Posts Tagged ‘Marcel Pérès

Ecouter le passionnant et très sympathique Benjamin Alard présenter son projet d’intégrale Bach aux divers claviers

22avr

Vendredi matin dernier, l’invité de Saskia Deville à 8 heures 10 sur France-Musique était le passionnant et très sympathique Benjamin Alard, présentant le premier coffret (de 3 CDs) _ il y en aura 14, en environ 10 ans… _ d’une intégrale de la musique pour claviers _ clavecin, orgue, clavicorde, etc. _ de Johann Sebastian Bach (1685 – 1750), pour la maison Harmonia Mundi.

Ce premier coffret _ intitulé « le jeune héritier » (CDs HMM 902450.52) _ présente les dix premières années _ d’apprentissage et créations : à Ohrdruf, Lüneburg et Arnstadt _ du compositeur, soit les années 1695 – 1705, est absolument passionnant ;

et il faut dire que Benjamin Alard est un interprète prodigieux.

Normand,

Benjamin Alard a lui-même fait ses premières classes sur l’orgue d’Arques-la-Bataille _ près de Dieppe _, très vite reconnu et encouragé par le créateur de l’Académie Bach, ainsi que des disques Alpha, mon ami Jean-Paul Combet.

Je tiens aussi à mentionner ici que le 2 août 2014 Benjamin Alard s’est rendu à Bordeaux afin de tenir _ magnifiquement _ l’orgue Dom Bedos de l’abbatiale Sainte-Croix pour les obsèques de Jacques Merlet, qu’avait organisées Marcel Pérès ;

cf mon article du 31 août 2014 : 

Ecouter cet entretien (de 30′ environ),

ainsi que quelques extraits de ce premier coffret Bach de Benjamin Alard,

est un très grand plaisir…

Ce dimanche 22 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

L’hommage du Monde (et Renaud Machart) à Jacques Merlet, le jour même de son décès, le 2 août 2014

11déc

En avant première aux deux hommages au grand Jacques Merlet que Marcel Pérès rendra à Bordeaux

demain samedi 12 décembre _ par un entretien avec moi-même, Francis Lippa _ au 91 de la rue Porte-Dijeaux, à la librairie Mollat, à 16 heures ;

et après-demain dimanche 13 décembre _ par un concert avec orgue, clavecin, etc. _ à l’église Saint-Paul, 22 rue des Ayres,

et en plus du rappel de mon article du mois d’août 2014 Tombeau de Jacques Merlet en son idiosyncrasie _ à un grand bordelais

je me permets de rappeler ici le très bel hommage que Renaud Machart rendit dans le journal Le Monde le jour même du décès de Jacques, le 2 août 2014 par l’article magnifique que voici.

Mort de Jacques Merlet, producteur à France Musique


Le Monde.fr | 02.08.2014 à 17h09 • Mis à jour le 04.08.2014 à 15h20 |
Par Renaud Machart

Le producteur de radio Jacques Merlet qui fut, sur France Culture et France Musique, l’un des acteurs les plus importants du mouvement en faveur de la musique et des orgues anciennes, est mort à Paris, le 2 août, des suites d’une maladie respiratoire. Il avait 83 ans.

Sa carrière sur les ondes de Radio France, où il officiait depuis plus de trente ans, avait été interrompue brutalement par une attaque cérébrale survenue à Lyon, après un concert, en novembre 2000. Privé d’une partie de ses mouvements et de la parole, Jacques Merlet laissait orphelins des milliers d’auditeurs qui adoraient ses émissions pleines de fantaisie, d’imprévu, de coups de gueule et de blagues à ne pas mettre entre toutes les oreilles.

GOÛT DE LA NOUVEAUTÉ

Ce bon vivant à l’optimisme inébranlable était parvenu à se rééduquer partiellement, à l’aide du professeur Philippe van Eeckhout, orthophoniste attaché au Groupe hospitalier Pitié-Salpétrière, à Paris, qui lui sera fidèle jusqu’à la dernière heure. Il était même parvenu à prononcer un beau discours lorsque les insignes de l’Ordre des Arts et des Lettres lui avait été remis par le ministre de la culture Jean-Jacques Aillagon en janvier 2003. Mais une deuxième attaque, en 2005, devait réduire à néant les énormes progrès faits en compagnie du médecin et avec le soutien de ses nombreux amis musiciens qui lui faisaient de fréquentes visites dans les établissements où il avait été soigné.

Né le 5 décembre 1931, à Sainte-Foy-la-Grande (Gironde), Jacques Merlet se distingue par son goût de l’aventure et de la nouveauté. Son amie France Debès, qui fut sa belle-sœur, résumera joliment sa personnalité dans un discours prononcé lors de son intronisation par la Confrérie de la lamproie, en 1998 :

« Sa passion première est la découverte, la seconde étant de faire partager ses trouvailles. »


Merlet s’intéresse très tôt à l’orgue, étudie l’organologie et fréquente l’enseignement d’Olivier Messiaen. C’est grâce à la radio que Jacques Merlet peut agir en passeur de passions, se mettant au service d’une génération de musiciens spécialisés dans la musique ancienne qu’on surnommera plus tard les « baroqueux » (un terme qu’il n’aimait d’ailleurs guère).

SES ÉMISSIONS, DE VÉRITABLES UNIVERSITÉS POPULAIRES

Son soutien sera essentiel en un temps où la pratique des instruments anciens était encore une sorte de dissidence maquisarde, boudée par les institutions et le gotha de la musique classique. Il est peu de musiciens, aujourd’hui parfaitement établis à l’échelle internationale, tels Jean-Claude Malgoire, William Christie, Jordi Savall ou Philippe Herreweghe – et tant d’autres, vivants ou disparus –, que Jacques Merlet n’aura pas repérés dès leurs débuts et immédiatement promus à l’antenne de France Musique. L’homme faisait transporter les micros de sa chaîne partout où il lui semblait que le talent s’exprimait.

Comment oublier ses « directs » de Saintes, l’été, ou à Pâques, pour un concert de leçons de Ténèbres des Arts florissants ? Ses veillées de Noël avec son complice érudit Jean-Yves Hameline, ses conversations excentriques avec le claveciniste Scott Ross ? Ses « Matins des musiciens » au cours desquels la soprano Sophie Boulin expliquait en direct l’art des ornements dans les airs de cours français ?

Merlet pouvait aussi aussi bien parler de musique du Moyen Age que de la Renaissance, mais sa passion était l’époque baroque. Il contribuera beaucoup à faire connaître le catalan Jordi Savall, dont les premiers enregistrements de la musique pour viole de gambe de Marin Marais n’avaient pas encore gagné la discothèque de millions d’auditeurs que le film Tous les matins du monde (1991), d’Alain Corneau, d’après le livre de Pascal Quignard, allait lui apporter. Ces émissions étaient une véritable université populaire, alors que les conservatoires français ne reconnaissaient pas encore cette pratique et étaient loin d’admettre en leur sein les départements de musique ancienne qu’ils abritent aujourd’hui.

FIGURINES DES SCHTROUMPFS

Ne se reposant sur aucun laurier – ne se reposant d’ailleurs guère et enchaînant les reportages et enregistrements –, Jacques Merlet délaissait vite les « anciens » pour les plus jeunes générations, pour qui sa curiosité était toujours en éveil. Il les recevait chez lui, dans son grand atelier de peintre de la rue Jouffroy, à Paris, où les milliers de disques, de livres, d’objets rapportés de ses nombreux voyages constituaient une étonnante caverne d’Ali Baba. Les jeunes confrères de la presse ou de la radio étaient aussi conviés avec les amis de toujours, et c’était autour de la table de sa cuisine (où, sur le haut d’une armoire, trônait une armée de figurines des Schtroumpfs !) que l’homme de radio, excellent maître queux, régalait cette joyeuse compagnie de mets du Sud-Ouest largement arrosés de crus gouleyants.

Combien de fois n’est-il pas allé présenter à l’antenne sa rituelle cantate de Bach du dimanche matin après avoir dormi quelques petites heures seulement ? Et le déjeuner pantagruélique qui suivait l’émission se terminait souvent à l’heure du souper ! Certes, Jacques Merlet avait un appétit – et un physique – d’ogre, mais, ainsi que l’a écrit Télérama, en 1998, l’homme avait avant tout « un appétit d’orgue ». Car son nom restera légendairement attaché au milieu organistique et, plus précisément, à celui des orgues anciennes. A France Culture d’abord, à la fin des années soixante, puis à France Musique, il a produit des centaines d’émissions dévolues à des instruments rares, oubliés, menacés de disparition ou de restauration désastreuse.

POIL À GRATTER

Véritable poil à gratter de ce milieu encombré de querelles de chapelle, Jacques Merlet ne cessera de se battre pour le respect des instruments, dont tant d’exemples avaient été massacrés par des restaurations indignes. Sillonnant la France (mais aussi l’Espagne, un pays et une culture qu’il adorait), toquant à la porte des responsables publics, dénonçant les basses-œuvres et trompettant les hautes réussites, il aura fait beaucoup pour la cause organistique.

Ami des meilleurs facteurs, spécialistes et interprètes (Xavier Darasse, Michel Chapuis, Francis Chapelet, etc.), il découvrait vite les talents à peine éclos, tels celui de Jean Boyer, qu’il enregistre pour la radio alors que le jeune organiste est fraîchement majeur, ou, plus récemment, Benjamin Alard ou Serge Schoonbroodt, entre autres musiciens qu’il aura aidés et promus.

JOUEUR D’ORGUE AMATEUR

Jacques Merlet jouait aussi de l’orgue en amateur et improvisait aux claviers entre deux séances d’enregistrement faites directement au Nagra ou avec le concours de ses réalisateurs Périne Menguy, Marianne Manesse, Geneviève Douel, Rosemary Courcelle, Chantal Barquissau, François Bréhinier et Michel Gache qui suivaient à grands pas cet infatigable et imprévisible Wanderer sur les routes de France et de Navarre.

En avril, au rez-de-chaussée de la Villa Lecourbe, la maison de repos parisienne où il résidait, une fête avait été organisée à laquelle participaient beaucoup de ses amis musiciens devant le personnel soignant, médusé de voir autant de monde réuni. Après avoir écouté ses amis Florence Malgoire, Laurent Stewart et Benjamin Alard jouer, Jacques Merlet avait fini par se saisir de son orgue électronique et improviser, à demi-couché sur une chaise roulante, une polyphonie faite de dissonances furieuses et de fragments de faux plain chant. L’homme avait perdu la parole, mais la musique, décidément, ne l’avait jamais quitté.

Renaud Machart

Jacques Merlet demeure à jamais vivant par tous les fruits de ses œuvres,

tant du côté des artistes-musiciens qu’il a considérablement aidés à faire connaître et aimer de par le monde,

que du côté des mélomanes, dont il a formé si excellemment le goût _ et la curiosité de découvrir tant de vraies beautés musicales.

Et artistes-musiciens comme mélomanes, nous lui sommes _ et demeurons _ fidèlement reconnaissants.

Et faut-il ajouter que Bordeaux doit bien davantage que ces deux humbles hommages de décembre 2015, à la librairie Mollat et à l’église Saint-Paul,

à cet immense bordelais que fut _ et qu’est, à jamais _ Jacques Merlet ?..

Titus Curiosus, le 11 décembre 2015

P. s. :

de Renaud Machart, on peut aussi écouter les podcasts des 5 superbes émissions de France-Musique des 2728293031 octobre 2014 : Jacques Merlet In Memoriam, qui nous offre de ré-entendre la voix et les enthousiasmes de cet immense passeur d’enthousiasmes que fut Jacques Merlet…

Et au final de la cinquième de ces émissions,

Renaud Machart ne manque pas de remercier l’aide que lui ont apportée à la conception de cet hommage radiophonique France Debès, Irène Bloc, Sylvia Gomez-Vaez. Grâce leur soit à elles aussi rendue…

 

Tombeau de Jacques Merlet en son idiosyncrasie _ à un grand bordelais…

31août

En hommage à ce grand vivant qu’a été Jacques Merlet (5-12-1931 – 2-8-2014),

je me permets de reproduire un très beau texte de Marcel Pérès, explicitant la conception de son (très heureux !) choix des psaumes qu’il a dits, et d’abord qu’il a lui-même choisis, lors de la très belle cérémonie des obsèques de Jacques Merlet, le jeudi 7 août dernier, en l’église (et ancienne abbatiale) Sainte-Croix de Bordeaux.

Je dois ajouter que Benjamin Alard était (magnifiquement !) présent à l’orgue Dom Bedos de Sainte-Croix ; orgue (restauré par le facteur Pascal Quoirin) pour lequel, instrument unique, Jacques Merlet avait tant fait !

Ce texte remarquable de Marcel Pérès sera ici assorti de mon commentaire de certaines des expressions de son auteur.

Cher Marcel Pérès,

je ne vous avais pas reconnu « officiant » à Sainte-Croix, pour ce bien beau Tombeau de l’ami Jacques.

Mais je veux ici vous remercier
et de ce que vous avez si splendidement « porté », par votre voix et d’abord par votre choix, lors de ce Tombeau,
et de votre mot si juste à France Debès _ mot sur lequel je me permets de « gloser », en contrepoint (et pas trop lourdement, j’espère), de vous _,
ainsi que des magnifiques textes de vous que vous y joignez, en fichiers attachés :

tout particulièrement votre texte rédigé à Ronda,
qui va droit au cœur (et l’âme) du philosophe que je suis,
 un peu sensible au jeu du tissu complexe du temps
_ celui de notre vie, mortelle :
mais la mort n’est que le modeste prix biologique à payer pour la prodigalité heureuse du renouvellement sexué des générations ;
place aux jeunes !.. _,

et de (ou plutôt avec) la dimension si puissante d’éternité, en quelque sorte surplombant à tout moment le temps,
et lui donnant cette dimension décisive (élévatrice) de verticalité ;

et que le miracle de l’art (et il y faut aussi la grâce de l’interprétation, à ce moment et en ce lieu)
est en mesure de rendre très physiquement sensible,
pour peu qu’on accepte, aussi, d’ y prêter si peu que ce soit, hic et nunc, sa propre aisthesis
Car on peut aussi, cela arrive hélas, s’y fermer : mauvaise humeur, rage de dents, colère, pulsion masochiste, bêtise, etc.

Tout est donc affaire de capacité (ponctuelle) à accepter la rencontre…
Celle du divin Kairos artiste !
Et cela, nécessairement, et s’apprend, et se cultive…

Avec reconnaissance pour tout cela,
et bien sûr aussi pour votre œuvre, cher Marcel Pérès,

Francis Lippa, à Bordeaux

Début du message réexpédié :
De: Marcel Pérès
Objet: Explicatio…
Date: 10 août 2014 02:14:37 UTC+2
À: France Debes
Répondre à: Marcel Pérès

 

Bonsoir France et à tous ceux et celles à qui tu transmettras ma lettre !

Ici commence le très beau texte de Marcel Pérès,

que voici :

Oui… effectivement … on peut se poser bien des questions sur le rituel dont Jacques a bénéficié pour ses funérailles. Ce fut un grand moment _ d’intensité splendide et sobre, à la fois _ car, à aucune étape de sa conception, l’officiant, le père Jean Ariel, ne fut un obstacle, comme c’est malheureusement bien souvent le cas _ en effet, tout et tous doivent y aider… J’ai alors pu déployer toute mon intuition _ magnifique ! _ et laisser s’exprimer les textes qui spontanément émergeaient dans ma conscience lorsque je tournais mes pensées vers Jacques et plus précisément la quintessence de ce que fut sa personnalité, expression de son être _ bravo ! Vous avez été merveilleusement inspiré ! Le père m’avait proposé quelques psaumes, que l’on chante habituellement dans les offices pour les défunts (miserere, de profundis…). Mais je sentais que ces textes ne convenaient pas _ fonctionnant, habitudes trop bien installées aidant, comme des clichés : impersonnels ; des formules, à l’usage banalisé, usées. Jacques Merlet méritait un hommage mieux fidèle à la singularité de sa rayonnante personnalité…

Ils n’exprimaient pas ce qui, en définitive, était la véritable nature métaphysique de Jacques _ en son idiosyncrasie géniale : intuition très féconde ! _ – au delà de sa personnalité – et le parcours qu’il devait _ mais oui ! _ accomplir dans les premiers instants de sa naissance à l’autre monde _ et nous avons bien ressenti l’intensité de cette présence en effet advenue, alors, là : Jacques comme jamais présent au dessus du cercueil de bois contenant sa simple dépouille inerte. Tel qu’en lui-même enfin l’éternité le change

Oh certes Jacques n’était pas religieux, bien malin qui pourrait dire s’il était croyant… mais … pourtant… il avait un sens de l’absolue nécessité _ impérieuse ! _ d’une véritable authenticité artistique _ et c’est bien là ce que nous avions pu admirer, quasi en permanence, en son discours radiophonique de présentation, et des œuvres, et de leurs interprétations, en sa visée sans cesse exigeante d’une profonde et immense justesse à donner-faire passer (par les artistes) à ressentir ; nous, auditeurs, devant nous en faire (et chacun via sa propre aisthesis sans cesse à affiner…) le sobre réceptacle, ou, mieux encore, devant, en retour, devenir, par notre écoute active, le passage à la fois empathique et exigeant, lui aussi, forcément, de ces superbes flux de sens… S’il ne se reconnaissait pas dans les discours convenus sur la foi, c’est parce qu’il était fondamentalement un homme de foi, de cette catégorie d’hommes, tellement identifiés à leurs convictions _ passionnées parce qu’exigeantes quant à la fidélité recherchée à ce que ces convictions elles-mêmes visaient _ que les réduire à une expression – aussi savante, alambiquée ou simple qu’elle soit – serait trahir et altérer la nature de ce qu’ils savent être vrai _ l’œuvre d’art et son interprétation (physique) devant sans cesse, et impérativement, davantage rendre justice à la Natura naturans elle-même, visée in fine par elles, qu’à la seule Natura naturata figurée et notée…


 
 La vérité de Jacques ne pouvait se satisfaire des discours religieux et même des discours sur l’art _ en des lettres toujours un peu trop figées, s’il y manque un peu trop la vérité même du souffle exigeant et porteur de l’élan en sa justesse dynamique… Non, pour lui, c’était par un don total _ oui _ qu’il vivait sa foi, sa foi en la capacité des hommes _ en l’occurrence au premier chef les artistes, passeurs des œuvres, mais aussi, ensuite, ceux qui sont en situation (au moins théorique) de pouvoir les recevoir et ressentir en vérité, en ayant à les recevoir-contempler un minimum activement… _, malgré toutes les turpitudes qui les traversent, d’exprimer l’étincelle _ de vie, de feu et de lumière _ qui les anime _ oui ! _, souvent infime et presque invisible, mais qui détermine ceux qui en sont porteurs _ et donc les premiers passeurs. De là venait son extraordinaire capacité d’instantanément percevoir _ sur le champ, en effet : il faut avoir cette promptitude (d’une expérience s’élaborant toute une vie) à saisir ce qui se croise de magiquement beau, à l’instant ; eu égard à la vitesse de course de l’espiègle et terrible à la fois divin Kairos, qui dispense sans compter les biens de sa corne d’abondance, mais qui, aussi, du tranchant de son rasoir, coupe la main du retardataire étourdi ! Jacques savait ainsi se faire l’allié (quasi indispensable) du divin Kairos ! _ la nature des innombrables artistes qui ont croisé sa route et dont il se sentait le devoir _ telle une vocation de pédagogie rieuse, mais aussi tragique, de l’art _ de faire connaître le travail _ en sa dure exigence artistique, aussi humble, fière et modeste, que vierge (le plus possible) de bassesse de compromissions, à la fois transcendante et, plus encore, immanente, de vérité et justesse visée quant aux œuvres à servir-faire humblement passer-ressentir. Car c’était là l’implacable terrible critère du passeur passionné.

C’est pourquoi spontanément le premier psaume qui m’est venu à l’esprit est le Laetatus sum, qui exprime cette attraction qu’exerce la Jérusalem céleste chez ceux qui portent en eux une parcelle d’indicible, pôle magnétique qui détermine toutes leurs actions.

Et puis le psaume Dominus regit me, que l’on traduit : « le Seigneur est mon berger », mais qui exprime plutôt la conscience que le flux de nos vies suit _ physiquement _ une trajectoire _ nous régissant, du moins idéalement, tel l’appel élévateur de la plus noble des vocations _ qui nous précède et continue après notre court, mais révélateur, passage sur terre.


 
Le Levavi oculos meos ad montem exprimait encore une fois, cette attitude qu’a eue Jacques toute sa vie, d’élever son regard _ oui : vers le plus beau _ et d’essayer d’élever celui des autres vers ces hauteurs auxquels l’homme peut _ effectivement _ accéder par la pratique des arts _ on ne saurait mieux dire : c’est là toute la dignité de l’art, quand il est loin de toute imposture ; ainsi que l’immensité de joie qu’il sait prodiguer alors. « Exultate ! Jubilate !« 

Enfin, j’ai mis aussi deux chants de la messe : le premier et le dernier : l’introït Requiem eternam et celui de l’absoute  : In paradisum deducant te angeli. Ce qu’il y a entre ces deux chants ne convenait pas à … la nature religieuse de Jacques, lui qui n’était pas dévot, mais pourtant tellement religieux… lui qui a œuvré tellement pour nourrir et enrichir la conscience artistique des … religieux …  Sa vie fut un sacrifice pour la cause de l’art _ oui ! Nous n’avions pas besoin – dans ce cas précis – de rappeler le sacrifice du Christ.

Voilà, en vrac et comme cela s’est présenté à ma pensée, ce qui a créé cette liturgie qui fut un grand moment de grâce _ voilà ! C’est ainsi que nous l’avons effectivement ressenti. Nous avions un vrai orgue _ pour lequel Jacques avait beaucoup fait ! _ joué par un vrai organiste _ immense merci à Benjamin Alard _, et moi je n’ai fait qu’exprimer une science que j’ai acquise à force de scruter les rituels anciens, leurs origines et l’énergie interne _ oui ! _ dont ils furent l’expression. Travail que j’ai pu accomplir grâce, principalement, à la confiance et  à la foi en cette démarche dont Jacques m’a toujours fait bénéficier. Pour mémoire, j’ai créé l’ensemble Organum en juillet 1982. A la fin de l’automne de cette même année, il m’avait déjà fait faire une émission de télévision sur FR3, une longue émission de 1h30 sur France Culture et une « petite » interview d’une demi-heure sur France musique. On ne peut pas dire qu’il perdait son temps. Il avait le sens _ assez rare, finalement _ de l’urgence _ oui ! en quelque sorte sacrée… _ à exprimer et faire connaître ce qui vraiment était important _ = essentiel, mais sans rien d’imposé, ni de dogmatique _ pour ses contemporains.


 
Tellement de choses à dire sur Jacques… mais pour moi il est encore plus présent que jamais _ je l’ai aussi personnellement ressenti à la cérémonie (ainsi que je l’ai écrit à France). Tout le monde n’est pas obligé de me croire, mais je sais qu’il jouit maintenant de l’intégralité de sa véritable dimension… Merci Jacques !


J’ai écrit quelques textes qui ont jalonné mon parcours et ma réflexion sur les rituels en général et les rituels funéraires en particulier. Le plus récent _ il est magnifique ! _ a été écrit l’année dernière en une nuit _ transfigurée probablement… _, à Ronda en Andalousie (là où Rilke a commencé les Élégies) où j’avais participé à un colloque de philosophie. Les deux autres sont des textes qui accompagnent des disques, le Requiem de Divitis-Févin, et l’enregistrement de mon œuvre pour orgue « Contemplation« , paraphrase musicale du livre des morts des anciens Égyptiens. Peut-être ces textes vous aideront-ils à mieux comprendre ce qui s’est passé jeudi dernier.


 
A bientôt peut-être,

Marcel

En post-scriptum,

voici aussi mon petit mot à France, vendredi 8 août, en réponse à son message me remerciant de ma présence à la cérémonie à Sainte-Croix, le 7 :


Jacques était un être d’exception : sa passion et sa générosité étaient « exemplaires », entraînantes.
Mélomane, je demeure fidèle en pensée à ce qu’il fut pour la Musique, bien que ne l’ayant pas revu depuis son séjour à la Tour de Gassies.
Et je dois dire qu’il a beaucoup manqué, à France-Musique : il est resté irremplacé !
Les artistes, les premiers, y ont sans nul doute beaucoup perdu…

Et j’aurais aimé en voir davantage venir lui rendre un dernier petit hommage,
tel que celui que pas mal ont rendu en se déplaçant à Amsterdam,
avant le décès, pour lui dire au revoir ;
puis aux obsèques
de Gustav Leonhardt…
Je suppose que beaucoup d’artistes avaient des obligations de concert…

J’ai aperçu Benjamin Alard au moment où il allait monter à la tribune, mais, si je ne lui ai pas parlé _ il filait vers l’escalier… _,
je dois dire que j’ai beaucoup aimé son hommage musical, splendide sur cet orgue,
pour la renaissance duquel Jacques a pas mal œuvré _ et c’est un euphémisme…


J’en dirai un mot à l’amie Elisabeth Joyé.
J’avais adressé deux messages (téléphone et mail) à Jean-Paul Combet,
qui doit être en vacances _ j’ai participé à la notice du CD Alpha 017 L’Orgue Dom Bedos de Sainte-Croix de Bordeaux, par Gustav Leonhardt, par mon texte « La Construction de l’orgue Dom Bedos en l’abbatiale Sainte-Croix de Bordeaux sous la réforme mauriste« , en octobre 2001 ; et j’étais présent aux séances d’enregistrement de ce disque, le tout premier sur cet orgue…

J’ai aussi beaucoup apprécié l’hommage (si vrai !) de ses huit neveux,
ainsi que le témoignage, assez extraordinaire, de son thérapeute : peut-être un cas d’école d’amour de la vie, de la musique et des Arts.

Pour ma part, j’ai évoqué sur la cahier ouvert à l’entrée de Sainte-Croix, deux petits souvenirs personnels de Jacques :
une discussion en nous rendant à la Maison de la radio, à Paris,
où il contestait (!) les liens qu’avaient pu avoir, à Rome, Charpentier et Carissimi…
Et une fin de soirée à la fête de la morue à Bègles…

La cérémonie d’aujourd’hui, non vide d’anges (au moins dans les textes donnés à entendre _ ceux choisis, donc, par Marcel Pérès ! _),
était très émouvante, et très belle : Jacques a dû l’apprécier !

….

Bien à vous tous,

Francis

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur