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Vacances vénitiennes (III)

18juil

Si vous avez assez de patience pour « suivre » jusqu’au bout les fils effilochés de mes rhizomes,
voici le troisième des articles de ma série de l’été 2012 sur « Arpenter Venise »
http://blogamis.mollat.com/encherchantbien/2012/10/31/le-desir-de-jouir-du-tourisme-les-voyageurs-francais-de-venise/
série postérieure d’un peu plus d’une année _ le temps d’une bonne décantation _ à mes déambulations lors d’un séjour (enchanté !) à Venise de 5 jours en février 2011,
au moment du colloque (les 10-11-12 février) Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878 – 1955), au Palazzetto Bru-Zane _ situé à la lisière nord-ouest du sestiere de San Polo _,
où j’ai donné 2 contributions sur ce compositeur singulier (et sublime : écoutez le CD Alpha 125 de ses 3 Quatuors à cordes, de 1919, 1922 et 1934, par le Quatuor Diotima) :
à propos duquel je me suis interrogé sur ce que pouvait être, ce en quoi pouvait consister, au sens fort,
la singularité d’un auteur, son idiosyncrasie _ cf Buffon : « le style, c’est l’homme même » _, ou encore « son monde »,
accessible, pour nous, via l’attention ardemment concentrée à son œuvre et ses œuvres.
L’œuvre musical de Lucien Durosoir est réalisé entre 1919 et 1950, mais surtout jusqu’en 1934 et la mort de sa mère, son interlocutrice majeure :
là-dessus, lire l’intégralité de mes 2 contributions à ce colloque Durosoir de février 2011, à Venise,
dont les Actes ont été publiés aux Éditions FRAction en juin 2013 _ mais tout est accessible via le site de la Fondation Bru-Zane ; et les deux liens ci-dessus.
Peut-être y découvrirez vous quelques clés pour bien vous perdre dans Venise…

Le désir de jouir du tourisme : les voyageurs français de Venise

— Ecrit le mercredi 31 octobre 2012 dans la rubriqueLittératures, Rencontres, Villes et paysages”.

Après la lecture jouissive de l’évocation de la Venise passionnément _ et combien justement ! _ retrouvée du vénitien Paolo Barbaro _ Ennio Gallo, né en 1922, et de retour en sa chère Venise au moment de sa retraite professionnelle d’ingénieur hydraulicien _, en son indispensable merveilleux Petit guide sentimental de Venise, publié en 1998 (cf mon article ante-pénultième : Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire) ;

et l’activation de mon propre souvenir _ sans perdre de vue, non plus, la saine mise en garde de Théophile Gautier : « Raconter ses aventures, c’est de la fatuité«  _ de six jours de déambulation-exploration d’autant plus intensément curieuse que limitée par le temps dont je disposais, dans, ou parmi, le lacis à surprises et riche d’imprévu du labyrinthe vénitien des calli, durant six jours en février 2011 (cf mon article précédent : La chance de se livrer pour l’arpenter-parcourir au labyrinthe des calli de Venise…),

en mes deux articles précédents ;

il me plairait d’achever en quelque sorte cette sorte de triptyque de regards rétrospectifs de ma part sur Venise visitée pedibus et revisitée par la mémoire activée,

en comparant un peu les récits de quelques uns  _ pour aller bien plus loin dans l’effort panoramique et (un peu) de synthèse, se reporter à ce qui concerne le passage par et dans Venise d’écrivains français, dans l’excellent travail de recollection d’Yves Hersant, en 1988 : Italies _ Anthologie des voyageurs français aux XVIIIe et XIXe siècles ; pour le temps, du moins, qui va entre l’an 1700 et l’an 1900, selon une découpe d’« époques«  en chiffres ronds de siècles, commode et traditionnelle, certes, mais pas la plus juste : ainsi sont exclus de cette anthologie les récits de voyages effectués à Venise avant 1914, tels ceux, passionnants et de la plus grande qualité !, d’André Suarès (en 1893) et de Henri de Régnier (onze voyages entre 1899 et 1913) tels qu’ils sont rapportés dans ces grands livres que sont Le Voyage du condottiere et L’Altana ou la vie vénitienne _ parmi les voyageurs français qui se sont plu à se remémorer par l’acte de l’écriture leurs propres arpentages des calli magiques de cette Venise.

D’autant que je me suis plongé, cet été _ et j’y demeure encore… _, dans l’œuvre _ ainsi que les Cahiers _ de Henri de Régnier, parmi laquelle, surtout, ce capital L’Altana ou la vie vénitienne (1899-1924) _ « mémoires de ma vie vénitienne« , ainsi que lui-même qualifie ce livre-somme récapitulatif… _, superbe acmé tardif _ car très longtemps remis à plus tard, tant l’écrivain tenait à y mettre de soin ! il en avait trouvé le titre dès 1905 : et ce livre, « ce sera L’Altana, selon le nom de la terrasse en bois installée sur le toit des palais vénitiens : à la fois lieu d’observation et de rêverie« , indique Patrick Besnier, page 9 de sa préface à la belle édition Bartillat de 2009 ; mais « le livre va mettre longtemps à se faire«  : « J’ai fini L’Altana le 3 avril à minuit. Je l’avais commencé le 4 août 1926. C’est toute ma vie vénitienne en 450 pages« , note sur son Cahier Henri de Régnier le mercredi 6 avril 1927 (page 808 des Cahiers)… _ ;

superbe acmé tardif, donc, de ses divers essais renouvelés _ et s’étant accumulés aussi sous forme de notes _ tout au long de sa vie, de ressentir à nouveau, à plein et au mieux, d’après le plus vif _ réactivé ! _ de ses séjours effectifs (au nombre de douze, les onze premiers, de septembre 1899 à octobre-novembre 1913, plus un ultime en octobre-novembre 1924), par le souvenir intensément revivifié par l’acte même, au calme, de l’écriture parvenant en la grâce d’un radieux sublime effort à se ré-inspirer et se ressouvenir _ « Poèmes, contes, romans, tout me fut bon à dire ma passion pour elle« , Venise, affirme en ouverture de son Altana Henri de Régnier, page 17… _ ;

de ressentir à nouveau, à plein et au mieux, donc, le meilleur de ce que lui a (ou/et avait) effectivement déjà donné, à douze reprises, ce qu’il qualifie comme ayant été sa « vie vénitienne«  _ « Pourquoi, dès que je respire l’air vénitien, éprouvè-je ce plaisir à vivre où les actes les plus insignifiants et les pensées les plus quotidiennes prennent une valeur particulière, un sens exceptionnel et me communiquent un bien-être inaccoutumé ? », se demande-t-il on ne peut plus explicitement en ouverture de cette Altana ou la vie vénitienne, page 19 de cette édition de 2009 ; pour conclure cette sorte de préface par ces mots eux aussi très significatifs, page 20 : « Ce sont de longues heures d’intimité passionnée dont j’essaie de fixer le souvenir, les heures où, errant de calle en calle, de campo en campo, voguant sur la solitude lumineuse de la Lagune, balancé aux coussins d’une gondole ou accoudé à la rampe d’une altana, Venise m’a confié, en échange de mon attentive tendresse, quelques uns de ses secrets de son silence et de sa beauté «  : c’est en effet l’affaire d’une rencontre (intime, sereine, secrète et magique) entre un sujet intensément attentif, en sa curiosité envers l’altérité d’un lieu complexe, habité d’un myriade de tant de sens riches et puissants, à l’infini, déposés et comme endormis en ce lieu ; et un objet, cette ville inerte mais prête à s’offrir à la seule curiosité aimante, à apprendre à le mieux possible ressentir, recevoir et accueillir, en son mystère si parlant, alors seulement, en ce moment magique tellement riche de surprises et d’imprévu qui ne se commandent, ni ne se provoquent pas, de cette visite (et rencontre, donc : à tant d’autres, passant à côté et la manquant quand ils croiront illusoirement la détenir et posséder, la ville demeurera, sinon invisible, du moins invue, en leurs clichés posés comme une taie sur leurs yeux…) pedibus _ ;

et cela, d’autant, encore et aussi, que je viens de découvrir le passionnant travail d’analyse et de réflexion _ une lucidissime et magnifique synthèse ! _ sur l’histoire des voyages (et du tourisme _ au chapitre XIV, « Les logiques du tourisme« , pages 407 à 455, de sa sixième partie « Le désir de jouir« … ; dont le second volet, et ultime chapitre (XV), sera « La consécration de la littérature de voyage« , aux pages 457 à 479 : tout cela prodigieusement performant !.. _) au XIXe siècle, de l’historien Sylvain Venayre, en son brillant et érudit, en plus d’être formidablement intelligent et efficace quant à la connaissance de son objet, Panorama du voyage (1780-1920), paru le 14 septembre dernier aux Belles lettres ; en un prolongement de son précédent travail, paru en 2002 : La Gloire de l’aventure _ Genèse d’une mystique moderne (1850-1940), déjà aux Belles lettres..

Ce Panorama du voyage vient merveilleusement éclairer mes modestes réflexions _ artisanales, de fantaisie : gare à la fatuité ! _ sur l’arpentage vénitien, le travail du souvenir, ainsi que celui de l’écriture, tout à la fois, ainsi que sait les articuler superbement Sylvain Venayre en son analyse générale, elle _ bien au-delà du cas du tourisme vénitien, veux-je dire ; même si le voyage d’Italie (au-delà du cas d’espèce de la seule Venise) occupe en son analyse historienne une place tant principielle que principale encore, très probablement, depuis les « Grands Tours«  (de « formation« ) des jeunes aristocrates anglais dès le début du XVIIIe siècle ; cf les pages 445 à 455 consacrées à ce que Sylvain Venayre nomme « les enjeux de la démocratisation«  à partir des années 1860, de ce qu’il venait de caractériser, aux pages 428 à 445, comme « l’industrie du tourisme » qui se déployait pleinement alors (avec le triple développement des collections de guides de voyage, du confort des transports et, surtout, de l’hôtellerie, ainsi que des agences de voyage « qui exprimèrent, sous les auspices du tourisme, l’alliance nouvelle du voyage et de l’industrie« , expression à la page 438) ; avec la distinction que fait l’auteur entre le « plaisirain, cet homme du peuple qui profitait dès que l’occasion en était donnée, des tarifs préférentiels donnés par les compagnies de chemin de fer« , mais « incapable de jouir du spectacle du monde«  (pages 448 et 449), et la « high life«  : car « dans les dernière décennies du XIXe siècle« , « contre les populaires « coins » de France, étaient désormais promues les stations chic » ; ainsi « le temps de la démocratisation des voyages fut également celui de l’âge d’or des stations aux somptueux palaces, des trains de luxe et des magnifiques paquebots. On inventait pour l’élite des formes de voyage d’autant plus raffinées que le voyage en lui-même n’était désormais plus un indice suffisant de distinction sociale«  (page 450) …

Je reviens maintenant un peu en arrière sur le cheminement de ma curiosité de lecture, cette fois, au début de l’été dernier :

c’est un peu par hasard, peut-être la rencontre de l’exemplaire d’un livre, et de son titre, en l’occurrence Lettres de Venise, de Bertrand Galimard Flavigny _ paru à La Bibliothèque (collection L’Écrivain Voyageur) au mois de mai dernier _, qui semblait me tendre les bras, ou malicieusement me défier, sur un étal du rayon Voyages de cette caverne d’Ali-Baba, mais parfaitement lumineuse et ordonnée, qu’est la chère librairie Mollat, que m’est venu la suggestion de me mettre à lire des témoignages d' »impressions » vénitiennes auxquelles confronter, en ce temps de vacances dépourvu de voyage pedibus, le souvenir ainsi ré-activé des miennes, de la découverte-exploration, à l’aventure et pedibus, cette fois, de sestieri encore inconnus, ou trop méconnus, de moi _ mais le défi de l’exploration-connaissance se poursuit bel et bien et s’enrichit à l’infini !, et cela, quelles qu’en soient les voies des sens et de l’esprit actifs : par la marche pedibus dans la ville, par la méditation-réflexion sur ses souvenirs, par exemple dans l’écriture, ou encore par la lecture de témoignages d’autres que soi (de retour dans sa chère Venise, Paolo Barbaro, l’ingénieur hydraulicien poète Ennio Gallo, né en 1922, exprime splendidement un tel désir de découverte-exploration infinie de sa ville, en 1998, en sa Venezia. La città ritrovata, Petit guide sentimental de Venise en français) : tant que nous sommes vivants et curieux, du moins, et qu’Alzheimer ne nous a pas frappés… _, en la Venise de février 2011 (avec acqua alta !), sur l’invitation du Palazetto Bru-Zane, pour le colloque « Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878-1955) » : quelle splendide et merveilleuse opportunité !

De ce premier fort agréable témoignage-ci d’un amoureux fidèle de Venise (ces Lettres de Venise de Bertrand Galimard Flavigny, donc),

je suis parti à la recherche d’autres,

tel que Le Piéton de Venise, de Marc Alyn, au titre prometteur _ pour l’arpenteur passionné des calli que je me figure avoir été alors _ ; mais qui ne tardait pas à m’agacer par ce qui me parut être un refus de chercher à ressentir la vraie « vie vénitienne« , celle des Vénitiens _ et que je n’avais eu l’occasion d’approcher que de beaucoup trop loin, et ô combien pas assez !, en trop peu de temps, ces six jours de 2011 _, au seul profit de considérations d’Histoire de l’Art, focalisées sur de grands noms exclusivement… Pas assez de curiosité de la vraie vie des Vénitiens, à mon goût ; trop d’esthétisme _ à pareille dose vite écœurant…

Dans son Caprices et zigzags, Théophile Gautier, curieux lui aussi de la vie quotidienne de ceux qui habitaient à l’année les beaux lieux où le menaient ses pas en ses voyages un peu lointains, affirmait en 1852 sa passion de « ces mille détails familiers dédaignés par les plumes majestueuses, si prolixes lorsqu’il s’agit de vieilles bornes et de statuts à nez cassés«  _ cf page 472 du Panorama du voyage (1780-1920) de Sylvain Venayre, riche de telles citations.

C’est alors, justement !, que je tombais sur les (merveilleusement lucides) livres de Paolo Barbaro, Vénitien, lui, et pas attentif à seulement ce qui peut intéresser le voyageur étranger, à la recherche _ un peu pressée, forcément : quel étranger demeure assez longtemps à Venise ?.. sauf à décider de vraiment s’y installer ?.. _ des seules beautés artistiques et patrimoniales glorieuses (et « majestueuses« , elles aussi) de Venise… Enfin un regard vif et acéré sur la vraie « vie vénitienne« , celle des Vénitiens, et pas celle des touristes _ qu’ils soient « de luxe » ou pas ; et en foule, ou isolés…

Et sur ce terrain du témoignage tant lucide qu’aimant à l’égard de la vie des vrais Vénitiens en leurs sestieri un peu vivants d’une vraie vie quotidienne, j’ai beaucoup apprécié aussi _ en un genre beaucoup plus rapide que la méditation longuement infusée et si riche et fine (!) de Paolo Barbaro _ le très alerte Venise est un poisson de cet autre excellent Vénitien, plein d’humour malicieux (dépourvu de la moindre lourdeur et componction), qu’est Tiziano Scarpa, sur le conseil très avisé, comme toujours, de l’unique (!) Corinne Crabos…

Pour me centrer sur les témoignages de quelques uns des visiteurs français de Venise _ je ferai ici l’impasse sur ceux, archi-connus, de Paul Morand, de Maurice Barrès, du Président des Brosses, ou du Cardinal de Bernis ; on peut aussi se reporter aux témoignages sur Venise du très beau recueil Italies _ Anthologie des voyageurs français aux XVIIIe et XIXe siècles, d’Yves Hersant (mais ni Régnier, ni Suarès n’entrent dans ce cadre , qui s’arrête à l’an 1900) ; ou au travail de longue haleine de Dominique Fernandez _,

je connaissais les textes sur Venise du magnifique André Suarès _ dont le au plus vif Voyage du condottiere, publié en 1932 ; je collectionne (et recommande !!!) les livres de Suarès, un des grands oubliés du premier XXe siècle ; et c’est avec plaisir que j’ai lu dans les Cahiers de Henri de Régnier que celui-ci a aidé à faire attribuer à Suarès, le 4 juillet 1935, le Grand Prix de Littérature de l’Académie française : « Voici justice rendue au haut et bel esprit qu’est Suarès« , notait pour lui-même Régnier (page 877), qui, le 16 mars de la même année, avait déjà noté (page 875) : «  »Il y a des gens qu’on laisse dans leur coin, mais leur coin est sur la hauteur » (Suarès, revu après 25 ans chez la comtesse Murat)«  ; cf aussi, sur cet immense livre, cet avis savoureux (et assez significatif, on en jugera : nos jugements sur les choses nous font aussi, voire d’abord, juger nous qui les portons…) de Jean d’Ormesson : « Pour le voyageur qui veut connaître de l’Italie, de son art, de son âme, autre chose que l’apparence la plus superficielle, le Voyage du condottiere sera un guide incomparable. De Bâle et Milan, à Venise à Florence, à Sienne, en passant par toutes les petites villes de l’Italie du Nord, pleines de chefs-d’œuvre, de souvenirs et de couleurs, Suarès nous entraîne avec un bonheur un peu rude où la profondeur se mêle au brillant et à la subtilité. De tous, des artistes comme des villes, il parle avec violence et parfois avec injustice, toujours sans fadeur et sans le moindre lieu commun«  _, mais je ne suis pas allé relire ces page du grand Suarès sur Venise ;

de Théophile Gautier (Venise, avec photos anciennes, aux Éditions de l’Amateur) _ un autre très grand écrivain (dont aussi le « coin est sur la hauteur« …) à réhabiliter ! ; en plus d’avoir été un infiniment curieux voyageur passionné ! _ ;

de Taine et de son Voyage en Italie _ à rééditer prioritairement en son intégralité : j’ai relu avec beaucoup de plaisir ses pages alertes, très fines et magnifiquement lucides, d’une superbe plume, sur Venise, en une édition ancienne de ma bibliothèque : à la Librairie Hachette, en 1924, au tome II, pages 250 à 311 ; Taine y adjoint un chapitre sur « La Peinture vénitienne« , aux pages 315 à 377 : il disjoint ainsi ce qu’il rapporte de sa découverte de la cité de Venise, et la présentation de son patrimoine de peinture…) _ ; et j’ai pris beaucoup de plaisir à relire ses très vives et si justes « impressions » de Venise !,

pour quelques uns des auteurs disparus.

Quant aux témoignages d’auteurs contemporains (et donc encore vivants),

je me suis procuré _ tardivement _ aussi Le Dictionnaire amoureux de Venise, de l’incomparable Philippe Sollers _ bien (et bon) vivant, lui ! _, qui, au milieu de remarques d’érudition pointues (fort bienvenues pour ce que sait détecter d’intéressant, en effet, sa curiosité quand elle se porte sur des points de culture un peu rares !), m’a, comme je m’y attendais un peu, passablement agacé aussi par son « usage » terroristement hyper-hédoniste exclusivement, de Venise :

de même que le couple Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, pour leurs séjours à Rome, réservait chaque année _ au moment des vacances scolaires de Pâques… _ la même chambre (ou suite) dans le même hôtel _ je l’ai appris dans le très riche Lièvre de Patagonie de leur fidèle ami Lanzmann : devant le Panthéon, puis, quand cet hôtel ferma, un peu plus loin, du côté de Montecittorio : tout cela à proximité et de Tazza d’Oro, le café, et de Giolitti, le glacier : parmi les plaisirs exceptionnels (!), qu’offre Rome… _,

de même, le couple formé de Philippe Sollers et de son amie Dominique Rolin (cf, de celle-ci, le beau Trente ans d’amour fou, en 1988), réservait chaque année, depuis leur premier séjour à Venise en 1963, la même chambre dans la même pension, donnant sur les Zattere, avec « vue » sur la Giudecca…

Outre le fait que Philippe Sollers passait là pas mal de son temps vénitien à écrire, laissant Dominique Rolin explorer seule les quartiers de la ville

_ et c’est d’ailleurs ainsi que lors de leur premier séjour vénitien, alors qu’ils logeaient dans un hôtel non loin de San Marco, sa promenade à elle (qui voulait « apprendre la ville«  !) dans Dorsoduro, l’avait menée jusqu’aux Zattere, et lui avait fait découvrir cette pension (La Calcina) à l’angle d’une calle donnant sur le quai ; ainsi que cette chambre « avec vue » à l’étage second de cette pension : or existent assez peu de lieux « avec vue » à Venise, à l’exception des bâtiments donnant directement sur les quais ; quais strictement, au départ et durant longtemps, « utilitaires » : afin de décharger les marchandises des plus gros bateaux… Car la bora souffle fréquemment fort sur Venise ; et tant la construction des bâtiments que le plan sans plan concerté d’urbanisme (d’où le réseau hélicoïdal, en coquille d’escargot, des calli de la ville), tâchent aussi d’y protéger du froid mordant de ce vent glacé. Venise, à l’exception glorieuse de la Piazza (San Marco : la seule à porter ce nom de « piazza » à Venise ; les autres étant des campi ou campielli !), spacieuse et ordonnée, sinon absolument d’équerre !, devant la chapelle ducale, elle-même en prolongement direct du Palais des Doges, n’offre nulle vaste « vue » piétonnière avec « perspectives » : pas davantage sur la ville elle-même, que sur la lagune, d’ailleurs. Et les campi, de formes toujours irrégulières, sont eux aussi, comme les fondamente, strictement (mais sans rigueur !) utilitaires (ils ont un puits pour l’usage commun) ; la florissante cité marchande a la passion du pragmatisme… _ ;

outre le fait, donc, que Philippe Sollers passait là pas mal de temps à écrire

plutôt qu’à arpenter les calli et exercer sa curiosité à explorer les coins et recoins, à l’infini _ en cet escargot hélicoïdal qu’est Venise… _, des divers (au nombre de six) sestieri de la ville, et en particulier les plus éloignés de ce studio _ d’amour (et d’écriture) _ donnant sur les Zattere, en cette pointe de Dorsoduro où se trouve la plus forte concentration de résidents étrangers (anglo-saxons, surtout), de Venise

_ par exemple, en cette pointe de Dorsoduro, mais du côté du Grand Canal cette fois, se situe aussi l’hôtel (pour les besoins du film, la terrasse de la fictive Pensione Fiorini a été montée sur le Campo San Vio) où David Lean filma Summertime (ou Rencontre à Venise), avec Katherine Hepburn : l’histoire d’une célibataire américaine s’amourachant un été, d’un bel antiquaire vénitien ; là aussi où s’installa Peggy Guggenheim, au palais inachevé Venier, pour en faire son musée ; et là où la comtesse de La Baume, invita à séjourner Henri de Régnier, lors de ses deux premiers séjours vénitiens, au Palazzo Dario… ; là encore où logeait aussi Ezra Pound ; et tant d’autres visiteurs de renom ; jusqu’à, plus récemment, le 6 juin 2009, la métamorphose par le financier François Pinault, de la Dogana di mare en musée d’art dit contemporain (cf ce qu’en dit le cher Jean Clair en son si juste L’Hiver de la culture ; cf mon article du 12 mars 2011 : OPA et titrisation réussies sur « l’art contemporain » : le constat d’un homme de goût et parfait connaisseur, Jean Clair, en « L’Hiver de la culture » ; et le podcast de notre entretien (d’environ une heure) dans les salons Albert-Mollat du 20 mai 2011 : http://www.mollat.com/player.html?id=21320675)… _,

les pas de Philippe Sollers, nous le constatons à la lecture des diverses rubriques de ce Dictionnaire amoureux de Venise, le mènent le plus souvent vers les quartiers « chics » de Dorsoduro et San Marco, où se trouvent à la fois les monuments et musées les plus célèbres de Venise, et les lieux (et boutiques) que fréquentent le gratin des people et pas mal de touristes, notamment vers des bars, cafés et restaurants de haute tenue ;

rarement vers des cantines et gargotes populaires :

à part les entrées « Florian«  (pages 235 à 237) et « Harry’s bar (voir Hemingway)«  (page 267),

il n’existe pas d’entrée « Restaurants », ni « Bars« , ni même « Cafés« , dans ce Dictionnaire sollersien ;

alors que s’y trouvent une entrée « Sollers » (pages 418 à 420),

et une entrée « Rolin Dominique » (pages 377 à 381) :

« J’aimais _ disait Dominique Rolin que cite ici Jim-Philippe Sollers _, me perdre en suivant ces veines quasi sanguines que sont les voies menant à la Giudecca, insoupçonnable pour moi, et dont personne ne m’avait parlé _ la plupart des écrivants sur Venise se recopient les uns les autres. Au moment où j’y suis arrivée pour la première fois _ en 1963 _, j’ai eu un coup au cœur… en découvrant cette ouverture sur les Zattere et sur la largeur du canal. À un tel point que je me suis dit qu’on ne pouvait pas rester dans notre petit établissement enfoncé en pleine ville. Je suis entrée dans l’hôtel _ l’hôtel La Calcina, sur les Zattere _ qui se trouvait là, j’ai demandé le prix des chambres à une vieille dame. Et là _ au second étage, et donnant par trois fenêtres sur le sud et sur l’est _, elle m’ouvre une fenêtre sur la Giudecca… Quelle stupeur ! (Rires.) J’ai pensé : mais c’est ici qu’il faut vivre ! Tout se passait comme si notre vie nous attendait là depuis toujours. À la fin de cette matinée, je suis allée le rejoindre en lui disant : « Il faut que tu voies ça. » Et nous avons tout de suite retenu une chambre pour l’année suivante, la chambre aux trois fenêtres (une à l’ouest _ non, à l’est _ sur le petit canal perpendiculaire _ le Rio de San Vio _, deux sur la Giudecca, dont l’une réfléchit toute la chambre et l’autre la circulation des bateaux) que l’on nous a gardé chaque fois« …

Le passage de ce très intéressant récit narré de leur « arrivée à Venise, venant de Florence, en 1963 » (page 377), Philippe Sollers, pages 378-379, l’emprunte à Plaisirs, un « livre d’entretien _ de Dominique Rolin _ avec Patricia Boyer de Latour« …

De la part de Philippe Sollers en ce Dictionnaire  _ subjectif, certes, il faut le lui accorder : mais, ici, c’est cette subjectivité-là qu’on peut ne pas partager ! _, donc,

bien peu de promenades par exemple vers Cannaregio _ sinon une ou deux fois le passage (quasi obligé du visiteur de Venise !) au Ghetto _,

ni vers Santa Croce,

non plus que les parties les plus excentrées de Castello, passée la Riva dei Schiavoni et le pont sur le rio dell’Arsenale, au sud ; ou passé Zanipolo et son campo avec la statue du condottiere Colleone par Andrea Verrochio, au nord de ce quartier.

Même le choix des églises dont il brosse la visite à l’entrée « Églises », aux pages 209 à 228 du Dictionnaire (Zanipolo, San Zaccaria, Saint-Marc, Santa Maria Gloriosa dei Frari, San Rocco, Santa Maria del Giglio, la Salute, les Gesuati, San Trovaso, San Sebastiano, le Redentore, San Giorgio Maggiore), exprime ses parti-pris : celui de sa préférence pour les beaux quartiers, et les patrimoines artistiques les plus brillants et « majestueux«  _ pour reprendre le qualificatif ironique de Théophile Gautier _, surtout ceux du XVIIIe siècle, le siècle de Casanova ; ainsi sa préférence pour le Baroque _ assez peu marquant à Venise _ et le Rococco (celui surtout de Tiepolo) ;

ainsi que l’exclusion de parcours pedibus dans des quartiers plus excentrés (et populeux) ;  ou celle de contemplations d’œuvres d’art plus « intimes » : telles les églises Sant’Alvise, la Madona dell’Orto, San Giobbe (dans Cannaregio) , San Giacomo dell’Orio (dans Santa Croce), Santa Maria dei Carmini, San Nicola dei Mendicanti (dans des parties moins people de Dorsoduro que celle où se situent, à la pointe orientale, le Musée de l’Accademia, la Salute et la Punta della Dogana), San Francesco della Vigna (dans Castello), etc. ; avec les chefs d’œuvre au rayonnement plus intérieur (romans, gothiques ou de la Renaissance) que pourtant elles recèlent… 

La « vie vénitienne » pour Philippe Sollers demeure bien trop largement pour mon propre goût celle des lieux, bars et restaurants les plus branchés et huppés. De même que les personnes et les artistes qu’il se plaît à y rencontrer.

C’est toujours la Venise des « gloires » artistiques, pour les artistes vivants comme pour les morts : par exemple, le luxe triomphant de l’hédonisme en gloire de Tiepolo en tête… C’est que Venise lui est d’abord un décor où écrire confortablement, à son aise, dans un lieu de beauté (avec vue sur le Redentore ou les Zittelle, de l’autre côté du large Canal della Giudecca, où glissent les éléphantesques blancs paquebots-géants des croisières internationales) ; et où jouir de nourritures raffinées un peu épicées, si possible : entre soi (sans véritable goût de l’altérité)…

Sur le modèle des jouissances gourmandes d’un Casanova ; ainsi que de toute l’aristocratie européenne qui venait s’y encanailler le temps du carnaval, au XVIIIe siècle... _ au passage, je note que le XVIIIe siècle de Henri de Régnier a quelque chose de plus doucement mélancolique, à la Watteau, que celui, un peu plus fortement épicé en matière de sensations érotiques, de Philippe Sollers : les miniatures floues et mouvantes de Guardi, davantage, sans doute, que les fresques géantes éblouissantes de Tiepolo…

Aussi comprends-je l’accès de fureur qui a en quelque sorte assailli Philippe Sollers à la lecture du Contre Venise de Régis Debray, paru en 1995Le Dictionnaire amoureux de Venise date, lui, de 2004 _ : « Il fallait bien que quelqu’un, un jour, se dévoue pour cracher sur Venise. Comment, cette merveille du temps ne meurt pas, mais au contraire résiste, persiste, brille ? L’éternel esprit de vengeance ne le supporte pas« , entame-t-il bille en tête son article « Régis Debray » à la page 187 de ce Dictionnaire amoureux, en réduisant l’adversaire à rien moins qu' »un possédé, un philosophe aigri, un amoureux dépité, un frustré de la politique et de l’Histoire, un grand blessé du plaisir, de la littérature et de l’art« … Pour finir, page 190, par cette prosopopée du pas assez érotique (et accusé d’être déjà mort au désir) Régis Debray : « Venise est narcissique, sans religion, cynique, sans chaleur populaire. Le lieu est tragique, et personne ne vous saute au cou. C’est le vide, la vase, la tentation, l’impureté même« . Et en déduire : « Debray est un puritain populiste« . CQFD…

Alors que ce que Régis Debray pourfend dans ce livre d’humeur _ qu’il aurait dû intituler « POUR VENISE«  : tant pour un minimum de facilitation, sinon de confort, de réception de ce livre, que pour, surtout, la justesse de fond _, c’est la menace que fait peser sur la vie et l’existence civilisationnelle même de Venise, sa mortelle _ à ce degré-ci du moins _ touristification _ et sur cet épineux point-ci, consulter  l’excellent (et parfaitement expert en responsabilité urbanistique vénitienne) Massimo Cacciari, serait mieux que bienvenu…

Car Venise-la-marchande (maritime de toujours _ en la réussite de sa glorieuse et opulente (luxueuse et luxurieuse !) Histoire _) se vend bel et bien de plus en plus massivement au tourisme international ; ne cessant de fermer ses épiceries et commerces de proximité indispensables pourtant au quotidien de ses habitants, Vénitiens, y vivant à l’année, au profit d’une inflation _ d’année en année proliférante _ de boutiques de masques de carnaval et de bimbeloteries _ pas seulement de mauvaise qualité ; de luxe aussi : il y en a pour toutes les clientèles ; cf sur ce point par exemple le très intéressant Venise : les Vénitiens vous invitent, par Christine Nilsson, aux Éditions Harfang (le livre est paru en octobre 2011 : je l’ai trouvé par hasard en fouillant parmi le rayon Beaux-Arts de la Librairie Mollat, à la recherche d’autres livres encore sur Venise (et la « vie vénitienne » surtout !.. ; en plus des guides touristiques, nombreux et florissants, eux…) : il existe en effet à Venise un très dynamique artisanat d’art et de luxe, de même que d’excellents artisans de la restauration et de l’hôtellerie, même si la plupart des Vénitiens actifs auxquels Christine Nilsson donne la parole afin de proposer quelques conseils de lieux un peu originaux, voire singuliers, à découvrir et visiter à Venise, ainsi que d’adresses de professionnels de qualité auxquels s’approvisionner de produits de valeur, sont plutôt du côté du haut-de-gamme que de celui du populaire pittoresque (même s’il s’en trouve aussi un peu, en cet intéressant et original guide de la Venise vivante de quelques vrais Vénitiens) : ainsi dois-je mentionner que j’ai été un peu déçu de ne trouver aucun des Vénitiens consultés conseiller ma trattoria préférée, juste un peu plus loin, vers la lagune, que le Pont aux Trois Arches sur le très beau et très vivant Canal de Cannaregio : la génialissime « tratoria (sic) ‘a Marisa, Fondamenta San Giobe a Canaregio 652 » (re-sic : en vénitien ! : j’ai la carte de la maison sous les yeux : « Chiuso luni sera, mercore sera et domenega sera ; Telefono : 041 720211 » ; cf mon article précédent : La chance de se livrer pour l’arpenter-parcourir au labyrinthe des calli de Venise) : résidant à Venise, j’en ferai(s) volontiers ma cantine quotidienne… _

au profit de boutiques de masques de carnaval et de bimbeloteries pour le seul passage (le plus souvent pressé !) de _ nombreux, il est vrai _ touristes à la journée, ou ne séjournant à Venise guère que quelques (brefs) jours de vacances : il n’est hélas que trop vrai qu’ils finissent par être bien plus nombreux, au bout de l’an, que les Vénitiens y vivant à demeure…

Mais que devient ainsi la « vie vénitienne » au quotidien des Vénitiens ?..

Celle-là même que je désirais prioritairement approcher _ modestement, à la mesure du temps et des moyens dont je disposais, les six jours de mon passage à Venise en février 2011 ; cf ce que Syvain Venayre, nomme, à la page 446 de son si riche Panorama du voyage (1780-1920), l’« axiome« , par lequel, écrit-il, « s’ouvrait, à la fin du XVIIIe siècle, le Guide des voyageurs en Europe de Heinrich Ottokar Reichard : « Deux choses sont indispensables à quiconque veut voyager, l’argent et le loisir »… » _ ;

celle-là même que je désirais prioritairement approcher

et ressentir lors de mon temps libre, à côté du temps très intense aussi (et si important ! pour moi) du colloque « Lucien Durosoir » au Palazzetto Bru-Zane, mais aussi en ses riches à-côtés d’échanges passionnants et gratifiants sur la musique…

Cette « vie vénitienne« , donc,

dont chaque fin d’après-midi, rentrant à mon hôtel « del Sole » (un Palazzo Marcello…), sur la Fondamenta Minotto, le long du rio del’ Gaffaro, dans le sestiere de Santa Croce, je croisais quelques bribes, par exemple au coin du campo et du pont dei Tolentini, où se trouvaient réunis, au dehors d’un vraiment minuscule café, en train de converser et trinquer, les buveurs d’un verre d’ombre ou de spritz et dégustateurs de cichetti, verres et assiettes posés à la bonne franquette sur quelque tonneau, tout à côté de la rambarde du pont et de celle du quai, adonnés à quelque joyeuse conversation. Si j’avais un peu mieux parlé italien _ sinon vénitien… _, je me serais volontiers joint à leur vivante conversation…

Ou bribes, encore, que j’entrevoyais, près des marchés du Rialto, chaque fois que j’apercevais la chaleureuse et toujours bondée Cantina Do Mori, calle dei Do Mori, en parcourant la très passante, animée et joyeuse Ruga Vecchia San Giovanni pour regagner mon hôtel, en traversant le sestiere de San Polo, passant par San Tomà et San Rocco, en longeant les Frari…

Et voilà qu’après être tombé sur un magnifique album de photos vues du ciel _ mais pas de trop haut _, toujours au rayon Beaux-Arts de ma chère Librairie Mollat : Vu du ciel Venise, par Marcello Bertinotti et Simona Stoppa, aux Éditions Whitestar, qui permet de merveilleusement se repérer comme _ et même mieux, car à vue claire des bâtiments, que _ sur une carte, dans le lacis serré et enchevêtré, et à surprises _ cela devient un jeu _, du labyrinthe des calli vénitiennes ;

et voilà que je trouve, en recherchant des informations sur l’historien Sylvain Venayre, co-auteur avec Patrick Boucheron, d’un très intéressant (et amusant aussi), L’Histoire au conditionnel, ou « si l’Agrégation d’Histoire n’avait pas déraillé » !,

voilà que je trouve sur le site de la librairie Mollat

la notice d’un Panorama du voyage (1780-1920), sous-titré « Mots, figures, pratiques« , de ce même Sylvain Venayre ; ouvrage déjà merveilleux par le détail de son sommaire, et que je m’empresse d’acheter et dévorer !, et qui met en perspective érudite d’une extrême pertinence, et sans la moindre lourdeur _ la lecture en est jubilatoire ! tant de facteurs divers venant comme magiquement parfaitement s’emboîter ! _, l’Histoire des voyages et la naissance et le développement (et modifications fines au fil du temps : Sylvain Venayre les repère et les décortique !) du tourisme

_ « Un mot vint bientôt résumer toute cette ambiguïté de la recherche du plaisir par le voyage : celui de touriste. Il semble être apparu, pour la première fois, dans le Voyage d’un Français en Angleterre pendant les années 1810 et 1811, publié par Louis Simond en 1816. (…) Simond avait francisé le mot anglais tourist, lequel désignait depuis les années 1780 les voyageurs du Grand Tour, en y adjoignant un « e » final « , indique ainsi l’auteur page 411 _,

en un large dix-neuvième siècle, sinon de 1789 à 1914, du moins ici de 1780 à 1920 _ et Sylvain Venayre de réfléchir, en son « Introduction«  comme en sa « Conclusion« , sur la notion de « période » dans l’Histoire, et le travail de « périodisation« , en conséquence, nécessaire à méditer, de la part de l’historien !..

Un ouvrage absolument passionnant,

et qui vient à merveille éclairer les réflexions que j’étais en train de me faire sur les diverses perceptions-« impressions«  _ ce mot fait florès au XIXe siècle _ de Venise,

notamment par les écrivains (et esthètes) français _ à d’assez rares exceptions près, l’écrivain et l’esthète sont presque toujours réunis dans le même individu _,

léguées aux livres (de voyage, sinon de séjours un peu prolongés, ou/et renouvelés _ tels ceux d’un Henri de Régnier : moins de vingt-deux mois en tout et pour tout, de « vie vénitienne » pour douze séjours à Venise : j’ai compté à la louche, en ses soixante-onze ans et cinq mois de vie biologique (du 28 décembre 1864 au 23 mai 1936) _ ; mais nul de ces écrivains-esthètes-là ne s’y installe, en effet, à demeure véritable et durable ; tous s’en retournent bientôt chez eux ; les « moments » vénitiens ne furent ainsi pour eux que des parenthèses de vacances, en quelque sorte…) ;

un ouvrage absolument passionnant, donc _ d’autant que son dernier chapitre (le chapitre XV) porte sur l’historique de « La consécration de la littérature de voyage », pages 457 à 479 ; un élément qui vient très opportunément à l’appui de ce que l’analyse historiographique est venue dégager des évolutions historiques fines du phénomène du « voyage« , en la variété de ses diverses facettes contrastées et en opposition (de la figure du « plaisirin«  à celle de la « high life« ), pour la période étudiée : les contradictions d’appréciation demeurant toujours aujourd’hui, cent ans plus tard… _, qui vient merveilleusement éclairer les réflexions que j’étais en train de me faire _ pour moi-même… _ sur les diverses perceptions-« impressions » de Venise, notamment par les écrivains et esthètes français, léguées par eux aux livres de voyage qu’ils ont laissés _ le chapitre porte malicieusement cet épigraphe, d’un nommé Constant de Tours, en un Vingt jours dans le Nouveau Monde, de 1890 : « On voyage, dit-on, pour avoir voyagé… et pour raser les autres avec le récit de ses excursions« … : de quoi remettre (sociologiquement autant qu’historiquement !) tout un chacun à sa place…

D’où mon intention de commenter ce « désir de jouir«  _ c’est là le titre même que Sylvain Venayre donne à sa sixième et dernière partie, page 403 (comportant les chapitre XIV, « Les logiques du tourisme«  et XV, « La consécration de la littérature de voyage« )… _ que Sylvain Venayre place à l’origine _ et source fondamentale, en amont des pratiques (du voyage) qui allaient peu à peu se faire jour… _ de cette « touristification » des motivations _ de fait, à partir des années 1780 _ (et légitimations _ se revendiquant de droit : elles ont énormément de poids, surtout alors (mais durablement aussi, tout le long de cette période jusque vers 1920), sur les discours, volontiers moralisateurs et prescriptifs, tel le discours de Madame de Genlis, en 1799-1800, en son livre Le Voyageur, ouvrage utile à la jeunesse et aux étrangers, exemple que Sylvain Venayre analyse en ouverture, page 147, de son chapitre IV, « La Tradition des arts apodémiques » ; et, en conséquence, sur les représentations de plus en plus partagées de plus en plus d’Européens _) des désirs, goûts et plaisirs divers de voyager _ voire en opposition et contradiction ! et qui vont se révéler de plus en plus distinguées, voire en opposition avec, de purs et simples calculs d’intérêt, avec la nouvelle légitimation, qui finit par émerger, du pur et simple hédonisme (rien que pour le plaisir !) : mais cela se déployant seulement plus tard que 1920, dans le courant du XXe siècle : en une autre époque que celle qui fait l’objet de l’analyse historiographique de Sylvain Venayre dans ce travail-ci… Cf là-dessus, par exemple, Eros et civilisation _ contribution à Freud et L’Homme unidimensionnel _ essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée de Herbert Marcuse ; cf aussi les distinctions freudienne entre « principe de réalité«  et « principe de plaisir« . , d’abord ; puis celle entre les « pulsions de vie«  (ou Eros) et la « pulsion de mort«  (ou Thanatos)…

Il me semble que le tournant de la modernité, s’est situé lors d’un début de laïcisation _ d’où le succès du vocable « humanisme«  _ à la Renaissance, avec les évolutions, du moins en Occident, vers un désir de plus en plus puissant de placer les progrès de la maîtrise technicienne du monde au service à la fois des intérêts _ à partir du désir de cupidité, de l’accumulation du profit capitaliste, très tôt ; et en Angleterre (cf ainsi les œuvres de John Locke, puis Adam Smith, par exemple)… _, et des commodités (d’où l’apparition, en Angleterre d’abord, du terme de « confort » _ Sylvain Venayre remarquant, page 432, que longtemps l’orthographe française de ce mot importé de l’anglais conservera son « m » : « comfort« , avant de passer à « confort«  _) de la vie pratique ; mais aussi, très vite, de plaisirs indépendants de ces intérêts et commodités _ temporels _ ; des plaisirs de l’ordre du simple dilettantisme, notamment : le plaisir sans peine…

D’où l’apparition de courants de pensée épicuriens, très durement sanctionnés _ par la prison et le bucher _, sous l’appellation de « libertins« , durant le règne de Louis XIII en France, mais secrètement vivaces tout le long du XVIIe siècle louisquatorzien _ cf la référence au thème (et au terme) du « jardin«  dans les Fables et les Contes de La Fontaine _, et qui vont triompher peu à peu, lentement, au XVIIIe siècle _ avec la rupture de la Régence, d’abord, en 1715 ; puis les  avancées patientes et quasi victorieuses, enfin, des Lumières de Voltaire (Candide) et de Diderot…

Même si est généralement beaucoup trop minimisée dans les représentations dominantes de ce siècle (dit un peu vite tout uniment « des Lumières »), la résistance très puissante des courants de pensée religieux et, en leur sein, puritains ; qui se perpétuera, et combien fortement !, le long du (victorien) XIXe siècle aussi…

Le dernier chapitre de ce passionnant travail historiographique de Sylvain Venayre porte sur « La consécration de la littérature de voyage« , avec deux sous-parties : « L’ambigu désir de se souvenir », pages 458 à 466, et « La victoire de l’art d’écrire« , pages 466 à 479, qui viennent renforcer cette expansion de ce que je permets de qualifier de la « touristification » des voyages, à l’heure de l’expansion de plus en plus triomphante de « l’industrie des voyages« , au sein ce que l’on peut nommer aussi l' »industrialisation des loisirs« , à défaut de « civilisation du loisir« , comme a pu le faire un Joffre Dumazedier en son Vers une civilisation du loisir ? en 1962…

Pour  ce qui concerne le désir de se souvenir du voyage (qu’on est en train d’effectuer, ou qu’on a effectué), durant la période étudiée (1780-1920) par Sylvain Venayre _ que, en son chapitre de conclusion, il nomme non moins joliment que très justement, page 483, « l’avènement du plaisir«  _,

il passe des critères traditionnels prioritairement utilitaires de savoir, quant aux choses découvertes, comme quant à l’expérience qu’on en aura forgée _ selon les critères de « la tradition des arts apodémiques » : c’est là le titre du chapitre IV, pages 145 à 164 _, à celui, nouveau, d’une « jouissance » du voyage pour le voyage lui-même, voire pour la jouissance des sensations _ si possible « fortes«  ! _ qu’on en retire, ou qu’on en (ou en aura !) retirées, soit au présent du voyage lui-même, et de la sollicitation exacerbée _ par la curiosité et la disponibilité à la réception des surprises de l’altérité espérée _ des sens à la rencontre, pedibus, des lieux mêmes et des choses, sur-le-champ, en quelque sorte… ; soit au futur, ou encore au futur antérieur !, du souvenir rétrospectif, un peu plus tard _ rentré chez soi, par exemple, et surtout _, de ce voyage désormais passé _ page 459, Sylvain Venayre use de l’expression de  » félicité de la réminiscence«  _ : gratuitement, donc ; pour le seul plaisir, si l’on préfère _ et contemplativement alors ; même si cela ne saurait jamais être purement et simplement passif, purement réceptif : encore faut-il solliciter les activités multiformes (poétique, par exemple) de son esprit…

« Au début du XIXe siècle, cela dit, le récit d’impression _ de ces nouveaux voyageurs _ se dota d’un nouveau statut », indique Sylvain Venayre page 463, réfléchissant au statut du terme d' »impression« , alors de plus en plus en usage : ainsi « désormais, les impressions n’avaient plus d’autre utilité qu’elles-mêmes ; elles étaient un but en soi, ce que le voyageur était parti chercher, à seule fin d’en jouir.« 

Et par là, « l’avènement du genre littéraire du « voyage d’impressions » fut ainsi très exactement contemporain du triomphe du voyage de plaisir et de la figure du touriste qui exprimait la légitimité de cette quête des sensations » : au fond de tout cela, une querelle sur la question de la (ou des) légitimité(s) , et son (ou ses) fondement(s)…

Et Sylvain Venayre de donner quelques exemples, page 464 : en son Voyage en Orient, « Lamartine assurait que s’il avait rapporté dans son récit « les plus fugitives et les plus superficielles impressions d’un voyageur », c’était « pour que le vent de l’Océan ou du désert n’emporte pas sa vie tout entière, et qu’il lui en reste quelque trace _ un peu plus tangible probablement que celles de l’un peu trop oublieuse mémoire… _ dans un autre temps, rentré au foyer solitaire, cherchant à ranimer un passé mort, à réchauffer des souvenirs froids »… ». Et Sylvain Venayre de poursuivre : « Certains répétèrent qu’il s’agissait « de fixer, même d’une façon imparfaite, le souvenir fugitif des choses, les joies qui passent, pour les retrouver quelques années après. Ce sont des jouissances pour l’avenir« . Une image était souvent utilisée : celle de l’hiver défini comme saison du souvenir où « au coin du feu », il est possible de ressentir à nouveau , en se relisant, les plaisirs du printemps et de l’été« …

Et Sylvain Venayre de mettre en contradiction, page 469, Jules Barbey d’Aurevilly, déplorant le triomphe _ pas assez artiste, ou littéraire, pour lui _ du récit d' »impressions de voyage« , en 1859 :

« Le voyage, en soi, est si peu de chose, qu’il ne vaut guère que par le voyageur qui le raconte  et qui sait y imprimer cette personnalité que rien ne remplace lorsque l’auteur ne l’y met pas« .

Par là, la « démonstration » de Barbey d’Aurevilly, en déduit Sylvain Venayre, « passait par un partage entre les récits de voyage qui méritent d’être lus, et ceux qui ne le méritent pas« . Et « ce passage ne reposait plus sur ce que le voyageur avait vu, mais sur la façon dont il l’avait décrit« , indique-t-il page 469.

« Le voyage prenait place au nombre des muses inspiratrices. Dans Le Rhin, Victor Hugo parlait à ce propos de la musa pedestris et, par la suite, plusieurs auteurs de récits de voyage s’y référèrent à leur tour. On réitérait l’impératif de la marche à pied, hérité des arts apodémiques, mais on en faisait maintenant, dans une célébration rousseauiste de la promenade, la condition essentielle de l’inspiration« , poursuit Sylvain Venayre, page 470. « On va et on rêve devant soi« , écrivait Hugo, « la marche berce la rêverie ; la rêverie voile la fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne voyage pas, on erre. À chaque pas qu’on fait, il vous vient une idée. Il semble qu’on sente des essaims éclore et bourdonner dans son  cerveau.« 

Du moins pour certains des écrivains d’alors, « la création poétique était devenue l’horizon véritable du voyage« , conclut ici l’auteur.

Qui poursuit son analyse ainsi, page 471 :

« En réalité, le « poète » en voyage était moins un versificateur qu’un auteur capable de dire, sur le spectacle du monde, autre chose que le commun des voyageurs. » Et « cette stratégie littéraire était aussi, bien sûr, une stratégie de distinction«  _ à l’heure de la course à la différence, sinon la recherche d’une authentique singularité, sur le marché de l’art et de l’édition… « Les écrivains qui s’adonnaient au genre nouveau de la littérature de voyage entendaient affirmer la singularité de leur style _ « ou l’homme même« , selon la formule plus profonde de Buffon _ dans le cadre d’un marché désormais _ de fait ! _ très concurrentiel« .

Et « dans ces conditions, page 474, le meilleur auteur de récit de voyage était celui qui était le plus capable de transcrire, par des mots, la vérité de la sensation provoquée par un paysage ou une scène ». Et donc « la transformation du paysage _ ou de la scène captée par le regard du voyageur _ en littérature impliquait la maîtrise d’un art particulièrement difficile. Rien de moins simple, en effet, que de « provoquer dans l’esprit du lecteur un travail analogue à la révolution que la vue des lieux opère en lui-même », pour le dire comme Custine.« 

Ou, page 474 encore, comme Lamartine (toujours en son Voyage en Orient) : « Voyager, c’est traduire : traduire à l’œil, à la pensée, à l’âme du lecteur, les lieux, les couleurs, les impressions, les sentiments que la nature ou les monuments humains donnent au voyageur. Il faut à la fois savoir regarder, sentir et exprimer ; et exprimer comment ? non pas avec des lignes et des couleurs, comme le peintre, chose facile et simple ; non pas avec des sons, comme le musicien ; mais avec des mots, avec des idées qui ne renferment ni sons, ni lignes, ni couleurs. »

Et par leur style comme improvisé et ouvert aux surprises, « les récits » de voyage de ce temps, « se donnaient comme des flâneries, des zigzags _ Théophile Gautier retient ce terme _, des vagabondages, des déambulations incertaines qui célébraient l’écart et la discontinuité« , page 479, face à l’enchantement désiré et ressenti de la surprise, et le charme de l’imprévu, lors de tels voyages de « poètes » pratiquant dans l’espace des lieux à découvrir comme dans leurs gestes d’écriture, cette sprezzatura

Lesquels, « ce faisant, célébraient tout à la fois la singularité de leurs voyages, celle de leur style,

mais aussi celle de leur vie et de la conception qu’ils se faisaient de celle-ci » ;

et qui « bâtirent des théories sur le voyage d’autant plus sérieuses que leur époque avait fait du voyage, plus que jamais auparavant _ et à travers tant les facilités qui s’offraient, que les difficultés que de tels voyages alors offraient, aussi, pour les uns et pour les autres… _, une métaphore de la vie d’écrivain«  : ainsi se termine le chapitre XV et dernier, juste avant les conclusions, plutôt d’ordre épistémologique à propos du travail d’historien, du court chapitre de « Conclusion » et de synthèse, de ce très riche Panorama du voyage (1780-1920) _ mots, discours,figures de Sylvain Venayre…

Reste à préciser ce qu’est devenu le voyage, tout comme le récit de voyage, dans la nouvelle époque : celle d’après 1920…

Et à reconsidérer à la lumière de ces analyses de l’histoire du voyage, et des récits de voyage, entre 1780 et 1920, ce qu’il en est de nos voyages (et de nos récits de voyage) aujourd’hui,

et cela, qui que nous soyons, les uns et les autres, à arpenter en zigzag, comme a pu aimer le faire un Théophile Gautier, le labyrinthe des calli de Venise…

Bref, le voyage est fondamentalement affaire de rencontre _ complexe, riche… _ entre une curiosité, à la fois cultivée _ si possible sans lourdeur, mais ludique, joyeuse, légère… _, mais aussi toujours, fondamentalement, ouverte, d’une part, et, d’autre part, une altérité d’une richesse infinie, inépuisable _ ludiquement aussi… _, des lieux et des personnes, que procure le déplacement hors de chez soi du voyage…

L’expérience de la vie fournissant à qui apeu à peu _ appris ainsi _ et continue, plus encore, d’apprendre _ la fantaisie du voyageur à user, avec à la fois liberté et pertinence, de tous ses sens _ et de tout son esprit : peut-on les dissocier ? _, un fonds inépuisable et juvénilement joyeux d’aliments féconds pour s’épanouir lui-même toujours davantage de _ et avec _ tout cela _ ainsi que tous ceux-là…

Voilà ce que pourrait être l’art de (bien) voyager _ et (bien) vivre…

Ou encore (bien) respirer.

Ainsi rappellerai-je, pour finir, ces mots sur le « bien respirer » de Henri de Régnier, déjà cités plus haut, en la présentation de son Altana ou la vie vénitienne (1899-1924), en 1928 :

« Pourquoi, dès que je respire l’air vénitien, éprouvè-je ce plaisir à vivre où les actes les plus insignifiants et les pensées les plus quotidiennes prennent une valeur particulière, un sens exceptionnel et me communiquent un bien-être inaccoutumé ? »… Respirer cet air libre-là nous fait aussi du bien…

À chacun d’entre nous, en se déplaçant un peu loin de chez lui, et avec un peu de chance, en fonction de la convenance découverte sur place, des lieux et des personnes _ et non calculable au départ _, d’apprendre peut-être _ et c’est aussi un jeu ! _ où rencontrer et trouver, avec cet air-là, cette ample et joyeuse respiration-là.

Il me semble que c’est aussi ce que peut apporter, avec un peu de chance encore, l’art _ qui n’est pas une technique : et cela, la modernité le sait moins bien… _ du bien voyager (et bien rencontrer), en vue de ce qui aide ainsi à mieux respirer…

Et je ne saurais oublier, non plus, ce que dit _ et qui a pleinement à voir avec cela ! _ de la vie (et de la liberté) à Venise en particulier, dans son Dialogue avec les morts, le cher Jean Clair…


Titus Curiosus, ce 31 octobre 2012

Post-scriptum :

Sur la « vie vénitienne » des Vénitiens,

on trouvera d’agréables (et réalistes) repérages de terrain un peu tous azimuts, et pas seulement du côté des lieux que fréquente la foule principale des touristes, dans deux livres, dit l’un d' »Itinéraires« , l’autre, de « Promenades« , à partir d’œuvres plutôt populaires ; dans un cas, les bandes-dessinées du Vénitien Hugo Pratt, avec son personnage de Corto Maltese ; l’autre, les romans policiers de l’américaine installée à demeure à Venise, Donna Leon, avec son personnage du commissaire Brunetti.


Le premier, par Hugo Pratt, Guido Fuga et Lele Vianello, s’intitule Venise _ Itinéraires avec Corto Maltese, aux Éditions Casterman ;

le second, par Toni Sepeda, Venise, sur les traces de Brunetti _ 12 promenades au fil des romans de Donna Leon, aux Éditions du Seuil.

On y respire un peu quelque chose de la saveur des quartiers où aller vagabonder…

Ce mercredi 18 juillet 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Vacances vénitiennes (I)

16juil

Si vous avez assez de patience pour « suivre » jusqu’au bout les fils effilochés de mes rhizomes,
voici le premier des articles de ma série de l’été 2012 sur « Arpenter Venise »
série postérieure d’un peu plus d’une année _ le temps d’une bonne décantation _ à mes déambulations lors d’un séjour (enchanté !) à Venise de 5 jours en février 2011,
au moment du colloque (les 10-11-12 février) Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878 – 1955), au Palazzetto Bru-Zane _ situé à la lisière nord-ouest du sestiere de San Polo _,
où j’ai donné 2 contributions sur ce compositeur singulier (et sublime : écoutez le CD Alpha 125 de ses 3 Quatuors à cordes, de 1919, 1922 et 1934, par le Quatuor Diotima) :
à propos duquel je me suis interrogé sur ce que pouvait être, ce en quoi pouvait consister, au sens fort,
la singularité d’un auteur, son idiosyncrasie _ cf Buffon : « le style, c’est l’homme même » _, ou encore « son monde »,
accessible, pour nous, via l’attention ardemment concentrée à son œuvre et ses œuvres.
L’œuvre musical de Lucien Durosoir est réalisé entre 1919 et 1950, mais surtout jusqu’en 1934 et la mort de sa mère, son interlocutrice majeure :
là-dessus, lire l’intégralité de mes 2 contributions à ce colloque Durosoir de février 2011, à Venise,
dont les Actes ont été publiés aux Éditions FRAction en juin 2013 _ mais tout est accessible via le site de la Fondation Bru-Zane ; et les deux liens ci-dessus.
Peut-être y découvrirez vous quelques clés pour bien vous perdre dans Venise…

Le labyrinthe

(à surprise : à culs de sac !.. quand le piéton de Venise se trouve _ mille fois ! cela devient un jeu, tant qu’on ne se décide pas à consulter la carte adéquate… _ sans pont à franchir, ni quai à suivre, à droite ou à gauche, face à un canal qui vous contraint à rebrousser chemin…

_ ainsi, page 13 de son réjouissant et très alerte Venise est un poisson, au chapitre « Pieds« , Tiziano Scarpa, Vénitien, donne-t-il ce judicieux conseil à l’aspirant découvreur-arpenteur de sa Venise : « Le premier et unique itinéraire que je te conseille a un nom. Il s’intitule : Au hasard. Sous-titre : Sans but. Venise est petite, tu peux te permettre de te perdre sans jamais vraiment en sortir. Au pire, tu finiras toujours sur un bord, sur une rive _ une Fondamenta _ devant l’eau, en face de la lagune. Il n’y a pas de Minotaure dans ce labyrinthe« . Et « si tu ne retrouves pas ton chemin, tu rencontreras toujours un Vénitien qui t’indiquera avec courtoisie comment revenir sur tes pas. Si tu veux vraiment revenir sur tes pas » ; il venait juste de dire, page 12, que, au foot-ball, « faire le Vénitien« , ou « faire le Venise« , c’était « produire un type de jeu exaspérant, égoïste, le ballon toujours au pied, plein de dribbles et peu de passes, une vision du jeu très limitée » ; expliquant : « forcément : ils avaient grandi dans ce tourbillon variqueux de venelles, de ruelles, de virages en épingles à cheveux, de goulets. Pour aller de la maison à l’école, le chemin le plus court était toujours la pelote. Évidemment, quand ils descendaient sur le terrain en shorts et en maillots, ils continuaient à voir des ruelles _ calli _ et des petites places _ campielli _ partout, ils essayaient de se sortir d’une de leurs hallucinations personnelles labyrinthiques entre le milieu de terrain et la surface de réparation » ; aussi, le merveilleux conseil que Tiziano Scarpa donne à l’aspirant découvreur-arpenteur de sa Venise, est-il de ne surtout pas vouloir « lutter contre le labyrinthe. Seconde-le, pour une fois. Ne t’inquiète pas, laisse la rue décider seule de ton parcours, et non pas le parcours choisir ton chemin. Apprends à errer. Désoriente-toi. Musarde« .., toujours page 12… _)

le labyrinthe des calli _ parfois, et même très souvent, très étroits : par exemple, la Calesela de l’Ochio Grosso, dans le Sestiere de Castello, paroisse de San Martino (près du grand Portal del Arsenale), « mesure tout juste 53 cm de large« , est-il indiqué à la page 161 de l’album Secrets de Venise : un très bel album de photos (pas seulement de monuments, ou de clichés) commentées, publié aux Éditions Vilo ; et Tiziano Scarpa cite, lui, page 39 de son livre, « derrière la place San Polo« , la « Calle Stretta (étroite), large de soixante-cinq centimètres«  _

le labyrinthe des calli de la cité de Venise constitue un infini défi _ enchanteur ! et toute une vie n’y suffira pas : c’est aussi le constat que fait ce Vénitien d’excellence qu’est Paolo Barbaro en son merveilleux livre de « retour » à (et « retrouvailles » avec) sa Venise, dont le développement de sa carrière professionnelle (d’ingénieur hydraulicien)  l’avait éloigné : Venezia _ le città ritrovata (traduit pas très heureusement en français éditorial « Petit guide sentimental de Venise » : c’est un livre ADMIRABLE ! et qui n’est certes ni « petit« , ni « sentimental«  ! paru aux Éditions du Seuil en novembre 2000 et toujours disponible ! _ pour le promeneur-flâneur amoureux de beauté étonnante. Et la beauté de Venise, prise comme un tout strictement indémêlable ! _ ni classique, ni baroque, ni, encore moins, romantique ! maniériste, peut-être, si l’on voulait ?.. À la Montaigne… _, est assurément étonnante : face à l’inadéquation de tous nos repères _ d’aisthesis ; à commencer par les repères, primaires (et primordiaux) cénesthésiques…

Quand j’ai ouvert mon blog, le 3 juillet 2008, par un article _ se voulant d’annonce programmatique… _, que j’avais intitulé Le Carnet d’un curieux

_ et je remarque au passage, me relisant, que j’y présentais ce qui y allait y être mon style : « attentif intensif, c’est-à-dire fouilleur, s’embringuant dans le fourré plus ou moins dense du “réel“ et se coltinant un minimum à l’épaisseur et résistance des “choses“, en leur lacis déjà dé-lié cependant par quelque “œuvre“«  : eh oui ! quelque chose d’un peu parent au « lacis«  de l’imbroglio vénitien, dans le défi quasi géographique de tâcher de s’y « orienter«  un peu… _,

je me plaçais, par anticipation, « dans l’ouverture d’un peu larges et mobiles (boulimiques ?) curiosités plurielles« ,

parmi lesquelles des curiosités « géographiques aussi,

à partir, je dirais, de villes-« mondes » (Rome, Prague, Istanboul, donc, Lisbonne, Naples, Buenos-Aires, etc… : presque toutes _ mais dans le « Conte d’hiver » la Bohème n’est-elle pas shakespeariennement « accessibleelle aussi « par la mer?! _ ; presque toutes des cités portuaires, ainsi que Bordeaux : ouvertes sur le large…) ; etc.« …


Or je m’avise (en m’en souvenant bien !) que parmi ces « villes-mondes« , auxquelles je disais aimer (et désirer) me confronter _ par le jeu multiplié d’abord du regard du piéton les arpentant et ré-arpentant sur le vif de tous ses sens en éveil ; puis celui de l’écriture revenant à plaisir se pencher un peu précisément attentivement sur ces expériences de regard du promeneur-flâneur, sans que jamais vienne quelque rassasiement, ou, si peu que ce soit, lassitude : la fidélité à ce que j’aime s’avérant décidément, et quasi sans anicroches, absolue ; en un approfondissement intensif… _,

je m’avise (et me souviens bien ! donc…) que ne figurait pas Venise…

Probablement d’abord parce que d’autres déambulations-flâneries-promenades m’attiraient d’elles-mêmes  _ causa sui en quelque sorte _ davantage :  telle celle dans Rome, où j’aime infiniment me replonger (à l’arpenter-réarpenter) un peu souvent, et toujours neuvement ; ou celle dans Naples, toujours pas encore découverte, pour m’en tenir à ces deux sublimes cités italiennes ; auxquelles je dois adjoindre aussi celle dans Sienne, parfaite « cité-monde » elle aussi _ la ville (sise tout autour de sa Piazza del Campo si raidement pentu), si raffinée et démocratique à la fois, de Simone Martini et des frères Lorenzetti : quelle civilisation que celle de Sienne ! _, et demeurée _ au moins jusqu’à mon plus récent voyage en Toscane _ si bienheureusement vierge de banlieue _ à la différence de sa victorieuse Florence… La ville de Sienne n’ayant quasi pas connu d’expansion urbaine après sa défaite finale face à la cité guelfe des lys (à la bataille de Colle Val d’Elsa, en 1269).

Sur ce non-choix alors de Venise, j’aurai assurément à revenir : un peu plus loin…

Venise, cité navale et portuaire s’il en est _ et shakespearienne aussi : Othello, Le Marchand de Venise, etc. _, demeure mieux que bien protégée par l’isolement de son caractère d’île (ou plutôt d’îles _ au nombre de 121… _, reliées les unes aux autres par quelques ponts _ au nombre de 435…, selon l’article (illustré de la photo de chacun d’eux) Liste des ponts de Venise de Wikipédia : n’y manque (!) que le quatrième pont sur le Grand Canal, celui de Santiago Calatrava, dit « Pont de la Constitution », inauguré le 11 septembre 2008 : de quoi cela peut-il donc être l’anniversaire ?.. _),

mieux que bien protégée par l’isolement de son caractère d’île

au milieu de sa lagune, entre le rivage de Terre ferme _ à la distance de plus de trois kilomètres _ et le cordon littoral devant la houle, parfois _ poussée par la bora _, de l’Adriatique, dont la langue sableuse (mouvante) du Lido bien calée comme une digue, devant Venise.

Ainsi, sur cette « situation » assez singulière _ et pas rien que géographiquement _ de Venise, par rapport à la Terre Ferme (et le reste du monde !), par la grâce de sa lagune, le très fin et archi-lucide Régis Debray notait-il excellemment pages 20-21 de son percutant Contre Venise (en 1995, déjà !) :

« De même qu’au théâtre italien tout le dispositif pivote non sur la scène ou la salle, mais sur la rampe qui les sépare, car s’il y avait plain-pied il n’y aurait pas de spectacle _ du moins pour qui tient à en être le spectateur-voyeur plus ou moins invité (et agréé) ! _, le décisif de Venise _ formule-clé ! _ n’est pas Venise, mais la lagune qui la sépare du monde profane, utilitaire et intéressé » _ adjectifs mille fois pertinents !

Ce qu’il commente, en sémiologue averti qu’il est : « Cette tranche d’eau fait figure de « coupure sémiotique »« .

Et de remarquer on ne peut plus adéquatement _ cf la célèbre pièce de musique d’Antonio Biancheri La Barca di Venetia per Padova, en 1605 ! _ que « pendant des siècles, l’arrivée par Padoue et l’embarquement à Fusine, à cinq milles de la place Saint-Marc, pour une lente traversée, symbolisaient, tel un rite de passage, le changement d’univers _ voilà ! _ à la fois physique et mental _ soit un sas, et devenu, via l’inflation gigantesque du tourisme (lui-même devenu pour l’essentiel un tourisme patrimonial historiciste), temporel en plus de spatial…

La construction du pont route-fer de quatre kilomètres reliant Mestre au Piazzale Roma a _ depuis lors un peu _ simplifié les procédures, mais l’abandon assez compliqué de la voiture ou du car au parking _ du Tronchetto _ maintient l’essentiel _ mais oui ! _, qui est l’intransitif, la rupture de charge, avec changement _ obligé _ de véhicule et de tempo : ralentissement obligé du rythme vital _ ô combien ! Paolo Barbaro le souligne lui aussi… _ ; nous voilà ailleurs, et autrement monté, piéton ou bouchon sur l’eau ; pas de doute possible : on est bien passé de l’autre côté du miroir » _ du réel lui-même : l’opération se révèle magique !.. au moins pour l’étranger à Venise, sinon pour le Vénitien lui-même. Mais beaucoup de Jeunes adultes, désormais, quittent Venise pour la Terre ferme, ne serait-ce que pour résider à Mestre, où il est plus facile de disposer d’une voiture et de supermarchés.

Et Régis Debray de commenter encore, page 21-22 : « Au lieu de s’en plaindre comme d’un marteau piqueur dans un concerto de Vivaldi, les dévots _ du tourisme culturé à Venise _ devraient plutôt saluer l’astuce qui consista à « enlaidir » au mieux la terre ferme qu’ils ont abandonnée, tant les usines chimiques de Marghera, les raffineries, grues et hangars de Mestre, tubulures pétrolières et cheminées polluantes, à contre-jour, soulignent avantageusement l’abîme séparant le cercle enchanté du jeu esthétique _ c’est bien de cela qu’il s’agit ; cf là-dessus les magnifiques analyses du très bel essai de Rachid Amirou, L’imaginaire touristique, qui vient d’être réédité aux Éditions du CNRS _, la commedia dell’arte où nous venons de pénétrer, et la sordide réalité, tout juste conjurée _ du moins pour ce moment (ou parenthèse) de « vacance«  en ce lieu spécial-ci.. _, de la survie et des contraintes productives _ notre modernité encrassée par les infrastructures et l’oubli du grand art. Chaque coup d’œil de l’enculturé sur l’horizon « hideux » (qui me fait respirer, tout au bout des Zattere, comme un soupirail en cellule) renouvelle l’exorcisme du monde réel, à quoi se résume la fonction socialement réservée, du dehors, à la « fabuleuse merveille ».« 

Et pages 22-23, Régis Debray précise le fonctionnement du processus de la métamorphose de ce touriste culturé : « Le coup de génie, ici, (…) est la faculté qui nous est donnée de participer au spectacle _ de la comédie de Venise _ à tour de rôle, de nous y dépersonnaliser en personne, nous y dédoubler à volonté. La passerelle construite par Mussolini, et si bien nommée Ponte della Libertà (liberté d’échapper à l’enfermement, pour les claustrophobes du dedans, liberté d’échapper à soi-même, pour les hystériques du dehors), permet aux regardeurs de venir se mêler à la pièce _ toujours plus ou moins carnavalesque : même en dehors des festivités du Carnaval, ré-introduites seulement récemment : en 1979 ! _ en cours. Anch’io sono attore. (…) Loup et domino invisibles, guidé par les rails d’itinéraires fléchés, chacun s’en va par campi et calli fredonnant son petit air d’opérette, déguisé comme il convient (c’est encore lors du carnaval, où la pantomime s’avoue le plus, qu’on joue le moins). La fête est programmée, encadrée, répétée. (…) Touriste, on peut même jouer au touriste. Rien n’est pour de vrai« …

Quant aux « Vénitiens de naissance« , page 24, « ils savent que le show must go on, car c’est leur gagne-pain et une vieille habitude _ même avant le XVIIIe siècle et l’invention-institutionnalisation (aristocratique, alors) du « grand tour«  Le spectacle est dans la salle, et la salle est dans la rue« …


D’autant que, ajoute Régis Debray page 25, « ici, la représentation est miniaturisée ; cette cité-escargot n’étant pas vraiment grandeur nature ; le resserrement scénographique fait fonctionner la règle des trois unités, de lieu, de temps et d’action ; et le changement d’échelle ajoute à l’aspect « ville pour rire », toute en stucs et en dentelles, en cheminées coniques, en encorbellements de carton (sans humains derrière). Le côté maquette  (presque trop achevée ou finie) exalte une urbanité idéale, réduite à l’essence, comme une idée platonicienne de Cité, un microcosme autosuffisant. Ville-jouet, où se rejoue, dans la distance du comme si, le destin de toutes les splendeurs faites de mains d’homme, grandeur et décadence. Toute œuvre d’art met le monde réel en modèle réduit, et _ puisqu’en art moins est plus _ l’ellipse récapitulative accroît l’effet de capture.
L’exiguïté du labyrinthe, facteur de surréalité, dramatise l’oratorio, en aiguise la pointe, la peur du dénouement, que chaque jour repousse, avec notre complicité, nous qu’on enrôle dans la distribution
« …

Fin ici de cette incise debrayenne ; je reprends le fil de mon raisonnement.

Autrement que par bateau,

la cité de la lagune n’est devenue accessible _ aux non-Vénitiens _, d’abord par le chemin de fer, que depuis l’inauguration _ il y a 166 ans _ du Pont _ ferroviaire _ des Lagunes _ long de 3, 600 mètres _ le 11 juillet 1846 (sous la domination autrichienne) ; puis par la route, que depuis l’inauguration _ il y a 79 ans _ du Ponte _ routier _ Littorio le 25 avril 1933 (par Mussolini) _ son nom fut changé en Ponte della Libertà en 1945…

Mais une fois débarqué à la Stazione ferroviale Santa Lucia, ou bien Piazzale Roma, halte-terminus des autobus de ligne vers Mestre ou l’aéroport Marco-Polo, le visiteur devient en effet un piéton obligé, même quand il parvient à gagner une station de vaporetto, ou emprunte le (très court) traghetto d’une rive à l’autre du Grand Canal ; quant aux gondoles, elles ne constituent pas, ne serait-ce que par le prix de leur minute, un moyen de transport commode ni fréquent : seulement une fantaisie un peu luxueuse…

À part pour les usagers de bateaux privés (sur les divers canaux sillonnant la ville), Venise est donc bien, pour l’essentiel de ceux qui y circulent, une cité de piétons-marcheurs ! Pedibus

De fait, c’est bien toujours l’arrivée en bateau par la lagune _ à la vitesse plus lente de la navigation : par motoscafi et motonave, d’abord ;

cf sur eux et leurs divers régimes de vitesse ou lenteur, les remarques magnifiquement senties que fait l’excellent Paolo Barbaro, page 220 et suivantes de son indispensable autant que merveilleux Petit guide sentimental de Venise ; ou plutôt Venezia _ la città ritrovata; cf aussi les pages 276-277, 264-265, 182, et 135… ; page 264, par exemple, ce magnifique passage sur les « étranges choses à affronter«  pour qui travaille à Venise sans être Vénitien (ce sont deux ingénieurs originaires d’Émilie-Romagne qui parlent, un soir d’acqua alta) : « c’est difficile à dire, c’est même difficile rien qu’à énumérer : lenteur, nonchalance, fragilité, asymétrie, vieillesse, compromis, torpeur, beauté, insécurité, tout ensemble. Cette beauté partout, entravée sans l’être, sur l’eau et sur terre, on n’y échappe pas. Bref, il y a un sacré nombre de problèmes, tous différents _ et ce sont des choses , toutes celles-là, qu’on n’affronte pas à l’école d’ingénieurs, ni même sur les chantiers«  ; et page 182 : « la vitesse du bateau est le vingtième (en moyenne) de la vitesse de la voiture. On le sent sur la peau : plus qu’une course sur l’eau, maintenant, dès qu’on met le pied sur le bateau, c’est un lent arrêt, une troublante décélération. Le mouvement et la mesure du mouvement changent, et le rythme et le sentiment du temps. Temps plus dilaté, peut-être ; plus lent, certainement _ vivrons-nous plus longtemps ?«  _

de fait, c’est bien toujours l’arrivée en bateau par la lagune

qui sans conteste demeure _ comme depuis si longtemps (= toujours !) pour qui se rend à Venise _ à la fois la plus juste et la plus belle approche _ plus lente, donc _ de la cité de Venise ;

au moins en contournant, depuis le Tronchetto _ où sont situés les parkings de stationnement des automobiles (et des autobus) _, la gare maritime, située juste à l’ouest de San Basilio et des Zattere, et en empruntant le large canal (déjà pleinement maritime) de la Giudecca pour déboucher sur le très vaste et noblissime Bacino di San Marco, avec à sa droite, depuis le vaporetto, la stature suprêmement élégante de San Giorgio Maggiore, avec sa superbe façade classique d’Andrea Palladio et son campanile élancé… A moins qu’on ne débarque aux Fondamenta Nuove, en provenance de l’aéroport Marco Polo… pour la majorité des visiteurs empruntant un bateau _ ici un motoscafe _ pour accéder à la cité de Venise.

D’autres, mais moins nombreux, découvrant peu à peu, de leurs _ beaucoup plus hauts ! le contraste avec les bâtiments de la ville sur les quais, par exemple aux Zattere, en est même tout simplement effrayant ! et les édiles s’en émeuvent !.. _ de leurs bateaux de croisière monstrueusement gigantesques, d’abord les espaces _ embrumés (ou pas) : selon la saison, et la qualité de lumière et le taux d’humidité _ de la lagune _ cf, ici, page 221, à propos de ces « espaces de la lagune«  entre Saint-Marc et Lido : « un bateau qui traverse une mer presque au pied des maisons, une course marine au cœur des maisons (…) Immense, l’ouverture d’eau et de ciel, à peine sort-on du labyrinthe ; mais tout entière parcourable, reconnaissable _ ni grande mer, ni océan«  ; et pour qui revient (ici du Lido) vers Venise par le motoscafe, ce très beau (et surtout si juste !) passage encore, page 223 : « Ici on approche dans les bienveillantes vibrations d’un moteur que l’on connaît bien, d’un bateau qui nous est familier : peu à peu nous entrons en participation avec chaque lumière, quai, maison, fenêtre… Nous la voyons de nos yeux, sans écran, Venise à l’arrivée, d’un moyen de transport aquatique encore humain, très humain. Ses yeux à elle, la ville, répondent à chaque regard : lumières et reflets nous arrivent de chaque fenêtre, s’approchent de plus en plus, jusqu’à ce que le bateau tourne juste là, entre San Giorgio et Saint-Marc, entre une fenêtre et l’autre, pour nous faire mieux voir le cœur, nous faire toucher le centre, du miracle qui continue«  : Venise !.. _,

D’autres découvrant peu à peu, de leurs _ monstrueusement surdimensionnés, donc, à l’échelle des bâtiments de Venise ! _, de leurs bateaux de croisière, d’abord les espace de la lagune,

puis, dès que contourné la pointe de l’île de Santa Elena afin d’accéder au Bacino di San Marco,

le cœur de la ville elle-même, avec, en son milieu, l’ouverture du Grand Canal, avec les profils joyeusement rythmés de ses églises _ avec coupoles (ou pas) et campaniles (divers) _ et de ses palais _ du Moyen-Âge jusqu’au XVIIIe siècle, la palette en est riche de diversité de styles, mais en très étonnante harmonie (et à très peu d’exception près jusqu’ici)… _,

après franchissement préalable de la passe _ entre mer et laguneentre la pointe septentrionale du cordon littoral du Lido et la pointe méridionale de Punta Sabbioni, en quittant la mer Adriatique…

Ce qui rend Venise si différente de la plupart des autres cités-monde qui sont aussi bâties sur un réseau de canaux Amsterdam, Saint-Pétersbourg, ou même Bruges, pour notre Europe _, c’est son absence de tout plan si peu que ce soit concerté d’urbanisme, ainsi que de plan de circulation piétonne si peu que ce soit ordonnée par rues… Venise, constituée d’une juxtaposition purement empirique d’îles, et en plein milieu d’une lagune, s’est, maison par maison _ et la lagune servant de première et principale protection, avant même la flotte impressionnante de galères construites à l’Arsenal… _, élaborée essentiellement par rapport et autour des voies d’eau, ou canaux, par où s’effectuait l’essentiel des circulations et échanges, par bateaux.

Déjà, Philippe de Commynes, envoyé en mission diplomatique à Venise par le roi de France Charles VIII _ il y séjournera huit mois en 1494-95 _, pour qualifier « la grande rue qu’ils appellent le Grand Canal, et est bien large« , écrit, très impressionné : « la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde et la mieux maisonnée« …

Il décrivait ainsi, en ses Mémoires (livre VIII, chapitre XVIII), son arrivée par bateau à Venise :

« Ce jour que j’entrai à Venise, vindrent au devant de moy jusques à la Chafousine, qui est à cinq mil de Venise ; et là on laisse le bateau en quoy on est venu de Padoue, au long d’une rivière _ la Brenta _ ; et se met-on en petites barques, bien nettes et couvertes de tapisserie, et beaux tapis velus de dedans pour se seoir dessus ; et jusques là vient la mer _ la lagune où pénètrent les houles _ ; et n’y a point de plus prochaine terre pour arriver à Venise ; mais la mer _ la lagune _ y est fort plate, s’il ne fait tourmente ; et à cette cause qu’elle ainsi plate se prend grand nombre de poissons, et de toutes sortes. Et fus bien esmerveillé de voir l’assiette de cette cité _ voilà ! ces expressions sont très fortes ! _, et de voir tant de clochers et de monastères, et si grand maisonnement, et tout en l’eau _ voilà, voilà ! _, et le peuple n’avoir d’autre forme d’aller qu’en ces barques _ tout cela doit être strictement pris à la lettre ! _, dont je crois qu’il s’en fineroit trente mil, mais elles sont fort petites. Environ ladite cité y a bien septante monastères, à moins de demye lieue françoise, à le prendre en rondeur, qui tous sont en isle, tant d’hommes que de femmes, fort beaux et riches, tant d’édifices que de paremens, et ont fort beaux jardins, sans comprendre ceux qui sont dedans la ville, où sont les quatre ordres des mendians, bien soixante et douze paroisses, et mainte confrairie. Et est chose estrange de voir si belles et si grandes églises fondées en la mer » _ voilà.


Et il poursuit : « Audit lieu de la Chafousine vindrent au devant de moy vingt-cinq gentilshommes bien et richement habillés, et de beaux draps de soye et escarlatte ; et là me dirent que je fusse le bien venu, et me conduisirent jusque près la ville en une église de Saint-André, où derechef trouvay autant d’autres gentilshommes, et avec eux les ambassadeurs du duc de Milan et de Ferrare, et là aussi me firent une autre harangue, et puis me mirent en d’autres bateaux qu’ils appellent plats, et sont beaucoup plus grands que les autres ; et y en avoit deux couverts de satin cramoisy, et le bas tapissé, et lieu pour seoir quarante personnes; et chacun me fit seoir au milieu de ces deux ambassadeurs (qui est l’honneur d’Italie que d’estre au milieu), et me menèrent au long de la grande rue qu’ils appellent le Grand Canal, et est bien large. Les gallées y passent à travers, et y ay vu navire de quatre cens tonneaux au plus près _ mais oui ! _ des maisons ; et est la plus belle rue que je crois qui soit au monde, et la mieux maisonnée, et va le long de ladite ville _ d’est en ouest, jusqu’au Bassin de Saint-Marc et Saint-Georges Majeur. Les maisons _ ou palais _ sont fort grandes et hautes, et de bonne pierre, et les anciennes toutes peintes ; les autres, faites depuis cent ans _ durant le quattrocento _, ont le devant de marbre blanc qui leur vient d’Istrie à cent mil de là ; et encore ont mainte grande pièce de porphire et de serpentine sur le devant. Au dedans ont pour le moins, pour la pluspart, deux chambres qui ont les planchers dorés, riches manteaux de cheminées de marbre taillé, les chaslits des lits dorés, et les oste-vents peints et dorés, et fort bien meublés dedans. C’est la plus triomphante cité que j’ay jamais vue _ en résumé ! _, et qui fait plus d’honneurs à ambassadeurs et estrangers, et qui plus sagement se gouverne, et où le service de Dieu est le plus solemnellement fait. Et encore qu’il y peut bien y avoir d’autres fautes, si crois-je que Dieu les a en ayde, pour la révérence qu’ils portent au service de l’Eglise.

En cette compagnie de cinquante gentilshommes, me conduisirent jusques à Saint-Georges _ en face de Saint-Marc _, qui est une abbaye de moines noirs réformés, où je fus logé. Le lendemain me vindrent quérir, et menèrent à la Seigneurie _ le palais des doges _, où je présentay mes lettres _ de créance _ au duc _ le doge _ qui préside en tous leurs conseils, honoré comme un roy. Et s’adressent à luy toutes lettres ; mais il ne peut guères de luy seul. Toutesfois cestuy-cy a de l’auctorité beaucoup, et plus que n’eut jamais prince qu’ils eussent ; aussi il y a desjà douze ans qu’il est duc ; et l’ay trouvé homme de bien, sage et bien expérimenté aux choses d’Italie, et douce et aimable personne. Pour ce jour je ne dis autre chose ; et me fist-on voir trois ou quatre chambres, les planchés richement dorés, et les lits et les oste-vents ; et est beau et riche le palais de ce qu’il contient, tout de marbre bien taillé, et tout le devant et le bord des pierres dorés en la largeur d’un pouce par adventure ; et y a audit palais quatre belles salles richement dorées et fort grand logis ; mais la cour est petite. De la chambre du duc il peut ouyr la messe au grand autel de la chapelle Saint-Marc, qui est la plus belle et riche chapelle du monde pour n’avoir que le nom de chapelle, toute faite de mosaïques et tous endroicts. Encore se vantent-ils d’en avoir trouvé l’art, et en font besongner au mestier, et l’ay vu. En cette chapelle est leur trésor, dont on parle, qui sont choses ordonnées pour parer l’église. Il y a douze ou quatorze gros ballays ; je n’en ay vu nuls si gros. Il y en a deux dont l’un passe sept cens, et l’autre huit cens carras ; mais ils ne sont point nets. Il y en a douze hauts de pièces de cuirasse d’or, le devant et les bords bien garnis de pierreries très fort bonnes, et douze couronnes d’or dont anciennement se paroient douze femmes qu’ils appeloient roynes, à certaines festes de l’an, et alloient par ces isles et églises. Elles furent desrobées, et la pluspart des femmes de la cité, par larrons qui venoient d’Istrie ou de Friole _ Frioul _ (qui est près d’eux), lesquels s’estoient cachés derrière ces isles ; mais les maris allèrent après, et les recouvrèrent, et mirent ces choses à Saint-Marc, et fondèrent une chapelle au lieu où la Seigneurie va tous les ans, au jour qu’ils eurent cette victoire. Et est bien grande richesse pour parer l’église, avec maintes autres choses d’or qui y sont, et pour la suite, d’amatiste, d’aguate, et un bien petit d’esmeraude ; mais ce n’est point grand trésor pour estimer, comme l’on fait or ou argent comptant. Et ils n’en tiennent point en trésor. Et m’a dit le duc, devant la Seigneurie, que c’est peine capitale parmi eux de dire qu’il faille faire trésor ; et crois qu’ils ont raison pour doute des divisions d’entr’eux. Après me firent monstrer leur arsenal qui est là _ un peu plus à l’est, dans le sestiere de Castello _ où ils esquipent leurs gallées, et font toutes choses qui sont nécessaires pour l’armée de mer, qui est la plus belle chose qui soit en tout le demourant du monde aujourd’huy, mais autresfois il a esté la mieux ordonnée pour ce cas.

En effect, j’y séjournay huit mois, deffrayé de toutes choses, et tous autres ambassadeurs qui estoient là. Et vous dis bien que je les ay connus si sages, et tant enclins d’accroistre leur seigneurie, que s’il n’y est pourvu tost, tous leurs voisins en maudiront l’heure ; car ils ont plus entendu la façon d’eux deffendre et garder, en la saison que le roy y a esté, et depuis, que jamais ; car encore sont en guerre avec luy ; et si se sont bien osés eslargir, comme d’avoir pris en Pouille sept ou huit cités en gage ; mais je ne sçay quand ils les rendront. Et quand le roy vint en Italie, ils ne pouvoient croire que l’on prist ainsi les places, en si peu de temps (car ce n’est point leur façon) ; et ont fait, et font maintes places fortes depuis, et eux et autres, en Italie. Ils ne sont point pour s’accroistre en haste, comme firent les Romains ; car leurs personnes ne sont point de telle vertu ; et si ne va nul d’entre eux à la guerre de terre ferme, comme faisoient les Romains, si ce ne sont leurs providateurs et payeurs, qui accompagnent leur capitaine et le conseillent, et pourvoyent l’ost. Mais toute la guerre de mer est conduite par leurs gentilshommes, en chefs et capitaines de gallées et naves, et par autres leurs subjets. Mais un autre bien ont-ils, en lieu d’aller en personne aux armées par terre : c’est qu’il ne s’y fait nul homme de tel cœur, ni de telle vertu, pour avoir seigneurie, comme ils avoient à Rome ; et par ce n’ont-ils nulles questions civiles en la cité, qui est la plus grande prudence que je leur voie. Et y ont merveilleusement bien pourvu, et en maintes manières ; car ils n’ont point de tribun de peuple, comme avoient les Romains (lesquels tribuns furent cause en partie de leur destruction) ; car le peuple n’y a ni crédit ni n’y est appelé en riens ; et tous offices sont aux gentilshommes, sauf les secrétaires. Ceux-là ne sont point gentilshommes. Aussi la plus part de leur peuple est estranger. Et si ont bien connoissance, par Titus-Livius, des fautes que firent les Romains ; car ils en ont l’histoire, et si en sont les os en leur palais de Padoue. Et par ces raisons, et par maintes autres que j’ay connues en eux, je dis encores une autre fois, qu’ils sont en voye d’estre bien grands seigneurs pour l’advenir« …

L’empreinte du regard sur l’Italie de la fin du Quattrocento et du début de la Renaissance, des rois Charles VIII (1483-1498), Louis XII (1498-1515), et bientôt François Ier _ devenu roi de France le 1er janvier 1515 : et ce sera bientôt, le 13 septembre, la bataille de Marignan ! et neuf ans plus tard, celle de Pavie _ allait durablement marquer la civilisation française de la Renaissance et de ses suites : cf ne serait-ce que la marque si décisive de son parrain Mazarin sur Louis XIV… Fin de l’incise.

Pas de plan si peu que ce soit concerté d’urbanisme, ni de plan de circulation piétonne si peu que ce soit ordonnée, donc, à Venise.

De très rares voies de circulation piétonne rectilignes furent ouvertes à une fin un peu utilitaire et pratique, au moment du développement de la modernité, et encore sur d’assez courts tronçons, telle la Strada Nova, entre Santa Fosca et le Santi Apostoli, dans le Sestiere de Cannaregio (en 1867-71), facilitant surtout le trajet piétonnier _ loin d’être rectiligne ! _ entre le Rialto et la gare ; ou bien l’élégante large, mais courte, Via XXII Marzo, en face de San Moise, dans le Sestiere de San Marco (en 1875-85) ; ou encore la très ample Via Giuseppe Garibaldi, dans le Sestiere de Castello, au temps de l’occupation napoléonienne) : mais la rareté des noms mêmes de « Strada » et de « Via » dénote déjà leur étrangèreté aux voies piétonnes purement vénitiennes ; dont Paolo Barbaro s’amuse, page 188 de son excellentissime à tous égards (!) Petit guide sentimental de Venise (ou plutôt, en italien, Venezia _ la città ritrovata, je le répète), à recenser les variations de qualificatifs, rien qu’entre Sant’Aponal et le Rialto, dans le Sestiere San Polo, par exemple : « Calle, calletta, ramo, campo, campiello, salizzada, portico, fondamenta, sottoportico, arco, volto, crosera, riva, ruga, corte, pissina, piscina, pasina« … L’esprit vénitien est demeuré assez sourcilleux de sa propre _ irréductible ? irrédentiste ? _ singularité…


De même qu’assez nombreux sont, parmi les 435 au total, de la cité sérénissime, les ponts posés complètement de biais _ tels le Ponte Storto, le Ponte del Vinante, etc. _ par-dessus quelque rio ou canal, afin de joindre tant bien que mal des calli en rien destinées au départ à se joindre, et donc non alignées _ sans compter les ponts débouchant sur seulement une (ou deux) porte(s) privée(s), tel le seul pont de Venise demeuré sans parapet (il en existe un second : à Torcello) par-dessus le rio di San Felice, dans le Sestiere de Cannaregio…

Cf ce qu’en dit Tiziano Scarpa, pages 22-23 de son Venise est un poisson : « Souvent les calli qui donnent sur les deux rives du canal _ reliées par ces ponts si fréquemment « en diagonale«  _ n’ont pas été alignées pour être unies par un pont : c’étaient simplement des débouchés sur l’eau où mouiller les barques pour monter à bord ou descendre à terre, pour charger et décharger des marchandises _ pour les maisons n’ayant pas de débouché direct à elles sur un canal. En d’autres termes, il y a d’abord eu des maisons, et entre les maisons les calli, disposées selon leur propre loi _ sans concertation avec d’autres : anarchiquement en quelque sorte… Les ponts ont été construits après : ce sont les ponts qui ont dû s’adapter aux déphasages entre les calli presque en vis-à-vis, mais pas tout à fait dans l’axe d’une rive à l’autre des canaux » _ qui sont bien la voie principale de circulation de la Venise de départ, par conséquent ! Et cette « adaptation au déphasage entre les calli » s’est réalisée quand on a développé les voies de circulation piétonne au détriment des canaux : ainsi nomme-t-on à Venise « Rio Terra«  la voie piétonne remplaçant un canal qu’on a décidé de combler…

Ainsi les entrées nobles des palazzi, donnent-elles sur le canal, et pour la barque ; pas sur la calle, pour la circulation piétonne _ de statut domestique, secondaire… _ : vers le campo ou le campiello et ses puits, ou vers l’église de la paroisse, elle, au mieux, et tout proches, eux, dans le seul périmètre de sa petite île même…

Cf ce qu’en dit Tiziano Scarpa, page 22 encore, de son  : « Aujourd’hui _ et donc désormais _, à Venise, on se déplace beaucoup plus à pied _ que par bateau. À l’origine, les palais et les maisons en bordure des canaux étaient orientés avec leur façade sur l’eau, l’entrée et l’accostage pour les barques. Sur les calli s’ouvrent les entrées secondaires : de Venise, aujourd’hui, nous nous servons _ donc _ surtout de l’arrière, la ville nous tourne le dos, elle nous montre ses épaules, elle nous séduit par son derrière » _ seulement : il faut en avoir conscience…

Aussi le flâneur-promeneur-piéton parcoureur de Venise aujourd’hui n’a-t-il pas, sans cesse désorienté qu’il est (y compris quand il pensait posséder un excellent, du moins ailleurs et jusqu’ici, « sens de l’orientation« ), sa tâche facilitée parmi le labyrinthe piégeantmême en toute innocence ! _ des calli de Venise : spécialement, ai-je pu le remarquer, au sein du dédale ombreux même en plein jour des calli tout particulièrement étroites du Sestiere Santa Croce, par exemple, autour de San Giacomo dell’Orio ; au point que s’y déplacer vers une direction désirée en tournicotant sans cesse d’un angle de rue à l’autre, devient à soi seul bientôt purement ludique…

Aussi ne puis-je que fort bien comprendre qu’on devienne « accro » de séjours répétés d’une semaine ou d’une quinzaine en ce labyrinthe à la fois fini et infini de calli qu’est Venise, face au défi inépuisable de parvenir à en faire enfin le tour et en venir à bout : mais c’est là pur mirage ! Car l’infini de Venise n’est pas spatial, ou géographique : le territoire de l’île-Venise n’est certes pas infini (et demeure tout à fait à la portée de nos pas) ; mais il est bel et bien involutif, ainsi que le remarque et l’analyse excellemment Paolo Barbaro à propos de sa Venise : « On ne parviendra jamais à la suivre, à l’observer suffisamment« , écrit-il ainsi, page 90 ; « Regarder, passer, répondre, sourire, revenir. Aimer, en somme _ rien d’autre » : oui !..

Et une des raisons de cette frustration délicieusement infinie (et irrémédiable aussi) -là, tient au fait, qu’il « découvre » _ en y réfléchissant en l’écrivant, comme il le note aux pages 98-99-100 _, que « aujourd’hui on ne peut plus découvrir _ par le regard au cours de sa promenade-exploration ainsi infinie de la ville _ certaines beautés, jusqu’à hier sous les yeux _ et il s’en souvient, lui, Vénitien de toujours, même si sa carrière d’ingénieur hydraulicien l’a éloigné un temps de sa Venise quasi natale _ de tous ceux qui avaient des yeux _ et qui ne sont certes pas tout un chacun : l’exercice (du regard) s’apprend et se forme lentement et patiemment : il lui faut à la fois se cultiver, mais aussi savoir se dé-cultiver au moment adéquat, afin de pouvoir accueillir avec toute la fraîcheur nécessaire des sens (et pas seulement du regard : soit tout une complexe et riche aisthesis ! cf là dessus et L’Acte esthétique et Homo spectator de mes amies philosophes de l’aisthesis Baldine Saint-Girons et Marie-José Mondzain…) ; afin de pouvoir accueillir, donc, l’émerveillement de la singularité de la beauté de la ville quasiment hors références savantes… L’enchevêtrement du Palazzo Magno _ dans le quartier qui jouxte à l’ouest l’Arsenal _, par exemple, fermé au passant comme moi, citoyen quelconque de cette ville. Barré par une grille imposante, avec son bel escalier externe presque invisible. Même chose à Corte del Tagliapietra, Corte Falcona, Corte del Forno, aux passages entre San Geremia et le Grand Canal, et je ne sais combien d’autres. Le dédale _ demeurant publiquement accessible au promeneur-arpenteur curieux de parcourir toute la beauté singulière de Venise _ se réduit ça et là, se referme _ comme une huitre ou un coquillage _ sur lui-même. Par bonheur, la Corte Bottera est restée ouverte, mais dans la limite d’horaires _ « jusqu’à la tombée du jour ». Venise n’est plus pénétrable comme avant en tant d’endroits dits « mineurs » _ mais qui peut-en décider ?.. La recherche d’une plus grande sécurité, la peur des uns, l’indifférence ou l’avidité de certains autres, la présence de la drogue, tendent à porter tout le trafic _ nos pas _ à l’extérieur des cours, des campielli, des insulæ. A l’intérieur, où elle est davantage elle-même _ voilà ! _, la ville ne se voit plus : de moins en moins visible _ peut-être plus vivable, nous en savons de moins en moins.

En même temps _ poursuit-il sa méditation sur l’invisibilité de la vraie Venise, page 99 _, je découvre, dans tout l’arsenal de guides que nous avons à la maison, je découvre qu’aucun d’entre eux n’est complet : il manque ici une chose, là une autre, rues, palais, quartiers, canaux, ensembles petits et grands _ le guide total d’un lieu infini _ et en l’espèce, du fait de son invraisemblable dédale entre l’anarchie des calli et la fantaisie du réseau compliqué des canaux, Venise en est un très singulier, parmi la collection de tous les autres lieux semblablement « infinis » disponibles à explorer… _ est impossible. Il n’existe même pas, en cette fin de millénaire _ le livre à paru à Venise en 1998_, un relevé photographique complet, systématique, de la ville-œuvre d’art. Il s’agit d’un travail long et difficile, mais il faut le faire. (…) Pour l’instant, il ne reste qu’à continuer à la photographier rue après rue dans la rétine _ ce à quoi se livre pour commencer Paolo Barbaro en piéton archi-curieux de sa Venise… _, à l’observer et la déposer dans notre tête _ d’abord _, entre quelques diapositives et quelques rares feuillets _ ensuite.

Des jours et des semaines passent : je continue à me dire que _ un peu chaque jour, j’y arrive _ je dois _ par un devoir sacré ! _ la voir tout entière.

Les mois passent, et j’en suis de moins en moins sûr. Quoi qu’on voie et revoie, il reste toujours plus _ en effet ! selon un « infini involutif« , qui irréductiblement ne cesse de se creuser, approfondir… _ à voir, à digérer, à intérioriser, à comprendre. Et puis à comparer, participer, écouter, chaque pierre parle comme parle chaque être humain _ il faut savoir (et apprendre) aussi à écouter ; et écouter-décrypter  tout cela. Les jours prochains, les jours de ma vie _ et Ennio Gallo (Paolo Barbaro) a maintenant, cette année 2012, 90 ans… _ n’y suffiront pas. J’essaierai d’en dire quelque chose à mes enfants, à ceux qui me suivent ou me font suite.

L’impression qu’on a, c’est qu’échappe toujours ce qui compte le plus
 » _ avec encore, page 100, cette impression puissante que « les nœuds du dédale, et ce qui en nous les poursuit » demeurent bel et bien « impossibles à atteindre« , et à rejoindre en leur choséité même, au-delà de ce qui peut nous apparaître phénoménalement ponctuellement…

Et, au-delà des difficultés matérielles d’accession à ces « détails essentiels » de Venise,

il faut surtout ajouter ces remarques-réflexions d’une infinie justesse que se fait Paolo Barbaro, pages 113-114, puis page 133-134-135, mais que j’ai personnellement très fort ressenties sur le terrain même, alors que j’ignorais tout alors de son _ si juste et si beau ! _ livre, en arpentant les six Sestieri de Venise lors de mon séjour de six jours à Venise en février 2011, par exemple en passant du Campo dei Frari _ très animé et vivant, lui ! _ au tout voisin Campo San Stin _ mortellement désolé et désert… _, puis à celui si beau de San Giovanni Evangelista, pour accéder à la jolie cour qui précède le jardin du Palazzetto Bru-Zane, dans les locaux _ splendides ! _ duquel allait se dérouler, les 19 et 20 février 2011, le colloque _ « Lucien Durosoir (1878-1955) : un musicien moderne né romantique » _ auquel j’allais donner deux contributions, et qui constituait la raison de ma présence (invitée) à Venise ;

voici, en leur détail, ces remarques d’une justesse incomparable sur les variations puissantes quoiqu’infinitésimales de « climats« , amenant Paolo Barbaro à employer l’expression si juste (pour qualifier la chair même de Venise) de « micro-villes »  :

« Quelques pas, et nous sommes _ sensuellement _ déjà loin _ d’où nous nous trouvions à la seconde précédente _ : la ville est faite de tellement de micro-villes _ purement et simplement juxtaposées, sans transitions, ni solutions de continuité aucunes ! _ plutôt que de quartiers _ les Sestieri sont au nombre de six : Santa Croce, San Polo, Dorsoduro, Cannaregio, San Marco et Castello _, toutes semblables _ et composant sans incongruité et quasiment continûment, la Venise globale et (incomparablement !) unique… _ et toutes différentes. Combien sont-elles, et qui sont-elles ? Nous en comptons _ déjà, en la promenade entreprise alors par l’auteur ce jour-là _ dix, douze.., en commençant par Santa Marta, l’Angelo Raffaele, les Carmini, l’Avogaria, Santa Margherita, San Barnaba, les Frari… Nous n’en finissons plus. Un ensemble continu de maisons-îles ; chacune avec sa place, son campo ou son campiello, les gens qui passent et qui s’arrêtent, les flots de visages et de souvenirs _ selon chacun, forcément… _, les magasins, les « boutiques », l’église, la vieille osteria (souvent fermée aujourd’hui : là où elle est ouverte, c’est une vraie fête), le canal tout autour qui délimite et termine l’île, les ponts qui relient toute chose à l’île voisine.

Parfois, de l’autre côté du pont, « il suffit d’un rien et tout change », selon _ l’ami _ Martino. En réalité, peu de chose change, ou rien ; mais la première impression est que ça change, et la première impression compte toujours _ c’est à croire qu’à Venise de telles variations (et même micro-variations) d’atmosphère sont beaucoup plus intenses, puissantes, et en très peu (= beaucoup moins) d’espace, qu’ailleurs ; et cela, alors même que le tempérament de ses habitants, les Vénitiens, est d’une étonnante placidité ! et avare d’éclats… Lumières, canaux, rétrécissements des calli, magasins, cours, jardins. Souvent, un peu ou beaucoup, c’est l’air aussi qui change, le climat : Venise est faite de tant d’îles, de quartiers, de sestieri, de mini-canaux, micro-villes, on ne sait comment les appeler ; et aussi d' »airs différents », de tellement de microclimats, qui se différencient juste assez pour qu’on les reconnaisse _ = ressente étonnamment puissamment. (…) Les microclimats ne correspondent assurément ni aux découpages historiques en sestieri ni aux quartiers, ni à l’écoulement des années ni aux statistiques climatologiques. Ils changent avec un arbre, un mur abîmé, un souffle de brume, le tournant d’un canal » _ page 114 : quelle admirable justesse !..

Or il se trouve que, sans aller jusqu’à découvrir, lui, la Corte sur laquelle ouvre le jardin du Palazzetto Bru-Zane, où je me rendais à plusieurs reprises ces jours-là de février 2011, il se trouve que Paolo Barbaro aborde, pages 133-134, les variations de climats de cette même « zone » de San Polo – Santa Croce :

« Par ici _ San Giovanni Evangelista _ Venise est splendide non seulement comme construction, comme « mur après mur » (Martino) ; mais comme rapport d’espaces, comme lieux accordés, ensemble musicaux : comme musique de pierre. Les ruelles par lesquelles on arrive _ apparemment pas par le Campo San Stin (cependant, j’ai découvert une superbe vieille photo (anonyme) de ce même Campo San Stin (« Femmes et enfants autour du Campo San Stin, vers 1875« …), pagc 91 de l’album Venise, vue par Théophile Gautier, dans la collection Sépia des Éditions de l’Amateur, qui en donne une impression de vraie vie ! : huit personnages bavardant ou jouant autour et sur la margelle du puits… _, la petite place d’entrée _ le Campiello San Giovanni _, l’interruption brusque de l’iconostase (comment l’appeler ?) _ un chef d’œuvre d’architecture et sculpture ! de Pietro Lombardo, en 1481 : Commynes a pu le contempler ! _, la reprise du mur ajouré, l’accueil de l’autre petite place _ le Campiello della Scuola _, les sculptures en attente. Les pas des hommes traversent, tantôt plus rapides, tantôt plus lents, des inventions harmoniques et des murs transpercés _ une merveille de raffinement !

Un peu plus loin _ séparant ici (ou plutôt ajointant, par les Fondamente qui le bordent) le sestiere de San Polo de celui de Santa Croce _, le Rio Marin _ non moins extraordinaire, mais complètement différent comme lieu : maisons + eau + boutiques + jardins + quais + gens sur les ponts, dans les magasins, dans les osterie, le long des berges, en barque… La laiterie à moitié sur le pont à moitié sur le quai. Le café, à moitié dans la calle à moitié sur l’eau. L’osteria, un peu en ville et un peu à la campagne au milieu des potagers.

Quelques pas, deux villes, je ne sais combien de villes _ englobées en une seule. Peut-être n’a-t-on inventé à Venise ni philosophie _ sinon l'(excellent) philosophe-maire de Venise, Massimo Cacciari ! (cf cet article-ci, dans le numéro de Libération du 29 juin 2012 : Cacciari, un philosophe qui vous veut du bien) _, ni poésie, ni métaphysique, ni géométrie. Mais sans aucun doute on y a inventé la ville _ et un mode particulièrement civilisé d’urbanité. Inventé à partir de rien _ eau, sables, horizons, il n’y avait rien d’autre. Dans la ville, l’art de vivre (d’y vivre) et de la représenter (la vie). Théâtre _ Goldoni _ et peinture _ les Bellini, Giorgione, Carpaccio, Titien, Tintoret, Veronese, Tiepolo… _ , un certain type d’architecture, de technique, d’institutions sociales : ce qu’il fallait à la ville, ce qui lui suffisait, siècle après siècle. Alors, je crois, ils n’en doutaient pas : tout cela serait transmis jusqu’à nous. C’est là, ça nous attend _ à continuer à transmettre, à notre tour… _ : à nous d’agir« …

Et Paolo Barbaro de préciser alors _ pages 134-135 de son Journal de bord de ses retrouvailles de vieux Vénitien avec sa mille fois plus vieille Venise _, ce qui éclaire la qualité nécessaire de l’aisthesis à apprendre à gagner :

« Peu à peu, un point fondamental me devient évident, qui ne me l’était guère les premiers jours : il n’est pas nécessaire de se promener tant que ça _ en extension parmi la ville _, on peut aussi _ presque _ rester arrêté _ en intensité attentive _ au même endroit. Plus exactement, il faut bouger, oui, mais pas beaucoup ; surtout savoir s’arrêter _ pour fixer un peu sa pupille afin de voir apparaître vraiment. S’arrêter pour voir, pour parvenir à voir ; et pour participer, comprendre, raconter _ quelque chose qui se tienne vraiment.

Sinon, « des millions de touristes ne voient pas grand chose, ou ne voient rien, prennent les lieux les plus mystérieux pour une fête foraine«  et « ils ont le terrible pouvoir de faire croire dans le monde entier que Venise est une ville trop vue, trop visitée, pleine de monde, connue, bien connue désormais, dont il ne vaut plus la peine de s’occuper à un certain niveau. Alors qu’en fait elle reste aujourd’hui de plus en plus elle-même, et donc de moins en moins reconnaissable dans un monde toujours plus _ sinistrement ! misérablement _ identique à lui-même, uniforme, standardisé« , lui : pages 138-139. Si bien que « d’ici peu« , « il nous reviendra de chercher _ avec mille difficultés _ la ville, présente avec toutes ses pierres et ses eaux, mais disparue, invisible«  _ qu’elle sera devenue pour nous, avertit Paolo Barbaro, page 139.

Ville micrométrique _ je reprends le passage si important, page 135 _, où les grandes perspectives sont considérées _ depuis toujours _ comme inhumaines. « Le contraire de Paris », fait Martino en riant : « excessif, pompeux, tout y est grand, grand, même quand ça ne l’est pas » _ soit le point de vue du pouvoir politique et de son ambition de maîtrise technicienne, je dirais ; cf le couple Haussmann-Napoléon III, par exemple (lire ici et La Curée et L’Argent, de Zola)… Ici _ à l’exact inverse de Paris _, un tout petit déplacement de celui qui regarde, et tout change : perspectives, couleurs, repères, voix. Cela exige un regard patient, attentif _ voilà ! _, capable d’enregistrer les phénomènes microcosmiques _ voilà le concept crucial ! _ plutôt que macrométriques.« 


Et Paolo Barbaro de splendidement préciser alors :

« En substance : s’arrêter en un certain point, un point quelconque _ stop, rester immobile, ouvrir les yeux, regarder, recommencer à regarder et aussi fermer les yeux ; accepter d’écouter si quelqu’un vous parle de vieilles histoires, les yeux ouverts ou fermés ( ça fait _ absolument _ partie du tableau), se reconcentrer, se déconcentrer. Quelques pas, et suivre _ avec l’infinie patience du seul amour vrai _ les rapports entre eux des lignes, des profils des maisons, des ouvertures des fenêtres, des couleurs de l’eau. (Je suis maintenant au Ponte delle Maravegie _ un haut lieu vénitien pour Paolo Barbaro ! dans la partie la plus vivante de Dorsoduro, non loin de ce quartier du Rio de la Toletta que personnellement j’aime beaucoup _ : voir et revoir ces profils là-haut ; si on en est capable, les dessiner.) Puis, peu à peu, les nuances des façades, le fondu perpétuel des choses. Suivre et « comprendre » au sens d’essayer de prendre en nous, et comparer. Surtout ne pas bouger: une marche du pont, ou du quai, en montant ou en descendant. On retrouve tout/toute Venise dans peu d’espace ; puis on en trouve une autre, quelques pas plus loin, qui lui fait écho.

Avec ces remarques, page 135, absolument fondamentales :

« Peu d’espace ; mais beaucoup de temps. Le contraire du monde moderne. Plutôt de la lenteur dans le temps » _ celle de l’attention capable et de mémoire riche et de concentration non décérébrée, mais pleinement sensible, sur un présent lui aussi pleinement habité, et hautement civilisé…


Titus Curiosus, ce 26 août 2012

Ce lundi 16 juillet 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Laszlo Krasznahorkai, ou la phrase sans point

06avr

Mardi dernier, au Studio Ausone,

vers le final de sa prestation,

et évoquant son style, 

Laszlo Krasnahorkai a fait l’éloge du souffle,

capable d’envelopper à l’infini notre approche éminemment sensible du monde et notre perception éblouie du réel.

A titre d’exemple afin de mettre à l’épreuve cet angle d’approche sensuel éventuel sur son œuvre d’écriture,

j’ai pris mon exemplaire de son tout récent _ en traduction française _ Seiobo est descendue sur terre,

et je me suis décidé à choisir un de ses 17 chapitres,

susceptible, à vue de nez, de peut-être un peu mieux me parler que d’autres ;

..;

et après avoir hésité entre celui _ le quatrième, mais numéroté 5 (pages 89 0 120) _, Cristo morto, qui concerne la déambulation du narrateur dans le sestier San Polo de Venise, en direction de San Rocco,

et celui _ le dixième, mais numéroté 89 (pages 263 à 284) _, Vaguement autorisé à voir, à propos de sa fascination devant le mystère de l’Alhambra, palais, jardins, site, de Grenade :

deux lieux qu’il se trouve que je connais un peu, où je me suis trouvé, où j’ai baigné un moment, et dont je conserve, des deux, un vibrant souvenir de la perception ;

j’ai choisi le chapitre vénitien.

Et il se trouve en effet aussi qu’on retrouve certaines sensations de ce ordre

dans l’article (du 26 août 2012) que j’ai intitulé Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire

ainsi que dans l’article (du 4 septembre 2012) que j’ai intitulé La chance de se livrer pour l’arpenter-parcourir au labyrinthe des calli de Venise...

quand je déambule dans les calli labyrinthiques du sestier de San Polo…

Voici le tout début du souffle vénitien de Krasznahorkai, page 89 :

« Il n’était absolument pas du genre à claquer ses talons, n’avait rien d’un militaire marchant au pas à la hussarde, non, c’était juste que, soucieux de protéger la semelle et le talon en cuir de ses chaussures, il les faisait ferrer à l’ancienne mode, en conséquence de quoi chacun de ses pas, résonnait, résonnait si fort dans les étroites ruelles que mètre après mètre il devenait de plus en plus clair que ces chaussures, ces chaussures en cuir noir, n’avaient rien à faire ici, rien à faire à Venise, et surtout pas maintenant, surtout pas dans ce quartier entièrement plongé dans la quiétude de la sieste« , etc. ;

et maintenant sa fin, page 120 :

« …le Christ était VRAIMENT là, mais plus personne n’avait besoin de lui, son temps était révolu, et il faisait maintenant ses adieux, car il allait quitter cette terre, il tressaillit en entendant ces paroles résonner dans sa tête, mon Dieu quelles horribles paroles ! je dois me lever, finalement j’ai vu ce que je voulais voir, je peux partir, et il se vit lui-même se lever, descendre les marches de l’escalier, sortir et rejoindre les jeunes gens du Campo San Rocco, puis se mêler à l’agitation des rues en ce début de soirée, il se vit, assis sans bouger de son siège, quitter le bâtiment, monter dans un vaporetto et, renonçant au dîner et abandonnant ses bagages au San Polo 2366, aller directement de San Toma jusqu’à la Stazione, pour ensuite gagner l’aéroport de San Marco, et s’enfuir de Venise, pour rentrer, oui, il se vit vraiment se diriger vers le fameux escalier _ ce qu’il ignorait, c’est qu’il ne pourrait jamais plus sortir du bâtiment.« 

Ce vendredi 6 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le désir de jouir du tourisme : les voyageurs français de Venise

31oct

Après la lecture jouissive de l’évocation de la Venise passionnément _ et combien justement ! _ retrouvée du vénitien Paolo Barbaro _ Ennio Gallo, né en 1922, et de retour en sa chère Venise au moment de sa retraite professionnelle d’ingénieur hydraulicien _, en son indispensable merveilleux Petit guide sentimental de Venise, publié en 1998 (cf mon article ante-pénultième : Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire) ;

et l’activation de mon propre souvenir _ sans perdre de vue, non plus, la saine mise en garde de Théophile Gautier : « Raconter ses aventures, c’est de la fatuité«  _ de six jours de déambulation-exploration d’autant plus intensément curieuse que limitée par le temps dont je disposais, dans, ou parmi, le lacis à surprises et riche d’imprévu du labyrinthe vénitien des calli, durant six jours en février 2011 (cf mon article précédent : La chance de se livrer pour l’arpenter-parcourir au labyrinthe des calli de Venise…),

en mes deux articles précédents ;

il me plairait d’achever en quelque sorte cette sorte de triptyque de regards rétrospectifs de ma part sur Venise visitée pedibus et revisitée par la mémoire activée,

en comparant un peu les récits de quelques uns  _ pour aller bien plus loin dans l’effort panoramique et (un peu) de synthèse, se reporter à ce qui concerne le passage par et dans Venise d’écrivains français, dans l’excellent travail de recollection d’Yves Hersant, en 1988 : Italies _ Anthologie des voyageurs français aux XVIIIe et XIXe siècles ; pour le temps, du moins, qui va entre l’an 1700 et l’an 1900, selon une découpe d’« époques«  en chiffres ronds de siècles, commode et traditionnelle, certes, mais pas la plus juste : ainsi sont exclus de cette anthologie les récits de voyages effectués à Venise avant 1914, tels ceux, passionnants et de la plus grande qualité !, d’André Suarès (en 1893) et de Henri de Régnier (onze voyages entre 1899 et 1913) tels qu’ils sont rapportés dans ces grands livres que sont Le Voyage du condottiere et L’Altana ou la vie vénitienne _ parmi les voyageurs français qui se sont plu à se remémorer par l’acte de l’écriture leurs propres arpentages des calli magiques de cette Venise.

D’autant que je me suis plongé, cet été _ et j’y demeure encore… _, dans l’œuvre _ ainsi que les Cahiers _ de Henri de Régnier, parmi laquelle, surtout, ce capital L’Altana ou la vie vénitienne (1899-1924) _ « mémoires de ma vie vénitienne« , ainsi que lui-même qualifie ce livre-somme récapitulatif… _, superbe acmé tardif _ car très longtemps remis à plus tard, tant l’écrivain tenait à y mettre de soin ! il en avait trouvé le titre dès 1905 : et ce livre, « ce sera L’Altana, selon le nom de la terrasse en bois installée sur le toit des palais vénitiens : à la fois lieu d’observation et de rêverie« , indique Patrick Besnier, page 9 de sa préface à la belle édition Bartillat de 2009 ; mais « le livre va mettre longtemps à se faire«  : « J’ai fini L’Altana le 3 avril à minuit. Je l’avais commencé le 4 août 1926. C’est toute ma vie vénitienne en 450 pages« , note sur son Cahier Henri de Régnier le mercredi 6 avril 1927 (page 808 des Cahiers)… _ ;

superbe acmé tardif, donc, de ses divers essais renouvelés _ et s’étant accumulés aussi sous forme de notes _ tout au long de sa vie, de ressentir à nouveau, à plein et au mieux, d’après le plus vif _ réactivé ! _ de ses séjours effectifs (au nombre de douze, les onze premiers, de septembre 1899 à octobre-novembre 1913, plus un ultime en octobre-novembre 1924), par le souvenir intensément revivifié par l’acte même, au calme, de l’écriture parvenant en la grâce d’un radieux sublime effort à se ré-inspirer et se ressouvenir _ « Poèmes, contes, romans, tout me fut bon à dire ma passion pour elle« , Venise, affirme en ouverture de son Altana Henri de Régnier, page 17… _ ;

de ressentir à nouveau, à plein et au mieux, donc, le meilleur de ce que lui a (ou/et avait) effectivement déjà donné, à douze reprises, ce qu’il qualifie comme ayant été sa « vie vénitienne«  _ « Pourquoi, dès que je respire l’air vénitien, éprouvè-je ce plaisir à vivre où les actes les plus insignifiants et les pensées les plus quotidiennes prennent une valeur particulière, un sens exceptionnel et me communiquent un bien-être inaccoutumé ? », se demande-t-il on ne peut plus explicitement en ouverture de cette Altana ou la vie vénitienne, page 19 de cette édition de 2009 ; pour conclure cette sorte de préface par ces mots eux aussi très significatifs, page 20 : « Ce sont de longues heures d’intimité passionnée dont j’essaie de fixer le souvenir, les heures où, errant de calle en calle, de campo en campo, voguant sur la solitude lumineuse de la Lagune, balancé aux coussins d’une gondole ou accoudé à la rampe d’une altana, Venise m’a confié, en échange de mon attentive tendresse, quelques uns de ses secrets de son silence et de sa beauté «  : c’est en effet l’affaire d’une rencontre (intime, sereine, secrète et magique) entre un sujet intensément attentif, en sa curiosité envers l’altérité d’un lieu complexe, habité d’un myriade de tant de sens riches et puissants, à l’infini, déposés et comme endormis en ce lieu ; et un objet, cette ville inerte mais prête à s’offrir à la seule curiosité aimante, à apprendre à le mieux possible ressentir, recevoir et accueillir, en son mystère si parlant, alors seulement, en ce moment magique tellement riche de surprises et d’imprévu qui ne se commandent, ni ne se provoquent pas, de cette visite (et rencontre, donc : à tant d’autres, passant à côté et la manquant quand ils croiront illusoirement la détenir et posséder, la ville demeurera, sinon invisible, du moins invue, en leurs clichés posés comme une taie sur leurs yeux…) pedibus _ ;

et cela, d’autant, encore et aussi, que je viens de découvrir le passionnant travail d’analyse et de réflexion _ une lucidissime et magnifique synthèse ! _ sur l’histoire des voyages (et du tourisme _ au chapitre XIV, « Les logiques du tourisme« , pages 407 à 455, de sa sixième partie « Le désir de jouir« … ; dont le second volet, et ultime chapitre (XV), sera « La consécration de la littérature de voyage« , aux pages 457 à 479 : tout cela prodigieusement performant !.. _) au XIXe siècle, de l’historien Sylvain Venayre, en son brillant et érudit, en plus d’être formidablement intelligent et efficace quant à la connaissance de son objet, Panorama du voyage (1780-1920), paru le 14 septembre dernier aux Belles lettres ; en un prolongement de son précédent travail, paru en 2002 : La Gloire de l’aventure _ Genèse d’une mystique moderne (1850-1940), déjà aux Belles lettres..

Ce Panorama du voyage vient merveilleusement éclairer mes modestes réflexions _ artisanales, de fantaisie : gare à la fatuité ! _ sur l’arpentage vénitien, le travail du souvenir, ainsi que celui de l’écriture, tout à la fois, ainsi que sait les articuler superbement Sylvain Venayre en son analyse générale, elle _ bien au-delà du cas du tourisme vénitien, veux-je dire ; même si le voyage d’Italie (au-delà du cas d’espèce de la seule Venise) occupe en son analyse historienne une place tant principielle que principale encore, très probablement, depuis les « Grands Tours«  (de « formation« ) des jeunes aristocrates anglais dès le début du XVIIIe siècle ; cf les pages 445 à 455 consacrées à ce que Sylvain Venayre nomme « les enjeux de la démocratisation«  à partir des années 1860, de ce qu’il venait de caractériser, aux pages 428 à 445, comme « l’industrie du tourisme » qui se déployait pleinement alors (avec le triple développement des collections de guides de voyage, du confort des transports et, surtout, de l’hôtellerie, ainsi que des agences de voyage « qui exprimèrent, sous les auspices du tourisme, l’alliance nouvelle du voyage et de l’industrie« , expression à la page 438) ; avec la distinction que fait l’auteur entre le « plaisirain, cet homme du peuple qui profitait dès que l’occasion en était donnée, des tarifs préférentiels donnés par les compagnies de chemin de fer« , mais « incapable de jouir du spectacle du monde«  (pages 448 et 449), et la « high life«  : car « dans les dernière décennies du XIXe siècle« , « contre les populaires « coins » de France, étaient désormais promues les stations chic » ; ainsi « le temps de la démocratisation des voyages fut également celui de l’âge d’or des stations aux somptueux palaces, des trains de luxe et des magnifiques paquebots. On inventait pour l’élite des formes de voyage d’autant plus raffinées que le voyage en lui-même n’était désormais plus un indice suffisant de distinction sociale«  (page 450) …

Je reviens maintenant un peu en arrière sur le cheminement de ma curiosité de lecture, cette fois, au début de l’été dernier :

c’est un peu par hasard, peut-être la rencontre de l’exemplaire d’un livre, et de son titre, en l’occurrence Lettres de Venise, de Bertrand Galimard Flavigny _ paru à La Bibliothèque (collection L’Écrivain Voyageur) au mois de mai dernier _, qui semblait me tendre les bras, ou malicieusement me défier, sur un étal du rayon Voyages de cette caverne d’Ali-Baba, mais parfaitement lumineuse et ordonnée, qu’est la chère librairie Mollat, que m’est venu la suggestion de me mettre à lire des témoignages d' »impressions » vénitiennes auxquelles confronter, en ce temps de vacances dépourvu de voyage pedibus, le souvenir ainsi ré-activé des miennes, de la découverte-exploration, à l’aventure et pedibus, cette fois, de sestieri encore inconnus, ou trop méconnus, de moi _ mais le défi de l’exploration-connaissance se poursuit bel et bien et s’enrichit à l’infini !, et cela, quelles qu’en soient les voies des sens et de l’esprit actifs : par la marche pedibus dans la ville, par la méditation-réflexion sur ses souvenirs, par exemple dans l’écriture, ou encore par la lecture de témoignages d’autres que soi (de retour dans sa chère Venise, Paolo Barbaro, l’ingénieur hydraulicien poète Ennio Gallo, né en 1922, exprime splendidement un tel désir de découverte-exploration infinie de sa ville, en 1998, en sa Venezia. La città ritrovata, Petit guide sentimental de Venise en français) : tant que nous sommes vivants et curieux, du moins, et qu’Alzheimer ne nous a pas frappés… _, en la Venise de février 2011 (avec acqua alta !), sur l’invitation du Palazetto Bru-Zane, pour le colloque « Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878-1955) » : quelle splendide et merveilleuse opportunité !

De ce premier fort agréable témoignage-ci d’un amoureux fidèle de Venise (ces Lettres de Venise de Bertrand Galimard Flavigny, donc),

je suis parti à la recherche d’autres,

tel que Le Piéton de Venise, de Marc Alyn, au titre prometteur _ pour l’arpenteur passionné des calli que je me figure avoir été alors _ ; mais qui ne tardait pas à m’agacer par ce qui me parut être un refus de chercher à ressentir la vraie « vie vénitienne« , celle des Vénitiens _ et que je n’avais eu l’occasion d’approcher que de beaucoup trop loin, et ô combien pas assez !, en trop peu de temps, ces six jours de 2011 _, au seul profit de considérations d’Histoire de l’Art, focalisées sur de grands noms exclusivement… Pas assez de curiosité de la vraie vie des Vénitiens, à mon goût ; trop d’esthétisme _ à pareille dose vite écœurant…

Dans son Caprices et zigzags, Théophile Gautier, curieux lui aussi de la vie quotidienne de ceux qui habitaient à l’année les beaux lieux où le menaient ses pas en ses voyages un peu lointains, affirmait en 1852 sa passion de « ces mille détails familiers dédaignés par les plumes majestueuses, si prolixes lorsqu’il s’agit de vieilles bornes et de statuts à nez cassés«  _ cf page 472 du Panorama du voyage (1780-1920) de Sylvain Venayre, riche de telles citations.

C’est alors, justement !, que je tombais sur les (merveilleusement lucides) livres de Paolo Barbaro, Vénitien, lui, et pas attentif à seulement ce qui peut intéresser le voyageur étranger, à la recherche _ un peu pressée, forcément : quel étranger demeure assez longtemps à Venise ?.. sauf à décider de vraiment s’y installer ?.. _ des seules beautés artistiques et patrimoniales glorieuses (et « majestueuses« , elles aussi) de Venise… Enfin un regard vif et acéré sur la vraie « vie vénitienne« , celle des Vénitiens, et pas celle des touristes _ qu’ils soient « de luxe » ou pas ; et en foule, ou isolés…

Et sur ce terrain du témoignage tant lucide qu’aimant à l’égard de la vie des vrais Vénitiens en leurs sestieri un peu vivants d’une vraie vie quotidienne, j’ai beaucoup apprécié aussi _ en un genre beaucoup plus rapide que la méditation longuement infusée et si riche et fine (!) de Paolo Barbaro _ le très alerte Venise est un poisson de cet autre excellent Vénitien, plein d’humour malicieux (dépourvu de la moindre lourdeur et componction), qu’est Tiziano Scarpa, sur le conseil très avisé, comme toujours, de l’unique (!) Corinne Crabos…

Pour me centrer sur les témoignages de quelques uns des visiteurs français de Venise _ je ferai ici l’impasse sur ceux, archi-connus, de Paul Morand, de Maurice Barrès, du Président des Brosses, ou du Cardinal de Bernis ; on peut aussi se reporter aux témoignages sur Venise du très beau recueil Italies _ Anthologie des voyageurs français aux XVIIIe et XIXe siècles, d’Yves Hersant (mais ni Régnier, ni Suarès n’entrent dans ce cadre , qui s’arrête à l’an 1900) ; ou au travail de longue haleine de Dominique Fernandez _,

je connaissais les textes sur Venise du magnifique André Suarès _ dont le au plus vif Voyage du condottiere, publié en 1932 ; je collectionne (et recommande !!!) les livres de Suarès, un des grands oubliés du premier XXe siècle ; et c’est avec plaisir que j’ai lu dans les Cahiers de Henri de Régnier que celui-ci a aidé à faire attribuer à Suarès, le 4 juillet 1935, le Grand Prix de Littérature de l’Académie française : « Voici justice rendue au haut et bel esprit qu’est Suarès« , notait pour lui-même Régnier (page 877), qui, le 16 mars de la même année, avait déjà noté (page 875) : «  »Il y a des gens qu’on laisse dans leur coin, mais leur coin est sur la hauteur » (Suarès, revu après 25 ans chez la comtesse Murat)«  ; cf aussi, sur cet immense livre, cet avis savoureux (et assez significatif, on en jugera : nos jugements sur les choses nous font aussi, voire d’abord, juger nous qui les portons…) de Jean d’Ormesson : « Pour le voyageur qui veut connaître de l’Italie, de son art, de son âme, autre chose que l’apparence la plus superficielle, le Voyage du condottiere sera un guide incomparable. De Bâle et Milan, à Venise à Florence, à Sienne, en passant par toutes les petites villes de l’Italie du Nord, pleines de chefs-d’œuvre, de souvenirs et de couleurs, Suarès nous entraîne avec un bonheur un peu rude où la profondeur se mêle au brillant et à la subtilité. De tous, des artistes comme des villes, il parle avec violence et parfois avec injustice, toujours sans fadeur et sans le moindre lieu commun«  _, mais je ne suis pas allé relire ces page du grand Suarès sur Venise ;

de Théophile Gautier (Venise, avec photos anciennes, aux Éditions de l’Amateur) _ un autre très grand écrivain (dont aussi le « coin est sur la hauteur« …) à réhabiliter ! ; en plus d’avoir été un infiniment curieux voyageur passionné ! _ ;

de Taine et de son Voyage en Italie _ à rééditer prioritairement en son intégralité : j’ai relu avec beaucoup de plaisir ses pages alertes, très fines et magnifiquement lucides, d’une superbe plume, sur Venise, en une édition ancienne de ma bibliothèque : à la Librairie Hachette, en 1924, au tome II, pages 250 à 311 ; Taine y adjoint un chapitre sur « La Peinture vénitienne« , aux pages 315 à 377 : il disjoint ainsi ce qu’il rapporte de sa découverte de la cité de Venise, et la présentation de son patrimoine de peinture…) _ ; et j’ai pris beaucoup de plaisir à relire ses très vives et si justes « impressions » de Venise !,

pour quelques uns des auteurs disparus.

Quant aux témoignages d’auteurs contemporains (et donc encore vivants),

je me suis procuré _ tardivement _ aussi Le Dictionnaire amoureux de Venise, de l’incomparable Philippe Sollers _ bien (et bon) vivant, lui ! _, qui, au milieu de remarques d’érudition pointues (fort bienvenues pour ce que sait détecter d’intéressant, en effet, sa curiosité quand elle se porte sur des points de culture un peu rares !), m’a, comme je m’y attendais un peu, passablement agacé aussi par son « usage » terroristement hyper-hédoniste exclusivement, de Venise :

de même que le couple Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, pour leurs séjours à Rome, réservait chaque année _ au moment des vacances scolaires de Pâques… _ la même chambre (ou suite) dans le même hôtel _ je l’ai appris dans le très riche Lièvre de Patagonie de leur fidèle ami Lanzmann : devant le Panthéon, puis, quand cet hôtel ferma, un peu plus loin, du côté de Montecittorio : tout cela à proximité et de Tazza d’Oro, le café, et de Giolitti, le glacier : parmi les plaisirs exceptionnels (!), qu’offre Rome… _,

de même, le couple formé de Philippe Sollers et de son amie Dominique Rolin (cf, de celle-ci, le beau Trente ans d’amour fou, en 1988), réservait chaque année, depuis leur premier séjour à Venise en 1963, la même chambre dans la même pension, donnant sur les Zattere, avec « vue » sur la Giudecca…

Outre le fait que Philippe Sollers passait là pas mal de son temps vénitien à écrire, laissant Dominique Rolin explorer seule les quartiers de la ville

_ et c’est d’ailleurs ainsi que lors de leur premier séjour vénitien, alors qu’ils logeaient dans un hôtel non loin de San Marco, sa promenade à elle (qui voulait « apprendre la ville«  !) dans Dorsoduro, l’avait menée jusqu’aux Zattere, et lui avait fait découvrir cette pension (La Calcina) à l’angle d’une calle donnant sur le quai ; ainsi que cette chambre « avec vue » à l’étage second de cette pension : or existent assez peu de lieux « avec vue » à Venise, à l’exception des bâtiments donnant directement sur les quais ; quais strictement, au départ et durant longtemps, « utilitaires » : afin de décharger les marchandises des plus gros bateaux… Car la bora souffle fréquemment fort sur Venise ; et tant la construction des bâtiments que le plan sans plan concerté d’urbanisme (d’où le réseau hélicoïdal, en coquille d’escargot, des calli de la ville), tâchent aussi d’y protéger du froid mordant de ce vent glacé. Venise, à l’exception glorieuse de la Piazza (San Marco : la seule à porter ce nom de « piazza » à Venise ; les autres étant des campi ou campielli !), spacieuse et ordonnée, sinon absolument d’équerre !, devant la chapelle ducale, elle-même en prolongement direct du Palais des Doges, n’offre nulle vaste « vue » piétonnière avec « perspectives » : pas davantage sur la ville elle-même, que sur la lagune, d’ailleurs. Et les campi, de formes toujours irrégulières, sont eux aussi, comme les fondamente, strictement (mais sans rigueur !) utilitaires (ils ont un puits pour l’usage commun) ; la florissante cité marchande a la passion du pragmatisme… _ ;

outre le fait, donc, que Philippe Sollers passait là pas mal de temps à écrire

plutôt qu’à arpenter les calli et exercer sa curiosité à explorer les coins et recoins, à l’infini _ en cet escargot hélicoïdal qu’est Venise… _, des divers (au nombre de six) sestieri de la ville, et en particulier les plus éloignés de ce studio _ d’amour (et d’écriture) _ donnant sur les Zattere, en cette pointe de Dorsoduro où se trouve la plus forte concentration de résidents étrangers (anglo-saxons, surtout), de Venise

_ par exemple, en cette pointe de Dorsoduro, mais du côté du Grand Canal cette fois, se situe aussi l’hôtel (pour les besoins du film, la terrasse de la fictive Pensione Fiorini a été montée sur le Campo San Vio) où David Lean filma Summertime (ou Rencontre à Venise), avec Katherine Hepburn : l’histoire d’une célibataire américaine s’amourachant un été, d’un bel antiquaire vénitien ; là aussi où s’installa Peggy Guggenheim, au palais inachevé Venier, pour en faire son musée ; et là où la comtesse de La Baume, invita à séjourner Henri de Régnier, lors de ses deux premiers séjours vénitiens, au Palazzo Dario… ; là encore où logeait aussi Ezra Pound ; et tant d’autres visiteurs de renom ; jusqu’à, plus récemment, le 6 juin 2009, la métamorphose par le financier François Pinault, de la Dogana di mare en musée d’art dit contemporain (cf ce qu’en dit le cher Jean Clair en son si juste L’Hiver de la culture ; cf mon article du 12 mars 2011 : OPA et titrisation réussies sur « l’art contemporain » : le constat d’un homme de goût et parfait connaisseur, Jean Clair, en « L’Hiver de la culture » ; et le podcast de notre entretien (d’environ une heure) dans les salons Albert-Mollat du 20 mai 2011 : http://www.mollat.com/player.html?id=21320675)… _,

les pas de Philippe Sollers, nous le constatons à la lecture des diverses rubriques de ce Dictionnaire amoureux de Venise, le mènent le plus souvent vers les quartiers « chics » de Dorsoduro et San Marco, où se trouvent à la fois les monuments et musées les plus célèbres de Venise, et les lieux (et boutiques) que fréquentent le gratin des people et pas mal de touristes, notamment vers des bars, cafés et restaurants de haute tenue ;

rarement vers des cantines et gargotes populaires :

à part les entrées « Florian«  (pages 235 à 237) et « Harry’s bar (voir Hemingway)«  (page 267),

il n’existe pas d’entrée « Restaurants », ni « Bars« , ni même « Cafés« , dans ce Dictionnaire sollersien ;

alors que s’y trouvent une entrée « Sollers » (pages 418 à 420),

et une entrée « Rolin Dominique » (pages 377 à 381) :

« J’aimais _ disait Dominique Rolin que cite ici Jim-Philippe Sollers _, me perdre en suivant ces veines quasi sanguines que sont les voies menant à la Giudecca, insoupçonnable pour moi, et dont personne ne m’avait parlé _ la plupart des écrivants sur Venise se recopient les uns les autres. Au moment où j’y suis arrivée pour la première fois _ en 1963 _, j’ai eu un coup au cœur… en découvrant cette ouverture sur les Zattere et sur la largeur du canal. À un tel point que je me suis dit qu’on ne pouvait pas rester dans notre petit établissement enfoncé en pleine ville. Je suis entrée dans l’hôtel _ l’hôtel La Calcina, sur les Zattere _ qui se trouvait là, j’ai demandé le prix des chambres à une vieille dame. Et là _ au second étage, et donnant par trois fenêtres sur le sud et sur l’est _, elle m’ouvre une fenêtre sur la Giudecca… Quelle stupeur ! (Rires.) J’ai pensé : mais c’est ici qu’il faut vivre ! Tout se passait comme si notre vie nous attendait là depuis toujours. À la fin de cette matinée, je suis allée le rejoindre en lui disant : « Il faut que tu voies ça. » Et nous avons tout de suite retenu une chambre pour l’année suivante, la chambre aux trois fenêtres (une à l’ouest _ non, à l’est _ sur le petit canal perpendiculaire _ le Rio de San Vio _, deux sur la Giudecca, dont l’une réfléchit toute la chambre et l’autre la circulation des bateaux) que l’on nous a gardé chaque fois« …

Le passage de ce très intéressant récit narré de leur « arrivée à Venise, venant de Florence, en 1963 » (page 377), Philippe Sollers, pages 378-379, l’emprunte à Plaisirs, un « livre d’entretien _ de Dominique Rolin _ avec Patricia Boyer de Latour« …

De la part de Philippe Sollers en ce Dictionnaire  _ subjectif, certes, il faut le lui accorder : mais, ici, c’est cette subjectivité-là qu’on peut ne pas partager ! _, donc,

bien peu de promenades par exemple vers Cannaregio _ sinon une ou deux fois le passage (quasi obligé du visiteur de Venise !) au Ghetto _,

ni vers Santa Croce,

non plus que les parties les plus excentrées de Castello, passée la Riva dei Schiavoni et le pont sur le rio dell’Arsenale, au sud ; ou passé Zanipolo et son campo avec la statue du condottiere Colleone par Andrea Verrochio, au nord de ce quartier.

Même le choix des églises dont il brosse la visite à l’entrée « Églises », aux pages 209 à 228 du Dictionnaire (Zanipolo, San Zaccaria, Saint-Marc, Santa Maria Gloriosa dei Frari, San Rocco, Santa Maria del Giglio, la Salute, les Gesuati, San Trovaso, San Sebastiano, le Redentore, San Giorgio Maggiore), exprime ses parti-pris : celui de sa préférence pour les beaux quartiers, et les patrimoines artistiques les plus brillants et « majestueux«  _ pour reprendre le qualificatif ironique de Théophile Gautier _, surtout ceux du XVIIIe siècle, le siècle de Casanova ; ainsi sa préférence pour le Baroque _ assez peu marquant à Venise _ et le Rococco (celui surtout de Tiepolo) ;

ainsi que l’exclusion de parcours pedibus dans des quartiers plus excentrés (et populeux) ;  ou celle de contemplations d’œuvres d’art plus « intimes » : telles les églises Sant’Alvise, la Madona dell’Orto, San Giobbe (dans Cannaregio) , San Giacomo dell’Orio (dans Santa Croce), Santa Maria dei Carmini, San Nicola dei Mendicanti (dans des parties moins people de Dorsoduro que celle où se situent, à la pointe orientale, le Musée de l’Accademia, la Salute et la Punta della Dogana), San Francesco della Vigna (dans Castello), etc. ; avec les chefs d’œuvre au rayonnement plus intérieur (romans, gothiques ou de la Renaissance) que pourtant elles recèlent… 

La « vie vénitienne » pour Philippe Sollers demeure bien trop largement pour mon propre goût celle des lieux, bars et restaurants les plus branchés et huppés. De même que les personnes et les artistes qu’il se plaît à y rencontrer.

C’est toujours la Venise des « gloires » artistiques, pour les artistes vivants comme pour les morts : par exemple, le luxe triomphant de l’hédonisme en gloire de Tiepolo en tête… C’est que Venise lui est d’abord un décor où écrire confortablement, à son aise, dans un lieu de beauté (avec vue sur le Redentore ou les Zittelle, de l’autre côté du large Canal della Giudecca, où glissent les éléphantesques blancs paquebots-géants des croisières internationales) ; et où jouir de nourritures raffinées un peu épicées, si possible : entre soi (sans véritable goût de l’altérité)…

Sur le modèle des jouissances gourmandes d’un Casanova ; ainsi que de toute l’aristocratie européenne qui venait s’y encanailler le temps du carnaval, au XVIIIe siècle... _ au passage, je note que le XVIIIe siècle de Henri de Régnier a quelque chose de plus doucement mélancolique, à la Watteau, que celui, un peu plus fortement épicé en matière de sensations érotiques, de Philippe Sollers : les miniatures floues et mouvantes de Guardi, davantage, sans doute, que les fresques géantes éblouissantes de Tiepolo…

Aussi comprends-je l’accès de fureur qui a en quelque sorte assailli Philippe Sollers à la lecture du Contre Venise de Régis Debray, paru en 1995Le Dictionnaire amoureux de Venise date, lui, de 2004 _ : « Il fallait bien que quelqu’un, un jour, se dévoue pour cracher sur Venise. Comment, cette merveille du temps ne meurt pas, mais au contraire résiste, persiste, brille ? L’éternel esprit de vengeance ne le supporte pas« , entame-t-il bille en tête son article « Régis Debray » à la page 187 de ce Dictionnaire amoureux, en réduisant l’adversaire à rien moins qu' »un possédé, un philosophe aigri, un amoureux dépité, un frustré de la politique et de l’Histoire, un grand blessé du plaisir, de la littérature et de l’art« … Pour finir, page 190, par cette prosopopée du pas assez érotique (et accusé d’être déjà mort au désir) Régis Debray : « Venise est narcissique, sans religion, cynique, sans chaleur populaire. Le lieu est tragique, et personne ne vous saute au cou. C’est le vide, la vase, la tentation, l’impureté même« . Et en déduire : « Debray est un puritain populiste« . CQFD…

Alors que ce que Régis Debray pourfend dans ce livre d’humeur _ qu’il aurait dû intituler « POUR VENISE«  : tant pour un minimum de facilitation, sinon de confort, de réception de ce livre, que pour, surtout, la justesse de fond _, c’est la menace que fait peser sur la vie et l’existence civilisationnelle même de Venise, sa mortelle _ à ce degré-ci du moins _ touristification _ et sur cet épineux point-ci, consulter  l’excellent (et parfaitement expert en responsabilité urbanistique vénitienne) Massimo Cacciari, serait mieux que bienvenu…

Car Venise-la-marchande (maritime de toujours _ en la réussite de sa glorieuse et opulente (luxueuse et luxurieuse !) Histoire _) se vend bel et bien de plus en plus massivement au tourisme international ; ne cessant de fermer ses épiceries et commerces de proximité indispensables pourtant au quotidien de ses habitants, Vénitiens, y vivant à l’année, au profit d’une inflation _ d’année en année proliférante _ de boutiques de masques de carnaval et de bimbeloteries _ pas seulement de mauvaise qualité ; de luxe aussi : il y en a pour toutes les clientèles ; cf sur ce point par exemple le très intéressant Venise : les Vénitiens vous invitent, par Christine Nilsson, aux Éditions Harfang (le livre est paru en octobre 2011 : je l’ai trouvé par hasard en fouillant parmi le rayon Beaux-Arts de la Librairie Mollat, à la recherche d’autres livres encore sur Venise (et la « vie vénitienne » surtout !.. ; en plus des guides touristiques, nombreux et florissants, eux…) : il existe en effet à Venise un très dynamique artisanat d’art et de luxe, de même que d’excellents artisans de la restauration et de l’hôtellerie, même si la plupart des Vénitiens actifs auxquels Christine Nilsson donne la parole afin de proposer quelques conseils de lieux un peu originaux, voire singuliers, à découvrir et visiter à Venise, ainsi que d’adresses de professionnels de qualité auxquels s’approvisionner de produits de valeur, sont plutôt du côté du haut-de-gamme que de celui du populaire pittoresque (même s’il s’en trouve aussi un peu, en cet intéressant et original guide de la Venise vivante de quelques vrais Vénitiens) : ainsi dois-je mentionner que j’ai été un peu déçu de ne trouver aucun des Vénitiens consultés conseiller ma trattoria préférée, juste un peu plus loin, vers la lagune, que le Pont aux Trois Arches sur le très beau et très vivant Canal de Cannaregio : la génialissime « tratoria (sic) ‘a Marisa, Fondamenta San Giobe a Canaregio 652 » (re-sic : en vénitien ! : j’ai la carte de la maison sous les yeux : « Chiuso luni sera, mercore sera et domenega sera ; Telefono : 041 720211 » ; cf mon article précédent : La chance de se livrer pour l’arpenter-parcourir au labyrinthe des calli de Venise) : résidant à Venise, j’en ferai(s) volontiers ma cantine quotidienne… _

au profit de boutiques de masques de carnaval et de bimbeloteries pour le seul passage (le plus souvent pressé !) de _ nombreux, il est vrai _ touristes à la journée, ou ne séjournant à Venise guère que quelques (brefs) jours de vacances : il n’est hélas que trop vrai qu’ils finissent par être bien plus nombreux, au bout de l’an, que les Vénitiens y vivant à demeure…

Mais que devient ainsi la « vie vénitienne » au quotidien des Vénitiens ?..

Celle-là même que je désirais prioritairement approcher _ modestement, à la mesure du temps et des moyens dont je disposais, les six jours de mon passage à Venise en février 2011 ; cf ce que Syvain Venayre, nomme, à la page 446 de son si riche Panorama du voyage (1780-1920), l’« axiome« , par lequel, écrit-il, « s’ouvrait, à la fin du XVIIIe siècle, le Guide des voyageurs en Europe de Heinrich Ottokar Reichard : « Deux choses sont indispensables à quiconque veut voyager, l’argent et le loisir »… » _ ;

celle-là même que je désirais prioritairement approcher

et ressentir lors de mon temps libre, à côté du temps très intense aussi (et si important ! pour moi) du colloque « Lucien Durosoir » au Palazzetto Bru-Zane, mais aussi en ses riches à-côtés d’échanges passionnants et gratifiants sur la musique…

Cette « vie vénitienne« , donc,

dont chaque fin d’après-midi, rentrant à mon hôtel « del Sole » (un Palazzo Marcello…), sur la Fondamenta Minotto, le long du rio del’ Gaffaro, dans le sestiere de Santa Croce, je croisais quelques bribes, par exemple au coin du campo et du pont dei Tolentini, où se trouvaient réunis, au dehors d’un vraiment minuscule café, en train de converser et trinquer, les buveurs d’un verre d’ombre ou de spritz et dégustateurs de cichetti, verres et assiettes posés à la bonne franquette sur quelque tonneau, tout à côté de la rambarde du pont et de celle du quai, adonnés à quelque joyeuse conversation. Si j’avais un peu mieux parlé italien _ sinon vénitien… _, je me serais volontiers joint à leur vivante conversation…

Ou bribes, encore, que j’entrevoyais, près des marchés du Rialto, chaque fois que j’apercevais la chaleureuse et toujours bondée Cantina Do Mori, calle dei Do Mori, en parcourant la très passante, animée et joyeuse Ruga Vecchia San Giovanni pour regagner mon hôtel, en traversant le sestiere de San Polo, passant par San Tomà et San Rocco, en longeant les Frari…

Et voilà qu’après être tombé sur un magnifique album de photos vues du ciel _ mais pas de trop haut _, toujours au rayon Beaux-Arts de ma chère Librairie Mollat : Vu du ciel Venise, par Marcello Bertinotti et Simona Stoppa, aux Éditions Whitestar, qui permet de merveilleusement se repérer comme _ et même mieux, car à vue claire des bâtiments, que _ sur une carte, dans le lacis serré et enchevêtré, et à surprises _ cela devient un jeu _, du labyrinthe des calli vénitiennes ;

et voilà que je trouve, en recherchant des informations sur l’historien Sylvain Venayre, co-auteur avec Patrick Boucheron, d’un très intéressant (et amusant aussi), L’Histoire au conditionnel, ou « si l’Agrégation d’Histoire n’avait pas déraillé » !,

voilà que je trouve sur le site de la librairie Mollat

la notice d’un Panorama du voyage (1780-1920), sous-titré « Mots, figures, pratiques« , de ce même Sylvain Venayre ; ouvrage déjà merveilleux par le détail de son sommaire, et que je m’empresse d’acheter et dévorer !, et qui met en perspective érudite d’une extrême pertinence, et sans la moindre lourdeur _ la lecture en est jubilatoire ! tant de facteurs divers venant comme magiquement parfaitement s’emboîter ! _, l’Histoire des voyages et la naissance et le développement (et modifications fines au fil du temps : Sylvain Venayre les repère et les décortique !) du tourisme

_ « Un mot vint bientôt résumer toute cette ambiguïté de la recherche du plaisir par le voyage : celui de touriste. Il semble être apparu, pour la première fois, dans le Voyage d’un Français en Angleterre pendant les années 1810 et 1811, publié par Louis Simond en 1816. (…) Simond avait francisé le mot anglais tourist, lequel désignait depuis les années 1780 les voyageurs du Grand Tour, en y adjoignant un « e » final « , indique ainsi l’auteur page 411 _,

en un large dix-neuvième siècle, sinon de 1789 à 1914, du moins ici de 1780 à 1920 _ et Sylvain Venayre de réfléchir, en son « Introduction«  comme en sa « Conclusion« , sur la notion de « période » dans l’Histoire, et le travail de « périodisation« , en conséquence, nécessaire à méditer, de la part de l’historien !..

Un ouvrage absolument passionnant,

et qui vient à merveille éclairer les réflexions que j’étais en train de me faire sur les diverses perceptions-« impressions«  _ ce mot fait florès au XIXe siècle _ de Venise,

notamment par les écrivains (et esthètes) français _ à d’assez rares exceptions près, l’écrivain et l’esthète sont presque toujours réunis dans le même individu _,

léguées aux livres (de voyage, sinon de séjours un peu prolongés, ou/et renouvelés _ tels ceux d’un Henri de Régnier : moins de vingt-deux mois en tout et pour tout, de « vie vénitienne » pour douze séjours à Venise : j’ai compté à la louche, en ses soixante-onze ans et cinq mois de vie biologique (du 28 décembre 1864 au 23 mai 1936) _ ; mais nul de ces écrivains-esthètes-là ne s’y installe, en effet, à demeure véritable et durable ; tous s’en retournent bientôt chez eux ; les « moments » vénitiens ne furent ainsi pour eux que des parenthèses de vacances, en quelque sorte…) ;

un ouvrage absolument passionnant, donc _ d’autant que son dernier chapitre (le chapitre XV) porte sur l’historique de « La consécration de la littérature de voyage », pages 457 à 479 ; un élément qui vient très opportunément à l’appui de ce que l’analyse historiographique est venue dégager des évolutions historiques fines du phénomène du « voyage« , en la variété de ses diverses facettes contrastées et en opposition (de la figure du « plaisirin«  à celle de la « high life« ), pour la période étudiée : les contradictions d’appréciation demeurant toujours aujourd’hui, cent ans plus tard… _, qui vient merveilleusement éclairer les réflexions que j’étais en train de me faire _ pour moi-même… _ sur les diverses perceptions-« impressions » de Venise, notamment par les écrivains et esthètes français, léguées par eux aux livres de voyage qu’ils ont laissés _ le chapitre porte malicieusement cet épigraphe, d’un nommé Constant de Tours, en un Vingt jours dans le Nouveau Monde, de 1890 : « On voyage, dit-on, pour avoir voyagé… et pour raser les autres avec le récit de ses excursions« … : de quoi remettre (sociologiquement autant qu’historiquement !) tout un chacun à sa place…

D’où mon intention de commenter ce « désir de jouir«  _ c’est là le titre même que Sylvain Venayre donne à sa sixième et dernière partie, page 403 (comportant les chapitre XIV, « Les logiques du tourisme«  et XV, « La consécration de la littérature de voyage« )… _ que Sylvain Venayre place à l’origine _ et source fondamentale, en amont des pratiques (du voyage) qui allaient peu à peu se faire jour… _ de cette « touristification » des motivations _ de fait, à partir des années 1780 _ (et légitimations _ se revendiquant de droit : elles ont énormément de poids, surtout alors (mais durablement aussi, tout le long de cette période jusque vers 1920), sur les discours, volontiers moralisateurs et prescriptifs, tel le discours de Madame de Genlis, en 1799-1800, en son livre Le Voyageur, ouvrage utile à la jeunesse et aux étrangers, exemple que Sylvain Venayre analyse en ouverture, page 147, de son chapitre IV, « La Tradition des arts apodémiques » ; et, en conséquence, sur les représentations de plus en plus partagées de plus en plus d’Européens _) des désirs, goûts et plaisirs divers de voyager _ voire en opposition et contradiction ! et qui vont se révéler de plus en plus distinguées, voire en opposition avec, de purs et simples calculs d’intérêt, avec la nouvelle légitimation, qui finit par émerger, du pur et simple hédonisme (rien que pour le plaisir !) : mais cela se déployant seulement plus tard que 1920, dans le courant du XXe siècle : en une autre époque que celle qui fait l’objet de l’analyse historiographique de Sylvain Venayre dans ce travail-ci… Cf là-dessus, par exemple, Eros et civilisation _ contribution à Freud et L’Homme unidimensionnel _ essai sur l’idéologie de la société industrielle avancée de Herbert Marcuse ; cf aussi les distinctions freudienne entre « principe de réalité«  et « principe de plaisir« . , d’abord ; puis celle entre les « pulsions de vie«  (ou Eros) et la « pulsion de mort«  (ou Thanatos)…

Il me semble que le tournant de la modernité, s’est situé lors d’un début de laïcisation _ d’où le succès du vocable « humanisme«  _ à la Renaissance, avec les évolutions, du moins en Occident, vers un désir de plus en plus puissant de placer les progrès de la maîtrise technicienne du monde au service à la fois des intérêts _ à partir du désir de cupidité, de l’accumulation du profit capitaliste, très tôt ; et en Angleterre (cf ainsi les œuvres de John Locke, puis Adam Smith, par exemple)… _, et des commodités (d’où l’apparition, en Angleterre d’abord, du terme de « confort » _ Sylvain Venayre remarquant, page 432, que longtemps l’orthographe française de ce mot importé de l’anglais conservera son « m » : « comfort« , avant de passer à « confort«  _) de la vie pratique ; mais aussi, très vite, de plaisirs indépendants de ces intérêts et commodités _ temporels _ ; des plaisirs de l’ordre du simple dilettantisme, notamment : le plaisir sans peine…

D’où l’apparition de courants de pensée épicuriens, très durement sanctionnés _ par la prison et le bucher _, sous l’appellation de « libertins« , durant le règne de Louis XIII en France, mais secrètement vivaces tout le long du XVIIe siècle louisquatorzien _ cf la référence au thème (et au terme) du « jardin«  dans les Fables et les Contes de La Fontaine _, et qui vont triompher peu à peu, lentement, au XVIIIe siècle _ avec la rupture de la Régence, d’abord, en 1715 ; puis les  avancées patientes et quasi victorieuses, enfin, des Lumières de Voltaire (Candide) et de Diderot…

Même si est généralement beaucoup trop minimisée dans les représentations dominantes de ce siècle (dit un peu vite tout uniment « des Lumières »), la résistance très puissante des courants de pensée religieux et, en leur sein, puritains ; qui se perpétuera, et combien fortement !, le long du (victorien) XIXe siècle aussi…

Le dernier chapitre de ce passionnant travail historiographique de Sylvain Venayre porte sur « La consécration de la littérature de voyage« , avec deux sous-parties : « L’ambigu désir de se souvenir », pages 458 à 466, et « La victoire de l’art d’écrire« , pages 466 à 479, qui viennent renforcer cette expansion de ce que je permets de qualifier de la « touristification » des voyages, à l’heure de l’expansion de plus en plus triomphante de « l’industrie des voyages« , au sein ce que l’on peut nommer aussi l' »industrialisation des loisirs« , à défaut de « civilisation du loisir« , comme a pu le faire un Joffre Dumazedier en son Vers une civilisation du loisir ? en 1962…

Pour  ce qui concerne le désir de se souvenir du voyage (qu’on est en train d’effectuer, ou qu’on a effectué), durant la période étudiée (1780-1920) par Sylvain Venayre _ que, en son chapitre de conclusion, il nomme non moins joliment que très justement, page 483, « l’avènement du plaisir«  _,

il passe des critères traditionnels prioritairement utilitaires de savoir, quant aux choses découvertes, comme quant à l’expérience qu’on en aura forgée _ selon les critères de « la tradition des arts apodémiques » : c’est là le titre du chapitre IV, pages 145 à 164 _, à celui, nouveau, d’une « jouissance » du voyage pour le voyage lui-même, voire pour la jouissance des sensations _ si possible « fortes«  ! _ qu’on en retire, ou qu’on en (ou en aura !) retirées, soit au présent du voyage lui-même, et de la sollicitation exacerbée _ par la curiosité et la disponibilité à la réception des surprises de l’altérité espérée _ des sens à la rencontre, pedibus, des lieux mêmes et des choses, sur-le-champ, en quelque sorte… ; soit au futur, ou encore au futur antérieur !, du souvenir rétrospectif, un peu plus tard _ rentré chez soi, par exemple, et surtout _, de ce voyage désormais passé _ page 459, Sylvain Venayre use de l’expression de  » félicité de la réminiscence«  _ : gratuitement, donc ; pour le seul plaisir, si l’on préfère _ et contemplativement alors ; même si cela ne saurait jamais être purement et simplement passif, purement réceptif : encore faut-il solliciter les activités multiformes (poétique, par exemple) de son esprit…

« Au début du XIXe siècle, cela dit, le récit d’impression _ de ces nouveaux voyageurs _ se dota d’un nouveau statut », indique Sylvain Venayre page 463, réfléchissant au statut du terme d' »impression« , alors de plus en plus en usage : ainsi « désormais, les impressions n’avaient plus d’autre utilité qu’elles-mêmes ; elles étaient un but en soi, ce que le voyageur était parti chercher, à seule fin d’en jouir.« 

Et par là, « l’avènement du genre littéraire du « voyage d’impressions » fut ainsi très exactement contemporain du triomphe du voyage de plaisir et de la figure du touriste qui exprimait la légitimité de cette quête des sensations » : au fond de tout cela, une querelle sur la question de la (ou des) légitimité(s) , et son (ou ses) fondement(s)…

Et Sylvain Venayre de donner quelques exemples, page 464 : en son Voyage en Orient, « Lamartine assurait que s’il avait rapporté dans son récit « les plus fugitives et les plus superficielles impressions d’un voyageur », c’était « pour que le vent de l’Océan ou du désert n’emporte pas sa vie tout entière, et qu’il lui en reste quelque trace _ un peu plus tangible probablement que celles de l’un peu trop oublieuse mémoire… _ dans un autre temps, rentré au foyer solitaire, cherchant à ranimer un passé mort, à réchauffer des souvenirs froids »… ». Et Sylvain Venayre de poursuivre : « Certains répétèrent qu’il s’agissait « de fixer, même d’une façon imparfaite, le souvenir fugitif des choses, les joies qui passent, pour les retrouver quelques années après. Ce sont des jouissances pour l’avenir« . Une image était souvent utilisée : celle de l’hiver défini comme saison du souvenir où « au coin du feu », il est possible de ressentir à nouveau , en se relisant, les plaisirs du printemps et de l’été« …

Et Sylvain Venayre de mettre en contradiction, page 469, Jules Barbey d’Aurevilly, déplorant le triomphe _ pas assez artiste, ou littéraire, pour lui _ du récit d' »impressions de voyage« , en 1859 :

« Le voyage, en soi, est si peu de chose, qu’il ne vaut guère que par le voyageur qui le raconte  et qui sait y imprimer cette personnalité que rien ne remplace lorsque l’auteur ne l’y met pas« .

Par là, la « démonstration » de Barbey d’Aurevilly, en déduit Sylvain Venayre, « passait par un partage entre les récits de voyage qui méritent d’être lus, et ceux qui ne le méritent pas« . Et « ce passage ne reposait plus sur ce que le voyageur avait vu, mais sur la façon dont il l’avait décrit« , indique-t-il page 469.

« Le voyage prenait place au nombre des muses inspiratrices. Dans Le Rhin, Victor Hugo parlait à ce propos de la musa pedestris et, par la suite, plusieurs auteurs de récits de voyage s’y référèrent à leur tour. On réitérait l’impératif de la marche à pied, hérité des arts apodémiques, mais on en faisait maintenant, dans une célébration rousseauiste de la promenade, la condition essentielle de l’inspiration« , poursuit Sylvain Venayre, page 470. « On va et on rêve devant soi« , écrivait Hugo, « la marche berce la rêverie ; la rêverie voile la fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne voyage pas, on erre. À chaque pas qu’on fait, il vous vient une idée. Il semble qu’on sente des essaims éclore et bourdonner dans son  cerveau.« 

Du moins pour certains des écrivains d’alors, « la création poétique était devenue l’horizon véritable du voyage« , conclut ici l’auteur.

Qui poursuit son analyse ainsi, page 471 :

« En réalité, le « poète » en voyage était moins un versificateur qu’un auteur capable de dire, sur le spectacle du monde, autre chose que le commun des voyageurs. » Et « cette stratégie littéraire était aussi, bien sûr, une stratégie de distinction«  _ à l’heure de la course à la différence, sinon la recherche d’une authentique singularité, sur le marché de l’art et de l’édition… « Les écrivains qui s’adonnaient au genre nouveau de la littérature de voyage entendaient affirmer la singularité de leur style _ « ou l’homme même« , selon la formule plus profonde de Buffon _ dans le cadre d’un marché désormais _ de fait ! _ très concurrentiel« .

Et « dans ces conditions, page 474, le meilleur auteur de récit de voyage était celui qui était le plus capable de transcrire, par des mots, la vérité de la sensation provoquée par un paysage ou une scène ». Et donc « la transformation du paysage _ ou de la scène captée par le regard du voyageur _ en littérature impliquait la maîtrise d’un art particulièrement difficile. Rien de moins simple, en effet, que de « provoquer dans l’esprit du lecteur un travail analogue à la révolution que la vue des lieux opère en lui-même », pour le dire comme Custine.« 

Ou, page 474 encore, comme Lamartine (toujours en son Voyage en Orient) : « Voyager, c’est traduire : traduire à l’œil, à la pensée, à l’âme du lecteur, les lieux, les couleurs, les impressions, les sentiments que la nature ou les monuments humains donnent au voyageur. Il faut à la fois savoir regarder, sentir et exprimer ; et exprimer comment ? non pas avec des lignes et des couleurs, comme le peintre, chose facile et simple ; non pas avec des sons, comme le musicien ; mais avec des mots, avec des idées qui ne renferment ni sons, ni lignes, ni couleurs. »

Et par leur style comme improvisé et ouvert aux surprises, « les récits » de voyage de ce temps, « se donnaient comme des flâneries, des zigzags _ Théophile Gautier retient ce terme _, des vagabondages, des déambulations incertaines qui célébraient l’écart et la discontinuité« , page 479, face à l’enchantement désiré et ressenti de la surprise, et le charme de l’imprévu, lors de tels voyages de « poètes » pratiquant dans l’espace des lieux à découvrir comme dans leurs gestes d’écriture, cette sprezzatura

Lesquels, « ce faisant, célébraient tout à la fois la singularité de leurs voyages, celle de leur style,

mais aussi celle de leur vie et de la conception qu’ils se faisaient de celle-ci » ;

et qui « bâtirent des théories sur le voyage d’autant plus sérieuses que leur époque avait fait du voyage, plus que jamais auparavant _ et à travers tant les facilités qui s’offraient, que les difficultés que de tels voyages alors offraient, aussi, pour les uns et pour les autres… _, une métaphore de la vie d’écrivain«  : ainsi se termine le chapitre XV et dernier, juste avant les conclusions, plutôt d’ordre épistémologique à propos du travail d’historien, du court chapitre de « Conclusion » et de synthèse, de ce très riche Panorama du voyage (1780-1920) _ mots, discours,figures de Sylvain Venayre…

Reste à préciser ce qu’est devenu le voyage, tout comme le récit de voyage, dans la nouvelle époque : celle d’après 1920…

Et à reconsidérer à la lumière de ces analyses de l’histoire du voyage, et des récits de voyage, entre 1780 et 1920, ce qu’il en est de nos voyages (et de nos récits de voyage) aujourd’hui,

et cela, qui que nous soyons, les uns et les autres, à arpenter en zigzag, comme a pu aimer le faire un Théophile Gautier, le labyrinthe des calli de Venise…

Bref, le voyage est fondamentalement affaire de rencontre _ complexe, riche… _ entre une curiosité, à la fois cultivée _ si possible sans lourdeur, mais ludique, joyeuse, légère… _, mais aussi toujours, fondamentalement, ouverte, d’une part, et, d’autre part, une altérité d’une richesse infinie, inépuisable _ ludiquement aussi… _, des lieux et des personnes, que procure le déplacement hors de chez soi du voyage…

L’expérience de la vie fournissant à qui apeu à peu _ appris ainsi _ et continue, plus encore, d’apprendre _ la fantaisie du voyageur à user, avec à la fois liberté et pertinence, de tous ses sens _ et de tout son esprit : peut-on les dissocier ? _, un fonds inépuisable et juvénilement joyeux d’aliments féconds pour s’épanouir lui-même toujours davantage de _ et avec _ tout cela _ ainsi que tous ceux-là…

Voilà ce que pourrait être l’art de (bien) voyager _ et (bien) vivre…

Ou encore (bien) respirer.

Ainsi rappellerai-je, pour finir, ces mots sur le « bien respirer » de Henri de Régnier, déjà cités plus haut, en la présentation de son Altana ou la vie vénitienne (1899-1924), en 1928 :

« Pourquoi, dès que je respire l’air vénitien, éprouvè-je ce plaisir à vivre où les actes les plus insignifiants et les pensées les plus quotidiennes prennent une valeur particulière, un sens exceptionnel et me communiquent un bien-être inaccoutumé ? »… Respirer cet air libre-là nous fait aussi du bien…

À chacun d’entre nous, en se déplaçant un peu loin de chez lui, et avec un peu de chance, en fonction de la convenance découverte sur place, des lieux et des personnes _ et non calculable au départ _, d’apprendre peut-être _ et c’est aussi un jeu ! _ où rencontrer et trouver, avec cet air-là, cette ample et joyeuse respiration-là.

Il me semble que c’est aussi ce que peut apporter, avec un peu de chance encore, l’art _ qui n’est pas une technique : et cela, la modernité le sait moins bien… _ du bien voyager (et bien rencontrer), en vue de ce qui aide ainsi à mieux respirer…

Et je ne saurais oublier, non plus, ce que dit _ et qui a pleinement à voir avec cela ! _ de la vie (et de la liberté) à Venise en particulier, dans son Dialogue avec les morts, le cher Jean Clair…


Titus Curiosus, ce 31 octobre 2012

Post-scriptum :

Sur la « vie vénitienne » des Vénitiens,

on trouvera d’agréables (et réalistes) repérages de terrain un peu tous azimuts, et pas seulement du côté des lieux que fréquente la foule principale des touristes, dans deux livres, dit l’un d' »Itinéraires« , l’autre, de « Promenades« , à partir d’œuvres plutôt populaires ; dans un cas, les bandes-dessinées du Vénitien Hugo Pratt, avec son personnage de Corto Maltese ; l’autre, les romans policiers de l’américaine installée à demeure à Venise, Donna Leon, avec son personnage du commissaire Brunetti.


Le premier, par Hugo Pratt, Guido Fuga et Lele Vianello, s’intitule Venise _ Itinéraires avec Corto Maltese, aux Éditions Casterman ;

le second, par Toni Sepeda, Venise, sur les traces de Brunetti _ 12 promenades au fil des romans de Donna Leon, aux Éditions du Seuil.

On y respire un peu quelque chose de la saveur des quartiers où aller vagabonder…

 

Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire

26août

Le labyrinthe

(à surprise : à culs de sac !.. quand le piéton de Venise se trouve _ mille fois ! cela devient un jeu, tant qu’on ne se décide pas à consulter la carte adéquate… _ sans pont à franchir, ni quai à suivre, à droite ou à gauche, face à un canal qui vous contraint à rebrousser chemin…

_ ainsi, page 13 de son réjouissant et très alerte Venise est un poisson, au chapitre « Pieds« , Tiziano Scarpa, Vénitien, donne-t-il ce judicieux conseil à l’aspirant découvreur-arpenteur de sa Venise : « Le premier et unique itinéraire que je te conseille a un nom. Il s’intitule : Au hasard. Sous-titre : Sans but. Venise est petite, tu peux te permettre de te perdre sans jamais vraiment en sortir. Au pire, tu finiras toujours sur un bord, sur une rive _ une Fondamenta _ devant l’eau, en face de la lagune. Il n’y a pas de Minotaure dans ce labyrinthe« . Et « si tu ne retrouves pas ton chemin, tu rencontreras toujours un Vénitien qui t’indiquera avec courtoisie comment revenir sur tes pas. Si tu veux vraiment revenir sur tes pas » ; il venait juste de dire, page 12, que, au foot-ball, « faire le Vénitien« , ou « faire le Venise« , c’était « produire un type de jeu exaspérant, égoïste, le ballon toujours au pied, plein de dribbles et peu de passes, une vision du jeu très limitée » ; expliquant : « forcément : ils avaient grandi dans ce tourbillon variqueux de venelles, de ruelles, de virages en épingles à cheveux, de goulets. Pour aller de la maison à l’école, le chemin le plus court était toujours la pelote. Évidemment, quand ils descendaient sur le terrain en shorts et en maillots, ils continuaient à voir des ruelles _ calli _ et des petites places _ campielli _ partout, ils essayaient de se sortir d’une de leurs hallucinations personnelles labyrinthiques entre le milieu de terrain et la surface de réparation » ; aussi, le merveilleux conseil que Tiziano Scarpa donne à l’aspirant découvreur-arpenteur de sa Venise, est-il de ne surtout pas vouloir « lutter contre le labyrinthe. Seconde-le, pour une fois. Ne t’inquiète pas, laisse la rue décider seule de ton parcours, et non pas le parcours choisir ton chemin. Apprends à errer. Désoriente-toi. Musarde« .., toujours page 12… _)

le labyrinthe des calli _ parfois, et même très souvent, très étroits : par exemple, la Calesela de l’Ochio Grosso, dans le Sestiere de Castello, paroisse de San Martino (près du grand Portal del Arsenale), « mesure tout juste 53 cm de large« , est-il indiqué à la page 161 de l’album Secrets de Venise : un très bel album de photos (pas seulement de monuments, ou de clichés) commentées, publié aux Éditions Vilo ; et Tiziano Scarpa cite, lui, page 39 de son livre, « derrière la place San Polo« , la « Calle Stretta (étroite), large de soixante-cinq centimètres«  _

le labyrinthe des calli de la cité de Venise constitue un infini défi _ enchanteur ! et toute une vie n’y suffira pas : c’est aussi le constat que fait ce Vénitien d’excellence qu’est Paolo Barbaro en son merveilleux livre de « retour » à (et « retrouvailles » avec) sa Venise, dont le développement de sa carrière professionnelle (d’ingénieur hydraulicien)  l’avait éloigné : Venezia _ le città ritrovata (traduit pas très heureusement en français éditorial « Petit guide sentimental de Venise » : c’est un livre ADMIRABLE ! et qui n’est certes ni « petit« , ni « sentimental«  ! paru aux Éditions du Seuil en novembre 2000 et toujours disponible ! _ pour le promeneur-flâneur amoureux de beauté étonnante. Et la beauté de Venise, prise comme un tout strictement indémêlable ! _ ni classique, ni baroque, ni, encore moins, romantique ! maniériste, peut-être, si l’on voulait ?.. À la Montaigne… _, est assurément étonnante : face à l’inadéquation de tous nos repères _ d’aisthesis ; à commencer par les repères, primaires (et primordiaux) cénesthésiques…

Quand j’ai ouvert mon blog, le 3 juillet 2008, par un article _ se voulant d’annonce programmatique… _, que j’avais intitulé Le Carnet d’un curieux

_ et je remarque au passage, me relisant, que j’y présentais ce qui y allait y être mon style : « attentif intensif, c’est-à-dire fouilleur, s’embringuant dans le fourré plus ou moins dense du “réel“ et se coltinant un minimum à l’épaisseur et résistance des “choses“, en leur lacis déjà dé-lié cependant par quelque “œuvre“«  : eh oui ! quelque chose d’un peu parent au « lacis«  de l’imbroglio vénitien, dans le défi quasi géographique de tâcher de s’y « orienter«  un peu… _,

je me plaçais, par anticipation, « dans l’ouverture d’un peu larges et mobiles (boulimiques ?) curiosités plurielles« ,

parmi lesquelles des curiosités « géographiques aussi,

à partir, je dirais, de villes-« mondes » (Rome, Prague, Istanboul, donc, Lisbonne, Naples, Buenos-Aires, etc… : presque toutes _ mais dans le « Conte d’hiver » la Bohème n’est-elle pas shakespeariennement « accessibleelle aussi « par la mer?! _ ; presque toutes des cités portuaires, ainsi que Bordeaux : ouvertes sur le large…) ; etc.« …


Or je m’avise (en m’en souvenant bien !) que parmi ces « villes-mondes« , auxquelles je disais aimer (et désirer) me confronter _ par le jeu multiplié d’abord du regard du piéton les arpentant et ré-arpentant sur le vif de tous ses sens en éveil ; puis celui de l’écriture revenant à plaisir se pencher un peu précisément attentivement sur ces expériences de regard du promeneur-flâneur, sans que jamais vienne quelque rassasiement, ou, si peu que ce soit, lassitude : la fidélité à ce que j’aime s’avérant décidément, et quasi sans anicroches, absolue ; en un approfondissement intensif… _,

je m’avise (et me souviens bien ! donc…) que ne figurait pas Venise…

Probablement d’abord parce que d’autres déambulations-flâneries-promenades m’attiraient d’elles-mêmes  _ causa sui en quelque sorte _ davantage :  telle celle dans Rome, où j’aime infiniment me replonger (à l’arpenter-réarpenter) un peu souvent, et toujours neuvement ; ou celle dans Naples, toujours pas encore découverte, pour m’en tenir à ces deux sublimes cités italiennes ; auxquelles je dois adjoindre aussi celle dans Sienne, parfaite « cité-monde » elle aussi _ la ville (sise tout autour de sa Piazza del Campo si raidement pentu), si raffinée et démocratique à la fois, de Simone Martini et des frères Lorenzetti : quelle civilisation que celle de Sienne ! _, et demeurée _ au moins jusqu’à mon plus récent voyage en Toscane _ si bienheureusement vierge de banlieue _ à la différence de sa victorieuse Florence… La ville de Sienne n’ayant quasi pas connu d’expansion urbaine après sa défaite finale face à la cité guelfe des lys (à la bataille de Colle Val d’Elsa, en 1269).

Sur ce non-choix alors de Venise, j’aurai assurément à revenir : un peu plus loin…

Venise, cité navale et portuaire s’il en est _ et shakespearienne aussi : Othello, Le Marchand de Venise, etc. _, demeure mieux que bien protégée par l’isolement de son caractère d’île (ou plutôt d’îles _ au nombre de 121… _, reliées les unes aux autres par quelques ponts _ au nombre de 435…, selon l’article (illustré de la photo de chacun d’eux) Liste des ponts de Venise de Wikipédia : n’y manque (!) que le quatrième pont sur le Grand Canal, celui de Santiago Calatrava, dit « Pont de la Constitution », inauguré le 11 septembre 2008 : de quoi cela peut-il donc être l’anniversaire ?.. _),

mieux que bien protégée par l’isolement de son caractère d’île

au milieu de sa lagune, entre le rivage de Terre ferme _ à la distance de plus de trois kilomètres _ et le cordon littoral devant la houle, parfois _ poussée par la bora _, de l’Adriatique, dont la langue sableuse (mouvante) du Lido bien calée comme une digue, devant Venise.

Ainsi, sur cette « situation » assez singulière _ et pas rien que géographiquement _ de Venise, par rapport à la Terre Ferme (et le reste du monde !), par la grâce de sa lagune, le très fin et archi-lucide Régis Debray notait-il excellemment pages 20-21 de son percutant Contre Venise (en 1995, déjà !) :

« De même qu’au théâtre italien tout le dispositif pivote non sur la scène ou la salle, mais sur la rampe qui les sépare, car s’il y avait plain-pied il n’y aurait pas de spectacle _ du moins pour qui tient à en être le spectateur-voyeur plus ou moins invité (et agréé) ! _, le décisif de Venise _ formule-clé ! _ n’est pas Venise, mais la lagune qui la sépare du monde profane, utilitaire et intéressé » _ adjectifs mille fois pertinents !

Ce qu’il commente, en sémiologue averti qu’il est : « Cette tranche d’eau fait figure de « coupure sémiotique »« .

Et de remarquer on ne peut plus adéquatement _ cf la célèbre pièce de musique d’Antonio Biancheri La Barca di Venetia per Padova, en 1605 ! _ que « pendant des siècles, l’arrivée par Padoue et l’embarquement à Fusine, à cinq milles de la place Saint-Marc, pour une lente traversée, symbolisaient, tel un rite de passage, le changement d’univers _ voilà ! _ à la fois physique et mental _ soit un sas, et devenu, via l’inflation gigantesque du tourisme (lui-même devenu pour l’essentiel un tourisme patrimonial historiciste), temporel en plus de spatial…

La construction du pont route-fer de quatre kilomètres reliant Mestre au Piazzale Roma a _ depuis lors un peu _ simplifié les procédures, mais l’abandon assez compliqué de la voiture ou du car au parking _ du Tronchetto _ maintient l’essentiel _ mais oui ! _, qui est l’intransitif, la rupture de charge, avec changement _ obligé _ de véhicule et de tempo : ralentissement obligé du rythme vital _ ô combien ! Paolo Barbaro le souligne lui aussi… _ ; nous voilà ailleurs, et autrement monté, piéton ou bouchon sur l’eau ; pas de doute possible : on est bien passé de l’autre côté du miroir » _ du réel lui-même : l’opération se révèle magique !.. au moins pour l’étranger à Venise, sinon pour le Vénitien lui-même. Mais beaucoup de Jeunes adultes, désormais, quittent Venise pour la Terre ferme, ne serait-ce que pour résider à Mestre, où il est plus facile de disposer d’une voiture et de supermarchés.

Et Régis Debray de commenter encore, page 21-22 : « Au lieu de s’en plaindre comme d’un marteau piqueur dans un concerto de Vivaldi, les dévots _ du tourisme culturé à Venise _ devraient plutôt saluer l’astuce qui consista à « enlaidir » au mieux la terre ferme qu’ils ont abandonnée, tant les usines chimiques de Marghera, les raffineries, grues et hangars de Mestre, tubulures pétrolières et cheminées polluantes, à contre-jour, soulignent avantageusement l’abîme séparant le cercle enchanté du jeu esthétique _ c’est bien de cela qu’il s’agit ; cf là-dessus les magnifiques analyses du très bel essai de Rachid Amirou, L’imaginaire touristique, qui vient d’être réédité aux Éditions du CNRS _, la commedia dell’arte où nous venons de pénétrer, et la sordide réalité, tout juste conjurée _ du moins pour ce moment (ou parenthèse) de « vacance«  en ce lieu spécial-ci.. _, de la survie et des contraintes productives _ notre modernité encrassée par les infrastructures et l’oubli du grand art. Chaque coup d’œil de l’enculturé sur l’horizon « hideux » (qui me fait respirer, tout au bout des Zattere, comme un soupirail en cellule) renouvelle l’exorcisme du monde réel, à quoi se résume la fonction socialement réservée, du dehors, à la « fabuleuse merveille ».« 

Et pages 22-23, Régis Debray précise le fonctionnement du processus de la métamorphose de ce touriste culturé : « Le coup de génie, ici, (…) est la faculté qui nous est donnée de participer au spectacle _ de la comédie de Venise _ à tour de rôle, de nous y dépersonnaliser en personne, nous y dédoubler à volonté. La passerelle construite par Mussolini, et si bien nommée Ponte della Libertà (liberté d’échapper à l’enfermement, pour les claustrophobes du dedans, liberté d’échapper à soi-même, pour les hystériques du dehors), permet aux regardeurs de venir se mêler à la pièce _ toujours plus ou moins carnavalesque : même en dehors des festivités du Carnaval, ré-introduites seulement récemment : en 1979 ! _ en cours. Anch’io sono attore. (…) Loup et domino invisibles, guidé par les rails d’itinéraires fléchés, chacun s’en va par campi et calli fredonnant son petit air d’opérette, déguisé comme il convient (c’est encore lors du carnaval, où la pantomime s’avoue le plus, qu’on joue le moins). La fête est programmée, encadrée, répétée. (…) Touriste, on peut même jouer au touriste. Rien n’est pour de vrai« …

Quant aux « Vénitiens de naissance« , page 24, « ils savent que le show must go on, car c’est leur gagne-pain et une vieille habitude _ même avant le XVIIIe siècle et l’invention-institutionnalisation (aristocratique, alors) du « grand tour«  Le spectacle est dans la salle, et la salle est dans la rue« …


D’autant que, ajoute Régis Debray page 25, « ici, la représentation est miniaturisée ; cette cité-escargot n’étant pas vraiment grandeur nature ; le resserrement scénographique fait fonctionner la règle des trois unités, de lieu, de temps et d’action ; et le changement d’échelle ajoute à l’aspect « ville pour rire », toute en stucs et en dentelles, en cheminées coniques, en encorbellements de carton (sans humains derrière). Le côté maquette  (presque trop achevée ou finie) exalte une urbanité idéale, réduite à l’essence, comme une idée platonicienne de Cité, un microcosme autosuffisant. Ville-jouet, où se rejoue, dans la distance du comme si, le destin de toutes les splendeurs faites de mains d’homme, grandeur et décadence. Toute œuvre d’art met le monde réel en modèle réduit, et _ puisqu’en art moins est plus _ l’ellipse récapitulative accroît l’effet de capture.
L’exiguïté du labyrinthe, facteur de surréalité, dramatise l’oratorio, en aiguise la pointe, la peur du dénouement, que chaque jour repousse, avec notre complicité, nous qu’on enrôle dans la distribution
« …

Fin ici de cette incise debrayenne ; je reprends le fil de mon raisonnement.

Autrement que par bateau,

la cité de la lagune n’est devenue accessible _ aux non-Vénitiens _, d’abord par le chemin de fer, que depuis l’inauguration _ il y a 166 ans _ du Pont _ ferroviaire _ des Lagunes _ long de 3, 600 mètres _ le 11 juillet 1846 (sous la domination autrichienne) ; puis par la route, que depuis l’inauguration _ il y a 79 ans _ du Ponte _ routier _ Littorio le 25 avril 1933 (par Mussolini) _ son nom fut changé en Ponte della Libertà en 1945…

Mais une fois débarqué à la Stazione ferroviale Santa Lucia, ou bien Piazzale Roma, halte-terminus des autobus de ligne vers Mestre ou l’aéroport Marco-Polo, le visiteur devient en effet un piéton obligé, même quand il parvient à gagner une station de vaporetto, ou emprunte le (très court) traghetto d’une rive à l’autre du Grand Canal ; quant aux gondoles, elles ne constituent pas, ne serait-ce que par le prix de leur minute, un moyen de transport commode ni fréquent : seulement une fantaisie un peu luxueuse…

À part pour les usagers de bateaux privés (sur les divers canaux sillonnant la ville), Venise est donc bien, pour l’essentiel de ceux qui y circulent, une cité de piétons-marcheurs ! Pedibus

De fait, c’est bien toujours l’arrivée en bateau par la lagune _ à la vitesse plus lente de la navigation : par motoscafi et motonave, d’abord ;

cf sur eux et leurs divers régimes de vitesse ou lenteur, les remarques magnifiquement senties que fait l’excellent Paolo Barbaro, page 220 et suivantes de son indispensable autant que merveilleux Petit guide sentimental de Venise ; ou plutôt Venezia _ la città ritrovata; cf aussi les pages 276-277, 264-265, 182, et 135… ; page 264, par exemple, ce magnifique passage sur les « étranges choses à affronter«  pour qui travaille à Venise sans être Vénitien (ce sont deux ingénieurs originaires d’Émilie-Romagne qui parlent, un soir d’acqua alta) : « c’est difficile à dire, c’est même difficile rien qu’à énumérer : lenteur, nonchalance, fragilité, asymétrie, vieillesse, compromis, torpeur, beauté, insécurité, tout ensemble. Cette beauté partout, entravée sans l’être, sur l’eau et sur terre, on n’y échappe pas. Bref, il y a un sacré nombre de problèmes, tous différents _ et ce sont des choses , toutes celles-là, qu’on n’affronte pas à l’école d’ingénieurs, ni même sur les chantiers«  ; et page 182 : « la vitesse du bateau est le vingtième (en moyenne) de la vitesse de la voiture. On le sent sur la peau : plus qu’une course sur l’eau, maintenant, dès qu’on met le pied sur le bateau, c’est un lent arrêt, une troublante décélération. Le mouvement et la mesure du mouvement changent, et le rythme et le sentiment du temps. Temps plus dilaté, peut-être ; plus lent, certainement _ vivrons-nous plus longtemps ?«  _

de fait, c’est bien toujours l’arrivée en bateau par la lagune

qui sans conteste demeure _ comme depuis si longtemps (= toujours !) pour qui se rend à Venise _ à la fois la plus juste et la plus belle approche _ plus lente, donc _ de la cité de Venise ;

au moins en contournant, depuis le Tronchetto _ où sont situés les parkings de stationnement des automobiles (et des autobus) _, la gare maritime, située juste à l’ouest de San Basilio et des Zattere, et en empruntant le large canal (déjà pleinement maritime) de la Giudecca pour déboucher sur le très vaste et noblissime Bacino di San Marco, avec à sa droite, depuis le vaporetto, la stature suprêmement élégante de San Giorgio Maggiore, avec sa superbe façade classique d’Andrea Palladio et son campanile élancé… A moins qu’on ne débarque aux Fondamenta Nuove, en provenance de l’aéroport Marco Polo… pour la majorité des visiteurs empruntant un bateau _ ici un motoscafe _ pour accéder à la cité de Venise.

D’autres, mais moins nombreux, découvrant peu à peu, de leurs _ beaucoup plus hauts ! le contraste avec les bâtiments de la ville sur les quais, par exemple aux Zattere, en est même tout simplement effrayant ! et les édiles s’en émeuvent !.. _ de leurs bateaux de croisière monstrueusement gigantesques, d’abord les espaces _ embrumés (ou pas) : selon la saison, et la qualité de lumière et le taux d’humidité _ de la lagune _ cf, ici, page 221, à propos de ces « espaces de la lagune«  entre Saint-Marc et Lido : « un bateau qui traverse une mer presque au pied des maisons, une course marine au cœur des maisons (…) Immense, l’ouverture d’eau et de ciel, à peine sort-on du labyrinthe ; mais tout entière parcourable, reconnaissable _ ni grande mer, ni océan«  ; et pour qui revient (ici du Lido) vers Venise par le motoscafe, ce très beau (et surtout si juste !) passage encore, page 223 : « Ici on approche dans les bienveillantes vibrations d’un moteur que l’on connaît bien, d’un bateau qui nous est familier : peu à peu nous entrons en participation avec chaque lumière, quai, maison, fenêtre… Nous la voyons de nos yeux, sans écran, Venise à l’arrivée, d’un moyen de transport aquatique encore humain, très humain. Ses yeux à elle, la ville, répondent à chaque regard : lumières et reflets nous arrivent de chaque fenêtre, s’approchent de plus en plus, jusqu’à ce que le bateau tourne juste là, entre San Giorgio et Saint-Marc, entre une fenêtre et l’autre, pour nous faire mieux voir le cœur, nous faire toucher le centre, du miracle qui continue«  : Venise !.. _,

D’autres découvrant peu à peu, de leurs _ monstrueusement surdimensionnés, donc, à l’échelle des bâtiments de Venise ! _, de leurs bateaux de croisière, d’abord les espace de la lagune,

puis, dès que contourné la pointe de l’île de Santa Elena afin d’accéder au Bacino di San Marco,

le cœur de la ville elle-même, avec, en son milieu, l’ouverture du Grand Canal, avec les profils joyeusement rythmés de ses églises _ avec coupoles (ou pas) et campaniles (divers) _ et de ses palais _ du Moyen-Âge jusqu’au XVIIIe siècle, la palette en est riche de diversité de styles, mais en très étonnante harmonie (et à très peu d’exception près jusqu’ici)… _,

après franchissement préalable de la passe _ entre mer et laguneentre la pointe septentrionale du cordon littoral du Lido et la pointe méridionale de Punta Sabbioni, en quittant la mer Adriatique…

Ce qui rend Venise si différente de la plupart des autres cités-monde qui sont aussi bâties sur un réseau de canaux Amsterdam, Saint-Pétersbourg, ou même Bruges, pour notre Europe _, c’est son absence de tout plan si peu que ce soit concerté d’urbanisme, ainsi que de plan de circulation piétonne si peu que ce soit ordonnée par rues… Venise, constituée d’une juxtaposition purement empirique d’îles, et en plein milieu d’une lagune, s’est, maison par maison _ et la lagune servant de première et principale protection, avant même la flotte impressionnante de galères construites à l’Arsenal… _, élaborée essentiellement par rapport et autour des voies d’eau, ou canaux, par où s’effectuait l’essentiel des circulations et échanges, par bateaux.

Déjà, Philippe de Commynes, envoyé en mission diplomatique à Venise par le roi de France Charles VIII _ il y séjournera huit mois en 1494-95 _, pour qualifier « la grande rue qu’ils appellent le Grand Canal, et est bien large« , écrit, très impressionné : « la plus belle rue que je crois qui soit en tout le monde et la mieux maisonnée« …

Il décrivait ainsi, en ses Mémoires (livre VIII, chapitre XVIII), son arrivée par bateau à Venise :

« Ce jour que j’entrai à Venise, vindrent au devant de moy jusques à la Chafousine, qui est à cinq mil de Venise ; et là on laisse le bateau en quoy on est venu de Padoue, au long d’une rivière _ la Brenta _ ; et se met-on en petites barques, bien nettes et couvertes de tapisserie, et beaux tapis velus de dedans pour se seoir dessus ; et jusques là vient la mer _ la lagune où pénètrent les houles _ ; et n’y a point de plus prochaine terre pour arriver à Venise ; mais la mer _ la lagune _ y est fort plate, s’il ne fait tourmente ; et à cette cause qu’elle ainsi plate se prend grand nombre de poissons, et de toutes sortes. Et fus bien esmerveillé de voir l’assiette de cette cité _ voilà ! ces expressions sont très fortes ! _, et de voir tant de clochers et de monastères, et si grand maisonnement, et tout en l’eau _ voilà, voilà ! _, et le peuple n’avoir d’autre forme d’aller qu’en ces barques _ tout cela doit être strictement pris à la lettre ! _, dont je crois qu’il s’en fineroit trente mil, mais elles sont fort petites. Environ ladite cité y a bien septante monastères, à moins de demye lieue françoise, à le prendre en rondeur, qui tous sont en isle, tant d’hommes que de femmes, fort beaux et riches, tant d’édifices que de paremens, et ont fort beaux jardins, sans comprendre ceux qui sont dedans la ville, où sont les quatre ordres des mendians, bien soixante et douze paroisses, et mainte confrairie. Et est chose estrange de voir si belles et si grandes églises fondées en la mer » _ voilà.


Et il poursuit : « Audit lieu de la Chafousine vindrent au devant de moy vingt-cinq gentilshommes bien et richement habillés, et de beaux draps de soye et escarlatte ; et là me dirent que je fusse le bien venu, et me conduisirent jusque près la ville en une église de Saint-André, où derechef trouvay autant d’autres gentilshommes, et avec eux les ambassadeurs du duc de Milan et de Ferrare, et là aussi me firent une autre harangue, et puis me mirent en d’autres bateaux qu’ils appellent plats, et sont beaucoup plus grands que les autres ; et y en avoit deux couverts de satin cramoisy, et le bas tapissé, et lieu pour seoir quarante personnes; et chacun me fit seoir au milieu de ces deux ambassadeurs (qui est l’honneur d’Italie que d’estre au milieu), et me menèrent au long de la grande rue qu’ils appellent le Grand Canal, et est bien large. Les gallées y passent à travers, et y ay vu navire de quatre cens tonneaux au plus près _ mais oui ! _ des maisons ; et est la plus belle rue que je crois qui soit au monde, et la mieux maisonnée, et va le long de ladite ville _ d’est en ouest, jusqu’au Bassin de Saint-Marc et Saint-Georges Majeur. Les maisons _ ou palais _ sont fort grandes et hautes, et de bonne pierre, et les anciennes toutes peintes ; les autres, faites depuis cent ans _ durant le quattrocento _, ont le devant de marbre blanc qui leur vient d’Istrie à cent mil de là ; et encore ont mainte grande pièce de porphire et de serpentine sur le devant. Au dedans ont pour le moins, pour la pluspart, deux chambres qui ont les planchers dorés, riches manteaux de cheminées de marbre taillé, les chaslits des lits dorés, et les oste-vents peints et dorés, et fort bien meublés dedans. C’est la plus triomphante cité que j’ay jamais vue _ en résumé ! _, et qui fait plus d’honneurs à ambassadeurs et estrangers, et qui plus sagement se gouverne, et où le service de Dieu est le plus solemnellement fait. Et encore qu’il y peut bien y avoir d’autres fautes, si crois-je que Dieu les a en ayde, pour la révérence qu’ils portent au service de l’Eglise.

En cette compagnie de cinquante gentilshommes, me conduisirent jusques à Saint-Georges _ en face de Saint-Marc _, qui est une abbaye de moines noirs réformés, où je fus logé. Le lendemain me vindrent quérir, et menèrent à la Seigneurie _ le palais des doges _, où je présentay mes lettres _ de créance _ au duc _ le doge _ qui préside en tous leurs conseils, honoré comme un roy. Et s’adressent à luy toutes lettres ; mais il ne peut guères de luy seul. Toutesfois cestuy-cy a de l’auctorité beaucoup, et plus que n’eut jamais prince qu’ils eussent ; aussi il y a desjà douze ans qu’il est duc ; et l’ay trouvé homme de bien, sage et bien expérimenté aux choses d’Italie, et douce et aimable personne. Pour ce jour je ne dis autre chose ; et me fist-on voir trois ou quatre chambres, les planchés richement dorés, et les lits et les oste-vents ; et est beau et riche le palais de ce qu’il contient, tout de marbre bien taillé, et tout le devant et le bord des pierres dorés en la largeur d’un pouce par adventure ; et y a audit palais quatre belles salles richement dorées et fort grand logis ; mais la cour est petite. De la chambre du duc il peut ouyr la messe au grand autel de la chapelle Saint-Marc, qui est la plus belle et riche chapelle du monde pour n’avoir que le nom de chapelle, toute faite de mosaïques et tous endroicts. Encore se vantent-ils d’en avoir trouvé l’art, et en font besongner au mestier, et l’ay vu. En cette chapelle est leur trésor, dont on parle, qui sont choses ordonnées pour parer l’église. Il y a douze ou quatorze gros ballays ; je n’en ay vu nuls si gros. Il y en a deux dont l’un passe sept cens, et l’autre huit cens carras ; mais ils ne sont point nets. Il y en a douze hauts de pièces de cuirasse d’or, le devant et les bords bien garnis de pierreries très fort bonnes, et douze couronnes d’or dont anciennement se paroient douze femmes qu’ils appeloient roynes, à certaines festes de l’an, et alloient par ces isles et églises. Elles furent desrobées, et la pluspart des femmes de la cité, par larrons qui venoient d’Istrie ou de Friole _ Frioul _ (qui est près d’eux), lesquels s’estoient cachés derrière ces isles ; mais les maris allèrent après, et les recouvrèrent, et mirent ces choses à Saint-Marc, et fondèrent une chapelle au lieu où la Seigneurie va tous les ans, au jour qu’ils eurent cette victoire. Et est bien grande richesse pour parer l’église, avec maintes autres choses d’or qui y sont, et pour la suite, d’amatiste, d’aguate, et un bien petit d’esmeraude ; mais ce n’est point grand trésor pour estimer, comme l’on fait or ou argent comptant. Et ils n’en tiennent point en trésor. Et m’a dit le duc, devant la Seigneurie, que c’est peine capitale parmi eux de dire qu’il faille faire trésor ; et crois qu’ils ont raison pour doute des divisions d’entr’eux. Après me firent monstrer leur arsenal qui est là _ un peu plus à l’est, dans le sestiere de Castello _ où ils esquipent leurs gallées, et font toutes choses qui sont nécessaires pour l’armée de mer, qui est la plus belle chose qui soit en tout le demourant du monde aujourd’huy, mais autresfois il a esté la mieux ordonnée pour ce cas.

En effect, j’y séjournay huit mois, deffrayé de toutes choses, et tous autres ambassadeurs qui estoient là. Et vous dis bien que je les ay connus si sages, et tant enclins d’accroistre leur seigneurie, que s’il n’y est pourvu tost, tous leurs voisins en maudiront l’heure ; car ils ont plus entendu la façon d’eux deffendre et garder, en la saison que le roy y a esté, et depuis, que jamais ; car encore sont en guerre avec luy ; et si se sont bien osés eslargir, comme d’avoir pris en Pouille sept ou huit cités en gage ; mais je ne sçay quand ils les rendront. Et quand le roy vint en Italie, ils ne pouvoient croire que l’on prist ainsi les places, en si peu de temps (car ce n’est point leur façon) ; et ont fait, et font maintes places fortes depuis, et eux et autres, en Italie. Ils ne sont point pour s’accroistre en haste, comme firent les Romains ; car leurs personnes ne sont point de telle vertu ; et si ne va nul d’entre eux à la guerre de terre ferme, comme faisoient les Romains, si ce ne sont leurs providateurs et payeurs, qui accompagnent leur capitaine et le conseillent, et pourvoyent l’ost. Mais toute la guerre de mer est conduite par leurs gentilshommes, en chefs et capitaines de gallées et naves, et par autres leurs subjets. Mais un autre bien ont-ils, en lieu d’aller en personne aux armées par terre : c’est qu’il ne s’y fait nul homme de tel cœur, ni de telle vertu, pour avoir seigneurie, comme ils avoient à Rome ; et par ce n’ont-ils nulles questions civiles en la cité, qui est la plus grande prudence que je leur voie. Et y ont merveilleusement bien pourvu, et en maintes manières ; car ils n’ont point de tribun de peuple, comme avoient les Romains (lesquels tribuns furent cause en partie de leur destruction) ; car le peuple n’y a ni crédit ni n’y est appelé en riens ; et tous offices sont aux gentilshommes, sauf les secrétaires. Ceux-là ne sont point gentilshommes. Aussi la plus part de leur peuple est estranger. Et si ont bien connoissance, par Titus-Livius, des fautes que firent les Romains ; car ils en ont l’histoire, et si en sont les os en leur palais de Padoue. Et par ces raisons, et par maintes autres que j’ay connues en eux, je dis encores une autre fois, qu’ils sont en voye d’estre bien grands seigneurs pour l’advenir« …

L’empreinte du regard sur l’Italie de la fin du Quattrocento et du début de la Renaissance, des rois Charles VIII (1483-1498), Louis XII (1498-1515), et bientôt François Ier _ devenu roi de France le 1er janvier 1515 : et ce sera bientôt, le 13 septembre, la bataille de Marignan ! et neuf ans plus tard, celle de Pavie _ allait durablement marquer la civilisation française de la Renaissance et de ses suites : cf ne serait-ce que la marque si décisive de son parrain Mazarin sur Louis XIV… Fin de l’incise.

Pas de plan si peu que ce soit concerté d’urbanisme, ni de plan de circulation piétonne si peu que ce soit ordonnée, donc, à Venise.

De très rares voies de circulation piétonne rectilignes furent ouvertes à une fin un peu utilitaire et pratique, au moment du développement de la modernité, et encore sur d’assez courts tronçons, telle la Strada Nova, entre Santa Fosca et le Santi Apostoli, dans le Sestiere de Cannaregio (en 1867-71), facilitant surtout le trajet piétonnier _ loin d’être rectiligne ! _ entre le Rialto et la gare ; ou bien l’élégante large, mais courte, Via XXII Marzo, en face de San Moise, dans le Sestiere de San Marco (en 1875-85) ; ou encore la très ample Via Giuseppe Garibaldi, dans le Sestiere de Castello, au temps de l’occupation napoléonienne) : mais la rareté des noms mêmes de « Strada » et de « Via » dénote déjà leur étrangèreté aux voies piétonnes purement vénitiennes ; dont Paolo Barbaro s’amuse, page 188 de son excellentissime à tous égards (!) Petit guide sentimental de Venise (ou plutôt, en italien, Venezia _ la città ritrovata, je le répète), à recenser les variations de qualificatifs, rien qu’entre Sant’Aponal et le Rialto, dans le Sestiere San Polo, par exemple : « Calle, calletta, ramo, campo, campiello, salizzada, portico, fondamenta, sottoportico, arco, volto, crosera, riva, ruga, corte, pissina, piscina, pasina« … L’esprit vénitien est demeuré assez sourcilleux de sa propre _ irréductible ? irrédentiste ? _ singularité…


De même qu’assez nombreux sont, parmi les 435 au total, de la cité sérénissime, les ponts posés complètement de biais _ tels le Ponte Storto, le Ponte del Vinante, etc. _ par-dessus quelque rio ou canal, afin de joindre tant bien que mal des calli en rien destinées au départ à se joindre, et donc non alignées _ sans compter les ponts débouchant sur seulement une (ou deux) porte(s) privée(s), tel le seul pont de Venise demeuré sans parapet (il en existe un second : à Torcello) par-dessus le rio di San Felice, dans le Sestiere de Cannaregio…

Cf ce qu’en dit Tiziano Scarpa, pages 22-23 de son Venise est un poisson : « Souvent les calli qui donnent sur les deux rives du canal _ reliées par ces ponts si fréquemment « en diagonale«  _ n’ont pas été alignées pour être unies par un pont : c’étaient simplement des débouchés sur l’eau où mouiller les barques pour monter à bord ou descendre à terre, pour charger et décharger des marchandises _ pour les maisons n’ayant pas de débouché direct à elles sur un canal. En d’autres termes, il y a d’abord eu des maisons, et entre les maisons les calli, disposées selon leur propre loi _ sans concertation avec d’autres : anarchiquement en quelque sorte… Les ponts ont été construits après : ce sont les ponts qui ont dû s’adapter aux déphasages entre les calli presque en vis-à-vis, mais pas tout à fait dans l’axe d’une rive à l’autre des canaux » _ qui sont bien la voie principale de circulation de la Venise de départ, par conséquent ! Et cette « adaptation au déphasage entre les calli » s’est réalisée quand on a développé les voies de circulation piétonne au détriment des canaux : ainsi nomme-t-on à Venise « Rio Terra«  la voie piétonne remplaçant un canal qu’on a décidé de combler…

Ainsi les entrées nobles des palazzi, donnent-elles sur le canal, et pour la barque ; pas sur la calle, pour la circulation piétonne _ de statut domestique, secondaire… _ : vers le campo ou le campiello et ses puits, ou vers l’église de la paroisse, elle, au mieux, et tout proches, eux, dans le seul périmètre de sa petite île même…

Cf ce qu’en dit Tiziano Scarpa, page 22 encore, de son  : « Aujourd’hui _ et donc désormais _, à Venise, on se déplace beaucoup plus à pied _ que par bateau. À l’origine, les palais et les maisons en bordure des canaux étaient orientés avec leur façade sur l’eau, l’entrée et l’accostage pour les barques. Sur les calli s’ouvrent les entrées secondaires : de Venise, aujourd’hui, nous nous servons _ donc _ surtout de l’arrière, la ville nous tourne le dos, elle nous montre ses épaules, elle nous séduit par son derrière » _ seulement : il faut en avoir conscience…

Aussi le flâneur-promeneur-piéton parcoureur de Venise aujourd’hui n’a-t-il pas, sans cesse désorienté qu’il est (y compris quand il pensait posséder un excellent, du moins ailleurs et jusqu’ici, « sens de l’orientation« ), sa tâche facilitée parmi le labyrinthe piégeantmême en toute innocence ! _ des calli de Venise : spécialement, ai-je pu le remarquer, au sein du dédale ombreux même en plein jour des calli tout particulièrement étroites du Sestiere Santa Croce, par exemple, autour de San Giacomo dell’Orio ; au point que s’y déplacer vers une direction désirée en tournicotant sans cesse d’un angle de rue à l’autre, devient à soi seul bientôt purement ludique…

Aussi ne puis-je que fort bien comprendre qu’on devienne « accro » de séjours répétés d’une semaine ou d’une quinzaine en ce labyrinthe à la fois fini et infini de calli qu’est Venise, face au défi inépuisable de parvenir à en faire enfin le tour et en venir à bout : mais c’est là pur mirage ! Car l’infini de Venise n’est pas spatial, ou géographique : le territoire de l’île-Venise n’est certes pas infini (et demeure tout à fait à la portée de nos pas) ; mais il est bel et bien involutif, ainsi que le remarque et l’analyse excellemment Paolo Barbaro à propos de sa Venise : « On ne parviendra jamais à la suivre, à l’observer suffisamment« , écrit-il ainsi, page 90 ; « Regarder, passer, répondre, sourire, revenir. Aimer, en somme _ rien d’autre » : oui !..

Et une des raisons de cette frustration délicieusement infinie (et irrémédiable aussi) -là, tient au fait, qu’il « découvre » _ en y réfléchissant en l’écrivant, comme il le note aux pages 98-99-100 _, que « aujourd’hui on ne peut plus découvrir _ par le regard au cours de sa promenade-exploration ainsi infinie de la ville _ certaines beautés, jusqu’à hier sous les yeux _ et il s’en souvient, lui, Vénitien de toujours, même si sa carrière d’ingénieur hydraulicien l’a éloigné un temps de sa Venise quasi natale _ de tous ceux qui avaient des yeux _ et qui ne sont certes pas tout un chacun : l’exercice (du regard) s’apprend et se forme lentement et patiemment : il lui faut à la fois se cultiver, mais aussi savoir se dé-cultiver au moment adéquat, afin de pouvoir accueillir avec toute la fraîcheur nécessaire des sens (et pas seulement du regard : soit tout une complexe et riche aisthesis ! cf là dessus et L’Acte esthétique et Homo spectator de mes amies philosophes de l’aisthesis Baldine Saint-Girons et Marie-José Mondzain…) ; afin de pouvoir accueillir, donc, l’émerveillement de la singularité de la beauté de la ville quasiment hors références savantes… L’enchevêtrement du Palazzo Magno _ dans le quartier qui jouxte à l’ouest l’Arsenal _, par exemple, fermé au passant comme moi, citoyen quelconque de cette ville. Barré par une grille imposante, avec son bel escalier externe presque invisible. Même chose à Corte del Tagliapietra, Corte Falcona, Corte del Forno, aux passages entre San Geremia et le Grand Canal, et je ne sais combien d’autres. Le dédale _ demeurant publiquement accessible au promeneur-arpenteur curieux de parcourir toute la beauté singulière de Venise _ se réduit ça et là, se referme _ comme une huitre ou un coquillage _ sur lui-même. Par bonheur, la Corte Bottera est restée ouverte, mais dans la limite d’horaires _ « jusqu’à la tombée du jour ». Venise n’est plus pénétrable comme avant en tant d’endroits dits « mineurs » _ mais qui peut-en décider ?.. La recherche d’une plus grande sécurité, la peur des uns, l’indifférence ou l’avidité de certains autres, la présence de la drogue, tendent à porter tout le trafic _ nos pas _ à l’extérieur des cours, des campielli, des insulæ. A l’intérieur, où elle est davantage elle-même _ voilà ! _, la ville ne se voit plus : de moins en moins visible _ peut-être plus vivable, nous en savons de moins en moins.

En même temps _ poursuit-il sa méditation sur l’invisibilité de la vraie Venise, page 99 _, je découvre, dans tout l’arsenal de guides que nous avons à la maison, je découvre qu’aucun d’entre eux n’est complet : il manque ici une chose, là une autre, rues, palais, quartiers, canaux, ensembles petits et grands _ le guide total d’un lieu infini _ et en l’espèce, du fait de son invraisemblable dédale entre l’anarchie des calli et la fantaisie du réseau compliqué des canaux, Venise en est un très singulier, parmi la collection de tous les autres lieux semblablement « infinis » disponibles à explorer… _ est impossible. Il n’existe même pas, en cette fin de millénaire _ le livre à paru à Venise en 1998_, un relevé photographique complet, systématique, de la ville-œuvre d’art. Il s’agit d’un travail long et difficile, mais il faut le faire. (…) Pour l’instant, il ne reste qu’à continuer à la photographier rue après rue dans la rétine _ ce à quoi se livre pour commencer Paolo Barbaro en piéton archi-curieux de sa Venise… _, à l’observer et la déposer dans notre tête _ d’abord _, entre quelques diapositives et quelques rares feuillets _ ensuite.

Des jours et des semaines passent : je continue à me dire que _ un peu chaque jour, j’y arrive _ je dois _ par un devoir sacré ! _ la voir tout entière.

Les mois passent, et j’en suis de moins en moins sûr. Quoi qu’on voie et revoie, il reste toujours plus _ en effet ! selon un « infini involutif« , qui irréductiblement ne cesse de se creuser, approfondir… _ à voir, à digérer, à intérioriser, à comprendre. Et puis à comparer, participer, écouter, chaque pierre parle comme parle chaque être humain _ il faut savoir (et apprendre) aussi à écouter ; et écouter-décrypter  tout cela. Les jours prochains, les jours de ma vie _ et Ennio Gallo (Paolo Barbaro) a maintenant, cette année 2012, 90 ans… _ n’y suffiront pas. J’essaierai d’en dire quelque chose à mes enfants, à ceux qui me suivent ou me font suite.

L’impression qu’on a, c’est qu’échappe toujours ce qui compte le plus
 » _ avec encore, page 100, cette impression puissante que « les nœuds du dédale, et ce qui en nous les poursuit » demeurent bel et bien « impossibles à atteindre« , et à rejoindre en leur choséité même, au-delà de ce qui peut nous apparaître phénoménalement ponctuellement…

Et, au-delà des difficultés matérielles d’accession à ces « détails essentiels » de Venise,

il faut surtout ajouter ces remarques-réflexions d’une infinie justesse que se fait Paolo Barbaro, pages 113-114, puis page 133-134-135, mais que j’ai personnellement très fort ressenties sur le terrain même, alors que j’ignorais tout alors de son _ si juste et si beau ! _ livre, en arpentant les six Sestieri de Venise lors de mon séjour de six jours à Venise en février 2011, par exemple en passant du Campo dei Frari _ très animé et vivant, lui ! _ au tout voisin Campo San Stin _ mortellement désolé et désert… _, puis à celui si beau de San Giovanni Evangelista, pour accéder à la jolie cour qui précède le jardin du Palazzetto Bru-Zane, dans les locaux _ splendides ! _ duquel allait se dérouler, les 19 et 20 février 2011, le colloque _ « Lucien Durosoir (1878-1955) : un musicien moderne né romantique » _ auquel j’allais donner deux contributions, et qui constituait la raison de ma présence (invitée) à Venise ;

voici, en leur détail, ces remarques d’une justesse incomparable sur les variations puissantes quoiqu’infinitésimales de « climats« , amenant Paolo Barbaro à employer l’expression si juste (pour qualifier la chair même de Venise) de « micro-villes »  :

« Quelques pas, et nous sommes _ sensuellement _ déjà loin _ d’où nous nous trouvions à la seconde précédente _ : la ville est faite de tellement de micro-villes _ purement et simplement juxtaposées, sans transitions, ni solutions de continuité aucunes ! _ plutôt que de quartiers _ les Sestieri sont au nombre de six : Santa Croce, San Polo, Dorsoduro, Cannaregio, San Marco et Castello _, toutes semblables _ et composant sans incongruité et quasiment continûment, la Venise globale et (incomparablement !) unique… _ et toutes différentes. Combien sont-elles, et qui sont-elles ? Nous en comptons _ déjà, en la promenade entreprise alors par l’auteur ce jour-là _ dix, douze.., en commençant par Santa Marta, l’Angelo Raffaele, les Carmini, l’Avogaria, Santa Margherita, San Barnaba, les Frari… Nous n’en finissons plus. Un ensemble continu de maisons-îles ; chacune avec sa place, son campo ou son campiello, les gens qui passent et qui s’arrêtent, les flots de visages et de souvenirs _ selon chacun, forcément… _, les magasins, les « boutiques », l’église, la vieille osteria (souvent fermée aujourd’hui : là où elle est ouverte, c’est une vraie fête), le canal tout autour qui délimite et termine l’île, les ponts qui relient toute chose à l’île voisine.

Parfois, de l’autre côté du pont, « il suffit d’un rien et tout change », selon _ l’ami _ Martino. En réalité, peu de chose change, ou rien ; mais la première impression est que ça change, et la première impression compte toujours _ c’est à croire qu’à Venise de telles variations (et même micro-variations) d’atmosphère sont beaucoup plus intenses, puissantes, et en très peu (= beaucoup moins) d’espace, qu’ailleurs ; et cela, alors même que le tempérament de ses habitants, les Vénitiens, est d’une étonnante placidité ! et avare d’éclats… Lumières, canaux, rétrécissements des calli, magasins, cours, jardins. Souvent, un peu ou beaucoup, c’est l’air aussi qui change, le climat : Venise est faite de tant d’îles, de quartiers, de sestieri, de mini-canaux, micro-villes, on ne sait comment les appeler ; et aussi d' »airs différents », de tellement de microclimats, qui se différencient juste assez pour qu’on les reconnaisse _ = ressente étonnamment puissamment. (…) Les microclimats ne correspondent assurément ni aux découpages historiques en sestieri ni aux quartiers, ni à l’écoulement des années ni aux statistiques climatologiques. Ils changent avec un arbre, un mur abîmé, un souffle de brume, le tournant d’un canal » _ page 114 : quelle admirable justesse !..

Or il se trouve que, sans aller jusqu’à découvrir, lui, la Corte sur laquelle ouvre le jardin du Palazzetto Bru-Zane, où je me rendais à plusieurs reprises ces jours-là de février 2011, il se trouve que Paolo Barbaro aborde, pages 133-134, les variations de climats de cette même « zone » de San Polo – Santa Croce :

« Par ici _ San Giovanni Evangelista _ Venise est splendide non seulement comme construction, comme « mur après mur » (Martino) ; mais comme rapport d’espaces, comme lieux accordés, ensemble musicaux : comme musique de pierre. Les ruelles par lesquelles on arrive _ apparemment pas par le Campo San Stin (cependant, j’ai découvert une superbe vieille photo (anonyme) de ce même Campo San Stin (« Femmes et enfants autour du Campo San Stin, vers 1875« …), pagc 91 de l’album Venise, vue par Théophile Gautier, dans la collection Sépia des Éditions de l’Amateur, qui en donne une impression de vraie vie ! : huit personnages bavardant ou jouant autour et sur la margelle du puits… _, la petite place d’entrée _ le Campiello San Giovanni _, l’interruption brusque de l’iconostase (comment l’appeler ?) _ un chef d’œuvre d’architecture et sculpture ! de Pietro Lombardo, en 1481 : Commynes a pu le contempler ! _, la reprise du mur ajouré, l’accueil de l’autre petite place _ le Campiello della Scuola _, les sculptures en attente. Les pas des hommes traversent, tantôt plus rapides, tantôt plus lents, des inventions harmoniques et des murs transpercés _ une merveille de raffinement !

Un peu plus loin _ séparant ici (ou plutôt ajointant, par les Fondamente qui le bordent) le sestiere de San Polo de celui de Santa Croce _, le Rio Marin _ non moins extraordinaire, mais complètement différent comme lieu : maisons + eau + boutiques + jardins + quais + gens sur les ponts, dans les magasins, dans les osterie, le long des berges, en barque… La laiterie à moitié sur le pont à moitié sur le quai. Le café, à moitié dans la calle à moitié sur l’eau. L’osteria, un peu en ville et un peu à la campagne au milieu des potagers.

Quelques pas, deux villes, je ne sais combien de villes _ englobées en une seule. Peut-être n’a-t-on inventé à Venise ni philosophie _ sinon l'(excellent) philosophe-maire de Venise, Massimo Cacciari ! (cf cet article-ci, dans le numéro de Libération du 29 juin 2012 : Cacciari, un philosophe qui vous veut du bien) _, ni poésie, ni métaphysique, ni géométrie. Mais sans aucun doute on y a inventé la ville _ et un mode particulièrement civilisé d’urbanité. Inventé à partir de rien _ eau, sables, horizons, il n’y avait rien d’autre. Dans la ville, l’art de vivre (d’y vivre) et de la représenter (la vie). Théâtre _ Goldoni _ et peinture _ les Bellini, Giorgione, Carpaccio, Titien, Tintoret, Veronese, Tiepolo… _ , un certain type d’architecture, de technique, d’institutions sociales : ce qu’il fallait à la ville, ce qui lui suffisait, siècle après siècle. Alors, je crois, ils n’en doutaient pas : tout cela serait transmis jusqu’à nous. C’est là, ça nous attend _ à continuer à transmettre, à notre tour… _ : à nous d’agir« …

Et Paolo Barbaro de préciser alors _ pages 134-135 de son Journal de bord de ses retrouvailles de vieux Vénitien avec sa mille fois plus vieille Venise _, ce qui éclaire la qualité nécessaire de l’aisthesis à apprendre à gagner :

« Peu à peu, un point fondamental me devient évident, qui ne me l’était guère les premiers jours : il n’est pas nécessaire de se promener tant que ça _ en extension parmi la ville _, on peut aussi _ presque _ rester arrêté _ en intensité attentive _ au même endroit. Plus exactement, il faut bouger, oui, mais pas beaucoup ; surtout savoir s’arrêter _ pour fixer un peu sa pupille afin de voir apparaître vraiment. S’arrêter pour voir, pour parvenir à voir ; et pour participer, comprendre, raconter _ quelque chose qui se tienne vraiment.

Sinon, « des millions de touristes ne voient pas grand chose, ou ne voient rien, prennent les lieux les plus mystérieux pour une fête foraine«  et « ils ont le terrible pouvoir de faire croire dans le monde entier que Venise est une ville trop vue, trop visitée, pleine de monde, connue, bien connue désormais, dont il ne vaut plus la peine de s’occuper à un certain niveau. Alors qu’en fait elle reste aujourd’hui de plus en plus elle-même, et donc de moins en moins reconnaissable dans un monde toujours plus _ sinistrement ! misérablement _ identique à lui-même, uniforme, standardisé« , lui : pages 138-139. Si bien que « d’ici peu« , « il nous reviendra de chercher _ avec mille difficultés _ la ville, présente avec toutes ses pierres et ses eaux, mais disparue, invisible«  _ qu’elle sera devenue pour nous, avertit Paolo Barbaro, page 139.

Ville micrométrique _ je reprends le passage si important, page 135 _, où les grandes perspectives sont considérées _ depuis toujours _ comme inhumaines. « Le contraire de Paris », fait Martino en riant : « excessif, pompeux, tout y est grand, grand, même quand ça ne l’est pas » _ soit le point de vue du pouvoir politique et de son ambition de maîtrise technicienne, je dirais ; cf le couple Haussmann-Napoléon III, par exemple (lire ici et La Curée et L’Argent, de Zola)… Ici _ à l’exact inverse de Paris _, un tout petit déplacement de celui qui regarde, et tout change : perspectives, couleurs, repères, voix. Cela exige un regard patient, attentif _ voilà ! _, capable d’enregistrer les phénomènes microcosmiques _ voilà le concept crucial ! _ plutôt que macrométriques.« 


Et Paolo Barbaro de splendidement préciser alors :

« En substance : s’arrêter en un certain point, un point quelconque _ stop, rester immobile, ouvrir les yeux, regarder, recommencer à regarder et aussi fermer les yeux ; accepter d’écouter si quelqu’un vous parle de vieilles histoires, les yeux ouverts ou fermés ( ça fait _ absolument _ partie du tableau), se reconcentrer, se déconcentrer. Quelques pas, et suivre _ avec l’infinie patience du seul amour vrai _ les rapports entre eux des lignes, des profils des maisons, des ouvertures des fenêtres, des couleurs de l’eau. (Je suis maintenant au Ponte delle Maravegie _ un haut lieu vénitien pour Paolo Barbaro ! dans la partie la plus vivante de Dorsoduro, non loin de ce quartier du Rio de la Toletta que personnellement j’aime beaucoup _ : voir et revoir ces profils là-haut ; si on en est capable, les dessiner.) Puis, peu à peu, les nuances des façades, le fondu perpétuel des choses. Suivre et « comprendre » au sens d’essayer de prendre en nous, et comparer. Surtout ne pas bouger: une marche du pont, ou du quai, en montant ou en descendant. On retrouve tout/toute Venise dans peu d’espace ; puis on en trouve une autre, quelques pas plus loin, qui lui fait écho.

Avec ces remarques, page 135, absolument fondamentales :

« Peu d’espace ; mais beaucoup de temps. Le contraire du monde moderne. Plutôt de la lenteur dans le temps » _ celle de l’attention capable et de mémoire riche et de concentration non décérébrée, mais pleinement sensible, sur un présent lui aussi pleinement habité, et hautement civilisé…


Titus Curiosus, ce 26 août 2012

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