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Le mystère de l’espace toujours vivant des sanctuaires désertés : les approches dans Venise, comparaisons aidant, de l’alpha et omega des choses, par Jean-Paul Kauffmann en son « Venise à double tour » (III)

23juin

En poursuivant mes relectures du Venise à double tour de Jean-Paul Kauffmann,

en continuant mes articles précédents :

j’en viens aux distinctions affinées auxquelles procède, step to step, le regardeur infiniment patient et passionné de Venise en sa perception des espaces intérieurs des diverses églises fermées qu’il réussit _ maintenant _ à se faire ouvrir _ après son regard jeté à la sauvette, trois minutes durant, sur San Lorenzo, aux chapitres 21, 22, 23 et 24, aux pages 144 à 168 ; suivra, plus tard, un regard beaucoup plus long et détaillé sur les combles du bâtiment, en compagnie de l’ingénieur chargé de la restauration de San Lorenzo, le Dr Cherido, au chapitre 44, aux pages 306 à 311 _ :

soit San Lazzaro dei Mendicanti, au chapitre 32, aux pages 226 à 228 ;

les Santi Cosma e Damiano, au chapitre 38, aux pages 263 à 265 ;

Santa Maria del Pianto, au chapitre 41, aux pages 285 à 292 ;

et les Terese, au chapitre 45, aux pages 320 à 322.


L’église San Lazzaro dei Mendicanti fait partie intégrante de l’hôpital civil de Venise, et Jean-Paul Kauffmann reçoit l’autorisation expresse impromptue de venir la découvrir, au moment d’un concert de Noël auquel il assiste dans l’Auditorium, tout proche _ à la sortie même de ce concert, et après la traversée d’immenses couloirs du bâtiment de l’Ospedale _ :

« C’est alors que je découvre dans un immense vestibule la seconde façade _ en plus de celle, extérieure, donnant sur la Fondamenta et le rio dei Mendicanti _ des Mendicanti garnie de quatre colonnes corinthiennes surmontées par deux anges. (…) D’emblée, je reçois en pleine figure _ il n’y a pas d’autre mot _ comme un projectile, une forme lancée d’un autel latéral. La force balistique émane _ oui _ d’un tableau. Elle ne provient pas _ pour une fois _ des couleurs, comme dans le Saint Jérome ermite de Véronèse, un tableau que Jean-Paul Kauffmann a vu en train d’être restauré, en son atelier du sestier Santa Croce, près du Ponte dei Scalzi, par Claudia Vittori (cf à la page 216 du chapitre 31) _, mais de l’architecture des volumes. La catapulte _ émettrice de ce projectile qui vient de le frapper _ est l’un des chefs d’œuvre du Tintoret, Sainte-Ursule et les 11 000 vierges. On ne voit qu’elles. (…)

Il règne dans le sanctuaire un froid noir qui convient bien à son atmosphère ténébreuse. Tout, c’est vrai, y est sombre, mais comme dans un coffret où l’on range les bijoux : les miroitements _ revoici notre mot ! _ varient en fonction de la manière dont se déplace le regard. L’arc monumental à la gloire de Lazzaro Mocenigo, vêtu de l’uniforme de capitaine de la marine, brasille _ voilà ! _ dans la nuit, de même qu’un tableau du Guerchin représentant sainte Hélène. (…) Nous sommes là (…) piétinant la dalle usée du sanctuaire pour nous réchauffer, moi ne sachant où donner de la tête _ voilà : une impression fréquemment ressentie dans les églises vénitiennes, comme jamais ailleurs, même à Rome… _, égaré _ oui ! _ par tous ces chefs d’œuvre, conscient que le temps _ pour vraiment les détailler du regard _ dans ce sanctuaire m’est compté. (…) Il ne faut pas abuser de la situation. (…)

Il est tard. Il fait froid. Et, comment dire ? Certes je suis touché par le spectacle de toutes ces merveilles, mais surtout désorienté. La vérité, la voici. Elle est difficile à avouer : les Mendicanti ressemblent _ trop _ à toutes ces églises de Venise que j’ai explorées. Aussi belle, aussi luxueuse, aussi profuse _ voilà ! _ en œuvres d’art, avec cette touche d’élégance et de raffinement _ oui _, cet effet théâtral libéré de toute emphase _ oui, oui _ qui n’appartient qu’à cette ville _ en effet. Elle remplit parfaitement son rôle d’église. Il n’y manque _ hélas, et là est bien le paradoxe _ rien.

Le manque, tout est là _ Jean-Paul Kauffman en prend de mieux en mieux conscience. Elle ne me prive pas _ comme elle le devrait pour toucher vraiment ! _ de quelque chose. Ce quelque chose, c’est l’imprévisible, l’absence _ voilà, qui met en marche, et élève surtout,  la pensée _, l’odeur de croupi, ce climat étrange de dépose et d’abandon _ profondément émouvant _ entrevu _ précédemment _ à San Lorenzo.

(…) Aucune impression de désolation _ ici. Rien ne saurait atteindre dans la nuit la splendide sérénité _ trop parfaite, voilà ; trop auto-suffisante _ de ces galeries décorées de colonnes, de trophées, d’entablements datant de la Renaissance. (…)

J’attache peut-être une importante excessive aux sensations olfactives. Pour moi elles ne trompent pas. On sent bien que l’air entre facilement aux Mendicanti _ toutes proches, en effet des Fondamente Nuove et de la lagune, où souffle généreusement la bora. Trop facilement _ sans assez de filtres ingénieux, comme à San Lorenzo. L’édifice dégage cette odeur saline, pointue, vivante de jours ouvrables _ et donc pas assez fermés _, ainsi que ce parfum votif de cire chaude particulier aux sanctuaires où l’on peut accéder » _ accomplir des dévotions : cette église reçoit donc des fidèles ; elle n’est pas assez désertée… _, pages 226-227-228.

Le cas, au chapitre 38 et pages 263 à 265, ensuite, de l’effraction _ furtive et à nouveau brève _ aux Santi Cosma e Damiano est, lui, un peu particulier :

« Avant de regagner l’appartement _ sur la Fondamenta del Ponte Picolo, à La Palanca, sur l’île de la Giudecca _, nous effectuons _ Joëlle et Jean-Paul _ notre promenade vespérale. Il est 19 heures. Nous traversons le campo Santi Cosma e Damiano. Les herbes folles ont tellement envahi l’esplanade que celle-ci ressemble à présent _ en quel mois sommes-nous donc ici ? _ à une prairie.

À ma grande stupéfaction, une porte à proximité de l’église que j’ai toujours vue fermée est _ ce dimanche soir-ci _ entrebâillée. Nous nous engageons dans une ruelle conduisant à un ensemble d’habitations longeant le mur du sanctuaire et, nouvelle surprise, sur ce même mur une porte donnant accès à l’église est _ elle aussi _ ouverte. Le battant frappe au vent _ la Giudecca est, elle aussi, ventée. Allons-nous entrer ? Quelqu’un, en ce dimanche soir, s’est introduit dans l’édifice. Il n’a pas verrouillé derrière lui. Qu’est-il venu faire à cette heure ?

Nous pénétrons à l’intérieur du sanctuaire faiblement éclairé par une lumière provenant de ce que je crois être le narthex. En considérant de plus près la lueur, je remarque qu’elle émane d’un bureau. Une partie a été aménagée en espace de travail sur plusieurs niveaux avec cloison transparente et équipement contemporain _ voilà _, tandis que l’autre partie, correspondant au maître-autel et au chœur, est vide. Des pierres tombales, des pavements sont scellés à un mur de brique. Tout le mobilier d’église a disparu. Seules la coupole et les lunettes de l’abside et des chapelles sont décorées de fresques magnifiques quoique passablement défraîchies.

(…) L’endroit sent la craie humide et cette odeur de clou de girofle caractéristique du bois de mélèze vieilli. La lampe de bureau est soumise à des baisses de tension. Par moments, elle illumine intensément et réveille des visages de femmes. Je parviendrai par la suite à identifier un de ces personnages comme étant la Sibylle de Cumes _ c’est elle qui sert de guide à Énée pendant sa descente aux Enfers. La chapelle de droite a été transformée en salle de réunion avec chaises coque plastique empilables.

Je me dis en moi-même que nous ne devons pas nous attarder en ce lieu. Ce n’est plus une église _ voilà _, même si elle garde des traces de son passé religieux. Le silence rompu par les brèves déflagrations de la bourrasque _ au dehors _ est pesant. Et la lumière qui n’éclaire qu’une partie de l’ancien sanctuaire a je ne sais quoi d’inquiétant. Elle indique une présence que l’on pressent, mais impossible à identifier. Quelqu’un fourrage du côté des bureaux. Puis le bruit s’arrête. J’ai l’impresion qu’on nous observe.

Alors que nous nous dirigeons vers la sortie, une voix grave nous interpelle :

_ Cosa ci fai qui ?

Je me retourne. Le jeune homme qui nous apostrophe porte la bauta, tenue composée d’une cape et d’un tricorne noir aux bords galonnés avec une collerette blanche. Il tient à la main un masque blanc _ nous sommes peut-être en période de carnaval, au mois de février… Il s’avance à pas comptés vers nous. Ses souliers résonnent sur les dalles. Je me dis que je déraille : un homme en habit du XVIIIe marche vers moi et veut me barrer le passage.

J’explique en français que nous sommes des touristes. L’église était ouverte. Nous sommes entrés. Il écoute avec une moue ironique et aperçoit mon carnet de notes. Cela ne cadre pas avec les explications que je donne. Qui  suis-je donc ? semble-t-il se demander avec une mimique de plus en plus méfiante. Je lui montre les fresques. Il plaque alors le masque au long nez sur son visage pour regarder comme s’il chaussait des lunettes, puis l’enlève, l’air de dire : « Et alors ? » Nous nous observons un long moment. Ses petits yeux noirs aux paupières tombantes sont interrogatifs. Il ne sait pas trop quel parti adopter. Retentit soudain une sonnerie de téléphone diffusant un morceau de musique tonitruant _ l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini. L’homme sort un iPhone d’une poche gousset.

J’imagine qu’avant de se rendre à une fête costumée, il est passé en coup de vent à son bureau, laissant la porte ouverte. Il interrompt la conversation au téléphone et plaque l’appareil sur sa poitrine :

_ Espace privé… Vous comprenez ?

Oui, bien sûr, nous avons compris. Amadoué, il montre les bureaux :

_ Incubatore aziendale !

Je serais curieux de savoir ce que le Grand Vicaire pense d’une telle métamorphose. Satisfait, probablement. L’innovation, la modernité, un lieu de passage et de rendez-vous pour les jeunes créateurs d’entreprises ! La start-up installée au rez-de-chaussée se nomme Seren DPT. La sérendipité : l’art de trouver ce que l’on ne cherchait pas

_ cf mon article du 3 mars 2014 :

… 

En sortant du sanctuaire, un sentiment de tristesse m’accable. Sans doute Santi Cosma e Damiano a-t-elle été réduite à un usage profane qui n’est pas « inconvenant », selon le terme employé par le droit canon. Cependant ce statut de relégation me chagrine. On l’a fait passer à un niveau vraiment inférieur. L’Église a beau proclamer qu’un sanctuaire n’est jamais désacralisé, qu’il garde un caractère intouchable impossible à effacer, cet édifice donne le sentiment d’avoir été maltraité _ voilà _, à la façon d’une beauté qu’on n’aurait pas transformée en souillon, mais en personne neutre, insignifiante. Les fresques _ de Girolamo Pellegrini _ qui furent somptueuses, se délavent et vont finir par disparaître. « Un espace mort entre des murs », Sartre recourt à cette formule pour caractériser la perte de sacré _ voilà _ de l’église vénitienne.

Dans la nuit, alors que nous regagnons l’appartement, je reste sous l’emprise de la vision : les formes qui dansaient encore sous la lumière papillotante ; les anges, la Vierge sous le dôme essayant d’animer un ciel de plus en plus décoloré. Un dépôt mort _ voilà, en pareille réaffectation profane. La représentation d’une Venise à laquelle je préfère ne pas être confronté.

Depuis leur bureau, les jeunes entrepreneurs de start-up ont ces peintures dans leur champ visuel. Les regardent-ils ? Connaissent-ils leur signification ? _ et que leur disent-elles ? (…) Le jeune masque de tout à l’heure avait apporté une réelle élégance à son travestissement _ c’est un indice positif. Nous le surprenons sur le quai, montant dans un bateau-taxi.

Il nous fait un signe gracieux de sa main gantée » _ ce n’est pas un barbare…

Tel est donc un des devenirs possibles des églises fermées _ et désaffectées _ de Venise : une forme d’absence, là, est sensible.

L’exemple suivant est celui d’une église que Jean-Paul Kauffmann, cette fois, est parvenu à se faire ouvrir : Santa Maria del Pianto, au chapitre 41, et aux pages 285 à 292 _ et c’est la toute première fois sur sa demande expresse.

Une étape donc importante pour lui _ ainsi qu’en témoignent ces lignes d’ouverture du chapitre 41, aux pages 282-283 _ :

« Après le dîner, alors que je déguste mon cigare comme à l’accoutumée face aux Gesuati _ situées sur la rive opposée du Canal de la Giudecca _, un texto me parvient : la visite de Santa Maria del Pianto est prévue _ et organisée ! _ demain à 15 heures. (…)

Je suis réveillé au milieu de la nuit par le bruit familier : le choc élastique du vaporetto N _ le vaporetto notturno, de seize fois par nuit, entre 23h 47 et 5h 14 _ qui frappe le ponton _ de la Palanca _, le couinementnt du caoutchouc froissant l’embarcadère. (…) Cette fois, je me rendors difficilement, excité à l’idée de pénétrer dans ma première église fermée _ c’est-à-dire la première ouverte, enfin, à sa demande expresse.

Je me dis que Sant’Anna, San Lorenzo, San Lazzaro, Santi Cosma e Damiano ne comptent pas _ vraiment. Rencontres accidentelles inabouties _ faute du temps et de la paix nécessaires à une substantielle vraie contemplation. Elles n’ont témoigné jusqu’à présent que de la médiocrité de ma quête. Je suis entré par hasard. Sans cette faille _ ces quatre fois-là _ dans le dispositif, je serais revenu complètement bredouille. Les ai-je vraiment connues ? _ ces églises à peine entr’aperçues et sans préparation. Je les ai vues à la sauvette : « Fais vite et dégage !«  m’ont-elles signifié. En fait, elles m’ont ignoré _ ces réservées demoiselles. Cette fois, l’une d’elle va _ vraiment _ m’accueillir _ me recevoir. Me reconnaître _ dans les règles. Témoigner _ en haut-lieu et pour l’éternitéen ma faveur. Attester _ enfin _ de la légitimité _ sérieuse, et pas capricieuse _ de ma recherche« , se raconte-t-il alors à lui-même, page 283.

Et quand, la porte enfin poussée, « l’intérieur du sanctuaire apparaît », « ce n’est pas un surgissement _ brut et brutal _, plutôt une perception qui prend corps peu à peu. Car il faut que l’œil puisse prendre connaissance et s’habituer _ voilà, avec précision sinon minutie _ à une pareille _ singulière, extraordinaire _ apparition.

J’ai rarement vu un spectacle aussi discordant. Une vision aussi incohérente, exprimant l’élégance décavée, le faste et le dénuement _ tout à la fois et en même temps. D’un côté, on pourrait dire que l’église ressemble à une ravissante salle de théâtre : plan octogonal parfait, sept autels comme autant de loges. Rien de plus accompli. Une conception à la fois très simple et très pensée. Le type même de l’architecture intime, raffinée, évoquant le salon de musique ou le boudoir cher à Philippe Sollers. La société vénitienne devait priser un tel cercle. Si l’on n’y débattait pas, du moins devait-on se sentir bien dans un tel décor, en harmonie et confidence avec la divinité » _ la première pierre de l’édifice a été posée en 1647, « Venise vient de vaincre les Turcs en Crète. Santa Maria del Pianto consacre l’une de ses ultimes victoires. Ensuite la Vierge pourra pleurer toutes les larmes de son corps pour les siècles à venir. (…) Étrange tout de même que pour marquer un succès on ait choisi de dédier cette église à la souffrance et aux pleurs » (page 288).

Mais s’impose aussi au regard « l’état _ terrible _ d’abandon du lieu. La discordance _ avec l’élégance et le faste _ est là. Que ce sanctuaire soit en ruine, ça n’a rien d’étonnant. On ne s’attend pas à autre chose. Le scandale _ nous y voici ! _ est qu’il touche à la grâce. Un tel endroit est une faveur, un pur joyau octroyé _ à l’humanité, voilà. Non seulement les hommes ont refusé cette grâce, mais ils l’ont abîmée. Ils l’ont laissée se dégrader jusqu’à ce que l’édifice soit mis _ désormais _ hors de service. (…)

Les autels dépouillés de leur retable n’offrent plus qu’un _ misérable _ panneau de contreplaqué. Notre accompagnatrice précise que La Déposition de Luca Giordano qui décorait le maître-autel se trouverait à présent à l’Accademia. Aux dernières nouvelles, elle serait entreposée dans les réserves du musée, et n’est donc pas visible.

(…) Au centre du sanctuaire, à l’intérieur d’une clôture mobile de chantier, sont entassées des planches disloquées et pourries, et des restes de palettes. Le sol est couvert de gravats. L’édifice dégage une odeur flétrie de vieux plâtre et de moisi. La porte sous la chaire a été murée à l’aide de briques. Les infiltrations d’eau ont altéré la voûte où l’on observe des décollements et des écaillages. Une canisse en bambou, qui mérite bien son nom de brise-vue, a été posée sur le plafond pour dissimuler les dégradations _ voilà. Seul le balcon d’orgue, dont la voûte est consolidée par un cintre en bois, conserve un certain apparat. La trace d’une grâce disparue. Le buffet, orné de deux colonnes dorées, pavoise même avec ses jolis rideaux cousus en godets. On dirait une scène de théâtre en miniature.

_ Alors, tu es content ? interroge Joëlle.

_ Oui, content et désolé. Je me doutais que ce serait en mauvais état, mais pas à ce point ! On voudrait sauver cette église qu’on ne le pourrait pas. La fin paraît inéluctable. Sainte-Marie-des-Larmes, elle mérite bien son nom.

(…) Alma, occupée à examiner un par un les débris du naufrage, n’a rien dit jusqu’à présent. Elle est interloquée, elle aussi, et prononce le mot de désertion. C’est le terme qui convient. Nous sommes face à un abandon, mais aussi un reniement, une trahison, comme si Santa Maria del Pianto était passée à l’ennemi _ et qu’on lui en voulait _ alors qu’elle est une victime. L’ennemi, c’est l’indifférence, la neutralité, la croyance qu’on ne saurait sauver tout le monde. La bonne conscience, appliquée comme dans un plan social _ avec dégâts collatéraux inévitables… _ : certaines églises doivent rester sur la carreau pour que les autres vivent. (…) Le vrai responsable, c’est l’homme qui laisse faire et regarde ailleurs, refusant de porter secours.

Noli me tangere, cette fois c’est tout le contraire. Tange me, touche-moi. Je n’ai plus conscience de mon corps. Mets la main sur moi, rencontre-moi _ voilà _, fais-moi exister, je dépéris. Telle est _ cette prosopopée _ la prière de l’église construite sous le règne d’une Venise encore glorieuse _ au mitan du seicento (1647). Un appel au secours émanant d’un être encore vivant. Il est dévêtu, épuisé. Il n’en a plus pour très longtemps.

(…) Un flot de lumière venu du dehors par la porte _ un éclat de soleil perçant les nuages _ réveille subitement l’édifice. Le dallage resplendit malgré la poussière. Nous passons de l’ombre à la lumière. D’un coup, l’air embrasé a chassé l’odeur de vieux placard humide. Le spectacle nous laisse cois. Le théâtre est en train de s’animer. Les joints, les nœuds, les veines du panneau de contreplaqué derrière le maître autel se mettent _ même eux _ à briller. On va frapper les trois coups.

Ce sera un seul coup. La porte claque _ le lieu, sur la Fondamenta exposée à la bora, est très venté _ et se referme. Tout s’éteint. L’homme aux clés l’ouvre, mais le soleil a disparu.

Ce bref moment de grâce nous ne cesserons ensuite _ en repartant _ d’en parler sur les Fondamente Nove. À l’image de ces enterrements, lorsqu’on revient du cimetière et que les langues se délient. Au lieu de parler du défunt et du vide laissé derrière lui, on se plaît à évoquer les moments les plus beaux et les plus émouvants des hommages, l’instant où celui qui n’est plus semblait être encore parmi nous. Pendant quelques secondes le passé s’est rallumé comme une boule de feu qui traverse l’espace _ et c’est bien là un des pouvoirs magiques de Venise que cette « translation du temps » (page 67) qui nous transfigure nous-mêmes soudainement ; elle est due au fait si évident que « Venise acquiesce à la totalité du temps » (page 81). La traînée lumineuse nous a foudroyés. Mais de manière trop fugitive _ comment la ralentir et tenter de la retenir ? Par le détail déployé a posteriori de l’écriture ?…

(…) Elle _ Santa Maria del Pianto _ a encore quelque chose de vivant. Un trésor qu’on ouvre uniquement pour vous, c’est toujours excitant _ en effet : un royal privilège. Tu as raison d’être satisfait _ dit Joëlle. Mais pour elle _ l’église, en ce si lamentable état _  que va-t-il se passer maintenant ? Notre visite ne change rien. Elle est condamnée.

Condamnée, elle l’est, mais elle n’a rien livré non plus _ et c’est peut-être encore pire _ de son mystère. Elle nous a été ouverte mais elle est restée fermée.

Cette certitude ne m’est pas apparue sur le moment _ trop fugace du regard. Curieusement, c’est lorsque nous sommes passés, après la visite, devant la porte toute proche des Gesuiti que la révélation s’est faite. La porte de l’église était ouverte, banalement ouverte, offerte à la vue, si facilement accessible, celle-là. J’ai pensé aussitôt : Santa Maria del Pianto nous a possédés, affectant de cacher ce qu’il y aurait à voir mais dissimulant ce qui ne peut être vu.

L’évidence s’est imposée à moi : elle n’a dévoilé qu’une partie d’elle-même, son apparence ruinée. Le reste, elle l’a fermé comme on le dit d’un visage impénétrable. Toute scène de théâtre recèle un endroit invisible appelé les dessous du théâtre, un espace secret constitué de plusieurs niveaux permettant d’escamoter décors et comédiens. Nous n’avons vu que la scène, nous n’avons pu voir l’arrière-monde caché sous le plancher _ voilà. Je m’aperçois maintenant _ trop tard _ que beaucoup d’éléments étaient masqués. La canisse de bambou sur la voûte, les grilles de parloir en petits carreaux losanges sur l’un des murs (je n’ai pas eu l’idée de regarder ce qu’il y avait derrière _ regarder vraiment demande à la fois beaucoup de temps, et d’idée… _), le contreplaqué occultant tous les autels. En réalité, l’église n’est qu’une partie d’un ensemble beaucoup plus vaste, autrefois un monastère, qui a disparu.

(…) Que s’est-il passé ce jour de 1829 où fut décrochée du maître-autel la toile de Giordano pour être apportée au musée de l’Accademia ? Ce jour-là, Santa Maria del Pianto a été atteinte _ terriblement _ dans son intégrité _ sacrale.

Une fois de plus, je me trouve aux prises avec la présence invisible déjà _ furtivement _ entrevue à San Lorenzo, une vérité qui va se dévoiler _ à terme _, mais à quelles conditions ?

« Si tu me cherches de tout ton cœur, tu finiras par me trouver », affirme le prophète Jérémie » _ voilà ce qui peut déjà se pressentir, spécifiquement en quelques unes de ces églises fermées de Venise ; mais la révélation complète de cette « présence«  comporte aussi ses propres exigences, complexes ; à faire apparaître à la conscience, puis pénétrer et comprendre par une méditation ; cela n’a rien d’immédiat. Tout un travail lent et patient doit s’opérer. Tel que d’abord un long séjour de fond à Venise ; puis l’écriture sérieuse d’un vrai livre, tel que celui-ci, Venise à double tour

À suivre…

Ce dimanche 23 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

L’empire de l’illusion : pour tenter de comprendre enfin ceux qui n’ont pas bien su voir venir la dévoration du Cyclope nazi

08fév

Comme promis hier,

en mon troisième article à propos de 1938, nuits :

j’en viens à l’amorce de solution qu’esquisse, peu à peu _ sans cuistrerie surplombante, et sans lourdeur jamais, tout est parfaitement le plus discret-léger et subtil possible _, Hélène Cixous, en son 1938, nuits,

à l’énigme de ceux qui se sont _ peut-être incompréhensiblement, du moins invraisemblablement, pour nous aujourd’hui, en un regard rétrospectif nôtre souvent beaucoup trop généralisateur, pas assez attentif-respectueux, porté à-la-va-vite qu’il est la plupart du temps !, de l’idiosyncrasie de détail des situations personnelles particulières, voire singulières, ainsi que des macro- ou micro-variations de celles-ci aussi, et c’est crucial, dans le temps… _ progressivement laissés piéger, et in fine briser-détruire, par les mâchoires du Cyclope nazi _ « Clac ! Cyclope amélioré » _,

dont ils n’ont pas assez su bien voir venir _ pour prendre des mesures préventives suffisamment efficaces pour leur sauvegarde vitale personnelle ! _ la dévoration.

Et dont cet opus-ci tout entier, 1938, nuits,

avec son amorce de solution _ nous le découvrirons _ à l’énigme que je viens d’évoquer _ celle de la dévoration dont ont été victimes un grand nombre des siens _,

se révèle constituer, pour Hélène Cixous, l’auteure et narratrice du récit, une sorte de moyen de fortune _ d’imageance par l’écriture _ pour parvenir à « soulever » et « toucher » vraiment Omi _ ces mots absolument cruciaux sont prononcés à la page 107, et c’est pour moi rien moins que le (discret) cœur battant de ce livre !!! _, Omi sa grand-mère _ décédée le 2 août 1977 _afin de réussir par là à obtenir de celle-ci  une sorte d’analogue _ les personnalités, bien sûr, diffèrent beaucoup ! _  à la très chère conversation post-mortem qu’Hélène maintient et perpétue, avec une formidable vivacité, avec Ève, sa mère, plus récemment _ le 1er juillet 2013 _ décédée…

Continuer de très richement converser post-mortem avec ses plus proches,

sur les modèles donnés par Homère _ avec Ulysse _, Virgile _ avec Énée _, Dante _ avec lui-même et Virgile _,

et aussi Montaigne, Shakespeare, Proust, Kafka, etc. _ soit la plus vraie et belle littérature comme secours de vie, par transmission de la benjaminienne Erfahrung aussi.

La splendide _ quel art ! _ expression « Clac ! Cyclope amélioré » _ à la pointe de la modernité technique et technocratique de dernier cri ! des nazis (au premier chef desquels le diaboliquement ingénieux Reinhard « Heydrich SS Gruppenführer« ) _, page 116,

utilisée à propos de cette dévoration d’un grand nombre des siens par l’hyper-efficace ogre nazi,

intervient au sein d’un _ admirable, une fois de plus _ essai de caractérisation, pages 115-116, de ce que fut, d’abord _ en quelque sorte prototypique _, l’Aktion nazie :

« L’Action ?, dit mon fils _ c’est lui qui parle ici, dans la conversation suivie, de fond (effective ou bien imaginée par l’auteure, à son écritoire), avec Hélène, sa mère ; lui, ainsi que sa sœur : les deux assistant activement (dans le récit, au moins, mais effectivement déjà aussi, c’est plus que possible : probable) leur mère dans son enquête-méditation. Hélène Cixous, comme Montaigne, n’aime rien davantage que converser vraiment, en pleine vérité, ou recherche impitoyable et sans concession aucune, de vérité-justesse. Avec des absents comme avec des présents. Et avec certains absents (tels que certains défunts, aussi), la conversation-interlocution peut aller parfois plus profond dans le questionnement-méditation de fond réciproque : Montaigne nous en donne l’exemple parfait en ses Essaisafin de pallier la terrible défection de son irremplaçable partenaire de conversation, La Boétie.

En-acte s’oppose à en-rêve.

L’Action consomme le rêve _ le court-circuite et détruit.

C’est pas imaginable

_ pour des personnes en pleine santé mentale ; ce qui peut aider à comprendre la réelle difficulté d’anticipation-représentation de la part de pas mal, sinon la plupart, des contemporains de ces « Événements » nazis, en commençant par les victimes elles-mêmes, foudroyées dans leur sidération et, bientôt, tétanie (et nous ne quittons certes pas ainsi la question

(à venir dans la méditation-conversation du texte ; je veux dire le dialogue poursuivi entre Hélène et ses deux enfants ; et parfois même aussi sa mère, Ève, quand celle-ci, quoique décédée le 1er juillet 2015, décide d’intervenir d’elle-même en un rêve de sa fille, Hélène)

de l’illusion : nous y venons, tout au contraire !) _,

on n’imagine pas,

_ mais _ on le fait _ ce si peu « imaginable« « on«  l’agit-exécute, cet inimaginable, pour ce qui concerne les « Aktionneurs« -exécuteurs, rendus absolument serviles, à la seconde même de l’ordre, des décideurs-donneurs d’ordre, en leur obéissant aveuglément-automatiquement, à ces ordres, à la seconde même, de la dite « Aktion« .

Les prisonniers _ bétail à KZ, ici _ ne pouvaient _ eux-mêmes _ imaginer _ avec tant soit peu de réalisme prospectif lucide _ les nazis,

ces gardiens

qui eux-mêmes non plus, méthodiquement décérébrés qu’ils sont ; cf la très intéressante analyse du détail du processus de décérébration proposée par Harald Welzer en son très intéressant Les Exécuteurs _ des hommes normaux aux meurtriers de masse _ n’imaginent pas

et qui font _ appliquent-exécutent à la seconde même (selon l’élémentaire schéma-réflexe, Stimulus/Réaction) de tels ordres reçus-aboyés.

Les gens d’Aktion ne se représentent pas _ ni eux-mêmes, ni ce qu’ils font ; et encore moins autrui (autrui n’existant plus, annihilée-néantisée-pulvérisée qu’est désormais la personne).

Ils dorment _ absolument : d’un sommeil de massue ! _ sans rêve.

Ça s’appelle Aktion

parce que c’est _ _ seulement faire.

Même pas seulement faire.

Pouf ! Pan !

Un mouvement _ unique : même pas en deux temps – trois mouvements ; ce serait bien trop complexe (pouvant laisser le temps d’une malencontreuse seconde de prise de conscience-réflexion-interrogation-doute : contreproductive ! _ : c’est fait.

Je reste saisi _ au masculin : c’est donc le fils d’Hélène qui décompose ici, devant sa  mère, la mécanique foudroyante hyper-efficace de l« Aktion » !.. _

devant l’Aktion _ emblématique de bien d’autres qui vont bientôt la suivre _ de la Nuit de Cristal

_ cette nuit-« Événement » déjà un peu spéciale (ne serait-ce qu’en tant que la toute première de son espèce, et devenant modèle) du 9 au 10 novembre 1938:

il est minuit trente _ le 10 novembre 1938 _ ? Aktion !

Le mot _ -ordre aboyé _ parcourt l’Allemagne, c’est-à-dire le Reich en un instant

_ comme une foudre sans coup de tonnerre un tant soit peu préalable d’avertissement, sans le plus infime recul de léger décalage-délai d’une seule seconde de battement, ni pour les acteurs-Aktionneurs, robotisés, ni pour les victimes-Aktionnées, tétanisées et capturées ;

à confronter cependant à l’image de la nuée d’orage, développée à la page 51, à propos de ce à quoi pouvaient s’attendre, et surtout ne s’attendaient pas (les situations et les réactions, toujours un peu diverses, des uns et des autres, sont toujours un peu elles-mêmes, sur l’instant qui les surprend, en balance…), en matière de déluge, « depuis l’attentat de Vom Rath« , le 7 novembre 1938 à Paris (Vom Rath ne meurt de ses blessures que le 9), Hermann et Siegfried Katzmann, à Osnabrück, la nuit du 9 au 10 novembre 1938 :

« ils s’y attendaient sans conviction _ voilà _ avec un espoir idiot _ le pire n’étant, certes, jamais tout à fait sûr ! la question se posant cependant de savoir si cet « espoir idiot« -là, est, ou n’est pas, du simple fait qu’il est déjà « idiot« , de l’ordre de l’illusion ?.. _, on voit _ certes : suffisamment visibles ils sont… _ les nuages noirs accroupis _ voilà _ au-dessus du ciel comme des géants en train de faire _ concocter-mitonner-usiner _ l’orage, pendant des jours ils poussent, éjectent des éclairs menaçants _ ici, c’est un adjectif, et pas un participe présent _ le déluge se prépare _ voilà : il est très méthodiquement organisé-machiné _, ça tonne, et puis parfois _ hasard, accident, ou stratégie perverse ? _ le déluge se retire, je reviendrai une autre fois _ fanfaronne-t-il…, mais _, quand on le croit passé alors l’orage se déchaîne » _ d’autant plus terriblement que nulle parade un peu efficace de sauvegarde n’aura été mise sur pied… :

soient les sans conteste difficiles et un peu complexes tergiversations de la (à la fois frêle et terriblement puissante) croyance, face à l’ambigüité entretenue avec soin des signes objectifs, eux, du réel. Et anticiper avec un tant soit peu de réalisme, pour ceux d’en face et en bas, peut s’avérer aussi plus compliqué à réaliser en actes, cette anticipation et ses réponses, pour certains que pour d’autres…

« _ On n’a pas la même mentalité, dit Ève _ à qui dit-elle cela ?

était-ce à Fred, il y a quelques années ? mais Ève se détournait vivement de telles conversations (absolument stériles et contre-productives, pour elle : « elle est contre le couteau dans la plaie« , page 79) à propos du passé, et qui plus est lointain ;

ou bien est-ce présentement à sa fille Hélène, en leur conversation post-mortem de cet été 2018 à la maison d’écriture d’Arcachon ? Plutôt ! Et c’est bien Hélène qui, soit engage, soit accepte, pareille conversation-enquête sur le passé, avec sa mère, décédée… L’enjeu final étant ici de parvenir à mieux comprendre, via le cas de Siegfried-Fred Katzmann en 1938 (à partir du témoignage de son Bericht) les tergiversations singulières d’Omi, de janvier 1933 à novembre 1938, ne le perdons jamais de vue… _,

je n’étais pas à Osnabrück en 1933, déjà en 1930 _ et même 1929 _ j’étais partie _ dit Ève _,

_ On n’a pas la même mentalité, dit Fred _ à qui Fred dit-il cela ?

est-ce, ou bien était-ce, à son amie Ève ? (« Fred, nous l’avons connu, il était le dernier ami _ à partir de 1986, après leurs retrouvailles de 1985 à la cérémonie d’hommage du 20 avril 1985, à Osnabrück _ de ma mère _ dit Hélène, page 26 : voilà, c’est là dit on ne peut plus clairement _, finalement nous ne l’avons pas _ vraiment _ connu _ un peu vraiment en profondeur… _, dit ma fille. Il a passé inaperçu« , ajoute aussitôt Hélène, page 26 ; « c’était un intellectuel discret« , dit la fille d’Hélène, page 85) ;

ou est-ce plutôt à Hélène que le dit maintenant Fred, au cours de cet été 2018 d’écriture-méditation-enquête d’Hélène Cixous, à Arcachon ?… _,

c’est moi qui suis allé tout seul contre Goliath, faut-il le rappeler à Ève, « , page 52 ; et là ce serait Hélène qui serait directement prise à témoin par Fred-Siegfried, post mortem, maintenant.

Et Hélène de conclure l’échange, toujours page 52, par cette réplique, terrible de bon sens, de sa mère Ève :

« _ A quoi ça sert dit ma mère _ Ève, donc, essentiellement pragmatique ! _ attendre _ passivement _ pour aller en prison, aller dans les camps, est-ce que c’est nécessaire ? » _ ce n’est même pas d’abord utile ! Autant tout faire pour éviter naïveté et procrastination. Unreadiness.

Nous voilà donc toujours ici, page 52, dans les prémisses de la révélation à venir, et ce sera un peu plus loin (la première occurence du mot se trouvera à la page 60), du concept (freudien, et cette paternité sera clairement évoquée, page 107) d’illusion


C’est alors, toujours page 52, et juste avant cet échange imaginé (ou rêvé) par Hélène, l’auteure, entre Ève et Fred,

que l’auteure pense à « faire la liste _ en quelque sorte récapitulative _ de tous ceux qui sont Dehors  _ des « Mâchoires du Cyclope« « Léviathan«  nazi… _ dans les années étranges _ de janvier 1933 à novembre 1938 _ où il y a encore _ bien provisoirement, mais ça, on ne le sait pas, ni ne peut le savoir vraiment ! _ un couloir _ étroit et fragile, certes, mais encore un peu accessible à certains _ entre Dedans et Dehors et entre dehors et dedans un passage avec une porte _ frontalière _ surveillée, et qui _ incroyablement ! pour nous, du moins, qui regardons maintenant rétrospectivement et de loin… _ échangent _ à contresens de l’Histoire !!! _ le dehors où ils logent _ à un moment _ pour le dedans de la cage » _ mot terrible.

et l’auteure précise cette liste, pages 53-54 :

« de ceux qui _ tel Fred, ou plutôt ici et alors, en 1938, Siegfried Katzmann, à Bâle, où il vient d’achever ses études de médecine, et obtenu son diplôme terminal _ sont en Suisse en sécurité _ de l’autre côté de la frontière _ et qui reviennent « chez nous » _ c’est peut-être Ève qui parle _ sans sembler voir _ comprendre _ qu’ils font le voyage de retour dans la cage _ le mot terrible est donc redit _,

et qui confondent _ mortellement pour leur sauvegarde ! _ danger et sécurité,

et de ceux qui dorment profondément _ un péril colossal pour de tels endormis ! _ pendant le déchaînement ?

ceux qui sont arrêtés, envoyés dans un camp pour Feindlicher Ausländer _ par exemple en France : à Gurs, au Vernet, à Rivesaltes ou à Saint-Cyprien, tel un Felix Nussbaum en mai 1940 _, ou dans un Konzentration Zenter première édition _ tel Siegfried Katzmann lui même, encore, à Buchenwald, le 12 novembre 1938 _, qui cessent _ d’un coup de massue _ de ne pas savoir et sont jetés d’un jour à l’autre dans l’impitoyable savoir _ voilà ! et donc devraient perdre (et perdront, de ce coup violentissime !) leurs illusions _ ayant pour exemple _ le peintre _ Felix Nussbaum _ Osnabrück, 11 décembre 1904 – Auschwitz, 9 août 1944. En voilà un qui découvre _ déjà _ Auschwitz _ avant Auschwitz _ à Saint-Cyprien _ en France, à côté du Canet-en-Roussillon _ avec une différence : il n’est pas impossible _ là, dans la France encore de la République parquant déjà ses propres indésirables, et qui va très vite devenir, dès le mois de juillet suivant, la France de Vichy _ de prendre la fuite. En voilà un qui prend la fuite et la suit, mais seulement pour quelques mois _ retournant en Belgique (occupée) _ et quelques tableaux. Ensuite la fuite s’épuise, on la perd, (…)

_ ceux qui sont en Suisse _ tel Siegfried Katzmann, à Bâle, en 1938 _, ils jouent avec suicide, dit ma mère _ Ève ; et c’est sa fille, Hélène, qui rapporte ici son lapidaire propos _

selon moi, Onkel André _ qui parle ? Les voix rapportées interfèrent : s’agit-il ici de la voix d’Ève, la nièce, effectivement, d’Andreas Jonas ? ou bien de la voix d’Hélène, sa petite-nièce, une génération plus tard ?.. _ qui était jusqu’en Palestine _ Eretz-Israël, c’est déjà loin d’Osnabrück ! _ à Tibériade en 1936, il a fait de gros efforts pour revenir _ certes ! _ à Osnabrück depuis Tibériade _ c’est loin ! _, un petit homme commandé par sa brutale Berlinoise _ Tante Else, née Cohn : ici, c’est Ève qui parle _, selon moi _ Ève, par conséquent _ il est déjà mort à Tibériade de mauvais traitements familiaux _ de la part de sa tendre fille Irmgard, qui le chasse de son kibboutz _ et c’est donc _ en quelque sorte _ un _ déjà _ mort qui est rentré _ suicidairement, nazis aidant seulement, à la marge, à pareille autolyse… _ se faire assassiner _ et ce sera effectivement accompli pour lui à Theresienstadt, le 6 septembre 1942 _, comme si c’étaient les nazis _ voilà ! _ et non pas _ en réalité _ la famille _ sa fille Irmgard, donc _ qui l’avaient tué, et en vérité c’était la méchanceté qui se répandait _ oui _ un peu partout en Europe _ une remarque historiquement importante ! _ avec rapidité et virulence comme une _ hyper-ravageuse pandémie de _ grippe espagnole… Il semble qu’ici se mélangent, et le jugement lapidaire, implacablement ironique et formidablement tonique, toujours, d’Ève, la mère, et le commentaire, un peu plus circonstancié et distancié, de sa fille, Hélène, qui tient au final la plume de ce récit, à la fois rapport, conversation et réflexion-méditation, non dénué d’un formidable et merveilleux humour, qui transporte en un continu d’allégresse (grave) le lecteur…

Un peu plus loin, page 57,

l’auteure envisage une autre source-cause d’« envoûtement«  des futures victimes,

encore innocente, enfin presque, celle-ci ;

« envoûtement«  subi par ceux qui ne se décidaient pas à fuir enfin (!) « la cage » nazie _ au nombre desquels, décidément, sa grand-mère Omi :

peut-être soucieuse, elle, de ne surtout pas perdre ses partenaires attitrés de bridge (« Quand Ève revient en 1934 encore une fois et pour la dernière fois rendre visite _ et c’est à Dresde _ à Omi, sa mère ma grand-mère _ raconte Hélène, pages 93-94 _ joue au bridge comme d’habitude, bien des dames jouent encore, ça pourrait être pire, dit ma grand-mère, elle ne comprend pas Ève » ; et Omi ne veut pas partir : le souci de ne pas rompre le fil de ses habitudes joue donc, et puissamment, lui aussi.

Le mot « cage«  se trouvait répété page 52 et 53.

Mais restons ici à ce passage de la page 57 :

« Selon moi _ dit Hélène, page 57 _, parmi les divers et nombreux envoûtements qui ont ensorcelé _ tel le filtre de la magicienne Circé dans l’Odyssée d’Homère _ tant de compagnons d’Ulysse juif,

il y en a un dont le pouvoir trompeur _ non intentionnel, non malveillant, ici _ne sera jamais assez dénoncé, c’est le Visum. Le Visum est _ qu’on le veuille ainsi ou pas _ l’arme du diable : on promet, on promet, on séduit _ et nous avançons ici vers le concept (freudien) d’illusion, où le désir a son rôle (projectif séducteur) pour aveugler sur la qualité et la valeur de crédibilité de la représentation subjective apposée-plaquée sur le réel objectif, quand on confond (et prend) le réel désiré avec (et pour) la réalité objective même _, on enduit, on hypnotise, on transforme des êtres humains _ séduits par leur propre désir ainsi avivé _ en hallucinés, en paralytiques volontaires,

des philosophes

_ tels un Walter Benjamin ou une Hannah Arendt ;

cf l’admirable récit Le Chemin des Pyrénées de Lisa Fittko : à découvrir de toute urgence ! Lisa Fittko a partagé la réclusion

(préventive des Allemandes et amalgamées, même Juives et anti-nazies, comme mesure de rétorsion prise par le gouvernement de la IIIéme République, en France, à la suite du Blitzkrieg d’Hitler envahissant la Belgique et le Nord de la France, le 10 mai 40)

au camp de Gurs, les mois de mai et juin 1940, avec Hannah Arendt, ainsi que leur fuite ensemble, après le 18 juin, vers Lourdes (à Lourdes où se terre alors en une chambre d’hôtel Walter Benjamin) ;

et c’est aussi elle, Lisa Fittko, qui a ouvert, au dessus de Banyuls, ce qui sera nommé, par la suite, la « voie Fittko«  : pour aider à fuir en Espagne (franquiste) ceux qui cherchaient à échapper coûte que coûte aux griffes et mâchoires de l’ogre nazi ; avec, pour le tout premier passage ainsi organisé par les Fittko en Espagne, Walter Benjamin, justement !, qui se fera arrêter au premier village de la redescente du col, Port-Bou, et s’y suicidera (le 26 septembre 1940) de désespoir : sur la menace d’être prestement renvoyé (par la Guardia civil de Franco) d’où il venait… Fin de l’espoir ? ou fin de l’illusion ?) _ ;

(on transforme, donc) des philosophes

en primitifs fétichistes _ forcenés _ de formulaire administratif,

partout sur la terre pétrifiée errent des Suspendus,

suspendus à la poste, suspendus d’être suspendus de tempsau crochet de l’attente _ quel art sublime de l’écriture ! _,

le poil hérissé, les oreilles dressées, la poitrine contractée,

cela rend les gens irritables, nerveux, maniaques, méconnaissables, abattus _ sans assez de ressorts de survie : suicidaires… _,

Brecht _ lui _ aussi attend, _ en Suède _ le sésame américain n’est pas encore, toujours pas, arrivé,

en Suède aussi _ la Suède est théoriquement protégée par sa neutralité ! _ on s’attend à ce que le nazi arrive plus vite que les visas,  »

_ soulignons encore et toujours, au passage, combien est admirable l’écriture ultra-précise et si libre, en même temps que nimbée d’une sublime poésie et d’un humour « ouragant« , d’Hélène Cixous…

« on vit maintenant dans une vie-à-visa _ voilà ! quelle puissante et magnifique formulation ! _,

il faut un visa pour traverser la rue dit Kafka _ expert s’il en est en Château et Procès _, un visa pour aller chez le coiffeur,

vivre est hérissé de guichets _ et contrôles policiers : comme tout cela est merveilleusement dit ! _,

de plus il n’y a pas _ in concreto ! _ de visa, dit Brecht,

le mot de Visum est dans toutes les têtes mais _ hélas _ pas dans les boîtes aux lettres,

et il n’y a pas de visa pour les bibliothèques », pages 57-58  _ on admirera une fois encore le style de l’auteure, sa subtile profonde poésie du réel le plus juste, nimbée d’un merveilleux humour perpétuellement frémissant et rebondissant …

Et encore ceci, pages 58-59 :

« La cousine Gerda _ Gerta Löwenstein (Gemen, 17 octobre 1900 – Auschwitz, août 1942), fille d’une des sœurs aînées d’Omi, Paula Jonas, et d’Oskar Löwenstein ; et épouse de Wilhelm Mosch, décédé comme elle à Auschwitz en août 1942 _, ma préférée, dit Ève, d’une gentillesse infinie, quand elle est coincée à Marseille, avec les enfants _ Bruno et Anneliese Mosch, qui, eux, survivront _, avec son mari _ Wilhelm Mosch enfermé, lui _ à Gurs, je lui écris _ dit Ève _ viens ici, il y a encore un bateau pour Oran, elle reste dans le crocodile _ voilà ! _, et pour qui ? Ça ne peut pas être pour le mari, laid, joueur, paresseux, violent, sans qualités, je ne comprends pas ces femmes qui aiment ce qu’elles n’aiment pas, il y a un défaut dans la vision _ et voilà que recommence à pointer le détail de la mécanique de l’illusion ! _, et pourtant c’est lui _ Wilhelm Mosch _ qui louche, est-ce qu’elle a trouvé une raison à Auschwitz ? »

« Et il y a aussi les anciens combattants, ceux qui font corps avec leur croix de fer » (…),

« et les veuves de guerre, elles aussi » _ telle Omi Rosie, dont le mari, Michaël Klein, est tombé sur le front russe le 27 juillet 1916 _ (…)


Fin ici de l’incise ;

et je reprends maintenant le fil du texte de la page 115 à propos de l’Aktion :

il est minuit trente ? Aktion !

Le mot parcourt l’Allemagne, c’est-à-dire le Reich en un instant _ cette nuit du 9 au 10 novembre 1938.

Toutes les vitres juives tombent _ à la seconde _ dans tout l’Empire, simultanément _ quel génie (Reinhard Heydrich ?) de conception (technico-administrativo-policière) de la précision d’horlogerie de l’enchaînement mécanique de pareil ordre-commandement-exécution-résultat ! _,

ça ne se pense pas _ ça s’obéit-exécute, en robot, à la seconde : par l’Aktionneur.

L’Aktion est une destruction et une consommation.

Une anticréation _ néantisante _ éclair _ Blitz _

effectuée selon le principe _ de rationalité économique _ du moindre temps _ moindre coût, poursuit page 116, le fils d’Hélène.

La Grande Mâchine _ à crocs monstrueux (de « crocodile«  déchiqueteur démesuré : le mot comporte trois occurrences aux pages 58 et 59) _ ouvre ses mâchoires

et referme le verbe est à l’intransitif.

Clac !

Cyclope amélioré« 

_ la technique devenue technologie a progressé à pas de géants depuis le temps d’Homère et de l’Odyssée

Dans ce passage-ci, pages 115-116,

le mécanisme de l’illusion est abordé-commencé d’être un peu détaillé en l’articulation complexe de ses divers rouages,

mais non pas, cette fois, du côté de ceux qui « se font des illusions« , et vont s’y enliser-perdre-détruire,

mais du côté de ceux qui vont organiser l’efficacité optimale de ce dispositif illusionnant de séduction-sidération-capture-dévoration cyclopéen

_ mensonges colossaux, avec un minimum d’anesthésie préalable des piégés (à surprendre-prendre-capturer, sans déclencher de fuite immédiate !), compris _

pour que les malheureux illusionnéss’illusionnant _ l’un renforçant l’autre, et retour-montée en spirale et accélération du processus fou d’encagement, si difficile à rompre !.. _ n’en réchappent sûrement pas _ cf le processus nécessairement très lent d’ébouillantement de la grenouille en son bocal doucement et très progressivement chauffé jusqu’à finale ébullition, pour éviter un saut au dehors immédiat ! La grenouille se laissant ainsi ébouillanter…

A plusieurs reprises dans le récit,

Hélène la narratrice se heurte à la difficulté

rémanente,

résistante aux pourtant tenaces tentatives d’élucidation siennes _ et de ses enfants : sa fille et son fils, qui l’y aident : s’entrecomprendre est facilitateur.

Mais elle non plus, Hélène,  pas davantage qu’Ève sa mère, n’abdique pas, jamais :

à essayer sans cesse ni relâche de comprendre

_ et de comprendre chacun, si possible, en son idiosyncrasie de situation (ainsi que dans le temps, qui diversifie les perspectives) _ ;

de même que sa mère, ne renonçait jamais à se tenir prête (« ready. The readiness is all« ) à agir

dans la brève fenêtre de temps Kairos oblige… Ève le sait parfaitement ! _ qu’il fallait mettre très vite à profit : à temps ;

et pas à contretemps… :

« Aucune explication

_ qui soit enfin, et au final, satisfaisante ! Même si « la bêtise, c’est _ parfois, souvent, toujours _ de _ précipitamment _ conclure« … La phrase, nominale, est a-verbale.

Je ne comprends _ décidément _ pas pourquoi je ne comprends pas« ,

se répète obstinément, et assez stupéfaite, Hélène, page 107

_ et ces mots-là (« Je ne comprends pas pourquoi je ne comprends pas« ) sont repris tels quels, au mot près, en haut de la seconde page du très clair et absolument lumineux Prière d’insérer volant _ ;

plutôt irritée _ contre elle-même et l’inefficacité de ses efforts renouvelés d’élucidation de ces illusions peut-être singulières des siens (et surtout, in fine, d’Omi, sa chère grand-mère) ; dont parvient encore, souvent (mais pas toujours), à lui échapper l’ultime infime ressort de sa conduite, mortifiée… _, à vrai dire,

que vraiment désespérée face à la chose _ elle-même :

elle cesserait, sinon, de continuer à rechercher toujours et encore à vraiment comprendre ces diverses complexités, l’une après l’autre in fine singulières, oui, car tenant à la particularité (peut-être infinie…) du détail (à retrouver et élucider) des situations effectivement particulières de chacun (soit le pascalien « nez de Cléopatre« …) ; détail qu’il faut alors, chacun après chacun, réussir à débusquer et éclairer pour arriver à vraiment bien comprendre ces complexités idiosyncrasiques singulières ! ;

et avec le recul du temps, et la minceur (ou carrément absence, bien souvent !) de certains témoignages, cette recherche minutieuse infiniment pointue dans le détail (et c’est bien là, en effet, que le diable se cache !) tient quasiment de l’exploit ; telle cette recherche-ci, à partir du cas (et Bericht) de Siegfried Katzmann, et de ce que ce cas-ci peut révéler, ou pas, du cas, à élucider et comprendre, surtout !, celui de la grand-mère d’Hélène : Omi ; recherche-enquête-méditation-réflexion à laquelle se livre ici, et à nouveau, mais jamais complètement toute seule (ses enfants sont eux aussi bien présents auprès d’elle!), dans ce magnifique 1938, nuits, Hélène Cixous ;

or, plus que jamais, la voici qui résiste aux moindres tentations de défaitisme, à tout relâchement de renoncer (à comprendre vraiment !)… _, page 107, donc.

Et, page 101 déjà,

et à propos de ceux qui sont rentrés à la maison

_ tel « Oncle André«  de retour d’Eretz-Israël en 1936, à un mauvais moment (du développement du nazisme), mortellement dépité qu’il était par le comportement que leur avait réservé, à lui et son épouse Else, venus à Tibériade la rejoindre, leur chère tendre fille Irmgard (une Regane, hélas, et non une Cordelia, du roi Lear !), qui les avait repoussés-chassés de son kibboutz du Lac de Tibériade, renvoyés, morts de chagrin les deux, en Allemagne :

d’où cet impossible si absurde retour d’Andreas Jonas et son épouse, née Else Cohen, à Osnabrück… _ :

« Ceux qui sont rentrés à la maison

_ comme, donc, Oncle Andreas Jonas et son épouse, Tante Else, à Osnabrück _,

alors qu’objectivement on ne pouvait _ déjà _ plus _ avec un minimum de lucidité et bon sens… _ rentrer à la maison,

je ne cesse de me dire

que _ décidément, non _ je ne les comprends _ toujours _ pas.

Mais pourquoi _ donc _ je ne les comprends pas ?

_ voilà ce qui obsède plus encore, de façon lancinante au fur et à mesure de ses efforts en continu, la lumineuse Hélène en sa méditation-réflexion-conversation, menée et poursuivie avec ardeur avec ses proches (présents au moins en pensée et imageance), à son écritoire d’été, aux Abatilles, en ce 1938, nuits. Et qu’il lui faut absolument mieux résoudre si peu que ce soit. Une mission impérative ! Parce que y renoncer serait renoncer à ce qui fait le vrai sol (ou les plus solides « racines« ), voilà, de son soi ; ainsi que son œuvre propre.

Et pourquoi mon esprit revient-il _ si obstinément, et patiemment _ depuis tant d’années

cogner _ sans parvenir encore à l’éclaircir-ouvrir vraiment enfin, tout à fait _

à la vitre _ décidément encore opaque et obstruée  _

de cette scène ? »

_ de cet absurde retour (tellement suicidaire, dans le cas de l’« Oncle André«  !) à Osnabrück, « dans la gueule du loup«  nazi…

Voilà un des défis

que se lance à elle-même, en ce 1938, nuits,

celle qui ne cesse, année après année, été après été, en sa Tour d’écriture d’Arcachon-les-Abatilles,

et tant qu’il y aura au monde de l’encre et du papier,

de se lancer-jeter à corps perdu, mais âme bien affutée,

dans l’écriture-imageance visionnaire

de ses questionnements de fond lancinants : pour comprendre.

Comprendre vraiment ce qui advint.

À ses proches.

Et qui quelque part _ plus ou moins insu, mais encore et toujours au travail… _ est aussi fondateur

du vrai soi _ son vrai soi,

qui opus après opus, se découvre-réalise. Splendidement.

« L’Artiste est celui qui n’est pas là et qui _ pourtant _ regarde,

l’invisible qui admire,

le sans nom qui est caché sous le rideau noir et laisse la lumière ruisseler _ plus généreusement _ sur les créatures« , page 27.

C’est là ce que l’auteure nomme le « paradoxe _ visionnaire, en et par le travail de son imageance propre _ de la Création« .

J’en arrive donc à l’apparition progressive des occurrences, dans le texte, du mot (et concept)

d’illusion,

même si à nul moment la méditation-enquête d’Hélène Cixous ne dérive dans le conceptuel ! et encore moins le dogmatique. Certes pas.

Il s’agit d’un voyage d’imageance. D’Art _ en effet ; et pas de philosophie, ni de recherche historique ; même si peuvent en être tirées de telles applications, mais seulement à la marge de cet Art.


En même temps que,

à un détour de la page 60, et presque anecdotiquement à première lecture,

le concept et le mot d’illusion apparaissent,

à propos du lieu _ Bâle _ de la soutenance de thèse de médecine, « en janvier » 1938, de Siegfried Katzmann,

apparaît aussi pour la première fois

le nom même de Freud

_ il y en aura dix occurrences, avec en plus la référence (sans mention alors du nom de l’auteur : « un texte publié en 1916 (…), le sujet : l’illusion« , simplement…) à son L’Avenir d’une illusion, page 107… _

dans cet opus-ci, 1938, nuits.

_ (…) Fred _ ou plutôt Siegfried Katzmann, alors, en 1938 _, dit alors, page 60, Hélène à sa fille, « a soutenu sa thèse de médecine en janvier, Où ? » _ et elle cherche… _

« Où ? Á Munster ? Pas à Munster,

à Hamburg ? non,

à Dresden, c’est non,

l’idée naïve ? non,

désespérée ? non,

auto-illusoire _ nous y voici ! et c’est là carrément un pléonasme ! Peut-on jamais être victime d’une illusion sans en rien ni si peu s’illusionner déjà soi-même ? _

de soutenir sa thèse _ de médecine _ en Allemagne en 1938 quand on est devenu _ voilà ! _ Juif-à-détruire depuis _ déjà _ 1933,

voilà une des idées sur lesquelles Freud _ nous y voici toujours ! _ songe _ tout spécialement, lui-même _ à écrire

s’il a encore _ à bientôt 82 ans, et, qui plus est, rongé-usé par son cancer à la mâchoire _

le courage d’écrire en 1938 _ il va bientôt quitter Vienne (pour gagner Londres) le 4 juin 1938, après l’Anschluss du 12 mars ; et il mourra à Londres le 23 septembre 1939… _

quand lui-même se surprend si souvent _ alors _ dans la position anti-réelle _ donc s’illusionnant ! Oui, lui Freud, lui aussi… _ de saint-Antoine courtisé et jusqu’à harcelé par _ les voici : elles arrivent ! _ les Illusions tentatricesfilles, bien sûr, de ses propres désirs ! y compris, et d’abord, des désirs masochistes, et Thanatos, la sournoise puissante pulsion de mort… _,

des idées en tutu qui viennent faire des pirouettes gracieuses et terriblement perverses autour de la cervelle du vieux sage,

qui font la queue dans la Berggasse en lui sussurant des messages de sirènes _ et re-bonjour Ulysse ! _,

reste avec nous mon chéri, tout cela ne va pas durer, tu ne vas pas changer de carapace à ton âge, ma vieille tortue, un peu de patience, et tous ces tracas seront transformés en mauvais souvenirs,

et lui de se boucher _ à la différence d’Ulysse ligoté sur son mat à l’approche des sirènes dont lui Ulysse ardemment désirait apprécier sans danger (ligoté qu’il était) le chant si beau !… _ les oreilles

et secouer la tête pour ne plus _ cependant _ les entendre _ ainsi _ froufrouter _ quel admirable style, une fois encore ! et quel humour décapant-« ouragant«  ! _,

il y aura _ au futur, mais pas au conditionnel _ une étude à faire _ voilà, voilà ! _ sur la prolifération _ historique, ces années trente-là… _ des automensonges, mauvaises bonneraisons, sophismes auto-immunitaires

_ soient diverses espèces (ou facettes) du phénomène irradiant et irisé de l’illusion !.. _

qui infecte _ vilainement _ les facultés mentales de toute une population

lorsqu’elle se trouve soudain enfermée dans l’enceinte invisible mais infranchissable d’une Allemagne envoûtée et mutée _ tout d’un coup de cliquet sans retour à chaque cran passé _

comme une forêt maléfiée _ victime de quelque maléfice lancé sur elle _ dans la Jérusalem délivrée _ du Tasse.

Tout le monde _ et pas que les victimes juives _ est sous maléfice _ généralisé ! _ dans le pays,

mais ce n’est pas moi qui l’accomplirai

_ cette « étude«  à réaliser… _,

trop vieux, trop tard, pense _ à ce moment 1938 _ Freud à Vienne

à qui _ aussi, peut-être depuis Bâle _ pense Fred _ à lui écrire : la lettre partira ! mais restera sans réponse… _

tandis qu’il volète à l’aveuglette comme un insecte désorienté,

jusqu’à ce qu’il cesse de se cogner à la muraille de verre _ des multiples interdits vis-à-vis des Juifs ;

là-dessus se reporter à l’inifiniment précieux (irremplaçable !) témoignage au jour le jour de Victor Klemperer, dresdois, en son sublimissime Journal (1933 – 1945) _

et se retrouve par miracle _ lui Fred, ou plutôt lui encore Siegfried _ en Suisse en janvier 1938  _ Freud, lui, se trouvant encore à cette date (de juste avant l’Anschluss du 12 mars 1938) à Vienne. À Bâle.

Á ce moment-là, il est _ le bienheureux Siegfried ; mais mesure-t-il assez bien sa chance ? Non ! _ à l’extérieur du _ vaste _ Camp _ tout _ envoûté _ « maléfié« , qu’est désormais le Reich…

Alors le père _ Hermann Katzmann _,

qui est _ lui _ à l’intérieur de l’envoûtement

lui envoie _ d’Osnabrück _ quelques Illusions _ de type familialiste : comme venir à Osnabrück embrasser sa mère (« quand je suis revenu, le 14 octobre ma mère a pleuré de soulagement« , raconte Fred à la page 55 ; et « quand j’ai disparu le 9 novembre, ma mère a pleuré d’épouvante dit Fred, c’est ce qu’on appelle bitter ironie, qui sait ce que le sort nous réserve« , poursuit-il sa phrase, page 55…).

Fred _ ou plutôt Siegfried _ revient _ ainsi, séduit par ce malheureux appât d’affection familiale _ à Osnabrück _ le 14 octobre 1938, page 55, toujours _ juste à temps pour se faire arrêter _ moins d’un mois plus tard _ le 9 _ non déjà le 10 _ novembre _ dans la nuit, à deux heures du matin : eh! oui, nous sommes dèjà le 10 ! _ 1938 avec son père _ Hermann Katzmann.

_ Tu vois, tu vois, dit ma mère _ Ève, à la page 61 : en ce début d’été 2018 de l’écriture, à Arcachon, de 1938, nuits _,

qu’est-ce que tu penses de ça ? _ envoie-t-elle directement à sa fille _

un homme jeune, en bonne santé, pas marié, avec un diplôme, il ne manque pas d’un peu d’argent, l’anglais il parle déjà très bien un peu de français, il est libre _ surtout, bien sûr ! _, il a une chance suisse _ voilà ! _ que des milliers lui envient qui sont déjà derrière les barreaux à venir _ à partir du 10 novembre 1938 : mais c’est très bientôt ! _,

et il rentre lui-même _ le 14 octobre, page 55 _ dans la cage _ nouvelle occurrence de ce terrible mot, page 61 _

pour se faire arrêter _ le 10 novembre suivant _ avec son père, et ça n’a pas tardé,

ça ne me dit rien qui vaille _ conclut ici Ève, à propos des qualités de vigilance-lucidité de son nouvel (et « dernier« , page 26) « ami«  Fred :

« c’était un intellectuel discret (soulignera, à son tour, page 85, la fille d’Hélène),

et pas un pragmatique sur le qui-vive et perpétuellement aux aguets, comme Ève, _,

en 1938 à Osnabrück _ ou bien plutôt à Dresde ? _

avec son frère _ Andreas, ou avec quelque autre de ses parents Jonas et alliés, si c’est à Dresde ;

demeure là, depuis, déjà au moins Gare d’Osnabrück, à Jérusalem, un point d’ambiguïté sur la domicilation d’Omi, tant en 1934, lors de la visite d’Ève Klein, sa fille, à sa mère, Rosie, qu’en novembre 1938, lors du départ-déguerpissage d’Allemagne, enfin, d’Omi, sur les conseils pressants du consul de France à Dresde… A Dresde, avait exercé un temps (puis ensuite à Essen) le beau-frère banquier de Rosie, Max Stern, le mari de sa sœur Hedwig, dite Hete, et née Jonas ; Max Stern est décédé à Theresienstadt le 8 décembre 1942 ; alors que sa veuve, Hete-Hedwig, lui a survécu, et est décédée, un peu plus tard, d’un cancer, aux États-Unis ; et ils avaient une fille, Ellen Stern. Il ne m’est pas encore  aisé de bien me repérer dans les parcours de vie (et mort) des divers membres des fratries Jonas… _

Omi non plus je ne la comprends _ décidément _ pas _ ajoute encore Ève, au bas de la page 60 _,

_ C’était pour attendre mon Visum pour les États-Unis, écrit _ écrit Fred (au lieu de dit ?), écrit Fred dans le Bericht ? Ou bien plutôt dans la correspondance retrouvée plus récemment chez sa mère Ève, par Hélène, correspondance échangée à partir de 1985 (et conservée) entre sa mère Ève, et Fred, « le dernier ami de ma mère » (selon la formule d’Hélène, à la page 26)… _

écrit _ donc _ Fred _ alors encore Siegfried, ces années-là, afin de se justifier de son retour si terriblement malencontreux à Osnabrück le 14 octobre 1938, lit-on, immédiatement en suivant, en haut de la page 61.

_ Ach was ! J’appelle ça un manque de bon sens,

ma mère _ Ève _ balaie _ aussitôt _ Fred le jeune _ c’est-à-dire encore Siegfried en 1938 _,

qui sait si Fred 1985  _ ou 1986 : ce serait-là le moment d’un tout premier échange (et dispute) épistolaire entre Fred, rentré d’Osnabrück (où il s’était rendu pour la rencontre-hommage aux Juifs d’Osnabrück du 20 avril 1985) chez lui à Des Moines, et Ève revenue elle aussi (de la rencontre-hommage d’Osnabrück) chez elle à Paris… _ a changé ? » _ s’interroge avec sa foncière prudence pragmatique Ève Cixous, à ce stade de leurs retrouvailles, qui vont se révéler de stricte « utilité«  de compagnonnage touristique d’agrément (de par la planète), du moins pour elle ; page 61.

Apparaissent donc concomitamment pour la première fois, page 60,

et le mot d’illusion,

et le nom de Freud.

…     

Nouvelles occurrences (au nombre de quatre en cinq lignes) du mot illusion, à la page 63,

lors d’une conversation, en 1937 _ semble-t-il, ou peut-être 1935 ; la mémoire de Fred manque ici de sûreté temporelle… _ à Paris, de Siegfried Katzmann avec Walter Benjamin, « dans le café près de l’ambassade des États-Unis » _ la mémoire visuelle étant plus fiable, pour lui _, en vue d’obtenir le fameux Visum pour gagner les États-Unis d’Amérique :

« il s’agissait de visas,

il faut être sans illusion,

le visa me sera sans doute _ probablement _ refusé _ ou peut-être pas ! _,

mais une petite illusion doit être entretenue,

on ne peut pas ne pas espérer _ voilà : ce serait trop désespérant ! L’espoir aide beaucoup à vivre…

Mais comment distinguer vraiment l’espoir, tant soit peu réaliste-rationnel dans le calcul de ses perspectives, malgré tout,

de l’illusion, aveuglante ?

Même Walter Benjamin a un peu de mal (et en aura jusqu’à sa propre fin ! le 26 septembre 1940, à Port-Bou) à ne pas les amalgamer…

Il n’y aura pas de réponse

_ du moins un peu rapide de la part de l’ambassade américaine, en 1937 ; en tout cas pas avant cette sinistre Nuit de Cristal du 10 novembre 1938, pour Siegfried ; pas plus pour Walter Benjamin, non plus, d’ailleurs…

Gardons l’illusion _ subjective _, dit Benjamin _ plutôt que l’espoir (un tant soit peu réaliste) ? Penser cela semble plutôt désespérant !..

Et Fred _ ainsi conforté, en 1937, par l’autorité du philosophe de renom qu’est Walter Benjamin _ garde _ par conséquent _ une petite illusion« 

_ or ce fut peut-être ce visa américain-là qui, de façon complètement inespérée, surtout à ce moment (de décembre 1938) de l’enfermement de Siegfried à Buchenwald, réussira à le faire quasi miraculeusement sortir, le 13 décembre 1938, de la « cage«  du KZ de Buchenwald (ainsi que de la « cage«  du Reich ! quelques mois plus tard, début 1939) ;

même si le récit,

pas plus celui du Bericht de Fred, en mars 1941,

que celui d’Hélène, en ce 1938, nuits de 2018,

n’en dit (et heureusement) rien.

Car cela tiendrait un peu trop du trop beau pour être vrai ! lieto fine opératique, ou du happy end cinématographique hollywoodien, pour être cohérent, et avec le caractère d’absolue vérité tragique du Bericht, et avec la volonté de lucidité-vérité jusqu’au bout de l’écriture-Cixous elle-même… Et on imagine ici ce que serait le commentaire ironique d’Ève !!! Ces récits risquant de prendre bien trop, par une telle chute, une allure idyllique de conte de fées…

Si un timide espoir luit, au final de ces deux récits, celui du Bericht de Fred, comme celui du 1938, nuits d’Hélène Cixous, c’est très discrètement, et fort brièvement, dans les deux cas de ces deux récits ; mais tout (et même l’impossible !) peut toujours arriver et se produire-survenir au pays de l’Absurdie…

Car cette notule d’« espoir » (plutôt que d’« illusion« … : mais peut-on vraiment, et comment ?, absolument les départir ?…),

est tout de même bien présente in extremis, le lecteur le découvrira,

et dans le Bericht de Fred, de mars 1941, ne serait-ce que parce que Siegfried aura très effectivement survécu à de telles épreuves pour avoir pu, devenu Fred, en témoigner de fait ainsi,

et dans le 1938, nuits d’Hélène, de cet été 2018, que nous lisons, avec un tel dernier chapitre intitulé « Je voudrais parler de l’espoir«  ;

même si c’est assez indirectement, mais pas complètement non plus, dans le Bericht de Fred : page 55, nous avons pu en effet lire sous la plume de Fred : « à la fin est arrivé le Visum pour les États-Unis _ voilà ! c’était annoncé dès ici !, page 55 _, mon père venait de partir pour le Pérou, la lettre de Freud n’est jamais arrivée, ça ne veut pas dire qu’elle ne soit pas partie de Vienne, tout peut ne pas arriver  » ; l’auteure a ainsi l’art de brouiller aussi un peu, mais pas trop, non plus, jusqu’à complètement nous perdre !, ses pistes, histoire de ne pas trop faciliter, non plus, le jeu amusant de nos propres efforts d’orientation de lecteurs, en son récit volontairement un peu éclaté (soit ce qu’elle-même nomme « le poème effiloché d’Osnabrûck« , l’expression se trouve à la page 103) aussi de sa part… C’est là aussi une manifestation de son humour un peu vache… Mais, à qui, lecteur, fait l’effort de chercher et patiemment bien lire, pas mal des pièces du puzzle sont déjà bien là présentes, sur les pages ; à nous d’apprendre à efficacement les ajointer ! Et c’est un des plaisirs fins de la lecture Cixous…

Et c’est à la page 107

que nous trouvons un long développement, important

_ mais toujours léger et sans cuistrerie, ni le moindre dogmatisme de la part de l’auteure-narratrice : ce sont de simples hypothèses envisagées et essayées dans la conversation avec ses proches par Hélène _,

concernant à la fois,

et la personne de Freud,

et le mot/concept d’illusion

_ avec trois occurrences de ce mot en cette page 107 ; et une quatrième à la page suivante, page 108:

« Moi aussi _ c’est Hélène qui parle,

et elle se réfère ici aux lettres-prières pragmatiques, demeurées sans succès, de sa mère, Ève Cixous, née Klein, cherchant à convaincre sa propre mère Rosie Klein, née Jonas (soit Omi, grand-mère, pour Hélène), de venir (d’Osnabrück ; ou de Dresde ?) prestement la rejoindre à Oran, où Ève réside désormais, de l’autre côté de la Méditerranée, depuis son mariage, le 15 avril 1936, à Oran, avec le médecin oranais Georges Cixous, qu’elle a rencontré à Paris en 1935 _ 

je lui écris _ à Omi, et en toute imageance ; c’est donc Hélène qui s’exprime ici _,

en vain _ pour oser espérer quelque réponse effective d’elle !

Et c’est probablement ici la raison de fond ultime et vraiment fondamentale de tout cet opus-ci, pas moins !, qu’est ce 1938, nuits :

obtenir enfin quelque réponse et reprise de conversation avec Omi, en ayant su trouver « les mots qui pourraient la soulever » et devraient « la toucher« , va écrire juste aussitôt après sa petite-fille, Hélène !… _,

je ne connais pas son adresse _ post mortem, à la différence de l’adresse post mortem de sa mère Ève, avec laquelle la communication-conversation, plus que jamais vive et vivante, est et demeure presque continue entre elles deux (soit dans les rêves, la nuit, soit dans l’imageance, les jours de l’écriture…), elles deux qui ont si longtemps vécu côte à côte, tout spécialement les dernières années d’ultra-dépendance d’Ève, décédée le 1er juillet 2013 en sa 103 ème année…  _,

dans les rêves _ voilà ! _ on n’a jamais l’adresse de la grand-mère,

je ne sais pas _ bien _ les mots qui pourraient _ et devraient _ la soulever _ maintenant ! au point de l’amener à y répondre vraiment autrement que par son silence… _,

je lui envoie un texte de Freud _ L’Avenir d’une illusion ! _ ça devrait la toucher _ et susciter sa réaction : une réponse un peu précise, comme celles que sait si bien lui donner, et régulièrement, Ève, sa mère… ; 1938, nuits, est donc aussi (et c’est peut-être même là le principal !!!) une tentative de susciter quelques réponses d’outre la mort, de sa grand-mère Omi, de la part d’Hélène, cette fois-ci, et via cet envoi de l’opus _,

dans sa rêverie trempée de sang le soldat meurt saintement pour l’Allemagne, il laisse derrière lui femme et enfants à manger pour l’Allemagne,

un texte _ de Freud _ publié _ effectivement _ en 1916,

en 1916 le mari d’Omi _ Michaël Klein _ est tué sur le front _ russe _,

le sujet : l’illusion.

Moi aussi _ dit Hélène, au présent de son écriture _ je me fais des illusions _ par partialité, forcément, du point de vue, au moins de départ, de la réflexion (et des échanges) _ : parce qu’Omi est ma grand-mère, et la mère d’Ève.

Pendant qu’elle _ Omi, à Osnabrück ; mais Omi, en 1938, ne se trouve-t-elle pas plutôt à Dresde ?.. Car c’est bien, page 104, le consul français à Dresde qui finit par la décider, aussitôt après la Nuit de Cristal, à quitter dare-dare l’Allemagne, afin de rejoindre sa fille Ève en Algérie… ; de même que c’était à Dresde, aussi, qu’Ève était venue pour la dernière fois, en 1934, en Allemagne, rendre visite à Rosie pour quinze jours… Que penser de cette persistance de Dresde (en 1934, en 1938) dans la vie d’Omi ?.. À méditer ! Bien sûr, la communauté juive d’Osnabrück a bénéficié d’un colloque marquant, le 20 avril 1985 ; et des pavés dorés sur les trottoirs marquent désormais les anciens lieux de résidence des Juifs assassinés par les nazis, dont les Jonas, à Osnabrück… Ce qui n’est peut-être pas le cas à Dresde… _

répond par lettre à sa fille _ Ève _, en Afrique tout le monde est noir (sic),

la brigade Kolkmeyer défile sur la place _ d’Osnabrück _

mais tout est illusion

_ comment vraiment bien comprendre cette formulation ? Est-ce là s’incliner devant un invincible perspectivisme, d’ordre par exemple monadologique, à la Leibniz ? Page 46, se trouve la formulation « Chacun sa tragédie, chacun pour soi«  ; et nous retrouvons à nouveau ici la très grande difficulté de parvenir à vraiment « s’entrecomprendre«  (le mot se trouve à la page 101) ; cf mon précédent article du 6 février dernier :  _,

je n’arrive pas à croire _ se disent définitivement, et Ève, et Hélène _ qu’Omi ne déménage pas demain.

Elle récite _ irréalistement, se berçant-grisant d’illusions humanistes inappropriées à la situation du nazisme… _ du Gœthe.

_ Ce n’est pas un raisonnement, dit ma fille, c’est un comportement conjuratoire _ une conduite irrationnelle magique.

On n’arrive pas à croire _ vraiment _ ce qu’on voit » _ sans le voir vraiment, non plus,

en ses trop partiales focalisations.

Or, quand Siegfried Katzmann réussit

_ par quels invraisemblables biais ? nous ne le saurons pas, du moins directement ; probablement grâce à l’obtention inespérée du visa américain demandé à Paris en 1937 ; mais lui-même, Fred, par anticipation, l’a annoncé, mais comme subrepticement, pour nous lecteurs; à la sauvette, à la page 55 : « à la fin est arrivé le Visum pour les États-Unis«  _

à quitter le camp de Buchenwald, en décembre 1938 (le 13 ?),

mais on ignore _ et le lecteur ici ne l’apprendra pas ! _ par quels détours compliqués ou absurdes des administrations _ américaine et allemande nazie _ ;

et que,

« la tête rasée« ,

il croise-contemple, au passage, la maison de Gœthe, à Weimar _ qu’il traverse en quittant Buchenwald, tout proche _,

« relâché _ qu’il vient d’être du KZ _ dans les rues de la ville,

chaque rue 1939 _ ou plutôt 13 décembre 1938 ? _

qui autrefois _ à lui, lui aussi, lecteur de Gœthe _ lui était aussi familière qu’une cousine _ assez régulièrement fréquentée _

est maintenant irréparablement _ voilà ! _ étrangère.


C’est Siegfried qui a changé : il est devenu orphelin d’illusions
« 

_ maintenant décédées au KZ de Buchenwald ;

car un très crucial fil matriciel a été, et possiblement pour jamais (mais qui sait vraiment ?)

rompu, tranché net,

sans retour.

Le mot illusion revient encore une avant-dernière fois à la page 111 :

en son voyage-aller vers Buchenwald, dans l’Omnibus _ « C‘était un Mercedes, puissant, avec cette carapace qui donne à ces véhicules l’allure d’un mastodonte. On se sent enfourné dans un ventre, petite bouchée de viande mastiquée« qui transporte les Juifs prisonniers vers le KZ,

Siegfried-Fred est particulièrement sensible, durant tout le trajet, au « Silence.

Un silence armé violent, silence _ terrorisé _ de plomb.

Même l’oiseau que Fred a cru entendre,

illusion, plomb« .

Et encore une toute dernière occurrence de ce mot « illusion« , à la page 139,

en la page d’ouverture du quatrième et dernier chapitre, intitulé « Je voudrais parler de l’espoir » _ et c’est Hélène qui parle, avec recul, en ce titre de dernier chapitre _ :

« à aucun moment _ là c’est Fred qui raconte en son Bericht de mars 1941 _ on n’a pensé _ car c’était bien impossible, et le « on«  est un « on«  collectif des prisonniers du KZ… _ à _ raisonnablement _ espérer

_ et il était encore bien plus difficile alors, forcément, de se laisser aller-bercer-prendre à s’illusionner ! _,

chaque minute était abrupte _ et d’une violence implacable, en son tranchant comme en sa terrible écrasante pesanteur _ comme un rocher,

on ne pense rien,

on va _ seulement _ de défaite en défaite

_ voilà !

nul espace mental, pas davantage que physique, ne laisse, ici et alors, le moindre interstice pour quelque projection fantasmatique que ce soit, de désirs à plaquer sur pareille massivement « abrupte«  violentissime absurde effroyable réalité ! Désirs et réel étant totalement absolument incompossibles, voilà !, en cet Enfer du KZ !!! ;

je pense ici au détail descriptif si remarquable de l’Être sans destin, d’Imre Kertész, qui se déroule, lui aussi, comme le Bericht de Fred Katzmann, en grande partie à Buchenwald ; ainsi, encore, qu’à son saisissant et extraordinaire récit de retour, Le Chercheur de traces, de Kertész lui-même se racontant, très ironiquement, revenant longtemps après son premier séjour au camp, à la fois à la gœthéenne Weimar, qu’il visite, et à un Buchenwald muséifié (de même qu’à Zeitz, un camp-chantier subordonné à Buchenwald, et laissé, lui, quasiment tel quel ; ce texte admirable, publié en 1977 à Budapest, a été aussi republié plus tard, après 1989-90 et la chute du Mur, au sein du superbe recueil Le Drapeau anglais ! _,

on n’a pas d’illusion _ à laquelle tenter d’imaginer se raccrocher fantasmatiquement si peu que ce soit,

se bercer… _,

on n’a rien _ rien du tout _,

on ne veut pas, c’est tout,

il n’y a que du temps à l’infini le même

et pas d’avenir » _ sans destin, donc ; soit l’intuition même de Kertész !

Avant qu’in extremis,

ne surgisse l’improbable libération _ « du kamp et pour la vie« , page 144 _ d’un prisonnier,

Max Gottschalk, d’Osnabrück

_ « le fils du marchand de bestiaux« , page 144, dont ses concitoyens prisonniers au KZ savaient tous qu’il avait sollicité un visa de sortie d’Allemagne pour les États-Unis _,

donnant enfin une mince occasion,

à chacun de ses concitoyens et coréligionnaires d’Osnabrück,

d’espérer si peu que ce soit aussi, à son tour, et pour soi-même,

car « tous ceux d’Osnabrück savaient que Gottschalk avait demandé un visa pour l’Amérique.

C’est comme s’il l’avait eu dans sa poche » :

« Chacun a sursauté en sentant revenir _ _ l’espoir

_« dans les ténèbres une lueur d’espoir. Schimmer. Scintille« , page 143 _

dans le cadavre _ en putréfaction déjà _ de l’existence » _ dans le KZ de Buchenwald _, page 143…

A coté de la dangereuse illusion,

scintille donc une mince lueur d’espoir, un tout petit peu réaliste, ou rationnelle, par conséquent

_ mais espoir et illusion sont toujours si difficiles (ou impossibles ?) à distinguer-dissocier…

Mais il faut souligner aussi que

c’était alors l’époque _ cet automne 1938-là _ où Hitler ne désirait pas encore nécessairement _ et surtout n’avait pas commencé d’entreprendre très méthodiquement _ la destruction massive immédiate de tous les Juifs d’Europe (dont, aussi, ceux d’Allemagne),

commençant par mettre en œuvre d’abord la simple expulsion _ soit le plan dit Madagascar _ de ses Juifs hors du territoire du Reich ;

c’est ainsi qu’allait être organisée en octobre 1940 la déportation au camp de Gurs, par train,

dans le lointain sud-ouest de la France, au pied des Pyrénées, 

des Juifs du Land de Bade

_ parmi lesquels Wilhelm Mosch, mari de Gerta (ou Gerda) Löwenstein,

la cousine « préférée«  et « d’une gentillesse infinie » d’Ève ! comme Ève l’indique à la page 58 de 1938, nuits) ;

Gerda et son mari finissant un peu plus tard en fumée à Auschwitz, au mois d’août 1942.

Il y a donc bien des illusions mortelles.


Ce vendredi 8 février, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le volet 3 du triptyque Osnabrück-Jérusalem d’Hélène Cixous : le shakespearien Défions l’augure _ une méditation sur l’imageance de l’écriture

12juin

Passons maintenant au volet 3 du triptyque Osnabrück-Jérusalem d’Hélène Cixous :

Défions l’augure, paru le 18 janvier 2018, aux Éditions Galilée ;

au titre que je traduis pour ma part en

« Courage, luttons ! Osons nous battre !

Ne nous laissons pas-jamais arrêter-abattre

d’abord par la peur,

et enfermer-prendre-tuer-mourir dans la nasse

incontournable promise ! »

sans avoir rien fait si peu que ce soit contre ;

mais sans cesse, ni le moindre relâchement d’un seul instant de fatigue _ car là est la lâcheté : se relâcher ! _,

« osons toujours toujours foncer, lutter, résister !

ne pas-jamais nous laisser faire-défaire-annihiler

sans rien faire contre

le presque et affirmé-dit-prédit cru inévitable« ,

quoiqu’il en coûte, et fusse au prix ultime de notre propre vie _ à jamais sale-salie sinon _ ;

prix qui,

de toutes les façons envisageables

à retourner en son esprit,

et même au cas ultime, possible et même assez probable, de notre propre défaite et même mort,

restera toujours toujours inférieur, et de considérablement loin,

au poids et peine impossibles à porter pour toujours,

incommensurables,

du malheur éternel poissant _ la tâche indélébile-ineffaçable de Lady Macbeth… _

de l’infamie à jamais

de la reddition d’une défaite d’inertie à plate couture en rase campagne

sans avoir si peu que soit combattu !

la quasi invincibilité affirmée-crue de cette adversité

augurée-là.

Ne nous laissons pas abattre

du seul fait du sinistre pressentiment subi

de la défaite incontournable-implacable à-venir

et de l’absolue invincibilité augurée, face à nous, sans remède apparent à portée,

de la mortellement surpuissante, pauvres de nous, adversité ;

mais osons redresser la tête et

avec au moins égale vigueur

défier l’augure nous battre contre

ce qui, prédit-annoncé-cru,

prétend sans la moindre autre petite issue-échappatoire nous abattre…

Défions l’augure, donc,

qui est pour moi le livre du revenir-retrouver, par l’imageance visionnaire puissante de l’écriture,

et plus encore le livre du ressusciter

_ le livre du faire ressusciter (à la conscience ! et par la force de l’imageance formidablement active et féconde de l’écrire !) certains morts tenant particulièrement (et pour des raisons diverses) à cœur, et faire revenir (à soi et pour soi) et retrouver du passé, certains moments, extirpés ainsi, ces morts et moments du passé, de l’abandon, bientôt vite mortel à court terme, du (et au) gouffre sans fond d’un déjà presque total oubli

qui présentement dans le silence

(et parfois, aussi, en cette autre forme de silence, retors, qu’est le « Ruddeln«  (pages 47 à 51) : avec « le plaisir de cancaner et chuchoter et d’écrire ce qu’il ne faut pas dire avec des mots incompréhensibles et trompeurs et sans savoir ce que l’on fait, avec ruddeln on peut même dire du mal et trahir sans s’inquiéter puisque tout est sous la protection d’une langue étrangère _ incomprise des tiers, et donc, par là, intransmis, mal et trahison, à la plupart des autres. Il y a donc du plaisir dans la plainte, pas seulement de la douleur. Quand on se sent en famille, comme Ève et Éri _ sa sœur Érika, ici avec leur cousin caissier retraité new-yorkais Richard Katz _ à la cantine _ ou cafeteria _ de l’Empire State Building _ ou Rockefeller Building _, on peut vraiment dire un peu de mal de tout le monde« , pages 50-51)

le livre du faire ressusciter (à la conscience ! et par la force de l’imageance formidablement active et féconde de l’écrire !) certains morts tenant particulièrement (et pour des raisons diverses) à cœur, et faire revenir (à soi et pour soi) et retrouver du passé, certains moments, extirpés ainsi, ces morts et moments du passé, de l’abandon, bientôt mortel à court terme, du (et au) gouffre sans fond d’un déjà presque total oubli

qui présentement dans le silence

les dévorait lentement et sans bruit, bien trop sûrement ainsi,

et déchiquetait, à jamais, pour toujours, ce qui pouvait en rester ;

ainsi sauvés, ces morts et ces moments, pour la conscience et possiblement pour l’éternité, merveilleusement rafraîchi(s)-rajeuni(s), les souvenirs de ces morts et moments, qu’ils sont ici, dans les pages et phrases respirantes à renouvelées bouffées de surprises de ce livre-ci, et plus encore peut-être surtout en leurs potentielles lectures à faire advenir-survenir-suivre par quelques lecteurs vraiment vivants attentifs à ces circonvolutions-découvertes-retrouvailles qu’ouvre et offre ici et maintenant le souffle re-vivifiant de l’écriture de l’auteure… _,

par la vertu d’imageance puissante et poïétique _ voilà ! c’est sur cela qu’il faut mettre l’accent et insister : « une fête« , dit l’auteure elle-même, et à plusieurs reprises, notamment dans son emblématique si beau Prière d’insérer _ d’Hélène Cixous,

en ce splendide moment méditatif-réflexif de pause de (ainsi que sur, à propos de) son œuvre en cours

qu’est ce prenant, pausé et tendre Défions l’augure

_ qui ressuscite, cette fois encore, en suite cohérente des précédents volets de ce (provisoire) triptyque Osnabrück-Jérusalem, certaines figures singulières des fratries et sororités Jonas d’Osnabrück étrangement laissées flottantes quant aux prénoms, et même au nombre de personnes : 8 ? 9 ? : les enfants d’Abraham Jonas et Hélène, née Meyer, ayant vécu au Nikolaiort, 2), à Osnabrück, entre 1881 et 1942.

Sur ces listes de prénoms qui varient, cf Osnabrück (publié le 12 février 1999) à la page 149 : « Debout les morts ! En route ! André Paula Moritz Hedwig Salomon, Zophie, Else, Rosalie«  ;

et, dix pages auparavant, d’autres prénoms, certains, et pas non plus tous les mêmes, aux pages 128-129 : (Ève) « aurait dû poser des questions à Omi, mais Omi est partie _ se taire le 2 août 1977 _ il y a vingt et un ans _ en 1998 _ tandis qu’Ève était toute à ses derniers accouchements _ de sage-femme pas encore retraitée, à Paris _, d’ailleurs _ et surtout _ Omi n’avait pas de récit _ voilà _, avec la fin de Benjamin son benjamin _ le plus jeune des divers frères Jonas nés à Borken, mais après elle, le 1er février 1883, et lui aussi, comme elle, né à Osnabrück, et décédé à Cincinnati, aux États-Unis, le 1er février 1901, chassé et exilé _ s’était interrompue la loi ou la joie _ voilà _ de retenir, c’était une femme plutôt au jour le jour. Omi n’a pas narré _ en conséquence. Sa fille _ elle _ collectionne les traces car elles sont (!) tout l’héritage de ma mère _ écrit Hélène Cixous en parlant d’Ève _, ses perles, ses coraux, ses tableaux ces frères et ces sœurs _ Jonas de sa mère Rosie, en l’occurrence les oncles et tantes maternels d’Ève _ déposés en images _ privées donc de récit _ dont Omi sa mère ne pouvait naturellement détacher le regard de ses yeux bleus anormalement bleus. Comment parler _ surtout _ du _ petit _ frère _ Benjamin, voilà : chassé et exilé aux États-Unis (à cause d’un larcin), où il est mort, à Cincinatti, le jour même de ses dix-huit ans ! _ qu’elle aime sans le perdre sans l’enrouler dans du papier et l’embaumer _ de phrases  Omi aimait _ seulement _ faire rouler les _ seuls _ noms des siens sur sa langue ils n’étaient pas ses éloignés sinon par les distances, ils l’habitaient présents _ voilà ! _ et je les ai moi-même encore entendu nommer vivants _ trente ans durant _ par la voix de ma grand-mère, ils étaient dans sa chair elle faisait l’appel et ils répondaient _ oui _, ceux _ peut-être surtout _ qui étaient morts dans les camps aussi, elle leur donnait encore sa chair _ oui _ pour demeurer _ présents à elle. Andreas Jenny Paula Moritz Hete Salo Zophi Michael Benjamin Ensuite _ après la mort d’Omi, en 1977 _ commença _ et c’est bien autre chose _ le conte. Et ce n’est plus du tout la même histoire ni les mêmes personnages _ perçus. Ceux d’Omi étaient différents les uns plus intérieurs, plus chéris plus chauds plus sanguins parfois ils avaient des humeurs, des chagrins et jusqu’au désespoir. Ceux d’Omi encore vivant d’elle après leur mort. Les mêmes racontés par ma mère. Oncles racontés, tantes rattrapées sur le pas de la porte. Ceux de ma mère pareils jeunes gais entreprenants raisonnablement. À les suivre on voit bien _ forcément _ les goûts personnels de l’auteur, sa mentalité et sa morale« 

La liste des enfants Jonas (d’Abraham et Hélène, née Meyer) n’est donc jamais ni complète, ni vierge de nouveaux prénoms, possiblement de beaux-frères ou belles-sœurs… Fin de l’incise.

Or, défier,

c’est en actes défaire et battre en brèche combattre

une foi, confiance, fiabilité, fidélité

envers ce qui tient, ne tenait pas assez bien, ni assez justement, jusqu’ici et là, le haut du pavé,

du fait de l’élévation rageusement estimée indue de ses un peu bien trop hautes tours

et un peu trop clinquants (trop beaux pour être vrais) spectaculaires atours,

en osant rire-se moquer des pesanteurs-menaces un peu trop bien mal établies

pour la (les) remplacer par une supérieure-meilleure-plus légitime-vraie foi-confiance-fiabilité-fidélité

sur d’autrement fiables et un peu plus heureuses vraies et fermes bases.

Une révision drastique

pour rebattre en vrai les cartes.

Et ce défi-ci

aux tours et atours élevés

est celui-là même de la vie,

la vie

comme « ensemble des fonctions qui résistent à la mort« ,

selon la formule bien célèbre de Marie-François-Xavier Bichat, l’an 1800,

énoncée moins de deux ans avant sa propre mort _ malencontreuse, par accident bête _,

survenue le 22 juillet 1802, à l’âge d’à peine trente ans…

C’est que la vie urge : souvent

toujours…

Comme pour mon article précédent à propos du merveilleux Correspondance avec le Mur

_  _,

je procéderai à nouveau ici en deux temps séparés

de lecture :

d’abord quelques propositions de mon regard _ de sa place _ sur le livre ;

puis une sorte de tri-logue _ peut-être plus rassurant _

1) avec le livre lui-même

(et, juste en arrière de lui, bien sûr, avec son auteur, Hélène Cixous),

2) avec la lecture d’un lecteur un peu privilégié en acuité de lucidité

_ et généreux introducteur : par sa précédence sagace en l’exploration, livre après livre, du corpus cixoussien _,

l’ami René de Ceccatty,

via, ici, son article Le 11 septembre dans la mémoire intemporelle d’Hélène Cixous, paru le 8 février 2018 dans Les Lettres françaises,

et

3) avec les avancées de mes propres analyses-réflexions-méditations tâtonnantes, un peu personnelles en ce double commentaire

_ un peu plus sûr de moi, maintenant, en les progrès de ma découverte pas à pas du « continent Cixous »

et dans cet ordre : en remontant, Homère est morte…, Ève s’évade _ la Ruine et la Vie, Si près, Hyperrêve, Tours promises, Osnabrück, et en redescendant, Gare d’Osnabrück à Jérusalem, Correspondance avec le Mur, et maintenant enfin, le plus récent, Défions l’augure ,

j’ose m’avancer plus singulièrement en la lecture de ce nouvel opus, tout frais, qu’est ce superbe et lumineux Défions l’augure

Pour moi,

Défions l’augure se détache des deux volumes précédents

de ce que je nomme _ provisoirement _ le triptyque Osnabrück-Jérusalem,

en formant une sorte de pause réflexive vraiment importante : éclairante et fouillée,

se centrant méditativement,

sans guère cette fois _ c’est à relever _ de notations-examens d’événements-accidents

_ tel que put l’être la chute mondialisée magistralement mémorable des Twin Towers le mardi 11 septembre 2001,

prise en compte ici rien que comme emblème pur de la chute,

de toute chute (de toute tour, élévation, et même dent…),

mais dont toute description détaillée (ou chronique des faits advenus, ce 11 septembre) est soigneusement esquivée :

seul importe l’impact de fond sur les consciences existentielles sensibles d’Isaac et Hélène, principalement _

ni même de notations du présent le plus immédiatement contemporain-quotidien de l’écriture _ l’an 2017, donc _ ;

et cela, depuis les décès

d’Ève-la-mère, le 1er juillet 2013

_ tel que narré dans l’immense et capital Homère est morte…, paru le 28 août 2014  _,

et de Marga-la grande-cousine-jumelle d’Ève _ Marga, la toute dernière survivante de la génération (tant des anéantis du nazisme que de ceux ayant réussi à parvenir à fuir par les cinq continents de la planète) des fratries et sororités Jonas d’Osnabrück née la première décennie du XXe siècle _, à la fin mars 2016

_ tel que cela a été rapporté dans le très important aussi

(à titre d’ultime potentiel témoignage direct à avoir été envisagé-tenté de recueillir, à Jérusalem, mais étrangement esquivé in fine lui aussi : bien des lacunes demeureront donc…),

dans le splendide et profond Correspondance avec le Mur, paru le 19 janvier 2017 _ ;

sinon peut-être l’incident _ mais révélateur ! _ de la serrure _ « grippée » _ du portail _ métamorphosés, la serrure & le portail, en « gladiateur pervers«  à « face butée » de « chevalier teutonique« , page 76… _ de la villa-maison d’écriture _ les deux mois d’été _ d’Arcachon,

qui décide _ accidentellement _ tout soudain,

cette serrure-portail,

de n’en faire qu’à sa tête _ de serrure décidément butée… _

en refusant un beau matin _ celui du dimanche 16 juillet 2017 (page 67) _ d’ouvrir le passage _ à la marcheuse _

et permettre une pédestre sortie d’aération-exploration (« des mémoires » !) hors du territoire strictement réservé à l’écriture _ à Arcachon(pages 64 à 82, du chapitre On ne sait jamais qui va entrer) :

« Ce matin nous sommes en 2017, le 16 juillet. Quand j’ai voulu sortir de la maison, j’allai continuer _ dehors _ ma promenade _ cérébrale et méditative, en marchant ou courant _ des mémoires _ expression capitale ! _, je n’ai pas pu _ pas réussi à _ ouvrir le portail. Nous sommes _ donc bel et bien _ captifs _ retenus enfermés et pris, sans la moindre petite-infime échappatoire, dans le broyeur de la nasse refermée, close. C’est écrit là-haut _ donc prévisible ; et envisageable, à toutes fins utiles, à remédier par n’importe quel bon entendeur apte à s’y prendre adéquatement à temps pour son salut de sortie ! _, m’a dit _ avait donc prévenu _ le Livre« _ demandant-priant instamment à s’écrire :

instance parlante et prévenante possédant son autonomie improvisante ; et donc ne pas mépriser ses avis (avisés) ; mais savoir se tenir toujours prêt ! « the readiness is all !« … (page 125, par exemple) _ (page 67) ;

« La serrure est grippée » (page 68) ;

ce qui a pour conséquence _ cette métamorphose « teutonique«  du portail bloqué là _ que « d’un instant à l’autre le jardin est devenu _ vis-à-vis de l’extérieur, bien sûr, mais aussi par rapport à soi, l’habitant du lieu _ citadelle _ d’un coup impénétrable, et en un sens (sortir) comme dans l’autre (entrer) _,

les haies

palissades » (…),

et que « maintenant moi-même je devenais _ voilà !!! _ mon propre emmurement » _ en moi-même et sans issue : irrespirablement, et donc mortellement prise, sans la moindre issue de secours, dans la broyante nasse de ce qui vient de se révéler brutalement infernale souricière, au lieu de méditative thébaïde jouissive _ (page 70) ;

« Et sans le secours de Marcel _ le très manuel homme à tout faire, d’été à Arcachon _,

le Livre _ déjà démarré, en chantier, et pressant _ et moi _ en chantier perpétuel _ aurions peut-être _ l’un avec l’autre, tous les deux _ péri _ voilà ! : d’étouffement et inanition, au moins, déjà _ dans le labyrinthe » _ quand devient sans nulle sortie ce labyrinthe des phrases sans fin (« tant qu’il y aura de l’encre et du papier au monde« ), et montaniennement cryptées, aussi, du Livre ; le Livre doit, pour respirer lui aussi et ne pas finir par seulement tourner en rond (et devenir à lui-même sa prison), comporter de l’ouverture, venteuse : zéphiresque, mais orageuse aussi, sur le grand dehors et l’autre (et les autres) que soi… _ (page 70) ;

« C’est Marcel qui m’a délivré.

Il est venu comme le Messie _ ouf. De la ville voisine _ La Teste ? ; peut-être Marcel est-il testerin ? natif qu’il est des dunes de l’Éden (au Pyla voisin ?) _ jusqu’ici. Je criais _ en vain sinon _ : je ne peux plus sortir ! Et la voix du vieil homme des bois _ fils d’un résinier (Marcel a quatre-vingt-deux ans bien sonnés à cette date du 16 juillet 2017 : « 10 mars 1935. J’ai eu ma naissance en pleine forêt à l’Éden _ des dunes boisées testerines, probablement, et non loin des Abatilles et du Moulleau… _, les onze enfants sont accouchés dans la forêt. Au onzième, on a eus le prix Cognacq-Jay en 1936 et c’était moi. 35 000 francs de l’époque. Avec ça on a acheté deux vaches. Après on en a eu jusqu’à treize« , page 75) _ buriné par les combats perpétuels _ de toute sa vie _ avec les éléments _ surmontés _ a répondu _ merci encore le décidément merveilleux téléphone ! _ : J’arrive ! Me voici !

Et trois heures _ tout de même _ plus tard, il franchit l’enceinte _ du mur _ hissé _ voilà ! _ sur une haute échelle _ qu’il avait transportée jusque là. Il dit « tant qu’on peut » _ mais n’est-ce qu’une affaire d’âge ? C’est un homme _ un Michel Morin, dit-on dans le Sud-Ouest _ qui a la main absolue » _ et c’est bien utile, dirait Ève, l’invariablement pragmatique, vigilante et pourvoyante mère d’Hélène... _ (page 71) ;

« il examine le portail avant l’attaque _ il en prend bien la mesure. Le portail est l’adversaire exact _ l’un est adéquatement à la mesure de l’autre _ de Marcel. C’est un robot en aluminium, sa face est butée _ voilà ! _ comme celle d’un chevalier teutonique _ tiens, tiens ! _ sa serrure inoxydable avec butée thermoplastique et gâche inox est oxydée, elle se fout de nous, le portail est le gladiateur pervers, Gamme Passion, et afin de nous faire sentir son pouvoir malveillant, il est illisible. Aucune explication. Sauf l’obscure méchanceté technologique, l’âme inhumaine de notre époque sans mémoire. Comme on est loin de la forêt testerine (voisine d’Arcachon), au Pyla _ de l’Éden !  » (page 76) ;

« je vois Marcel calculer l’assaut. Il vaincra, c’est écrit là-haut » _ puisque dans l’ordre du possible, et donc du prévisible, des choses ; et donc du pourvoyable et résoluble, in fine… _ (page 77) ;

« Que dirait _ de Marcel, l’homme à tout faire _ Isaac ? _ se demande alors à elle-même, en son for intérieur et écriture, Hélène, ce mois de juillet 2017.

Et tout l’épisode serrure-portail-Marcel de ce Livre, n’a peut-être pour finalité que d’amener ce qui va le suivre, à propos d’une « ajalousie » ancienne toujours non réglée, et donc, « dormante« , encore décidément corrosive, et à terme grippante…

Il dirait _ avec le doute provocateur et un brin pervers que comporte le point d’interrogation (et au conditionnel de l’imageance) ; Isaac (ou son fantôme bien présent) demeure un parfait partenaire engagé d’entretiens virulents : Hélène Cixous a en effet besoin de partenaires, telle sa mère, Ève, continuant de lui donner, en des scènes bien enlevées (mais marrantes, rigolotes aussi), pas mal de fil à retordre, et lui tenir la dragée haute _ : il est beau, ce Marcel ? Je dirais _ sans hésitation ! (et toujours au conditionnel de la même imageance) _ : Oui.

Selon moi Marcel est beau. Il est _ certes _ abîmé. Le travail _ manuel _ l’a cassé. Il se meut de travers. Ses hanches sont rouillées. Ses genoux sont grippés comme la serrure. Les acouphènes lui cigalent les oreilles. Il soulève les haies. Il renverse _ tel Hercule en ses dix travaux _ les portails. Il m’amène à la zone industrielle pour acheter un aspirateur. Il porte une chemisette propre parfois rose quand il arrive à mon secours avec sa remorque bleue. Je ne suis pas sa sœur. Il est beau comme l’homme qui n’a jamais perdu la forêt de l’Éden » _ de son enfance quasi sauvage _ (page 77) ;

et fin ici de l’épisode Marcel,

qui débouche _ un peu étrangement, mais c’est bien peut-être là sa fonction… _

sur une réflexion sur la jalousie _ et même  « ajalousie«  _ (d’Isaac _ personnage toujours décidément flouté et indécidable au lecteur _) ;

et _ mieux encore _ ce que Hélène Cixous nomme l' »ajalousie » :

« Il s’agit d’une sorte de jalousie froide, muette _ et par là aussi sourde _, invisible, un spectre, qui peut se terrer _ voilà : souterrainement _ pendant des dizaines d’années, un virus en sommeil, qui ne se laisse pas plus détecter _ ainsi dormant, sauf le portail entr’ouvert des rêves _ qu’un herpès

_ seconde occurrence ici de ce mot « herpès« , page 80,

après une première apparition, page 40 : « _ Qu’est-ce que j’ai, docteur ? _ Ça ? C’est de l’herpès. _ De l’herpès ? Mais comment ? Comment ? _ Par contamination. Par contes de fées. J’entends les gloussements de Satan : c’est bien fait. Une histoire de transmission. _ Mais je n’ai fait l’amour qu’avec mon amant my only love. _ Ça peut dormir longtemps, longtemps. _ Depuis vingt ans ? dormant ? « Transmission, transmission », le titre de l’un de ses poèmes _ ah bon ! À creuser… _ Lui, seul. Lui seul. Alors lui pas seul ? _ tiens donc ! _ Ne pas y penser. Une histoire de spectres. On est hanté _ habité par des disparus revenant régulièrement rendre visite. Ne pas y penser _  si refouler pouvait aider. Thus it Will make us mad. » _,

puis, un midi, en janvier 2000, quand nous _ qui donc ? Isaac et Hélène ? _ sommes attablés _ seuls ? _ dans une charmante guinguette au bord de la Garonne _ rive droite _, c’est par ce pont _ que fit construire Napoléon : de 1810 à 1822 _ que Montaigne passait le fleuve _ par bateau, forcément alors, lui, Montaigne ! _ quand il se rendit à Bordeaux, où _ depuis Rome, où il se trouvait en long voyage alors, et via un détour par son château (et sa tour) de Montaigne, dominant, en Périgord, la rive droite de la belle Dordogne (autre fleuve-rivière à traverser, peut-être à gué, au bas de Montaigne) _ il n’avait pas pu ne pas accepter _ sur la prière-instance (sans refus : impensable !) du roi Henri III lui-même _ d’être élu maire _ de Bordeaux _ en 1581,

tu te rappelles _ s’adresse l’imageance d’Hélène à l’imageance du fantôme revenant d’Isaac (disparu, lui, depuis dix ans déjà, semble-t-il, page 17 : « J’ai quand même survécu dix ans à ma mort-Isaac« …) _ de notre année 1981, nous venions _ tiens donc : déjà… _ de ressusciter _ comment ?.. Et ce livre-ci, Défions l’augure, est le Livre des résurrections. Relire là-dessus (ces résurrections !) l’admirable feuille détachée du clarissime « Prière d’insérer » en avant du Livre _ telle la tour de Montaigne un peu à l’écart en avant de son château _, et qui en détache-présente superbement l’essentiel ! Un modèle ! Je n’insisterai là-dessus jamais assez ! Quelle magnifique clé ainsi donnée-offerte en avant-à l’entrée du labyrinthe entortillé-enroulé-enveloppé, à mille chemins et pistes, du livre ! parfaitement montanien !

La voici donc, in extenso, cette synthèse-portail d’entrée du livre-clé ouvrante archi-bienveillante et inaugurale, de la lecture en empathie à-venir :

 » Puisque tu as mal partout dans la poitrine, et de sombres pressentiments, ne va pas au combat, diffère, suis les indications des augures, quand nous sentons que la fin est proche, reculons, nous recommandait notre fidèle ami Horatio. Vous vous en souvenez ?

Me retirer ? Jamais de la vie ! We defy augury ! Être, dit Hamlet, c’est défier l’augure. Je suis, donc j’irai. Il nous faut bien vivre, cette fois c’est décidé. Nous mortels, c’est-à-dire vivants, ne sommes-nous pas toujours tout près du Paradis, c’est-à-dire bien prêts dans un premier temps à le perdre, afin, dans un deuxième temps d’en voir la résurrection ? dit ce Livre. « The Readiness is all », Shakespeare est ici d’accord avec Montaigne.

C’est cette danse avec l’Augure que répète ce Livre. Le voici tout peuplé de co-mourants, de revenants et redevenants splendides, de commémourants, de personnages aimés relevés des néants, venus de tous les mondes et les continents, accourant d’un siècle à l’autre, de l’Allemagne à l’Afrique du Sud à l’Amérique du Sud, des Suds aux Nords et inversement, défiant l’oubli, se tirant de l’effacement,

Avertissements, présages, souvenirs des catastrophes, signes, pressentiments, songes, ont beau jeu de se multiplier comme les étoiles à Manhattan que l’on voit mieux du 107ème étage du World Trade Center que de Ground Zero, nous sommes faits pour reprendre la vie là où elle a été interrompue.

Je le vois, ce livre est l’incarnation de notre sort mouvementé. C’est un assemblage de gouffres et de fêtes. Il a vingt fois le souffle coupé, il enjambe abîmes et ruptures, tombe sous les terres ou devient demain aérien.

Il m’arrive de deviner, derrière l’influence cachée de ma mère et son génie de la digression, la présence fatidique ineffaçable de l’immense famille Jonas, depuis le premier périple à bord de la baleine, jusqu’aux Jonas de Bacharach et, par suite de fuite, d’Osnabrück, ces gens qui se déplacent en quelques heures ou lignes dans dix villes différentes.

Où sommes-nous aujourd’hui ? En 2001, et aussitôt en 1791. Quel plaisir de simultaner ! C’est le don magique qui est le lot de ceux qui sont expulsés toutes les deux générations d’un lieu natal. Tout est perdu !? Revenons au Paradis, invite le Livre. C’est l’heure de retrouver les Tours et les disparus, les capitales et les villages. Pas de mélancolie ! Ça ressuscite intact. C’est revenir qui est le Paradis.

Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées. Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore dans ces villes qu’ils enchantaient hier. Des fantômes ? dit ma fille. Des gardiens du Temps, dis-je.« 

Fin de l’incise de ce « Prière d’insérer » – portail d’entrée légèrement en avant (et séparé, volant) des pages reliées, elles, du livre… _,

tu venais de Rome où tu n’avais pas pu ne pas accepter _ tel Montaigne, lui aussi à Rome _ d’être élu Prince des Poètes _ de quoi peut-il donc s’agir ici ?!? _, une charge qui est d’autant plus belle qu’elle n’a ni loyer ni gain autre que l’honneur et la sensation d’être enterré vivant _ sous des monceaux de lauriers _ que tant de louanges cause, « élu mais pas lu » me dis-tu… » _ avec lucidité _ (…), page 80 ;

et, page 81 :

« Un incendie _ d’ajalousie _ couve pendant trente ans _ ce qui pourrait faire 1987, si la base de calcul correcte est le jour d’aujourd’hui de l’écriture (en 2017) ; mais il peut s’agir tout aussi bien d’un autre socle de durée ; par exemple 1977. Ou tout autre… Et pendant trente ans _ tel l’herpès _ un ver d’ajalousie, doncronge _ insensiblement, mais sûrement _ les poutres du cerveau. Et subitement le toit _ qui protégeait _ s’enflamme et s’abat _ un beau matin _ sur nous  » _ Hélène et Isaac ? Soit un compte-contentieux mal (ou peut-être même toujours pas) réglé, et relancé ce jour, à quelque anodine occasion, tel le secours serrurier de Marcel, précisément ce dimanche 16 juillet 2017…

Fin de mon incise sur la pauvreté en données événementielles et accidents (tels que de spectaculaires chutes de tours) d’actualité immédiate en 2017

de ce récit-pause-méditation-ci sur l’écrire,

à la petite exception, donc,

de cet épisode du portail grippé et Marcel, issu de la forêt de l’Éden, et beau encore en son genre à son âge,

occasion probablement de revenir sur l’herpès encore vivace :

rien de marquant-blessant ne disparaît donc sans vrai apaisement-paix préalable négocié de l’« ajalousie«  (et ses stigmates) jadis subi(e-s)…

Défions l’augure se détache donc des deux volumes précédents de ce que je nomme _ provisoirement _ le triptyque Osnabrück-Jérusalem,

en formant une sorte de pause réflexive vraiment importante : éclairante et fouillée,

se centrant méditativement, et avec tendresse,

sur le rapport (chamarré et complexe, comme il se doit !) de l’écriture si inventive et juste de l’auteure

à son objet de fond et capital, bien sûr : le réel, la vie…

Le réel, la vie,

dans laquelle son propre cours de vie personnelle, plus ou moins singulier,

ainsi que l’Histoire générale (contemporaine, mais aussi universelle !) jusqu’à aujourd’hui (et plus tard), massive,

forcément prend-prennent place, s’insère(-nt), vien(-nen)t jouer,

et en est et en sont plus ou moins cahoté(s), malmené(s), brisé(s), parfois aussi à réparer ;

ainsi que ce qui en ressort de vraiment fondamental

pour qui _ elle et ses proches au premier chef, mais c’est affaire de départ et ancrage de la focalisation-perspective de l’écriture du récit (qui n’est jamais, jamais, une chronique historique générale, et encore moins à relents de quelque communautarisme que ce soit) _

y survit ;

et grâce à quels moyens ! :

la somptuosité _ plus que jamais en acte ici ; et avec quelle liberté en ses fulgurances illuminantes de poésie ! _

de l’imageance à mille facettes de la généreuse

et magnifiquement libre,

mais parfaitement rigoureuse et implacablement probe, aussi,

écriture cixoussienne

sur le rôle _ et mission sacrale auto-assignée, ou plutôt donnée, reçue et acceptée ; et avec vénération _ de laquelle

porte, de fait, le principal de l’exploration-fouille

de ce récit-méditation-ci

qu’est ce Défions l’augure ;

et toujours avec une merveilleuse légèreté amusée et polyphonique.

Et cela en 10 chapitres,

dont je vais commenter ici quelques extraits :

1) Ce que je trouve dans le quatrième tiroir de maman (pages 10 à 27)

_ c’est le chapitre du dépliant du restaurant Windows on the World du 107e étage de la tour nord des Twin Towers, miraculeusement conservé par Ève (qui y avait donc elle aussi déjeuné ! en quelle année ?) en la commode de sa chambre, et qui comportait en accroche le vers flamboyant (probablement de John Donne : un immense poète !) « The Closest / some of us / will ever get / to heaven« …, page 25.

Et alors que Hélène n’avait pas pensé, elle, à prendre-emmener-ramener en France avec elle chez elle ce dépliant : « Je n’ai pas emporté de dépliant. Celui que je vous montre ici fut recueilli et conservé _ voilà _ par ma mère. Elle ne savait pas qu’elle agissait, en mettant ces feuillets dans son sac à dos, selon le rôle hypermagique à elle attribué par notre destin _ maternel-filial singulier (ainsi que scriptural) _, celui de la fidélité absolue _ voilà _ aveuglément guidée par l’amour qui lui revenait dans notre histoire. Elle répondait _ en effet ! extraordinairement ! _ à tout moment à mes besoins extravagants vitaux, sans le savoir, mue par ces informations ultra conscientes qui sont communiquées _ voilà _ par ondes invisibles. (…) Quand j’étais à New-York avec Isaac aux frontières de la vie _ qu’est-ce à dire ? et à quelle date ? _, elle _ aussi, de son côté  _ était à New-York _ à quelle date ? _ avec Éri _ sa sœur, la tante Klein-Jonas (Barmes) d’Hélène. De très loin comme de très près, comme une déesse veille _ et avec quelle prévenance ! _ sur son héros si tendre et vulnérable, naturellement, Ève veille _ ultra-vigilante ! Comment eussions-nous pu savoir _ Isaac et Hélène _ que de notre vie au plus près de Heaven _ au restaurant Windows on the World du 107e étage de la tour Nord des TwinTowers _, il ne resterait _ bientôt _ absolument rien _ voilà ; et la moindre infime trace qui réussit à persister-survivre dans le temps a ainsi vocation à devenir ultra-précieux indice-source-matière de connaissance pour le curieux qui recherche une vérité de ce qui fut, et est, devenu passé, voué au gouffre très vite envahissant du néant de l’oubli… _ qu’un mince dépliant déposé _ en forme de quasi invisible relique _ dans le quatrième tiroir _ de sa commode _ par ma mère pour le cas _ qui s’avère donc, bien plus tard, et après son décès le 1er juillet 2013 _ où je serai jetée _ quelque jour venu _ sur un quai du temps désert » _ vide : « désert«  de témoins survivants ; mais il arrive que certaines choses inertes nous survivent _, pages 42-43.

Confirmant cette intuition majeure de la page 20 à propos des puissances dormantes de la maison : « C’est une maison-trésor, épuisable cependant inépuisable en ce qu’elle recèle, et pour qui se met à regarder-chercher vraiment, avec une vraie curiosité ouverte et judicieuse _ un Paradis _ voilà _ dans la commode, _ tout _ un monde désormais encore-vivant _ mais oui ! _ dort _ seulement _ dans les quatre tiroirs. Je suis venue visiter, explorer, fouiller _ voilà _, maman, mais pas trop, avant que le lundi de l’an général ne démarre _ le lundi 2 janvier 2017, probablement, si nous sommes alors à Paris ; ou bien, peut-être aussi, le lundi 17 juillet 2017, si nous sommes à Arcachon. Comment le déterminer ? Coucou ! Coucou ! A l’ouest le coucou _ celui du parc, à Paris, ou celui de la forêt, à Arcachon… _ me donne le la. Sol ! Sol ! La ! La ! Le coucou _ squatteur de nids _, c’est moi. S’asseoir sur son lit, lit d’Ève, Ève, faire corps avec _ oui ! _ la présence invisible _ là ! _ de son corps, impalpable et pourtant avec le corps de sa présence invisible _ parfaitement ressentie _, faire Ève » _ voilà. Là est bien le départ et la clé qui ouvrent cette fois à nouveau tout ce livre.

2) 1611 (pages 28 à 36)

_ en référence à la date d’année (1611) de la création à Londres de ce chef d’œuvre absolu et emblématique qu’est The Tempest de Shakespeare, avec le « Brave New World !«  (Acte V, scène 1) de « ces îles inventées _ en divers sens _ pour recueillir _ précisément ! _ les survivants _ Prospero, Miranda, etc. _ de tous les naufrages _ et exils forcés _ mythologiques« , page 28. Surtout si l’on sait que le départ de cette shakespearienne inspiration-illumination finale qu’est La Tempête, s’origine dans l’essai (I, 31) de Montaigne Des Cannibales, via la toute récente traduction alors (1603) des Essais en anglais par John Florio… C’est de là que provient le nom même en anagramme de Caliban : le natif (fils de Sycorax) de la forêt vierge de l’ile…

3) La dent (pages 37 à 44)

_ la dent qu’on perd, signe d’avertissement (préventif !) que « perdre une dent en ce moment c’est _ déjà _ beaucoup plus que perdre une dent » ; car « c’est une partie de vous _ dès le vif, donc, du vivant mortel que chacun et nous tous sommes… _ que la mort _ qui œuvre déjà au moins lentement. Pendant la vie, vous êtes _ aussi en permanence _ mourant _ au participe présent ! seconde après seconde… _, et la mort est bien douce vue de la tour, votre dent c’est une pièce _ on ne peut plus commune _ de la vie _ passagère, passante (chez les vivants sexués du moins) _ du monde. Tu me la donnes ? » _ en souvenir (et relique à-venir) pour plus tard, ce jour-là _, page 37.

Au passage, je me souviens qu’un des plus célèbres sermons de John Donne comporte la formule bien sonnante (retenue par Hemingway) : « For whom the bell tolls ?« Donne en fit aussi un poème.

No man is an island,
Entire of itself.
Each is a piece of the continent,
A part of the main.
If a clod be washed away by the sea,
Europe is the less.
As well as if a promontory were.
As well as if a manor of thine own
Or of thine friend’s were.
Each man’s death diminishes me,
For I am involved in mankind.
Therefore, send not to know
For whom the bell tolls,
It tolls for thee.

These famous words by John Donne were not originally written as a poem _ the passage is taken from the 1624 Meditation 17,

from Devotions Upon Emergent Occasions.

The words of the original passage are as follows :

John Donne
Meditation 17
Devotions upon Emergent Occasions

« No man is an iland, intire of it selfe ; every man is a peece of the Continent, a part of the maine ; if a clod bee washed away by the Sea, Europe is the lesse, as well as if a Promontorie were, as well as if a Mannor of thy friends or of thine owne were ; any mans death diminishes me, because I am involved in Mankinde ; And therefore never send to know for whom the bell tolls ; It tolls for thee… »

Fin de l’incise sur Donne et l’avertissement du glas.

4) L’Empire State Building (pages 45 à 58)

_ à la cantine (ou cafeteria) duquel Empire State Building (ou, un autre : du Rockefeller Building ; mais les noms (ainsi que les dates) du récit (ou plutôt des divers récits rapportés qui s’enchassent et s’entremêlent) ne sont pas forcément à prendre à la lettre ; ils sont d’abord et surtout emblématiques…) « on était invitées ma sœur _ Éri _ et moi _ Ève _ par notre cousin Richard Katz » ; et « Cette Éri, elle a _ depuis toujours _ un certain _ défiant ! _ toupet, quand moi _ dit Ève, davantage rationnelle et pragmatique, ne serait-ce qu’au titre d’être pour toujours son aînée _ je suis gênée. Et qu’est-ce qu’elle a commandé ? Une Côte de Porc ! J’ai failli tomber de mon tabouret. Justement avec le cousin qui est orthodoxe, elle n’a jamais mangé de porc, et subitement, je ne sais pas si l’Empire State lui est monté à la tête _ tout défi d’élévation s’exposant et même s’offrant consubstantiellement à être relevé ! Chiche ! _ et Richard Katz a baissé le nez et il n’a rien dit. Cette Éri a une certaine inconscience. Il est notre hôte _ il nous reçoit. Il est ici en toute confiance _ il est de la maison, on le connaît. D’abord il est notre cousin. Ensuite nous sommes ses invitées. Ensuite il n’y a _ vraiment _ aucune raison pour demander une côte de porc c’était pas nécessaire _ en rien, en effet : la provocation est purement gratuite ! C’est comme si cette _ taquine gamine d’ _ Éri avait porté un coup de couteau à l’Empire State Building. Je compare ça à un attentat fantaisie voilà : un attentat cousin (sur un mode léger de comédie) mais prémonitoire de celui à-venir des Twin Towers le 11-9-2001, sur un mode de tragédie monstrueuse, lui, avec ses 2 606 victimes dans les seuls effondrements des Tours… C’est comme ça qu’on se fait remarquer« , page 45 ; ou la contagion de la com’ et du quart d’heure wharolien new-yorkais  ; ou plutôt la persistance de gamineries hors d’âge chez Érika Klein Barmes, une descendante des Jonas d’Osnabrück…

5) Nous mentons (pages 59 à 63)

_ « Nous mentons, nous faisons tout au monde pour protéger l’amour, nous cachons, nous dissimulons, nous ne nommons pas les peurs et les dangers, nous ne révélons pas les secrets voilà _, nous couvrons _ mêmeun secret avec un autre secret » _ jusqu’à, par nos propres dénégations (de pressentiments, par exemple), réussir à nous piéger-mentir à nous-mêmes, aussi _, page 59.

« on ne ment pas _ vraiment _ quand on ment pour sauver sa vie, chez les juifs tu peux même manger du cochon, dit _ toujours très pragmatique _ maman, fais-le et ne le dis pas« , page 60.

6) On ne sait jamais qui va entrer (pages 64 à 82)

_ à propos de l’« autoconstruction » des livres « libres _ oui _ de leurs mouvements et du choix de leurs routes » qu’écrit Hélène Cixous, ceci, et qui est on ne peut plus au cœur du sujet même de ce livre, page 64 :

« Quelles que soient l’heure, la page, le Livre _ cixoussien _ est totalement décidé par l’hospitalité _ à de l’altérité (affective) à l’égards de personnes aimées. Tu ne sais jamais qui va entrer _ et sera accueilli _, dis-je à ma fille« , page 64.

« _ Est-ce nous qui menons le destin ou est-ce le destin qui nous mène ? _ C’est cette incertitude qui est l’âme de la littérature. _ C’est la crainte d’être incongrue qui est incongrue, dit ma fille« , page 65, à propos des voies ouvertes à la fantaisie de ce que pour ma part je nomme, à la suite des travaux de mon amie Marie-José Mondzain, l’imageance (créatrice) visionnaire. Ce chapitre-ci est en effet celui du portail à la serrure grippée d’Arcachon ; et c’est celui dans lequel « entre » (ou « rentre » : dans-dedans) la personne-personnage de Marcel (Marcel D.) :

« Brève conversation du _ mardi _ 18 juillet 2017 _ soit le surlendemain de la réparation de la serrure grippée du portail _ avec Marcel _ Aujourd’hui tu es rentré _ sic ! _ dans _ dedans _ mon livre. _ Quel livre ? _ Le livre que je suis en train d’écrire. Avec mes morts. Avec ceux que j’ai aimés et ceux que j’aime _ Wow ! ; mais c’est bien là son sujet-mission de prédilection à honorer-remplir en son écrire…  _ Avec mon nom ?  _ Avec ton prénom le vrai. Un vif sourire se faufile entre les lèvres, surprend Marcel, puis s’éclipse à la hâte, soucieux de respecter la dignité du patron. Marcel est content d’entrer dans un livre _ dont l’inscription demeurera. Dans l’usage des chevaliers sauvages _ mais pas « teutoniques«   _ on ne montre pas ses sentiments. C’est la courtoisie. Plus les sentiments sont violents plus ils sont discrets. _ Et mon chien ? _ Avec ton chien. Avec ton nom et ton chien. Je ne voudrais pas risquer de te faire passer pour une fiction« , pages 74-75. Le personnage du livre est donc directement et très étroitement fidèle à la personne même, on ne peut plus réelle, en effet, de Marcel ; et le Livre, à la vérité la plus vraie (ouverte même aussi à ses secrets à exhumer-réveiller) et profondément réaliste, donc, du Réel…

Page 40 de Gare d’Osnabrück à Jérusalem, Hélène Cixous a en effet écrit ceci de capital !!! : « J’ai toujours su _ dès la petite enfance de la maison à étages de la rue Philippe à Oran _ que j’étais destinée _ et l’œuvre entier l’assume _ à comparer _ en vérité _ les rêves et la réalité, afin de confondre la _ précautionneuse fuyante cachottière _ réalité, de la faire avouer _ voilà ! voilà ! _ ses rêves cachés _ ses secrets tus _, et qu’elle dépendait _ ainsi, la réalité même, en son effectivité pleine et vraie à mettre en lumière _ de moi, de ma visite _ tant soit peu attentive _, de mes questions _ osant s’avancer défier les mutismes _, pour sortir de son sommeil _ un peu trop commode et paresseux _ et in fine _ se révéler » _ enfin ! Voilà la mission tout bonnement sacrale de l’imageance visionnaire de cette écriture révélatrice, oui, d’un Réel élargi, avec la plus rigoureuse élémentaire probité, et qui sait rendre justice avec justesse à quelques uns des piétinés de la vie.

7) Un courrier (pages 83 à 98)

_ « Halte ! dit le livre, j’ai un courrier urgent pour toi. Excuse-moi que je t’interromps, mais ça vient d’Osnabrück« , page 83. Ici se développe plus particulièrement ce qui fait de Défions l’augure le troisième volet du (provisoirement) triptyque Osnabrück-Jérusalem : ce passé et à-venir-là continuant de venir visiter-hanter puissamment le Livre qui continue ainsi, livre après livre publié, pan après pan, lambeau après lambeau, de s’écrire…

« Tout cela vient de ce fait que quand je naquis à Oran _ le 5 juin 1937 _ je naissais par ma mère _ née, Ève Klein, à Strasbourg le 14 octobre 1910, mais d’une mère, Rosie Klein née Rosalie Jonas, à Osnabrück, le 23 avril 1882. Cette originalité _ de filiation Jonas _ est cause que mon livre et moi nous avançons _ de même que tous les Jonas et descendants Jonas d’Osnabrück _ par embardées. À plusieurs scènes. Et il arrive qu’un des livres du livre me fasse une scène _ dont les éclats-chocs théâtraux parfois criés un peu fort aident la sortie de ce qui, jusque là retenu, se taisait, était tu. _ Comme si j’avais pu t’oublier, Osnabrück« , page 83 ;

et c’est par là et en cela qu’il s’agit bien ici d’un troisième volet de ce qui constitue, tout au moins jusqu’ici, ce que je nomme le triptyque Osnabrück-Jérusalem… Et ce « courrier«  reçu est celui d’un correspondant féru d’architecture qui joint Hélène Cixous parce qu’il s’intéresse tout spécialement à Kurt Jonas (Johannesburg, 1914 – Jerusalem, 1942) un célèbre architecte sud-africain, qui se trouve être le cousin germain direct de sa mère Ève : Kurt Jonas étant un fils de Moritz Jonas (né à Borken et décédé, tard, à Johannesburg, époux de Selma Frank), un des frères de Rosalie-Rosie Jonas, épouse Klein, la mère d’Ève Klein, épouse Cixous, et grand-mère d’Hélène Cixous…

Et très vite, par le biais des généalogies de ces fratries et sororités Jonas d’Osnabrück, découvertes peu à peu, et toujours (et de plus en plus) partiellement et tard, voilà, page 86, qu’en amont comme en aval d’Osnabrück « une danse endiablée de centaines de Jonas me sarabande _ à nouveau, en amont, cette fois _ jusqu’au Rhin » _ à Bacharach « en 1739″, page 84.

« Comme tout est simple et ordonné chez les morts quand Ulysse s’entretient avec eux chez Hadès _ dans le récit-livre d’Homère _, certes ils se pressent _ et se bousculent un peu ces morts _ pour passer les uns devant les autres, mais ce n’est rien, chacun maîtrise _ in fine _ son histoire _ au final clairement achevé, chacun _ et ses sentiments _ à peu près ordonnés dans les portraits narrés _, tandis que chez nous _ les Jonas d’Osnabrück _ c’est chaos et confusion, dis-je à ma fille. (…) Une violente envie de fuir se répand _ alors _ comme une terreur dedans mon corps, pour quelqu’un qui veut et doit écrire

_ une mission sacrée : « On est obligé _ voilà! _, du moins pendant les siècles _ mazette ! _ où les fantômes sont encore en fonction« , trouve-t-on ainsi à la page 146 du premier volet de ce triptyque, Gare d’Osnabrück à Jérusalem ; et cela en vertu même des « droits«  (c’est-à-dire devoirs !) de « la Littérature« , page 147. Fin de l’incise. _,

pour quelqu’un qui veut et doit écrire toutes _ et sans en perdre la moindre... _ les histoires de la famille Jonas qui se perdent _ déjà, dans l’oubli qui gagne très vite ; mais aussi au sens de « se mêlent, s’emmêlent » les fuseaux de leurs fils enchevétrés _ les unes dans les autres, tant de récits amputés _ voilà _, enterrés, kidnappés, substitués et détruits, anéantis _, c’est le déluge _ auquel se trouve confronté ce devoir-mission-obligation d’écrire. Heine _ quant à lui, n’achevant pas son récit de Bacharach _ aussi a déguerpi (…) Qui suis-je _ et avec quelle autorité tranchante _ pour dire celui-ci est un parent, ce Jonas en est un, ce Jonas en est-il un ? Je comprends que Jonas _ l’ancêtre de Jérusalem _ se soit jeté _ de désespoir _ dans la baleine _ dans la Bible. On ne peut tout de même pas _ parvenir-réussir à _ engloutir _ vraiment et sans s’y noyer-perdre _ une telle foule » _ de si nombreux Jonas _, page 87.

« Et tous ces récits abandonnés, inachevés, ces chroniques échouées, enfouies sous des flots de sel ou de sable _ voilà _, ces morts qui ont perdu leur fin _ et tel est  le premier et principal scandale : que cette fin leur, singulière, propre, leur a été monstrueusement volée, assassinée, néantisée ! _ qu’en penser ? Y a-t-il une pensée qui ait la force de penser _ maîtriser-unifier-comprendre en son entièreté _ un tel éparpillement ? C’est la spécificité des généalogies juives, l’interruption _ la coupure _, dit ma fille, l’effet hallucinatoire des homonymies« , pages 88-89 ; et c’est cette « interruption« -rupture-coupure scandaleuse-là que le livre-récit, telle Antigone envers le corps abandonné-livré aux morsures des chiens de son frère Polynice, a pour charge inviolable de tenter de réparer, colmater, suturer, rétablir en son intégrité : en un tombeau-cathédrale-reliquaire monumental sacré de phrases qui leur rende-restitue l’intégralité-intégrité de leur vie ainsi que mort.

« J’y vois la preuve que dans bien des cas ce n’est pas l’agent humain _ en son individualité identifiable _ qui importe dans nos récits, mais que le personnage principal c’est le destin _ global _, ou l’événement _ singulier. Après tout ce n’est pas la personne _ même _ d’Ulysse qui nous lie _ nous lecteurs-auditeurs _ à l’Odyssée, c’est la somme _ homérique _ de ses aventures _ narrées _, et qu’elle soit finie _ et ramassée, clôturée, cette somme : par le récit-poème _ en vérité _ et pas en mensonge ou en Ruddeln : un facteur capital, donc : bien sûr ! _, et que la fin soit domiciliée » _ ne serait-ce qu’en une tombe-tombeau ; Hélène pense peut-être ici aux restes de son grand-père soldat Michäel Klein pourrissant encore quelque part en forêt ou tourbière perdue en Biélorussie depuis 1916 _, page 89.

Et « Là-dessus il me vient à l’idée que mon livre est le _ paradoxal _ résultat _ fruit direct _ de ce _ vaste et chahuté _ tumulte Jonas _ Osnabrück-Jérusalem _, hanté qu’il est par tant de passagers _ fugaces, effacés _ et populations très étrangers _ dispersés _ les uns aux autres affilié _ désormais _ nulle part, déménageur _ fuyard-fuyant _, jaseur _ ça oui ! et par défi éternellement juvénile _ comme Jacques _ le fataliste, de Diderot _ et comme ma mère _ Ève _ et sa sœur _ Éri ; et encore Marga _, tout étonné _ ce tumulte Jonas _ de ses bigarrures et déchiré de partout« , page 91.

« Bacharach _ la charmante petite cité rhénane _ est un conte où vivaient _ au XVIIIe siècle _ les Jonas avant le carnage _ qui, à petite échelle, commençait ou plutôt continuait depuis longtemps toujours déjà… À Osnabrück non plus, il n’y a plus _ depuis 1945 _ de juifs. Les Jonas sont partis en fumées _ crématoires de fours _ philosophiques. Il reste _ voilà ! _ de ces temps passés quelque chose de fée _ de transfigurateur _ dans ces villes _ telle Osnabrück ou Bacharach _, une chimie environnante _ à humer sur place _ qui éveille une irrésistible _ tiens, tiens _ pulsion _ mission poïétique sacrale _ de raconter (…) Et parfois tous les volumes d’une œuvre presque complète comme celle de Proust _ mais celle, aussi, de Montaigne ; ou celle de Cervantes : des marranes… _ aboutissent à un désir poignant de cathédrale-livre _ tombeau-monument-reliquaire géant _ car une cathédrale ne reste inachevée que pour accueillir le poète suivant » _ pour un passage éperdu de relais _, pages 93-94.

« Il y a des villes qui sont comme des livres _ et des tours _, qui grandissent, s’étendent en hauteurs et profondeurs, qui deviennent des réserves _ oui : généreuses _ du Temps, qui ouvrent des cimetières beaux et inquiétants et nous conduisent à notre _ propre _ tombe _ à-venir _ afin de nous aider à _ lentement, peu à peu, pas à pas _ l’apprivoiser, jusqu’à ce qu’elle devienne _ de notre vivant actif et créatif même (après, it’s too late…) _ notre chambre d’hôtel _ c’est-à-dire d’accueil-hospitalité _ au secret » _ à caresser et contribuer à faire s’entr’ouvrir et l’écouter _, page 97.

8) Escaliers fatidiques (pages 99 à 107)

_ « Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées _ de fata, la fée, et fatum, le destin ; et Morphée, c’est le Sommeil (à rêves) ; sans même mentionner Orphée (de passage aux Enfers). Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore _ autrement, forcément _ dans ces villes qu’ils enchantaient hier, dis-je _ et hantent discrètement maintenant. _ Des fantômes ? dit ma fille.  _ Des gardiens _ qui conservent et préservent _ du Temple _ espace féérique et dispensateur d’inspirations, s’il en est. Quel que soit le jour, Monsieur Émile m’attend _ pour l’éternité _ au quatrième étage de la rue Philippe _ à Oran _, nous au deuxième étage, l’étage juif allemand _ Klein – Jonas _ avec _ aussi, bien sûr _ mon père haut et long qui est une cigogne africaine faite jeune médecin _ Georges Cixous _, au troisième étage ma grand-mère espagnole _ Reine Sicsu, veuve de Samuel Cixous _ lente immémoriale…« , page 99.

« J’ai six ans, dehors c’est la guerre _ en 1943 _, j’étais sur les genoux de Monsieur Émile, il me permet de goûter une lampée de Pharmakon _ platonico-derridien, déjà _, je comprends ceux qui ne peuvent s’arrêter d’en boire, c’est divin, Monsieur Émile me raconte des histoires extraordinaires _ à la Poe _, je suis ivre de ses liqueurs fantastiques _ d’imageance à l’œuvre, déjà _, j’avale tout pour vrai. Et je vois dans le fauteuil dans le miroir ma très belle et très noble grand-mère allemande nous surveiller, bei uns à Osnabrück chez nous on ne croit pas aux contes de fées, dit Omi _ Rosie Jonas Klein _, à Osnabrück ma grand-mère _ Hélène Meyer Jonas, décédée le 24 octobre 1925 ; Ève venait d’avoir quinze ans _ nous interdisait de lire des contes de fées, dit _ aussi, en renfort _ ma mère _ Ève Klein Cixous. Les fées étaient _ ainsi bannies _ réfugiées _ clandestines _ dans les escaliers et au grenier. J’appartiens à Monsieur Émile pharmacien magicien je veux qu’il me raconte des inventions _ d’imageance _ et les croire. C’est ici au 4e étage malgré les réserves _ rationalistes _ du 2e étage que j’ai pris goût _ voilà _ à la liqueur d’écriture _ et imageance, donc _, dis-je à Isaac _ poète, lui. Au 4e étage il est possible de croire _ aussi _ ce qu’on ne croit pas _ normalement _ pendant plusieurs heures et jusqu’à tout un jour, ne pas croire n’empêche pas de croire, c’est un enchantement _ carmen, charme _ des sens _ oui _, sous la parole du magicien je suis assise et nous sommes deux sur ses genoux, celle qui croit et celle qui dans le secret ne croit pas, cela n’est pas gênant, on s’entend bien…« , page 103.

« Le livre aussi a plusieurs étages _ distincts et séparés, mais qui communiquent aussi et cohabitent.  Il y a des jours où son récit est arrêté aux Lumières, d’autres où on est attendu au Bureau des Rêves, d’autres dans des camps infernaux. Ce qui nous attire vers le faîte de la Tower _ et déjà la terrasse du sommet de la maison de la rue Philippe, à Oran, en 1943-44 _, ce n’est pas la promesse de la vue, car de si haut on ne voit plus le monde tel qu’on le fréquente ces jours-ci, mais le monde promis-retiré accordé _ voilà _ à Moïse comme sa grâce maudite personnelle _visionnaire et prophétique quant à la terre toujours toujours promise sans y jamais poser son pied ; aperçue seulement de loin, juste au moment de sa  mort, du sommet du mont Nebo. Alors c’est quoi ? dit ma fille. _ Je cherche, dis-je. C’est une force qui n’est pas de ce monde. Je trouve : c’est le pressentiment _ d’un à-venir promis vaguement supputé-deviné. Il y a des lieux à pressentiment _ visionnaire, et avertissement : à bon entendeur, salut _ et aussi des jours ou des heures. Tu es dans l’escalier qui est l’Escalier, le médium _ l’intermédiaire, le lien, le liant _, le familier et le fatidique _ le domaine des fées et de ce qui peut très bien nous attendre et nous pendre au nez _, et tout d’un coup tu « vois », intérieurement _ visionnairement clairement _, le mystère _ voilà _, qui est un mélange de mort et d’éternité _ par dessus (mais aussi dans-dedans) le temps et les temps même(s). Ou d’éternité et de mort _ qui est la simple transition-passage entre deux états successifs d’être. Et dont le cœur _ d’un tel mystère, donc _ est le diamant _ pur et translucide le plus précieux _ de la vie. Car c’est au sein de ce mélange _ éminemment fécond-fertile _ qui est une émanation atmosphérique des autres mondes _ pluriels et plurivoques _, qu’elle étincelle _ allume, enflamme, éclaire, illumine _ la vie.  (…) La vie, c’est tout ce qui arrive _ advient-survient-illumine _ dans les Escaliers« , pages 106-107. Et là est le pouvoir le plus profond de la vraie (lumineuse) Littérature (et Poïesis).

9) Le pressentiment, c’est (pages 108 à 111)

_ « Le pressentiment, dit ma mère, c’est quand tu reçois une lettre et que tu crois _ en refusant d’y prêter vraiment foi : il y a forcément erreur de destinataire et adresse ! _ que c’est pas pour toi » _ en un mouvement de répulsion-dénégation de l’intuition entr’aperçue mais immédiatement esquivée-contournée-repoussée de l’avertissement ainsi reçu ; tel, par exemple, le tout premier mouvement de recul (pas le second, qui fut de gratitude) de Marie, lors de l’Annonciation de l’Ange Gabriel… _, page 110.

10) À l’Ouest rien de nouveau (pages 112 à 139)

_ « on rentre _ revient, retourne _ à l’hôtel j’allume la télévision, jusqu’ici je suis encore à Paris je crois que le livre suit mais voici qu’il anticipe comme une fusée _ voilà _ je ne crois pas encore _ de fait, c’est difficile à accepter immédiatement _ ce qui déjà me crève _ pourtant _ les yeux _ et en effet, face à certains réels, notre premier réflexe est bien un massif « c’est pas possible !« . Mais c’est ici d’un tout autre ordre que celui du possible, car c’est le réel même qui vient là d’un coup terrible impréparé nous assaillir, accabler, effondrer. Et il faut forcément un minimum de temps pour commencer à se préparer à s’y faire, apprendre à y accommoder progressivement son regard, et sa conviction enfin, à la fin, peut-être entière ! _, la chambre flambe, le lit est drapé de fumées rougeoyantes _ issues des images se diffusant du téléviseur dans la pièce tout entière _, et après quelques instants je vois _ enfin à peu près _ ce que je vois  Ce sont nos tours ! Nos tours ! On tue nos tours ! _ voilà : la tour Nord a été frappée par le premier avion à 8 h 46 (heure de New-York) ; et la tour Sud, à 9 h 03. Ce qui donne, compte tenu du décalage horaire, que les images des tours en flammes ont été vues à la télévision quasi instantanément en direct, dans le monde entier ; et respectivement à 14 h 46 et 15 h 03 (à l’heure de Paris et de la France métropolitaine). Quant aux chutes, en suivant, des deux tours, la tour Sud, impactée la seconde, s’est effondrée la première à 9 h 58 (= 15 h 58 en France) et la tour Nord, impactée la première, à 10 h 28 (= 16 h 28 en France). J’avais cours, ce mardi, dans mon lycée, à Andernos-les-Bains jusqu’à 14 h 55 ; et là débutait la petite récréation d’un quart d’heure. Je m’apprétais à reprendre ma voiture au parking et regagner par la route de la forêt mon domicile à Bordeaux ; mais, en passant par la salle des profs, une de mes élèves (qui écoutait une radio) est accourue nous informer qu’il se passait quelque chose de très grave à New-York. Je prends ma voiture et me branche sur les informations tout le long du trajet (de 45 minutes) ; et j’allume aussitôt la télé en arrivant chez moi, un peu avant 16 h ; et assiste en direct aux chutes successives des deux tours. L’événement est mondial, comme l’avait été l’assassinat de Kennedy à Dallas. Nos tours, c’est nous ! On réveille Samson _ Isaac ? _, on a tondu ses tours ! Imagine son épouvante ! Non, mon imagination n’a pas la force d’imaginer. Le petit homme (? ) gît sous les décombres de la cathédrale de Strasbourg ! _ là, le lecteur approximatif et trop récent encore de l’œuvre Cixous que je suis, est sans assez de repères pertinents : même sachant que Strasbourg est la ville natale d’Ève Klein, le 14 octobre 1910 (et elle y a résidé jusqu’à la fin de la Grande-Guerre, avec sa mère, devenue veuve en 1916, et sa sœur, et toutes trois ont alors rejoint, dès 1919, ce qui demeurait des fratries Jonas d’Osnabrück à Osnabrück même) ; et aussi celle où a travaillé, et non sans difficultés, Omi, vers 1930, dans l’usine de son beau-frère Moritz Klein, ces allusions au « petit homme«  à « la cathédrale de Strabourg«  me dépassent totalement ; je ne dispose de rien à quoi les raccrocher… _ On tue notre cathédrale ! Je t’appelle ou tu m’appelles _ c’est difficilement (volontairement ?) décidable en cet état du texte ; et peut-être est-ce même ici un acte de l’imageance présente… Où es-tu ? Dans ton hôtel _ où ? à Shangaï ? à Pékin ? en Chine ? _ mon jour est ta nuit  » _ de fait s’il fait alors jour à Paris et New-York, il fait déjà nuit en Chine : le décalage entre New-York et Pékin est de 12 heures, et de 6 heures entre Paris et Pékin ; il est 22 heures à Pékin quand il n’est que 16 heures à Paris et 10 heures à New-York  _, pages 112-113 .

« _ Quelle heure est-il à Pékin ? C’est toi ma Chine qui m’appelle ? Tu m’appelles. _ Ne bouge pas ! Elles tombent ! Nous nous regardons _ avec elles _ tomber. Dans le rêve _ et son induration, ensuite _ elles tombent sans arrêt, tours tombantes, tomber ça peut durer longtemps, à peine poussière elles colonnent _ de poussières cataclysmiques de cendres, de tonnes tombantes de gravats, d’asphyxiantes fumées _ (…) nous regardons tomber toutes les larmes du monde, les tours tombent le mardi _ du 11 septembre 2001 _, toute la semaine, toujours encore Étoiles qui êtes l’œuvre d’hommes, vous tombez, dit Isaac _ a falling star est une étoile filante… _ nous sommes dans le petit ascenseur de bois _ de l’hôtel de Gramercy ? ou bien en Chine ? _ en route fusée pour des astres en larmes et il n’y a pas d’espace si c’est pour ça Anafranil alors je m’en passe dit Isaac, une voix terrible, le bonheur tombe c’est pas la grande forme le beau temps le mauvais temps la machine à interpréter, beaucoup de rêves, je me suis réveillé il y avait entre autres Hitler il était encore là au petit déjeuner j’étais à Pékin avec Hitler, un hôtel extraordinaire, en réalité, il faut me protéger _ Ne bouge pas ! je regarde la télévision _ à Pékin, à Paris, ou everywhere de par le vaste monde _ ça recommence c’est pas de sitôt qu’on saura, pour les conséquences, je le ressens comme un coup personnel _ voilà ! _, où est ta mère ? le chat ça va ? _ Hélène serait donc, elle, à Paris, voire encore à Arcachon, ce début septembre _ La vie reprend déjà les vols commerciaux ont repris, j’ai vu Bush parler, au-dessous de tout, la vie reprend ma mère est en Angleterre, avec sa sœur, elle est _ filante _ à l’anglaise « , pages 116-117.

« Les Tours nos mortes nos morts combien de morts ? Il faut ajouter tous les morts que la mort des Tours a fait tomber dans les Escaliers de la mémoire« , page 119.

« Je relis Im Westen Nichts Neues _ de Remarque _, dis-je. C’est le plus beau livre du monde. Ce livre dès que tu l’écoutes _ ses voix parlent _ ne te quitte plus jamais (…) et la tête penchée sur l’obscurité le jeune soldat que la guerre a nourri d’un massacre quotidien _ et c’est une hécatombe _, voilà qu’il accouche, comme une jeune mère vierge, de la Divine Poésie _ aux chapitres dantesques de l’Enfer. Avant lui, personne, sinon Homère _ l’Iliade cette fois. Il est six heures _ quel matin ? de quel jour ? _ Homère se réveille en allemand pour la première fois depuis 3000 ans. C’est un petit soldat aède de dix-neuf ans de la ville d’Osnabrück _ Erich Maria Remarque _ enrôlé pour la Tragédie, comme tous les prophètes de dix-neuf ans il ne sait pas qu’il est élu, c’est pour cela qu’il a la grâce _ d’innocence _ des poètes, il passe d’enfance à éternité _ voilà ! _ en avalant la vie et la mort d’une seule gorgée, au sein sanglant du grand carnage l’apocalypse _ oui, de saint-Jean _ est son maître d’école, son nom d’Homère est Remarque, il aura été averti _ pour ce qui risque de suivre et qui hélas suivra _ (…) sans lui personne n’aurait jamais rapporté la parole _ voilà la mission sacrale : refaire résonner et à jamais dans l’éternité ces voix _ des morceaux de morts, de tendres phrases aux genoux broyés, aux mains coupées _ telle la main droite de Cendrars _, et qu’une aposiopèse achève comme le fantôme d’un hurlement, « tu… » Entre deux attaques, la paix surnaturelle de l’écriture _ oui, elle possède bien un tel pouvoir de surnature : pacifié et apaisant _, assis à côté du mort qui vit encore un moment, n’a pas encore digéré le bout du saucisson, n’a plus d’intestins, est atteint par l’infini sagesse de la fin : « tu diras » et le reste est silence car tous les comourants sont les héritiers _ oui _ de Hamlet, les princes de la boue et de la tristesse, « tu diras » et pendant la paix profonde et fraîche entre les feux tonnant, voilà qu’apparaissent les fantômes _ doucement luminescents _ des paysages aimés _ voilà _, les doux vieux peupliers, le long de la douce petite rivière de la Ville, tous ces adorables trépassés _ dont le grand lys flottant de la douce Ophélie _ qui ne reviendront plus jamais en réalité » _ seulement dans les rêves nocturnes et l’imageance poïétique _, pages 120-121.

« Et la beauté du monde recommence _ et va durer un peu _, et c’est la première fois qu’on découvre l’Amérique _ industrialisée _ du Souvenir, et le monde se relève _ forcément _ en pleurant, et en silence, car il revient en images et en ces pensées qui ne parlent pas en mots mais en visions et en paysages perdus » _ obsédants _, page 122.

Le réel, la vie,

dans laquelle

son propre cours de vie personnelle plus ou moins singulier,

ainsi que l’Histoire générale (contemporaine, mais aussi universelle !) jusqu’à aujourd’hui (et plus tard),

forcément prennent place, s’insèrent, viennent jouer,

et en sont plus ou moins cahotés, malmenés, brisés, parfois à réparer,

est l’objet de fond de l’écriture.

Ainsi, également, que ce qui en ressort de fondamental pour qui

_ elle et ses proches au premier chef,

mais c’est simple affaire de focalisation et départ-ancrage de la perspective de l’écriture du récit (qui n’est jamais, jamais, une chronique historique générale, et encore moins à relents communautaristes de quelque communauté que ce soit) _

survit à tout cela ;

mais aussi grâce à quels moyens cela émerge dans le rendu magnifique de l’écriture ! :

 la somptuosité

_ plus que jamais en acte ! ici ; et avec quelle liberté en ses fulgurances illuminantes de poésie _

de l’imageance à mille facettes de la généreuse

et magnifiquement libre, mais parfaitement rigoureuse et implacablement probe, aussi,

écriture cixoussienne

sur le rôle _ et mission sacrale auto-assignée, ou plutôt donnée, reçue et acceptée _ de laquelle

porte, de fait,

le principal de l’exploration-fouille

de ce récit-méditation-ci qu’est ce beau Défions l’augure ;

et toujours avec une merveilleuse légèreté amusée et polyphonique…

Et, maintenant, en une seconde partie,

comme annoncé plus haut,

à la façon de mes approches précédentes de ce que je nomme « le continent Cixous« ,

et bien sûr à partir de ma lecture précise de Défions l’augure

je place ici _ à la poursuite de mon dossier d’approche de tout l’œuvre Cixous (car je suis un gourmand !) _,

cet article-ci Le 11 septembre dans la mémoire intemporelle d’Hélène Cixous de notre ami René de Ceccatty,

publié dans Les Lettres françaises, le 8 février 2018,

et emboîte une nouvelle fois ma lecture à la sienne  _ en cet article sien, au sein duquel j’intercale, au passage, ainsi que j’aime le faire (en forme de triple dialogue), quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

Bien sûr, si ces farcissures dérangent en quoi que ce soit, le lecteur a, et à tout moment, tout loisir de les shunter…

Le 11 septembre dans la mémoire intemporelle d’Hélène Cixous

Défions l’augure

de Hélène Cixous

Galilée, 152p.

De quoi s’agit-il dans le dernier livre d’Hélène Cixous ? Si elle ne posait pas elle-même _ page 97 : « tu es déjà assez illisible (…) tout ça est escarpé, abrupt, étrange pour ne pas dire étranger « , dit Isaac, ; et « en cela il tombe d’accord avec ma mère«  : voilà… _ la question de sa « lisibilité », par la voix _ délicieusement malicieuse et toujours très pragmatique _ de sa mère, morte il y a quelques années _ le 1er juillet 2013 _, on hésiterait à le faire, de crainte de paraître offensant. Mais, après plusieurs livres où la narration, malgré les sautes de temps, les simultanéités inattendues, les confrontations de registres très différents et pouvant paraître, à première vue, incompatibles _ et donc iconoclastes pour les codes romanesques dominants _, mais qui tous ménageaient _ cependant _ une forme de _ relative _ continuité autobiographique _ du moins ressentie comme telle par le lecteur ! grâce principalement à quelques événements-accidents centraux, forts, bien repérés, et hiérarchisant le récit _, Hélène Cixous renoue ici avec une période de son œuvre, moins directement accessible, moins ouverte _ même si c’est encore et toujours affaire de degrés et nuances, plus que de rupture sèche… Mais me manque la compétence d’assez de lectures pour en bien juger. L’hermétisme en poésie n’est pas un défaut, c’est un choix. C’est le trobar clus des troubadours.  Il est parfois réclamé, comme une nécessité _ pour des motivations diverses, le plus souvent de prudence protectrice, via un cryptage ésotérique _, dans le cheminement d’un écrivain intérieur voilà. Comme Montaigne _ décidant, au printemps 1571, de se se retirer de toutes ses charges publiques, en son château périgordin au milieu des bois de Montaigne, à l’âge de « trente-huit ans » _ cherchant dans sa _ seule _ bibliothèque _ « librairie« , dit-il, dans une tour bien séparée du château, à l’abri des bruits et criailleries de la vie domestique _ « sa liberté, sa tranquillité _ d’esprit _ et son loisir » _ de méditer et écrire, en s’essayant, au sein de la compagnie choisie (parlante, ou plutôt chantante et enchanteresse, en leur « entretien« ) des Muses _, pour citer, avec Hélène Cixous, la phrase latine peinte sur le mur _ en fait sur une des poutres _ de son cabinet _ sa « librairie« -chambre d’écriture au second étage de la tour ; la sentence est en effet donnée in extenso en latin à la page 69 : « istas et dulces latebras avitasque libertati suae tranquillitatique et otio« . Quitte à semer et perdre en route du cheminement de lecture de tels essais écrits « à sauts et à gambades« , ceux qui, manquant de persévérance et d’un minimum de sagacité amusée, sont les potentiels récepteurs de son gentiment préventif « Avis au lecteur«  : « Indiligent lecteur, quitte ce livre !« .. N’entre donc que qui peut, avec assez de patience et constance, mettre son pas en semblables serpentines lectures ! Il y a là un implacable sas, un portail à serrures à ouvertures-retards…

C’est donc une maison fermée _ la maison d’écriture de Hélène, ceinte d’un mur comportant un unique portail (qualifié, pour ses serrures, de « gladiateur pervers« , page 76) pour entrer et sortir de la propriété avec jardin, quand il s’agit de la Villa Ève, à Arcachon, aux Abatilles, non loin des dunes boisées de l’Éden, au Pyla proche _ qui se présente ici, mais avec plusieurs fenêtres _ grand _ ouvertes _ sur le ciel et, non loin, le large sans fermeture de la mer _, qui permettent, en tout cas pour les lecteurs assidus ou réguliers des livres précédents _ de notre auteure _, de s’assurer quelques repères _d’orientation et vues-pressentiments (« augures«  !) sur le futur, avec ses risques-menaces endémiques, ou périodiquement de retour, aussi. Il y a la famille Klein, la famille Jonas _ les deux branches de l’ascendance ashkénaze germanophone de la mère, Ève Klein, de l’auteure _, dont les lecteurs sont _ en puissance ou en acte _ familiers. Famille maternelle d’Hélène Cixous. Il y a les villes d’Osnabrück et d’Oran _ en leurs noms emboités (Oran dans Osnabrück) de poupées-gigognes _, il y a l’immeuble du 54 rue Philippe à Oran _ avec l’étage supérieur, le 4e, du magicien-pharmacien Monsieur Émile, initiateur précoce à la formidable imageance des contes ; mais pas du tout comme fuite de lâcheté à l’égard du réel ; tout au contraire : comme instance (de poïesis) de connaissance et vérité la plus probe et réaliste qui soit ! du Réel non étroit, élargi aux présences parlantes de proches disparus qui le marquent et le hantent toujours, ce Réel bien réel. Il y a Isaac, personnage récurrent _ en l’œuvre-Cixous _ et _ très volontairement _ peu précisé _ sinon l’indication répétée que celui-ci est « poète«  ; et même proclamé « Prince des Poètes«  _, dont le modèle est _ encore cette fois-ci, en ce nouveau livre-ci _ laissé dans son incertitude floutée _, sinon qu’une passion transatlantique _ principalement new-yorkaise : du moins pour leurs rendez-vous répétés à l’hôtel Gramercy, à Manhattan ; et leur usage commun (et peut-être exogène ?) de la langue anglaise… _ l’unit à l’auteur _ Isaac serait peut-être (« J’ai quand même survécu dix ans à ma mort-Isaac , est-il mentionné page 17) décédé il y a dix ans : en 2007 ? Mais devons-nous nous fier aux dates semées de-ci de-là ? Le livre ne tient pas une chronique historique strictement chronologique, mais se pourvoie en références emblématiques, à dimension d’éternité… Il y a les habituels anges tutélaires _ de Hélène _ : Homère _ surtout ici pour l’Odyssée, mais l’Iliade aussi_, Montaigne _ et le chantier infini de ses inépuisables Essais à profusion _, Shakespeare _ pour ici Hamlet et La Tempête, ainsi que Le Songe d’une nuit d’été _, Stendhal _ pour La Chartreuse de Parme et aussi Vie de Henry Brulard _, Proust _ et le tout du trésor d’ À la Recherche… _, Poe _ pour L’Enterrement prématuré et ses Histoires extraordinaires _, Kafka _ pour La Métamorphose _, Hugo _ pour Le Rhin, Lettres à un ami : un petit texte à propos de la ville (éminemment jonassienne) de Bacharach _, Diderot _ et son Jacques le fataliste _, Heine _ pour Le Rabbin de Bacharach _, auxquels s’ajoute ici _ pour son À l’Ouest rien de nouveau _ Erich Maria Remarque _ natif, comme certains des Jonas (dont Omi, la grand-mère Rosie, d’Hélène Cixous) d’Osnabrück ; mais aussi et encore Descartes (et son Discours de la Méthode), le poète John Donne, à propos du poème servant d’en-tête merveilleux au dépliant du restaurant du 107e étage (pages 24, 31 ou 39) de la tour Nord des Twin Towers, le bien nommé Windows on the World), etc. Et _ avec ces divers concours gentiment appelés à la rescousse _ le livre lui-même, celui qu’on est en train de lire, s’exprime _ de sa propre initiative : intempestive, disruptive, féconde en ses volte-faces et embardées surprises, qui sont autant de féeriques enrichissements permanents : c’est important.

On est surtout en pleine guerre _ du XXIe siècle. Les tours _ défiant spectaculairement le ciel ; et les défis, forcément, attirant irrésistiblement ceux qui aspirent à les relever ! _ s’effondrent : non pas celle _ impeccablement sereine, elle, et durablement solidement debout, même au pire de l’effroyable des fratricides guerres de religion _ de Montaigne, à laquelle l’écrivain rend sacralement, au moins une fois l’an _ visite _ depuis sa propre « tour » d’écriture, à l’étage de sa villa _ tous les étés, lorsqu’elle habite sa maison d’écriture _ réservée (et sévèrement !) à cela ! _ à Arcachon. Mais bien sûr, les Twin Towers. On est donc en 2001 ? Non, en 2000, un an avant l’attaque terroriste _ tiens, tiens ! Dont on aura eu alors le « pressentiment«  augural destinal. Voilà ! Mais Hélène Cixous joue sans cesse avec les diverses temporalités, qu’elle bouge, triture, malmène, renverse, fait surtout magnifiquement dialoguer entre elles. Et l’on n’est pas seulement _ voilà ! _ au sommet de la tour Nord _ de ces tours jumelles _, dans le restaurant bien nommé « Windows on the World », mais aussi _ en même temps ! mais pas forcément la même année : peut-être en 1990 cette fois, mais ce n’est surtout pas indiqué-précisé ; au contraire, c’est affirmé-évoqué, vaguement, comme concomitant _ dans le restaurant de l’Empire State Building, où Ève et Éri, la mère et la tante d’Hélène, partagent un repas dans la cantine _ mais ce peut être aussi la « cafeteria du Rockefeller building« , comme le mentionnait, à la page 102, Gare d’Osnabrück à Jérusalem _ avec leur cousin _ Richard _ Katz _ né le 23 février 1902 et décédé le 9 décembre 1991, le mari de Hilde Löwenstein (née à Gemen le 14 octobre 1901), l’une des trois filles, celle du milieu, entre Gerda, l’aînée (née le 17 octobre 1900), et Marga, la dernière (née le 30 décembre 1910) de Paula Jonas (l’épouse d’Oskar Löwenstein), elle-même, Paula, la troisième des quatre sœurs Jonas (après Jenny, épouse de Meyer Seehoff, et Hedwig-Hete, épouse de Meyer Max Stern, et avant Zophie : peut-être décédée, elle, à Theresienstadt, mais les divers livres successifs que j’ai lus demeurent muets sur sa geste singulière ; et si ce sont bien là les quatre sœurs Jonas de Rosie !..) de Rosalie-Rosie Jonas, épouse et veuve Klein, la grand-mère maternelle d’Hélène Cixous ; même si la liste de ces fratries-sororités Jonas d’Osnabrück n’est, à ma connaissance, tout au moins, nulle part clairement indiquée ! Cf plus haut… Mais on sait _ c’est-à-dire au premier chef Hélène et Isaac, et peut-être encore Ève et Éri ; mais nous aussi, lecteurs, à leur suite : saisis qu’avec eux nous sommes du très fort pressentiment-augure ! _, pendant ces repas _ d’altitude touresque new-yorkais  _, que bientôt _ quelque jour à-venir… _ les tours s’effondreront _ de fait ce sera le mardi 11 septembre de l’année suivante : 2001. Et pas seulement elles _ ces tours ! D’autres chutes-effondrements (et pas que de tours dressées vers le ciel) sont à-venir et suivre aussi. Tout vivant sexué (mortel) est passager et fragile, et destiné, seulement medium qu’il est biologiquement parlant, à laisser la place (bien forcément, et sans alternative !) à la descendance (s’il y a lieu). Une expression prononcée par Hamlet, « we defy augury » _ Hamlet, Acte V, scène 2 _, en réponse aux _ prudentes _ mises en garde d’Horatio, avant de se battre en duel _ à fleuret empoisonné (ce que Hamlet ignore et ne soupçonne probablement pas !) _ avec Laerte _ le frère d’Ophélie et fils de Polonius _, parcourt _ et ponctue, telle une ritournelle, en effet _ tout le livre. « Défions l’augure », c’est-à-dire n’écoutons pas la peur _ issue tout naturellement de l’avertissement du « pressentiment«  ; et le courage, ce n’est pas ne pas avoir peur, c’est ne pas se laisser abattre par cette peur, mais prendre sur soi d’oser la surmonter, cette peur bien naturelle _, de toute façon le destin suit son cours _ ici, je ne suis pas du tout sûr que Hélène Cixous soit fataliste, bien au contraire, même ! ; elle est seulement très consciente de l’importance très grande des rapports des forces en présence, ainsi que du jeu (et fréquences à envisager avec le plus grand réalisme, bien sûr) des probabilités impliquées par les divers déterminismes en jeu bien présents. Mais du jeu (et c’est fondamental !), et une liberté nôtre, demeure(-nt) aussi !.. Les signes annonciateurs d’une tragédie doivent d’autant plus être ignorés qu’ils ne peuvent _ du moins ces signes ! dès qu’ils sont perçus… _ être combattus _ même remarque de ma part que pour la phrase précédente. Fuir, et fuir à temps (« The readyness is all !« ), ce qui est pressenti dans l’augure, demeure tout de même sinon presque toujours, du moins assez souvent, possible ; la nasse comporte, et fort heureusement le plus souvent, quelque faille ; un bon exemple : la belle longévité trans-frontières d’Ève (plus experte en géographie qu’en histoire ! dit-elle…) , qui a su chaque fois fuir et échapper à l’emprise se resserrant sur elle de la nasse, à temps ! « Soyons les auteurs de nos fatalités« , ne manque pas ainsi de souligner face aux divers contextes et accidents possibles, l’auteure, page 61, en son éloge de la fondamentale décisive liberté ; et qui n’est donc pas seulement celle, littéraire et poïétique, de l’imageance ondoyante de l’écriture du livre…

Ici _ dans cet opus-ci _, Hélène Cixous a décidé de ne pas raconter une histoire : elle n’est pas _ mais l’est-elle souvent ? complètement immergée _ dans le temps _ chronologique _ des événements successifs _ son temps à elle, et celui du livre, étant celui que lui met à portée la puissance en acte et à l’œuvre (in progress) de sa propre imageance d’auteure constamment sur le vif du qui-vive ; et apte à saisir, dans les aspérités sensibles du temps même, l’éternité du Réel. Elle fait _ par l’acte et l’œuvre même du déploiement de cette imageance sienne _ revivre sa mère, elle suit _ à nouveau _ Ulysse dans son voyage chez les morts _ à la recherche d’un vrai tombeau de paroles, enfin, pour Elpénor, le noyé au corps abandonné aux poissons en Mer Tyrrhénienne _, elle remonte le temps et se rappelle aussi qu’elle a toujours anticipé _ auguralement _ l’avenir _ les deux, remonter en arrière et anticiper en avant ; et de ce temps (et dans-dedans le temps et les temps mêmes), l’intéresse la dimension a-chronologique (mais pas intemporelle ; dans-dedans le temps !) de l’éternité. Est-il question d’une histoire d’amour ? Oui, sans doute, mais elle n’appartient même _ probablement _ pas à ce qu’on appelle la mémoire _ capable de retrouver et dater l’événement et de le chroniquer. Même si elle rend, une fois de plus, hommage à Marcel Proust (« pilier vivant de tout ce que j’écris ») et à sa métaphysique du temps, elle ne suit pas la même voie _ d’essai de reviviscence (à teinture nostalgique de retrouvailles tentées avec quelque paradis perdu, enfui) du temps perdu-passé : qu’il faudrait, comme tel quel, « retrouver« … En cela, sa Poïesis a quelque chose de plus philosophique et emblématique et universel, via le plus singulier et charnel du concret, quoi que toujours et de part en part, cette Poïesis Cixous, intimement concrète et charnelle.

… 

Elle donne une bonne _ magnifique ! _ définition de sa démarche _ d’écrivante _  et de son rapport _ crucial et formidablement mobile-plastique _ au temps _ et là, quant à la démarche et au Livre lui-même, réside en effet le point fondamental _ : « Mes livres sont des autoconstructions _ voilà : étrangement autonomes, et pleinement assumées ainsi par elle, l’écrivante, qui s’y plienautiques, dis-je à ma fille, libres _ oui _ de leur mouvements et du choix _ entiers _ de leurs routes, ils peuvent prendre l’air ou l’eau _ oui _, couler, voler _ leurs flux varient _, se composer _ condenser, de manière ouverte _ de plusieurs histoires _ qui tirent concurremment dans des directions fort diverses, jamais parfaitement coordonnées, ni totalement unifiées : elles se frottent et rippent non sans grincements riches de musiques inouïes les unes contre les autres _, de plaisanteries _ l’humour n’est jamais très loin !, mais jamais gratuitement ; et toujours avec une vraie profondeur, en sa légèreté dansée _, de témoignages vrais comme faux _ à nous étourdir : lesquels privilégier ? Ils sont enrichis _ oui _ d’alluvions _ riches, voilà _ en provenance _ ouverte, là encore, sur ce réel qui leur pré-existe et demeure toujours en partie extérieur au récit et son auteure, jamais qu’il est, ce réel, complètement de part en part, assimilable ni réductible non plus, à ce qui pourrait être la vision-visée principale et unifiante (de l’auteure) de ce récitde tous les mondes _ cf Le Tour du jour en quatre-vingts mondes de son ami Julio Cortazar ; et pour Hélène Cixous, les mondes divers, ce sont d’abord des voix plurielles ! _, déposés en tel chapitre _ d’où le sentiment de débordement d’humus et végétation et effloresccnces, qui demeure. Contribution gracieuse des dieux _ toujours supérieurs à nos individuelles menées.  Ils sont produits par bien des faiseurs _ que soi-même, que la seule imageance de l’auteure (ou même l’imagination adventice du lecteur) _, rêvés _ en partie, au sortir juste de la nuit, en effet _, dictés _ d’ailleurs que soi _, rapiécés _ beaucoup ! de pièces déjà déchiquetées et forcément toujours partielles, bancales, mutilées _, augmentés de fantaisies _ aussi : éminemment ludiques ; mais sans arbitraire, ni absolue gratuité _, d’où la pluralité _ riche et généreuse, opulente même _ de leurs lieux de naissances. Si pour en noter _ au vol _ le voyage _ vivace et animal _ je suis à l’ancre dans mon bureau _ dunaire (hérité de la forêt d’Éden, en cette un peu excentrée zone d’Arcachon, aux Abatilles) _ d’Aquitaine _ d’Arcachon _, mes esprits _ toujours pluriels et mobiles : mixte d’Ariels et de Calibans, et encore mille autres _ vont et viennent dans les villes _ surtout,, rimbaldiennes _ et les temps _ successifs et en même temps co-présents _ qui habitent aux différents étages de ma librairie _ montanienne _ mentale » La phrase _ celle-ci, ainsi que pas mal d’autres _ n’est pas achevée par un point _ marquant le caractère forcément toujours partiel et lacunaire, en dépit de la saisie réussie du flux de ce réel, de ce que fut la notation au vol ; et ce qu’elle a pu saisir de ce qui se donnait, en voix, à entendre-recevoir-accueillir. Page 18, Hélène Cixous parle, merveilleusement !, de son « téléphone des oiseaux«  (l’expression est magnifique !) ; en voici l’élan du passage (sublime !), et d’une justesse absolue : « Quand j’écris tout est au présent _ voilà : égalisateur ; et c’est fondamental. Le temps me suit. Ce n’est pas Moi qui écris, c’est ma providence spéciale _ voilà : infiniment prévenante !, la Toute Puissance Écriture, c’est elle _ cette imageance généreusement pourvoyeuse _ qui me souvient quand j’oublie. Elle me réveille _ déjà _ avant l’heure, je n’ai même pas fini de lire mon rêve _ au tout petit matin sortant de la nuit _ que je l’entends chanter de tous ses oiseaux, chœur successif, à l’instant je suis ravie _ emportée, raptée _ et convaincue, je les crois _ oui ! _, ce sont mes guides _ voilà _, personne ne me fera changer d’avis, je dis oui au merle suivi du rouge-gorge suivi de la mésange, je vous suis, je viens _ et on entend siffler-vibrer-chanter tous ces V. À ce moment-là les morts sont relâchés _ de la pesanteur de leurs remords et chaînes les retenant au passé trépassé _, trêve _ alors _ de séparation, quel soulagement _ en ces retrouvailles impromptues _, et tout le monde va bien comme d’habitude, maman, mon père, l’éternel _ beethovénien _ bien-aimé, mes enfants, mes incarnations animales _ aussi _, certes notre régime d’exception a _ forcément : il est exceptionnel _ quelque fragilité _ il a bien sûr ses conditions exigeantes _ mais pour le moment _ et c’est bien ce qui importe ici _ nous resplendissons _ voilà ! _, et maman s’agite _ toujours _ en sa chambre en réalité _ pleine. La réalité, c’est ça, ce qui répond _ voilà ! _ en toutes circonstances au téléphone des oiseaux » _ soit la ligne la plus directe de l’essentiel ; en une affaire de branches et branchements, dans la ramure du vivant qui s’agite à la brise, parmi les frondaisons, et chante, chante. C’est l’entretien (ramelien, et jaccottien) des Muses. Il est temps de donner la parole à Ève _ toujours ressuscitée, plus vive et vivace vivante que jamais, par l’imageance auscultante ressuscitante de sa fille _, qui contestera _ malicieusement, et avec son pragmatisme nourricier de survie, comme à son habitude _ l’obscurité du livre, l’obscurité de ses livres, de ses interventions dans les colloques.

Cette voix intérieure _ voilà ! _, qui a nom Ève, est aussi une forme de mauvaise conscience _ oui, bien sûr _ qui hante ces pages _ comme les interventions intempestives et à contre-temps des bouffons pleins de vérité à la cour des rois de Shakespeare. Car les nombreuses énigmes dont elles sont pleines _ à plaisir à foisons _ sont posées sans être interprétées _ ce serait trop facile et très artificiel ; et gèlerait en leur propre ouverture les mouvements débutants du penser piqué au vif du lecteur. Alors que le livre tout entier est une tentative _ sans garantie préalable de réussir quoi que ce soit _ d’interprétation _ de la totalité du réel croisé à portée (plus ou moins proche) de soi.  Il y a des énigmes littéraires : par exemple, outre la phrase de Hamlet _ « We defy augury ! » (Hamlet, V, 2) _, quelques vers _ « The closest  / Some of us / will ever get / to heaven« , page 33 _ dont on ignore l’origine _ John Donne ? Son nom est proposé deux fois, page 34 (« Selon moi _ intervient ici la fille de Hélène Cixous _ Donne _ qui fut aussi prètre anglican à Saint-Paul et un prédicateur singulièrement merveilleux en ses MéditationsSermons _ se livre ici à une parodie de la logique du salut. On sent la reprise de la voie étroite« ) et page 35 (« Ça dépend de la charge connotative de Heaven à l’époque _ 1623 _ où Donne l’emploie, dit ma fille. Ce sont les âmes qui vont au Heaven. Les corps vont au Sky. En allemand Himmel c’est pour les deux, c’est plus pratique dit ma mère. Je crains qu’un jour le ciel comme la terre soit rempli _ jusqu’au débord ! _ de morts, on va finir par enterrer la lune « ) ; mais je ne sais rien du poème d’où ces vers sourdent, même si j’aime beaucoup John Donne (Londres, 22 janvier 1572 – Londres, 31 mars 1631) : je dois avoir quelque part tapi prêt à bondir en ma bibliothèque un volume de poche (Penguin ? ) de l’intégrale de ses poèmes _, et même l’authenticité : « The closest some of us will ever get to Heaven », «  le plus près du ciel où certains d’entre nous pourront jamais aller ». Il s’agit, en fait _ d’abord, au sein du récit _, du slogan publicitaire figurant sur une brochure touristique distribuée aux visiteurs des tours _ les Twin Tower ont été achevées de construire en 1973 , et le restaurant Windows on the World a ouvert le 19 avril 1976 _ dans les années 1980 _ 1990 serait une date possible, sinon présumée, du voyage à New-York d’Ève Cixous et sa sœur Érika Barmes (nées Klein) ; et où elles auraient rencontré leur cousin Richard Katz (1902-1991), l’époux (et déjà veuf alors : « Hilde était déjà morte« , page 45) de leur cousine Hilde, née Löwenstein (1901-1985) ; le cousin Richard Katz qui avait travaillé comme caissier (page 45) dans une banque située à l’intérieur de l’Empire State Building (page 25), bien que désormais retraité, bénéficiait toujours du droit de prendre ses repas à la cantine (ou cafeteria) de cette banque, au sein de l’Empire State Building (page 45) ; cantine-cafeteria où il avait donc invité ses cousines : la facétieuse Éri avait même, la chose est mémorable !, commandé une Côte de Porc : « Richard Katz _ qui est un juif « orthodoxe » ! est-il précisé… _ a baissé le nez et il n’a rien dit« , a raconté Ève (toujours page 45). Il y a  des énigmes familiales, comme toujours _ bien sûr ! telle l’adoption par le couple des Katz, justement, à New-York, du fils, Bruno (né à Karlsruhe le 27 mai 1924), de Gerta (la sœur aînée de Hilde) et Wilhelm Moch, décédés tous deux à Auschwitz le 17 août 1942 ; et le refus concomitant (assez énigmatique) des Katz d’adopter la sœur cadette de Bruno, Anneliese Moch (née à Karlsruhe le 22 janvier 1926) : « Je dis : après la guerre on a adopté le garçon et on a laissé la fille dans l’orphelinat ? C’est ça le sujet du Ruddeln ? Mais Ève _ gênée _ ne répond pas. Par définition Ruddeln se passe toujours sous une nappe de silence«  (page 47) _, et surtout énigmes historiques : l’événement du 11 septembre 2001 _ pour commencer ; mais bien d’autres aussi. Et le récit ne décrit rien de rien du détail des événements mêmes de ce 11 septembre-là ; l’événement signalé (et archi-connu de tous et chacun) est seulement emblématique de ce qui attend toute tour (ou presque : mais pas celle, par exemple, de Montaigne ; la tour-« librairie« -écritoire de Michel-le-Pacifique-et-Pacificateur-de-Bordeaux ; du moins, lui, à son échelle d’abord de Bordeaux et du Bordelais. Emblématique, donc, de ce qui attend universellement toute tour (La Tour, prends garde ! ) osant, par sa simple élévation, défier les foudres du ciel (et des envieux) ! Et de ces énigmes _ très rapidement évoquées, chaque fois : comme représentatives et symptômatiques de certains destins-devenirs, seulement, et cela suffit ! ; et par là, aussi, annonciatrices-augurales universellement d’autres destins-devenirs à venir similairement, peut-être, et même très probablement ; ou pas : pour ces quelques uns qui ayant osé défier les augures, auront réussi à relever victorieusement le défi, eux… _, aucune ne sera résolue _ en effet _ par le livre _ qui, de fait, n’est en rien de rien une enquête historique chronologique factuelle documentée ; et qui laisse très volontairement ouvertes, béantes, à la curiosité du lecteur nombre d’irrésolutions de ces énigmes esquissées… _, au point même _ en effet _ qu’une page blanche volontaire _ c’est souligné ! _ est laissée _ page 137 (« Voilà une pensée que je ne puis confier à personne au monde / Où la mettre ? / Seule entre la page 136 et la page 138. / Et non chiffrée.« , est-il en ces mots très clairement signalé au lecteur léger-inattentif-négligent, qui pourrait ne pas remarquer pareille anomalie, page 138) _, où l’auteur aurait inscrit une pensée _ laquelle donc ? _ sur la mort d’Isaac _ survenue  en 2007 ? Cf ce mot, page 17 : « J’ai quand même survécu dix ans à ma mort-Isaac _ sic : un deuil profond aux conséquences personnelles durables en profondeur. Sans plus de précision. Elle m’a pourtant mordue à la gorge, et traînée hors du monde » ; mais nous n’en saurons pas davantage ici _ et la destruction des tours _ associées, donc, « mort d’Isaac«  et « destruction des tours«  _, et qu’elle ne veut pas partager _ pour quelles secrètes raisons ? Elles ne seront même pas soupçonnées ; et c’est une autre forme de défi : au lecteur, cette fois… 

Ce que représentent des événements historiques considérables _ tels que les meurtres à très grande échelle génocidaire (de presque tout un continent, l’Europe) comme ceux de la Shoah _ pour _ et dans _ l’élaboration d’une œuvre littéraire qui en est contemporaine, est insondable _ lire par exemple, dans l’œuvre de Piotr Rawicz, Le Sang du ciel.; ou Sablier, dans celle de Danilo Kis.. Comme Waterloo pour Fabrice Del Dongo _ à l’ouverture de La Chartreuse, ou la bataille de la Moskowa pour le prince André Bolkonsky ou Pierre Bezoukhov dans La Guerre et la paix, de Tolstoï __, bien entendu. Et comment s’insèrent _ oui _ un destin individuel, des relations amoureuses, une mémoire familiale _ voilà : cahotés, malmenés, déchiquetés, en pièces, quand en demeure encore un minuscule quelque chose (voire seulement la trace d’un nom quelque part…) _ dans ce grand flux chaotique _ immense et surpuissant, lui _ qu’est l’Histoire ? Un mot pour _ dire ou résumer _ ce sentiment _ mêlé, emmêlé, très emmêlé même _ d’incohérence et de nécessité _ à la fois, qui en émane et triomphe-règne-écrase-broie. Pourquoi pas Bacharach, petite ville allemande de la vallée du Rhin, qui a inspiré un roman à Heine et un petit texte _ la lettre XVIII des Lettres à un ami, ou Le Rhin _ inspiré et ironique à Victor Hugo ? Bacharach, dit Hélène Cixous _ page 96 _, cela veut dire en hébreu « je suis quatre fois perdu » _ tiens, tiens ! C’est là, sur les bords mêmes du Rhin, un lieu de bref passage et fuite-course éperdue d’un des ancêtres Jonas (un Abraham Jonas, déjà, page 95), avant la halte provisoire en Hanovre, à Borken, puis Osnabrück, à partir de 1881, de quelques uns des descendants Jonas : en l’occurrence, et parmi ses déjà nombreux frères et sœurs, Abraham Jonas, l’arrière grand-père Jonas (né à Borken, le 18 août 1833 et décédé à Osnabrück le 7 mai 1915) de Hélène Cixous. Osnabrück : une halte bien provisoire au milieu de la course-fuite de cette lignée (issue de la baleine) des Jonas.

Au passage, je remarque que le bien connu philosophe Hans Jonas (Mönchengladbach, 10-5-1903 – New Rochelle, 5-2-1993) est le cousin au second degré d’Eve Klein-Cixous, la mère d’Hélène :

fils de Gustav Jonas (Borken, 5-1-1864 – Möndchengladbach, 7-1-1938) et petit-fils de Herz Benjamin Jonas (Borken, 29-7-1828 – Möndchengladbach, 25-3-1907), qui était un des frères de cet Abraham Jonas (Borken, 18-8-1833 – Osnabrück, 7-5-1915), qui lui-même est le père de Rosalie-Rosie (Osnabrück, 23-4-1882 – Paris, 2-8-1977), le grand-père d’Ève (Strasbourg, 14-10-1910 – Paris, 1-7-2013) et l’arrière grand-père d’Hélène Cixous (née à Oran le 5 juin 1937), le philosophe Hans Jonas est donc lui aussi un membre de ces fratries-sororités Jonas de Borken et Osnabrück..

Toutefois Hélène Cixous note aussi, page 96, sa propre exceptionnalité parmi ce destin-pour-la fuite de ces Jonas : « Quand je considère l’exceptionnelle longévité de mon existence dans le pays _ la France _ où j’écris, force m’est de reconnaître que je ne suis pas _ tout à fait _ une Jonas traditionnelle. Je ne sais pas ce qui me rend si triste. Ein Märchen aus alten Zeiten das Kommt mir nicht aus dem Sinn » _ soient ici en allemand les troisième et quatrième vers du poème Die Lorelei de Heinrich Heine, en 1824 (« Un conte venu du fond des âges Ne me sort pas de l’esprit« ) ; le poème a été mis en musique en 1837 par Friedrich Sächer, et il en existe au moins une version discographique, par Janet Baker ; puis en 1841 (et 1856, en une seconde version) par Franz Liszt, avec des interprétations au disque par Hildegarde Behrens et Kiri Te Kanawa ; puis en 1843 par Clara Schumann, avec au disque une interprétation par Nathalie Stutzmann ; ainsi que de très nombreuses mises en musique depuis…

Et la phrase de ce passage, page 96, conclu par cette citation des vers de Heine, est laissée sans point

René de Ceccatty

Le shakespearien Défions l’augure

représente

_ ainsi, relative pause méditative en un vaste et soutenu poursuivi corpus _

un maillon majeur de l’œuvre-continent Cixous,

en ce qu’il précise et éclaire merveilleusement _ en son apaisé recul, propice au réfléchir _

ces demandes-prières-devoirs-missions d’écriture

reçu(e)s et entendu(e)s des voix de quelques uns de ses morts aimés,

qu’a acceptées de bien vouloir écouter-accueillir et remplir,

en livres constitués de phrases,

Hélène Cixous,

et qui constituent pour elle,

se vouant à y répondre en ces livres, en ces phrases,

un décisif mode d’être et de faire _ vaillant, courageux, libre et magnifiquement festif, jubilatoire _

face au réel et dans sa vie,

de demandes-prières de disparus

agréées et commencées d’exaucer.

Á suivre avec la plus belle attention !!!

Ce dimanche 10 juin 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

« Afin que le principal se dégage » : vie et oeuvre (et présence) de Silvia Baron Supervielle en la probité et pudeur de ses approches

08jan

Le 17 novembre 2011, je suis venu écouter (et rencontrer) Silvia Baron Supervielle venue présenter son plus récent ouvrage, Le Pont international, à la librairie Mollat. Bien que je sache parfaitement qu’elle était très proche de mes cousins (argentins) Adolfo Bioy et Silvina Ocampo (dont elle a traduit en français plusieurs ouvrages _ et pas seulement par le voisinage de la rue Posadas, à Buenos Aires : où résidaient les Bioy et l’oncle (traducteur) de Silvia _), je n’avais pas encore fait sa découverte jusqu’ici ; même si je devinais que ce ne serait pas rien…

Eh bien, ce fut quelque chose _ dont on pourra se faire un début de commencement d’idée avec ce podcast de 38′ qui permet de percevoir sa voix, son rythme, son souffle… _, tant la qualité de présence

_ voilà ! sur la « présence », cf deux admirables pages, aux pages 270-271 du Pays de la lecture : « La présence est un autre « don de vie ». Le fait que quelqu’un partage avec soi une chambre ne signifie pas que l’on perçoive sa présence. Certaines personnes en sont dépourvues. D’autres en ont trop, qu’elles soient loin ou près de nous. D’autres l’acquièrent lorsqu’elles s’absentent.

Présence veut dire lien, battement _ cf mon article Dans et par le battement des images, les aventures du sujet (tenir bon ou céder) vers sa liberté : le livre (montanien !) « Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs » de Marie-José Mondzain sur  l’admirable Images (à suivre), de Marie-José Mondzain _, existence ; elle émerge du visible et de l’invisible.

Je la reconnais dans un livre, de même que dans un tableau, une maison, un objet. Et à l’intérieur d’une ombre, de la lumière, du silence.

La mer est présence, autant que l’horizon et l’arbre. Un jardin en est possédé ou dépossédé. Dans le second cas, serait-il somptueux, le tableau est désolant.

Au théâtre… (…)

La présence dans les personnes, les choses, les lieux est la conséquence d’une offrande. Pour se donner et habiter un espace, il faut être intensément habité soi-même. Je songe aux comédiens, mais aussi à tous les interprètes, chanteurs et danseurs habités par cette intensité qu’ils donnent en partage.

Aucune technique ni savoir ne sauraient s’y substituer. J’ignore si la présence est une faveur du ciel ou de l’enfer, mais je suis certaine qu’elle a le pouvoir de donner la vie et qu’elle effleure la mort.

Dans un livre, la présence retient le lecteur parce qu’elle lui procure un visage. Dès qu’il lit les premières pages, il la ressent même s’il ne connaît pas la langue dans laquelle l’ouvrage est rédigé. La présence appartient à l’auteur, certes, et se dégage de son style, mais elle est également une présence anonyme, générale, qui sort de son souffle et descend par les fines veines de son poignet pour se mêler à l’écriture.

Passant de la main aux couleurs et des couleurs aux formes, elle donne à la peinture sa splendeur éternelle. Quelquefois la présence dans un tableau est à peine perceptible. Pourtant elle oblige le spectateur à revenir sur ses pas. (…) Lorsqu’elle palpite immobile dans la lumière, elle atteint sa sensibilité la plus profonde et se rend inoubliable« … _

tant la qualité de présence

de celle qui parle ici

est intensément sensible, nonobstant la discrétion de son ton, et du français _ merveilleux _ qu’elle parle : mais « la langue française est pour moi le miracle de la non-langue _ en sa capacité (rare) de discrétion libératrice ! avec, par exemple, le jeu de ses e muets… _, dont la musique s’élève dans un espace incommensurable« ,

celui-là même dont sa liberté et sa quête de vérité

_ si fondamentales ! « afin que le principal se dégage«  ! dit-elle, cf page 138 de L’Alphabet du feu _ Petites études sur la langue : « L’art est art lorsqu’il surgit de lui-même, par lui-même. S’abstraire veut dire se passer des accessoires pour que le principal se dégage«  ; car « les écrivains sont abstraits, autant celui qui a changé de langue et n’a plus de mots que celui qui écrit avec ses mots dans la langue de sa musique subjective«  : voilà !.. ;

cf aussi, page 53 de La Ligne et l’ombre, ceci : « Lors de cette tentative d’écrire dans une langue extérieure _ qui le restera toujours _, je découvris entre elle et moi une sorte d’enclave dénudée où je me suis reconnue et que je choisis à l’instant comme lieu de travail. Ce no man’s land discordant entre soi et la langue, comparable à la discordance entre soi et la vie, soi et les autres, soi et soi-même, fut pour moi la révélation d’un langage. A mesure que les gouttes s’égrenaient sur les feuilles, je me dépouillais des timbres de l’espagnol qui venaient à ma bouche et qui n’avaient plus de rapport avec la voix de l’enclave«  ;

car, page 54 : « Les mots expriment ce qu’ils disent et autre chose : ils ont un visage, un regard, le son d’une voix.

J’ai une prédilection pour les œuvres en anglais, en italien, en portugais, langues que je comprends suffisamment et qui restent pour moi singulières. Lorsque je les parcours, l’endroit où je suis se peuple de mystère, et à la fois les choses se font claires, diaphanes. Le mystère est une promesse : la ligne se dirige vers les régions intimes«  ;

et encore, page 55 : « écrire équivaut à changer de langue et traduire amalgamés«  ;

et aussi, page 57 : « J’ai une préférence pour les écrivains qui se libèrent d’une culture pour faire la conquête d’un langage. (…)

Les langues sont des matières sensibles appelées à se démembrer et à s’exiler. A l’image de l’homme, elles sont toujours en voyage et en rêve. Il convient qu’elles ne se séparent point du rêve de l’homme ; qu’elles ne résultent pas de l’idée qu’il se fait d’elles : qu’elles jaillissent de leur instinct à nu«  _,

celui-là même _ « espace incommensurable » : de création mieux lucide _ dont sa liberté et sa quête de vérité

ont très précisément besoin

(j’emprunte cette phrase citée à la page 136 de L’Alphabet du feu _ Petites études sur la langue ;

où elle précise : « Je n’aurais jamais pu voir _ de sa voyance : il faudra y revenir ! _ et écrire ce que j’écris dans une autre langue que le français, et précisément de ce côté-ci de la mer, dans l’écartement où elle se trouve«  ; et précise encore : « Symbolise-t-elle le sentiment de l’exil ? Il faudrait se demander à quel moment il vous touche. Il se peut que je l’aie depuis ma naissance _ même si l’aggrava la perte (précoce) de sa mère (morte à l’âge de 28 ans), « ma mère s’endormit quand j’avais deux ans«  (ibidem, page 36). Peut-être ai-je traversé l’océan pour lui _ à ce « sentiment de l’exil »-là… _ donner parole _ via l’écriture, aussi ; cf Le Pays de l’écriture Pour qu’il s’ébauche _ s’élance et se trace : se déploie… _ dans l’espace. Pour que la nostalgie générale, avec laquelle je suis née, se tisse autrement. Le paysage est quelque chose qui se dessine dans l’âme, comme un portrait, et en même temps se projette au loin à l’image d’un horizon fabuleux « , toujours page 136)…

L’aventure d’écriture (mais aussi traduction, lecture, contemplation) de Silvia Baron Supervielle

est une aventure de déploiement de la vérité et de la liberté,

par approches, très patientes et infiniment humbles :

« approcher le mystère, non le dévoiler » absolument, jamais,

dit-elle page 147 du stupéfiant Journal d’une saison sans mémoire,

au sein de ce passage obliquement lumineux, pages 146-147 :

« Réticence _ respectée : au lecteur de beaucoup deviner _ à nommer les êtres et les lieux qui sont près de moi. Par leur nom ou un pseudonyme, la tâche me paraît dégradante. Cela veut dire entrer dans une intrigue individuelle qui banalise _ au-lieu d’approcher la singularité du « mystère«  du réel individué : voilà le premier tort du genre même du roman _ le mouvement de la main et de la pensée.

De plus, je ne suis pas sûre _ mystiquement, presque, en cette réalité parfaitement prosaïque pourtant du « mystère« , mais assez peu le voient _ que cette intrigue soit la mienne. Je la vis parce qu’elle m’a été impartie, mais j’aurais pu en avoir une autre, ou aucune. Que mon entourage soit reconnaissable et situé avec précision me dérange. Buenos Aires est une illusion, Montevideo un rêve, le fleuve qui les sépare n’existe pas. Aucune ville, ni pays, ni langue, ni amour _ non plus _ ne sont miens. Ils ont l’air _ d’un peu loin, vite fait _ d’être miens, mais ils ne le sont pas _ de plus finement près, en cette vie qui toujours bouge _, ils ne le seront jamais _ par quelque coïncidence (bêtement) parfaite.

Or, pour satisfaire le lecteur _ lambda : celui qui sera comptabilisé dans les chiffres de vente des livres _, il faudrait se ranger à la platitude _ qui se voudrait rassurante, en l’abstraction de tout relief _ biographique ou autobiographique et mettre fin à l’hymne _ voilà : c’est un chant ! poïétique… _ de l’intimité du rien  _ ou (modestement) peu, du moins _ avec rien.

Le récit de ma vie est perceptible _ oui ! à qui apprend à lire vraiment, et seulement _ lorsque je parle d’autre chose _ dans le bougé : cf ici l’art de la photo de l’ami Plossu. Dans les biographies des écrivains aucun événement ni détail _ ou presque _ n’est omis, mais ont-ils eu une influence _ et laquelle ? tout cela est grossier _ sur leur œuvre ? La réalité de l’écrivain, racontée par un biographe, n’a pas de rapport avec la réalité imaginaire _ et poïétique _ qui l’habite et dont il se sert pour écrire. Un écrivain n’a pas de vie _ autre, ou ailleurs _ : il la verse entièrement dans les papiers. Il écrit pour approcher le mystère, non pas  pour le dévoiler » !..

J’ai rarement entendu une voix aussi précise et juste, tant dans le choix de ses expressions, que dans les nuances chatoyantes de ses inflexions pourtant discrètes, au service d’une extrême finesse de l’analyse du réel, du senti et vécu.

Une voix passée au tamis de la parole poétique…

Peut-être celle de Aharon Appelfeld,

et alors qu’il ne s’exprimait même pas en français, mais en hébreu ; et qu’une seconde chance de compréhension nous était donnée par le travail sur le vif de la traductrice…

Et pour l’heure, je n’ai lu ni la poésie _ celle en français, et celle en espagnol _, ni la prose poétique

de Silvia Baron Supervielle ;

seulement _ mais deux fois attentivement _ son écriture de réflexion sur la création _ et pas seulement littéraire _ :

La Ligne et l’ombre, récit (paru en 1999) ;

Le Pays de l’écriture, essai (paru en 2002) ;

L’Alphabet du feu _ Petites études sur la langue, essai (paru en 2007) ;

et Journal d’une saison sans mémoire, essai (paru en 2009).

Titus Curiosus, ce 8 janvier 2012

Le rêve d' »intersections fécondes » entre journalisme et philosophie : le Libé des Philosophes (et sa manifestation à Bordeaux)

04déc

En ouverture du numéro de Libération du jeudi 2 décembre

_ le jour du gros accès de tempête de neige, notamment à Bordeaux où se rencontraient, réunis par le quotidien Libération, philosophes, journalistes… et même politiques !.. : le thème fédérateur étant « la philosophie dans la cité« , et les rencontres s’intitulant « Penser l’actualité« , « La Justice gagnerait-elle à philosopher ?« , « Peut-on réduire les inégalités ?« , « Aide, entraide et fraternité : penser la solidarité« , « Délinquance : déni ou délit de culture ?« , « Quelle ville laisser à nos enfants ?«  et, in fine, « La cité idéale, ou l’utopie réalisable«  _,

et sous le très judicieux titre d’Intersections fécondes,

Michel Serres _ tel un Leibniz « revenu«  cette fois en corsaire gascon : en vadrouille malicieuse (plutôt que course sauvage…) dans le paysage en voie de mondialisation du bal des monades… _ résumait excellemment

le pari _ renouvelé cette année-ci encore : ce 2 décembre, donc ! et réussi ! _ de Robert Maggiori,

le responsable de la rubrique Philosophie de ce quotidien,

et maître d’œuvre de ce concept de « Libé des philosophes » :

Depuis qu’a été inventé le Libé des philosophes,

nous n’avons cessé de réfléchir sur les bénéfices de cette rencontre

entre journalisme et philosophie.

Elle produit plusieurs courts-circuits _ voilà ce qui peut se révéler fructueux pour le penser, (souvent un peu) trop ensommeillé en ses (un peu trop) molles habitudes…

D’abord un temps long _ celui du penser, en sa salubre intempestivité méditative ! Nietzsche osant ici la figure de la « rumination« _ y coupe la rapidité _ le plus souvent éphémère _ du jour,

et peut lui apporter des aliments _ c’est déjà çà… _ inattendus.

Heureusement,

l’éclair momentané _ quand il est tant soit peu surprenant ! du moins… _ de l’actualité

réveille _ voilà ! à l’instant du choc de cette rencontre (électrique)… _ une mémoire _ un peu trop souvent un peu trop _ prête _ encline _ à s’assoupir.

On dirait un long fleuve tranquille enflammé soudain _ de lumière _ par les cascades d’un torrent _ venant enfin, et opportunément, la secouer, cette mémoire alluviale plus ou moins limoneuse un peu trop installée…

De plus,

le philosophe creuse _ voilà ! malignement… _ alors que le journaliste _ pressé par son rédacteur en chef et l’attente au jour le jour du lectorat _ galope _ un peu trop éperdument…

Alors le vertical coupe l’horizontal _ avec fécondité.

On dirait un carrefour _ tels l’Agora d’Athènes, le Forum de Rome, ou la place du marché de n’importe quel bourg zarathoustréen-nietzschéen... _

et tout le monde sait que les rassemblements intéressants _ possiblement féconds, donc… _

ont lieu

en cette place _ qui s’y prête ;

cf Kant : « Penserions nous beaucoup, et penserions-nous bien, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ?..«  (in son manifeste contre la censure : La Religion dans les limites de la simple raison : un must !..

Enfin,

la philosophie vole _ cf Corneille : « Va, cours, vole ; et nous venge !« , in Le Cid_ et plane parfois _ un peu trop, en se laissant aller vagabonder (et se perdre) au hasard des courants d’air porteurs : combien ne manquent pas de le lui reprocher (et parfois à raison !!! )… _

alors que l’actualité a le souci _ professionnellement vital _ de garder les pieds sur terre _ même si pas forcément les mains dans le pétrin (voire le goudron)…

La seconde force _ bienheureusement, en effet ! _ la première _ sans les ailes de géant de l’albatros baudelairien _

à atterrir.

On dirait un aéroport _ hyper-affairé, que ce lieu d’atterrissages impromptus…

Confluent,

place de l’étoile,

piste d’envol ou de retour,

voilà les trois intersections fécondes

que Robert Maggiori inventa _ bel (et plus encore : juste !) hommage ! _

pour le Libé des philosophes.

Voyons alors

ce que personnellement j’y ai le plus goûteusement

glané,

pour ma (propre) gouverne…

D’abord, ce qui m’a le plus touché

et marqué _ c’est une merveille (de pensée) rare !, en plus de poésie ! que cet article tout de discrétion (et humilité) ! _ puissamment,

se trouve à la rubrique

_ peu en vue, certes : il fallait assurément aller la dénicher ; elle se cachait sous ce titre magnifiquement actuel ce jour-là (de même qu’éternellement, aussi !) de Partie de neige ; soit le titre même du sublime recueil de poèmes de 1968 (et paru posthume) de Paul Celan : Partie de neige, aux Éditions du Seuil, en allemand et dans la très belle traduction de Jean-Pierre Lefèbvre !.. _

de la météo

_ qui l’eût dit ?..

La page est même indiquée très exactement : « Jeux-Météo«  ;

sur la partie (gauche) des « Jeux« ,

le philosophe Marc de Launay commente ainsi une partie d’échecs,

empruntée au 70e championnat d’Italie, en 2010 (entre les joueurs Brunello et Rombaldini)… :

« Il en va des échecs comme du langage. (…) Ceux qui continueront à jouer (…) auront plaisir à jouer comme on a plaisir à converser (…). Savoir limité le nombre des combinaisons qu’offrent les lettres d’un alphabet et la grammaire d’une langue

n’a jamais rendu muet _ certes ! Le jeu sérieux n’est pas ignorant de l’ambition conceptuelle, il taquine l’infini en le sachant illusoire ; il éduque l’esprit à la rigueur des métaphores en révélant une pluralité de combinaisons face à telle disposition générale :

belle propédeutique à l’appréciation des innovations qui miment l’issue possible hors d’une situation jugée désespérée, mais qu’une raison étrangère nous révèle riche d’une ressource.

Comme une parole inouïe dissipe des académismes et fait briller les cristaux d’une nouvelle syntaxe.

Une fois jouées toutes les combinaisons, l’histoire des joueurs et du jeu ne sera pas sans avenir« ... :

comme c’est superbe aussi !.. _,

à la rubrique de la météo, donc,

et sous la plume _ de poète comme de philosophe ! _ de Martin Rueff

_ dont j’ai fait personnellement la connaissance (je consulte mon agenda) le mardi 8 décembre 2009, lors de sa conférence (très belle : il y convoquait la saison de l’Hiver de Poussin !) pour notre Société de Philosophie de Bordeaux : c’était sur le sujet de Rousseau : le pas et l’abîme, autour de sa lecture de la fiction (comme philosophie, aussi !) de Julie, ou La Nouvelle Héloïse ; puis au cours du repas (toujours très convivial) qui a suivi la conférence ; et surtout par la lecture de son magistral travail sur la poésie et la poétique de Michel Deguy, Différence et identité : Michel Deguy, situation d’un poète lyrique à l’apogée du capitalisme culturel _ ; cf mon article sur ce magistral ouvrage, en date du 23 décembre 2009 : la situation de l’artiste vrai en colère devant le marchandising du “culturel” : la poétique de Michel Deguy portée à la pleine lumière par Martin Rueff

Martin est revenu ensuite à Bordeaux, le mercredi 12 mai (toujours mon agenda ! pour ne pas complètement perdre le fil des jours qui défilent ; et y raccrocher un peu des efforts, facilités ensuite à partir de ces menus amers-là, de la mémoire qui risquait de se noyer, sans repères…) afin de présenter, et avec Michel Deguy, dans les salons Albert-Mollat, ce grand livre, et important pour mieux comprendre ce qui change (en fait de différence et identité, donc !!!) en ces siècles : le XXème comme le XXIème…

Cf mon article sur cette conférence-là, cette fois : De Troie en flammes à la nouvelle Rome : l’admirable “How to read” les poèmes de Michel Deguy de Martin Rueff _ ou surmonter l’abominable détresse du désamour de la langue

En son propre Partie de neige,

à la page 21 du Libé des philosophes du jeudi 2 décembre (enneigé à Bordeaux et toute sa région !

je me suis trouvé sur la route _ heureusement presque tout uniment droite ! _ vers 7h, 7h15, dans des bourrasques ô combien drues de neige, droit devant, le regard mangé par ce que tentaient de percer de la nuit, ainsi ouatée de ces rafales hyper-serrées de flocons, les phares de ma voiture, essayant de gommer le plus possible les pirouettes du verglas, sur le sol, si jamais j’avais à tourner si peu que ce soit le volant, trop brusquement ralentir ou accélérer, pour ne rien dire de freiner, aux ronds-points drastiquement piégeux de la route, heureusement assez peu embouteillée à cette heure : j’étais parti très tôt exprès : à 6h 30 ; les flocons commençaient juste de tomber, en légère voilette de tulle, alors, sur Bordeaux)…

Martin ne fait pas référence explicitement à Paul Celan (non plus qu’à son recueil de poèmes écrits en 1968 : ni l’un, ni l’autre ne sont nommément cités !) _ sinon par le seul titre de son article quant au temps qu’il faisait, ou pouvait faire, ce jour-là, 2 décembre 2010, en France :

comment prendre alors le vocable de « Partie«  (de neige) ? A chacun d’essayer sa (ou ses) propositions (s)… Le poème (vrai) est toujours, dès ses signifiants mêmes, polysémique, flottant, ouvert, en sa battue, pourtant nette, forcément, des cartes de ce qui s’y inscrit, à prononcer… _,

mais Martin, donc,

faisait beaucoup mieux que cela :

lui, pensait la neige ;

et ce qu’elle peut induire, aussi _ en redoublement du penser _ de pensée (alors métaphysique !),

par exemple pour quelques philosophes :

ici, ce seront _ ainsi qu’il les indique ou les nomme, nommément, si j’osais dire _ :

les philosophes de la « théorie des climats » du XVIIIe siècle, Socrate (in Le Banquet), Spinoza, Sénèque, Kant (en l’esthétique transcendantale de la Critique de la raison pure), Lévinas (in De l’existence à l’existant) ;

auxquels Martin mêle aussi, aimablement _ quant à aider aussi un peu au figurer du lecteur ! lire étant aussi se figurer… _ une kyrielle de peintres (de la neige) :

« Beerstraaten, Van der Neer, Isaac van Ostade,

mais aussi Goya ou Courbet« ,

et Turner ;

ainsi qu’un _ unique à être nommément nommé ! Mallarmé et Chrétien de Troyes (et Celan !) n’étant, eux, qu’évoqués… _ poète,

Guillaume de Salluste Du Bartas ;

ainsi :

« Turner peint la neige comme au premier jour de la Semaine de Du Bartas :

« avant tout, matière, forme et lieu »…« .

Et Martin de le commenter alors ainsi :

« Neige grand ouvert sur l’ouvert » ;

pour conclure, au final,

après un paragraphe consacré à Kant

et un autre à Lévinas :

« Neige, nuit blanche. Et ce qui sera sans lumière, il nous faudra

_ ce « nous«  en ce défi prometteur, pourvoyeur peut-être,

en cette situation de mission, de devoir (vital ?),

pourvoyeur

de courage… _

le perpétuer« …


Voici donc

_ je le recopie manuellement : et je m’en réimprègne encore un peu plus (ou un peu mieux) en le ré-écrivant ainsi mot à mot sur le clavier… _

l’article Partie de neige, par Martin Rueff,

en la rubrique Météo du Jeudi 2,

sur deux colonnes de la partie droite de la page 21,

en encadrant, en son centre _ hexagonalement _, une carte de France des prévisions météorologiques de ce jour…

Autant la grammaire des énoncés météorologiques (« il pleut« , « il vente« ) a pu pousser les philosophes à réfléchir en métaphysiciens sur l’ontologie _ voilà ! _ des événements et sur les chaînes _ principalement, voire exclusivement, mécaniques ?.. _ de causalité qu’ils impliquent, (à la fois sur la cause de ces événements et sur l’inscription de ces événements dans la vie des hommes _ on pense à la « théorie des climats » des philosophes du XVIIIe siècle avec leurs causes sans cesse _ répétitivement ? cf ici l’humour de Hume… _ renaissantes), autant l’expérience de la neige a offert un motif de prédilection à ceux qui étaient enclins à méditer sur l’endurance _ hivernale : en « l’hiver de notre mécontentement«  _ des hommes. Si l’on admet le partage _ stoïque _ de ce qui dépend de nous et de ce qui n’en dépend pas, et si l’on reconnaît que la balance est inégale entre l’un et l’autre, il faut supporter la neige comme le faisait Socrate « qui marchait pied nus sur la glace plus aisément que les autres avec leurs chaussures, et les soldats le regardaient de travers croyant qu’il les bravait«  (Le Banquet, 220a).

Est-ce tout pourtant ? Regardons-la, cette neige qui vient _ indépendamment de nous, comme nous étouffer, asphyxier, en noyant, bientôt, tout…

Il y a une beauté de la neige comme état _ reposé, ensuite, en ses couches alors horizontalement déposées, étalées, comme majestueusement tranquilles _ de la matière, dans le double spectacle de sa chute (elle est alors rideau _ enduré _ qui voltige, pétales soufflés, mur blanc effilé, tempête au parvis des épousailles, _ mallarméennes _ « tasses de neige à la lune ravie« ) et de sa surface _ déposée, donc, et demeurant longtemps… _ de trop grande clarté _ épiderme, drap, écran, visage exposé, facies totius universi (Spinoza retrouve la formule de Sénèque), support/ surface, ligne blanche d’horizon, horizon blanc de dunes. Le chevalier _ cf l’imaginaire (si vivant !) de Jean Giono dans l’aveuglante blancheur neigeuse alpine de deux ou trois hivers d’Un Roi sans divertissement, du côté de Mens et de Chichiliane : à partir du poème si fascinant de Chrétien de Troyes… _  cherche la trace de sang _ de l’oie agressée _ : un trou, une crête, une crevasse pour ne pas céder au vertige du même _ tel étant le chiffre affolant de l’angoisse. La neige, univocité étale, est pureté purifiante ou pureté étalée _ rêve d’effacement, offrande écartée au soleil, condition de la lumière aveuglante, miroitante ; et d’elle plus que de tout autre spectacle il faudrait dire : c’est la mort d’un soleil blanchi qu’on ne peut regarder en face. Ou peut-être comme l’espace pur désorienté _ aussi ! pour notre perte… _ : le fond comme figure, la figure comme fond, ni droite ni gauche, tout le profond venu à sa surface blanche ; et parfois tes yeux _ même ! _ sont débordés face à l’immensité absente qui dure ; ni béance du chaos, ni confusion à vide _ cependant : et la nuance est capitale… _, la neige…

_ en sa magie lancinante d’étrangeté poïétique

en fusion…

On rappellera que certains peintres se rendirent célèbres par leurs effets _ d’éclats assourdissants _ de neige : Beerstraaten, Van der Neer, Isaac van Ostade, mais aussi Goya ou Courbet. Turner peint la neige comme au premier jour de la Semaine de Du Bartas : « avant tout, matière, forme et lieu« .

Neige : grand ouvert sur l’ouvert

_ pour qui s’y affronte, d’abord par le regard (sempiternellement étonné, chaque fois…),

en son vivant ici une fois encore défié

Mais une méditation sur la neige ne devrait rien ignorer non plus de ce que l’esprit humain y investit : l’image offerte à la méditation métaphysique du blanc de néant

_ autre défi (« métaphysique« , donc, et ainsi…) de l’esprit, qui s’agite…

La neige constitue une de ces images sans motif où le fond est _ ou devient _ tout _ voilà… On se souvient que « l’exposition métaphysique de l’espace » dans l’esthétique transcendantale de la Critique de la raison pure repose sur une thèse simple : la représentation de l’espace ne peut pas être déduite de l’expérience. Il faudrait qu’elle soit posée comme fondement : « L’espace est une représentation nécessaire, a priori, qui sert de fondement à toutes les intuitions externes. » Et Kant poursuit : « On ne peut jamais se représenter qu’il n’y ait point d’espace, quoiqu’on puisse bien penser qu’il ne s’y trouve pas d’objets. » La neige offrirait l’image de l’espace comme tel dans sa pureté transcendantale _ la neige comme spectacle pur de l’espace, comme exposé métaphysique.

Mais il y a plus encore : une chose est de dire que la neige est un spectacle métaphysique, autre chose est d’affirmer qu’elle permet l’intuition de la métaphysique elle-même _ l’image de la différence ontologique

_ en sa différance (mouvante) même, s’offrant à nous défier, pour peu, du moins, que nous consentions à y opposer (et soutenir, tant soit peu, aussi…) un penser singulier…

Neige : offrande pure _ voilà _ du il y a _ oui ! _, de cet il y a d’avant _ prénatalement ? aussi… _ tout objet _ allégorie pure de l’être comme fable du néant, image du cri _ munchien ? à l’abattoir ?.. _, comme symbole du silence _ advenant, voire advenu, murant… _, temps suspendu et temps qui passe, qui passe suspendu. Analogue à la nuit noire que veille l’inutile insomnie, la neige offre _ oui _ le fait nu _ voilà : et il s’impose… _ de la présence : il y a présence _ du vivant

dont le souffle tremble, respire, bat.

Lévinas écrit dans De l’existence à l’existant : « Le fait universel de l’il y a, qui embrasse et les choses et la conscience » ; et il serait important d’appliquer à la neige les évocations de l’insomnie qu’il propose : « Il n’y a plus de dehors, ni de dedans », « ce retour de la présence dans l’absence ne se fait pas dans des instants distincts, comme un flux et un reflux. Le rythme manque _ voici la clé ! _ à l’il y a, comme la perspective aux points grouillants de l’obscurité« . Lévinas précisera : « On ne peut dire non plus que c’est _ tout à fait, non plus : en effet… _ le néant _ absolu _, bien qu’il n’y ait rien« .


Neige, nuit blanche. Et ce qui sera sans lumière, il nous faudra _ nous ! c’est là un « nous«  plus ou moins ouvert… _ le perpétuer _ en son abondance sourcière, probablement…

Sourcière de vie…



Martin Rueff,

poète et philosophe, enseigne à l’université de Genève.

(A publié dernièrement) La fin de Superman dans (la revue) Grumeaux, en novembre 2010.

Je vais poursuivre mon compte-rendu _ partiel et partial, on le ressent… _ de ce riche et très intéressant Libé des Philosophes de jeudi dernier, avant-hier,

par deux articles aisément accessibles, eux, sur le Net,

et qui m’ont aussi bien, bien intéressé

_ en plus qu’il s’agit, là aussi, d’articles d’amis… _ :

celui, très fouillé et passionnant d’aperçus très riches, très justes _ ainsi que très beaux (mais oui !!! à la fois ! d’un seul tenant !) _,

de Fabienne Brugère,

Les Missions des Lumières _ Diderot philosophe en Pléiade,

lisible sur papier aux pages II et III du Cahier Livres :

il est consacré au volume Œuvres philosophiques de Denis Diderot,

publié sous la direction de Michel Delon, avec la collaboration de Barbara de Negroni, dans la Bibliothèque de la Pléïade, aux Éditions Gallimard… ;

et celui, toujours aussi incisivement piquant et lucidissime (!!!) _ et toujours aussi réjouissant ! _

d’Yves Michaud,

Les Pinçon-Charlot : Gold Gotha,

en la rubrique Pourquoi ça marche , à la page XVIII du cahier Livres :

il est consacré à l’ouvrage de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot : Le Président des Riches _ Enquête sur l’oligarchie dans la France de Nicolas Sarkozy,

aux Éditions Zones…

J’y ajouterai encore un ultime petit commentaire

de l’article de synthèse

paru dans le Libération du lendemain, hier vendredi 3 décembre, à la page 5,

et sous la plume de Vincent Barros :

A Bordeaux, «Libération» fait passer l’oral de philo

et sous-titré : Réflexion. Echos du forum «la Philosophie dans la cité», qui s’est tenu hier dans la capitale girondine.

Cela,

en mon article juste à suivre celui-ci,

donc…


Titus Curiosus, le 4 décembre 2010

Post-scriptum :

De Paul Celan,

et traduit par Jean-Pierre Lefèbvre, à la page 23 de Partie de neige, aux Éditions du Seuil,

ce poème-ci

(et qui donne son titre à tout le recueil) :

PARTIE DE NEIGE, droit cabrée jusqu’à la fin,

dans le vent ascendant, devant

les cabanes à jamais défenêtrées :


faire ricocher des rêves plats

sur la

glace striée ;


dégager au pic

les ombres de mots, les empiler par toises

tout autour du fer

dans le trou d’eau.

De Guillaume de Salluste du Bartas (Montfort, 1584 -Mauvezin, 1590),

à la page 3 de sa Sepmaine (1581), en l’édition d’Yvonne Bellanger

de la Société des Textes Français Modernes,

ce passage (du Premier Jour : les vers 25 à 30

_ d’un poème qui en son entier compte 6494 vers) :


Or donc avant tout temps, matière, forme et lieu,

Dieu tout en tout estoit, et tout estoit en Dieu,

Incompris, infini, immuable, impassible,

Tout-Esprit, tout-lumière, immortel, invisible,

Pur, sage, juste et bon. Dieu seul regnoit en paix :

Dieu de soy-mesme estoit et l’hoste et le palais.

Et, de Stéphane Mallarmé :


Las de l’amer repos où ma paresse offense
Une gloire pour qui jadis j’ai fui l’enfance
Adorable des bois de roses sous l’azur
Naturel, et plus las sept fois du pacte dur
De creuser par veillée une fosse nouvelle
Dans le terrain avare et froid de ma cervelle,
Fossoyeur sans pitié pour la stérilité,
— Que dire à cette Aurore, ô Rêves, visité
Par les roses, quand, peur de ses roses livides,
Le vaste cimetière unira les trous vides ? —
Je veux délaisser l’Art vorace d’un pays
Cruel, et, souriant aux reproches vieillis
Que me font mes amis, le passé, le génie,
Et ma lampe qui sait pourtant mon agonie,
Imiter le Chinois au cœur limpide et fin
De qui l’extase pure est de peindre la fin
Sur ses tasses de neige à la lune ravie
D’une bizarre fleur qui parfume sa vie
Transparente, la fleur qu’il a sentie, enfant,
Au filigrane bleu de l’âme se greffant.
Et, la mort telle avec le seul rêve du sage,
Serein, je vais choisir un jeune paysage
Que je peindrais encor sur les tasses, distrait.
Une ligne d’azur mince et pâle serait
Un lac, parmi le ciel de porcelaine nue,
Un clair croissant perdu par une blanche nue
Trempe sa corne calme en la glace des eaux,
Non loin de trois grands cils d’émeraude, roseaux.

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