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Francesco Piemontesi confirmé !

29oct

Dans son article de ce jour, Ultima verba,

sur son décidément régulièrement passionnant blog Discophilia,

Jean-Charles Hoffelé à son tour s’émerveille

de la réalisation par Francesco Piemontesi

des trois dernières sonates pour piano de Schubert

_ en un double CD du label Pentatone PTC 5186742.

C’est à une nuance près que je partage son avis :

à mon oreille et à mon goût,

l’interprétation par Francesco Piemontesi de la dernière de ces trois dernières sonates de Schubert,

saisi ici en live,

à la différence des deux précédentes,

loin de me paraaître inférieure,

me touche encore plus

par l’authenticité de sa liberté…

ULTIMA VERBA

Dix années à voyager en compagnie des trois dernières Sonates de Schubert, pas moins ! Ce n’est pas une vie comme pour Schnabel ou Kempff, mais pourtant Francesco Piemontesi va au cœur des œuvres comme ses célèbres ainés.

L’autorité sans maniérisme qui emporte le sombre Allegro de l’ut mineur, avec ses replis de silence, ferait plutôt penser à Arrau dont Schubert fut l’ultima verba, cette tension terrible sans aucun effet, cette nudité du chant dans la profondeur du clavier que n’enjolive pas la prise de son parfaite de Johannes Kammann, d’ailleurs aidée par l’acoustique de la Salle de Musique de La Chaux-de-Fonds où les micros n’ont qu’à cueillir les notes.


C’est comme l’essence de Schubert, sans que jamais le tragique ne vienne défaire la noblesse du discours, la hauteur de vue d’une interprétation qui se veut d’abord humblement lecture. C’est encore plus vrai dans les escarpements de la grande Sonate en la majeur, conquérante, plus lumineuse durant tout l’Allegro initial qui prend des allures de symphonie. L’Andantino pourra paraître, lied terrible, nu, au rythme implacable, dont l’orage est une vraie apparition. Piemontesi trouve l’émotion sans la chercher, contrairement à la stupéfiante proposition d’Andrea Lucchesini qui rappelait sans cesse l’ombre de Beethoven, n’admettant ici que Schubert.

Pour la Sonate en si bémol majeur, il aura préféré une prise en concert, choix évident pour une œuvre dont le Molto moderato veut la grande ligne, la respiration continue et l’écho même de celle-ci. Mais pourtant, le degré de concentration que lui avait offert le studio ne s’y retrouve pas, le discours se cherche, trouve souvent mais interroge aussi. Il faut y adhérer pour entendre, au deux sens du terme, le projet poétique si singulier que Piemontesi aura voulu incarner en dépareillant le triptyque, osant affirmer que l’ultime Sonate doit résonner absolument différente, et comme un ailleurs de musique.

LE DISQUE DU JOUR

Franz Schubert (1797-1828)


Sonate pour piano No. 19 en ut mineur, D. 958
Sonate pour piano No. 20 en
la majeur, D. 959

Sonate pour piano No. 21 en
si bémol majeur, D. 960

 

Francesco Piemontesi, piano

Un album de 2 CD du label Pentatone PTC5186742

Photo à la une : le pianiste Francesco Piemontesi – Photo : © Marco Borggreve

Ce mardi 29 octobre 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Toute première approche de « Nacres », un cahier publié par Hélène Cixous : à déchiffrer…

17oct

Hélène Cixous vient de m’adresser son Cahier intitulé Nacres
Nacres : cahier
qui paraît aux Éditions Galilée :
« un petit livre pour la rentrée« , lui avait demandé son éditeur ;
« petite demande, voix affectueuse« .
« Tout ce que je peux te proposer _ lui répond-elle _ c’est un cahier. Ce n’est pas un livre _ un livre, c’est bien davantage apprêté (et travaillé) qu’un simple cahier (de notes). Ce cahier, il est déjà écrit. Il n’a jamais pensé _ Dieu merci pour lui ! _ être un livre. Je n’ai jamais pensé _ forcément ! _ pour livre à un cahier. Livrer _ voilà : tel quel et sans apprêts ; le mot est important : livrer, c’est aussi se livrer… _ un cahier à la lecture _ d’un lecteur étranger _, c’est comme si je sortais en chemise dans un rêve ou en maillot de bain, et au lieu d’aller à la mer, j’irais faire un séminaire. Un cahier ne prétend pas _ le mot est important _ être habitant ou citoyen _ comportant des droits et des devoirs légaux _ de la Littérature _ car la Littérature comporte des conditions-exigences minimales de reprise par l’auteur et de présentation au lecteur à venir : d’apprêts ; sans trop de débraillé… C’est un cabinet pleins d’objets estimables pour moi et probablement sans grande valeur pour un visiteur _ autre que soi. Des bouts et des fragments écrits à l’abri de toute lecture _ et fortiori relecture (d’un autre que soi : un visiteur de passage…). Des pages sauvages, libres de désordonné, sans arrière-pensée, sans visière, sans calcul, sans arme, sans aucune défense _ voici une presque théologie négative de ce qu’est en son essence propre la Littérature _, un ramas de boutons d’or _ de fleurs des champs _, des éclats herbeux _ et en rien gazonnés _ dont le charme _ tout privé _ pour moi réside dans la brièveté _ sans un quelconque souci de suites, ni, a fortiori, de fin, de point final… _, une poussière _ simplement _ d’astres _ tout de même !.. _ sur la terre oisive _ incultivée, libre de son loisir-plaisir, caprice même _ autour de la tour de Montaigne _ mon pays : atteignable à pied en peu d’heures depuis Castillon-la-Bataille… Des souffles. Des battements _ à peine effleurés, presque pas saisis : juste des ombres esquissées, même pas apprivoisées ; elles sont si farouches et fugaces… Même pas des phrases. Même pas des épiphanies, quoique _ si, justement : quelque chose commence, même si c’est à peine, à apparaître, s’esquisser, se profiler, se saisir... Juste une façon de se tenir la main _ pour continuer, pour poursuivre : tant le fil du vivre, d’abord, très probablement, que le fil de l’écrire, ensuite, sans trop de rupture ; les ruptures-cassures, les enjamber… Voir ici la place, ou fonction, des chats (Philia, Théïa) d’Hélène dans ces notes de Nacres  Sans ambition. Sans loi _ et la Littérature comporte, elle, un minimum d’ambition et de lois ; c’est dit.
Ce petit volume aura été surpris _ non toiletté _ au saut du lit.
Je n’ai rien arrangé pour paraître _ et présenter présentable figure (attendue, convenable, sinon convenue). À peine ai-je parfois complété des mots, des phrases nominales, dont l’inachèvement hâtif ne gênait pas le cahier.« 
Telle est, presque in extenso, la teneur du Prière d’insérer
que l’éditeur prie l’auteure de glisser, en feuillet séparé, détaché,
à l’avant de ce qui se présente, malgré tout comme un livre, avec couverture _ et qui, décidément, plaît beaucoup au lecteur que je suis ; et même l’enchante ; en un regard rétrospectif de l’auteure, empreint de prévenances, voilà, à l’égard du lecteur qui s’apprête à lire son livre. Tel un accueil de l’hôte accueillant l’accueillé avec un minimum d’égards nécessaires envers le lecteur (pour peu que celui-ci s’apprête, aussi, de son côté, à vraiment bien le lire ; sinon, « indiligent lecteur, quitte ce livre !« , prévenait Montaigne en ouverture, impérieuse autant que malicieuse, de ses Essais) sur le porche attractif de son seuil d’intimité de ce qui est ici livré : à la lecture.
Le Nacres _ cahier d’Hélène Cixous a bien sûr passionné le Curiosus-lecteur que je suis.
Et me lance dans un tout premier questionnement,
pour essayer de reprendre le fil du souvenir de mes précédentes lectures de l’Œuvre-Cixous.
En voici de premières amorces :
Isaac serait-il une pure fiction ?
La question _ « _ Isaac, c’est son nom, celui de votre amour ?«  _ est posée page 94 :
« _ C’est une fiction. Tout. Isaac, amour, votre, fiction« .
Et ici, forcément, l’énigme-Isaac demeure…
Il faudra que je recherche qui peuvent être les effectifs cousins d’Hélène (pages 44-45, et ailleurs)
la cousine Pi et son frère Paul-les-Malheureux :
des Cixous _ ou apparentés : ils viennent d’Oran ! Des Amar ? _, et pas des Jonas ou des Klein….

… 
Mon identification _ antérieure ; cf mon article du 12 juin 2018 : _ de Marcel Dulas, l’homme du portail grippé à déverrouiller d’Arcachon de Défions l’augure,
se trouve confirmée
avec l’indication du décès de son frère Tontus René Dulas
ainsi que le cimetière _ à La Teste, et non loin de l’Éden _ du Natus, page 83 :
« 17 octobre 2017
Tontus est mort. En apparence. Pif _ Pierre-François _ me raconte longuement la légende de Tontus René Dulas et le royaume d’Éden (l’habitation des onze Dulas dans la forêt des Landes, hommes des bois, sans école, qui ne vont dans la société extérieure et hostile que pour le service militaire). Mes enfants, élevés _ c’est dit _ par ces forts de la nature, sur le Natus. Natus, nom propre du Bourrier.
Aller au Natus, expression _ conservée telle quelle  _ de leur enfance.
Au lieu-dit Natus-de-Haut, le Bourrier créé en juillet 1916 au cimetière national de La Teste, tout ça mes enfants, sous les ordres des Dulas, Chef Tontus, l’ignorent, ils vont au Natus comme à l’Éden, l’Éden des enfants sauvages est un mont de débris immondices de la ville, écharnures, morceaux de carcasses d’avions, casques de guerre.
(Note : ces cahiers sont des petits-cousins du Natus, des bourriers.) » ;
de même qu’est nommée, page 69, l’Allée Fustel-de-Coulanges
Est indiquée aussi, page 39, l’adresse d’Éve Cixous, rue du Saint-Gothard :
« Un vilain souci : les Catacombes dégueulent maintenant juste à côté de l’immeuble de maman. Qu’aurait-elle dit ? Si je savais, ça me protégerait. Comme pour « l’avenue René Crotty »  (elle disait). Elle aurait trouvé le nom de cette « sortie » stérilisée, rectum au néon, étrange bouche d’égout au terme d’un long cheminement intestinal embouché d’abord place Denfert-Rochereau.
Heureusement qu’elle est abritée au fond du jardin Saint-Gothard. Ce Saint-Gothard n’était pas son col. Elle, c’était le Lautaret. Destin à l’esprit farceur : une si petite rue pour un si grand col.
Écrire le livre des Cols, on y apercevrait Hannibal, Stendhal, Goethe, à cheval, maman à pied, ou à dos de chameau.
Le mot col, dans la langue d’une sage-femme.« 
Bref, me voici aux anges ! en cette déchiffreuse lecture…
Ce jeudi 17 octobre 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa
Post-scriptum :
Sur le Natus-de Haut,
lire les articles excellemment détaillés de Patrick Boyer et Jean-Michel Mormone publiés en 2008 et en novembre 2013 dans le bulletin de la Société historique d’Arcachon et du Pays de Buch ;
ainsi que le livre d’Éric Joly paru en octobre 2013, Un Nègre en hiver, aux Éditions Confluences.

L’héritage littéraire de Bioy, par Eduardo Berti et Edgardo Scott, une superbe conclusion-ouverture de la brillante semaine Bioy à Bordeaux

12oct

L’entretien _ l’héritage littéraire de Bioy _ d’hier vendredi 11 octobre, à 17 h 30,

à l’Auditorium de la Bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck,

a merveilleusement tenu toutes ses promesses.

Les deux magnifiques écrivains argentins que sont

Eduardo Berti (né en 1964, à Buenos Aires)

_ dont est sortie la veille, au Castor Astral, L’Ivresse sans fin des portes tournantes _

et Edgardo Scott (né en 1978, à Lanus)

_ dont est sorti au mois de mars dernier, aux Ediciones Godot, à Buenos Aires, un passionnant Caminantes _,

tous deux promis au plus brillant avenir,

nous ont offert un richissime _ lucidissime _ entretien

sur la _ présente _ postérité littéraire et artistique

_ et complètement incherchée par Bioy lui-même, est-il nécessaire de le préciser ?

Seule l’éternité du présent (de la vie, de l’écriture, voire de la lecture…) le passionnait ! _

d’Adolfo Bioy Casares (Buenos Aires, 15 septembre 1914 – Buenos Aires, 8 mai 1999)

en Argentine

et dans tout le monde hispanophone

_ en France, l’œuvre de Bioy, demeurée un peu trop à l’ombre de l’œuvre de Borges,

est encore mal diffusée ;

y compris son chef d’oeuvre

(et c’est aussi l’opinion d’Edgardo Scott et d’Eduardo Berti !),

la partie de son Journal (intitulée Borges) consacrée à ses entretiens quasi quotidiens tout au long de leurs vies avec Borges, non traduite ! pas même l’édition déjà réduite, dite minor

_

en notre XXIéme siècle,

ces vingt ans qui ont suivi son décès.


De même que l’entretien de la veille

_ en ce même superbe Auditorium de la Bibliothèque de Bordeaux-Mériadeck _,

avec René de Ceccatty,

cet entretien-ci a été enregistré,

et sera donc consultable

par tous les chercheurs, les curieux et les amoureux

de l’œuvre multiple, diverse, toujours renouvelée

_ fondamentalement libre en ses propres exigences (de perfection de l’aventure toujours ouverte de sa vive écriture) _

de Bioy _ invétéré humble charmeur…



Ce samedi 12 octobre 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Jean Clair, ou « ressaisir le fil qui relie à la vie », et résister à la catastrophe des mésusages de la langue _ et des cinq sens, et du penser…

02août

Mes deux précédents articles consacrés à l’admirable Terre natale _ exercices de piété, de Jean Clair :

et

constituaient un prologue à mon article d’aujourd’hui, sur le fond.


Terre natale _ exercices de piété est la poursuite (et reprise) des précédents « écrits intimes » _ et déjà « exercices de piété«  _ de Jean Clair

que sont Journal atrabilaire (en 2006), Lait noir de l’aube (en 2007), La Tourterelle et le chat-huant (en 2009), Dialogue avec les morts (en 2011), Les derniers jours (en 2013), La Part de l’ange (en 2015) ;

et cela après un accident de santé sien évoqué très discrètement (rien ne sera jamais indiqué de sa nature) à la page 320, au cours du chapitre XIX Athènes et Jérusalem : et seulement afin de justifier (un peu) le fait de n’avoir pu se rendre sur les lieux du Sépulcre, malgré la présence sienne à Jérusalem le 28 septembre 2016, au moment des obsèques de Shimon Pérès ; et c’est là une des rares dates d’événements évoqués… _ qui semble avoir un peu durablement affecté sa santé alors _ et rudoyé son moral _, et maintenu un certain temps alité _ à l’hôpital ou chez lui, ce n’est pas spécifié ; Jean Clair évoque les images suscitées par différentes positions du corps couché, à l’instar de ce qui peut se produire pour des rêves au cours du sommeil… _, et sans pouvoir _ ni d’abord même désirer _ aller rencontrer des interlocuteurs un peu vrais : seule restait comme ressource de présence et interlocution vraie, et avec une altérité riche _ de répondant _, que la lecture :

Pages 31-32, au chapitre I :

« Je n’ai plus _ convalescent, et plutôt déprimé _ la  force que de lire, jour après jour, et du matin au soir. Je m’assois dans mon fauteuil, et je lis à m’épuiser les yeux. (…) Aucun médium, radio, télévision, cinéma, n’a ce pouvoir _ thaumaturgique _ de faire entendre une voix à travers un objet, et de parler en elle. On ne fait pas que ressusciter le mort qui gisait dans ces pages, on lui donne sa voix.

Un livre est toujours un Livre saint. (…) Pour échapper à mon mal _ de « dépression » et absence abyssale à soi-même… _, je lis interminablement et, pendant quelques instants, je suis Baudelaire, Proust ou Flaubert. La magie _ voilà _ peut durer des heures. Fatigué par la transmigration, je referme les pages. L’âme en paix, j’essaie de retrouver le souffle qui est le mien« …

Le texte de ce livre magnifique s’inscrit entre deux acceptions,

aux pages 15 _ et il s’agit là, au chapitre I L’Intrus, de la phrase incipit du livre ! : « J’ai fini par me refuser l’hospitalité«  _

et 398 _ au tout dernier chapitre, le chapitre XXIV La Terre vaine, et juste quatre pages avant la fin : « Si je ne peux plus m’offrir l’hospitalité«  _

du terme « hospitalité » _ accordée, ou pas, à soi-même ; et c’est bien là que gît la difficulté (de « dépression« ) à laquelle s’affronte courageusement l’entière méditation sans cesse creusée, fouillée et approfondie de ce merveilleux livre… _ :

Page 15 : « J’ai fini par me refuser l’hospitalité. Personne _ de conséquent _ n’est là où je suis. (…) Qui étais-je ? Qui suis-je, après toutes ces années ? (…) Comme par distraction, je me suis mis à distance de moi, ouvrant un vide _ abyssal _ que je ne peux plus remplir » ;

page 16 :  « Je suis entré dans la saison du saisissement, qui est la saison du dessaisissement _ de soi-même. Séparé de ce que je croyais être moi et qui me donnait contenance et chaleur _ voilà. Désemparé, sans rempart. (…) Saisi, dessaisi : une outre-tombe. (…) Grelottant, je ne suis pas là, et qui est là, à ma place ? » ;

page 17 : « Penser est une continuité que je n’ai plus _ par défaillances répétées de la mémoire ? par rupture de fil ? _ une fidélité que je ne respecte pas » ;

page 18 : « C’est une disparition. Je me défais » ;

page 20 : «  »Étre soi«  ne serait qu’une obstination à croire en ce qui n’est qu’une suite _ purement accidentelle _ de sensations disparates, une habitude _ de simple fait, mais sans légitimité de droit _, une distraction _ superficielle.

On porte le deuil de _ la consistance de _ sa vie bien avant d’être mort« …

Et page 398 : « Si je ne peux plus m’offrir l’hospitalité _ accueillante _, me reconnaître, me souvenir de ma présence en moi, et m’y réconforter, me souvenir de mon nom paternel _ Régnier _, devenu étranger à moi-même _ faute de fil assez cultivé _, c’est que je ne peux plus habiter la terre natale dont ne me restent que des souvenirs informes, ni reconnaître miens les paysages et les humains que j’ai ensuite aimés » _ et seule une écriture réellement consistante, et renouant les fils et liens négligés, est en mesure de leur rendre forme.

Deux chapitres, vers la fin, le chapitre XVI, Les Dardanelles, et le chapitre XXI, La fugue, développent magnifiquement la ressource du « fil » à renouer

_ « ressaisir » (page 273), « retrouver » (page 274), « rétablir » (page 274), « reprendre » (page 274), faire que « le fil ne soit pas rompu«  (page 275), faire que « un fil échappe au circulum diaboli du temps » (page 278), « ne pas casser le fil » (page 351), trouver le mot qui « redonnerait la vie (…), trouver le mot juste, qui donnerait à la phrase son assise et son sens » (page 352), « vous faire ressaisir le fil de vos pensées et le dérouler dans l’esprit  » (page 354) ; et cette opération très exigeante-là, versus « la catastrophe des « mots libres »«  (page 353), car « « les mots en liberté », dont les surréalistes avaient fait leur profession de foi, étaient un contresens, une impiété. Il n’y avait pas de liberté des mots, mais un choix, un respect, l’obéissance à un ordre », condition absolue de sens, de vérité et de beauté (page 352) _,

par l’écriture, que met en œuvre Jean Clair en ses divers « écrits intimes« ,

et tout particulièrement en ce volume postérieur à l’épisode de la maladie _ qui s’était déclarée en septembre 2016, à Jérusalem _ et de la sévère dépression qui l’a suivie, en ce Terre natale _ exercices de piété.

 


Mais des ressources effectives s’offrent.

Et pour commencer « les papillons«  _ cf le titre du chapitre IV : Les Papillons... _ à saisir _ même si c’est bien difficile _ des rêves nocturnes : par l’écriture notamment ;

à bien distinguer _ Jean Clair y insiste _  de l’activité _ que Jean Clair repousse vigoureusement, elle _ de fiction :

« Parler (…) d’êtres vivants, les imaginer vivants, inventer des personnages et leur prêter des sentiments, des gestes, des paroles : les romans me donnent une insupportable sensation d’ennui. (…) J’ai toujours détesté la fiction _ moi aussi. Je suis incapable d’inventer. Je n’aime pas raconter des histoires, respecter des plans _ convenus à l’avance _, préparer des intrigues _ misérablement artificielles. Moins encore composer des dialogues, cet usage frauduleux de l’écriture. On n’écrit _ vraiment _ que pour obéir au besoin de dire quelque chose qu’on ignore _ encore. On avance alors sans trop savoir. Et puis viens la récompense du mot _ du mot juste et fécond _ qui dit ce que vous ne saviez pas« , lit-on à la page 58 du chapitre III Les Nocturnes..

Ainsi que cette précision-ci, page 60, du même chapitre III Les Nocturnes :

« Il faut être un peu désespéré pour trouver le courage de s’isoler et de tenter d’écrire. La réalité apparaît pourtant si riche alors _ en ce défi aventureux et ouvert de l’écrire _, et si inépuisable _ voilà _, qu’on comprend qu’il est vain de vouloir la changer, voire simplement de l’imaginer autre. Il y a assez à dire _ oui ! _ de ce qui est ou de ce qui a été pour occuper les années de son existence. Proust, Morand, Aragon, Malaparte _ ou Montaigne _ n’ont jamais rien inventé, imaginé, jamais écrit de « romans ». Ils ont été le peintre qui s’efforce, tableau après tableau, de dire, de décrire, de prolonger un peu _ la qualité de présence de _ ce qu’il a sous les yeux, en tournant le dos à la tentation, « fasciste » en effet, de vouloir changer le monde, de recourir à la fantaisie, à l’abstraction, à la violence, à la création _ arbitraire, gratuite _, en usant de systèmes de couleurs et de formes qui seraient capables d’améliorer la réalité, ou, pire encore, à exalter ce qu’on dit être son « moi » « …

 Je reviendrai, bien sûr, à cette ressource capitale qu’est l’écrire _ et à sa conception précise _, pour Jean Clair… Mais pour l’instant c’est à la ressource de « présence«  _ cruciale aussi, fortément _ du rêve nocturne que je désire m’attacher.

À preuve : 

aux pages 64-65 du chapitre III Les Nocturnes, ceci :

« L’étonnant pouvoir _ voilà _ du rêve _ nocturne. (…) D’un être, il nous offre _ la grâce de _ sa présence sensible, parée de toutes les qualités. Nous (…) voyons (…) surgir devant nous ce qu’on pourrait nommer _ en usant du vocabulaire théologique _ une présence réelle, avec sa chaleur _ son éclat _, sa spontanéité _ indépendante de soi _, sa voix _ surtout _, remontée d’on ne sait lequel de ces enfers, qui ne sont pas forcément des lieux de souffrance comme dans nos religions, mais des lieux imaginés par les Anciens ou par le Shéol juif, où ils sont _ seulement _ tenus en réserve, endormis eux aussi _ comme nous-mêmes qui rêvons en notre propre sommeil _ attendant de nous revoir _ et de reprendre notre conversation.

(…) Le rêve est revenance et révélation _ post mortem. (…) Mes rêves se remplissent de figures et deviennent des salons où l’on s’entretient _ voilà _ avec douceur _ surtout. Ce dont le quotidien _ de la maladie, comme de la quotidienneté… _ m’a privé, la nuit me le redonne« …

Je peux maintenant en venir à l’instrument capital du rétablissement du fil de la vie et du soi le plus vrai, je veux dire l’écrire de Jean Clair.


Les deux chapitres _ superbes :  peut-être les sommets de ce livre ! _ sont les chapitres XVI, Les Dardanelles (pages 269 à 280) et XXI, La fugue (pages 351 à 358).

Au chapitre XVI, Les Dardanelles, après avoir expliqué en quoi ce qu’avaient été les Dardanelles selon Paul Morand, l’Isonzo, pour son père, »en 17-18 avait été son grand voyage » : « Mon père n’avait jamais quitté son Morvan : l’Isonzo serait ses Dardanelles« , écrit Jean Clair page 170.

Et c’est à partir de la page 272 que Jean Clair développe ce qu’est pour lui personnellement l’écrire, d’abord abordé par l’expérience d’être lu et entendu par qui sait lire vraiment :

« La puissance, la présence _ et les deux sont très intimement liées : pas de puissance sans vraie présence ; pas de présence sans vraie puissance _ de l’écrivain, qui demeure _ pour celui qui le lit, loin de lui, pourtant, dans l’espace comme dans le temps _, qui ne s’épuise pas, sont bien supérieures à celles du cinéma ou du théâtre _ et je partage complètement cet avis. Invisible, on entend _ oui ! _ sa voix _ et son souffle _, mais on ne le voit pas ; et souvent même, mort depuis longtemps on ne l’a jamais vu. Il est pareil à Dieu, une voix _ sidérante _ dont on ne voit pas le visage. Ou si l’on veut, en termes plus profanes, proche de l’analyste dont le pouvoir de guérison vient du fait qu’il écoute _ et comprend _ et répond _ surtout par ses silences _, mais qu’on ne le voit pas« , page 272.

Et page 273 :

« L’écrivain _ qu’on lit vraiment _ est pareil à la mère des premiers moments, dont on entend la voix, filtrée par l’eau du ventre, alors qu’on n’a pas encore vu le jour, et dont on ignore encore les traits. On ne connaissait pas son visage, et pourtant sa voix avait le pouvoir de guérir« …

Puis Jean Clair passe à ce qu’est pour lui l’écrire, et sa fonction première pour lui _ tout particulièrement en sa phase présente de dépression _ :

« À peine avalé le café du matin, je suis devant ma machine, comme s’il me fallait ressaisir au plus tôt _ et c’est bien de cela qu’il s’agit là ! « se ressaisir », « se reprendre«  _ le fil _ fuyant, il le constate _ qui me relie à la vie. Un mot pour sortir _ émerger _ du néant de la nuit _ et prendre pied, faire face.

Le phénomène est connu des neurologues : au milieu d’un blanc, d’une amnésie, d’une absence, un mot suffit pour reprendre, puisque l’on parle en enchaînant les mots, sans penser au suivant, non pas mécaniquement, mais musicalement _ voilà ; et cela sera magnifiquement repris et développé au merveilleux chapitre XXI, La fugue _, de même qu’un simple accord suffit à dérouler dans la tête la partition oubliée.

Ce qui se dérobe, c’est toujours le commencement. Mais il suffit que je le retrouve et le reste suivra, comme une mélodie, une suite de sons, qui n’ont plus besoin de ma mémoire _ un peu pesamment activée _ pour s’enchaîner, comme si la partition qui me deviendra familière avait été écrite ailleurs et courait _ d’elle-même, indépendamment de soi _ invisible sous les notes« …

Et déjà, avant même de mettre en mouvement et saisir le fil même de son écrire, lire nous offre l’expérience _ modèle ? _ d’un semblable fil se déroulant _ mais c’est déjà celui du langage humain, grâce à l’ordre ouvert de la syntaxe de toute langue : faire des phrases ayant du sens (cf Chosmky) _ :


Pages 274-275 :

« Un livre dont la lecture ne me donne pas l’envie _ et le mouvement entrepris _ d’écrire aussitôt quelques mots, quelques lignes, quelques pages, est un livre inutile _ vain. La lecture est un échange _ ce point est capital ! ouvrant sur une interlocution réciproque entre lecteur et auteur !.. _ où chaque mot se fait l’écho d’un autre _ voilà : oui ! _, sa réponse peut-être _ déjà les mots eux-mêmes (de la langue) se répondent d’eux-mêmes entre eux ! Dans la langue, d’abord (le vocabulaire) ; puis dans les discours (les phrases réalisées) ; et dans la littérature (les œuvres de fond) qui font le meilleur et le plus profond du fond de ses usages… Dans le texte imprimé _ du livre lu _, on devine _ lecteur hyper-attentif _ plus ou moins visible par endroits, le texte caché _ premier, à la source même (de l’écriture) : pensé, murmuré déjà en sa tête par l’auteur qui le reçoit et s’y essaie… _ qu’on va tenter de rétablir _ y accédant à son tour de lecteur. Ainsi se crée cette chaîne ininterrompue des mots qu’on appelle « littérature », mais qui est une parole interprétée sans fin _ par les lecteurs devenant à leur tour auteurs _ par delà les années et les lieux.

Tout lecteur, comme tout écrivain, reprend _ voilà _ le fil, il continue _ oui _, il prolonge _ c’est exactement cela _, en espérant que Shariar _ la vie même, ou/et le lecteur captivé _, au matin, voudra bien surseoir à sa mort _ comme à celle de Shéhérézade dans les Mille et une nuits _ et lui permettre de reprendre _ continuer et poursuivre _ la suite. Un livre à lire, un livre encore à trouver ce matin, un livre _ bouée de secours, bouffée d’air respirable _ comme une main _ et un interlocuteur ! _ qui va vous aider à vous lever, et, si je l’ouvre, la journée pourra se passer, supportable enfin, contenue toute entière dans la tête d’un autre, et le fil _ voilà : le mot est décisif en ce livre, je l’ai déjà souligné _ ne sera pas rompu.

Combien douloureux d’être en revanche interrompu quand, recherchant une idée _ à formuler, donner forme _ et sur le point de la fixer, un importun vient vous troubler et rompre le fil _ du méditer-formuler. Le rompre à jamais ? Comme dans la mort de Bergotte, le vol du papillon qui jamais ne reprendra sa course, l’idée, ici enfuie, qui ne reviendra pas.« 

Et Jean Clair de poursuivre-développer ici ses réflexions sur l’écrire :

« Écrire un livre, se livrer. Cet abandon _ à l’image de celui de l’analysé se livrant au flux de sa parole incontrôlée, dé-chaînée, sur le divan de l’analyste _ suppose une pudeur _ protectrice _, qui vous tiendra _ ce moment-là au moins _ éloigné du monde _ et ses agressions. L’écrivain _ nous y revoilà en plein _ paie par son isolement _ au monde, aux autres _ la liberté de livrer _ ici sans la moindre retenue ni censure : sur la page _ ses sentiments. Ou bien livrer serait se délivrer. Le livre serait alors proche des libérations, des affranchissements qui vous autorisent à parler, à dire, à écrire« …

Puis, pages 278-279, à nouveau sur les modalités les plus sensibles de l’écrire :

« Écrire, se faire invisible. De l’auteur _ quand on le lit _, on entend _ parfaitement _ la voix _ la moindre de ses inflexions et des infimes variations des rythmes de son souffle _, mais on ne le voit pas. (…) A cet égard, c’est un dieu, la voix dont on ne voit pas le visage. Écrire, c’est entrer _ au présent du plus pur instant : celui du commencement, de l’initiative _ dans un temps délivré du temps _ contextuel immédiat, dont alors l’écrivant se sépare. On écrit, et du temps soudain on s’échappe _ au profit d’un pur présent ouvert et fécond, de notre intitiative : libre _ ; et l’on continuera d’écrire ; on poursuit, délivré du temps. La pendule n’a pas cessé de tourner mais sur le papier, un fil _ ouvert ou retrouvé, et nous reliant à notre histoire _ échappe _ se délivrant en l’audace libératrice de son initiative même _ au circulum diaboli du temps.

L’écrivain possède un pouvoir _magistral en dépit de la modestie-humilité de sa solitude _ qui a affaire avec les débuts, avec la naissance des mots, avec le bruit de la langue _ et de la parole formée _, si puissante dans son murmure, que ni les hommes d’action, ni les hommes politiques, de ceux qui croient dans leurs discours peser sur nos vies et emporter nos décisions, ne possèdent _ oui : leur réel à eux étant considérablement plus lourd. La force du for intérieur _ oui _ est le murmure des origines, que la lecture _ du lecteur, qui viendra _, comme une prière, déroule _ le retrouvant _ et permet au monde d’exister. Les mots que l’on écrit disent toujours _ sacralement en quelque sorte _, peu ou prou, nos dernières volontés _ et leur vigueur _ certes _ naît de cette nécessité _ testamentaire vitale. Mais l’on peut toujours modifier ces derniers mots« …


Sur ce sujet de l’écrire, le chapitre XXI, La fugue (aux pages 351 à 358) est encore plus décisif : explicite et magnifique de justesse.

À nouveau sur l’écrire et « ne pas casser le fil« , aux pages 351-352-353 :

« Se soumettre à l’analyse _ psychanalytique _, à peine quittée l’adolescence, et suivre pendant longtemps sa discipline _ de penser sans censure, mais pas anarchiquement, nous l’allons voir _, sans doute pousse à écrire _ et dans des buts que nous allons voir se préciser ; une source indéniable de ce qu’est « écrire«  vraiment pour Jean Clair. Ecrire au fil de la plume ou de la pensée _ les deux profondément liées _, sans trop voir _ à l’avance _ où l’on va, avec, ici et là, la même règle : dire tout ce qui vous passe par la tête. Pas de plan, pas de propos _ fixé _, pas de projet, mais le seul besoin de parler, d’enchaîner les mots, les uns après les autres _ l’un amenant de lui-même l’autre, le suivant, selon quelque improbable et pensée  (mais bien réelle) logique, insue jusqu’ici  _, pour échapper au vide mortel _ déprimant _ du matin et, dans leur embarras, trouver le début _ à poursuivre, un peu plus consciemment _ d’un sens.

Nulla dies sine linea, non la perfection d’un métier qui ne s’atteint qu’à ne pas s’interrompre, mais le souci de ne pas casser _ mais poursuivre, filer, dérouler _ le fil, le fil de la vie même, le fil de la plume, non pas le fil de la plume d’acier, non pas le fil de la plume d’oie, mais le fil du duvet fin et fragile du verbe, du textile dont l’entrelacs est pareil au fil arachnéen dont le tissu cérébral serait fait.

Un mot, parfois, du fond de la nuit _ et d’un rêve reçu _ me venait à l’esprit et s’attardait _ on ne sait comment _ au matin. Ce simple mot suffirait _ de sa force _ à me tirer du lit. Je n’aurais pas de plus grande hâte que d’aller vérifier son existence dans le dictionnaire, d’en découvrir l’étymologie, l’origine et l’histoire _ les filiations dans les langues et la langue _, et par conséquent qu’il avait raison d’exister. C’était comme une révélation théologique _ sacrée. Le mot, le simple mot, n’importe quel mot, redonnait la vie _ qui se fuyait dans une dépression _, après la nuit et son angoisse. Le jour serait nécessaire à _ voilà une direction (et directive) à suivre _ épuiser son _ très riche, toujours _ sens _ les usages des mots sont toujours très divers : pas univoques. 

(…) Un seul mot pour franchir le vide : « Sed tantum dic verbo, et sanatibur anima mea… » (…) C’est par la parole, verbo, et non par l’usage illimité _ sans règle, arbitrairement _ du verbum que vient _ oui _ la grâce. Qu’attend donc le patient de celui qui l’écoute, sinon d’entendre le mot qui va le libérer ?

La parole latine était si proche de ce qu’était _ ou de ce qu’aurait dû être en un autre lieu (que l’église) _ le mot de l’analyste _ et verbo sanabitur anima mea _, qu’il était un rappel à l’ordre. Il fallait écouter, et choisir ce qui délivrerait.

On pouvait passer des heures _ en effet _ à trouver le mot, le mot juste _ voilà _, qui donnerait à la phrase son assise _ oui : il en faut une _ et son sens _ c’est très exactement cela. Mal choisi ou mal taillé, il serait comme de ces cubes mal équarris qui font tomber le petit château des constructions enfantines. Le mot qui manque, et le monde s’écroulerait peut-être.

(Mais tout cela avait été _ hélas, après Dada _ compris à l’envers. « Les mots en liberté », dont les surréalistes avaient fait leur profession de foi, étaient un contresens, une impiété _ voilà. Il n’y avait pas de liberté _ anarchique, en folie _ des mots mais un choix, un respect, l’obéissance à un ordre.)

(Non, chacun désormais puisait dans la langue comme il l’entendait et il n’entendait rien. Il attrapait, goulu, déformait, mutilait les mots et les phrases, sans un instant penser à leur origine et à leur histoire _ en rompant les justes filiations : pourtant comportant de l’ouverture. Il croyait tout cela mis à disposition, depuis toujours, inépuisable, et renouvelée, les mots, comme la nourriture dans les supermarchés. Mais c’était une tromperie et, finalement, une catastrophe _ c’est bien le mot. On ne s’entendait plus _ non plus : chacun enfermé dans sa bulle ou les stéréotypes fallacieux. Il n’ y avait d’ailleurs plus rien à entendre _ hélas. Les « gros mots » _ et leur cancer _ avaient fini par remplacer les vocables qui avaient exprimé la finesse du monde _ voilà : en tout son nuancier délicat. La radio, les journaux, les livres mêmes désormais _ « encore un siècle, disait Nietzsche en 1884 en son Zarathoustra, et l’esprit va se mettre à puer«  _, débordaient de ces immondices« …

Et pages 354-355 :

« Les pouvoirs de la langue me semblent de plus en plus méprisés, au profit du bruit, du cri, de l’éclat, de tout ce qui vous assaille, blesse, écorne, meurtrit, déchire, dilacère, éparpille. Le son des radios et des écrans TV vous met l’âme en sang _ là où les mots des vieux prêches étaient, nés du silentium, des onguents, des pommades, des baumes _ apaisant.

(…) Qu’un mot, un seul, puisse vous faire ressaisir _ voilà ! _ le fil _ coupé, perdu _ de vos pensées, et le dérouler _ alors _ dans l’esprit avec la même sûreté, le même entrain et la même joie que si vous écriviez la phrase entière, la linea d’avant, c’est un miracle aussi confondant qu’en musique, quand un seul accord _ mais un accord musical est beaucoup  plus qu’un simple mot : déjà une expression un peu détaillée et complexe ; et bien et mieux plus lié, organiquement, à ce qui le précède et à ce qui va le suivre _, détaché _ de son contexte _ et par hasard entendu, avant même d’en connaître la suite, fait se dérouler dans votre oreille tout le fil de l’Orfeo de Monteverdi, du dernier quatuor de Beethoven, ou le dernier des Lieder de Strauss _ mais, déjà, cela convient mieux à certaines œuvres, telle aussi celles de Bach ou de Mozart, qu’à d’autres, comme par exemple l’œuvre de Debussy ; lequel détestait que l’oreille puisse se représenter à l’avance et prévoir ce qui allait suivre… L’enchaînement des sons y est d’une rigueur _ ou plutôt perfection musicale ; le mot « rigueur«  ne me paraît pas ici approprié _ telle, au plus profond, là où, précisément, si l’on cherche à savoir, on ne se souvient de rien, que c’est la linea _ musicale _ qui sans effort se déroule en vous, dès la première note » _ mais la cohérence-consistance d’une œuvre musicale n’est pas du même ordre, ni de la même intensité, que la cohérence-consistance d’une œuvre littéraire, considérablement moins organique. Et Jean Clair va bientôt lui-même, dans les lignes qui suivent, en convenir…


La confrontation entre littérature qui suit immédiatement, pages 355-356, est, ainsi, très intéressante :

 

« Deux secondes, un simple accord, et de longs moment superbes vont résonner, comme s’ils étaient inscrits, sans qu’on pût les voir, dans une légende invisible sous les portées _ tout ce que déteste un Debussy, par exemple, dans les œuvres musicales germaniques _, un texte caché, une parole dont on croit entendre les mots, écrite avec la même nécessité que les textes dans les Evangéliaires, au point que le prodige de la mémoire, qui nous restitue des partitions entières, nous fait comprendre comment la création, qui opère sur des durées infinies, est tout entière dans l’instant qui la déclenche, et fait que la musique tient en effet beaucoup plus du miracle qui survient que de la logique que l’on suit, dans une opposition qui contient sans doute la meilleure part de son enchantement, au point qu’elle a le pouvoir de se passer des mots pour dire précisément la plus subtiles des émotions, qui se trouve aussi la plus rigoureuse et la plus attendue _ mais cela seulement l’œuvre une fois très bien connue, et son charme idéalement assimilé ; certainement pas à la première écoute.

« Ich schreibe jeden Tag eine kleine Fugue für den lieben Gott« , la profession de foi de Jean-Sébastien Bach, chaque jour redite

La littérature _ à la différence de la musique selon Jean Clair : mais entend-il cela aussi, au sein de la littérature, de la poésie ?.. _ s’entend toujours pour la première fois. C’est comme si jamais encore on n’avait lu ces mots, lors même qu’il arrive qu’on les relise pour la seconde ou la troisième fois. La musique, en revanche, on l’a _ nous semble-t-il _ toujours entendue, lors même qu’on la découvre. Tout se passe comme si l’on se souvenait d’elle _ comme si la musique, elle, était inscrite de toute éternité ! _, alors qu’on n’en sait rien encore. De quel fond resurgit-elle, alors que la littérature semble toujours arrivée du futur ? _ mais aurait-on pu dire cela aussi des poèmes d’Homère ou de la Chanson de Roland, retenus et retransmis par cœur ? On peut avoir les larmes aux yeux en écoutant Mozart ou Wagner _ à l’Opéra, après et à la suite de tant de mélomanes qui connaissaient effectivement Don Giovanni ou Tristan par cœur  _, comme si le son revenait d’un passé _ c’est-à-dire d’une tradition d’audition passionnément suivie et continuée _ très ancien que l’on redécouvrait _ à notre tour _, bouleversé, avec l’émotion de celui qui retrouve ce qu’il avait oublié et lui était si cher, alors que lire tel ou tel écrivain _ mais solitairement, pas avec d’autres en une salle de concert _, quand même ils nous sont chers et qu’on connaît leurs écrits, ne nous tire pas une larme _ de reconnaissance-retrouvaille avec ce qu’on a déjà lu _, mais nous projette chaque fois vers ce qui arrive _ dans l’œuvre, et nous surprend à nouveau _, nous réveille, nous suscite, au mieux nous tire de notre angoisse ou calme notre souffrance »…

C’est aussi que notre rapport à la littérature n’est pas le même que notre rapport à la musique. et que la langue de la littérature n’est pas non plus celle de la musique : et cela qu’il s’agisse de lire (de la littérature) et écouter (de la musique), ou d’écrire (de la littérature) et composer (de la musique).

En tout cas, maintenir-garder ou ressaisir-retrouver le fil et les filiations est donc on ne peut plus vital pour Jean Clair.

Ce vendredi 2 août 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

La perfection de l’interprétation du plus pur fantasque de Carl Philipp Emanuel Bach : Vittorio Forte en son « Abschied »

11juil

Choisir d’écouter _ et d’abord jouer ! _ la musique de clavier de Carl Philipp Emanuel Bach (1714 – 1788)

interprétée sur un piano Steinway

ne semble pas a priori la solution la mieux appropriée à cette musique de sortie du Baroque.

Il m’ a fallu un coup de fil spécial _ et c’est la première fois que celui m’appelait ainsi au téléphone ! _ de Philippe Le Vigneron,

se souvenant de ma prédilection singulière pour ce compositeur,

pour me conseiller d’écouter le CD Abschied du pianiste italien Vittorio Forte

pour m’amener à m’enquérir de ce CD Odradek ODRCD368,

le commander à mon disquaire,

et le recevoir deux ou trois bonnes semaines plus tard ;

et l’apprécier, en effet, comme un chef d’œuvre d’intelligence _ et de rendu à la perfection, sous ses doigts _ de l’art de CPE Bach au clavier,

mais oui, parfaitement !!!

Pareille justesse d’intelligence

de la liberté des humeurs _ absolument fantasques _ du compositeur

n’avait, sur nul instrument, été à ce degré de justesse de perfection

donnée jusqu’ici…

Quel art !

Une interprétation tout bonnement géniale

de musiques tout bonnement géniales elles-mêmes !

Un pur enchantement !

La folie même du génie est à sa plus juste place…

Ce jeudi 11 juillet 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

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