Posts Tagged ‘Lemberg

Le 16 mars 1932, Maurice Ravel dirigeait un grand concert au Grand-Théâtre de Lviv…

16mar

L’article, ce jour, de ResMusica « Il y a 90 ans, un concert de Maurice Ravel et Marguerite Long à Lviv« ,

me fait prendre conscience que mon arrière-grand-mère maternelle, Sara Sprecher, née à Lemberg (Galicie autrichienne) en 1860 _ et qui décèdera en 1937 en cette même ville, qui se nommait alors Lwow (polonaise), et qui porte maintenant le nom de Lviv, en Ukraine… _, et qui toute sa vie a résidé à Lemberg – Lwow, a tout à fait pu assister à ce concert de Maurice Ravel et Marguerite Long ;

dont voici le très intéressant détail tel qu’il a été publié par Manuel Cornejo et Les Amis de Ravel :

« Lviv peut être fière : elle a été visitée par le plus grand représentant de la musique française de l’époque et par l’un des plus célèbres compositeurs du monde, Maurice Ravel »


16 mars 2022 : 90e anniversaire du concert de Maurice Ravel et Marguerite Long à Lviv le 16 mars 1932, au Grand Théâtre de Lviv (actuel Opéra), où Maurice Ravel et Marguerite Long se produisirent en concert le 16 mars 1932.

Il y a plusieurs années de cela, Stepan Zakharkin, un très cultivé et sympathique marchand d’autographes et libraire musical ukrainien, ami de plusieurs musicologues – dont Abram Gozenpud, qui avait jadis divulgué quelques correspondances inédites de Maurice Ravel dans ses publications en russe -, et auquel nous avions l’habitude d’acheter des livres en russe sur la musique (Serge Prokofiev, Maurice Ravel, Marc Reizen, P.I. Tchaïkovsky, etc.), nous envoya un article en ukrainien d’un de ses amis, Volodymyr Pasichnyk, à propos du concert donné par Maurice Ravel et Marguerite Long au Grand Théâtre (actuel Opéra) de Lviv le 16 mars 1932. Il s’agissait de faire faire une traduction française de cet article en ukrainien afin de le diffuser en France.

Hélas, après l’envoi de l’article, Stepan Zakharkin a totalement cessé de donner des nouvelles et semble avoir disparu. De sorte que le temps a passé sans que cette traduction soit réalisée. Dès le 24 février 2022, il nous a paru évident qu’il importait de s’occuper enfin de cette traduction française et de sa diffusion par le biais d’internet. Cette nécessité est apparue d’autant plus évidente que le 16 mars 2022 marque le 90e anniversaire du concert donné par Maurice Ravel et Marguerite Long à Lviv.

Après un appel lancé sur un forum de musicologues afin de trouver quelqu’un qui accepterait de se charger de la traduction, nous avons reçu de nombreuses réponses de France et du Canada, dont la première est venue de Nancy Hachem, de la Société française de musicologie, dont nous sommes heureux de divulguer la traduction aujourd’hui, et que nous remercions vivement pour son travail effectué en un court laps de temps et dans les circonstances actuelles.

page1image594101360

Nous avons fait le choix de publier conjointement les version française et ukrainienne de l’article de Volodymyr Pasichnyk.

Toute personne qui aurait connaissance d’autres documents sur le séjour de Maurice Ravel à Lviv autour du 16 mars 1932 et souhaiterait partager ses informations est invitée à écrire (en toute langue) à amisdemauriceravel@gmail.com

Manuel Cornejo, chercheur sur Maurice Ravel, président-fondateur des Amis de Maurice Ravel https://boleravel.fr

Maurice Ravel entouré de deux jeunes filles non identifiées en un lieu indéterminé (Lviv ?, Varsovie ?, Prague ?, Budapest ?, Bucarest ?…) lors de la tournée européenne du Concerto pour piano et orchestre (en sol) de 1932. Note 1.

Collection Manuel Rosenthal

Note 1 Toute personne qui serait en mesure d’identifier le lieu, la date et les deux jeunes filles est invitée à écrire à amisdemauriceravel@gmail.com

page2image634536064 page2image634536336 page2image634533712page2image634534000

Maurice Ravel à Lviv (1932) : reconstitution d’un événement grâce aux chroniques polonaises et ukrainiennes

Note 2

Volodymyr PASICHNYK

Institut pour l’étude des ressources bibliothécaires et artistiques, Bibliothèque scientifique nationale de Lviv (Ukraine) V. Stefanik 2, rue Bibliotechna, 79602 Lviv, Ukraine
e-mail : pasichnyk_v@i.ua

Traduction française
par
Nancy HACHEM Société française de musicologie 13 mars 2022

L’importante tournée de l’illustre compositeur français Maurice Ravel, qui s’est déroulée tout au long de l’année 1932, a traversé deux dizaines de grandes villes européennes  Note 3, et est arrivée le 16 mars à Lviv où grâce à la Société des artistes de musique et d’opéra a eu lieu son concert au Théâtre municipal, inauguré avec faste le 4 octobre 1900 ; c’est à présent le Théâtre national d’opéra et de ballet de Lviv Solomiya Krushelnytska. Le programme du concert était composé d’œuvres originales, notamment de la suite symphonique Le Tombeau de Couperin, de La Valse, du Bolero Note 4, du Concerto pour piano et des Tableaux d’une exposition de Modest Moussorgsky arrangés pour orchestre symphonique. Les œuvres ont été exécutées sous la direction de leur compositeur à l’exception de la suite Tableaux d’une exposition dirigée par Adam Dolzhitsky, directeur du théâtre à l’époque. Le Concerto pour piano, quant à lui, fut brillamment interprété par la pianiste française Marguerite Long Note 5.

Le récital a obtenu une succession de critiques positives par les presses polonaise et ukrainienne. Les critiques musicaux actifs tels qu’Alfred Plohn, Czesław Krzyżanowski, Tadeusz Jarecki, Stefanja Lobaczewska, Antin Rudnitsky et Vasyl Barvinsky ont tous fait part de leurs impressions. Chaque contributeur a exprimé avec plus ou moins d’enthousiasme son admiration pour la musique du compositeur. Les auteurs ont porté leur attention sur le style musical de Maurice Ravel : certains attestent de l’influence de Claude Debussy, Igor Stravinsky, Serge Prokofiev ; d’autres y

Note 2 Cet article a été publié en ukrainien dans l’édition : Culture du livre et de l’écriture scientifique. Histoire, méthodologie, source. Résumés et remarques. Conférence scientifique internationale (Lviv, 17-18 janvier 2012), Larysa Golovatova (ed.), Lviv, Independent History Center/Centre d’études historiques indépendantes, Institute of Historical Studies/Institut d’histoire de l’Ukraine de l’Académie nationale des sciences d’Ukraine, Institut canadien d’études ukrainiennes, Université Albert, Université nationale « Lviv Polytechnique », 2012, p. 143-146.

Note 3 Voir Ivan Martynov, Maurice Ravel, Moscou, Musique, 1979, p. 258 (en russe) ; Hainrich Kralik, « Concert. Vienne », Die Musik [Berlin, Max Hesses Verlag], 24/1, mars 1932, p. 472 (en allemand) ; Mateusz Gliński, « Deux premières à l’Opéra de Varsovie. Festival Maurice Ravel », Muzyka, 9/3-4, mars-avril 1932, p. 94. (en polonais) ; Alfred Plohn, « Concert. Vienne », Die Musik [Berlin, Max Hesses Verlag], 24/2, septembre 1932, p. 932 (en allemand) ; S., « Maurice Ravel à la Philharmonie », Gazeta Polska, 4/73, 13 mars 1932, p. 8 (en polonais). Note de Manuel Cornejo : Voir Annexes 1 et 2. Pour un aperçu complet de la tournée, ou plutôt des tournées, de Maurice Ravel et de Marguerite Long de 1932, afin de divulguer prioritairement le Concerto pour piano et orchestre (plus connu sous son surnom de Concerto en sol), consulter le dossier « Le Concerto pour piano et orchestre (en sol) de Ravel (1932-1945) », par Manuel Cornejo, dans la base de données Dezède (Universités de Rouen, Montpellier, Toulouse) https://dezede.org/dossiers/id/461, ainsi que la carte géographique de cette tournée, réalisée pour les Amis de Maurice Ravel, par l’ingénieur cartographe Éric Van Lauwe, https://boleravel.fr/wp-content/uploads/RAVEL_1932_TOURNEES_EUROPE_CONCERTO.pdf.

Note 4 L’œuvre a été commandée par la danseuse et directrice de ballet Ida Rubinstein, native de Kharkiv/Kharkov en actuelle Ukraine. (Note de Manuel Cornejo)

Note 5 Durant leur séjour à Lviv, Maurice Ravel et Marguerite Long logèrent dans le superbe Hôtel George, comme l’information est largement connue sur place et évoquée dans les guides touristiques. Voir https://europebetweeneastandwest.wordpress.com/tag/maurice-ravel-in-lviv. (Note de Manuel Cornejo)

page3image594446288 page3image594446560 page3image594446832page3image594447104 page3image594447440 page3image594447712

voient la personnalité unique du maestro. Les critiques n’ont pas ignoré son autre casquette — son rôle de chef d’orchestre, plus discutable. Quant à la merveilleuse interprétation du Concerto pour piano par la pianiste Marguerite Long, celle-ci fut grandement saluée. Les premiers à avoir réagi à l’événement sont Alfred Plohn et Czesław Krzyżanowski, et ce, trois jours après le spectacle (le 19 mars) en publiant deux articles : le premier dans le journal Chwila Note 6, et le second dans le Wiek Nowy Note 7. Alfred Plohn a désigné Maurice Ravel comme le représentant le plus important de la musique française de l’époque. Il s’est surtout intéressé aux œuvres orchestrales du compositeur. Notamment, La Valse qui selon Alfred Plohn, a été écrite « dans l’esprit de l’immortel Johann [Strauss] et peut- être même dans celui de Richard Strauss », en ce que la musique est riche dans son traitement rythmique et harmonique. L’auteur de l’article a souligné la singularité des idées du compositeur, singularité qui s’incarne dans le langage harmonique et rythmique du Bolero, tandis que l’arrangement de la suite pour piano des Tableaux d’une exposition de Modest Moussorgsky est — selon le critique musical – divinement réalisé par Maurice Ravel. Alfred Plohn élève le concert de Maurice Ravel à Lviv au rang d’événement artistique de première importance.

Le compte rendu de Czeslaw Krzyżanowski ressemble fortement à celui d’Alfred Plohn. L’auteur ne cache pas son émotion en exprimant son admiration pour la musique de Maurice Ravel, qualifiant son apparition en concert à Lviv de « soirée solennelle de célébration de la musique dans notre ville ». Le critique s’est intéressé à l’organisation efficace du programme qui a permis aux auditeurs d’obtenir un aperçu général sur la musique du compositeur :

[…] C’est une bonne chose lorsque, dans un programme dense, il reste de la place pour des œuvres qui permettent d’observer la richesse des procédés d’instrumentation, la variété des couleurs ; de constater que le génie humain parvient à imaginer ces couleurs dans toutes sortes de combinaisons et d’arrangements instrumentaux.

Czeslaw Krzyżanowski a fait le grand éloge du Concerto pour piano et orchestre de M. Ravel tout en soulignant les remarquables prouesses de la pianiste Marguerite Long, dont le jeu a déclenché un « tonnerre d’applaudissements ».

Les compositions originales de Maurice Ravel La Valse, poème chorégraphique, le Bolero, ainsi que la version orchestrale des Tableaux d’une exposition de Moussorgsky, entendue dans la seconde partie du récital sont, selon Czeslaw Krzyżanowski des terrains d’exploration infinis d’orchestration et de jeu d’orchestre. Néanmoins et parallèlement à ces compliments, le critique a exprimé son avis à propos de la direction d’orchestre de Maurice Ravel et déclare que malgré l’enthousiasme vif et généreux du compositeur, nous ne pouvons le considérer comme un chef d’orchestre né ».

Czeslaw Krzyżanowski est le seul critique ayant remarqué que les musiciens jouaient non pas — comme à leur habitude — dans la fosse, mais sur scène ce qui a un effet acoustique grandiose. « Lviv peut être fière : elle a été visitée par le plus grand représentant de la musique française de l’époque et par l’un des plus célèbres compositeurs du monde, Maurice Ravel » Note 8 – c’est ainsi que commence l’article du compositeur et chef d’orchestre ukrainien Antin Rudnitsky dans le journal Dilo le 20 mars 1932. L’auteur a trouvé le style de Maurice Ravel typique de l’impressionnisme français, « la légèreté de la forme, la palette des couleurs orchestrales, le chimérisme des motifs, le “parfum” purement vaporeux de l’ensemble ». Le critique a comparé les créations de M. Ravel à celles d’autres des plus importants compositeurs du monde, notamment Richard Strauss et Igor Stravinsky. Cette comparaison a conduit à une conclusion en défaveur de Maurice Ravel dont l’œuvre et l’originalité ont été évaluées par Antin Rudnitsky comme « étonnamment petites ». Malgré la préférence du critique ukrainien pour la musique de Richard Strauss et Igor Stravinsky, il reconnaît tout de même la popularité des œuvres de Maurice Ravel qui « sont entrées dans le grand répertoire

Note 6 Alfred Plohn, « M. Ravel », Chwila, 14/4663, 19 mars 1932, p. 9 (en ukrainien).
Note 7 Czesław Krzyżanowski, « Maurice Ravel. 16. III. 1932 », Wiek Nowy, 19 mars 1932, p 7 (en polonais).
Note 8 Antin Rudnitsky, « Maurice Ravel. (Sur le concerto du compositeur) », Dilo, 20 mars 1932, p. 1 (en ukrainien).

page4image636733584

de l’orchestre, de la musique de chambre et de la musique pour piano dans le monde entier ». C’est par le Bolero qu’Antin Rudnitsky fut le plus séduit, tant par l’idée d’ostinato rythmique que par la qualité de l’écriture orchestrale :

Le Bolero est pensé d’une manière très intéressante : un seul motif court (probablement issu de la musique populaire espagnole) — se promenant à l’intérieur de chaque famille d’instruments, dans une gradation constante, sur un fond sonore monotone, avec un motif rythmique à deux temps exécuté par la caisse claire. Dans cette idée du motif rythmique, Ravel se révèle vraiment comme un grand compositeur — la caisse claire évolue jusqu’à prendre le rôle de soliste sans que cela ne demande de qualifications particulières de la part d’un virtuose. Je considère que c’est l’une des caractéristiques les plus fortes de l’orchestration de Ravel : la capacité d’utiliser les instruments de percussion avec les effets les plus somptueux, tout en tenant compte des données naturelles, petites, des « percussionnistes » d’orchestre ordinaires.

Le critique a fait l’éloge de l’interprétation du Concerto pour piano par Marguerite Long, qui, selon lui, « a tout simplement “dépassé” l’objectif du Concerto, soutenant pleinement l’orchestre et le chef-compositeur par sa clarté et sa sérénité ».

La suite pour piano de Modest Moussorgsky quant à elle est, selon Antin Rudnitsky, un chef- d’œuvre d’orchestration de Maurice Ravel, mais, comme le critique l’a fait remarquer « n’aurait-il pas été préférable que Ravel crée sa propre œuvre originale au lieu d’écrire des millions de partitions pour Tableaux d’une exposition ? ».

En conclusion de son article, Antin Rudnitsky, tout comme son collègue Czeslaw Krzyżanowski, a critiqué, Maurice Ravel, dans son rôle de chef d’orchestre :

Le compositeur dirigeait lui-même toutes les œuvres ; dès le premier geste de main levée, il fut évident pour tous qu’il n’est pas véritablement chef d’orchestre ; et par la suite, durant le concert — qu’il n’a pas la capacité d’assurer une direction. Cependant, l’orchestre, électrisé par la présence même du grand maestro, a fait de son mieux, et s’en est sorti dignement malgré un programme difficile et exigeant […] ».

Le 21 mars, dans le journal Słowo Polskie a été publiée une chronique du compositeur et chef d’orchestre Tadeusz Jarecki intitulé « Wrażenia z występu Ravela we Lwowie » Note 9. L’auteur y décrit la vie et le milieu dans lequel est né Maurice Ravel et y analyse les œuvres de ce dernier. Тadeusz Jarecki mentionne l’influence des chants et des danses populaires sur le futur grand compositeur, mais évalue aussi l’influence de la musique d’Henri Duparc, de Gabriel Fauré, de Camille Saint-Saëns, de Jules Massenet, de César Franck, ainsi que de Claude Debussy, d’Erik Satie et d’Igor Stravinsky. Depuis le premier quatuor à cordes, comme l’a confirmé Тadeusz Jarecki, chaque œuvre ultérieure de Maurice Ravel peut être considérée comme une nouvelle découverte dans le domaine de la création musicale. Il commente également l’évolution artistique du compositeur :

Grâce à un travail incessant de perfectionnement de ses compétences musicales, l’inoubliable montagnard des Pyrénées s’est d’abord élevé au rang de représentant de la musique française pour devenir finalement l’idole du monde musical tout entier.

Selon l’auteur, le concert des œuvres symphoniques de Maurice Ravel a donné aux habitants de Lviv une bonne occasion de se familiariser avec le style du compositeur et la manière dont ses œuvres sont exécutées rythmiquement. Тadeusz Jarecki a brièvement analysé chacune des pièces jouées lors du concert, en donnant une description fictive de leur style et de leur interprétation.

Note 9 Tadeusz Jarecki, « Impressions sur le concert de Ravel à Lviv », Słowo Polskie [Lviv], 36/79, 21 mars 1932, p. 8-9 (en polonais).

page5image664202416

L’auteur a particulièrement salué l’exécution rythmique du Concerto pour piano par Marguerite Long, la qualifiant de triomphe artistique. Тadeusz Jarecki remarque :

Ici, la collaboration de l’artiste de la même nationalité que le compositeur a permis de révéler non seulement la richesse de la composition dans sa forme externe, mais aussi à créer une forte intégrité artistique. […] C’était un beau triomphe de l’art et le public de Lviv a fait une grande ovation au compositeur et à l’artiste, les couvrant d’acclamations tonitruantes et de fleurs.

Contrairement à Antin Rudnitsky, qui considérait la composition des Tableaux d’une exposition de Moussorgsky comme une perte de temps, Tadeusz Jarecki a déclaré que, grâce à l’orchestration de Ravel, cette réalisation pouvait être élevée au rang de chef-d’œuvre de la suite orchestrale.

Dans le paragraphe conclusif de son article, le critique a rendu hommage à la Société des artistes de musique et d’opéra. Il a souligné qu’avec ce concert, la Société a ouvert une fenêtre sur l’Europe et a permis à l’orchestre de s’ouvrir et de s’élever au-dessus de son niveau habituel.

Une célèbre musicologue polonaise Stefanja Łobaczewska s’est également exprimée à propos de la soirée de Maurice Ravel Note 10. Tout comme Czeslaw Krzyżanowski, elle s’est intéressée au programme mené avec précision qui a révélé le profil et le chemin artistiques du compositeur. Par conséquent et de toute évidence, à partir de ses propres intérêts professionnels, Łobaczewska a accordé la plus grande attention aux questions d’esthétique musicale dans les œuvres de Ravel, à la psychologie de la perception de sa musique, au contact et à la connexion avec le public. L’auteure a expliqué que les auditeurs, pour qui la tradition est importante, ont trouvé dans les compositions de Ravel la confirmation d’une vision du monde où impressionnisme et romantisme se confondent, et ont été fascinés par la maîtrise technique du compositeur, ses innovations en matière d’harmonie et de forme, son ouverture d’esprit, qui est généralement réservée à quelques compositeurs contemporains. Cela se manifeste particulièrement dans le Bolero, qui est d’après Stefanja Lobachevska « la célèbre composition de Maurice Ravel qui a pris l’Europe entière d’assaut ».

L’événement ne fut pas ignoré non plus de l’éminent compositeur, pianiste et musicologue ukrainien Vasyl Barvinsky qui a laconiquement écrit ses commentaires dans l’article « Le concert du compositeur Maurice Ravel » publié dans le journal Novy Chas Note 11. Il a partagé l’avis de nombreux critiques, qui considèrent Maurice Ravel comme l’un des plus grands compositeurs français et qui racontent que son récital à Lviv a fait sensation. En rapprochant la musique de Maurice Ravel à celle de Claude Debussy en tant que deux représentants de l’impressionnisme français, Vasyl Barvinsky souligne que :

Ravel utilise non seulement la structure formelle de l’œuvre, mais aussi une ligne mélodique qui maintient la légèreté et l’expressivité du langage impressionniste. Si l’on ajoute que Ravel montre beaucoup de personnalité en tant qu’arrangeur, et que l’on ne s’avance pas dans des comparaisons avec d’autres héritiers de l’art musical, force est de constater que Ravel est l’une des meilleures figures musicales de l’époque actuelle. Les Français le considèrent comme leur Mozart.

Vasyl Barvinsky s’est prononcé très brièvement à propos des œuvres de Maurice Ravel jouées au concert du 16 mars 1932. Il éleva la suite symphonique Le Tombeau de Couperin au rang de plus belle œuvre du compositeur. Le Concerto pour piano de Maurice Ravel, selon l’avis de Vasyl Barvinsky, qui n’a pas échappé à l’influence d’Igor Stravinsky et surtout de Serge Prokofiev, a été « magnifiquement interprété par la pianiste de premier ordre Marguerite Long ». Le musicologue fut critique à propos du poème chorégraphique La Valse, et le décrit « d’un sentimentalisme moins prononcé dilué dans la couleur impressionniste » mais loue le Bolero où « la musique est “absolue” par sa superbe répétition du thème initial dans le même ton — en plus de l’art et de la forme intemporelle de l’instrumentation ».

Note 10 Stefanja Łobaczewska, « Concert du compositeur Maurice Ravel », Gazeta Lwowska, 122/67, 23 mars 1932, p. 6 (en polonais).

page6image636094032

Note 11 Vasyl Barvinsky, « Le Concerto du compositeur Maurice Ravel », Novy Chas, n°71, 1er trimestre 1932 (en ukrainien).

Tout en louant les qualités de Ravel dans le domaine de l’arrangement, Vasyl Barvinsky a elle aussi rencontré des difficultés à le considérer dans son rôle de chef d’orchestre, et déclare : « Le compositeur a lui-même dirigé ses œuvres originales — et qui sait s’il n’aurait pas obtenu un plus grand succès si quelqu’un d’autre avait dirigé ces œuvres ». Vasyl Barvinsky a également noté que le public avait manifesté un faible intérêt pour le concert en raison des tarifs extrêmement élevés des billets. Il faut dire que l’art et la musique de M. Ravel et du passé étaient importants aux yeux de Vasyl Barvinsky. Il est le seul musicologue ukrainien à commenter sa mort dans la nécrologie « Maurice Ravel est mort », en affirmant que « Ravel était également l’un des plus importants instrumentistes et arrangeurs contemporains pour orchestre » Note 12.

Le concert fut également rapporté dans la chronique «Towarzystwo Miłośników Opery sprowadziło francuskie mistrza Maurice Ravela » dans le mensuel Orkiestra de l’automne 1932 Note 13. Le concert a aussi été mentionné par Stefanja Łobaczewska dans les pages du magazine Muzyka (numéro 5-6) pour les mois de mai-juin 1932 dans la notice « Towarzystwo Miłośników Opery. Wskrzeszenie Filharmonii » Note 14. Malheureusement, aucun des contributeurs n’a fourni de détails sur le séjour de Maurice Ravel à Lviv, ou bien, le cas échéant, sur ses contacts professionnels ou privés. Cependant, il semble que le calendrier serré de la tournée européenne n’ait pas prévu d’activités supplémentaires.

Un autre fait mérite d’être signalé : en 1979 est publiée à Moscou la monographie d’Ivan Martynov intitulée Maurice Ravel — un recueil complexe et volumineux sur la vie et le parcours créatif du compositeur français. Malheureusement, en décrivant la grande traversée européenne de 1932, en nommant les régions et les villes, volontairement ou involontairement, l’auteur a omis de mentionner le concert à Lviv, et précise :

Le but principal du voyage de Ravel et de Marguerite Long était de familiariser le public avec le Concerto en sol. Pendant plusieurs mois, ils ont traversé de nombreuses villes et de nombreux pays. La tournée a commencé en Belgique avec des représentations à Anvers, Liège et Bruxelles. Ils se sont ensuite rendus en Autriche où ils ont été reçus très chaleureusement. […] Puis, ils se sont produits en Roumanie et en Hongrie (où eut lieu une rencontre avec Bartók et Kodály), en Tchécoslovaquie et en Pologne. Après le deuxième concours Chopin qui venait de prendre fin à Varsovie, le Concerto de Ravel devint l’événement phare de la vie musicale. Enfin, après être passés par Berlin, les interprètes sont arrivés en Hollande, où s’est terminée cette merveilleuse tournée […] » Note 15.

Les nombreux articles parus dans les périodiques de Lviv attestent que, malgré la crise économique générale qui en 1934, a entraîné la fermeture du théâtre municipal, et grâce aux efforts de la Société des artistes de musique et d’opéra de Lviv, le concert de Maurice Ravel a bien eu lieu le 16 mars 1932 à Lviv et a connu un grand triomphe.

Résumé : C’est dans le cadre de la tournée européenne du célèbre compositeur impressionniste Maurice Ravel qu’a lieu à Lviv le 16 mars 1932 l’un de ses concerts, avec sa participation comme chef d’orchestre. En s’appuyant sur les critiques publiées dans les journaux polonais et ukrainiens, l’article tente de reconstituer cet événement.

Mots-clés : Maurice Ravel, Marguerite Long, Société des artistes de musique et d’opéra de Lviv, Théâtre municipal, musique symphonique, impressionnisme.

Note 12 Vasyl Barvinsky, « Maurice Ravel est mort », Musique ukrainienne, n°1, 1938, p. 15-16 (en ukrainien).

Note 13 « La société des amateurs d’opéra a fait venir le maître français Maurice Ravel », Orkiestra, 3/4, avril 1932 (en polonais).

Note 14 Stefanja Łobaczewska, « Lviv. Société des amateurs d’opéra. La résurrection de la Philharmonie », Muzyka, 9/5-6, mai-juin 1932, p. 148 (en polonais).

page7image637108032

Note 15 Ivan Martynov, Maurice Ravel, Moscou, Musique, 1979, p. 258 (en russe).

 

page8image635726896

Le superbe Hôtel George de Lviv où Maurice Ravel et Marguerite Long logèrent mi-mars 1932

page8image635743392
page9image663229376

Détail de la couverture de la première édition de la partition aux éditions Durand

Les dates et les étapes de la tournée européenne du Concerto pour piano et orchestre (en sol) de Maurice Ravel de 1932
avec Marguerite Long
par
Manuel Cornejo16 amisdemauriceravel@gmail.com

  1. Paris
  2. Anvers
  3. Liège
  4. Bruxelles
  5. Paris
  6. Vienne
  7. Bucarest
  8. Prague
  9. Londres
  10. Varsovie

11. Lviv
12. Berlin
13. Haarlem 14. Rotterdam 15. Amsterdam 16. La Haye 17. Arnhem 18. Budapest 19. Lyon
20. Paris
21. Bâle

Annexe 1

Les dates et les étapes de la tournée européenne du Concerto pour piano et orchestre (en sol) de Maurice Ravel de 1932 avec Marguerite Long par Manuel Cornejo Note 16 amisdemauriceravel@gmail.com

  1. Paris
  2. Anvers
  3. Liège
  4. Bruxelles
  5. Paris
  6. Vienne
  7. Bucarest
  8. Prague
  9. Londres
  10. Varsovie

11. Lviv
12. Berlin
13. Haarlem 14. Rotterdam 15. Amsterdam 16. La Haye 17. Arnhem 18. Budapest 19. Lyon
20. Paris
21. Bâle

 

14 janvier 1932
17 janvier 1932 et 18 janvier 1932 19 janvier 1932
21 janvier 1932
24 janvier 1932
2 février 1932
14 février 1932
18 février 1932
25 février 1932
11 mars 1932
16 mars 1932
21 mars 1932
5 avril 1932
6 avril 1932
7 avril 1932
9 avril 1932
11 avril 1932
18 avril 1932
25 avril 1932
29 novembre 1932
10 décembre 1932

page10image636187984 page10image636188256 page10image636188528 page10image636188800 page10image636189136 page10image636189408 page10image636189680 page10image636189952 page10image636190304page10image636190592 page10image636190880 page10image636191168 page10image636191456 page10image636191760 page10image636192112 page10image636192400 page10image636192944 page10image636193152 page10image636193424 page10image636193696page10image636193968 page10image636194256 page10image636194544

Note 16 Sources :
Manuel Cornejo, « Maurice Ravel chef d’orchestre (1899-1934) », Dezède, 6 juin 2020. ISSN 2269-9473 [Inventaire de 77 programmes dont ceux de la tournée de 1932]
-, « Le Concerto pour piano et orchestre (en sol) de Ravel (1932-1945) », Dezède, 14 février 2022. ISSN 2269-9473

[Inventaire de 122 auditions dans le monde du 14 janvier 1932 au 8 mai 1945, dont 79 du vivant de Maurice Ravel – dont 21 sous sa direction en 1932 et 1933-]

page10image636234336 page10image636234864

Annexe 2

Carte géographique des tournées européennes du Concerto pour piano et orchestre (en sol) de Maurice Ravel en 1932 par Éric Van Lauwe ingénieur cartographe
(cliquer sur la carte pour accéder au fichier PDF)

page11image637259568

page12image634572720

Photo de presse montrant Marguerite Long et Maurice Ravel sur un quai de la Gare de l’Est à Paris
devant le train Orient-Express Paris-Vienne-Budapest Excelsior, 31 janvier 1932, p. 6

МОРІС РАВЕЛЬ У ЛЬВОВІ (1932): реконструкція події за матеріалами польської та української

періодики* Володимир ПАСІЧНИК

Інститут дослідження бібліотечних мистецьких ресурсів, Львівська національна наукова бібліотека України ім. В. Стефаника

вул. Бібліотечна, 2, 79602 Львів, Україна, e-mail: pasichnyk_v@i.ua

Велике концертне турне визначного французького композитора Моріса Равеля, що розпочалося в січні 1932 року, пролягло через десятки великих європейських міст [3, с. 258; 7; 11; 13], а 16 березня сягнуло Львова, де за сприяння Львівського товариства прихильників музики й опери відбувся його концерт у Міському театрі (урочисто відкритий 4 жовтня 1900 р.) (тепер це Львівський національний театр опери та балету імені Соломії Крушельницької). Програма концерту складалася з оригінальних творів, а саме: симфонічної сюїти “Le Tombeau de Couperin”, поеми “Valse”, “Bolero”, фортепіанного концерту та інструментованої композитором для симфонічного оркестру фортепіанної сюїти Модеста Мусоргського “Картинки з виставки”. Твори прозвучали під орудою автора, окрім сюїти “Картинки з виставки”, якою диригував Адам Должицький (на той час директор театру). Фортепіанний концерт блискуче виконала французька піаністка Маргаріт Лонґ (Marguerite Long).

Концерт отримав низку схвальних відгуків на сторінках польської та української періодики. Враженнями поділилися музичні критики й діячі Альфред Плогн, Чеслав Крижановський, Тадеуш Ярецкі, Стефанія Лобачевська, Антін Рудницький, Василь Барвінський. Кожен із дописувачів, у більшій чи меншій мірі, висловив своє захоплення музикою композитора. Автори звернули увагу на музичний стиль М. Равеля (хтось підкреслював вплив Клода Дебюсі, Ігоря Стравінського, Сергія Прокоф’єва, хтось бачив авторську неповторну індивідуальність). Не оминули увагою критики його другу іпостась – роль дириґента (більшість критично). Високу оцінку отримала піаністка Маргаріт Лонґ за чудову інтерпретацію фортепіанного концерту М. Равеля.

Першими на подію відреаґували Альфред Плогн (Alfred Plohn) і Чеслав Крижановський (Czesław Krzyżanowski), через три дні (19березня) опублікувавши статті: перший – у газеті “Chwila” [12], другий – у газеті “Wiek Nowy” [8]. А. Плогн найменував Моріса Равеля найяскравішим представником тогочасної французької музики. Він звернув увагу на оркестрові твори композитора. Зокрема “Вальс”, на думку А. Плогна, написаний в “дусі безсмертного Йоганна [Штрауса], а, можливо Ріхарда Штрауса” [12], проте суттєво збагачений ритмічними та гармонічними досягненнями. Автор статті підкреслив оригінальність ідей композитора, що втілилася у гармонічній і ритмічній мові “Болеро”, а інструментування фортепіанної сюїти М. Мусоргського “Картинки з виставки”, на думку музичного критика зроблено М. Равелем у чудовий спосіб. А. Плогн відніс концерт М. Равеля у Львові до першорядної артистичної події.

* Тези цієї статті були опубліковані у виданні: Книжкова та рукописна культура: історія, методологія, джерельна база: тези доповідей і повідомлень : міжнародна наукова конференція (Львів, 17- 18 травня 2012 р.) / упорядкування і наукова редакція Лариси Головатої ; Центр незалежних історичних студій ; Інститут історії України НАН України ; Канадський інститут українських студій Альбертового університету ; національний університет «Львівська політехніка». – Львів, 2012. – С. 143-146.

page13image665184880

Відгук Ч. Крижановського за змістом близький до відгуку А. Плогна. Автор з неприхованою емоційністю висловив свою прихильність до музики М.Равеля, називаючи його концерт у Львові “урочистим вечором святкування музики в нашому місті” [8]. Рецензент звернув увагу на добре укладену програму, яка дозволила слухачам отримати загальне враження про музику композитора: “… це добре, що в насиченій програмі знайшли місце твори, які дали можливість споглядати у всій повноті багатство інверсії і колористики, у цій незліченній кількості кольорів, яке людський геній уміє добувати і зіставити у всіляких комбінаціях небагатьох зрештою інструментів” [8]. Ч. Крижановський високо оцінив Концерт для фортепіано з оркестром М. Равеля і одночасно підкреслив виняткову майстерність піаністки Маргаріт Лонг, гра якої викликала “грім оплесків” [8].

Оригінальні композиції М. Равеля “Вальс, хореографічна поема”, “Болеро” та його оркестрова версія “Картинки з виставки” М. Мусоргського, що прозвучали у другому відділі концерту, на думку Ч. Крижановського становлять необмежений простір для маневру оркестрування та самого оркестру. Водночас рецензент дещо критично висловився про М. Равеля як дириґента “Незважаючи на ввічливе і щире захоплення композитором, не здається нам щоб був народжений диригентом” [8].

Ч. Крижановський єдиний з рецензентів хто звернув увагу на те, що музиканти грали не в оркестровій ямі, як зазвичай, а на сцені, що дало чудовий акустичний результат.

“Львів може гордитися: його відвідав найвизначніший представник сьогоднішньої французької музики і один з найбільш-відомих композиторів світа, Моріс Равель” [4], – так починається стаття українського композитора і дириґента Антона Рудницького в газеті “Діло” за 20 березня. Автор вважав типовим для стилю М. Равеля, як представника французького імпресіонізму, “легкість форми, барвистість орхестрової палітри, химерність мотивіки, чисто париська «ароматність» цілости” [4]. Рецензент удався до зіставлення творчості М.Равеля й інших чільних представників світової музики, зокрема, Ріхарда Штрауса та Ігоря Стравінського. Порівняння, проте, привело до висновків не на користь М. Равеля, творче надбання якого А. Рудницький оцінив як “дивно мале”. Зрима прихильність українського критика до музики Р.Штрауса та І.Стравінського, не завадила йому все ж визнати неабияку популярність творів М. Равеля, що “увійшли у постійний репертуар орхестр, камерних ансамблів й пяністів усього світу” [4]. А. Рудницькому найбільше припав до вподоби музичний твір “Болеро”, як з огляду на ідею ритмічного остинато, так і на мистецтво оркестрового письма: “Дуже цікаво задумано «Болеро»: один короткий мотив (мабуть оригінальний народній еспанський) – переведений через усі групи інструментів, у постепенній градації, на тлі монотонного, двох-тактового ритмічного мотиву малого барабанчика. В цій ідеї того ритмічного мотиву є Равель справді великим – маленький барабан виростає до ролі сольового інструменту, не вимагаючи зрештою від ніякого віртуоза спеціальних кваліфікацій. Уважаю, що це одна з найсильніших прикмет орхестровки Равеля: вміння використовувати ударні інструменти в найріжнорідніших ефектах маючи однак все на увазі природні, невеликі, дані звичайних орхестрових «ударників»” [4]. Схвально відгукнувся рецензент про виконавицю фортепіанного концерту М. Лонґ, яка, на його думку “просто «перевиконала» всі завдання концерту, всеціло підтримуючи своєю певністю і спокоєм орхестру і диригента – композитора” [4].

Фортепіанна сюїта М. Мусоргського, на думку А. Рудницького була мистецьки оркестрована М. Равелем, проте, як зауважив він “ чи все таки не краще було би, колиб Равель створив за час, який він мусів витратити на написання міліонів нотних голівок партитури «Картинок з виставки» – якийсь власний, оригінальний твір?” [4].

На завершення А. Рудницький, як і польський колеґа Ч. Крижановський, розкритикував М. Равеля як дириґента: “Всіми творами диригував сам композитор; при першому піднесенні руки стало всій ясно, що він не диригент; а впродовж концерту – що він за диригування й не повинен братися. Однак орхестра, зелектризована самою присутністю великого творця, старалася, як можна, і з честю вийшла з досить важкої і складної програми концерту… ” [4].

21 березня, у газеті “Słowo Polskie” з’явилася обширна публікація польського композитора і дириґента Тадеуша Ярецкого (Tadeusz Jarecki) “Wrażenia z występu Ravela we Lwowie” [6]. Автор відтворив життєпис М. Равеля, схарактеризував середовище, в якому він народився, та проаналізував його твори. Т. Ярецький наголосив на впливі народних пісень і танців на майбутнього композитора, музики Генрі Дюпарса, Ґабріеля Форе, Каміля Сен-Санса, Жюля Массне, Сезара Франка, а також Клода Дебюсі, Еріка Саті, Ігоря Стравінського. Від першого струнного квартету, як стверджував Т. Ярецький, кожний наступний твір М. Равеля можна вважати відкриттям у галузі музичної техніки. Він також наголосив на творчій еволюції композитора, адже: “Завдяки безперервній роботі над поглибленням своїх музичних засобів, непомітний горянин з Піренеїв виріс до представника французької музики, і, нарешті, став кумиром усього музичного світу” [6, с. 8]. За словами автора, концерт симфонічних творів М. Равеля дав львів’янам гарну можливість познайомитися з творчою манерою композитора щодо способу і темпів виконання своїх творів. Т. Ярецький коротко проаналізував кожен із творів, що звучали на концерті, давши фахову характеристику їхньому стилю та виконанню.

Особливо автор відзначив винятково ритмічне виконання фортепіанного концерту М. Лонґ, назвавши його артистичним тріумфом. Т. Ярецький зазначив: “Тут співпраця артистки цієї самої національності помогла композиторові виявити не тільки багатство зовнішньої сторони композиції, але і створити сильну художню цілісність. […] Це був справедливий тріумф мистецтва і львівська публіка приготувала композиторові й артистці велику овацію, нагороджуючи їх бурхливими оплесками та квітами” [6, с. 9].

На відміну від А. Рудницького, який інструментування сюїти М. Мусоргського “Картинки з виставки” вважав марно затраченим часом, Т. Ярецький наголосив, що завдяки інструментуванню М. Равеля цей твір можна віднести до шедеврів оркестрових сюїт.

В заключному абзаці своєї статті рецензент висловив подяку Товариству шанувальників музики і опери. Він підкреслив, що цим концертом Товариство відкрило вікна в Європу і дало можливість розкритися оркестру, який своєю грою піднявся вище звичайного рівня.

На концерт М. Равеля відгукнулася відомий польський музикознавець Стефанія Лобачевська (Stefanja Łobaczewska). Як і Ч. Крижановський, вона звернула увагу на вдалу і надзвичайно точну програму, що відображала творчий профіль і шлях композитора. Виходячи, очевидно, із власних професійних зацікавлень, С. Лобачевська більше місця відвела питанням музичної естетики у творчості М. Равеля, психології сприймання його музики, контакту і порозуміння композитора з авдиторією. Авторка зазначила, що слухачі, для яких важить традиція, знаходять у композиціях М. Равеля підтвердження свого світогляду, переживають відчуття єднання доби романтизму з духом імпресіонізму, їх зачаровує технічна майстерність композитора, його новації в гармонії та формі, його безпосередність, яка притаманна лише поодиноким композиторам сучасності і найсильніше виявилася в “Болеро”, на погляд С. Лобачевської, – “знаменитої композиції М. Равеля, що штурмувала всю Європу” [9].

Не проіґнорував подію визначний український композитор, піаніст і музикознавець Василь Барвінський, лаконічно виклавши свої міркування у статті “Композиторський концерт Моріс Равеля”, опублікованій у газеті “Новий час” [1]. Він поділяв думку інших

критиків, що М. Равель є одним із найвизначніших французьких композиторів, а його концерт у Львові вважав музичною сенсацією. Порівнюючи музику М. Равеля і Клода Дебюсі, як обох представників французького імпресіонізму В. Барвінський зазначив: “У Равеля зарисовується багато виразнійше не тільки формальна структура твору але і мельодійна лінія, зберігаючи при тому усю питому імпресіоністичній музичній мові легкість виразу та запашність настрою. Коли додати до того що і в ділянці інструментовки виявляє Равель чи не найбільше своєї індивідуальности, то не входячи в порівнання його значіння з іншими Корифеями сучасного музичного мистецтва – все таки треба визнати Равеля одною з найвизначніших музичних постатей сучасної доби. Французи уважають його своїм Моцартом” [1].

В. Барвінський дуже стисло висловився про твори М. Равеля, що прозвучали на концерті 16 березня 1932 р. Симфонічну сюїту “Le Tombeau de Couperin” він відніс до найкращих творів композитора. Фортепіанний концерт М.Равеля, на думку В. Барвінського, що не позбавлений певного впливу Ігоря Стравінського й особливо Сергія Прокоф’єва, був “виконаний прекрасно першорядною пяністкою Марґерітою Льонґ” [1]. Критично висловився музикознавець про хореографічну поему “Valse”, як він назвав її “менче переконуючу віденською сентиментальністю потягненою імпресіоністичною поволокою” [1] та “Bolero”, “що мучить як «абсолютна» музика надмірним повторенням в тій самій тонації початкової теми – помимо мистецької і так ріжноманітної форми інструментовки” [1].

Оцінюючи заслуги М. Равеля в ділянці інструментування, В. Барвінський також не сприйняв його у ролі дириґента, зауваживши: “Ориґінальними своїми творами дириґував сам композитор – і хто знає чи не осягнувби він значнійшого успіху – колиб тими творами дириґував хто інший” [1]. В. Барвінський звернув увагу й на те, що зацікавлення публіки концертом було досить слабе з причин надмірно високих цін. Треба зауважити, що постать і музика М. Равеля і надалі перебували в полі зору В. Барвінського. Він єдиний з українських музикознавців відгукнувся на його смерть некрологом “Моріс Равель помер”, зазначивши, що “Равель належав теж до найвизначніших сучасних інструментаторів і орхестральних кольористів” [2].

Про концерт інформувала також хронікальна нотатка “Towarzystwo Miłośników Opery sprowadziło francuskiego mistrza Maurice Ravela” у місячнику “Orkiestra” за квітень 1932 року [14]. Ще раз згадала про концерт С. Лобачевська на сторінках журналу “Muzyka” число 5-6 за травень-червень 1932 року у повідомленні “Towarzystwo Miłośników Opery. Wskrzeszenie Filharmonii” [10]. На жаль, ніхто з дописувачів не подав жодних деталей про побут М. Равеля у Львові, його професійні чи приватні контакти, якщо такі були. Проте, виглядає, що надто стислий графік європейського міжнародного турне додатковим заходів не передбачав.

Варто наголосити ще на одному факті: у 1979 році в Москві вийшла друком монографія Івана Мартинова “Моріс Равель” [3] – ґрунтовне, велике за обсягом видання про життєвий і творчий шлях французького композитора. На жаль, описуючи велике європейського турне 1932 року, називаючи країни та міста, випадково чи зумисно, автор пропустив інформацію про концерт у Львові, зазначивши: “Головною метою поїздки Равеля і Маргаріт Лонґ було ознайомлення публіки з Концертом G-dur. Протягом декількох місяців вони об’їхали багато міст і країн. Турне почалося з Бельгії – концерти відбулися в Антверпені, Льєжі та Брюсселі. Потім вони попрямували до Австрії, де їх зустріли з особливою теплотою. […] Далі – виступи в Румунії, Угорщині (зустріч з Бартоком і Кодаєм), Чехословаччини і Польщі. У Варшаві тільки що закінчився Другий шопенівський конкурс, і Концерт Равеля став новою сенсацією музичного життя. Через Берлін артисти приїхали в Голландію, де і завершилося чудове турне…” [3, с. 258]. Натомість публікації у львівській періодиці красномовно стверджують, що, попри

загальну економічну кризу, яка невдовзі, у 1934 році, призвела до закриття Міського театру, і завдяки зусиллям Львівського товариства шанувальників музики і опери концерт Моріса Равеля у Львові таки відбувся 16 березня 1932 року з великим тріумфом.

1. Барвінський В. Композиторський концерт Моріс Равеля. З концертової салі / В. Барвінський // Новий час. – 1932. – No 71. – 1 квіт.

2. Барвінський В. Моріс Равель помер / В. Барвінський // Українська музика. – 1938. – No 1. – С. 15-16.

3. Мартынов И. Морис Равель. Монография / И. Мартынов. – Москва : Музыка, 1979. – 335 с.

4. Рудницький А. Моріс Равель. (З нагоди композиторського концерту) / Антін Рудницький // Діло. – 1932. – Ч. 61. (13.010). – 20 бер. – С. 1.

5. Gliński M. Dwie premjery w Operze Warszawskiej. Festival M. Ravela / Mateusz Gliński // Muzyka. – 1932. – Rok IX. – Marzec-Kwiecień. – No 3-4.. – S. 94.

6. Jarecki T. Wrażenia z występu Ravela we Lwowie / Tadeusz Jarecki // Słowo Polskie. – Lwow. – 1932. – Rok XXXVI. –No 79. – 21 marca. – S. 8-9.

7. Kralik Hainrich. Koncert. Wien / Hainrich Kralik // Die Musik : Monattsschrift Herausgegeben von Bernard Schuster XXIV. Jahrgang. – Berlin. – Max Hesses Verlag . – Erster Halbjahrsband. – 1932. – März. – S. 472.

8. Krzyżanowski C. Maurice Ravel. 16. III. 1932 / Czesław Krzyżanowski // Wiek Nowy. – 1932. – 19 marca. – S.7.

9. Łobaczewska S. Koncert kompozytorski Maurycego Ravela / Stefanja Łobaczewska // Gazeta Lwowska. – 1932. – Rok 122. – No 67. – 23 marca. – S.6.

10. Lobaczewska S. Lwów. Towarzystwo Miłośników Opery. Wskrzeszenie Filharmonii / Dr. Stefanja Lobaczewska // Muzyka. – 1932. – Rok IX. – Maj-Czerweiec. – No 5-6. – S. 148. 11.Plohn Alfred. Koncert. Wien / Alfred Plohn // Die Musik : Monattsschrift Herausgegeben von Bernard Schuster XXIV. Jahrgang. – Berlin. – Max Hesses Verlag . –

Zweiter-r Halbjahrsband. – 1932. – Sept. – S. 932.
12. Plohn A. M. Ravel / Alfred Plohn // Chwila. – 1932. – Rok XIV. – No 4663. – 19

marca. – S.9.
13. S. Maurice Ravel w Filharmonii / S. // Gazeta Polska. – 1932. – Rok IV. – Na 73. –

13 marca.– S. 8.
14. Towarzystwo Miłośników Opery sprowadziło francuskiego mistrza Maurice Ravela

// Orkiestra. – 1932. – Rok III. – Kwiecień. – No 4 (19).

Анотація: У рамках європейського турне визначного французького композитора- імпресіоніста Моріса Равеля, у Львові 16 березня 1932 р. відбувся його авторський концерт. Опираючись на відгуки, що були опубліковані на сторінках польської та української періодики, у статті робиться спроба реконструювати цю подію.

page17image667496928

Ключові слова: Моріс Равель, Маргаріт Лонґ, Львівське товариства прихильників музики й опери, Міський театр, симфонічна музика, імпресіонізм.

page18image670506016

Maurice Ravel et la pianiste Marguerite Long reçus à l’Ambassade de France à Prague (Palais Buquoy)
par l’ambassadeur de France à Prague, François-Charles Roux et son épouse (parents de la romancière Edmonde-Charles Roux)
Vers le 18 février 1932

En pensant bien sûr très fort à Lviv en ce moment…

Ce mercredi 16 mars 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Musiques de joie : le soleil du Quatuor avec piano K. 478 de Mozart, par le Budapest String Quartett et Mieczyslaw Horszowski

21mai

Assez rarement 

la musique de Mozart est franchement joyeuse.

A part, probablement, sa musique d’harmonie _ pour vents seuls (de plein air !)
Sans jamais verser vers quelque anticipation mélancolique du Romantisme à venir,
la joie mozartienne est toujours ombrée d’un voile léger
d’au moins nostalgie
J’ai donc choisi pour ce dimanche assez ensoleillé,
après plusieurs jours de pluie tenace,
le piaffement bienheureux d’un Quatuor avec Piano du cher Mozart ;
et, en l’occurrence, celui du Quatuor en sol mineur K. 478,
de l’année 1785.
Et sous les doigts toujours ensoleillés et un brin espiègles du merveilleux éternel jeune homme Mieczyslaw Horszowski
(Lemberg, 23 juin 1892 – Philadelphie, 22 mai 1993)
_ Lemberg, la ville de mon arrière-grand-mère paternelle : Sarah Sprecher (1860 – 1937).
Avec trois des membres du splendide Budapest String Quartet :
Joseph Roisman, violon ; Boris Kroyt, alto ; et Mischa Schneider, violoncelle.
L’enregistrement de ce coffret de 3 CDs Sony-Classical SM3K 46527
a été réalisé à New-York le 5 décembre 1963.
Ce dimanche 3 mai 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

La double filiation (entrelacée) Buchholz – Lauterpacht de Philippe Sands en son admirable « Retour à Lemberg »

15avr

N’ayant que trop conscience de l’himalayesque difficulté de mes lecteurs

_ y compris « Dear Philippe« , qui n’a guère de temps à s’échiner à suivre de prolixes vétilles de superfétatoire commentaire de son œuvre, lui l’avocat d’autrement pressantes affaires de droit international _

à se perdre dans les poussives velléités de synthétiser les rhizomes baroques de mes hirsutes efforts pour mettre clairement  au jour ce qui court et brûle explosivement dessous _ mais maintenu discret, caché, tenu secret, pour ne pas être affreusement crié… _ les longues phrases serpentines des auteurs de ma prédilection

_ René de Ceccatty (cf mon article du 12 décembre dernier sur son Enfance, dernier chapitre«  ; et écouter le podcast de notre entretien du 27 octobre 2017),

Philippe Forest (en son absolument déchirant et torturant Toute la nuit),

Mathias Enard (en son immense et génialissime Zone),

le grand Imre Kertesz (en ce terrifiant sommet de tout son œuvre qu’est Liquidation),

William Faulkner (l’auteur d’Absalon, Absalon !), 

Marcel Proust (en cet inépuisable grenier de trésors qu’est sa Recherche…), 

et quelques autres encore parmi les plus grands ;

mais pourquoi ne sont-ce pas les œuvres souveraines et les plus puissantes des auteurs qui, via de telles médiations médiatiques, se voient le plus largement diffusées, commercialisées par l’édition, et les mieux reconnues, du moins à court et moyen terme, du vivant des auteurs, par le plus large public des lecteurs ? Il y a là, aussi, un problème endémique des médiations culturelles et de ses vecteurs, pas assez libres de l’expression publique de leurs avis, quand ils sont compétents, car, oui, cela arrive ; mais bien trop serviles, au final, dans leurs publications, inféodés qu’ils se sont mis à des intérêts qui les lient, bien trop exogènes à l’art propre : j’enrage… _,

j’éprouve,

au lendemain de l’achèvement de mon article _ et qui me tient à cœur ! _   de dialogue serré avec le Retour à Lemberg de l’admirable Philippe Sands

le besoin _ possiblement vain _ de proposer un regard plus synthétique et bref _ et probablement impossible _ sur l’œuvre et son auteur.

Voilà.

La piste que je propose de surligner ici

est celle de la double filiation

et entrecroisée : d’abord géographiquement à Lemberg-Lwow-Lviv _ les carrefours de lieux et moments, tel celui d’Œdipe en route peut-être vers Deiphes, se révèlent décisifs !!! _,

qui lie, tant dans sa vie personnelle que dans sa vie d’auteur, et dans sa profession d’avocat, aussi,

Philippe Sands

_ et cela, via sa mère Ruth (née à Vienne, en une courte étape très peu de temps après l’Anschluss, le 17 juillet 1938) _,

d’une part, à son merveilleux grand-père Leon Buchholz (Lemberg, 1904 – Paris, 1997) ;

et, d’autre part, _ et cette fois via son professeur, maître à l’université, et mentor de sa carrière d’avocat et d’universitaire : Sir Elihu Lauterpacht (Cricklewood, Londres, 13 juillet 1928 – Londres, 8 février 2017) _, à ce grand juriste britannico-polonais qu’est Hersch Lauterpacht (Zolkiew, 16 août 1897 – Londres, 8 mai 1960)…

Car c’est le croisement de ces deux filiations-là,

la filiation familiale

et la filiation professionnelle de juriste en droit international,

qui fait

non seulement la base et le départ,

mais tout le développement, et cela, jusqu’à la fin,

de l’entrelacement serré des lignes et chapitres constituant le fil conducteur fondamental du récit

de l’extraordinairement passionnante enquête

que mène vertigineusement, six années durant, de 2010 à 2016,

Philippe Sands

en ce merveilleux Retour à Lemberg

Entrelacement serré des lignes

_ de vies et morts multiples : dont les fantômes ne nous quitteront plus _ 

qui constitue d’abord l’occasion _ biographico-anecdotique, qui aurait fort bien pu n’être que superficielle… _ du départ de cette enquête que vont narrer les 453 pages aussi époustouflantes que profondément émouvantes du récit de ce livre,

puisque Lviv _ où avait été invité au printemps 2010 l’avocat britannique spécialisé en droit international qu’est Philippe Sands _ va se trouver constituer bientôt pour Philippe Sands le carrefour _ complètement insu de lui, forcément, au départ _ de deux questionnements qui, à la fois, s’emparent très vite de lui, et lui sont personnels, singuliers, propres :

_ le questionnement proprement familial sur ce que fut le parcours de vie de son grand-père, Leon Buchholz _ décédé il y avait treize ans (c’était en 1997, à l’âge de quatre-vingt-treize ans) au moment de ce voyage à Lviv en octobre 2010 _, d’une part _ grand-père dont son petit-fils savait (mais seulement vaguement, puisque son grand-père ne lui en avait pas une seule fois parlé !) qu’il était né à Lemberg, puis en était parti, encore enfant… _ ;

_ et le questionnement sur ce que furent les parcours de vie (ainsi que, d’abord _ afin de rédiger sa conférence d’histoire du droit ! _, sur ce qu’avait été la genèse de leur œuvre juridique, à chacun) des deux grands juristes que sont Lauterpacht et Lemkin _  qui ont, eux aussi, vécu en cette même cité de Lemberg-Lwow-Lviv, et y ont fait leurs études de droit (ce qui n’était pas du tout manifeste au départ de la prise de connaissance par Philippe Sands de leurs thèses de droit international ; et c’est même là un euphémisme !) _ ;

et qui sont, eux deux, à l’origine et au fondement même de la discipline juridique que pratique au quotidien l’avocat en droit international qu’est Philippe Sands ;

et qui lui a, très factuellement, valu cette confraternelle invitation à Lviv, en Galicie ukrainienne, au printemps 2010.

..

C’est donc la simple préparation _ on ne peut plus anodine, en quelque sorte _ de cette conférence sur l’histoire de la genèse des concepts au fondement du Droit international,

qui, au cours de l’été 2010, va faire découvrir à Philippe Sands, loin de toute attente préalable de sa part _ et donc avec une immense surprise pour lui, le conférencier à venir, à l’automne ! _

que Lemkin comme Lauterpacht avaient, eux aussi, des liens puissants

avec cette cité de Lviv :

des liens tant biographiques, pour y avoir vécu un moment de leur vie,

que juridiques, pour y avoir étudié, l’un et l’autre, le Droit, en son université :

l’université de ce qui était encore la Lemberg autrichienne, pour Hersch Lauterpacht, entre l’automne 1915 et le printemps 1919 _ l’Autriche perdant sa souveraineté sur Lemberg par sa défaite militaire de novembre 1918 ; perte confirmée lors de la signature du Traité de Versailles, le 28 juin 1919 _ ;

et l’université de ce qui était la Lwow polonaise, pour Raphaël Lemkin, entre l’automne 1921 et le printemps 1926.

 

Et cette découverte

que fait cet été 2010 Philippe Sands en préparant sa conférence à venir de l’automne,

se révèlera, et à sa grande surprise, aussi une découverte pour ses invitants ukrainiens de la faculté de Droit de Lviv,

qui ignoraient

non seulement tout des personnes de Hersch Lauterpacht comme de Raphaël Lemkin,

mais, a fortiori, de ce que ces derniers avaient pu recevoir de l’enseignement de leurs professeurs de droit en leur université même de Lemberg-Lwow et maintenant Lviv…

Mais l’enquête est loin de se cantonner à cette première découverte biographique concernant Leon Buchholz, Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin.

Car le détail des multiples micro-enquêtes successives auxquelles va se livrer Philippe Sands,

et dans le monde entier, entre 2010 et 2016 _ 2016 étant l’année de la première publication du livre en anglais, à New-York et à Londres _,

avec leurs incessants rebondissements,

concernant les quatre principaux protagonistes que sont Hersch Lauterpacht, Raphaël Lemkin, Hans Frank et Leon Buchholz,

mais aussi le cercle de leurs proches,

va livrer à son tour de très nombreuses découvertes, et à multiples rebondissements, elles aussi, au fur et à mesure,

faisant apparaître d’autres parentés, ou plutôt de très intéressantes similitudes de vie,

concernant cette fois les identités personnelles,

et cela jusqu’à leur intimité la mieux préservée de la publicité, pour la plupart d’entre eux,

de nos principaux protagonistes…

Il est vrai que ne découvrent

que ceux qui cherchent vraiment !

je veux dire ceux qui cherchent avec méthode, patience, constance, obstination,

grâce à l’examen le plus attentif qui soit des documents que peuvent receler des archives, ou bien publiques ou bien privées, qu’ils vont dénicher ;

et grâce, aussi, à l’obtention, mais recherchée par eux, elle aussi, de témoignages,

tant que vivent encore et que consentent à leur parler, des témoins

_ cf ici par exemple, la démarche de recueuil (et l’œuvre cinématographique) extrêmement féconde d’un Claude Lanzmann ; et les indispensables réflexions de fond d’un Carlo Ginzburg, par exemple en son très remarquable Un Seul témoin

Nous découvrirons alors que l’identité des personnes,

en leur intimité même, et la mieux protégée,

à côté de leur vie manifeste et publique de membres de groupes et de communautés,

est quelque chose _ c’est-à-dire un processus vivant _ d’ouvert, complexe, riche, assez souvent secret et, parfois, douloureusement vécu, eu égard aux regards (et jugements, et condamnations _ jusqu’aux violences et même parfois meurtres… _) des autres ;

et cela que ce soit sur un terrain parfaitement public,

ou sur un autre, plus privé, lui, et tenu au moins discret, sinon caché ou secret…

J’ajoute aussi l’importance des filiations,

tant biologiques qu’affectives

ainsi que professionnelles ;

et qui marque puissamment aussi _ et, que ce soit voulu ou pas, assumé ou pas, cela travaille obstinément les consciences et finit le plus souvent par émerger… _,

jusqu’aux générations suivantes :

ainsi, dans ce récit,

outre le cas princeps de Philippe Sands, son petit-fils,

par rapport à Leon Buchholz, son grand-père ;

les cas de Elihu Lauterpacht, son fils,

par rapport à Hersch Lauterpacht, son père ;

de Niklas Frank, son fils,

par rapport à Hans Frank, son père ;

ou même celui de Horst von Wächter, son fils

par rapport à Otto von Wächter, son père ;

mais aussi _ et faute de descendance pour lui ; et du fait de la détresse morale de son neveu Saul Lemkin _,

le cas de Nancy Ackerly, sa dernière confidente et collaboratrice,

par rapport à Raphaël Lemkin, son ami de l’année 1959 et employeur occasionnel _ et in extremis… 

Le Droit _ auxquel Leon Buchholz désirait vivement que son petit-fils Philippe se consacre _

se révèle ainsi, in fine, une fondamentale mission de défense de la personne

en sa liberté même d’exister et s’épanouir _ et aimer _,

avec d’autres,

ou quelque autre, peut-être unique et singulier _ en quelque chaleureuse intimité préservée…

Et il me semble que c’est là un point très important de ce qu’apporte l’analyse de Philippe Sands.

Ce dimanche 15 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Un vrai grand livre est un palimpseste : Retour à Lemberg, « un livre sur l’identité et le silence » et « les lacunes laissées en nous par les secrets des autres »…

02avr

Pour Annie,

pour Lara,

and, of course,

for « Dear Philippe« ,

sur le merveilleux visage duquel

rayonne le merveilleux sourire

de son merveilleux grand-père Leon Buchholz,

tel qu’il est bien visible, ce merveilleux sourire,

sur la photo de sa famille (Lemberg, ca. 1913)

_ très heureusement conservée, à travers toules les vicissitudes ! Leon avait neuf ans, et était le seul à sourire ! _,

à la page 47 du merveilleux Retour à Lemberg

Quel immense livre,

_ ce merveilleux Retour à Lemberg, de Philippe Sands _,

vient faire, au final,

la prodigieuse enquête _ de six années (de 2010 à 2016), et comportant chacune un retour (physique) de son auteur, Philippe Sands à Lviv-Lemberg-Lwow _

entrelacée,

entre les complexes _ et patientes : de très long souffle ! _ minutieuses reconstitutions des parcours de vie des juristes :

Hersch Lauterpacht (Zolkiew, 16-8-1897 – Londres, 8-5-1960),

Raphaël Lemkin (Ozerisko, 24-6-1900 – New-York, 28-8-1959)

et Hans Frank (Karlsruhe, 23-5 1900 – Nuremberg, 16-10-1946) _ éminent juriste, en effet, lui aussi, et auteur-inspirateur des lois du Reich nazi, en plus d’avoir été l’avocat personnel de Hitler _,

d’un côté

_ et il faudrait presque ajouter à ces parcours de juristes (se frottant tous les trois à la question de savoir s’il existe ou pas des limites, et lesquelles, à l’absoluité de la souveraineté des États),

la reconstitution, aussi (mais à venir, celle-ci !), du parcours de vie d’Otto von Wächter (Vienne, 8-7-1901 – Rome, 10-9-1949), qui lui n’était pas juriste, mais seulement avocat (il avait été le condisciple de Lauterpacht à la Faculté de Droit de Vienne à partir de 1919, une fois que, contraint de quitter Lwow parce que, à ce moment, assez bref, les étudiants juifs y avaient été proscrits de l’université, Lauterpacht s’était replié à Vienne, où il fut alors le disciple du très grand Hans Kelsen ; d’abord, von Wächter fut le meneur, à Vienne en juillet 1934, des nazis autrichiens qui assassinèrent le 25 juillet 1934 le chancelier Dolfuss ; ensuite, il fut atrocement efficace à Lemberg, à son poste de Gouverneur de Galicie, auquel il avait été nommé par Hitler lui-même le 22  janvier 1942, en son entreprise d’extermination (qui se voulait totale, pardon du pléonasme !) des Juifs de Galicie ; et cela jusqu’à sa propre fuite de Lemberg, à l’arrivée de l’Armée rouge, le 27 juillet 1944 ; l’enquête de reconstitution de ce brillant parcours meurtrier d’Otto von Wächter se poursuivant pour Philippe Sands, notons-le bien, puisque l’enquête sur ce personnage constitue la matrice du travail présent de son prochain livre…);

et ce côté-là est le côté le plus accessible, déjà un peu balisé qu’il est par les curiosités des universitaires, historiens et historiens du droit, du monde entier

_ mais Philippe Sands fouille plus loin et beaucoup plus profond, dans le devenir singulier, riche et moiré, des identités complexes, et, in fine, mal connues jusqu’ici , de ces trois  personnages, Lauterpacht, Lemkin et Frank, sur lesquels vient se pencher l’enquête merveilleusement fine et perspicace de son formidable livre _ ;

et, d’autre part, d’un autre côté,

la plus malaisée reconstitution,

face à la relative minceur _ et les lacunes ! _ des archives familales conservées, face aux difficultés à recueillir des témoignages des derniers vivants susceptibles d’apporter  quelque connaissance tant soit peu fiable et avérée sur un passé familial qui s’est considérablement éloigné ; et plus encore face à ce qu’avait été, sa vie durant, le mutisme intransigeant, quoique souriant (« C’est compliqué, c’est le passé, pas important« , page 39 _ et en français dans le texte ; Leon Buchholz a vécu quelques cinquante-huit ans à Paris : de janvier 1939 à sa mort, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, en 1997 ; il était devenu français ; et vénérait la France ! _), de Leon Buchholz lui-même,

la plus malaisée reconstitution, donc,

du parcours de vie de Leon Buchholz (Lemberg, 10-5-1904 – Paris, 1997), le grand-père maternel de Philippe Sands

d’autant plus qu’un tel mutisme n’était pas seulement sien, mais celui, partagé, de la plupart des membres de sa famille ; à commencer, et surtout, par le silence (et « le détachement« , écrit Philippe Sands, page 38), compliqué d’une étrange complète absence de rire, de l’épouse de Leon, Rita ;

Rita, née Regina Landes (Vienne, 1910 – Paris, 1986), la grand-mère maternelle de Philippe ;

Rita, « sortie de nulle part« , constate, page 61, Philippe Sands, au moment de leur soudain mariage, à Vienne, le 23 mai 1937 (Leon venait d’avoir trente-trois ans ; et Regina-Rita Landes, née en 1910, en avait vingt-sept ; soudain, car nul témoignage (ni ancien, ni présent), ni document écrit, n’apporte le moindre éclairage sur les prémisses de cette union ; pas une seule photo antérieure avec Rita : leur première photo ensemble est la photo officielle de leur mariage, et sur laquelle, remarque Philippe Sands, page 61, « ni l’un ni l’autre ne sourit en ce jour heureux« …) ;

Rita, Regina Landes, donc, était « viennoise et autrichienne«  (page 61),

tandis que Leon, lui, né autrichien à Lemberg en 1904, était devenu ipso facto polonais par le simple fait du Traité international avec la Pologne, signé le 28 juin 1919 (un « document connu sous le nom de « Petit traité de Versailles »« , page 111 ; un Traité qui avait pour but de garantir et assurer la protection (menacée) des minorités résidant sur le territoire de la Pologne ressuscitée ; l’ancienne Pologne avait été en effet dépecée une troisième fois, le 3 janvier 1795, par l’Empire de Russie, le Royaume de Prusse et l’Empire d’Autriche, qui s’étaient partagés la totalité de ses territoires ; la Galicie, avec sa capitale Lemberg, ayant été donnée à l’Autriche) ;

et cela, en tant que natif, le 10 mai 1904, de cette ville qui, de Lemberg, autrichienne, venait de devenir Lwow, polonaise ; et alors même que, ayant fui Lemberg, prise par l’armée russe l’été 1914, Leon résidait depuis lors à Vienne, auprès de sa sœur aînée Gusta, qui y avait épousé l’année précédente, en 1913 donc, le viennois Max Gruber ;

mais la famille de ces Landes, apprendra-t-on incidemment plus loin dans le livre, avait, elle aussi, des racines à Lemberg en Galicie…

La mère de Rita, Rosa Landes, étant veuve, ce fut elle, ainsi que ses trois fils, Wilhelm (l’aîné, « dentiste de son état« , et père d’un petit Emil, né en 1933), Bernhardt (père d’une petite Susanne, née en 1932) et Julius Landes, les frères de Rita-Regina, qui, au début de l’année 1937, donc, « accordèrent la main de Rita à Leon«  (page 62) ; et « c‘était la nouvelle famille viennoise de Leon«  (page 62)…

Comment Leon et Rita avaient-ils bien pu se rencontrer, à Vienne, se plaire, puis s’épouser ce 23 mai 1937 ?.. L’enquête de leur petit-fils Philippe, narrée dans le livre, fait chou blanc sur ce point ; et eux-mêmes n’en ont jamais rien dit non plus à aucun de leurs proches parents ou amis, du moins parmi ceux qui ont survécu et auraient pu en témoigner auprès de Philippe, ou de sa mère Ruth… Le mystère continue donc de régner ici.

Leon Buchholz, donc, le propre grand-père, adoré !!!, de l’auteur :

« un homme généreux et passionné,

dont le tempérament fougueux _ voilà ! _ pouvait se manifester de manière brusque et inattendue« ,

ainsi commence la présentation-portrait de son cher grand-père Leon, qu’entreprend, à la page 39, son petit-fils Philippe ;

qui poursuit _ lui qui, né le 17 octobre 1960, aura eu trente-sept ans au moment du décès de son grand-père en 1997 ; et chaque année le londonien Philippe Sands, de double nationalité française et britannique, venait passer quelques jours chez (ou avec) ses grands-parents français Buchholz, à Paris : il a donc eu le temps, sur la durée, de bien le côtoyer et le connaître, et l’apprécier, l’aimer… _ :

« J’ai beaucoup de souvenirs heureux,

et pourtant l’appartement de Leon et Rita _ situé vers le milieu de la rue de Maubeuge, non loin de la gare du Nord, à Paris _ ne m’est jamais apparu comme un lieu joyeux _ voilà, et cela en très net contraste avec le tempérament « généreux et passionné«  du grand-père Leon ; soit une conjonction d’éléments de base de l’énigme du couple (de presque cinquante ans de durée : 1937 – 1986) de ses grands-parents, à élucider, pour leur petit-fils. 

Jeune garçon _ dans les années soixante _j’en sentais _ de cet appartement _ déjà la lourdeur,

une tension _ voilà… _ faite d’appréhension _ de quoi donc ? _

et imprégnée du silence qui remplissait l’air _ mais les lieux parlent.

Je ne venais _ de Londres à Paris _ qu’une fois par an _ aux vacances _,

et pourtant je me souviens _ tout spécialement _ de l’absence _ endémiquement pesante _ de rires » _ en ce lieu de vie des grands-parents Buchholz…

et cela, donc, d’un autre côté,

un côté forcément plus restreint et peu ouvert aux débats _ et c’est un euphémisme ! _et d’abord à l’intérieur même du cercle des proches _ que ce silence devait avoir, semble-t-il, pour intention de protéger ! _,

le côté, donc, de l’histoire intime un mot qui va se révéler crucial ! _ de la propre famille _ Buchholz – Flaschner – Landes – Gruber, etc. _ de l’auteur, Philippe Sands ;

et cela à travers aussi, et peut-être surtout, le parcours de vie (ainsi que les souvenirs _ tamisés et plus ou moins transmissibles en fonction des époques et de l’avancée en âge de chacun _ à propos de ses parents, Leon et Rita) de sa propre mère Ruth, née _ le 17 juillet 1938, à Vienne _ Ruth Buchholz ;

Ruth, au départ éminemment chahuté de Vienne _ le 22 juillet 1939 _, à l’âge d’un bébé de tout juste un an _ un an et 5 jours _, et voyageant en train de Vienne à Paris sans personne de sa famille pour l’accompagner, son père se trouvant déjà à Paris, et sa mère étant restée à Vienne : comment fut-ce possible ? C’est à peine croyable !.. Et pourquoi était-ce son père, et non pas sa mère, qui allait prendre en charge, et tout seul, isolé, à Paris, un enfant si petit ? Il y a assurément là de quoi s’interroger !

Ce que résume bien le témoignage (pages 66 et 67), récent, je suppose, du cousin _ né à Vienne en 1933 _ Emil Landes _ chirurgien-dentiste de son état, comme l’était son père Wilhelm (le frère aîné de Rita), ainsi que l’ami d’enfance (l’expression se trouve à la page 499) à Londres, d’Emil, Allan Sands : le mari de Ruth et père de Philippe… _ :

«  »Comment Rita a-t-elle pu vivre à Vienne _ seule : sans son mari Leon, parti à Paris dès janvier 1939 (comment et pourquoi ?) _  jusqu’à la fin de 1941 ? » _ s’interroge Philippe. Son cousin _ en fait le cousin germain de Ruth _ Emil, qui _ lui _ avait quitté Vienne _ pour Londres avec ses parents _ en 1938 l’année de ses cinq ans _, ne se l’expliquait pas _ lui non plus, quand Philippe est venu, assez récemment, je suppose, au début de son enquête, peut-être en 2010, le consulter là-dessus. « C’est un mystère, et cela a toujours été _ mais depuis quand ? _ un mystère« , m’a-t-il dit doucement. Savait-il que Leon et Rita n’avaient pas quitté Vienne ensemble ? « Non. Ils ne sont pas partis ensemble ? » me demanda-t-il. Savait-il que Rita était restée à Vienne jusqu’à la fin de 1941 ? « Non » _ rien n’avait donc filtré de cela dans cette famille Landes non plus…

Et aussi :

« Je n’ai absolument aucune idée de la manière dont ton grand-père _ Leon _ s’est arrangé _ remarque bien intéressante : Leon était un homme aussi remarquablement discret qu’intelligent et courageux, au milieu d’effroyables menaces _ pour quitter Vienne« , me dit Emil, le cousin de Ruth.

« Et j’ignore comment il a pu permettre à sa fille _ un bébé (juif, qui plus est !) de tout juste un an _ de quitter Vienne _ quant à cet exploit-là, l’enquête nous en apprendra davantage un peu plus loin : Leon était admirablement ingénieux ! et audacieux !

Et Leon participa aussi, mais sans en faire état non plus, à la Résistance en France ; cela, il a fallu que son petit-fils le déduise de ses patientes et rhizomiques recherches, et de quelques témoignages qu’il est parvenu, avec un peu de chance aussi, à obtenir ; notamment à partir du décryptage d’une photographie d’un cortège lors d’une cérémonie en un cimetière : il s’agissait du cimetière d’Ivry-sur-Seine ; et c’était le 1er novembre 1944 ; Leon y figure juste derrière le général de Gaulle !.. (pages 86 à 88) _,

ou comment ta grand-mère _ Rita, la tante d’Emil, et juive elle aussi… _ a pu s’échapper » _, Philippe découvrira plus tard que ce fut le 9 novembre 1941 : « le lendemain, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit à la dernière minute » : le caractère énigmatique de ce départ (au bon moment !) du Reich allemand de Rita, ne faisait donc que se renforcer… (ce sera à la page 74) ;

tout cela, cependant, ce n’est pas frontalement que nous l’apprendrons ; nous devrons en rester à des suppositions à partir de quelques indices, principalement une série de photos, datant (mais il aura fallu aussi l’établir !) de l’année 1941, et conservées chez elle par Rita, d’hommes vêtus de Lederhosen (culottes de cuir) et de Weissstrüpfe (hautes chaussettes blanches) : « signe, je le sais maintenant, de sympathie pour les nazis. Dans un tel contexte, ces chaussettes prenaient une allure sinistre« , commente Philippe Sands, page 256 ; et d’hommes se tenant en la compagnie de Rita dans un jardin d’un beau quartier du centre de Vienne (voir la photo, page 256), au décisif chapitre V, L’Homme au nœud papillon, pages 245 à 258. Ce beau jardin viennois, Philippe Sands, l’ayant localisé, le visitera : il jouxte le splendide immeuble du 4 Brahmsplatz, où résidait cet homme au nœud papillon dont on peut voir la photo à la page 241. Ces photos ont été découvertes par Ruth, sa fille, « parmi les papiers de Rita, après sa mort en 1986 » ; et Ruth « les avait ensuite rangées avec celles de Leon _ décédé, lui, en 1997 _ dans un endroit où elles étaient restées durant une décennie« , avant que Philippe ne les découvre à son tour, en 2010, et cherche à les comprendre, en sa méthodique et minutieuse enquête, où le moindre détail devient un magnifique (et indispensable) indice (page 247). Fin de l’incise.

Confiée par sa mère, Rita, à une étrangère, une anglaise, dont on commence par ne connaître que le nom, Miss Tilney

_ un nom inscrit à la-va-vite sur le quai de la gare de l’Est, sur un petit bout de papier jaune (la photo de ce document se trouve page 159), griffonné probablement dans la perspective, pour Leon, d’un contact ultérieur _,

la petite Ruth, née donc à Vienne le 19 juillet 1938, arrive à Paris, à la gare de l’Est, le 23 juillet 1939, à l’âge de tout juste un an, mais sans sa mère Rita, demeurée, elle, à Vienne ; Rita, quant à elle, ne retrouvera son mari Leon et sa fille Ruth, à Paris, qu' »au début de l’année 1942 » (page 75), en pleine Occupation ; et alors qu’elle avait quitté le Reich _ ici demeure un trou spatio-temporel de deux mois, plutôt étrange … _ le 9 novembre 1941 : « le lendemain _ 10 novembre 1941, et par décision d’Adolf Eichmann _, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit _ ainsi _ à la dernière minute _ tiens donc ! Sa fuite fut, soit très chanceuse, soit préparée par une personne informée _ j’ajoute donc ici ce commentaire très parlant de Philippe Sands à la citation commencée de donner un peu plus haut ! Je ne sais pas écrit Philippe Sands, page 74 _ quand Rita arriva à Paris ni comment elle y parvint. Sur le Fremdenpass conservé par Rita en ses papiers _, il n’y avait ni tampon ni explication. D’autres documents confirment cependant qu’elle a bien retrouvé son mari à Paris au début de l’année 1942″ (pages 74-75)

_ soit quasiment deux mois après son entrée, probablement par la Sarre, en France :

« Le 14 août _ 1941, à Vienne _, on délivra à Rita un Fremdenpass, valable pour un an, lui permettant de voyager, de quitter le Reich et d’y revenir. Bien qu’elle fût enregistrée comme Juive, le tampon J rouge n’y figurait pas. Deux mois plus tard, le 10 octobre, la police de Vienne l’autorisa à quitter le pays, et elle partit pour Hargarten-Falck, dans la Sarre, à la frontière entre l’Allemagne et la France _ voilà.

Le voyage devait avoir lieu _ elle le savait ! _ avant le 9 novembre. La photo du passeport montre une Rita terriblement triste, les lèvres serrées, les yeux pleins de pressentiment. J’ai trouvé une copie de cette photo dans les papiers de Leon ; Rita l’avait envoyée de Vienne à Paris. Au dos, elle avait inscrit : « pour ma chère enfant, pour mon enfant en or » (…) Avec, un peu plus bas, ce commentaire : « Pour quitter Vienne, Rita a dû bénéficier de l’aide d’une personne ayant des relations«  (pages 73-74). Fin de l’incise.

Et Rita, Ruth et Leon étaient juifs tous les trois…

Leur survie à Paris sous l’Occupation nazie fut, elle aussi, forcément problématique ; comme l’avait été l’existence de Rita, juive, à Vienne, dans le Reich, au cours des trois _ très _ longues années précédentes : 1939-40-41 _ de séparation du couple qu’elle formait avec Leon

L’énigme à décrypter se précise peu à peu _ step by step.

Qui est donc cette Miss Tilney

qui s’est chargée de convoyer par le train de Vienne à Paris, la petite Ruth, ce bébé d’un an à peine, à son père Leon ?

Cette énigme-ci sera résolue.

Mais d’autres au moins aussi étranges, et à multiples rebondissements, viennent vite s’y adjoindre et jalonner le somptueux récit palpitant de cette enquête tant historico-juridique qu’intimement familiale _ ces deux pans de la même quête entremêlés, croisés, alternés _en ce merveilleux Retour à Lemberg

_ cf mes trois précédents articles d’approche, des 23, 29 et 31 mars derniers :

«

»

»  _ ;

je n’en suis qu’à ma troisième lecture de ce livre passionnant et si riche,

et je découvre à chaque fois de nouveaux micro-détails

avec de nouvelles macro-connexions à opérer

en fonction de nouveaux éléments de contexte que je découvre, au fils du récit, et dont je prends de mieux en mieux conscience, par ces connexions mêmes, et dont je me souviens de mieux en mieux, aussi ; mais c’est cela, lire vraiment un texte, c’est-à-dire découvrir, parcourir et déchiffrer les couches successives de matériaux d’un palimpseste ; matériaux directement issus des vies des personnes dont sont observés à la loupe, comme ici, les parcours, et se découvrant, dès que l’on creuse un peu ; cela pouvant même se réaliser au corps défendant de l’auteur, et à son insu :

ainsi, par exemple, pourquoi le prénom du frère cadet (Marc) de Philippe, n’est-il jamais prononcé dans le livre, les deux fois que celui-ci est pourtant évoqué ? Cf à ce propos, la précision que Philippe Sands lui-même donne dans un article sien The Diary: Philippe Sands du Financial Times du 3 juin 2016 :

At an event in London earlier this week, it was a relief to reach the part where I could make a few remarks.
I took the opportunity to express, very publicly, feelings of fraternal love towards my brother, who has put up with years of queries about obscure family memories for things I’ve written.
 
Later, over dinner at nearby Fischer’s — where the Wiener schnitzel wins out over all competition — he thanks me for my nice words,
then asks whether there was a particular reason he got no mention in the acknowledgments for my latest book.
I want to set him straight, but am unable to do so after leafing through the relevant pages.
Aghast, I immediately email my publishers with a corrective insert, extolling the virtues of my brilliant brother Marc, the finest.
Knopf in New York replies, asking if he is my only brother. “This information affects whether to use restrictive or non-restrictive commas,” they explain. I take an instant decision not to consult our father.
Et pourquoi Marc Sands n’est-il pas, non plus, cité dans la liste pourtant apparemment exhaustive des Remerciements de l’auteur à tous ceux qui lui ont apporté une aide, si menue ait-elle été (parfois même un seul mot !), donnée aux pages 499 à 505 de Retour à Lemberg ?… Fin de l’incise _ ;

chaque relecture apporte donc son lot de nouvelles connexions à essayer, comme autant de pistes s’offrant à explorer…

Après le bref Prologue : Une Invitation (pages 23 à 33 = 11 pages),

ainsi que le tout premier et très important _ fondamental et probablement principal ! _ chapitre I, Leon (pages 37 à 91 = 54 pages),

les chapitres impairs suivants, tous brefs,

_ et que l’on aurait pu superficiellement penser ne constituer que des chapitres de transition, pittoresques et anecdotiques, afin de pimenter le récit principal, qui est celui de la grande Histoire _,

sont consacrés à des personnages apparemment secondaires et fugaces _ ils ne réapparaîtront pas _, de témoins ou comparses _ probablement annexes… _ de l’intrigue familiale _ celle réputée a priori par nous secondaire _,

soient les chapitres III : Miss Tilney de Norwich, pages 161 à 182 = 12 pages) ; V : L’Homme au nœud papillon (pages 245 à 258 = 14 pages) ; VII : L’Enfant qui est seul (pages 321 à 328 = 7 pages) ; et IX : La Fille qui avait choisi de ne pas se souvenir (pages 375 à 384 = 10 pages),

chapitres qui constituent comme autant d’étapes de la démarche d’enquête familiale du petit-fils de Leon et Rita, quant au parcours de vie, notamment pendant la guerre et sous l’Occupation, de ses grands-parents…

_ je pense ici à la très belle enquête d’Ivan Jablonka à propos du parcours de vie (et de mort ) de ses grands-parents paternels, en Pologne, puis à Paris (sous l’Occupation), en son passionnant Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus _ une enquête ; cf aussi, sur ce beau livre, mon article du 9 avril 2012 : »

Et je pense aussi à l’enquête superbe, encore, et de par le monde entier, de Daniel Mendelsohn, Les Disparus (le livre est paru en 2006 aux États-Unis, et en 2007 pour son édition française) ; cf mes deux articles des 8 et 9 juillet 2009 : «  et » ; rédigés suite à ma lecture du livre suivant de Daniel Mendelsohn paru en français, en 2009 (mais l’original était paru aux Etats-Unis en 1999), L’Étreinte fugitive

Et aussi, forcément, à ce chef d’œuvre absolu que sont les travaux éblouissants de Saul Friedländer : L’Allemagne nazie et les Juifs, volume 1 : Les Années de persécution 1933-1939, paru en 1997, et volume 2 : Les Années d’extermination 1939-1945, paru en 2008 ;

précédé de son très beau Quand vient le souvenir, paru en 1978 ; et suivie de son merveilleux Où mène le souvenir _ ma vie, paru en 2016 ;

sur cette somme, cf mes deux articles en suivant des 16 et 29 septembre 2016 : «  et »

Et sur l’histoire de la Galicie,

consulter aussi l’admirable travail de Timothy Snyder Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline ; et mon article du 26 juillet 2012 : «

Cf aussi, à propos de ma rencontre avec le Père Desbois, le 31 janvier 2008, à Bordeaux, pour le colloque Les Enfants de la guerre, ainsi que ma lecture de son terrible Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par ballesces articles du 12 novembre 2008 et du 9 juillet 2009 : « … ; et »

Auparavant, j’avais lu, terrifié, eu égard au silence radical de mon père, né à Stanislawow le 11 mars 1914, l’impressionnant roman de Wlodzimierz Odojewki (Poznan, 14 juin 1930 – Piaseczno, 20 juillet 2016) Et la neige recouvrit leur trace, paru aux Éditions du Seuil, en 1973…

Un des premiers souvenirs de mon père, raconte ma mère (qui vient d’avoir cent ans le 11 février 1918 : quelles dates !), c’est celui de l’entrée des cosaques, sabre au clair, dans la cour de la maison de ses parents, à Stanislawow, en Galicie, au pied des Carpates ; sa mère Fryderyka (native de Lemberg, et fille de Sara Sprecher, de la famille Sprecher, de Lemberg…), ayant pu sauver à temps le petit Benedykt, traumatisé à vie… Au cours d’un épisode de ces guerres austro-russes d’alors ; j’en ignore la date…

Fin de cette longue incise bibliographique (et personnelle, aussi) ; et retour à Retour à Lemberg.

Nous serions donc, de prime abord, tentés de recevoir ces brefs chapitres impairs comme faisant fonction de virgule, de pause, entre les principaux et gros chapitres _ les chapitres pairs _, parties prenantes, eux, d’un récit _ de portée universelle, lui _ de la grande Histoire, celui de la vie et de l’œuvre (mêlées), de ces deux grands juristes du droit international que sont Lauterpacht et Lemkin, ainsi que de la vie et de l’œuvre (de mort) du nazi important _ juriste de formation, lui aussi, et principal concepteur du statut juridique des lois du régime nazi ! et ce point est fondamental du point de vue du Droit… _, qu’est Hans Frank, un des principaux accusés (et condamnés) du procès de Nuremberg

soient les chapitres II, Lauterpacht (pages 95 à 158 = 64 pages) ; IV, Lemkin (pages 185 à 242 = 57 pages) ; VI, Frank (pages 261 à 327 = 66 pages) ; VIII, Nuremberg (pages 331 à 371 = 41 pages) ; et X : Jugement (pages 387 à 440 = 54 pages) ;

et juste avant le bref et tranchant Épilogue : Vers les bois (pages 441 à 453 = 13 pages).

Ces chapitres impairs, presque anodins _ historiquement _ par rapport aux chapitres pairs de la grande Histoire, comportent de menus, mais décisifs éléments _ ou détails _ d’énigmes, se présentant, à chaque étape de l’enquête, comme un défi à résoudre, et se révélant bientôt, l’un après l’autre, comme autant de pièces-ressources successives de la résolution du puzzle familial dont pas mal d’éléments étaient, bien sûr, cachés, soigneusement tenus secrets par les uns et les autres, et pour divers motifs _ des Buchholz,

amenant,

sinon toujours la pleine résolution frontale des étrangetés et énigmes (aux éléments se clarifiant pas à pas) _ l’auteur, en très fin avocat qu’il est, répugne à asséner de massives résolutions au lecteur, préférant laisser celui-ci mariner un moment dans ces bizarreries et difficultés à s’orienter au sein de ce qui se révèle peu à peu, en effet, un puzzle ; puis se faire lui même, à partir du dossier d’éléments d’abord épars, puis assemblés peu à peu et réunis par l’auteur, ses propres conclusions de lecteur, d’autant mieux assertées ainsi, et alors, en ce processus de découverte progressive par lui-même ! _,

du moins, de quoi se faire une idée un peu approchée _ mais sans trop lourdement y insister, de la part de l’auteur : un très filial respect demeure aussi très présent, quand la compréhension finit par se faire jour ! _ de ce que cachaient des secrets longtemps tus _ car trop douloureux à porter à une lumière trop vive _ et donc tenus floutés, laissés plutôt à esquisser, à un peu de distance et en arrière-plan ;

et dont quelques très menus signes-détails seulement affleurent, laissés, avec infiniment de pudeur et de délicatesse, à peine perceptibles, et dans les blancs du discours (ou dans des gestes ou expressions du regard surpris au vol) plutôt que dans des paroles explicites et nettes ;

comme en témoignent, si l’on y prête bien attention, les mots de commentaire contenus, mais fermes cependant et pleinement assumés, de la nièce de Leon, Herta Gruber-Peleg, à Tel-Aviv (« ni surprise, ni choquée« , commente la scène Philippe Sands, page 383) ;

et plus encore, bien sûr, le « sourire entendu » (page 384) sur le visage de Ruth, la mère de l’auteur, se souvenant de sa propre rencontre en Californie _ dans les années 70, m’a précisé de vive voix Philippe Sands _, avec Max, l’ami de jeunesse viennois de son père…

_ Ruth s’est mariée jeune, elle avait 18 ans, en 1956, à un londonien, Allan Sands, le meilleur ami de son cousin Emil Landes, immigré à Londres, à l’âge de cinq ans, en 1938 ; Allan et Emil, amis d’enfance, ont tous deux été étudiants en dentisterie, puis chirurgiens-dentistes… Et à l’instant où j’écris cela, je m’aperçois que le nom de Sands est comme pré-inscrit dans celui de Landes.

Pas mal d’humour, riche d’amour et de générosité, dans cette discrétion subtile et délicate, est assurément bien là, présent, chez les Buchholz, et à travers les générations qui se succèdent : Leon, Ruth, Philippe et maintenant les enfants de Philippe Sands et Natalia Schiffrin.

Rien n’est ici trahi, 

du moins pour ce qui concerne les actes de Leondont certains héroïques : je veux parler ici d’actes de Résistance, durant les années d’Occupation, à Paris, même si rien n’en sera vraiment précisé, ni a fortiori étalé par lui-même _ et pas davantage dans le récit que s’efforce d’en recomposer très filialement ici, son petit-fils Philippe…

Il s’agit de l’infatigable travail de Leon à l’UGIF, l’Union Générale des Israelites de France

_ dont le récit est rapporté aux pages 82-83, avec aussi cet épisode : « Brunner nommé à Paris le 9 février 1943, afin d’intensifier le processus de déportation des Juifs de Frances’étant personnellement rendu dans les bureaux du 19 rue de Téhéran _ de l’UGIF _ pour superviser les arrestations, Leon lui avait échappé en se cachant derrière une porte » ; récit transmis à Philippe par sa chère tante Annie, qui le tenait de son mari, Jean-Pierre, le frère cadet (1947 – 1990) de Ruth _ ;

ainsi que de ses liens avec les Résistants du groupe Manouchian, membres des MOI, les Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d’Œuvre Immigrée

_ rapportés aux pages 87-88 : « Un membre de l’affiche _ l’affiche rouge d’Aragon, rendue célèbre par la chanson de Léo Ferré _ m’était familier _ rapporte Philippe Sands, page 88 _, Maurice Fingercwajg, un Juif polonais de vingt ans. Je connaissais ce nom : Lucette, une amie de ma mère avec qui elle allait à l’école tous les matins après la fin de l’Occupation, avait épousé Lucien Fingercwajg, le cousin du jeune homme exécuté. Le mari de Lucette m’a appris plus tard que Leon avait eu des contacts avec le groupe _ voilà _, mais il n’en savait pas davantage. « C’est pour ça qu’il est parmi les premiers dans le cortège du cimetière d’Ivry », m’a dit Lucien » _ dans ce cortège, Leon se trouve juste derrière le général de Gaulle, sur une photo (page 87) prise le 1er novembre 1944 à Ivry : « De Gaulle avait visité le Carré des Fusillés, le mémorial des combattants résistants exécutés par les Allemands pendant l’Occupation » (page 86) ; une photo que Leon avait conservée en ses papiers, et « la première que j’ai vue dans le salon de ma mère avant le voyage pour Lviv« , l’été 2010, indique Philippe Sands, à la recherche passionnée, désormais, de toute ce qu’avait eu à surmonter, en sa vie, ce grand-père adoré, depuis son départ de Lemberg…


Rien n’est trahi.

Tout au contraire ; une parfaite piété filiale _ Leon n’appelait-il pas Philippe « mon fils  » ? (page 39)vient, et toujours discrètement, s’accomplir.

Et par ce lumineux livre-tombeau

à son grand-père,

le petit-fils fait pleinement droit à ce que fut la vérité profonde de la vie de Leon

Halleluiah !

Le second exergue, à la page 10, du livre,

en l’occurrence, et en tout premier lieu, une extraordinaire citation des psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok, extraite de L’Écorce et le noyau _ à la page 427 de l’édition dans la collection Champs des Éditions Flammarion _ :

« Ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter _ voilà ! _,

mais les lacunes _ fantômales _ laissées en nous _ sans que nous, qui les subissons, y puissions, du moins tout d’abord, grand chose ! _ par les secrets des autres« 

_ sur ces lacunes mêmes, cf mes articles des 16 et 17 juillet 2008, à propos de Jeudi saint, de Jean-Marie Borzeix : «  et » _ ;

ainsi que,

et un peu plus loin, à la page 12 de la Préface à l’édition française du livre _ et seulement elle ! Et le titre français de ce récit d’enquête, Retour à Lemberg, me semble, aussi, bien plus parlant que le titre originel East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity », en déplaçant l’accent à la fois sur le lieu parfaitement identifiable de la ville de Lemberg-Lviv (un carrefour de tensions toujours très vives pour notre Europe, et face à la Russie), et sur la très concrète démarche d’enquête (avec d’inlassables « retours » physiques de l’auteur qui y poursuit très concrètement ses recherches autour d’Otto von Wächter), plutôt que sur la question plus théorique (même si elle est, bien sûr, très importante !), de la genèse des concepts du Droit international ; et même si les enjeux d’application de ces derniers, surtout, sont, plus que jamais en 2018, considérables ! pour une plus effective démocratie, on n’y insistera jamais assez… _,

la double expression suivante :

« Retour à Lemberg est un livre sur l’identité et le silence _ résume ainsi splendidement ce qui en fait le principal et l’essentiel, Philippe Sands !

Et nous découvrirons, peu à peu, qu’il s’agira aussi, fondamentalement (même si ce n’est pas théorisé par l’auteur), de la formation et du devenir des identités personnelles, toujours potentiellement ouvertes et dynamiques, perçues et appréhendées, ici, à travers celles des principaux protagonistes (surtout Leon, Lemkin et même Frank ; un peu moins Lauterpacht ; mais même aussi l’identité plastique de la personne de l’enquêteur-narrateur lui-même, par rapport, notamment, à l’identité ressentie plutôt que consciemment connue, de son grand-père, Leon… ; et sa merveilleuse capacité de sourire et de presque tout surmonter…) ; même si parfois, voire souvent, il arrive à certaines, ou même à la plupart, de ces identités en mouvement de ces personnes-personnages de Retour à Lemberg, de se fermer, puis demeurer, fixement, refermées (névrotiquement), faute, alors, d’assez de capacité dynamique et dynamisante de plasticité et de ré-ouverture, ou résilience, en elles, ces identités personnelles… Savoir rebondir… Et ces enjeux-là de plasticité et dynamisme de nos identités, nous concernent, bien entendu, chacun et tous, sans exception ! ; et cela aussi en fonction, forcément, des contextes (sociaux et culturels : complexes et mouvants, eux aussi ; et cela sein de l’Histoire générale, qui nous porte et emporte ; parfois nous soulève, et parfois nous pèse, ou nous engloutit et détruit), à commencer par les comportements et réactions des autres, et des autres en groupe (un phénomène auquel Raphaël Lemkin est particulièrement sensible ; lire ou relire ici, aussi, le Masse et puissance d’Elias Canetti, un autre contemporain (1905-1994) important de cette Europe centrale…) ; de ces autres auxquels notre moi a l’occasion, d’abord, et occasion positive, de plus personnellement s’identifier et former, subjectiver (cf par exemple le processus dintrojection de Mélanie Klein), mais aussi, d’autres fois, de parvenir à se déprendre, se libérer, s’extirper d’une emprise nocive, névrotique, ou perverse… Etc. _ ;

mais c’est aussi une sorte

_ à la John Le Carré (par exemple dans le sublime Comme un collégien) ; et il se trouve, en plus, que John Le Carré est un voisin et ami, à Londres, de Philippe Sands... _

de roman policier

c’est-à-dire une patiente et très déterminée enquête, à passionnants rebondissements, obstinément menée par l’auteur (qui nous la détaille _ et l’attention au moindre des détails est en effet capitale ! _, en presque la moindre de ses démarches, et nous y fait participer ainsi, magnifiquement !) au cours de six années de déplacements de par le monde (et à Lemberg et Zolkiew, en Galicie, désormais ukrainienne, tout particulièrement),

à rechercher et décrypter de très nombreux documents d’archives qu’il fallait d’abord repérer et dénicher (sans rien laisser passer d’important…), rassembler et réunir, comparer et connecter entre eux, pour parvenir, ainsi mis en rapport, à les faire vraiment parler ! Et parler implique toujours un contexte (hors-champ : à impérativement éclairer), ainsi qu’une adresse (à des personnes déterminées, spécifiquement motivantes…) ; et la pratique plurivoque de son métier d’avocat a bien aidé Philippe Sands en ces diverses tâches d’enquêteur-décrypteur, puis auteur-compositeur de son récit !

Et s’efforcer, plus encore urgemment, de recueillir, à contresens du temps filant à toute allure des horloges biologiques des vies

_ « But at my back I always hear

            Time’s wingèd chariot hurrying near« ,
s’exclamait To his coy mistress le poète Andrew Marvell… _ ;
et s’efforcer de recueillir tant qu’il est temps, et en sachant aussi à l’occasion les provoquer, d’irremplaçables témoignages (parfois d’un seul mot !), quand est en train de s’achever, pour ce qui concerne les exactions de la Shoah principalement, ce qu’Annette Wiewiorka a nommé l’« ère du témoin«  (cf son livre de ce titre) ; mais, cela, pas seulement à l’égard de meurtres de masse ; cela peut concerner aussi les menues existences les plus privées, certaines expériences les plus intimes, en la singularité la plus discrète ou secrète, des rapports les plus personnels des individus, à d’autres, avec d’autres, avec certains autres, qui leur sont chers, ou qui veulent leur peau !.. Les affaires de l’intimité peuvent elles aussi se dérouler sur des fonds de violence, aussi bien dans le déchaînement de leur effectivité objective que dans le vécu le plus inquiétant ou affolant de leurs ressentis _

mais c’est aussi une sorte de roman policier

à double entrée :

la découverte des secrets de ma propre famille _ autour des liens affectifs noués, et plutôt en secret, à Vienne, par son grand-père Léon, d’une part, et sa grand-mère Rita, d’autre part (chacun de son côté) ; et ce seront bien là les clés de l’énigme familiale du couple (un peu atypique, au final, mais peut-être pas tant que cela…) des grands-parents Buchholz… _d’une part,

et, d’autre part, l’enquête de l’origine _ ou plutôt de la genèse… _ personnelle _ de la part, cette fois, des deux inventeurs de ces concepts décisifs du droit international contemporain, à partir de 1945 : Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin _ de deux crimes internationaux _ ou plutôt de leur dénomination et surtout détermination juridique officielle ; mais il fallait, bien sûr, et extrêmement précisément, les déterminer ! _ qui m’occupent _ lui, Philippe Sands _ dans ma vie professionnelle _ d’avocat spécialisé plaidant en ces matières dans des procès on ne peut plus effectifs _ au quotidien,

le génocide _ le néologisme a été créé de toutes pièces par Raphaël Lemkin, qui le propose pour la première fois en son livre Axis Rule in Occupied Europe, achevé de rédiger le 15 novembre 1943 (page 231), et publié un an plus tard, en novembre 1944 (page 235) _

et le crime contre l’humanité«  _ avec Hersch Lauterpacht (dont le livre An International Bill of the Rights of Man parut, lui, en juin 1945), René Cassin, qui fut le principal concepteur (dès ses années de la France libre, à Londres, auprès du général de Gaulle), puis rédacteur principal de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ; René Cassin, donc _ dont je suis un ami de la famille, et d’abord de son neveu Gilbert Cassin _, en partage la paternité de conception et dénomination ; mais Hersch Lauterpacht était, lui un juif de Galicie, devenu, aussi, à Cambridge, un très pragmatique britannique ; alors que René Cassin préfère lui, en bon français qu’il est, et à Londres, auprès du général de Gaulle, raisonner et agir en termes de principes universels… Mais leur profond souci et le plus effectif possible du Droit, est bien le même…

Philippe Sands précisant alors :

« Au lecteur de décider

si l’enchevêtrement _ dans la (très heureuse !) rigoureuse alternance des chapitres impairs concernant les Buchholz, et pairs concernant les grands juristes, Lauterpacht et Lemkin, puis Frank et le déroulé du procès de Nuremberg (un grand merci, ici à Victoria Wilson, son « éditrice parfaite : attentive, aimante et sceptique, elle n’a cessé de me vanter les mérites de l’écriture lente, je lui en suis très reconnaissant« , page 505)  _ de ces deux histoires toutes deux passant par cette même cité de Lemberg-Lwow (aujourd’hui Lviv), et à des moments qui les concernent, directement ou indirectement, chacun et tous, et sous la pression tragique des mêmes causes ! _n’est dû _ ou pas _ qu’au hasard

_ ou bien, plutôt, et aussi !, à quelque(s) conjonction(s) de facteurs personnels (d’identité et subjectivation) communs prégnants, liés certes au lieu et au moment, et aux milieux, menaces et actions armées d’autres (= les autres, en groupes surtout ; et c’est là-dessus qu’insiste Lemkin pour l’incrimination de génocide, que, lui, identifie à partir du modèle de l’exemple arménien de 1915 (pages 194-196…) ; mais aussi, peut-être, à d’autres facteurs plus personnels et intimes, voire singuliers (et facteurs puissants de notre identité ! ou identification…), pouvant être, aussi, lourds de violences, et déjà de menaces, qui y interviennent, là encore, plus ou moins directement ou indirectement, de la part surtout, il est vrai, de groupes… C’est que « nul homme n’est une île«  ! selon l’expression de John Donne. Et c’est fondamentalement au sein même des échanges avec les autres (à commencer par celui de la parole, en l’apprentissage de la langue, puis de toute la culture… ;  ainsi que des regards), mais aussi de tous les autres signes, y compris corporels et les moins conscients, avec nos proches, d’abord (puis d’autres ; qu’il faut apprendre à apprivoiser ; et avec lesquels s’accorder plus ou moins…), que nous, humains, nous formons et forgeons peu à peu, et continûment, notre identité de personne-sujet (qui est ainsi ouverte, et non pas fermée)… Et sur cette articulation-là, Philippe Sands, avec une très grande humanité et merveilleuse délicatesse, creuse loin et profond, et profondément juste, en son balancement très mesuré entre le poids de ces divers facteurs d’identification...

Et, de plus, et encore, nous sommes ici sur le terrain de droits (et pas de simples faits bruts) : de droits (à revendiquer et soutenir) à faire naître et apparaître d’abord, délimiter et faire reconnaître, d’abord théoriquement et en droit positif, puis à faire entendre, respecter et protéger très effectivement, sur le terrain, cette fois, quand d’autres les bafouent et les violent ! Et osent théoriser sur ces abus, tel le Calliclès du Gorgias de Platon, ou tel Carl Schmitt : un cran philosophique au-dessus du médiocre Hans Frank… Cf aussi le riche Masse et puissance, d’Elias Canetti…

Et au passage, nous pouvons comprendre le conseil de Léon à son cher petit-fils Philippe (page 38 : « Leon m’encouragea à faire du droit« ), c’est-à-dire consacrer sa vie professionnelle la plus effective au Droit, et la défense vigoureuse et argumentée, la plus concrète, des droits… Cf aussi, plus tard, et à la page 437 : « Leon était ravi de mon choix de carrière« … Mais, ici, et cette fois avec son œuvre d’auteur, et auteur de ce si éloquent Retour à Lemberg, Philippe Sands donne encore beaucoup plus d’ampleur à la mission reçue de son cher grand-père. Et c’est très émouvant.

Le sens des faits _ avec la lucidité et la clairvoyance qui le conditionnent, ce crucial et fondamental « sens des faits«  _

et les détails (le diable, nous le savons, sait s’y cacher ! mais c’est aussi là qu’il se fait démasquer !) _ de ce voyage qui va d’Est en Ouest et retour

_ (East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity » est le titre originel anglais de ce Retour à Lemberg… : East West Street étant la traduction anglaise du nom polonais de la rue principale de Zolkiew, berceau de la branche maternelle, les Flaschner, de la famille de Leon Buchholz (mais la maison des Lauterpacht, les parents de Hersch, se trouvait dans cette même rue de Zolkiew !) ; une rue qui s’est appelée, à diverses périodes de domination germanophone : autrichienne, puis allemande-nazie, LembergerStrasse…  _

est en partie au moins _ une affaire personnelle » et cela, déjà, pour chacun des protagonistes de ce récit : les juristes-concepteurs, qui sont aussi de très pragmatiques acteurs des nouvelles conceptions du Droit international, à la création duquel ils ont décisivement contribué alors ; les traqueurs-prédateurs nazis ; et les traqués et victimes (quelques uns parvenant à en échapper, mais la plupart des autres, pas), juifs surtout…

Et c’est un immense mérite de ce livre qu’est Retour à Lemberg, que de réussir à nous faire approcher, encore une fois avec une extrême délicatesse, ces facteurs personnels et intimes, d’identité, profondément « humains« , jusque dans les amours un peu compliquées et chahutées, de certains, et même de la plupart, des protagonistes pris ici comme objets d’analyse fouillée en cette enquête extrêmement minutieuse, même un Hans Frank ; tous impliqués, à divers degrés, et ne serait-ce que dans leur famille, dans les violences et soubresauts annexes de l’Histoire collective ; sous les regards réels (ou potentiels) d’autres, des autres, ainsi que de groupes se conglomérant (cf, par exemple, ici, le Masse et puissance, d’Elias Canetti) ; afin de mieux comprendre la part de ces facteurs humains et inhumains, tant dans les comportements effectifs que dans les jugements sur eux…

Bien sûr,

au départ de l’enquête menée par Philippe Sands ici,

il y a cette invitation universitaire _ au printemps 2010 : l’Ukraine indépendante (et surtout sa partie le plus occidentale, la Galicie et sa ville principale, Lviv) s’ouvrait alors un peu à l’Europe de l’Ouest… _ faite à l’avocat de droit international spécialisé en affaires de génocides et de droits de l’homme qu’il est

_ et qui découvrira la ville de Lviv à la toute fin du mois d’octobre 2010, et y prononcera sa conférence dans la salle même où se trouvèrent, étudiants, Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin durant le cursus de leurs études de droit (de 1915 à 1919, page 104, pour Lauterpacht ; et de 1921 à 1926, page 192, pour Lemkin) ; de même que se trouva, aussi, dans cette même salle, Hans Frank, pour un fameux discours prononcé là le samedi 1er août 1942 (pages 293 à 295, avec deux photos) : « c’était l’anniversaire de l’incorporation de Lemberg dans le Gouvernement général _ que dirigeait Hans Frank _, comme capitale du Distrikt Galizien, germanisé depuis peu _ à partir de l’été 1941, et le déroulé de l’opération Barbarossa. (…) Le principal objectif de Frank était de restaurer _ à son profit de Gouverneur Général de (toute) la Pologne occupée _ un régime civil sous la houlette ferme _ et c’est un euphémisme ! _ du gouverneur _ de Galicie, à Lemberg _ Otto von Wächter… » _ son subordonné ; page 291 _

par la Faculté de Droit de l’Université de Lviv, et à propos des conceptions nouvelles, depuis 1945-46 _ et le procès de Nuremberg _ de ce droit.

Mais, ce qu’ignorent encore, ce printemps 2010 de leur invitation, les instances invitantes de Lviv,

c’est que, d’une part, les deux inventeurs de ces concepts, Hersch Lauterpacht (1897 – 1960) et Raphaël Lemkin (1900 – 1959), sont tous deux étroitement liés à leur ville de Lviv

_ Lauterpacht est né à la très proche Zolkiew (LembergerStrasse) le 16 août 1897, et gagna Lemberg, avec ses parents, en 1910, afin d’y faire ses études (dont le début de celles de droit, à l’université, de 1915 à 1919 ; en 1919, pour causes de mesures antisémites polonaises à l’université, il dut partir pour Vienne afin d’y poursuivre et terminer ces études de Droit : auprès du grand Hans Kelsen) ; mais ses parents continuaient, eux, de résider à Lwow (où ils y furent raflés, en août 1942, pages 144-145) ; quant à Lemkin, lui est venu à Lwow, en octobre 1921, afin d’y faire, lui aussi, ses études de droit : la prohibition des éudiants juifs de 1919 avait alors cessé, du fait de l’application du Traité des droits des minorités ; et dont il sortit diplômé le 20 mai 1926 _,

mais, mieux encore,

les invitants ignoraient aussi, et d’autre part, que leur invité, l’avocat londonien Philippe Sands (né à Londres en 1960, y vivant, y exerçant son métier d’avocat et d’enseignant à l’université, ainsi qu’y résidant toujours),

avait lui aussi de très étroits liens avec la ville de Lviv _ des liens familiaux et culturels (juridiques !), même si ces liens étaient encore assez vagues pour lui-même, à ce moment d’octobre-novembre 2010 : son grand-père Leon, en effet, ne lui avait pas dit un mot, pas plus du détail de ses dix années de petite enfance passées à Lemberg (de sa naissance, le 10 mai 1904, à son départ de la ville, au mois de septembre 1914, fuyant les armées russes) que du détail des vingt-quatre années suivantes de sa jeunesse passées à Vienne (de son arrivée chez sa sœur Gusta Buchholz-Gruber, en septembre 1914, à son départ (tout seul !) pour Paris et la France, au mois de janvier 1939).

puisque son grand-père maternel, Leon Buchholz (1904 – 1997), lui aussi, était né à Lemberg (le 10 mai 1904), y avait vécu (jusqu’en septembre 1914, et sa fuite vers Vienne), et y était revenu, à Lwow _ la Lemberg autrichienne étant alors devenue polonaise _, à l’été 1923 : c’était, à ce moment, afin, d’une part, de disposer _ du fait du Traité des minorités imposé par les Alliés, le 28 juin 1919, à la Pologne renaissante _ d’un passeport polonais _ qui lui était désormais nécessaire, en tant que né en Galicie ; et qui, d’une certaine façon, bien plus tard le sauvera des Nazis (quand il sera considéré, sur la foi de tels papiers, non pas comme juif autrichien, mais simplement apatride : sans mention, à l’encre rouge sur ces dits papiers, de sa judéité !)… _, et, d’autre part, de rendre visite à ses cousins Flaschner _ du côté de sa mère, Malke, née Flaschner _, à Zolkiew

_ et c’est cet été 1923-là, que Leon aurait pu croiser à Lwow, et Raphaël Lemkin qui effectivement y étudiait ; et même, peut-être, Hersch Lauterpacht, qui certes y avait cessé d’étudier l’été 1919 (où, pour contourner les mesures anti-juives prises alors à l’université de Lwow par les toutes nouvelles autorités polonaises, il avait dû gagner Vienne pour pouvoir y achever sa formation de juriste, auprès du grand Hans Kelsen) ; qui s’était marié (à Vienne, le 20 mars 1923) ; et qui, le 5 avril suivant, avait rejoint l’Angleterre pour occuper bientôt, en octobre, un poste de professeur de droit qui lui avait été offert, à Londres ; mais Hersch Lauterpacht aurait pu venir à Lwow depuis Londres, rendre visite à ses parents, qui continuaient, eux, et continuèrent de résider à Lwow ; ainsi que son frère David, et sa sœur Sabina, et leurs époux respectifs : Ninsia, pour David, et Marcele Gelbard, pour Sabina ; et leurs filles : Erica, pour David Lauterpacht, et Inka, pour Sabina Gelbard,… En 1945, de toute cette famille Lauterpacht résidant à Lwow-Lemberg-Lviv, n’aura survécu que la seule Inka Gelbard (nièce de Hersch) ; tous les autres avaient été assassinés…

Leon, lui, ne reviendra plus jamais à Lwow.

Après Vienne, c’est la France et Paris qu’il gagnera, en janvier 1939 ; et pour toujours :

devenu français, Leon adorait la France ;

et au fils qui lui naîtra le 3 janvier 1947, il choisira pour prénom Jean-Pierre

_ et au passage je note que le fils aîné de Philippe Sands a été prénommé, en 1995, Leo JP…


L’art de la recherche _ en quelque domaine que ce soit _comme celui de la réalisation d’une œuvre à accomplir, nécessite de prendre l’initiative de concevoir _ Sape audere !, telle est la devise des Lumières, comme le proclame bien haut Emanuel Kant, en son indispensable Qu’est-ce que les Lumières?, en 1784 _ et de faire, en procédant à de fécondes connexions :

rien n’est ici simplement subi passivement, ou reçu de l’extérieur ; pas davantage qu’isolément, non plus.

Et dans les rapports du sujet cherchant, et créant, à son réel environnant,

il ne s’agit jamais, en rien, de simples coïncidences purement circonstancielles et extérieures, étrangères aux personnes _ et à la personnalité même, singulière _ du chercheurs et créateur.

Surtout quand viennent interférer, comme ici, des jeux meurtriers et à très grande échelle, de chats et souris entre traqueurs et traqués, bourreaux et victimes :

ainsi,

et à côté de bien d’autres _ presque tous, à vrai dire ! _ de leurs parents,

la mère de Leon, Malka Buchholz, née Flaschner, est assassinée à son arrivée sur la rampe de Treblinka, au bout de la Route vers le paradis, au mois de septembre 1942 (page 360) ;

quand la mère de Rita, Rosa Landes, venait, moins d’une semaine auparavant, le 16 septembre 1942, de mourir d’épuisement à Theresienstadt (page 76)…

Malka, Rosa : deux des arrière-grand-mères de Philippe Sands ;

Treblinka, Theresienstadt : deux des grands sites d’assassinat des Nazis…

..

Ce en quoi, pour ce qui concerne au moins les bourreaux,

le moment (20 novembre 1945 – 1er octobre 1946) du procès de Nuremberg

allait se révéler décisif, face à la phénoménale mauvaise foi persistante et endurante de la plupart de ces prédateurs attrapés, capturés, et désormais maintenus, à leur tour, dans une nasse, à Nuremberg ;

tel Hans Frank

_ quant à son subordonné direct, Otto von Wächter, éminent résident de Lemberg en tant que Gouverneur de la Galicie nommé par Hitler lui-même (le 22 janvier 1942), et terriblement efficace en l’extermination de ses Juifs, il réussit à fuir l’avancée de l’Armée rouge quand celle-ci, lors du reflux de la Wehrmacht hors de l’Union soviétique, vint s’emparer de Lemberg, le 27 juillet 1944 ; Wächter parvint, lui, à échapper, du moins provisoirement, au châtiment : il put se réfugier à Rome, où il bénéficia de hautes protections ecclésiastiques… jusqu’à sa mort, à Rome, le 10 septembre 1949, semble-t-il.

Outre son passionnant film The Nazi legacy : what our fathers didréalisé avec l’étroite collaboration _ et participation à ce documentaire _ de deux fils de bourreaux nazis, Niklas Frank et Horst von Wächter (tous deux nés en 1939),

le présent travail en cours de Philippe Sands, et grâce à la vaste documentation _ familiale _ que lui a généreusement fournie Horst von Wächter, concerne, justement, le parcours de vie entier (décès compris, à Rome), d’Otto von Wächter, éminent et singulier citoyen de Lemberg…

L’œuvre d’écrivain-chercheur de Philippe Sands se poursuit donc, à côté de son travail d’avocat en droit international spécialisé dans les crimes de génocide et d’atteintes aux droits de l’homme : passionnante, en sa quête de vérité, comme en sa très profonde _ et empreinte de la plus grande délicatesse _ humanité.

Mais je voudrais m’attacher au plus émouvant _ et touchant _ de tout,

même, peut-être, par rapport aux combles de l’horreur que furent les massacres d’extermination _ Shoah par balles, chambres à gaz, etc. _ :

le portrait si délicat par Philippe Sands de son bien aimé grand-père Leon Buchholz,

via, ici,

_ et entre autres assez rares témoignages désormais disponibles, à partir de novembre 2010 (début de cette enquête), quant au passé viennois de Leon, entre 1914 et 1939, puisque c’est sur ce passé viennois-là que vient se focaliser, à ce stade de sa recherche, la curiosité de son petit-fils, afin de mieux comprendre ce qu’a pu être en vérité le couple assez étrange qu’ont formé ses grands-parents Leon et Rita, disons entre leur mariage « célébré le 23 mai 1937 au Leopoldstempel, une belle synagogue de style mauresque, la plus grande de Vienne » (page 61)et la naissance de leur second enfant, Jean-Pierre, à Paris, le 3 janvier 1947 _

via, ici, donc,

le témoignage « viennois« ,

obtenu par Philippe Sands « dans une maison de retraite avec une belle vue sur la Méditerranée, non loin de Tel Aviv » (page 376), en 2012 _ à au moins soixante-quatorze ans de distance (entre 1938, son départ de Vienne, et 2012, ce jour de leur rencontre à Tel-Aviv) _, de la cousine Herta, âgée de 92 ans,

une des nièces de ce grand-père Leon _ puisque Herta Peleg, née Gruber, est la seconde des filles (après sa sœur Thérèse-Daisy, née en 1914, et avant sa sœur Edith, née en 1923) de Gusta Buchholz (la sœur aînée de Leon) et son mari Max Gruber ; et témoin potentiel privilégié, du fait que c’est chez Gusta et Max Gruber (qui venaient de se marier en janvier 1913), que vinrent se réfugier, l’été 1914 à Vienne, Leon et sa mère Malka, quand Lemberg fut prise et en partie dévastée par l’armée impériale russe.

Herta Peleg :  « la fille qui avait choisi de ne pas se souvenir« ,

ainsi qu’elle-même l’affirme à Philippe Sands, le fils de sa cousine Ruth, à la page 380 :

« Je veux que tu saches que ce n’est pas vrai _ comme certains le disaient, tel son propre fils Doron, Doron Peleg, que Philippe avait réussi à contacter depuis Londres _ que j’ai tout oublié,

voilà ce qu’elle dit, les yeux rivés aux miens _ précise alors Philippe.

C’est juste que j’ai décidé il y a très longtemps que c’était une époque dont je ne souhaitais pas me souvenir.

Je n’ai pas oublié. J’ai choisi de ne pas me souvenir« …

Ce témoignage-clé (aux pages 380 à 384) qui constitue un apport crucial décisif pour l’intelligence de la personnalité de son grand-père Leon, telle qu’elle avait pu se révéler et s’épanouir en sa jeunesse, à Vienne,

a été obtenu par Philippe Sands à Tel Aviv en 2012,

soit soixante-quatorze ans après le départ de Vienne (en septembre 1938, page 375) d’Herta, qui n’a plus jamais revu son oncle Leon, qui lui-même quitta Vienne peu de temps après, en janvier 1939.

Dans l’état d’esprit qui était celui de Philippe Sands au moment de ce voyage à Tel-Aviv,

Herta Gruber-Peleg,

était, pour lui, la dernière nièce vivante de Leon _ ce qui n’était pas tout à fait le cas ; car Philippe découvrira un peu plus tard, en 2016 (cf page 531, dans la Postface), l’existence, et à Tel-Aviv aussi, d’une autre nièce de Leon, et qui, dira-t-il, pleura en lisant certaines pages de Retour à Lemberg (paru en anglais en 2016, en effet) ; mais il n’en précisera pas l’identité, indiquant seulement que Doron Peleg était son neveu ; il s’agit donc, ou bien de Thérèse-Daisy, l’aînée des trois soeurs Gruber, née en 1914, ou, plus vraisemblablement, d’Edith, la benjamine, née en 1923… _,

et semblait constituer le tout dernier témoin à pouvoir lui parler de Leon au moment de sa jeunesse _ et de son mariage avec Rita, en 1937 _ à Vienne :

« D’après moi _ venait d’écrire l’auteur page 376 _, Herta était la seule personne vivante qui pouvait avoir _ et donc transmettre _ des souvenirs de Vienne, de Malke et de Leon.

Elle ne voulait pas parler _ avait prévenu son fils Doron, Doron Peleg _,

mais on pouvait peut-être rafraîchir sa mémoire _ un bon avocat devait en être capable ; surtout avec l’aide de quelques photos anciennes que Philippe apporterait et lui mettrait sous les yeux…

Elle se souvenait peut-être du mariage de Leon et de Rita au printemps de 1937, ou de la naissance de ma mère _ Ruth _ un an plus tard, ou des circonstances de son propre départ de Vienne. Elle pourrait peut-être aussi m’éclairer sur la vie de Leon à Vienne _ un élément important ; c’était là ce que se disait Philippe Sands, chez lui, à Londres, devant la perspective d’une telle rencontre à Tel-Aviv… Elle accepta de me recevoir. Qu’elle consente à parler du passé était une autre affaire » (page 376).

Mais l’avocat subtil et empathique qu’est le chaleureux et remarquablement fin Philippe Sands, va superbement y réussir.

Et cet échange, durant deux pleines journées d’échanges intenses, avec Herta, dans son appartement de la maison de retraite où désormais elle vivait, face à la Méditerranée, constitue le sommet _ en toute délicatesse et pudeur _, et la clé finale, du questionnement de Philippe à propos de son grand-père Leon _ et de sa grand-mère Rita. A moins que d’ultimes témoignages, ou de nouveaux documents, sollicités et décryptés, livrent de nouvelles découvertes. La recherche a aussi quelque chose de passionnément infini.

Ces pages-ci (de 380 à 384)

de la rencontre de deux jours, donc, de Philippe Sands avec Herta, à Tel-Aviv, et ce qu’il va en apprendre,

et qui comprennent aussi, in fine, en un paragraphe de sept lignes, page 384, la mention du « sourire entendu«  de Ruth, la mère de Philippe,

quand celle-ci, un peu plus tard, lui raconte sa rencontre avec Max, en Californie, dans les années 70..,

vont venir donner au petit-fils de Leon, le plus beau et juste portrait de son merveilleux grand-père.

Et, à ce stade presque final de ma lecture, je voudrais ici rappeler les mots de son petit-fils qui, page 39, ouvraient le portait de son grand-père Leon :

« un homme généreux et passionné,

dont le tempérament fougueux pouvait _ à l’occasion _ se manifester de manière brusque et inattendue » ;

soit un homme passionné, foncièrement ouvert, mais sachant aussi parfaitement se contenir et demeurer discret, de même que très audacieux, et même héroïque, quand il le fallait…

Après les dix ans, de 1904 à 1914, de sa prime enfance à Lemberg,

Leon avait en effet vécu à Vienne vingt-quatre années, qui avaient été celles de sa jeunesse joyeuse : de l’automne 1914, à son départ pour Paris en janvier 1939.

Et il en vivra encore cinquante-huit de plus, à Paris, jusqu’à son décès en 1997 _ et son veuvage, depuis 1986.

Nous découvrons d’abord ceci, à l’important chapitre 133, et à la page 381 :

« Ce fut le nom de Leon qui suscita le souvenir le plus vif _ de la vieille cousine Herta.

Son oncle Leon, elle l’avait _ en effet _ « adoré »,

comme un frère aîné, de seize ans seulement son aîné.

Il était toujours dans les parages _ chez elle et ses parents, à Vienne _,

une présence constante.

« Il était si gentil, je l’aimais. »

Elle s’interrompit,

surprise par ce qu’elle _ elle campée d’habitude sur un plutôt ferme quant-à soi… _ venait de dire.

Puis elle le redit,

au cas où _ qui l’aurait chagriné _  je n’aurais pas entendu.

« Je l’aimais vraiment ».

Ils avaient grandi ensemble, expliqua Herta,

ils vivaient dans le même appartement après le départ de Malke pour Lemberg en 1919 _ quand la situation s’était apaisée là-bas, à Lwow, désormais.

Il était là quand elle était née en 1920, il avait seize ans, c’était un lycéen viennois.

La mère de Herta, Gusta, le gardait en l’absence de Malke.

Leon était une présence constante _ et marquante _ dans sa vie. » (page 382). 

Puis, ceci, un peu plus bas, toujours page 382 :

« Lorsque nous feuilletions les albums de photos _ ceux d’Herta comme ceux que Philippe avait apportés _,

son visage s’adoucissait _ voilà _ chaque fois qu’elle voyait une photo de Leon

_ la douceur de Leon suscitait, et maintenant encore, de la douceur…

 Elle reconnut le visage d’un autre jeune homme qui apparaissait sur plusieurs photos

_ qu’avait apportées Philippe ; et qui dataient toutes d’à partir de 1924, l’année des vingt ans de Leon, en l’épanouissement de sa période « viennoise« , en quelque sorte.

Regarder surtout les photos des pages 59 et 383.

Son nom lui échappait.

C’est Max Kupferman, lui dis-je, le meilleur ami de Leon.

« Oui, , bien sûr », dit Herta.

« Je me souviens de lui, c’était l’ami de mon oncle, ils étaient toujours ensemble.

Quand il venait à la maison, il venait toujours avec son ami Max. »

Cette remarque m’incita à l’interroger sur les amies de Leon.


Herta secoua la tête vigoureusement,

puis sourit, d’un sourire chaleureux

_ sourire, douceur, chaleur, sont décidément des marqueurs cruciaux dans le recueil très attentif des témoignages à propos de son grand-père Leon auxquels procède Philippe Sands.

Ses yeux aussi sourirent _ et ils parlent clair.

« Tout le monde passait son temps à demander à Leon _ et c’est là la pression du groupe _ « quand vas-tu te marier ? »  Il répondait toujours qu’il voulait ne jamais se marier » _ a précisé alors Herta : « toujours, jamais« .

Je l’interrogeai _ donc _ sur d’éventuelles _ parfois _ petites amies.

Elle ne se souvenait d’aucune amie.

« Il était toujours avec son ami Max ».

C’est tout ce qu’elle a dit,

répétant ces mots

_ « Il était toujours avec son ami Max« 

Doron _ le fils d’Herta _ demanda _ alors, avec beaucoup de modération dans le conditionnel de la formulation _ si elle pensait que Leon aurait pu être gay _ un mot, bien sûr, assez récent.

« On ne savait pas ce que c’était alors » _ dans les années 20 et 30 ; surtout une petite fille née en 1920… _,

répondit Herta, d’un ton égal _ et bien sûr les intonations de la voix, de même que les regards, comptent beaucoup dans l’expression des témoignages…

Elle ne fut ni surprise, ni choquée. Elle ne confirma, ni n’infirma« .

Fin ici du chapitre 133.


 

Puis, ceci, encore, au chapitre suivant, 134 (pages 383-384) :

« De retour à Londres,

je me suis replongé dans les papiers de Leon, rassemblant _ avec méthode _ toutes les photos que je pouvais trouver. (…)

 Je mis de côté toutes celles où il y avait Max,

les rangeant par ordre chronologique du mieux que je pouvais. (…)

Entre 1924 _ l’année des 20 ans de Leon _ et 1936, sur une période de douze ans _ et en 1936, Leon avait eu 32 ans, le 10 mai… _,

Leon avait collectionné plusieurs douzaines de photos _  pas mal, par conséquent ! _ de son ami Max.

Pas une année apparemment ne s’était écoulée sans qu’une photo ne soit prise, ou plusieurs.

Les deux hommes en randonnée. Jouant au foot. Á une cérémonie. Á une fête sur la plage, accompagnés de filles, bras dessus, bras dessous. Ensemble près d’une voiture dans la campagne.

Ces _ plusieurs douzaines de _ photos prises sur une période de douze années,

entre vingt _ 1924 _ et trente-trois ans _ 1937 _ (quelques mois avant son mariage avec Rita _ qui eut lieu le 23 mai 1937, pour ce qui concerne les données biographiques de Leon… _),

témoignent d’une _ très réelle _ relation de proximité _ entre Leon et Max.

Qu’elle fût intime ou non _ voilà l’adjectif qui revient ici _,

n’apparaît _ cependant _ pas clairement _ au vu des seules photos (toutes dénuées d’impudeur) étalées sur la table.

Les revoyant à nouveau _ et plus attentivement _ aujourd’hui,

avec _ désormais, en plus _ les remarques de Herta en tête

_ procéder aux connexions judicieuses (prenant en compte aussi le hors-champ !) est, forcéement, décisif ; tout élément doit être, toujours, et le plus correctement possible, bien sûr, contextualisé ! c’est-à-dire connecté à d’autres… C’est la justesse de cette connexion qui ouvre l’intelligence (ou pas) de la signification… Par l’auteur, au premier chef, évidemment ! Mais par nous, les lecteurs, aussi (lire est lui aussi un acte d’intelligence ; et donc un engagement de soi, personnel et singulier) ; ce qui nécessite, de notre part, en emboitant le pas, en quelque sorte, à la démarche même d’écriture inventive de l’auteur écrivant, quelques relectures, à chaque fois un peu plus attentives aux détails qui avaient pu jusque là nous échapper ; et sur lesquels l’auteur avait peut-être, justement, choisi de ne pas trop lourdement insister ! faisant confiance à notre propre finesse de lecteur attentif (ou pas) aux moindres nuances et intonations (voire aux silences) de ses phrases… Hic Rhodus, hic saltus _,

je me dis que c’était là une intimité d’un genre particulier _ peut-être, mais lequel ? A nous d’y méditer…

Leon avait dit qu’il ne voulait jamais se marier _ et il n’existait certes pas alors de mariage entre personnes de même sexe ; ni de pacs.

Et encore moins de procréation médicalement assistée.

Les solutions fines à la configuration personnelle de telles relations étaient possiblement alors moins formatées que ce qui se déploie à très grande échelle aujourd’hui dans nos sociétés moutonnières, alors même que les individus se figurent être absolument singuliers et uniques : par un aveuglement (de totale cécité !) habilement construit par de très peu visibles, voire invisibles, dispositifs algorithmiques sociaux…


Max avait réussi à quitter Vienne _ quelles raisons précises l’y avaient donc incité ? _ ;

comment, quand, je ne le savais pas _ et c’est bien dommage : ni Herta Gruber-Peleg, née en 1920, et nièce de Leon ; ni Emil Landes, né en 1933, et neveu de Rita, ne l’ayant jamais su, ne pouvaient donc pas le savoir ; et même Emil Landes, bien trop jeune en 1937-38, ne pouvait évidemment pas avoir connu ni se souvenir de ce Max Kupferman… Et qui d’autre, maintenant, pouvait apporter un nouveau témoignage fiable sur tout cela ?..

Il était parti _ mais à quelle date ? dès 1937 (soit le moment où cessent les photos jusqu’alors si fréquentes de l’ami Max, au moins dans la collection qu’en conserva Leon) ? plus tard ? mais quand ? Et qu’est ce qui avait donc pu motiver son départ, à lui, de Vienne, et d’Autriche ?.. L’Anschluss (Max aussi était juif) ne se produisit que l’année suivante : au mois de mars 1938… Et pour quelles raisons Max était-il parti tout seul ?.. Qu’est- ce qui avait pu retenir si fort l’ami Leon à Vienne ? Sa profonde affection pour sa mère Malka ? Le désir de se marier et d’avoir des enfants ? Qui pourrait le dire ? _

il était parti

pour l’Amérique, New-York, puis la Californie _ Philippe Sands n’indique pas précisément ce qui lui permet de l’affirmer : une correspondance entre Max et Leon ? un témoignage particulier, tel celui de Ruth, issu de leur rencontre californienne ?.. Cela n’est pas explicité.

Il était _ cependant _ resté en contact avec Leon _ par échange de lettres ? et en permanence ? Il semblerait que oui, mais là encore Philippe Sands laisse discrètement ces éléments dans le flou. Il en reste au stade de l’allusion. Durant l’Occupation, Leon se trouvant à Paris sous la botte allemande, il avait dû leur être assez difficile de communiquer par le courrier, très surveillé ; chacun (Leon à Paris, Max en Amérique) devait disposer d’une adresse sûre et fiable de l’autre afin de réussir à le joindre, sauf à utiliser les services de la poste restante, mais dans une ville forcément préalablement connue de soi (peut-être Max a-t-il résidé toutes ces années-là, sans en bouger, à New-York…). La pratique de la poste restante était fréquente en France sous l’Occupation et le régime de Vichy. Par exemple, Hannah Arendt et ses amies allemandes du XIVéme arrondissement de Paris (dont Herta Cohn Bendit), l’utilisaient, une fois parvenues en zone libre et ayant à s’y déplacer (Lourdes, Toulouse, Montauban, Marseille), en 1940-41… _ ;

et plusieurs années plus tard, lorsque ma mère était _ ce « était à«  semble impliquer un minimum de résidence dans la durée _

à Los Angeles _ Ruth était devenue adulte, et depuis longtemps ! Ruth a épousé Allan Sands, l’ami d’enfance de son cousin Emil Landes (né en 1933, lui), en 1956 (elle avait 18 ans) ; j’essaie de me repérer… Mais Philippe Sands ne donne pas davantage de précision sur ce séjour de Ruth Sands à Los Angeles _,

elle l’avait rencontré _ Ruth, et à sa suite Philippe, sont donc tout à fait en mesure de dater correctement cette rencontre californienne de Ruth et de Max (dans les années 70, m’a dit de vive voix Philippe).

Leon avait-il indiqué à sa fille l’adresse de Max en Californie ? Ou avait-il communiqué à Max les coordonnées de Ruth lors de son passage ou séjour à Los Angeles ?.. C’est plus que probable… Mais cette précision ne nous est pas donnée ; Philippe Sands nous dit que Leon et Max gardèrent contact (mais à distance, sans se voir), l’un habitant Paris, et l’autre en Amérique : par-dessus l’Atlantique qui les séparait désormais ; et surtout il nous laisse penser que Leon a favorisé cette rencontre californienne entre son ami de toujours, Max, et sa fille, Ruth. Qu’avait donc dit Leon à sa fille (trentenaire alors) ?.. Et celle-ci en a-t-elle, depuis, confié le détail à Philippe ? C’est très vraisemblable. Mais le récit tel qu’il est publié, préfère, avec délicatesse, s’abstenir d’entrer dans ce détail du devenir de l’amitié viennoise de Leon et de Max..

Il s’était marié tardivement _ qu’est-ce à dire ? quand, plus précisément ? _,

m’avait dit ma mère _ née, elle, en 1938 ; et Max Kupferman ayant, pouvons-nous supposer, approximativement l’âge de Leon, né lui en 1904 ; cela pour tenter d’évaluer ce que pouvait être l’âge de Max (certainement plus de soixante ans) au moment de cette rencontre californienne (au cours des années 70) _,

et il n’avait pas d’enfants _ et avoir des enfants (ou pas) peut être très important pour certaines personnes.

Comment était-il ?

Chaleureux _ nous y re-voilà ! _,

aimable _ tiens, tiens ! _,

drôle _ et c’est parfaitement perceptible sur pas mal des photos de Max conservées par Leon : Max adorait plaisanter et rire ! _,

selon elle

_ et toutes ces micro-appréciations d’intonations que nous fournit ici Philippe Sands, nous apprennent, elles aussi, beaucoup.

Au passage, et à propos de l’importance de ces intonations de la voix, je veux souligner ici le vif et très émouvant plaisir qu’éprouve Philippe Sands (et c’est parfaitement perceptible sur la vidéo), à tenir, en concert, le rôle de récitant ; de récitant d’extraits de son Retour à Lemberg, accompagnés de merveilleuses illustrations musicales (Erbarme dich, de la Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach, chanté par Laurent Naouri, etc…), dans le spectacle  qu’il donne quatre fois par an de par le monde, en compagnie magnifique de proches amis : musiciens, chanteurs, comédiens… Mais la profession d’avocat en apprend déjà beaucoup sur les intonations efficaces…

Pour ma part, je me souviens d’avoir proposé à mes élèves de Terminale, l’année de ma toute première année d’enseignement de Philosophie (c’était en 1972, au lycée René Cassin, à Bayonne), en sujet de dissertation, ce fragment d’Héraclite (dit l’Obscur) : « Ces gens qui ne savent ni écouter, ni parler« … J’y suis particulièrement sensible ; et d’abord au « savoir écouter« 

Et j’ai été aussi récitant lors de concerts de La Simphonie du Marais et Hugo Reyne ; la toute première fois, ce fut pour un concert Lully, dans le grand salon de l’Hôtel-de-Ville de Lyon, le 20 novembre 1993… Plus tard, j’ai aussi appris sur le tas à parler à la radio (France-Culture, France-Musique, à Paris, à Versailles) ; puis à devenir modérateur pour des entretiens, chez Mollat, à la Cité du Vin, au Théâtre du Port-de-la-Lune, à Bordeaux. Cf mon listing d’entretiens disponibles par podcasts et vidéos. Etc.

Je suis donc très sensible à l’importance des intonations de la voix… Fin de l’incise.

Comment était-il ?

Chaleureuxaimable, drôle, selon elle.

« Et flamboyant » _ voilà !

Philippe et sa mère ont maintenant tout loisir d’entrer bien plus avant, dans leurs échanges, dans le détail de ce qu’ils ont appris de Leon, qui se trouve être aussi, par ailleurs, allais-je écrire, pour elle, le père, et pour lui, le grand-père dont ils ont connu d’autres facettes de l’identité, complexe, riche et dynamique ; de même que pour l’identité de quiconque, si l’on veut bien creuser un peu…

Et toutes ces remarques sur ce qui émanait de la personnalité de Max telle que Ruth a pu l’éprouver lors de cette tardive rencontre californienne, sont magnifiquement corroborées par la photo en gros plan du visage de Max (et celui de Leon), prise en 1929, à Vienne, dans une étroite cabine de photomaton : plus de quarante ans avant que Ruth ne découvre le visage et ne perçoive la personnalité de Max, le viennois, en Californie…

Elle avait souri _ encore et toujours ce fondamental sourire : d’intelligence et d’affection, les deux _,

d’un sourire entendu

_ Ruth savait donc. Mais n’avait rien dit, jusque là.

Philippe n’avait pas non plus demandé grand chose à sa mère, avant ce voyage à Lviv, en octobre 2010 ; et avant l’apparition de cette affectueuse curiosité ainsi déclenchée, à Lviv, envers la personnalité pas assez encore connue de lui jusque là, de ce grand-père Leon, qu’il aimait tant. Oui, ce fut bien ce voyage très émouvant d’octobre 2010 à Lviv qui fut le catalyseur de cette curiosité et de toute cette démarche d’enquête, et qui mena à cette meilleure connaissance par Philippe de son grand-père, via tout ce dossier ; et cela à côté de son enquête sur les parcours de vie et les œuvres des juristes Hersch Lauterpacht, Raphaël Lemkin et Hans Frank, et à propos de l’articulation conflictuelle entre les droits nationaux et le droit international…

Mais maintenant, Ruth a tout loisir de bien en parler à Philippe, et avec ce joli sourire d’intelligence complice entre eux deux…

Je retournai _ poursuit Philippe Sands _, à la seule lettre de Max que j’avais trouvée _ que sont devenues les suivantes ? puisque le contact entre Leon et Max s’est poursuivi jusqu’aux années 70 au moins… _ dans les papiers de Leon.

Écrite _ aux États-Unis _ en mai 1945, le 9, le jour où les Allemands avaient capitulé face à l’Union soviétique.

C’était _ visiblement _ une réponse à une lettre de Leon

_ quel pouvait être son contenu ? Leon avait-il pu déjà avoir connaissance, en avril 1945, et à Paris, de l’étendue des meurtres de Juifs en Europe centrale et orientale ? et, plus particulièrement du sort des proches de son ami Max Kupferman ?.. _,

expédiée depuis Paris _ qui avait été libéré le 25 août 1944 _ un mois plus tôt _ début avril 1945, donc : détails en effet significatifs…

Max décrivait la perte de membres de sa famille _ perte dont il venait de recevoir, d’Europe centrale, probablement, confirmation ; car il demeure assez peu probable qu’en avril 1945, Leon ait pu déjà disposer depuis Paris, de beaucoup d’informations sur les massacres d’Europe centrale ; et cela en dépit des relations nouées avec le réseau des gens de l’UGIF… Mais qui sait ? Leon était ingénieux et audacieux… _,

l’instinct de vie _ qui était le sien _,

l’optimisme retrouvé _ ce que Boris Cyrulnik a baptisé la « résilience« 

Ses mots _ de Max _ dénotaient un espoir _ mais lequel ? _ palpable _ si les signes sont bien là, sous nos yeux, c’est à nous qu’il revient d’apprendre à les interpréter ; et en fonction, bien sûr, des contextes, mouvants…

Ce que Philippe Sands s’est efforcé, bien sûr, de faire, au fur et à mesure des avancées (à rebondissements) de ses investigations…

Comme Leon _ pense alors par devers soi et comme à voix haute Philippe _,

il buvait la vie _ telle est la dominante du tempérament joyeux et optimiste (« flamboyant«  !) commun aux deux amis, Max et Leon ! _,

même si la coupe _ étant donné la situation, de part et d’autre de l’océan _ n’était qu’à moitié pleine

_ et ce qui tranche, aussi, avec l’absence endémique de rire de l’épouse de Leon, Rita…

Même si Rita et Leon donnèrent à Ruth un petit frère, Jean-Pierre, né à Paris le 3 janvier 1947.

Des choix drastiques furent donc faits, et à plusieurs reprises, et par chacun des impliqués ;

et où chacun d’entre eux se trouvait alors : à Vienne, à Paris, à New-York, en Californie ; ainsi qu’en fonction des divers lieux où il pouvait se déplacer, ou fuir, échapper à la nasse…

La dernière ligne _ de cette ultime lettre de Max conservée par Leon dans ses papiers : que devinrent les autres ? _ accrocha mon regard,

comme lorsque je l’avais lue pour la première fois,

mais c’était alors pour une raison différente,

sans connaître le contexte _ forcément crucial ! _,

avant d’avoir entendu le témoignage _ sur le vif, et irremplaçable _ d’Herta.

Max se référait-il à des souvenirs viennois _ précis _ lorsqu’il avait écrit ces mots,

lorsqu’il avait envoyé des « baisers affectueux » à Leon,

avant de terminer sa lettre par une question ?

« Dois-je répondre à tes baisers, avait écrit Max _ avec une bonne pincée d’humour noir _, 

ou sont-ils seulement pour ta femme ? » 

          

Sur cette question des droits les plus intimes _ je reprends cet adjectif in fine très important _ de la personne,

face aux pressions (et parfois _ voire souvent _ aux violences _ par exemple, en l’occurrence, homophobes _) des autres _ et le plus souvent en groupes (très vite fanatisés, qui plus est…) _,

deux autres situations _ et souffrances, chagrins _ peut-être proches, sinon exactement similaires,

ayant affecté l’intimité de deux des autres principaux protagonistes de l’enquête :

Raphaël Lemkin,

et Hans Frank,

doivent être aussi abordées quant à ce volet de l’intimité personnelle, et peut-être même singulière ;

et ses droits…

D’abord, et surtout _ par la détresse qui la nimbe d’un bout à l’autre, semble-t-il… _la situation personnelle de Raphaël Lemkin,

comme s’y intéresse, avec pudeur ainsi que prudence, Philippe Sands _ et d’après son enquête sur lui, éminemment scrupuleuse et la plus complète possible : un travail de bénédictin ; presqua analogue à celui que fit Lemkin à propos de Hans Frank ! _au chapitre 136 (de la partie X Jugement), et surtout à la page 390 ;

Lemkin, qualifié, page 390, de « célibataire endurci« , ne s’était, en effet, pas marié ;

de même qu’est souligné, page 442, le fait qu’il « mourut sans enfants« .

Il n’avait eu ni « le temps, ni les moyens de mener une vie maritale« , avait-il confié _ en 1959, soit l’année même de sa mort _ à Nancy Ackerly,

une jeune étudiante _ « de Louisville, Kentucky » _ avec laquelle, au printemps 1959, à New-York, il avait sympathisé et lié amitié _ après s’être amusé un jour qu’il se promenait dans un parc, et l’avait rencontrée par hasard, alors qu’elle « pique-niquait avec un ami indien sur la pelouse du Riverside Park, non loin de Columbia University« , à New-York, à lui claironner, par fanfaronnade, qu’il était capable, lui qui n’était plus un tout jeune homme (il allait avoir cinquante-neuf ans), de dire « je vous aime«  en vingt langues différentes ! (page 185).

Et, bientôt « devenus proches« ,  l’été qui suivitet qui allait être celui-là même de sa mort, d’une crise cardiaque, le 28 août 1959 _,

Raphaël Lemkin et Nancy Ackerly ont travaillé « ensemble sur le manuscrit _ des Mémoires de Lemkin que Lemkin intitula Totally Unofficial » (page 185) ; ce qui fait de cette jeune femme, qui fut sa confidente de prédilection en 1959, un témoin très privilégié de son parcours de vie.

Raphaël Lemkin était un homme à la personnalité singulière, un individu assez isolé socialement _ un « outsider«  ! ai-je entendu à diverses reprises le qualifier Philippe Sands… _ :

un homme « solitaire, déterminé, compliqué, émotif et volubile,

quelqu’un qui n’était pas véritablement charmant, mais qui « essayait _ et sans vrai succès _ de charmer les gens » »,

d’après l’éditorialiste Robert Silvers (page 196), qui l’avait bien connu, et en a parlé en ces termes à Philippe Sands ;

et cela, malgré une indiscutable sociabilité :

« Sociable _ il se liait plus facilement que Lauterpacht _, il vivait en homme du monde » (page 389) ;

mais c’est seul, tristement seul, qu’une fois rentré chez lui, il se retrouvait

et s’éprouvait, douloureusement :

sans personne auprès de qui vraiment s’épancher, se confier ;

contre qui se serrer, se blottir,

à qui s’abandonner ;

et étreindre…

 

Sa mère Bella l’en avait pourtant prévenu, averti, mis en garde, notamment la dernière fois qu’il était passé revoir ses parents, chez eux, à Wolkowysk, en Pologne, à la fin octobre 1939 :

« Bella insista, rappela à son fils que le mariage était un moyen de se protéger,

qu’un homme « solitaire et sans amour » aurait besoin d’une femme, une fois « privé » du soutien de sa mère.

Lemkin ne l’encouragea pas à poursuivre«  _ un tel discours.

Raphaël « répondit aux efforts de Bella avec affection, prit dans ses mains la tête de sa mère, caressa ses cheveux, baissa ses yeux, mais ne fit aucune promesse.

« Tu as raison », c’est tout ce qu’il put lui offrir, espérant que sa vie de nomade lui sourirait davantage à l’avenir« , page 210.

Le texte de ces Mémoires de Lemkin ne trouvant pas d’éditeur à ce moment (1959-1960)

probablement du fait du décès de Lemkin, le 28 août 1959 ; et plus encore de l’absence d’un vrai réseau d’amis fidèles, ou de disciples, auprès de lui, et ayant souci du soin de son œuvre ainsi que de sa mémoire au regard de la postérité.

Raphaël Lemkin n’avait pas non plus d’héritier dont il serait demeuré proche :

le fils de son frère Elias, son neveu Saul Lemkin, né en 1927 (la famille d’Elias avait réussi à survivre aux Nazis comme aux Soviétiques, et à rejoindre l’Amérique après la guerre), vivait lui-même, « à quatre-vingt ans passés« , assez isolé à Montréal, dans des conditions plus que modestes, quand Philippe Sands le rencontra pour recueillir son témoignage sur son oncle Raphaël ; mais les liens familiaux entre Raphaël Lemkin et son neveu Saul, étaient très distendus (pages 210-211).

Et la jeune étudiante qu’était Nancy Ackerly, en 1959, ne disposait, quant à elle, d’aucune autorité, ne serait-ce qu’universitaire, pour assumer et assurer ce rôle de conseil auprès d’un éditeur _,

le texte, donc, de Totally Unofficial

« finit _ un peu perdu, et en tout cas non édité (et donc demeuré invisible)… _ (…)

dans les entrailles de la New-York Public Library« 

_ de laquelle Bibliothèque, ce n’est que bien « des années plus tard » que « un jeune universitaire américain mentionna le manuscrit, et m’en fit _ ensuite _  parvenir une photocopie« , raconte Philippe Sands (page 186) ; ayant pris connaissance de l’existence de ce document, très précieux pour sa propre recherche concernant Lemkin (sa vie personnelle solitaire, sa vie professionnelle un peu compliquée et conflictuelle, ainsi que son rapport passionnel à son œuvre de juriste), Philippe Sands obtint donc de s’en procurer une photocopie, qui, bien sûr, le passionna et dont il tira énormément d’éléments pour son travail de reconstitution du parcours de vie et de la genèse à méandres de l’œuvre de juriste de Raphaël Lemkin. Et un tel travail de précision de reconstitution dans les moindres détails, tant d’une vie que d’une œuvre, est, bien sûr, la seule méthode qui vaille.

Plus loin,

aux pages 209-210,

continuant de se pencher sur les méandres peu heureux _ et c’est un euphémisme _ de la vie de Lemkin, Philippe Sands note bien que « l’une des caractéristiques frappantes de la biographie de Lemkin est en effet l’absence de référence _ qu’elle ait été exprimée, cette « absence de référence à toute relation intime« , par lui-même, ou bien reconnue et établie par d’autres _ à toute relation intime _ sic : cela va donc assez loin. Lemkin ferait-il donc partie de ceux qu’on qualifierait aujourd’hui d’« asexuels«  ? Probablement que non.

De tous les documents que j’ai dépouillés _ poursuit Philippe Sands _aucun ne mentionne _ en effet _ une femme, bien que certaines aient apparemment manifesté _ publiquement _ un intérêt pour lui.« 

Et c’est ce qui transparaît aussi, plus loin, page 390, de ce document privé exceptionnel et particulièrement expressif qu’est la petite œuvre poétique _ totalement inédite _ de Raphaël Lemkin, « trente poèmes qu’il avait écrits et qu’il avait voulu partager avec _ sa jeune amie et collaboratrice de 1959 _ Nancy » Ackerly ; et que celle-ci, bien des années après la disparition de Lemkin, adressa, par la poste, à Philippe Sands :

« La plupart _ de ces poèmes, résume Philippe Sands _ portait sur les événements _ de diverses sortes, probablement _ qui avaient façonnés sa vie et était (sic) heureusement _ pour sa faible qualité poétique ? pour ce qu’elle révélait (un peu trop ?) de la vie de son auteur ?.. _ restée dans l’ombre,

 mais certains poèmes parlaient d’affaires de cœur _ nous y voilà.


Visiblement, aucun n’était destiné à une femme en particulier _ qu’il aurait aimée ou courtisée un peu durablement _,

mais deux d’entre eux s’adressaient apparemment _ au vu de la syntaxe _ à des hommes.

Pris dans « l’effroi de l’amour »

_ est-ce là le titre du poème ? ou bien une expression significative du poème dont est cité l’extrait qui suit ? _,

il écrivait :

M’aimera-t-il davantage

Si je ferme la porte à clef

Lorsqu’il frappera cette nuit ?

Un autre, sans titre, s’ouvrait sur ces vers _ mais la suite (plus impudique ?) ne nous est pas ici donnée _ :

Monsieur, ne vous débattez pas

Laissez-moi baiser

Votre poitrine avec amour.

Philippe Sands concluant, page 391, ce passage à propos des confessions poétiques _ inédites _ de Raphaël Lemkin _ qui comporte probablement d’autres richesses biographiquespar ces mots :

« On ne sait à quoi _ à quel hors-champ bien réel (inconnu jusqu’ici) de son existence _ ces vers faisaient référence.

Il semble cependant que Lemkin avait vécu une vie _ entière _ de solitaire,

et qu’il avait peu de personnes avec qui partager sa frustration

…sur l’évolution du procès » _ de Nuremberg,

eu égard aux difficultés qu’il avait en effet éprouvées à obtenir la place officielle de premier plan, et au procès de Nuremberg même, qu’il désirait en ce décisif procès, au service de la reconnaissance universelle de son concept de « génocide« 

Et dans l’Épilogue de Retour à Lemberg, à la page 442,

nous retrouvons cette notation de Philippe Sands : « Lemkin mourut sans enfants ».

D’autre part,

Philippe Sands remarque, page 231, dans la Préface que Lemkin rédigea pour son livre capital Axis rule in Occupied Europeque de tous les groupes de personnes dont Raphaël Lemkin s’attachait à vouloir défendre _ sur le terrain du droit international _ les droits  _ en particulier les « Juifs, Polonais, Slovènes (?), et Russes » ; semble exister ici une maladresse de traduction… _,

« d’un groupe au moins, il ne faisait aucune mention :

les homosexuels« .

Qui étaient pourtant passibles, le fait est bien connu, d’abord du port de l’étoile rose, et qui furent très effectivement persécutés en tant que groupe identifiable _ ainsi marqué et fiché _ et stigmatisé…

Que déduire de pareille omission en ces écrits de Lemkin ?

Probablement une gêne toute personnelle de la part de Lemkin en sa vie d’homme sexué ;

et dont, à ce point d’être incapable de pouvoir l’aborder en son texte de droit _ pouvait-il y en avoir de vraies raisons théoriques ? _il souffrait et avait honte…

Raphaël Lemkin serait peut-être ainsi un gay

_ mais le mot n’est pas cette fois prononcé pour lui, faute de discours de quiconque sur lui sur ce chapitre : pas de Niklas, comme pour Hans Frank ; pas de Doron, comme pour Leon Buchholz ;

dans le cas de Raphaël Lemkin, son neveu, Saul Lemkin, qui vivait (pauvrement) à Montréal, ne sait rien de la vie personnelle et intime de son oncle, et ne porte pas le moindre jugement sur elle… _

qui n’aurait pas vraiment assumé ses penchants… ;

ou leur éventuelle publicité…

Et cela, que ce soit du temps de sa vie en Pologne _ quand ses parents, Bella et Joseph, n’avaient pas encore été exécutés par les Nazis ; ce fut à Treblinka (page 422) _, ou ensuite aux États-Unis…

Mais les pratiques homosexuelles, à cette époque _ avant 1960 _, et notamment à New-York,

constituaient-elles, ou pas, un comportement de groupe ?..

S’agissait-il là _ comme le néologisme qu’est le vocable de « gay«  _, ou pas,

d’un phénomène sociologique, et d’époque ?..

Etait-ce l’assignation de sa propre singularité à un groupe, qui lui répugnait ?

Ou plutôt, la constitution en quelque sorte officielle et au sein de la théorie juridique d’un tel groupe d’Homosexuels ?..

Le point serait intéressant à creuser…

Ce qui concerne, maintenant, le cas de Hans Frank

sur cette part relativement tue de sa propre intimité,

et cela malgré (ou à cause de) ses liaisons bien connues, voire ses affichages avec diverses maîtresses,

se trouve au chapitre 109 (de la partie VI, Hans Frank), et à la page 315 ;

et il est abordé par Philippe Sands à partir des analyses _ d’une sévérité impitoyable ! _ du dernier fils (né en 1939) de Hans Frank,

Niklas Frank,

en partie à partir de confessions, dans le Journal de l’épouse de Hans _ et mère de Niklas _, Brigitte Frank,

à propos de l’intimité _ en effet plutôt bizarre _ de leur couple :

« Niklas avait compris que

sa mère _ d’un côté _ exerçait une forte emprise _ psychique _ sur Frank,

malgré son attitude cruelle _ à lui, d’un autre côté _ envers elle

_ en une relation de couple sado-masochiste, et doublement perverse en quelque sorte.

« Sa cruauté _ envers Brigitte son épouse, « de cinq ans son aînée«  _ devait servir à cacher son homosexualité », me dit Niklas.

Comment le savait-il ?

Grâce aux lettres de son père

et au Journal de sa mère.

« Chaque fois, de nouveau _ c’était donc endémique… _,

il semble que mon Hans lutte désespérément _ et en vain ! _, encore et encore »confiait Brigitte à son Journal, « pour se libérer de son attitude juvénile _ qu’est-ce-à-dire ? qui datait de sa jeunesse ? qui concernait son attirance envers des jeunes gens ?.. _ pour les hommes »en référence au temps qu’il avait passé en Italie _ la référence demeure obscure, faute de disposer d’informations sur la jeunesse ou/et les voyages de Frank en Italie…

C’était pourtant le même Frank _ mais y a-t-il vraiment là incohérence ? _ qui avait favorablement accueilli le paragraphe 175a du code pénal du Reich étendant la prohibition de l’homosexualité_ adopté le 28 juin 1935 (in la note 103 de la page 481 ; avec cette précision : « Frank avait prévenu que « l’épidémie de l’homosexualité » menaçait le Reich« …) ; mais seulement si celle-ci tournait à l’exclusivité…

Et les Nazis (race de seigneurs !) n’avaient pas la moindre complaisance pour ce qui ressortait de l’universel, ou même du général.

Un tel comportement, avait déclaré Frank, est « l’expression d’une disposition contraire à la norme de la communauté nationale » _ une norme, c’est-à-dire un simple habitus majoritaire : de fait, et non de droit ; mais que peut donc signifier le droit pour un Nazi ? sinon le simple fait brut de la force, et de son pur arbitraire… ; cf ici les analyses de Carl Schmitt ; ou, déjà, en amont, le discours que prète à son personnage de Calliclès, dans Gorgias, Platon… _ qui doit être puni sans merci « si l’on ne veut pas que la race périsse » _ seulement par pragmatisme bien compris.

« Je crois qu’il était gay », dit Niklas » (page 315), en conclusion de ce raisonnement.

Et voici donc l’autre occurrence de ce mot « gay » (page 313, donc),

avec la question de Doron Peleg, à Tel-Aviv, à propos de Leon Buchholz (page 383)

dans Retour à Lemberg.

Ce qui nous ramène

à réfléchir à ce qui constitue, et en lui donnant forme,

dans le temps d’une vie humaine, tant au sein de la personnalité de l’individu, que dans l’évolution de ses rapports aux autres,

et dans l’affiliation _ tant recherchée par soi qu’assignée par d’autres (ou les autres) _ à divers groupes, sociaux, raciaux, ou autres,

l’identité :

l’identité, toujours complexe et dynamique, est toujours potentiellement ouverte,

et comporte toujours au moins une part de plasticité…

Et nous retrouvons ici la distinction et les approches concurrentes que faisaient dans leurs démarches de conceptualisation théorique du droit (et des droits)

Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin ;

et que continue d’interroger, aussi, Philippe Sands…

Dont voici le podcast (de 56′ 38″) de la présentation de son livre,

mercredi 28 mars, à la Station Ausone,

tel qu’il vient d’être d’être mis en ligne par le site de la librairie Mollat…

Ainsi que la vidéo.

Ce lundi 2 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Pour prolonger la conférence de Philippe Sands hier soir, à propos de son merveilleux retour à Lemberg

29mar

Philippe Sands,

dont la magnifique conférence d’hier soir, mercredi 28 mars, à la Station Ausone,

à propos de son saisissant Retour à Lemberg _ le podcast en sera très bientôt disponible ; cf déjà mon article du 23 mars  dernier : En avant-première à la présentation par Philippe Sands de son « Retour à Lemberg« … _,

nous a tous profondement impressionnés

et très intensément émus !

_ quel degré d’humanité accomplie là !!! Face à l’innommable…

Quel haut degré d’espérance en l’homme ! En ce temps particulier de retour de la détresse... _

Philippe Sands, donc, vient de se voir décerner le beau Prix Montaigne 2018,

qu’il recevra samedi 7 avril prochain des mains d’Alain Juppé à l’Hôtel de Ville de Bordeaux, à 11 heures 30 :

le prix consiste en 20 caisses de vin des plus prestigieux crus du Bordelais

_ dont voici la très apéritive (!) liste :

DOTATION DU PRIX MONTAIGNE 2018

Château Larrivet Haut-Brion blanc 2010
Château La Mission Haut-Brion 2006
Château Smith Haut Lafitte blanc 2011
Domaine de Chevalier 2002
Château Calon Ségur 2006
Château Chasse-Spleen 2004
Château Cos d’Estournel 2008
Château Coufran 2009
Château Fourcas Hosten 2010
Château Gloria 2011
Château d’Issan 2009
Les Forts de Latour 2009
Château Léoville Barton 2005
Château Gazin 2015
Château Trotanoy 2009
Château Bélair-Monange 2009
Château Fombrauge 2015
Château de Fargues 2005
Château de Myrat 2007
Château Rieuses 2009

Que de délices à partager, en perspective…

De quoi assurément combler le très remarquable œnophile _ grand amateur, notamment de Julienas _ qu’il est !

Puis, Philippe Sands viendra signer son magnifique livre aux Escales du livre ;

et il donnera une conférence de 45′, à 15 h à l’IUT du livre, voisin…

Afin de prolonger un peu la lecture de ce livre vraiment majeur _ qui est aussi un immense succès mondial : jusu’au Japon et en Chine _,

je propose de regarder ici le film de Philippe Sands (réalisé par David Evans) My Nazi legacy _ what our fathers did,

dans lequel lui-même (né en 1960) s’entretient avec Niklas Frank (né en 1939, à Vienne) et Hors von Wächter (né en 1939, lui aussi),

fils, le premier, de Hans Frank (Karlsruhe, 29-5-1900 – Nuremberg, 16-10-1946)

et le second, d’Otto von Wächter (Vienne, 8-7-1901 – Rome, 10-9-1949),

deux très hauts hiérarques nazis ayant tous deux _ très criminellement ! _ officié en Galicie,

et à Lemberg même, tout particulièrement _ ville de ma bisaïeule paternelle (1860 – 1937) et de sa famille, les Sprecher.

Voici aussi trois articles liés, directement ou indirectement, à ce film extraordinaire,

le premier, surtout, de la plume de Philippe Sands lui-même, et en anglais : My father, the good Nazi,

le second, en français : Quand un fils ne peut admettre les crimes de son père ;

et le troisième, en anglais : Son of Nazi governor returns art stolen from Poland during second world war.

My father, the good Nazi


Otto von Wächter was an indicted war criminal implicated in the deaths of tens of thousands of Jews. So how can his son Horst refuse to condemn him?

Horst von Wächter : ‘I must find the good in my father. My father was a good man, a liberal who did his best. Others would have been worse

 

Philippe Sands MAY 3, 2013

Haggenberg

Schloss Haggenberg is an imposing 17th-century baroque castle about an hour’s drive north of Vienna and a little short of Austria’s border with Slovakia. Built around an enclosed courtyard, it stands four storeys high, a foreboding stone structure that appears impenetrable aside from the large, double wooden doors at its front. It has seen better days.

For the last quarter century the schloss has been the home of Horst von Wächter and his wife Jacqueline, who live in a few of its many sparsely furnished rooms. Without central heating, the bitter cold is staved off by wood-burning fires and the odd electric heater, improbable under crumbling baroque cornice-work and the fading paint of its walls.

In one room, under the rafters that support a great roof, Horst has kept his father’s library. He has invited me to look around the collection. I extricate a book at random from a tightly stacked shelf. The first page contains a handwritten dedication in a neat German script. To SS-Gruppenführer Dr Otto Wächter “with my best wishes on your birthday”. The deep blue signature beneath, slightly smudged, is unforgiving. “H. Himmler, 8 July 1944”.

The signature’s power to shock is heightened by its context. The book is a family heirloom, not a museum artefact. It was offered to Horst’s father as a token of appreciation, for services rendered. It draws a direct line between Horst’s family and the Nazi leadership.

One floor down, in the main room used by Horst as his study, he has gathered some family photo albums. Horst is equally generous and open with these. They contain the stuff of normal family life : images of children and grandparents, skiing holidays, boating trips, birthday parties. Yet among these unsurprising images, other kinds of photographs are interspersed.


A single page offers the following : August 1931, an unknown man is chiselling around a swastika carved into a wall. Above this is an undated photograph of a man leaving a building under a line of arms raised in Nazi salute. The caption reads “Dr Goebbels” – Hitler’s propaganda minister. Another image records three men in conversation in a covered railway yard or perhaps a market. Under this undated photo are the initials “A.H.”. I look more closely. The man at the centre is Hitler, and next to him I recognise his photographer, Heinrich Hoffmann, who introduced Hitler to Eva Braun. The third man I don’t know.

I turn to another page: Vienna, the autumn of 1938. Wächter is in uniform at his desk in the Hofburg Palace, pensive, examining papers. The date on the page is November 9 1938. The horrors of Kristallnacht would begin a few hours later.

Another page : Poland in late 1939, images of burnt-out buildings and refugees. At the centre of the page is a small photograph of a crowded street in Warsaw, with people dressed against the cold. My eye is drawn to a white armband that identifies its bearer, an old lady in a headscarf, as a Jew. A few feet behind her, at the very centre of the striking image, a serene young woman looks straight at the photographer, who may have been Wächter’s wife, Charlotte. She studied at architect Josef Hoffman’s Wiener Werkstätte and had a good eye for a line.

These pages hold more pictures of Nazi colleagues: the Wächters with Hans Frank, Hitler’s lawyer, hanged at Nuremberg for his crimes against Poles and Jews, including the murder of three million Jews, while he was governor general of Nazi-occupied Poland; Wächter with “my Galician SS Division” ; Wächter with Himmler in Lemberg, the capital of Galicia (now the city of Lviv, in Ukraine) where he served as Nazi governor from 1942 and from where more than 150,000 Jews – the entire population – were “resettled” in less than two years.

These photographs place Otto von Wächter at the heart of Nazi operations. They are personal mementos of international crime committed on the greatest scale imaginable. They are in Horst’s family albums and their implications are terrible.

Father and son


I came to Schloss Haggenberg by accident. For several years I’ve been researching a book on the origins of international criminal law and its connection with Lemberg. My grandfather was born there in 1904, when it was on the eastern edge of the Austro-Hungarian empire and the city was the home of two remarkable international lawyers who were deeply involved in the Nuremberg trials: Hersch Lauterpacht (who introduced the concept of “crimes against humanity” into the Nuremberg Charter) and Rafael Lemkin (who invented the term “genocide”). My research also focused on a third lawyer, Hans Frank, whom the Nuremberg judges found guilty of responsibility for the murder of virtually the entire Jewish population of Lemberg and the surrounding towns and villages.

I looked into Frank and came across an interesting book written by his son Niklas. Der Vater, published in 1987, was a bestseller in Germany and deeply controversial. It exposed a son’s horror at the crimes of his father and so broke a taboo: the first time a child of a high-ranking Nazi had made such an unequivocal condemnation. I interviewed Niklas last year at the Hay Literary Festival, where he told the audience that his father had been rightly hanged. He showed me the photograph he keeps in his wallet, of his father’s body immediately after the hanging.

The father and son theme interested me. At the time I met Niklas I was writing a piece about Saif Gaddafi’s relationship with his father, and about Saif’s failure to break with him at a crucial moment in Libya’s history, in February 2011. Niklas and I talked at length about patricide, literary and political.

Knowing of my interest in Lemberg, Niklas suggested I might want to meet Horst, the son of Lemberg’s Nazi governor, Otto von Wächter, who worked closely with his father, Hans. He added a note of caution: “Horst takes a rather different attitude to mine.

A few weeks later, Niklas, Horst and I spent a day together at Schloss Haggenberg. I liked Horst from the outset, a generously proportioned man in a pink shirt and sandals, with a bespectacled face, grey hair and the same smile as his father. He was engaging and friendly and captivated by the schloss he had bought a quarter of a century earlier. He was proud that the actor Geoffrey Rush had recently filmed there, with director Giuseppe Tornatore, who made Cinema Paradiso (the film is The Best Offer, to be released later this year). I was impressed by Horst’s openness, his willingness to bare his struggle with his family history, and even to share documents and photographs. He opened the doors of his castle without any need to do so.

I was surprised, however, by his attitude to his father, an indicted Nazi leader. Unlike Niklas, who did not shirk from the horrors perpetrated by his father, Horst was struggling to come to terms with his father’s actions, in a way akin to Austria’s failure to fully recognise its role in that period.

I must find the good in my father”, he told me. It was indeed a mission of rehabilitation, against all the odds. Our tentative exchanges began to grow more comfortable. “My father was a good man, a liberal who did his best” ,he said. “Others would have been worse ».

He had sent me a biographical record of Otto von Wächter, which I needed to study. Let’s talk more, I said. “Of course”, Horst replied, “you will come back.

Otto von Wächter

Horst sent me a detailed account of his father’s life, with a passport-style photo of a smiling, handsome blond face, in a Nazi jacket. Otto von Wächter was born in Vienna in July 1901, lived in various parts of the Austro-Hungarian empire and enrolled at the law faculty at the University of Vienna in October 1919 (ironically enough, at the same time as Lauterpacht). He joined the Nazi party in 1923, graduated a year later and started to practise law. By the time Hitler took office in Germany in January 1933, Wächter had married Charlotte Bleckmann, joined the SS and worked as a lawyer for the Austrian Nazis. In 1934 he played a role in the assassination of Austrian chancellor Dollfuss and was forced into exile in Germany. He returned to Vienna on March 13 1938, the day after the Anschluss, and soon got a job working with his friend, the leading Austrian Nazi, Arthur Seyss-Inquart. This was Horst’s godfather – his middle name is Arthur – who gave his infant godson a copy of Mein Kampf. He was later hanged at Nuremberg.

In 1939 Wächter became Nazi governor of Krakow, working with Frank and Seyss-Inquart. In January 1942, Hitler appointed him governor of the recently conquered Galicia, describing him as “the best man” for the job (the same month that, in Berlin, the Wannsee Conference endorsed the “final solution”, largely to be carried out on Hans Frank’s Polish territory). Wächter remained in Lemberg until July 1944, a few days after receiving Himmler’s birthday book, when he left the city. Identified as a war criminal since 1942, he evaded capture, went into hiding in Rome, protected by the Austrian bishop Alois Hudal, and died there of kidney disease in July 1949.

I was interested in Wächter’s activities in August 1942, when he was head of the civilian government in Lemberg. He would have worked closely with the SS, policing the Jewish ghetto created a few months earlier. Over a period of 18 months, Wächter’s administration supported the deportation and murder of just about every Jew in the city and surrounding areas.

Regular “Aktions” against the Jewish population took place during 1942, with the most notorious of the round-ups in August, shortly after Frank visited to mark the anniversary of the conquest of Galicia. Just three months later The New York Times listed Wächter among the “unholy ten”, indicted as a war criminal by the Polish government-in-exile. According to the NYT his speciality was “the extermination of the Polish intelligentsia”.

Among the victims of the August 1942 Aktion was Hersch Lauterpacht’s entire family, with the exception of his niece Inka, who was 12 when Wächter arrived in the city. She gave me a first-hand account of how Lauterpacht’s family was taken by the Germans, aided by Ukrainian auxiliaries. Simon Wiesenthal claimed that Wächter was “personally in charge” in August 1942 when his mother was taken and sent to her death, although this account is challenged.

Those events continue to have consequences. In March 2007, a US district judge stripped one of the Ukrainian auxiliaries involved in the August 1942 Aktion of his US citizenship, having found John Kalymon to be directly involved in killing Jews. The judge relied on an expert report prepared by a German academic, and his report included references to Wächter. From this report I was directed to three documents held by the US Department of Justice that directly implicated Wächter in the events in Lemberg in 1942.

The conversation

My second conversation with Horst took place last December, in an office in the schloss that doubled as a bedroom. It lasted seven hours. We broke only for lunch and a short walk in the courtyard (the image it recalled was of Rudolf Hess, in Spandau prison). Snow and an arctic chill had descended on Haggenberg and the room was barely warmed by a great wood-burning stove, its white tiles blackened by decades of use. Horst installed himself in a large armchair. I sat opposite in a smaller wooden chair. On the other side of the room, above the bed, hung a portrait of his grandfather, a distinguished Austrian military figure. We were surrounded by pictures and maps including a 17th-century map of Krakow that Horst said his mother might have stolen from Poland.

Horst was born in April 1939, the second son and fourth of six children. He moved to Lemberg with his family in 1942, but has no recollection beyond memories jogged by photographs (and some home movies that seem to have been hidden or lost). During his childhood his father was mostly absent, and after the war, when Otto was in hiding, the family moved to Salzburg.

Horst’s mother Charlotte dominated the household. She wanted him to follow in his father’s footsteps, so he enrolled at the law faculty in Vienna, but never graduated. He joined the army, resumed his studies, and moved between short-term jobs. Eventually he was introduced to the Austrian artist Hundertwasser, working as his secretary from 1965, and later sailing his boat to New Zealand. Horst drifted around, married and divorced Jacqueline, and following his mother’s death in 1985 bought Haggenberg with the inheritance. He got back together with Jacqueline, and dreams about restoring the schloss.

He had few actual memories of his father, and fellow family members did not wish to engage on the subject. His nephew Otto, also a lawyer, had counselled against our conversation. The family silence has entrapped Horst. “They don’t want to know anything, if I mention my father”, he said. There was a sense of shame. “For them”, he quickly added, “not me”. All four of his sisters left Austria and their dominating mother, who had revered Wächter until her death.

The last time Horst saw his father was in 1948, around Christmas. He remembered a man with a moustache who visited at night, but recalled no conversation, or any real connection. This made his desire to rehabilitate Otto even more incomprehensible.

My whole life is dominated by him”, Horst offered. After the war the family was ostracised even in Salzburg, and this caused a great feeling of insecurity and led to a recurring question: “Was my father really a criminal ?” In the face of overwhelming evidence he was unable to confront the reality.

It was plain that Horst had developed various techniques to sanitise the facts. There was a distinction between Wächter and the system, between the individual and the group. “I know that the whole system was criminal”, Horst says, “and that he was part of it, but I don’t think he was a criminal. He didn’t act like a criminal.

The answer was bemusing, but I understood the reluctance. He was not alone in Austria. (After my first visit to Horst, I had collected my 15-year-old daughter at the airport, and in response to my inquiry as to which museum she might want to visit, she suggested the Museum of the Anschluss. There is of course no such place, and we made do with a single room at the small, private Third Man Museum – named after the classic film – which rather impressively tries to make up for the state’s unwillingness to confront its own past.)

The more I pushed, the more Horst insisted on varnished truth. Wächter was a father. He saved Jews. He had responsibilities to others. He followed orders and an oath (to Hitler). He had to provide for the family. He was an idealist. He was honourable. He believed the system could be improved. In a court these arguments would be hopeless. Yet Horst maintained that Wächter was “very much against the criminal system” even if hard put to offer any convincing examples.

Could his father have walked away from Lemberg and the murderous operations his administration oversaw ?

No, after 1934 he had no chance to leave it. He had an idealistic idea of a better system.

If there had been a chance to walk away in August 1942, before the “Great Aktion”, would he have taken it ?


There was no chance to leave the system”, Horst said quietly.

The US Justice Department documents said otherwise, and to these we turned. Horst had seen plenty of evidence tying his father to those times, but he had managed to find a way to rationalise the material, which was merely “unpleasant” or “tragic”. Now I showed him new material. He took each document and read it carefully, head lowered, eyes intent.

The first document was a note of a meeting held in Lemberg on January 10 1942, shortly before Wächter arrived in the city. It was entitled “Deportation of Jews from Lemberg”, ostensibly the removal of the economically unproductive to the countryside. The reality was a one-way trip to Belzec concentration camp and the gas chambers, in late March 1942. “If feasible, the term ‘resettlement’ is to be avoided”, the note said.

The second document was an order of March 13 1942, actually signed by Wächter. Intended to restrict the employment of Jews throughout Galicia, it was issued two days before the first ghetto operation (March 15), and took effect the day after the transfers to Belzec (April 1). It cut off access to the gentile world for working Jews, making them more vulnerable to later Aktions. Horst’s improbable reaction ? His father acted against the order, he employed Jews in his own household.

How did he feel reading his father’s signature on such a document, in black and white ?

He paused, then suggested that Wächter must have known what this would mean. “He was helplessly involved.

Helplessly ? He could have left, I said. Horst’s answer floored me.

He knew that if he left Lemberg, they would put some brutalists there, instead of him.

More brutal than killing every Jew ?

Horst is unable to offer an answer.

We proceeded to the third, devastating document. It was a short memorandum from Heinrich Himmler to Dr Stuckart, the Reich minister of the interior in Berlin, on Wächter’s future. It was dated August 25 1942, the last day of the Great Aktion that had begun on the 10th.

I recently was in Lemberg and had a very plain talk with the governor, SS-Brigadeführer Dr. Wächter. I openly asked him whether he wants to go to Vienna, because I would have considered it a mistake, while there, not to have asked this question that I am well aware of. Wächter does not want to go to Vienna.

Himmler had spoken with Wächter about his future career. What transpired was unclear, but Himmler offered him a chance to return to Vienna. This was declined, no doubt, as a career-killing move. Himmler ended with an additional thought :

It now remains to be seen how Wächter will conduct himself in the General government as Governor of Galicia, following our talk.

Wächter must have conducted himself well, as he finished the job and stayed on in Lemberg for two more years.

The context was important. Himmler met Wächter in Lemberg on August 17, and by the time he wrote to Stuckart the operation to remove 40,000 Jews to Belzec was under way. Among them were the parents and siblings of Hersch Lauterpacht and, apparently, Simon Wiesenthal’s mother. As civilian leader, Wächter supported the operation.

The document offered no ambiguity, or escape.

Horst stared at it, without expression. If his father stood before him, what would he say ?

I don’t really know”, Horst said. “It’s very difficult … Maybe I wouldn’t ask him anything at all.

A silence hung around the large, magnificent room. After a while it was punctured by Horst offering an exonerating thought : his father had simply been overwhelmed by the situation, by its inevitability and catastrophic proportion, by the orders and their immediacy.

Nothing was inevitable, I said. Not the signature, not the oversight. He could have left. There was another long silence, the sound of snow. Faced with such a document, could he still not condemn his father ? Was it love, or something else?

I cannot say I love my father”, Horst said. “I love my grandfather.” He looked towards the portrait of the old military man.

I have a responsibility for my father in some way, to see what really happened, to tell the truth, and to do what I can do for him.

He paused.

I have to find some positive aspect.

This family past had damaged him, he knew that, but it was his father’s “gift”. It had brought him to the schloss, he explained, which he hoped to restore. The gulf between that great project and the small, cold, uncomfortable space he occupied inside of himself seemed very great.

It was impossible to comprehend, yet I felt an unexpected sadness, not anger. By failing to condemn, was he not perpetuating the wrongs of the father ?

No”, he said bluntly. Yet friendly, warm, talkative Horst offered nothing more. He simply could not bring himself to condemn. It was the fault of Frank’s Government General, of the SS, of Himmler. But not of Otto von Wächter.

We had reached the end, and then he said :

I agree with you that he was completely in the system.

A crack.

Indirectly he was responsible for everything that happened in Lemberg.”

Indirectly ?

Horst was silent for the longest moment. I noticed his eyes were moist.


Philippe Sands is a writer and barrister who teaches international law at University College London. This article is drawn from research for a book on the origins of international crime, to be published by Alfred A. Knopf Copyright The Financial Times Limited 2018. All rights reserved.

Et maintenant, le second article :

Quand un fils ne peut admettre les crimes de son père


Dans le film Un héritage nazi, l’amour d’un fils est éprouvé par les preuves accablantes de la participation du père à des meurtres de masse

Par URIEL HEILMAN
2 mai 2015, 13:47


New York (JTA) – Difficile de ne pas s’émouvoir en regardant Un héritage nazi : Ce que nos pères ont fait.

Mais contrairement aux nombreux documentaires sur l’Holocauste, ces sentiments ne sont pas une immense tristesse, c’est plus de l’exaspération et de la colère.

Dans le film, dont la première aura lieu ce mois-ci au Tribeca Film Festival de New York, l’avocat juif britannique Philippe Sands raconte l’histoire de deux hommes, tous deux enfants de nazis de haut rang.

Niklas Frank est le fils de Hans Frank, avocat d’Hitler et gouverneur général de la Pologne occupée. Frank (le père) a été pendu en 1946 après avoir été reconnu coupable au procès de Nuremberg pour complicité dans l’assassinat de 3 millions de Juifs de Pologne.

Horst von Wächter est le fils d’Otto von Wächter, un Autrichien qui était gouverneur nazi de la Galicie, à Lemberg (aujourd’hui Lviv, Ukraine) et est mort en 1949, alors qu’il se cachait sous la protection du Vatican.

Frank, auteur et journaliste, est connu en Allemagne pour son best-seller controversé de 1987 Le Père : un règlement de comptes, qui détaille son dégoût pour l’homme qui devint célèbre sous le nom de « Boucher de Pologne ». Dans son portefeuille, Frank conserve une photo du cadavre de son père prise juste après sa pendaison.

En revanche, Wächter tient son propre père en haute estime, refusant de reconnaître son rôle dans l’assassinat de masse des Juifs, alors même que Sands lui présente des preuves de plus en plus claires et troublantes.

Sands, dont le grand-père Leon Buchholz vivait dans la zone commandée par Wächter et Frank, et qui a perdu la majorité de sa famille pendant l’Holocauste, raconte l’histoire de l’amour d’un fils pour son père qui entre en collision avec les faits immuables de l’Histoire.

Frank et Wächter – qui se connaissaient enfants et sont restés amis depuis – sont tous deux nés en 1939. Wächter décrit une enfance idyllique brisée par la défaite de l’Allemagne en 1945. Chez lui, il montre à Sands un album de photos de famille qui mêle des clichés de sorties en famille à des photos de son père et de ses collègues nazis – dont Heinrich Himmler, le commandant militaire SS. Sous une autre photo, il est griffonné « AH » – pour Adolf Hitler.

« J’étais transporté 70 ans en arrière, dans le cœur d’un régime épouvantable, mais Horst regardait ces images avec un œil différent du mien», raconte Sands. « Je vois un homme qui a probablement été responsable de la mort de dizaines de milliers de Juifs et de Polonais. Horst regarde les mêmes photographies et voit un père bien-aimé jouer avec des enfants et il pense à la vie de famille. »

En revanche, les souvenirs qu’a Frank de ses parents sont souvent amers. Leur mariage fut sans amour et son père voulait divorcer. Mais la mère de Frank a fait appel à Hitler, qui a interdit le divorce jusqu’après la guerre. Hans Frank a obéi.

Frank se rappelle avoir visité enfant le ghetto de Cracovie avec sa mère qui allait y « faire du shopping » de fourrures, parce qu’elle savait que les Juifs ne pouvaient refuser le prix qu’elle déciderait. Frank est impitoyable sur son père.

Le film entremêle des entretiens avec Frank et Wächter à des vidéos et des photos de la guerre. Certains des documents d’archives sont étonnants, y compris des images d’Hitler et d’autres dignitaires nazis. Sands se rend avec Frank à la cellule de Nuremberg où son père était détenu jusqu’à son exécution. Les trois hommes visitent les vestiges de la synagogue où la famille Sands a probablement passé son dernier Shabbat, avant que les nazis ne la réduise en poussière sous le commandement du père de Wachter.

Tout au long du film, Wächter ne peut se résoudre à reconnaître les crimes de son père, offrant une excuse après l’autre et en se fondant sur de vagues généralités pour réfuter la preuve de sa responsabilité dans la mort de dizaines de milliers de Juifs.

Pour nous, les faits sont irréfutables. Otto von Wächter a créé le ghetto juif de Lviv, alors Lemberg. Il a dirigé le transport qui a envoyé les Juifs dans des camps de concentration. Il a refusé l’offre de Himmler de retourner à Vienne, sa ville natale, choisissant de rester sur place et de faire consciencieusement son travail.

Pour Wächter, tout cela ne suffit pas à ébranler sa conviction que son père était un homme bon qui n’a joué qu’un petit rôle dans le régime nazi.

Plusieurs scènes charnières marquent le film. Dans chacune, tout est mis en œuvre pour que Wächter admette les crimes de son père. Dans l’une, une discussion entre Sands, Frank et Wächter, Wächter est pris à partie pour son admiration sans vergogne de son père. Wächter se tortille sur son siège, mais tient bon.


Dans une autre, les trois hommes visitent une salle, à Lviv, où le père de Frank a annoncé en 1942 la mise en œuvre de la Solution finale, félicitant le père de Wächter pour son travail. Un mois après ce discours, 75 000 Juifs locaux avaient été assassinés.

Dans une troisième scène, les trois hommes visitent le site d’une tuerie en Galicie, où environ 3 500 Juifs ont été fusillés par les nazis, dont les membres de la famille de Sands. Wächter erre, résistant obstinément à tous les efforts pour lui faire admettre la culpabilité de son père.

Le film a ses défauts. On ne nous dit pratiquement rien sur Frank et Wächter en dehors de la guerre, ce qu’ils font dans la vie, ou quoi que ce soit à propos de leurs conjoints ou enfants. Mais ces lacunes sont pardonnables.

Vers la fin du film, les trois hommes assistent à une cérémonie commémorative pour les nationalistes ukrainiens qui ont combattu les Soviétiques pendant la Seconde Guerre mondiale. Ils parlent avec un homme d’âge moyen qui porte une croix gammée autour de son cou et leur dit qu’il est fier de l’action de sa division.

Puis ils rencontrent un vétéran de la Seconde Guerre mondiale. Quand l’homme apprend qui était le père de Wächter, il serre la main du fils avec enthousiasme, lui disant que son père était un homme bien.

Wächter, affligé tout au long du film, semble enfin à l’aise. Et sourit.

Et enfin, un peu plus anecdotique, ce troisième article-ci :

Son of Nazi governor returns art stolen from Poland during second world war


Handover marks key moment in Poland’s long effort to regain its lost treasure, amid hopes other descendants of Nazi art thieves will follow example

Uki Goñi
Sun 26 Feb 2017 12.40 GMTFirst published on Sun 26 Feb 2017 10.00 GMT

In December 1939 a Viennese woman with chestnut brown hair walked triumphantly into the National Museum in Kraków.

Charlotte Wächter’s husband was the recently appointed Nazi governor of Kraków : SS Gruppenführer Otto Wächter ; she was decorating the new headquarters that he had established at the city’s Potocki Palace – and in the process, she looted every department of the museum.

According to a Polish government assessment from 1946, Frau Wächter took “the most exquisite paintings and the most beautiful items of antique furniture, militaria, etc, despite the fact that the director of the museum had warned her against taking masterpieces for this purpose”.

An estimated half a million art objects were plundered from Poland by the occupying Nazi and Soviet forces during the second world war.

Poland’s ministry of culture still keeps a vigilant watch for any that may turn up on the international art circuit. Unable to force their current holders to return them, Poland often finds itself having to buy the works at auction – sometimes from the descendants of those who stole them.

But Sunday marked a key moment in Poland’s decades-long effort to regain its looted treasure, one that hopefully will set an example for other descendants of Nazi art thieves.

Horst Wächter, the fourth of the SS general’s six children, has spent years trying to return a painting taken by his parents from the Potocki Palace. On Sunday, he attended a ceremony in Kraków at which three stolen works were returned to the Polish government.

This is probably the first time that the member of a family of one of the most important Nazi occupiers is giving back art that was stolen from Poland during the war”, said Ryszard Czarnecki, a vice-president of the European parliament and a member of the Polish Law and Justice party.

Wächter, 78, returned three works that his mother stole:  a painting of the Potocki Palace, a map of 17th-century Poland, and an engraving of Kraków during the Renaissance.

The small painting by countess Julia Potocka (1818-1895) depicts Artur Potocki bidding farewell from the balcony of the Potocki Palace to relatives who are departing in horse-drawn carriages burdened with heavy luggage.

My mother liked it very much” said Wächter. “The painting always hung in the rooms she inhabited. She took the painting out of the Potocki Palace – which was my father’s office – to Austria where she furnished the house we were living in during the war.

An attempt some years ago to return the painting to the Potocki family – the prominent Polish noble family whose Kraków residence Otto Wächter usurped during the war – did not go well.

The Potockis “did not want to have anything to do with me as the son of a Nazi”, said Wächter in an email from Schloss Haggenberg, the 17th-century castle where he resides in Austria.


About 68,000 Jews were expelled from Kraków in 1940 on the orders of Wächter, who the next year created the Kraków ghetto for the 15,000 Jews who remained. Killings under his orders continued when Hitler transferred him to become governor of Galicia in the Ukraine in 1942.

Seventy-five years later, the Wächter surname still rings alarm bells in Poland.

The delicate task of negotiating the return of the painting was finally taken on by Magdalena Ogórek, a Polish politician and historian who had conducted a series of interviews with Horst Wächter for a book she is writing about his father.

Ogórek had spotted the 17th-century map of Kraków in a photograph accompanying an article about Wächter in the Financial Times. When she asked Wächter about it, he admitted that his mother had stolen it, along with the other works.

I have to admit that I did not have to convince Horst to return it, he wanted to return it” says Ogórek, who also attended the handover ceremony on Sunday.

The hard part turned out to be convincing officials in Poland to negotiate with the son of such a notorious Nazi criminal. “Polish officials are reluctant to have contact with the children of Nazis, but I convinced them that our obligation was to do everything we could to return this painting to the city of Kraków.

Wächter says he returned the art works to honour the memory of his mother, who died in 1985. “I am not especially proud of my deeds,” he said. “I do not return the objects for me, but for the sake of my mother.

In a 2015 documentary My Nazi legacy, Wächter admitted to the British lawyer and author Philippe Sands that his mother was “proud” to be a Nazi. “She was convinced that my father was right and did the right things. She never spoke one word bad about him.”

Despite his clear-eyed approach to the looted artworks, Wächter maintains that his father was an unwilling cog in the Nazi killing machine, a position that has won him many critics. “My father became doomed and murdered for something he never planned and executed himself” Wächter said.

Otto Wächter died under mysterious circumstances in Rome in 1949 while waiting to escape to Argentina, where many other Nazis had already found safe refuge. He was administered the last rites by Austrian bishop Alois Hudal, one of the main churchmen involved in rescuing Nazis from Allied justice.

Ogórek believes Wächter may have been murdered in Rome. “I have discovered a Hudal document in the Vatican secret archives that shows he could have been poisoned”, says Ogórek.


Another question is how many other works of looted art might still be in the hands of families of other Nazi officers.

I hope that the return of this painting will encourage other families in possession of looted art to return them instead of trying to sell them at auction”, said Czarnecki.

As the son of a Nazi war criminal, it is perhaps unsurprising that Horst Wächter has a dim view of humanity, one which he says is confirmed by the rise of populist and racist movements across the Europe and the US.

In difficult times there have always been leaders who convince their followers that the others – all those different from them in culture, language or faith – were responsible for their troubles and that their community has to get rid of them. The Nazi period is definitely doomed to repeat itself.

A méditer…

Ce jeudi 29 mars 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur