfin _ lue (das gelesene Bild) _ je veux dire l’image dans le Maintenant _ en action ! _ de la connaissabilité _ porte au plus haut degré la marque du moment _ ressenti, éprouvé ; et vécu « à vif«  _ critique, périlleux (des kritischen, gefärlichen Moments) _ pour le spectateur qui la déchiffre, cette image, et, la lisant-décryptant, accède à son sens ! _, qui est le fond de toute lecture (Lesen) » _ tant d’image que de texte… _ ;

la seconde est empruntée à l’article « Sur le concept d’Histoire » (en 1940) (accessible in Œuvres III, de Walter Benjamin, toujours…) :

« L’image vraie du passé passe _ pour nous _ en un éclair _ sur le mode de la fulgurance de la rencontre (non esquivée, mais frontalement affrontée)… On  ne peut retenir le passé que dans une image qui surgit et s’évanouit pour toujours _ les deux ! D’où l’importance cruciale du clignotement de l’attention/inattention… _ à l’instant même où elle s’offre à la connaissance. (…) Car c’est une image irrécupérable du passé qui risque de s’évanouir _ à jamais non « retenu«  _ avec chaque présent qui ne s’est pas _ proprement et singulièrement _ reconnu _ voilà ! par une émotion singulière _ visé par elle. (…) Faire œuvre d’historien ne signifie pas savoir « comment les choses se sont réellement passées », cela signifie s’emparer _ soi ! _ d’un souvenir _ vivant _, tel qu’il surgit à l’instant du danger _ pour soi : à divers degrés de réalité ou potentialité (= de conscience, aussi)… (…) Ce danger menace aussi bien les contenus _ pensables et transmissibles _ de la tradition que ses destinataires _ en leur existence physique même ! Benjamin écrit cela en son exil-fuite de 1940… Il est le même pour les uns et pour les autres, et consiste pour eux à se faire l’instrument _ de manipulation, domination, exploitation ; voire destruction, si tel en est le désir _ de la classe dominante. À chaque époque, il faut chercher à arracher de nouveau la tradition au conformisme qui est sur le point de la subjuguer _ pour la figer en cliché et stéréotype incompris. (…) Le don d’attiser dans le passé l’étincelle de l’espérance _ de l’intelligence comme de la vie ! _ n’appartient qu’à l’historiographe intimement persuadé que, si l’ennemi triomphe, même les morts ne seront pas en sûreté _ jusqu’au souvenir qu’ils ont pu seulement exister !.. Et cet ennemi n’a pas fini de triompher » _ les vainqueurs ne manquant pas d’écrire l’Histoire…

Voici donc ce qu’énonce la quatrième de couverture de Remontages du temps subi :

Quel est le rôle des images dans la lisibilité de l’histoire ? C’est la question reposée _ après Quand les images prennent position_ dans ce livre _ soit le deuxième volet de L’Œil de l’Histoire

Là où Images malgré tout tentait de donner à comprendre quelques images-témoignages produites depuis l’« œil du cyclone » lui-même _ le camp d’Auschwitz en pleine activité de destruction _,

cet essai traite, en quelque sorte, des images après coup ; et, donc, de la mémoire visuelle _ voilà ! _ du désastre.

Une première étude _ « Ouvrir les camps, fermer les yeux : image, Histoire, lisibilité » : pages 11 à 67… _ s’attache à reconstituer les conditions de visibilité et de lisibilité _ concurrentes ou concomitantes _ au moment de l’ouverture des camps nazis. Elle se focalise sur les images filmées par Samuel Fuller en 1945 au camp de Falkenau et sur la tentative, une quarantaine d’années plus tard, pour en faire _ dans le film d’Emil Weiss, Falkenau, vision de l’impossible _ un montage doué de sens, une « brève leçon d’humanité » _ un enjeu plus que jamais brûlant (et décisif ! pour le devenir de la « civilisation«  quand triomphent les forces du nihilisme…), on le mesure !..

Une seconde étude _ « Ouvrir les temps, armer les yeux : montage, Histoire, restitution » : pages 71 à 195… _ retrace les différentes procédures _ passionnantes de force en leur probité ! _ par lesquelles le cinéaste et artiste allemand Harun Farocki revisite _ et remonte _ certains documents _ et Harun Farocki en déniche, de par le monde, beaucoup (!) dont il dé-monte admirablement (pour nous le rendre, avec le maximum d’économie de moyens, « lisible«  !) le montage ! _ de la violence politique _ en diverses espèces : l’inventivité technologique s’y donnant, et très efficacement, libre cours !.. On découvre alors ce que c’est, aujourd’hui, qu’une possible restitution de l’histoire _ par un cinéaste-vidéaste tel que Harun Farocki, en cette occurrence-ci… _ dans le travail des images _ même.

Deux essais plus brefs évoquent successivement _ « Quand l’humilié regarde l’humilié » : pages 197 à 215… _ l’activité photographique d’Agustí Centelles au camp de Bram en 1939 (ou comment un prisonnier regarde les autres prisonniers) ; et _ « Grand joujou mortel » : pages 217 à 236… _ le questionnement actuel de Christian Boltanski sur l’image en tant que reconnaissance, transmission et œuvre de dignité.


C’est sur la réflexion du travail d’« essai« 

de ces montages-remontages (cinématographiques : tant pour Samuel Fuller (et Emil Weiss !) que pour Harun Farocki)

que je voudrais,

pour finir cette présentation du livre de Georges Didi-Huberman,

faire porter la focale de mon attention-lecture-commentaire,

à la lumière de la référence que Georges Didi-Huberman apporte ici, aux pages 93 à 100,

à partir du très remarquable essai (sur le genre même _ trans-genres, précisément ! _ de l' »essai« …) de Theodor Adorno, « L’Essai comme forme«  (en 1954-1958) : accessible dans le magnifique recueil d’essais Notes sur la littérature

« Un essai, selon Adorno, est une construction de pensée capable de n’être pas enfermé _ là est toute sa (formidable) puissance libératrice ! _ dans les strictes catégories logico-discursives. Cela n’est possible que par une certaine « affinité _ de l’essai, donc ! _ avec l’image », dit-il _ peut-on ainsi lire page 94 de Remontages du temps subi : l’image recélant un semblable pouvoir (et d’enfermement ! et de libération !), selon les finalités au service desquels on les « monte«  et « démonte » et « remonte« , simplement : c’est toujours un travail à réaliser (avec une responsabilité _ humaine ! _ quelque part au moins !) ; ne serait-ce que, à la « réception« , nécessairement un minimum active (et par là responsable !..) par le spectateur, de l’image (et le lecteur, de l’essai) : pour accéder à la « lisibilité«  effective !..

L’essai visant « une plus grande intensité _ subjective _ que dans la conduite de la pensée discursive »,

il fonctionne par conséquent _ ce sera du moins ma propre hypothèse de lecture (ajoute ici à la citation d’Adorno, et au commentaire qu’il en donne, Georges Didi-Huberman) _ à la manière d’un montage d’images _ et réciproquement…

Adorno nous dit qu’il rompt décisivement avec les fameuses « règles de la méthode » cartésiennes. L’essaie déploie, contre ces règles, une forme ouverte de la pensée imaginative _ dans une analyse du très lumineux Homo spectator de Marie-José Mondzain, j’ai jadis proposé pour cela même le concept d’« imageance«  _ où n’advient jamais _ pour la déception de quelques uns, idéalistes… _ la « totalité » _ refermée… _ en tant que telle.

Comme dans l’image dialectique chez Benjamin, « la discontinuité est essentielle _ par la dynamique même qu’en permanence elle impulse : en musique, à l’époque baroque, on use d’hémioles… _ à l’essai

(qui) fait toujours son affaire _ explosive ! _ d’un conflit immobilisé », page 94 : soit une affaire de « constellation«  de « rythmes«  bien menés…

Comme dans tout montage également _ au sens qui fut celui de Vertov et d’Eisenstein, au sens qui demeure celui de Godard et de Farocki (pour ce qui concerne le cinéma, déjà ; il y a aussi des montages photographiques : l’ami Bernard Plossu me l’a excellemment appris ! et en ses expositions, et en ses livres ! Salut l’artiste !) _,

« l’essai doit faire jaillir la lumière de la totalité _ c’est son défi _

dans le fait partiel, choisi délibérément ou touché au hasard,

sans que la totalité soit affirmée _ elle-même _ comme présente _ elle est seulement potentielle ; et demande, par là, au lecteur-« déchiffreur« , de la « penser« , lui aussi, avec un minimum d’effort de sa propre imageance (et culture se forgeant, elle aussi : peu à peu ; et « en mosaïque«  : toujours indéfiniment ouverte ; et ludique…)…

Il _ l’essai, ou l’essayiste (de même que le film monté, ou le monteur)… _ corrige le caractère _ empiriquement _ contingent ou singulier de ses intuitions _ d’imageance proprement créatrice… _

en les faisant se multiplier, se renforcer, se limiter _ et à des fins d’intelligence du sens même des « choses« , c’est-à-dire de l’accession (de soi) à la vérité de ces « choses«  _,

que ce soit dans leur propre avancée _ voilà ! avec ses progrès… _

ou dans la mosaïque _ voilà encore ! _ qu’elles forment  _ et cette richesse (à profusion !) est proprement jouissive ! _ avec d’autres essais ».

Comme dans tout montage,

les césures et les transitions _ alors, à y être assez (= ce qu’il faut !) attentifs _

diront _ par la dynamique qu’impulse, en permanence et toujours singulièrement, leur rythme ! à qui sait s’y laisser porter ! _ l’essentiel,

étant « amalgamées dans l’essai au contenu (même) de la vérité » _ voilà ! Ou l’importance (irrémédiable !) du style !

C’est en cela que l’essai produit son travail fondamental,

qui est un travail de lecture _ auquel accède tant l’auteur que le lecteur ! _

un déploiement de la lisibilité _ objective ! _ des choses » _ mêmes, page 95 :

encore faut-il accéder (par déploiement de l’« imageance«  !) à ce niveau de lisibilité des choses mêmes…

Tel un apprentissage _ à la godille ! de la part de l’essayiste s’y essayant… Le modèle étant (probablement : avant Bacon…), et par son style si jouissif, Montaigne, en la collection (ouverte et « mosaïque« …) de ses toujours merveilleusement surprenants (et pour lui le premier : à ses relectures ! devenant, il ne pouvait pas s’en empêcher, ré-écritures !) Essais _,

« l’essai comme forme _ poursuit Adorno, cité par Georges Didi-Huberman, pages 95-96… _

s’expose _ forcément ! : « Personne n’est exempt de dire des fadaises« , entame, malicieusement en fanfare, Montaigne le livre III de ses Essais; « le malheur est _ seulement… _ de les dire avec soin » : soit componction et fatuité !.. _ à l’erreur ;

le prix de son affinité avec l’expérience intellectuelle ouverte _ et/ou l’« imageance«   _,

c’est l’absence de certitude que la norme de la pensée établie _ régnante, dominante (et intimidante) : devenant l’idéologie… _ craint comme la mort.

Même si _ l’essai néglige moins la certitude qu’il ne renonce à son idéal _ pour déficit d’efficacité !.. simplement… _,

c’est dans son avancée, qui le fait se dépasser _ oui _ lui-même _ car la pensée, s’y déployant par à-coups, y progresse _,

qu’il devient _ voilà : l’essai est un parcours ! et une aventure ! _ vrai _ en toute effectivité, par ce déploiement même (imageant !..) de son penser _,

et non pas dans la recherche obsessionnelle _ voilà, à la Descartes, si l’on veut… _ de fondements _ métaphysiques, y compris (…)

Tous ses concepts _ convoqués au fur et à mesure _ doivent être présentés de telle manière qu’ils se portent _ tel Enée « portant«  Anchise : mais mutuellement, tous : sans répartitions de rangs entre « héros« , exposés bien à la vue des spectateurs sur le devant de la scène et sous les projecteurs de sunlights, et « figurants« , relégués, eux, derrière et dans le fond… _ les uns les autres,

que chacun d’entre eux s’articule selon sa configuration _ propre, voire originale ou singulière : à chaque fois… _ par rapport _ voilà : toujours ! _ à d’autres.

Des éléments distincts s’y rassemblent discrètement _ voilà : avec des césures, des soupirs, des silences, des coupes ; et bien des transitions… _ pour former quelque chose de lisible » _ telles des phrases (articulées et syncopées) de discours ; ou de musique…


Et Georges Didi-Huberman d’appliquer ainsi ce mode de fonctionner du penser (par « essai » ! tel que l’analyse si finement Adorno…)

au travail du « cinéaste Farocki », page 96 :

« Il _ le cinéaste et vidéaste Harun Farocki, donc _ entre dans un domaine d’images qui n’est « traduit » _ précédemment _ dans aucun dictionnaire préexistant.

Il filme, il recueille, il démonte, il remonte _ et sans trucages ! en toute probité !..

Tout cela, il le fait en fonction de contextes _ voilà ! _ à chaque fois différents _ oui ! _ et « au regard des nuances _ qualitatives extra-fines _ singulières _ voilà ! _ que le contexte fonde _ et il faut (au « spectateur«  actif que nous sommes invités à devenir ainsi alors…) l’explorer : à toute vitesse si on le peut _ dans chaque cas particulier » _ le plus effectivement possible !

Comme le penseur _ -essayiste _ décrit par Adorno,

Farocki _ en monteur ultra-fin d’images _ s’adonne à un apprentissage presque tactile _ oui _ des choses _ mêmes _ ; il tâte, il ausculte, il retouche, il ajuste _ sans cesser de s’exposer _ forcément : pas de juger sans audace ! cf Kant : Qu’est-ce que les Lumières ?.. _ à l’erreur.

Le prix de son affinité avec les images,

cette « expérience intellectuelle ouverte » _ en son « imageance«  chercheuse, donc : et inventive !.. _,

est l’absence d’une certitude considérée _ jamais _ comme acquise.

C’est dans l’avancée _ progressive, aventureuse, patiente et décidée : c’est passionnant ! _ du tournage et du montage

que les choses deviennent, peu à peu _ objectivement et pour nous : à la fois, d’un même mouvement de déploiement et en quelque sorte « objectif«  ! : d’elles-mêmes et en elles-mêmes ; grâce à l’éclairage perspicace de liens pertinents (activés par nous) à des contextes devenant sources progressives de notre compréhension !.. _, lisibles,

quand toutes les images de pensée sont présentées

de façon qu’elles se portent _ mutuellement et dynamiquement (ou même dialectiquement !)… _ les unes les autres.« 

Avec ce très beau résumé-mise au point :

« La lisibilité _ pour le « spectateur » du film au départ univoque ! _ advient _ voilà _ dans le montage :

le montage considéré comme forme et comme essai.

A savoir une forme patiemment élaborée _ sur le chantier de la table de montage _,

mais non reclose sur sa certitude (sa certitude intellectuelle, « ceci est le vrai » ; sa certitude esthétique, « ceci est le beau » ; ou sa certitude morale, « ceci est le bien »).

Alors même que, comme pensée élevée à la hauteur d’une colère

_ qui la meut et la porte ! électriquement : de son énergie d’indignation (!) vis-à-vis des violences portées à la dignité (= humanité même…) des personnes… _,

elle tranche,

prend position

et rend lisible la violence du monde « , page 96… _ ne jamais perdre « cela« de vue !

Tout ceci est décidément très montanien !!! Montaigne se battant, lui, en son temps (cf les travaux là-dessus de Géralde Nakam…), contre les ravages atrocissimes du fanatisme (fondamentaliste religieux, mais pas seulement)… C’est en cela que ses Essais ouvrent la modernité à un lectorat qui s’élargit alors…

« L’essai oblige à penser dès le premier pas _ voilà ! _ la chose _ même : quelle tâche ! il faut seulement s’habituer un peu (soi, lecteur) à l’audace, folle d’abord, de tels efforts pour atteindre l’intelligence d’elle (= la chose même) en pensée ; ensuite, on y acquiert, palier par palier (et « en mosaïque« ), une forme (toujours incertaine, il est vrai ; et à inlassablement tenir en chantier !) d’expertise (de lecteur : un peu mieux cultivé)… _ dans sa vraie complexité _ se révélant ainsi : tout un programme ! Il y a toujours (c’est un chantier permanent et infini…) énormément à faire : cela demandant non seulement, on le voit, de surmonter (cf Kant : Qu’est-ce que les Lumières ?) la lâcheté, mais aussi la paresse ! Et c’est aussi ainsi que le génie scientifique (ou les sciences) procède(-nt) et progresse(-nt) : cf ici le génial début de Métapsychologie de Freud quant à l’inventivité nécessaire au chercheur et inventeur scientifique… _

L’essai oblige à penser dès le premier pas la chose dans sa vraie complexité, donc,

(et) se débarrasser de l’illusion _ mortelle pour sa propre liberté (et efficacité quant à l’obtention de la vérité !), toujours si fragile… _ d’un monde simple,

foncièrement logique »,

relève encore Georges Didi-Huberman dans l’essai (sur « l’essai comme forme ») d’Adorno (in ses passionnantes, on ne s’en fait ici qu’une petite idée, Notes sur la littérature…).

« C’est alors que, « se libérant de la contrainte _ lourde ! _ de l’identité, l’essai acquiert parfois ce qui échappe à la pensée officielle _ ou officialisée _,

le moment _ et la grâce ! alors rencontrée avec une légèreté grave… _ de la chose inextinguible« 

_ cette dernière expression d’Adorno étant (plus que très justement !) soulignée ici par Georges Didi-Huberman, page 97…

Et « c’est en détachant _ par un remontage _ la chose _ irradiante _

de ses interprétations obvies _ encalminant tragiquement la moindre velléité d’atteindre son intelligence ! _,

c’est en la démontant _ en la séparant _ de ses stéréotypes _ empoissants ! _

et en la remontant _ voilà ! _ par un tout autre jeu d’affinités inattendues _ elles : d’abord de soi, l’essayiste, le tout premier à s’en étonner !.. et c’est là un passage obligé ; cf par exemple les analyses là-dessus de Gaston Bachelard, in La Philosophie du non _essai d’une philosophie du nouvel esprit scientifique_

que l’essayiste,

ou le monteur _ au cinéma ! _,

parviennent à ce « moment de la chose inextinguible »,

ce « feu inextinguible » _ si nourrissant, si fécond pour l’intelligence du réel _ de la chose _ même _, pourrait-on dire _ car c’est à elle et à ses flux (et feux) qu’il s’agit bien d’« accéder«  !

Il n’y a plus alors _ comme miraculeusement ! _ de contradiction

entre l’arbitraire de la forme choisie _ par l’essayiste / monteur _

et la nécessité de la forme phénoménologique de ce « moment de la chose ».

L’essayiste respecte ses objets

tout en les « surinterprétant »,

c’est-à-dire tout en y juxtaposant différents paradigmes _ à l’envi ! selon l’intuition (ou inspiration) de l’« imageance«  du moment ! _ de lisibilité

_ c’est aussi ainsi qu’analyse, je viens de l’indiquer, le fonctionnement même de sa propre Métapsychologie, Freud, en 1914 : un texte lumineux, lui aussi !

Alors, il _ l’essayiste, donc _ voit _ entrevoit : tel Colomb à l’abord-approche de son Amérique _ quelque chance _ c’est déjà bien ! et beaucoup ! _

de parvenir

« à ce qu’il y a _ dit Adorno : ce sont aussi des oxymores… _ d’aveugle _ jusque là du moins pour nous (tous) et d’abord pour lui, qui s’y essaie… _ dans (ces) objets,

(à) polariser l’opaque,

libérer _ voilà ! _ les forces qui y sont _ rien moins, déjà, que _ latentes » ;

alors « il construit _ très positivement, par (et en) son « imageance«  même ! (et c’est aussi une culture se formant peu à peu, de manière dynamique et ouverte !) _ l’imbrication des concepts

tels qu’ils sont présentés, c’est-à-dire imbriqués _ déjà _ dans l’objet lui-même » _ expression d’Adorno une nouvelle fois soulignée par Georges Didi-Huberman, page 98… Cette « imbrication« -là est une « constellation » sur-active…

« L’actualité de l’essai _ dit encore Adorno _ est celle d’un anachronisme » :

soit une certaine façon de remonter le temps _ voilà ! en dépit de la difficulté de l’ignorance et de l’oubli… _ dans l’imbrication,

dans la complexité _ voilà ! encore… _ des objets eux-mêmes » _ en s’y étant comme faufilé (et continuant, encore et toujours, de s’y faufiler !) lui-même, par sa recherche questionnante,

en quelque sorte « dedans«  même… : page 98.

« Que fait donc l’essayiste,

si ce n’est essayer, essayer encore ?

C’est à chaque fois beaucoup, mais ce n’est jamais le tout.

Aux yeux de celui qui essaye,

tout ressemble toujours _ voilà : c’est toujours et à chaque fois étonnamment nouveau ! _ à une première fois,

à une expérience marquée _ définitivement ! mais sans tristesse, ni renonciation aucune : au contraire ! y revenir étant toujours (même si ce n’est pas sans quelque douleur…) ludique et jubilatoire ! _ par l’incomplétude.

S’il sait et accepte une telle _ cf Karl Popper aussi… _ incomplétude

_ poursuit magnifiquement Georges Didi-Huberman, page 98 _,

il révèle la modestie fondamentale _ voilà ! _ de sa prise de position _ audacieuse, mais sans gloriole. Et c’est en cela que les découvreurs sont toujours « vraiment » « modestes«  !

Mais il _ « celui qui essaye«  _ est alors obligé, structurellement _ et éthiquement ! c’est une affaire de « dignité«  de l’appel à l’« humanité«  (contre les dérives _ violentes _ de l’« in-humain« ) en soi… _, de recommencer toujours _ telle Pénélope sur son ouvrage, à Ithaque _,

du « coup d’essai » initial

aux nombreux « essais » qui se répètent après lui.

Et rien ne ressemblera jamais _ non plus _ à une _ toute _ dernière fois.

C’est, au fond, comme une dialectique du désir _ en effet ! le désir étant lui aussi, en sa vérité de fond, « inextinguible«  : sans fond ; c’est même là une marque décisive de reconnaissance de sa « vérité« , donc, face à ses contrefaçons…

Que fait donc le monteur, par exemple _ à la Harun Farocki : après l’essayiste… _,

si ce n’est commencer par assembler son _ le plus ample possible ; le plus riche de possibilités de « décryptage«  de la « constellation«  formée que cela va permettre d’éclairer… _ matériau d’images,

puis démonter,

puis remonter,

puis recommencer

sans relâche ?

C’est là l’exigence _ voilà : autant objective qu’éthique… _ de sa prise de position

(on peut ici rappeler _ c’est admirablement bienvenu ! Merci ! _ que le mot « essai » a son étymologie dans le bas-latin exagium,

qui, lui-même, dérive du verbe exigere, « faire sortir quelque chose d’une autre chose »).

Entre la modestie et l’exigence

_ deux grandes caractéristiques du cinéma de Harun Farocki _,

l’essayiste _ ainsi que le monteur cinématographique _ apparaîtra finalement comme l’homme de la contradiction faite pratique _ objective effective permanente ! mais assumée en son aventure infinie même ; et ses progrès ! _,

l’homme de l‘objection _ en sa puissance dialectique…

Il n’y a pas, écrit Adorno, d’essayiste qui n’ait tiré « la pleine conséquence de la critique du système ».

C’est que « l’essai a été presque le seul (genre de méthode) à réaliser dans la démarche même de la pensée

la mise en doute _ socratique _ de son _ propre _ droit absolu » _ j’en donnerai l’exemple, superbe, de David Hume : un fécond « réveilleur«  (d’« ensommeillé dogmatique« ), comme on sait…

Le mélange de modestie et d’exigence chez l’essayiste _ et le monteur… _

lui font alors lancer « un défi en douceur _ la force étant en l’occurrence parfaitement contreproductive ! _

à l’idéal de la clara et distincta perceptio et de la certitude exempte de doute » _ posées en idéal de certitude de vérité à conquérir par un Descartes, dans les Méditations de 1641, comme au final (les quatre derniers articles du livre IV) des Principes de la Philosophie de 1643… Descartes demeure marqué par l’idéal de scientificité de Platon, face aux transigeances (trop souples selon lui) d’un Aristote…

S’il y a un bonheur _ s’éprouvant très vite _ dans l’essai _ et dans le montage-démontage-remontage… _,

nous le devons, sans doute, à ce « gai savoir » _ montanien ? oui ! _ de la modestie devant les objets

et de l’objection _ socratique ! _ devant les discours.

Adorno,

qui cite un fragment de Nietzsche sur la joie du négatif inhérente _ en effet ! _ à une telle attitude,

conclut que l’essai a pour geste fondamental

l’hérésie,

le contournement systématique des « règles orthodoxes de la pensée » :

bref, le geste même

d’une désobéissance _ espiègle pour le moins, pages 98-99…

Par là, l’essayiste

« abolit le concept traditionnel de méthode » ;

et lui en substitue un autre _ oui ! _

qui « rassemble

par la pensée, en toute liberté _ mais oui : avec le jeu (gracieux) de la fantaisie de l’« imageance«  _,

ce qui se trouve _ par « constellation«  librement (voire génialement ; avec tout une culture, aussi) convoquée _ réuni _ en quelque sorte déjà ! _ dans l’objet librement _ mais oui ! _ choisi » _ page 99.

« Essayer, c’est essayer encore.

C’est expérimenter par d’autres voies, d’autres correspondances, d’autres montages _ par l’appel à de l’altérité : « cultivée« 

L’essai comme geste _ à accomplir : il faut le tenter… _

de toujours tout reprendre. »

Recommençons !

Avec courage et joie (de la curiosité s’affairant) !

On continue ! _ « tant qu’il y aura de l’encre et du papier !«  (dirait Montaigne)

et de l’énergie vitale ! ; a contrario de l’acédie mélancolique étrécissante

« Voilà bien ce que suppose tout essai qui se respecte : il n’y aura pas de dernier mot

_ et « la bêtise, c’est de conclure« 

Il faudra encore _ en effet ! telle Pénélope… _tout démonter à nouveau,

tout remonter.

Faire de nouveaux essais.

Inlassablement relire, en somme«  _ oui ! relire, c’est toujours re-monter, ré-interpréter et re-jouer à ré-essayer de toujours un peu mieux comprendre !

« Mais qu’est-ce à dire,

sinon que la modestie et l’exigence mêlés _ voilà ! _ dans la forme _ même _ de l’essai

_ et du montage-démontage-remontage… _

font de toute « reprise »

l’acte _ même _ de toujours tout ré-apprendre ?

_ inlassablement : loin de la plus petite fatuité (et bassesse de gloriole _ ou d’intérêt !) que ce soit…

Comme pour élever sa colère _ face à motif d’indignation eu égard aux indignités (= violences) à l’encontre des personnes

de par le monde tel qu’il fonctionne (= le monde comme il va…)… _

à la hauteur d’une connaissance méthodique et patiente«  _ voilà !

Un grand et nécessaire livre,

voilà !,

que ce Remontages du temps subi

de Georges Didi-Huberman !

Titus Curiosus, le 29 décembre 2010

A propos de la poïétique, deux exercices d’application : Jean-Paul Michel et Gaston Bachelard

02juil

Plus que jamais, j’estime fondamentale la poiesis,

au cœur de l’aptitude à créer

humaine.

Et c’est un des fils conducteurs de la trois-centaine d’articles de ce blog-ci,

ouvert le 3 juillet 2008 ;

on l’aura peut-être déjà repéré…

Cf la place de la poiesis en mon article d’ouverture (et programmatique), ce 3 juillet-là, il y a deux ans (c’est un anniversaire !) : le Carnet d’un curieux

Sur ce sujet décisif, donc, de la poiesis humaine _ mais c’est un pléonasme : il n’en est pas d’autre qu’« humaine«  !.. _,

deux rapides remarques-conseils :

d’une part,

écouter le podcast (d’une heure) de la présentation par Jean-Paul Michel, le 15 juin, à la librairie Mollat, de son recueil de poèmes Je ne voudrais rien qui mente dans un livre,

en dialogue _ animé ! vif ! à propos de l’« actualité«  radicalement « intempestive« , toujours : à dimension d’éternité ! et rien moins ! ; c’est là une haute (et solennelle) ambition… _ avec Francis Lippa, dont les questions tournaient autour de la poétique

et de la poïétique

_ cf ici mon article sur la passionnante et si riche conférence de Martin Rueff et Michel Deguy, le 18 mai 2010, à la librairie Mollat : De Troie en flammes à la nouvelle Rome : l’admirable “How to read” les poèmes de Michel Deguy de Martin Rueff _ ou surmonter l’abominable détresse du désamour de la langue

Michel Deguy est le rédacteur en chef de la revue Po&sie ;

et Martin Rueff l’un des deux rédacteurs en chef adjoints (l’autre étant le tout aussi magnifique Claude Mouchard) de cette merveilleuse revue, qui fait tant pour la diffusion et la réception de la poésie (et pas seulement de langue française !) pour le lectorat francophone… ;

le fin-mot quant à son audace étant peut-être la distinction socratique (à moins qu’elle ne soit le fait de Platon lui-même), dans l’Ion,

entre les deux voies d’accès, tentées et possibles, à la vérité :

la voie longue (dialectique) de l’argumentation-démonstration du logos, qu’emprunte la philosophie ou la science (cf l’escalier difficultueusement escarpé pour réussir à s’extirper hors de la caverne et parvenir à accéder à la pleine lumière, enfin, des Idées, dans la république…) ;

et la voie brève de l’inspiration (= un raccourci hasardeux inspiré !), qu’empruntent, en la vitesse passionnelle supersonique de leur urgence, chacun, et le mystique, et l’amoureux, et le poète, via le court-circuit radical (= une fulguration, lui : un coup-de-foudre !) de la poiesis

Socrate n’allant pas, lui, sans redouter ici que

« les poètes (ne) mentent trop« 

et qu’« ils (ne) troublent toutes leurs eaux pour qu’elles en paraissent profondes«  : la formule est, cette fois, de Nietzsche, au très finement parlant chapitre « Des poètes« , au livre II d’Ainsi parlait Zarathoustra ;

Nietzsche faisant préciser encore, tout au final de ce même chapitre « Des poètes« , à son Zarathoustra (lequel dit de lui-même, en ce poème en prose d’Ainsi parlait Zarathoustra, et prévient : « Mais Zarathoustra aussi est un poète« …) :

« L’esprit du poète veut des spectateurs _ voilà ! _ : peu lui importe que ce soient même des buffles !«  _ ouh ! là !

Et il poursuit pour achever, ce sont les derniers mots de ce chapitre : « Mais je me suis fatigué de cet esprit-là : et ce que je vois venir _ Zarathoustra est voyant ! _ c’est qu’il se fatiguera de lui-même.

Déjà j’ai vu les poètes transformés _ en une métamorphose advenant par cet inouï mouvement de sursaut, sublime, que Nietzsche baptise du nom de « surhumain«  _ et le regard dirigé _ cette fois, magnifiquement : telle est la grandeur ; et le sas indispensable ! _ contre eux-mêmes.

J’ai vu venir des pénitents de l’esprit _ voilà : « rien qui mente« , enfin ! _ : ils sont nés d’eux » _ ce serait là l’étape ultime ; le surplomb dernier de la lucidité poïétique

Un seul (petit) regret quant à cette performance du 15 juin – 18 heures, au 91 rue Porte-Dijeaux :

que la durée et l’élan (assez emporté… ; fougueux…) de l’entretien _ flamboyant ! _

n’aient pas laissé l’occasion d’écouter, aussi, le poète lire, de sa voix,

et à son rythme,

au moins un des poèmes de son recueil…

Car pouvoir écouter le poète se lire, de sa voix,

est sans prix !

et,

d’autre part _ ce sera ma seconde « remarque-conseil«  ici… _,

lire l’exploration de la poïesis selon Bachelard par la musicologue Marie-Pierre Lassus, en son récent ouvrage, paru aux Presses universitaires du Septentrion (dans la collection esthétique et sciences des arts que dirige Anne Boissière),

Gaston Bachelard musicien _ Une Philosophie des silences et des timbres

J’en retiendrai ici, déjà, ces deux citations de Gaston Bachelard lui-même,

données en exergue du livre, page 13 :

_ « Écrire, c’est entendre« , extraite du Droit de Rêver (à la page 184 de l’édition aux PUF, en 1970, est-il indiqué en note)

_ « Le poète doit créer son lecteur« , extraite de Lautréamont (à la page 79)…

Bachelard

_ qui, « ni poète, ni linguiste ni philosophe ni même « scientifique »… », « ne se reconnaissait qu’une seule compétence : la lecture«  !.. je prends soin de vite le noter !!! _

a dit aussi de lui-même, en son La Terre et les rêveries de la volonté _ essai sur l’imagination des forces (à la page 6), indique Marie-Pierre Lassus à la page 17 de son essai :

« Nous ne sommes qu’un lecteur, qu’un liseur« …

Car lire « ne consistait pas seulement à déchiffrer un code utile à la compréhension du sens des mots. Lire était pour lui une activité nécessitant un effort et un apprentissage.

Ainsi chaque mot constituait à lui seul un petit univers _ leibnizien ; et en expansion continue : pour qui sait assez le percevoir, du moins, c’est-à-dire le ressentir, par l’attention active qu’il lui prête ! me permettrai-je d’ajouter à mon tour… _, un monde en soi, de nature sonore et gestuelle » _ voilà : ce qui ouvre et à la musique et à la danse, ces arts du rythme !

Marie-Pierre Lassus cite alors  _ et le reprend encore à la page 159 _ ce mot décisif (!) de Bachelard (à la page 75 de L’Air et les songes _ essai sur l’imagination du mouvement) :

« Tous les mots cachent un verbe.

La phrase est une action,

mieux, une allure…

L’imagination est très précisément le musée _ mis à disposition, offert, exposant ses œuvres choisies (et « aimables« , sinon assez aimées) à la visite tant soit peu attentive de notre « curiosité«  de « visiteurs«  à tous ; et pas seulement de manière privée, comme le firent les galeries princières, d’abord… _ des allures _ cf, ici l’admirable Le Sens de la visite de l’admirable Michel Deguy…

Revivons donc les allures que nous suggèrent les poètes« …

Tout cela est criant de

justesse !

De même que Marie-Pierre Lassus accompagne (en une note de bas de page) le terme bachelardien d' »apprentissage » (du lire)

de cette remarquable citation de Goethe, extraite de ses Entretiens avec Eckermann, à la date du 25 janvier 1830 :

« Les gens ne savent pas ce que cela coûte de temps et d’effort d’apprendre à lire.

Il m’a fallu quatre-vingts ans pour cela ;

et je ne suis même pas capable de dire si j’ai réussi« …

Oui ! oui ! oui ! oui ! Il faut toujours le proclamer…
Contre la bêtise : qui est la suffisance
_ de la fatuité satisfaite (= pleine à rabord) d’elle-même :

cf là-dessus l’admirable Bréviaire de la bêtise d’Alain Roger,

qu’a cité, le 15 juin lors de leur entretien rue Porte-Dijeaux, Francis Lippa après que Jean-Paul Michel a fait part de la lecture enthousiaste de Je ne voudrais rien qui mente dans un livre dont lui a témoigné par courrier ce philosophe, Alain Roger, riche de tant de sagacité !

Un livre fort utile à chacun

(cf Montaigne : « Personne n’est exempt de dire essais des fadaises« , en ouverture du livre III de ses indispensables Essais ! poursuivant : « le malheur est de les dire curieusement« , c’est-à-dire avec lourdeur (de soin) et fatuité (de componction) en l’expression (du mouvement de recherche, ou « essai« …) ! d’où l’importance cruciale du ton : celui, vif et alerte, de l’humour !)

que ce « bréviaire« -ci ! (d’Alain Roger), je me permets de le marquer au passage… Cf aussi Flaubert : « la bêtise, c’est de conclure« 

Et Marie-Pierre Lassus de citer alors _ je reprends ici mon fil, après cette incise sur la bêtise… _ cette « confidence personnelle » (improvisée, au micro) de Gaston Bachelard,

lors d’une émission radiophonique, « La Poésie et les éléments« , fin 1952 :

« Jadis, j’ai beaucoup lu,

mais j’ai fort mal lu. J’ai lu pour connaître,  j’ai lu pour accumuler _ quantitativement : la vraie lecture étant qualitative, elle ; et ne se « résume«  pas (à la va-vite !) à rien que du contenu ! « capitalisé«  ! _ des idées et des faits _ ce que font la plupart ! journalistiquement, en quelque sorte : en faisant l’impasse sur le style !..

Et puis un jour, j’ai reconnu _ voilà la prise de conscience ! _ que les images littéraires

_ soit la métaphoricité, via l’usage de la langue : de la part, et de l’initiative, du locuteur ; cf ici les analyses décisives de Chomsky (par exemple in Le Langage et la pensée) ; et selon un style (celui de « l’homme même« , cela se perçoit pour peu qu’on _ lecteur, auditeur, spectateur actifs… _ y prête si peu que ce soit, avec un brin de « délicatesse« , « attention«  ; cela se forme peu à peu… ; à moins qu’il ne s’agisse là (encore !), en ces « images littéraires« , rien que de « clichés«  empruntés, courant les rues : passe-partout, eux…) ; fin de l’incise sur la métaphoricité !

Et puis un jour, j’ai reconnu que les images littéraires 

avaient leur vie propre _ voilà ! et c’est à elle, à cette « vie propre«  des « images«  (littéraires, donc), qu’il nous revient d’apprendre à nous (ondulatoirement et vibratoirement !) « brancher«  _ ;

que les images s’assemblaient _ c’est trop peu dire de leur jeu si vivant ! qui n’est pas un simple mécano ; ni un simple kaléïdoscope… _ dans une vie autonome _ voilà ! « vie » ;

et « autonome«  vis-à-vis, en grande partie, du moins, du locuteur lui-même, et d’une bonne part de sa conscience, le plus souvent ; s’il ne s’en avise pas assez ; mais jamais, non plus, « complètement«  : tout cela « se découvrant« , toujours « partiellement« , et toujours peu à peu, par à-coups, par saccades, par « intuitions de l’instant« , selon l’expression bachelardienne (cf L’Intuition de l’instant _ Étude sur la Siloë de Gaston Roupnel : cet ouvrage de Gaston Bachelard est paru aux Éditions Stock en 1932…), plutôt que par méthode hyper-organisée : à l’occasion (ou kairos), toujours, donc ; improgrammable algorytmiquement, par conséquent !..

Et dès cette époque, j’ai compris que les grands livres méritaient une double lecture.

Qu’il fallait les lire tour à tour _ ou plutôt d’un double regard ! en relief !!! _

avec un esprit clair

et une imagination sensible _ non strictement utilitaire, mais enfin décentrée de soi…

Seule une double lecture _ voilà ! _ nous donne la complétude _ infiniment en chantier… : cf l’intuition justissime de Goethe en ses quatre-vingts ans… _ des valeurs esthétiques« …

Soit procéder à ce que Marie-Pierre Lassus _ elle est musicologue ! _ nomme très justement, page 19, une « lecture harmonique » ;

qui « est indissociable d’une écriture musicale _ en amont : de la part de l’auteur, ici compositeur de son chant : il l’essaie ; il l’invente… _ ayant, pour cette raison, un effet créateur _ en aval _ sur le lecteur, qui se sent _ contagieusement : le poète étant moins un « inspiré » qu’un « inspirant« , a pu dire, ou quelque chose d’approchant, un Paul Eluard ! un mobilisant « é-mouvant«  ; « affectif« , dit ailleurs Marie-Pierre Lassus… _ harmonisé _ sic ! mais oui !!! _ par les sons et les rythmes perçus.

Les mots _ et le rythme des phrases, en leur phrasé ! modulant, vibratoire : avec ce que Marie-Pierre Lassus, après Gaston Bachelard, nomme « des silences et des timbres«  : composantes essentielles, ô combien !, de la musicalité ! _ suscitent en lui des mouvements corporels _ c’est décisif !!! _

le conduisant toujours à tendre l’oreille,

de plus en plus finement _ telle l’Ariane du Dionysos de Nietzsche _,

pour écouter _ aussi _ les échos de ses propres voix intérieures«  _ se mettant alors à résonner ensemble en harmoniques ;

encore faut-il les laisser se mettre peu à peu à parler, se déployer, prendre, avec de l’élan, leur allant (chanté) : leur « allure«  (dansée), dit Bachelard…


Avec pour résultat, page 23,

que l’« on se sent plus vif, plus actif ;

et on a la même impression _ combien juste ! _ d’entrer _ voilà ! _ dans un monde _ tout vibrant de résonances multiples (ondulatoires) : un « monde«  polyphonique ; par (et dans) lequel il nous faut, à notre tour, nous laisser porter et emporter… _ de mouvements et de forces« … _ dansants : et c’est bien là le principal…

A la chinoise :

et Marie-Pierre Lassus développera cette intuition, pages 25-26 :

Gaston Bachelard avait pu lire Marcel Granet…

_ et nous nous pouvons lire l’ami François Jullien…

Le livre de Marie-Pierre Lassus renvoie abondamment, et à très juste titre, à Nietzsche, à Bergson, à Wittgenstein, aussi.

Et cette fois encore, je renverrai mon lecteur

à ces livres-maîtres _ splendides ! _

de deux amis :

en l’occurrence, de Baldine Saint-Girons, L’Acte esthétique ;

et, de Bernard Sève, L’Altération musicale _ ou ce que la musique apprend au philosophe ;

m’étonnant un peu au passage que l’essayiste (musicologue) Marie-Pierre Lassus semble, un peu étrangement, les ignorer :

elle ne cite ni l’un ni l’autre en sa bibliographie, aux pages 259 à 268.

Il est vrai que, page 24, elle attribue malencontreusement le qualificatif de « nihiliste« 

à « la pensée de ce philosophe » : Nietzsche ! Non ! C’est tout le contraire ! C’est de cela qu’il faut s’extirper !!!

Dommage…


Et la conclusion du livre (« Retentissement« , aux pages 253 à 257) ne me semble pas tenir tout à fait, au bilan de l’enquête, les promesses des belles et justes intuitions de départ (« Coup d’archet« , aux pages 13 à 28

_ l’expression (devenue bachelardienne aussi : in Droit de Rêver, page 155) « Coup d’archet«  est empruntée à Rimbaud ;

et citée un peu plus longuement, toujours en exergue à un nouveau chapitre, page 107 de ce Gaston Bachelard musicien _ Une Philosophie des silences et des timbres de Marie-Pierre Lassus, qui s’y attarde à son tour… : « J’assiste à l’éclosion de ma pensée ; je la regarde, je l’écoute, je lance un coup d’archet«  ;

l’expression est prélevée à ce qui succède immédiatement à la presque trop fameuse expression, in la lettre à Paul Demeny du 15 mai 1871 (dite « lettre du voyant« ) « Je est un autre«  ; et vient pour qualifier l’intuition de l’évidence poétique même du poète, assistant presque malgré lui, même si pas tout à fait !, à son éclosion (sonore, musicale, « symphonique«  ici !) :

« Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute _ de la faute du Je… Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet _ vertical _ : la symphonie fait son remuement _ voilà ! _ dans les profondeurs _ harmoniques _, ou vient d’un bond _ fulgurant, lui : mélodique… _ sur la scène«  _ de ce qui vient là se prononcer on ne peut plus physiquement, en éclatante matière verbale (« le cuivre s’éveillant clairon«  !), et ainsi s’exposer (« scéniquement« …), en son surgissement… De fait, l’intuition de Rimbaud est magnifique de vérité !

Je note aussi, en exergue au chapitre II « Qu’est-ce que la musique ?« , page 47, cette expression magnifique encore de Bachelard, à la page 152 de L’Air et les songes _ essai sur l’imagination du mouvement :

« … ce qui commande tout,

c’est la dialectique de ce qui coule et de ce qui jaillit » _ voilà !..

La conclusion de l’essai aurait gagné à être « creusée » davantage… 

Titus Curiosus, ce 2 juillet 2010

Post-scriptum, ce 5 juillet :

Alors que je reprends _ à des fins de creusement... _ ma première lecture _ j’en suis très exactement à la page 147 quand voici que survient le courriel… _ du Gaston Bachelard musicien _ Une Philosophie des silences et des timbres de Marie-Pierre Lassus,

avec beaucoup de plaisir

dans la précision de ses « analyse-lectures » du musical dans l' »écriture-pensée » _ qualifiée par elle de rien moins que « sa poésie » !.. _ de Gaston Bachelard

à propos des « énergie-pouvoirs » du poétique (dans les divers arts),

voici que

Jean-Paul Michel a bien voulu agréer à ma sollicitation

de choisir un de ses « poèmes méditerranéens » (« grecs, italiens, ou corses« , lui avais-je proposé…),

afin de pallier (en partie !) le défaut de l’entretien du 15 juin : ne pas avoir donné à entendre sa voix incarner un des poèmes de Je ne voudrais rien qui mente dans un livre

Son choix, maintenant, s’est porté sur :

POÈME DÉDIÉ À LA VILLE DE SIENNE (1982)

 

[…]

….

 

«  Je vois les Garçons d’Italie dans leur élégance naïve… »

 

 

Je vois les Garçons d’Italie dans leur élégance naïve

sur le Campo de Sienne glaner

du regard des regards — féminins  — étrangers —

& je ferme les yeux sous la roue

du soleil sans progrès

 

Oiseaux girant noirs-corneilles

cent mètres au-dessus de Louves d’art haut-hissées

— loin derrière eux le pigeon domestique

ou la colombe traditionnelle

 

La Tortue l’Oie le Dauphin l’Aigle

— vers de Dante gravés deux par deux — rêvant

de ta discipline O sensuelle A

mante de Christ bénie de Sodoma Sainte

Catherine de Sienne Patronne d’Italie &

Docteur de l’Église

 

Jouissant pas rasé dans la douceur étrusque

de la qualité de l’air du matin

— pendant qu’à l’Hôtel Le Tre Donzelle

Laure tète la Louve

qui est mon amour

noir et blanc —

ce dix-sept avril mil neuf cent quatre-vingt

deux

une voix dans ma voix prononce

& ma main trace :

« La terre ombrageuse des Princes

maintenant nous est dévolue. »

 

[…]


Merci !


Et il se trouve,

en plus,

que j’aime tout particulièrement la ville du bisannuel Palio,

la conque _ sublimement pentue, vers la fontaine Gaia… _ de son Campo (sa Piazza Communale : « le plus beau salon du monde« , s’en extasie Damien Wigny, en son merveilleux Sienne et le sud de la Toscane, aux Éditions Duculot, en 1992 : une bible !),

et jusqu’aux Crete lunaires _ « un des plus beaux paysages du monde« , dit encore Damien Wigny, à la page 197 de cette bible qu’est son « guide » : si spécial, en ses 1007 pages… _

qui sertissent la ville ceinte encore de ses remparts,

encore à-peu-près préservée, elle, des banlieues en expansion tentaculaire qui étouffent sa rivale triomphante, Florence ;

tout comme la grâce incomparable _ cf l’élégance rêveuse d’un Simone Martini… _ de la délicatesse si hautement civilisée des artistes siennois…

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