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L’héritage littéraire de Bioy, par Eduardo Berti et Edgardo Scott, une superbe conclusion-ouverture de la brillante semaine Bioy à Bordeaux

12oct

L’entretien _ l’héritage littéraire de Bioy _ d’hier vendredi 11 octobre, à 17 h 30,

à l’Auditorium de la Bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck,

a merveilleusement tenu toutes ses promesses.

Les deux magnifiques écrivains argentins que sont

Eduardo Berti (né en 1964, à Buenos Aires)

_ dont est sortie la veille, au Castor Astral, L’Ivresse sans fin des portes tournantes _

et Edgardo Scott (né en 1978, à Lanus)

_ dont est sorti au mois de mars dernier, aux Ediciones Godot, à Buenos Aires, un passionnant Caminantes _,

tous deux promis au plus brillant avenir,

nous ont offert un richissime _ lucidissime _ entretien

sur la _ présente _ postérité littéraire et artistique

_ et complètement incherchée par Bioy lui-même, est-il nécessaire de le préciser ?

Seule l’éternité du présent (de la vie, de l’écriture, voire de la lecture…) le passionnait ! _

d’Adolfo Bioy Casares (Buenos Aires, 15 septembre 1914 – Buenos Aires, 8 mai 1999)

en Argentine

et dans tout le monde hispanophone

_ en France, l’œuvre de Bioy, demeurée un peu trop à l’ombre de l’œuvre de Borges,

est encore mal diffusée ;

y compris son chef d’oeuvre

(et c’est aussi l’opinion d’Edgardo Scott et d’Eduardo Berti !),

la partie de son Journal (intitulée Borges) consacrée à ses entretiens quasi quotidiens tout au long de leurs vies avec Borges, non traduite ! pas même l’édition déjà réduite, dite minor

_

en notre XXIéme siècle,

ces vingt ans qui ont suivi son décès.


De même que l’entretien de la veille

_ en ce même superbe Auditorium de la Bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck _,

avec René de Ceccatty,

cet entretien-ci a été enregistré,

et sera donc consultable

par tous les chercheurs, les curieux et les amoureux

de l’œuvre multiple, diverse, toujours renouvelée

_ fondamentalement libre en ses propres exigences (de perfection de l’aventure toujours ouverte de sa vive écriture) _

de Bioy _ invétéré humble charmeur…



Ce samedi 12 octobre 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Un travail bioyesque de René de Ceccatty pour le Cinelandia d’Alfredo Arias _ et un entretien proprement extraordinaire

11oct

Hier jeudi 10 octobre,

à 18 heures à l’Auditorium de la Bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck,

et dans le cadre de l’hommage à Adolfo Bioy (1914 – 1999)

_ pour le vingtième anniversaire de son décès à Buenos Aires en 1999 _

organisé par l’Association Les Amis de Bioy Casares,

une merveilleuse contribution de René de Ceccatty,

à partir de la métamorphose qu’il fit, en 2002, en son Fiction douce

_ le quatrième volume du récit de ses amours compliquées avec Hervé : 

Aimer (Gallimard, paru le 27 août 1996), Consolation provisoire (Gallimard, paru le 5 mars 1998), L’Èloignement (Gallimard, paru le 12 janvier 2000), Fiction douce (Le Seuil, paru le 22 février 2002) et Une Fin (Le Seuil, paru le 27 août 2004) ;

et l’ensemble de ces 5 récits (d’entre 1996 et 2004) mérite assurément une édition qui les réunisse ! _

de la personne d’Adolfo Bioy

en personnage de son récit.

Tout dernièrement, René de Ceccatty s’est souvenu

qu’un autre rapport, cette fois à l’œuvre de Bioy, avait marqué son propre travail d’écriture,

et en collaboration avec Alfredo Arias :

pour Cinelandia, un spectacle musical créé en 2012 et redonné en 2014, 2016…

Et il m’a adressé ce texte

pour m’aider aussi _ et encore _ à la préparation de notre entretien de 18 heures hier jeudi 10 octobre.

Voici donc ce que René de Ceccatty et Alfredo Arias ont tiré,

pour leur Cinelandia,

du film de Leopoldo Torres Rios et son fils Leopoldo Torres Nilsson El Crimen de Oribe,

et, encore en amont _ et à la source _,

de la nouvelle de Bioy El Perjurio de la Nieve

(un conte paru notamment dans La Trame céleste) :

El Crimen de Oribe

Alfredo : Loin de toute ironie se situe le monde poétique et fantastique d’El Perjurio de la Nieve, Le parjure de la neige, est une nouvelle de l’auteur Argentin Adolfo Bioy Casares. Elle raconte l’histoire d’un père qui réussit à ensorceler le temps pour empêcher la mort de sa fille. Ce récit a été porté à l’écran en 1950 par Leopoldo Torres Rios et par son fils, Leopoldo Torres Nilsson sous le titre : El crímen de Oribe, Le crime d’Oribe.  C’était une époque où les écrivains argentins souffraient d’une curiosité maladive : ils fourraient leur nez partout. Borges et Bioy Casares adoraient se promener dans cette ville de Buenos Aires qui, avec ses rues et ses personnages, se présentait comme une sorte de grande bibliothèque. 

Carlos Thompson entre en scène, vêtu d’un costume sombre, ayant l’allure d’un dandy désabusé.

Carlos: Ou de fête foraine avec ses crimes et ses jeux de miroirs où il m’est arrivé de perdre mon âme….

CARLOS CHANTE. ALMA MÍA.

Le son d’un piano évocateur reproduit cette lancinante mélodie qui fut interprétée magistralement par l’inoubliable chanteur cubain Bola de Nieve. Carlos entraîné par la mélancolie de la chanson  dessine avec ses pas le chemin d’un inextricable labyrinthe.

Alma mía, sola, siempre sola,

sin que nadie comprenda, 

tu sufrimiento, tu horrible padecer.

Fingiendo una existencia

siempre llena de dicha y de placer,

de dicha y de placer.

Si yo encontrara un alma

como la mía,

cuántas cosas secretas

le contaría.

Un alma que al mirarme,

sin decir nada,

me lo dijese todo

con su mirada.

Alfredo : Vous, Carlos Thompson, né Juan Carlos Mundin Schafter, comédien argentin, né en Suisse alémanique… Impeccable!

Carlos : Gracias. J’ai fait mes débuts d’acteur dans ce film somnambulique…

Alfredo: Vous êtes face à moi pour parler d’un film qui m’a beaucoup marqué. Et qui prolonge jusqu’à aujourd’hui sa fascination. Assez pour que je ne vous oublie pas.

Carlos: Oui, j’étais une star du cinéma international. Star involontaire, on peut dire. Et sans doute que Le Crime d’Oribe, ce conte énigmatique, a révélé ma vraie nature. Ecrivain.

Alfredo : Le Crime d’Oribe. Curieux titre, à  double sens : d’un côté, on croit qu’on a tué Oribe et de l’autre qu’Oribe a tué quelqu’un !

Carlos: Comme mon personnage dans le film, instigateur d’un crime et victime d’un meurtre. (Ironique) Un homme plutôt très malheureux, n’est-ce pas?

CARLOS CHANTE: NO PUEDO SER FELIZ. 

Pendant que Carlos murmure les paroles de cette chanson désespérée, on voit entrer, comme un fantôme, Lucía. Elle se cache derrière ses lunettes noires et elle est enveloppée  d’une tunique de recluse sophistiquée.  

Lucía entre.

No puedo ser feliz,

no te puedo olvidar,

siento que te perdí

y eso me hace pensar.

     

He renunciado a ti

ardiente de pasión,

no se puede tener

conciencia y corazón.

Hoy que ya nos separan

la ley y la razón,

si las almas hablaran

en su conversación

las nuestras se dirían

cosas de enamorados,

no puedo ser feliz,

no te puedo olvidar.

Lucía : Je m’appelle Lucía. Je suis la victime  d’Oribe… et vous (à Carlos),  vous êtes Oribe…

Carlos (qui devient désormais Oribe): Oui j’incarne Oribe et à la fin du film, à cause de vous,  Lucía, je suis assassiné !

Lucía : Nous sommes les deux morts d’une même histoire. Ça a l’air de vous faire plaisir…

Carlos-Oribe: Un meurtre donne toujours une touche de perfection à une histoire. C’est propre, c’est net, c’est définitif.

Lucía: C’est la fatalité.

Carlos-Oribe: Dans le film, tout commence par une énigme. J’étais fasciné par une histoire. On m’avait parlé de votre estancia… l’estancia des Vermehren, à General Paz, au sud de Buenos Aires. J’étais un poète avide de mystère, alors j’ai fait le voyage pour savoir si je pouvais…

Lucía : Aucun étranger n’avait accès à notre propriété. N’est ce pas, Adelaida ?

Adelaida, la sœur aînée, entre. Elle aussi a l’apparence immatérielle d’un esprit, sorti d’un magazine de mode des années 50.

Adelaida: Nous formions une famille modèle d’émigrés danois. Les Vermehren.

Lucía: Nous étions quatre filles.

Adelaida: Lucía, moi, Adelaida, et deux autres petites sœurs.

Lucía: Ruth et Margarita… Nous vivions seules avec notre père… 

Adelaida : Maman est morte pendant notre voyage entre Copenhague et Buenos Aires.

Lucía: Notre père avait fait fortune, mais au bout de quelques années…

Adelaida : … il y a de ça maintenant…

Lucía :… non, tu sais bien, pas de date !

Adelaida :… Oui, pas de date … Les heures ne tournent plus.

Lucía :…. Nous sommes dans un jour qui se répète…

Adelaida :… sans aucun changement….

Lucía :… réfugiés derrière la grille cadenassée, derrière les volets clos, les rideaux tirés… 

Adelaida: …  et tout ça parce que tu es tombée gravement malade…

Lucía (souriant) : … le diagnostic du médecin a été lapidaire…

Adelaida : Tu n’avais plus que quelques mois à vivre, ma pauvre petite chérie.

Lucía : C’est alors que notre père a décidé de nous couper du monde, d’arrêter le temps,.

Adelaida: Et que plus personne n’aurait le droit d’y entrer… 

Lucía: Les voisins étaient intrigués: « Comment font-ils pour se nourrir? »

Adelaida: Les commis qui apportaient les aliments s’arrêtaient au portail…

Lucía: À l’intérieur, la vie était rythmée par nos soupirs,  par nos propres pas.

DUO DE LUCÍA ET ADELAIDA: EL MUNDO QUE YO NO VIVA. 

Les sœurs Vermehren chantent de leurs voix ensorcelantes une nostalgique ballade tandis que leurs corps reproduisent des gestes quotidiens, à la façon d’automates.

El mundo que yo no viva,

lo pensé como cosa extraña,

con marca de maravilla,

¡ay!, de mi vida.

Allí sonará la lluvia,

junto al fuego en las noches frías,

vendrá agosto en el río Arga

y tú, la gentil sonrisa.

Brillará en el papel que siembro,

la negra flor de la tinta,

¡ay!, de mi vida.

Carlos-Oribe : Un jour, un journaliste en route pour la Patagonie descend dans l’Hôtel America où je logeais. Je lui ai parlé de cette énigme de votre estancia interdite… de cette étrange famille danoise perdue à General Paz… Où le temps semblait s’être endormi.

Lucía : Et il y avait au milieu de la pièce, tu te souviens…

Adelaida: Un arbre de Noël. …

Lucía : Car Noël était éternel.

Adelaida: Chaque soir,  nous fêtions Noël….. comme en 1930.

Lucía  (protestant) : Ah, ces dates, ces dates !

Adelaida: Le même soir de Noël comme il y a vingt ans.

Lucía (inquiète): Nous sommes en 1950 ?

Adelaida : Oui, nous sommes en 1950.

Carlos-Oribe: J’ai voulu en avoir le cœur net. Comprendre pourquoi vous viviez comme autrefois dans un passé répété minutieusement. Oui, par un soir de neige, nous nous sommes approchés, le journaliste et moi, de l’estancia où nous avions tant envie de rentrer. Et finalement on a pu pénétrer le mystère….  De retour à l’hôtel, nous avions tellement bu … Or, le matin venu, nous avons appris que…

Lucía:… Je meurs…

Adelaida :… Mais pourquoi, Lucía ? Pourquoi maintenant ?

Lucía :… ma maladie…

Adelaida :… je te croyais guérie.

Lucía :… non, non, le sortilège a été rompu… Les heures ont repris leur rythme.

Adelaida :…. Mais qui a remonté la pendule?

Lucía :… Nous ne sommes plus seuls, Adelaida ! Nous ne sommes plus hors du temps ! 

Adelaida: Pour que tu restes en vie, il fallait que personne ne brise le cercle du temps suspendu.

Lucía: J’ai aperçu un visage étranger, j’ai croisé un regard. L’intrus m’avait découverte en train de chanter.

 Adelaida: Quelqu’un nous a surprises ! Nous a arrachées à notre rêve. Et t’a ôté la vie, mon pauvre ange!

 (Lucía  meurt dans les bras d’Adelaida)

CARLOS ORIBE. AY AMOR!

La poésie de la chanson interprétée par Carlos-Oribe accompagne la mort de Lucía qui glisse entre les bras de sa sœur comme la pluie entre les doigts de la main.

Ay amor, si me dejas la vida

Déjame también el alma sentir,

Si sólo queda en mí dolor y vida,

Ay amor, no me dejes vivir.

Carlos-Oribe : En réalité, moi, je suis resté à la grille de l’estancia. Mais comme le journaliste, au retour de son expédition, m’avait tout raconté en détails, il ne m’a pas été difficile de repérer l’endroit précis où se trouvait votre alcove. 

Lucía : Et ça vous a coûté cher!

Carlos-Oribe: Deux mois plus tard, on retrouvait mon cadavre dans une rue d’Antofagasta.

Lucía: Mon père vous a poursuivi jusqu’au Chili et tué d’une balle.

 Carlos-Oribe : Selon votre père, j’avais été le témoin qui avait suspendu la répétition incessante de ce Noël 1930!

Lucía: Et mon père a vengé sa fille, croyant qu’Oribe était le responsable de ma mort.

Oribe: Mais il s’est trompé de victime.

Lucía: Oui, je le sais, c’était l’autre, l’intrus, votre complice! Et non pas vous ! C’était lui qui s’était faufilé dans notre intimité. 

Adelaida (apparaissant) : Viens petite sœur, viens te reposer (Lucía sort). La maison est bien mélancolique depuis ton départ, les herbes folles ont presque enseveli notre demeure jadis enchantée. Les minutes avancent inexorablement. Et nous vieillissons derrière une dentelle de feuilles mortes.

ORIBE CHANTE: NO PUEDO SER FELIZ . 

Cette fois Carlos-Oribe, transporté par cette chanson, suit la fantomatique Lucía qui l’entraîne en parcourant les sinuosités d’un sentier sans issue.

Hoy que ya nos separan

la ley y la razón,

si las almas hablaran,

en su conversación

las nuestras se dirían

cosas de enamorados,

no puedo ser feliz,

no te puedo olvidar.

Alfredo: Bioy Casares disait qu’Oribe était un poète immoral, parce qu’il avait incité le journaliste à briser cette nuit de Noël  et à sacrifier ainsi la vie de Lucía. Et tout ça, pour écrire un poème romantique sur sa mort !… Un poème sur la mort, ça vaut une vie ? 

Carlos: Oui, on peut mourir pour un poème sur la mort.

Alfredo : Prendre la place d’un autre, rien de plus dangereux... On ne sort jamais vivant de la galerie des miroirs!

Carlos: Qui a dit ça?

Alfredo: Orson Welles… je crois. Fin.

 

Le commentaire que fit hier René de cet épisode bioyesque

de sa collaboration avec Alfredo Arias

a été proprement merveilleux

à propos des fantômes, du temps et de l’éternité, de l’amour, de la mort, et des chagrins,

ainsi que du comique _ d’ironie, toujours très discrète, mais bien réelle et perceptible _,

dans l’œuvre d’Adolfo Bioy Casares ;

et tout cela en une suprême élégance et le plus parfait respect du lecteur

_ avec une profonde et vraie humilité.

Tout cela manifeste excellemment les diverses connexions qui existent

entre René de Ceccaty

_ tourné d’abord vers l’Italie et le Japon (et aussi la Tunisie) de son histoire personnelle _

et,

parmi divers Argentins qui l’ont marqué,

notre Adolfo Bioy

_ notre cousin un peu célèbre au sein du panthéon littéraire mondial.


Je tiens aussi à souligner ici le chapitre intitulé Complicité,

aux pages 377 à 383 du très remarquable Mes Argentins de Paris

(paru aux Éditions Séguier le 20 mars 2014),

qui narre le détail _ passionnant ! _ de cette inspiration bioyesque

d’Alfredo Arias et René de Ceccatty.


Détail que René a admirablement développé hier soir

dans une intervention _ oserai-je dire sublime ? _ qui a touché au cœur

l’assistance entière de l’Auditorium de la Bibliothèque de Bordeaux.


Ce vendredi 11 octobre 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Admirables variations sur la grisaille (de grès) du pays de Brive : la transfiguration du « Lundi » de Pierre Bergounioux

01avr

En 42 pages à peine,

Lundi de Pierre Bergounioux _ qui paraît aux Éditions Galilée _

résume, une nouvelle fois,

et admirablement,

en une magnifique concision,

la métamorphose _ ou métempsycose, le mot est prononcé _ de son esprit,

au sortir de toutes ces longues années passées

au milieu de _ dans _ la grisaille _ poissante _ du pays de grès de Brive,

grisaille tout particulièrement sensible

_ et c’est sur les nuances extra-fines de cette sensibilité exacerbée

que fait merveille l’écriture prodigieuse,

absolument vierge du moindre pathos,

de Pierre Bergounioux _

le lundi.

 

Le lundi, le jour de fermeture des commerces à Brive,

quand le garçon se rendait à _ ou revenait de _, comme chaque jour de classe,

son lycée :

quatre fois une demi-heure pour parcourir les deux kilomètres

entre chez lui et le lycée…

Mais c’est précisément la différence

du lundi

avec les autres jours de classe,

qui rendait sensible,

en en accentuant,

par contraste avec le ressenti des autres jours,

la qualité _ ici décortiquée, comme à la plume plongée dans l’encrier, sur la page _ des sensations éprouvées.

Et c’est la variation

qui précipite

_ poétiquement comme chimiquement (quant à l’alchimie complexe du système nerveux) d’abord _

cette métamorphose

à peine ressentie pourtant _ c’est infra-infinitésimal _

de ce qui est _ passivement d’abord _ physiquement éprouvé. 

Et c’est par contraste

forcément toujours un peu brutal

que s’effectue _ sobrement, humblement, extrêmement discrètement _ la prise de conscience…

Au moment de quitter _ se séparer de _ cette grisaille

_ noyante et asphyxiante, en la transparence de son imprégnation de tout _

du pays,

en venant, après le bac, à Bordeaux _ en classe préparatoire au lycée Montaigne.

Même si un avant-goût d’un envers

de cette grisaille _ épuisante _ du pays de grès de Brive,

était déjà un peu ressenti,

par infra-contraste, déjà,

les dimanches de pêche sur la rivière Dordogne,

au plus riant pays

_ soixante kilomètres plus au Sud que le bassin de Brive _

des environs de Beaulieu _ le nom de Beaulieu n’étant, lui, pas prononcé.

il en révèlerait probablement trop !

Beaulieu-sur-Dordogne : un des plus coins du monde, en effet.

L’écriture de Pierre Bergounioux

est absolument admirable ;

en dépit de _ ou plutôt par

l’extraordinaire contraste, dénué du moindre pathos,

avec _

l’épuisante _ colossale, monstrueuse _ tristesse de ce qui a été vécu,

et est ici et maintenant narré ;

et dont la personne de l’auteur, quant à elle, et hors-texte,

ne s’est probablement toujours pas remise,

tant celle-ci, tristesse, continue de l’accabler…

Mais que transcende _ et comment ! _ la sublime (de sobriété)

écriture

de Pierre Bergounioux :

c’est par elle,

patiente et ultra-précise

en son parfaitement humble cisèlement _ ultra-classique _,

que lui

est parvenu

à ne pas se laisser noyer-asphyxier.

Quel décidément magnifique écrivain !

en ces modestes et humblissimes variations

de ce transfiguré Lundi

Une merveille !



Ce lundi 1er avril 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

La lucidité époustouflante d’une merveilleuse musicienne : Shani Diluka

05jan

Ecouter parler si bien de sa vie et de son art de musicienne _ mais pas seulement _ Shani Diluka, est assez époustouflant. Quelle lucidité ! Quelle qualité d’intelligence !

Et c’est cela _ un merveilleux cadeau ! _ que nous offrent ces deux heures de l’émission Les Grands Entretiens _ avec Elsa Boublil _ de ce début d’année 2018, en 4 podcasts :

podcast 1

podcast 2

podcast 3

podcast 4

https://www.francemusique.fr/emissions/les-grands-entretiens/shani-diluka-pianiste-1-4-54678

https://www.francemusique.fr/emissions/les-grands-entretiens/shani-diluka-pianiste-2-4-54699

https://www.francemusique.fr/emissions/les-grands-entretiens/shani-diluka-pianiste-3-4-54719

https://www.francemusique.fr/emissions/les-grands-entretiens/shani-diluka-pianiste-4-4-54739

Débutez en musique, et à ce degré de finesse d’intelligence et de richesse de culture, cette année qui s’ouvre…

Titus Curiosus – Francis Lippa, ce vendredi 5 janvier 2018

La merveilleuse vista en ses heureuses rencontres d’un très grand chirurgien de la main en sa traversée du siècle : le « Entre tes mains » de Raoul Tubiana

28déc

C’est un regard d’une rare acuité et parfaite délicatesse, tout à la fois, que nous livre avec affection, probité et infiniment d’élégance et noblesse, un très grand médecin (de la main) _ et toujours en activité de consultation en son âge avancé (il est né le 20 août 1915) : pour les musiciens, en la complexité de leurs troubles spécifiques d’interprétation… _, Raoul Tubiana, en son très grand livre de mémoires  : Entre tes mains _ un chirurgien traverse le siècle, aux Éditions France-Empire.

Je partirai ici de ce que résume excellemment la quatrième de couverture :

« La vie de Raoul Tubiana, c’est _ d’abord _ l’essor de la chirurgie de la main, à laquelle il a tant contribué. Les désordres du siècle ont transformé une profession en destin, pour le petit garçon né dans les senteurs de la terre algérienne _ à Constantine _, tôt frappé par la disparition d’un frère _ handicapé _ et d’une mère _ victime (sur un long terme) d’un oubli chirurgical _, qui le rendront encore plus apte à comprendre la douleur physique et morale d’autrui.

À l’école des grands patrons

_ le professeur Robert Merle d’Aubigné, au tout premier chef (« Après le débarquement en Provence en août 1944, je suis remonté avec la Ière armée jusqu’à Paris déjà libéré. J’ai alors été convoqué par le colonel Robert Merle d’Aubigné, un célèbre chirurgien orthopédique parisien, qui prit une part active dans la Résistance. Il était chargé de l’intégration des services de santé provenant des Forces Françaises de l’intérieur et de l’extérieur. Grand, mince, très élégant dans son battledress, il m’interrogea sur mes campagnes. Il m’écoutait distraitement en feuilletant ses dossiers, mais lorsque j’ai évoqué mes contacts avec les chirurgiens anglo-saxons _ le major John Marquis Converse, en Tunisie et à Alger (page 97) _ et les progrès de la chirurgie plastique  _ dont « la couverture précoce des plaies par greffes cutanées, ou par de vastes lambeaux de peau » (page 97) _, il devint tout à coup très attentif. Il me questionna longuement sur le service de Converse, puis il m’informa de son intention de créer un Centre de chirurgie réparatrices des armées. 

Trois semaines plus tard, j’étais affecté à ce Centre, à l’Hôpital Léopold-Bellan. A ma grande stupéfaction, j’ai vu arriver quelques jours plus tard, Converse lui-même. Merle d’Aubigné était parvenu à le faire muter de l’armée américaine à Léopold-Bellan, à titre de consultant.

Après deux années d’errance _ de guerre _, je me suis _ ainsi _ retrouvé fixé dans un hôpital militaire parisien avec deux patrons, un orthopédiste et un plasticien, excellents chirurgiens l’un et l’autre. J’ai ainsi pu faire un double apprentissage dans des conditions d’efficacité extraordinaire. (…) J’allais de l’un à l’autre.«  , pages 97-98 ;

« La paix revenue, j’ai tout naturellement suivi Merle d’Aubigné à l’Hôpital Cochin où il avait accédé à la chaire d’Orthopédie. Je suis resté vingt-cinq ans à ses côtés« , page 98) ;

et,

après l’obtention d’une bourse Fulbright _ « afin de poursuivre ma formation en chirurgie de la main aux États-Unis«  _ pour séjour de formation d’un an (« je resterais six mois chez Sterling Bunnel , à San Francisco, et pendant les six autres mois, je visiterais divers centres réputés de chirurgie plastique, de brûlés et de chirurgie de la main« , tel serait le programme du séjour), pages 118-119),

Sterling Bunnel, en sa clinique à San Francisco, en 1952 (« Le plus passionnant, c’était les commentaires donnés à voix basse par Bunnel tout en opérant. Il détaillait les raisons de ses choix techniques, tel type d’anastomose ou de suture, et son souci constant de respecter ou de rétablir une anatomie fonctionnelle. Aucun écrit, aussi détaillé soit-il, ne peut remplacer l’expérience vécue en salle d’opération. Voir et entendre Bunnel opérant fut une perpétuelle leçon _ voilà ! _, qui ne se comparait à rien. Je me suis vite rendu compte  que la chirurgie de la main telle que l’entendait Bunnell, débordait largement les limites anatomiques de cet organe. Elle englobait aussi le poignet, qui, disait-il, forme une unité fonctionnelle avec la main, et aussi les nerfs, vaisseaux, tendons sur tout leur parcours dans le membre supérieur, qui se terminent dans la main et participent à ses fonctions. Il attachait une extrême importance à la conservation et au rétablissement de la sensibilité. « Une main qui ne sent pas est une main aveugle ». Il disait aussi : « La main commence aux pulpes des doigts et se termine au cerveau »… » page 143), en première ligne _,

à  l’école des grands patrons, donc,

se joignit celle de la guerre, où Raoul Tubiana rencontra deux fois le général de Gaulle, en Algérie et en Corse. Quinze ans, nuit et jour, il fut au service des grands brûlés.

À Paris, comme à travers le monde, où consultations et conférences le conduisirent en Amérique et au Mexique notamment, peu sont en mesure de se rappeler qu’au sortir d’une salle d’opération, ce médecin féru d’art et de littérature _ et c’est fondamental pour l’ouverture et qualité de son intelligence même du réel : pas seulement anatomique ou technique _, avait rendez-vous avec des créateurs _ voilà ! _ tels qu’Audiberti, René Char, Alberto et Diego Giacometti, Zao Wou-ki, ou Tamayo. De singuliers patients _ et qui la plupart n’en étaient pas…

Peu furent aussi étroitement liés que lui à Marie Bonaparte _ l’analyste, amie et traductrice de Freud en français _, à Coco Chanel, à Dina Vierny _ la muse de Maillol _, à Louise de Vilmorin et à l’éblouissante découverte _ ce fut très important à mille égards…  _ de Saint Tropez…

_ et cela, jusque dans la maison même de Paul Signac (= le « découvreur«  de Saint-Tropez ! en 1892 : « Depuis que Paul Signac avait mouillé son bateau L’Olympia à Saint-Tropez en 1892, ébloui par la lumière blonde du golfe, il s’y était installé, attirant de nombreux peintres post-impressionnistes, pointillistes ou fauves : Theo Van Rysselberghe, Marquet, Camoin, Matisse », pages 75-76) ; via la rencontre du chef de clinique Charles Cachin, le gendre de Signac, et son épouse Ginette, la fille de Paul Signac : « J’étais souvent invité à La Hune, la grande maison de Signac, située au-dessus de la plage des Graniers, où vivait encore Mme Signac. Les murs tapissés de tableaux du maître et de ses amis _ Luce, Manguin, Camoin, Cross, Matisse _, et dans la chambre de Mme Signac, le lit entouré d’une douzaine de dessins de Seurat, je ne me lassais pas de les admirer. Il m’est arrivé par la suite d’habiter La Hune. Je dormais dans l’atelier de Signac… « , page 31.

Ce célèbre chirurgien a quitté ses gants  _ « à ma retraite des hôpitaux publics, puis au terme de ma carrière chirurgicale« , page 179 _ pour se consacrer _ encore maintenant ! _ aux mains des musiciens

_ « j’ai peu à peu découvert combien les musiciens étaient des patients attachants, très particuliers, émotifs et scrupuleux, à la fois réticents à dévoiler l’étendue de leurs problèmes et viscéralement dépendants de leur art. Je me suis plongé dans le traitement des musiciens avec l’enthousiasme que j’avais éprouvé des décennies plus tôt pour la chirurgie de la main, alors elle aussi une discipline débutante, au développement de laquelle j’ai pu participer », page 179 aussi… Et « J’avais, depuis mon retour des États-Unis, ouvert en 1953 une consultation hebdomadaire de chirurgie de la main à Cochin. Les patients s’y pressaient nombreux, non seulement pour des affections chirurgicales, mais aussi pour quantité d’autres troubles touchant leurs mains. C’est ainsi que ma consultation devint de plus en plus fréquentée par des musiciens. Or, les musiciens sont des malades difficiles, méfiants à l’égard du corps médical. De plus, leur examen prenait beaucoup de temps car leur pathologie était en grande partie ignorée. (…) Les instrumentistes affluaient, peut-être attirés par l’attention que je leur portais, encombrant ma consultation hebdomadaire de la main. Je finis, en 1970, par créer, avec mon rééducateur, Philippe Chamagne, toujours à mes côtés, une nouvelle consultation à Cochin, mensuelle, entièrement consacrée aux musiciens _ celle-ci, et dorénavant. Cette consultation des médecins existe toujours, et se tient maintenant à l’Institut de la Main _ « né en 1972. Je l’ai dirigé jusqu’en 1992« , est-il précisé page 163. Elle a attiré depuis sa création plus de six mille patients, venus de France et de l’étranger. Devant la complexité des problèmes rencontrés, j’ai sollicité l’aide d’autres spécialistes, et la consultation s’est enrichie d’un neurologue, le professeur Pierre Rondot, d’un rhumatologue, le professeur Joël Dehais, excellent instrumentiste _ tant à la viole qu’au hautbois _, d’un chirurgien-pédiatre, le professeur René Malek ; et d’un chirurgien de la main, appelé à me succéder, le professeur Alain Gilbert« , page 180. Et « Les troubles dont les exécutants sont victimes s’avèrent le plus souvent à la fois organiques et émotionnels. Il n’existe pas de « centre de la musique » dans le cerveau. Tout le système nerveux est impliqué par la musique, langage universel des émotions« , page 181. Et, page 182 : « Les musiciens sont avant tout des artistes : c’est-à-dire des êtres particulièrement sensibles et émotifs, pour lesquels la musique constitue l’axe central autour duquel s’articule leur propre existence _ rien moins ! Le musicien professionnel « entre en musique » _ voilà ! _ comme on « entre en religion », les autres activités devenant accessoires« 


N’est-ce pas à ces derniers _ les musiciens, donc _ qu’il emprunte le phrasé _ mais oui ! le plus subtil et précis à la fois qui soit ! davantage même que celui des poètes ! _ de ses souvenirs ? Souvenirs qui sont autant de variations _ passionnantes _ sur le siècle » :

on ne saurait mieux dire que cette quatrième de couverture,

tant la justissime élégance de ce « phrasé » _ en effet : tout en précision et infinie délicatesse (= chirurgicales douces !) _

propose de magnifiquement éclairantes « variations«  _ c‘est exactement cela (= musicales ! telles les Goldberg de Bach, ou les Diabelli de Beethoven, et de tant d’autres ! cf, sur la texture de la musique, le beau livre de Bernard Sève : L’Altération musicale… _ sur le siècle qui vient de passer,

via la sublime vista qui nous est généreusement offerte, en cette plume précise et juste _ en son extrême (incisive et douce à la fois) probité : vertu s’il en est ! _, sur quelques personnalités (très fortes !_ presque effrayantes parfois, par exemple Lacan ou Chanel, en la puissance de la passion exclusive de leur propre singularité à aider à accoucher en leur œuvre… ) de créateurs-artistes rencontrés par ce médecin d’excellence et passionné d’Art le plus éclairé et pointu qui soit _ et parfaitement désintéressé, lui ! en sa curiosité-appétit-amour de la vie _ : mais tout cela va bien évidemment de pair !., qu’est Raoul Tubiana, toujours si parfaitement jeune en son bel âge ! _ Cocteau disait, cite-t-il lui-même page 275 : « La jeunesse vient avec l’âge«  ; de fait, on peut finir par le découvrir…

Des diverses et souvent merveilleuses (!) rencontres d’artistes (ou personnalités) qui ont émaillé le (très riche) chemin de vie de cet humain non-inhumain qu’est Raoul Tubiana (le général De Gaulle, Marie Bonaparte, Françoise Parturier et Luisa Miller, Jean Freustié, Jacques Lacan, le Père Teilhard de Chardin, Louise de Vilmorin, Jean Queneau, Claude Delay _ son épouse _, Mademoiselle Chanel, Albert Marquet, Dina Vierny, Ferdinand Desnos, Rufino Tamayo, Fernando Botero, Cristina Rubalcava, Zao Wou-Ki, Jacques Audiberti, et bien d’autres encore : délicieusement narrées, chacune et toutes),

je retiendrai ici seulement quelques unes de ses phrases à propos de sa rencontre avec les frères Giacometti, Alberto (10-10-1901 – 11-1-1966) et Diego (15-11-1902 – 15-7-1985) _ cf aussi le livre de Claude Delay : Giacometti Alberto et Diego, l’histoire cachée (paru en 2007 aux Éditions Fayard) _ :

« J’ai admiré Alberto et j’ai aimé Diego«  (page 263).

Alberto « remet toujours, de façon répétitive, le même sujet chaque fois que nous nous voyons : la perception du réel. Pour lui, c’est impossible« , avait dit Jacques Audiberti d’Alberto Giacometti, lors de la toute première rencontre d’Alberto et de Raoul (c’est Jacques Aubiberti qui les avait présentés l’un à l’autre), à Saint-Germain-des Prés, en 1948.

« Je me rappelai cette remarque d’Audiberti sur le caractère obsessionnel d’Alberto, plus tard, lorsque je le connus mieux. A chacune de nos rencontres, il abordait toujours le même sujet de conversation. Il m’avait fiché avec une étiquette spécifique de chirurgien. (…) Avec ceux qu’il avait « fichés », son côté intéressé _ voilà _ l’amenait à essayer de tirer profit au maximum de leurs connaissances sur un sujet déterminé.

La plupart des créateurs que j’ai connus étaient, sans se l’avouer, profondément égoïstes, des prédateurs pour tout ce qui pouvait se rapporter à leur œuvre. Ceci était aussi vrai pour Vieira da Silva ou pour Alberto. Les êtres qui vivaient en symbiose avec eux subissaient leur emprise et avaient les qualités inverses de dévouement et de désintéressement : le charmant Arpad Szenes, voltigeant, tel un elfe, autour de l’arachnéenne Vieira. Il en était de même du discret et merveilleux Diego. Cela n’empêchait pas Alberto de vanter à tout propos les dons artistiques de son frère.

(…) Alberto voulait comprendre le fonctionnement du corps, du squelette, des neurones ; et ses questions provoquaient souvent mon embarras ; aussi prenais-je les devants en parlant de ce que je savais.

Ces pilleurs pouvaient être reconnaissants, à leur manière : Alberto en m’offrant une main en bronze« , page 264-265 _ il s’agit de « la main gauche de L’Objet invisible« , page 269.

« Je pense maintenant que ces répétitions _ sur « les même sujets ayant un lien avec la chirurgie« , page 266 _ étaient du même ordre que celles qu’il manifestait dans le choix répétitif de ses modèles, peu nombreux, toujours les mêmes : Diego le frère, sa mère Annetta et Annette sa femme, Caroline sa maîtresse, Yanaihara le professeur de philosophie japonais et très peu d’autres, ce qui devait correspondre à un même besoin d’approfondissement« , pages  266-267.

Et « en y repensant, avec le recul des années, mes relations avec Alberto n’eurent pas la richesse que j’aurais pu espérer ; elles ont _ in fine et rétrospectivement _ un goût amer d’inachevé. Nous en fûmes peut-être responsables l’un et l’autre _ est-il ajouté en un dernier subtil commentaire, page 267. Nos échanges se sont limités à des problèmes médicaux.

Pour quelles raisons n’a-t-il jamais été question entre nous d’art, de son œuvre, des tourments de la création ?«  page 267 : à propos des années 1948 à 1951-52.

Je dois aussi me mettre directement en cause. A mon retour des États-Unis _ à partir de  1953 : ensuite, donc… _, j’étais de mon côté totalement absorbé par la découverte de la chirurgie de la main, et par les responsabilités grandissantes de mes activités hospitalières. Hors de l’hôpital, j’étais toujours pressé et n’avais que peu de temps à accorder à autrui. Il n’était pas question pour moi d’écouter les intarissables monologues  d’Alberto lors de nos rencontres. Les rôles étaient inversés _ par rapport à la période 1948-51 _, c’est moi qui parlais et Alberto qui m’écoutait. Il ne discutait que pour la forme mes explications, en disant « Tu crois, tu crois ? ». Il me posait des questions médicales d’une façon obsessionnelle, mais j’étais aussi obsessionnel que lui, ne pensant qu’à mes opérations ou à des phénomènes physiologiques qui m’intriguaient. Un obsessionnel en face d’un obsessionnel. Dans le cœur de l’homme, n’y aurait-il de place que pour une seule passion ?« , page 268 _ ce que l’existence de Raoul Tubiana (tissée de ses rencontres !) ainsi narrée vient démentir !

« Par la suite, nos rencontres s’espacèrent« , page 270.

« Alberto s’éloignait _ qui allait mourir le 11 janvier 1966 _ tandis que Diego m’était de plus en plus proche.

Je ne me souviens plus si j’ai connu Diego par l’intermédiaire d’Alberto ou plutôt par Arpad et Vieira avec lesquels il voisinait dans le 14e. Ils avaient en commun la même passion pour les chats. Mais ce dont je suis sûr, c’est que je me suis senti d’emblée en parfait accord avec lui _ cela s’appelle l’amitié vraie _, et ce, avant même d’avoir conscience de ses exceptionnelles qualités ou d’avoir pu apprécier l’étendue de ses talents _ l’amitié, comme l’amour, sait deviner et comprendre à fond sur le champ.

(…)

Contrairement à son frère , il parlait peu et n’avait pas ses dons d’expression _ verbale _, mais tout ce qu’il disait était parfaitement sincère et mesuré _ voilà qui est assez rare. Montagnard averti, il avait le calme et la sûreté d’un chef de cordée. Son jugement était lucide mais bienveillant _ les qualités mêmes que le lecteur prête bien vite à l’auteur de ces Mémoires ! _, jamais méprisant, bien qu’il aimât probablement plus les animaux que les humains. J’ai toujours ressenti sa présence bénéfique et admiré son élégance naturelle, physique et morale, sa pudeur, sa droiture. Ce qu’il avait vraiment d’exceptionnel, c’était sa totale modestie, son humilité. Il se considérait comme un artisan, voué à accompagner et à protéger son frère, génial, mais imprévisible, avec cette fragilité que Diego lui connaissait bien« , page 270.

« Les deux frères s’aimaient et se respectaient. Diego acceptait sa situation subalterne _ en cette fraternité (sur la fraternité, remarquer aussi quelques très fines pointes de Raoul sur celle avec son frère Maurice, qui deviendra cancérologue, par exemple page 12…) _ sans laisser paraître de l’amertume. Son œuvre personnelle, elle aussi d’une grande rigueur, restait volontairement effacée, limitée à la création de pièces de mobilier. (…) Diego ne prit son envol _ d’artiste _ qu’après la mort d’Alberto _ survenue en 1966, donc.

Il est resté pendant longtemps totalement méconnu du public. Il n’était pas jaloux d’Alberto, mais plutôt de ses femmes, Annette et  Caroline, qui, disait-il, lui faisaient perdre son temps _ de création _ et l’exploitaient. Totalement désintéressé _ un point tout à fait remarquable _, il avait tout de même mal supporté d’être dépossédé par Annette, la femme légitime d’Alberto, après la mort de ce dernier. Alberto n’avait pas rédigé de testament. « Annette m’a tout pris, disait Diego, même mes plâtres dans l’atelier d’Alberto et la vieille maison de la mère, à Stampa« , page 271.

« Diego vieillissait dans un climat exaltant de créativité _ ce qui est bien l’essentiel ! _, indifférent à tout confort matériel comme l’avait toujours été son frère. Il connaissait enfin le succès et un début de considération officielle. Les commandes affluaient, même de l’État, qui lui avait confié toute la ferronnerie _ admirable ! _ du musée Picasso, mobilier et lustres« , page 273.

« Malheureusement, Diego voyait de plus en plus mal. Il souffrait d’une cataracte et refusait de se faire opérer. J’insistai pour qu’il subisse cette opération devenue courante. Il céda à ma requête. J’organisai son séjour à l’Hôpital Américain. J’assistai à son opération, pratiquée par un collègue ophtalmologue, sous anesthésie locale. Je lui tenais la main. Tout se passa normalement.

Le lendemain, quand on lui ôta le pansement qui lui recouvrait l’œil, il s’écria fou de joie : « Je vois, je vois. »

J’insistai pour qu’on le garde encore une nuit à l’hôpital, car il avait quatre-vingt-trois ans et était seul chez lui. Je lui dis : « Je passerai te prendre demain, en fin de matinée pour te ramener chez toi.«  Vers treize heure, je le vis sortir du bureau du caissier de l’hôpital, habillé, prêt à partir, et se diriger, frêle silhouette vers l’ascenseur. Il me dit :

_ Je monte prendre ma valise.
_ Je vais chercher la voiture au parking, je t’attendrai devant la porte.

Après quinze minutes d’attente, ne le voyant pas revenir, je montai dans sa chambre. La porte était fermée. Je frappai ; comme je n’obtenais aucune réponse, je la fis ouvrir par une infirmière.
Nous trouvâmes Diego étendu, mort, dans la salle de bains« , page 273 _ cf cette remarque anticipante, pages 191-192 : « Pour moi, certains souvenirs ont une telle présence qu’ils semblent appartenir au présent, qu’il s’agisse de la mort de ma mère _ des suites, vingt ans durant, d’une compresse oubliée par le docteur Pozzi (le père de Catherine Pozzi, la maîtresse de Paul Valéry ; et le docteur Pozzi mourra tragiquement : assassiné), lors d’une opération de rétroversion de l’utérus… _, de mes rencontres avec De Gaulle _ à Constantine en 1943 et Calvi en 1944 _, ou de la découverte de Diego, étendu mort dans une salle de bains de l’Hôpital Américain _ sans qu’apparaisse cette première fois, page 191, le nom de Giacometti : seulement « Diego« . J’ai aussi conservé, avec une reconnaissance parfaite, le parfum de ma mère et le contact de sa main me caressant tendrement le visage, lorsque enfant, le soir, au dessert, je posais ma tête sur ses genoux, il y a de cela une éternité« 

Je n’ai jamais autant pleuré qu’à l’enterrement de Diego. En vain, Jean Leymarie _ ici je pense à ce que dit (on ne peut davantage discrètement) de lui Silvia Baron Supervielle en son sublime Journal d’une saison sans mémoire... _ me tirait par la manche devant le crematorium, en répétant « Reprends-toi, reprends-toi ». Mais je n’arrivais pas à réprimer mes sanglots.

La tristesse, le remords, la perte d’un être incomparable. Un Juste » _ voilà ! _, page 274…

Avec cette conclusion du livre, pages 280-281 :

« J’ai traversé un siècle à la fois terrifiant et libérateur. Toute ma vie, ma carrière en témoigne, j’ai cru au progrès, tout au moins dans les domaines techniques et scientifiques, en ayant conscience de ses limites.
Plus j’approche de ma fin, plus je suis hanté par la persistance de la violence et de l’obscurantisme, dont j’avais déjà pris conscience au Grand Lycée d’Alger
_ cf les pages 18 à 20. J’aimerai citer cette phrase d’Audiberti provenant d’une lettre qu’il m’avait adressée. Elle illustre « la singulière disproportion entre les acquisitions si raffinées de l’homme dans le secteur technique et sa totale ignorance en ce qui le concerne » _ lui : l’homme ! en général… Mais je veux rester optimiste. Certes le progrès est bien plus lent à se manifester sur le plan moral _ à la fois personnel et collectif : cf ce que Hegel nomme sittlichkeit _, et nous sommes déjà venus à bout du nazisme et de certains goulags.

Pour conclure ces « souvenirs », je ne saurais garder secret le lien qui m’unit à mes milliers d’opérés anonymes, la confiance rencontrée _ voilà !

Je voudrais aussi déclarer à nouveau mon attachement et ma reconnaissance pour mon métier _ au service de la vie des personnes. La chirurgie a rendu mon existence utile et passionnante, m’a permis de pénétrer au cœur des personnalités les plus diverses _ pas seulement physiologiquement donc.
Et puis… elle m’a _ accessoirement, si l’on veut : pour une opération du cœur à l’automne 2004 ! le récit constituant l’essentiel de l’ultime chapitre du livre, « Danger de mort« , aux pages 275 à 281 _ sauvé la vie« …

Entre tes mains _ un chirurgien traverse le siècle : le témoignage d’un homme délicat et fin, profondément non-inhumain,

dont la lucidité demeure vigilante sur ce que peuvent parfois faire, de leurs mains, les hommes, en leur génie divers,

et épris de tout ce que peut donner _ en formation de la sensibilité ! humaine non-inhumaine ! _ la beauté ;

telle celle de Saint-Tropez, rencontrée grâce à l’amitié de Pierre Kefer, l’été 1933 :

« Ce fut un choc, à la fois esthétique et culturel » _ les deux, donc ! conjointement ! _, page 28.

A quoi renvoie aussi cette reconnaissance témoignée, à propos de l’amour de l’Art, et en l’occurrence celui de la peinture, pages 219-220 :

« Ce goût pour la peinture ne découle pas de la fréquentation des musées où on me traînait enfant. Il m’est apparu plus tardivement, à Saint-Tropez, sous la double influence _ voilà ! _ de la beauté du pays que les peintres interprètent sans cesse, et des amis que j’avais dans les parages, Pierre Kefer et les Cachin.

Charles Cachin et Ginette Signac jouèrent un rôle crucial _ voilà ! _ dans mon initiation _ et toute vie humaine vraie en est une ! Leur maison, La Hune, avait été celle de Paul Signac. Elle était tapissée des œuvres du maître et de ses amis. La contemplation _ active, hyper-active : cf tant L’acte esthétique de Baldine Saint-Girons que Homo spectator de Marie-José Mondzain, mes amies _ des dessins de Seurat encadrant le lit de ma chambre, lorsque j’ai habité à La Hune, après la destruction de ma maison du port, me plongeait dans des émotions _ de ce sentiment d’accomplissement vrai qu’est la profonde joie ! _ jusque là jamais ressenties _ faute d’un tel aiguisement doux et profond de la sensibilité activée dans cet échange et ce partage affûté des aisthesis : face au paysage comme face aux œuvres de l’Art…  _ devant une œuvre d’art. Charles et Ginette discutaient peinture à longueur de journée. Ils invitaient à leur table des peintres proches de Signac et des collectionneurs comme Georges Grammont. Dans un tel climat _ de partage affûté : enthousiasmant ! _, mes premiers choix se portèrent sur les post-impressionnistes« …

L’élan et le partage étaient donnés.

Pour toujours.

Titus Curiosus, ce 28 décembre 2011

 

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