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Pour percevoir vraiment « la voix qui s’élève de la page » (et contre le fétichisme niais de « la forme romanesque ») : un bel article sur « Le Soldat indien » de René de Ceccatty (paru aux Editions du Canoë), suivi d’un superbe passionnant entretien de René de Ceccatty avec Martine Sagaert…

08mai

Pour aider,

à la mesure des moyens de ce blog qui m’est cher,

à diffuser un peu mieux et un peu plus largement le troisième volume des récits autobiographiques de l’ami René de Ceccatty,

soit « Le Soldat indien » (paru le 4 février dernier aux Éditions du Canoë)

_ sur celui-ci, voir mes articles des 25 janvier et 3 février 2022 : «  » et « «  ; et leur façon de souligner, en leurs titres, le caractère foncièrement « a-romanesque«  de l’écriture (de voix vraie) de René de Ceccatty… _,

voici cet excellent article de Martine Sagaert

qui sait aller avec clarté droit à l’essentiel ;

suivi de ce magnifique entretien hyper-lucide _ comme toujours ! _ de René de Ceccatty sur son travail de fond avec et par les livres _ à commencer par l’écriture des siens ; mais pas rien qu’eux… _ ;

les deux parus dans le riche numéro d’avril des Lettres françaises…

_ et avec mes coutumières farcissures de commentaire personnel.

S’entretenir, même a posteriori, et en lisant bien attentivement, est toujours bigrement enrichissant…

… 

Résurgences

Le Soldat indien,

de René de Ceccatty. Éditions du Canoë,

166 pages, 15 euros.

Le secret de la littérature se niche dans la voix qui s’élève de la page.
René de Ceccatty

Romancier, critique littéraire, essayiste, biographe, traducteur de l’italien et du japonais _ oui : tout cela, polyforme… _, René de Ceccatty est un polygraphe _ voilà ! _, au sens étymologique et noble du terme. La bibliographie de ce merveilleux passeur _ mais oui ! _ des littératures est abondante. Récemment, il a traduit et préfacé deux livres du japonais Natsumé Sôseki : Petit Maître (Points, « Signatures ») et avec Ryôji Nakamura, Mon individualisme, suivi de « Quelques lettres aux amis » (Rivages poche, « Petite bibliothèque »). Spécialiste _ éminentissime : écouter et regarder la vidéo de son Entretien pour la Librairie Mollat, en mon article du 27 avril dernier : « «  _ de Pasolini, il nous donne à lire une biographie (Gallimard, « folio ») _ cf mes articles des 12 et 13 février 2022 : « «  et « «  _ et une traduction de critiques littéraires du cinéaste (1972-1975) : Descriptions de descriptions (Manifeste).

Grâce à lui, nous découvrons des poèmes d’Édith Bruck, Pourquoi aurais-je survécu ? (Rivages poche, « Petite Bibliothèque ») et un récit : Le Pain perdu (Édition du sous-sol) _ cf la série de mes articles des mois de janvier (du 6 au 22) et février (du 6 au 24) 2022 ; par exemple l’article du 11 février : « «  Édith Bruck, juive hongroise, qu’il connaît personnellement et dont il admire la générosité et l’admirable confiance en l’humanité malgré une adolescence marquée par la déportation. Édith Bruck, qui a fait le choix de la langue italienne. « Il faudrait des mots nouveaux, écrit-elle, y compris pour raconter Auschwitz, une langue nouvelle, une langue qui blesse moins que la mienne, maternelle ». Édith Bruck, « fille adoptive de l’Italie », qui, à 90 ans, revient sur la Shoah, mais relate aussi sa vie d’après, sa « nouvelle vie », avec ses difficultés et ses joies. Édith Bruck, qui écrit « Loin /dans une solitude/ pleine de fantômes/ de voix / de regards/ de pas/ de souvenirs/ lointains / et proches. » _ oui, ce sont en effet ces voix-là qui doivent être enfin entendues et écoutées, via, par exemple, les livres qui viennent les exprimer. Comme le dit René de Ceccatty, elle est « simplement soucieuse de redonner _ encore, et à nouveau, tant qu’il lui reste un souffle de vie pour dire et donner à entendre la vérité contre les silences et les mensonges des rhétoriques purulentes dominantes encore réactivées… _ un certain éclat à quelques fragments du passé ou du présent, vécus douloureusement ou avec bonheur, et resurgissant intacts dans ses nuits éveillées ou rêvées ». comme le dit René de Ceccatty.

Les textes que René de Ceccatty traduit cheminent en lui _ oui _, il les fait siens et les partage _ voilà. Chacun d’eux s’inscrit dans l’ensemble d’une œuvre de remémoration _ sans cesse approfondie et retravaillée. Dans Le Soldat indien, son dernier récit personnel, il poursuit la quête archéologique _ oui _ commencée dans Enfance dernier chapitre et dans Mes années japonaises _ cf mes articles des 12 décembre 2017 : «  » (ainsi que notre entretien du 27 octobre précédent : « « ) ; et 22 avril 2019 : « « ... Archéologique et généalogique _ y compris contre les contournements volontaires ou inconscients des mémoires familiales des générations précédentes, toujours forcément partielles et partiales… Déjà, dans ces deux textes précédents, l’auteur s’était tourné _ un peu _ vers l’Inde. Il avait remonté l’arbre paternel jusqu’au XVIIIe siècle, jusqu’à Pondichéry. Il avait ausculté les archives et y avait trouvé des informations. Mais, il se demandait : « Ces informations sont simplement précises. Sont-elles signifiantes ? » _ c’est que faire signifier requiert, en effet, d’autres efforts, avec vaillance et courage en leur nécessaire ingéniosité d’active curiosité… Le Soldat indien est une tentative de réponse _ oui _ à cette question. En d’autres termes, ce nouvel ouvrage traite de l’histoire de son ancêtre Léopold et du rapport que l’auteur entretient _ lui-même, personnellement, en son existence de personne éminemment soucieuse de découvrir et connaître la vérité enfouie, oubliée, cachée ou carrément niée, même si c’est très rarement frontalement : l’esquive en général suffit… _ avec cette histoire.

Les premiers signes de l’entrée de Léopold dans le récit sont biographiques, historiques, géographiques. Léopold est un militaire qui de 17 à 47 ans a combattu en Inde, jusqu’à la chute de Pondichéry, puis qui est revenu en France, dans son Jura natal. Une vie qui cadre avec l’oraison funèbre que le narrateur lui dédie : « Pauvre Léopold, ombre du héros anonyme qu’il avait été _ militairement, lors de combats meurtriers _ à Madras, à Pondichéry, à Karikal, finalement souillé par la disgrâce de Lally-Tollendal, et par l’interminable procès de réhabilitation, et mort épuisé à soixante ans, cinq ans avant la Révolution française, laissant à son fils Alexandre-Louis qui l’aura à peine connu la tâche de perpétuer un nom qui aurait dû s’éteindre sur les côtes de Coromandel ». En définitive, une vie qui s’arrête, figée dans le passé.

Ce qui progressivement prend sens pour le narrateur, dans cette remontée « à tâtons » _ passionnante _, c’est la présence _ la mieux attentive et sensible _ des femmes – la femme de Léopold, Marie-Jeanne Lenoir, et Jeanne, la fille aînée, « toutes les deux hantées par les années indiennes et les divinités du Râmâyana » – « accompagnant le pauvre vaillant soldat vaincu vers la mort ». Le miracle a lieu _ pour le rechercheur d’imageance vivante, en le parcours de son écrire hyper-attentif aux voix vraies _ grâce à une représentation picturale, qui se substitue aux archives inertes _ voilà comment s’effectue le nouage efficace et maintenant vraiment parlant des traces rencontrées et rassemblées… Il s’agit d’un tableau de Johann Zoffany : Le colonel Blair et sa famille (1786). Ce tableau de commande, Zoffany (1733-1810) _ cf l’apparition de Zoffany dans le précédent L’Hôte invisible : Zoffany, auteur de bien intéressantes conversation pieces_ l’a peint en Inde. Le colonel Blair faisait partie de la Compagnie des Indes orientales et commandait la brigade de Cawnpore. Le contexte indien est indiqué par la présence de la petite indigène et par les trois tableaux au mur évoquant des coutumes indiennes.

Ce tableau est pour le narrateur le lieu d’une découverte. À force de le contempler, à bien le regarder _ et c’est absolument nécessaire _, il ne lui est plus étranger, il lui devient consubstantiel. Il le reconnaît _ voilà. Non seulement il voit son aïeul _ Léopold _ aux côtés de sa femme Marie- Jeanne et de leurs deux filles, Jeanne (13 ans) et Marie- Anne (8 ans), mais il sait qu’ils sont _ eux aussi _ accompagnés d’une jeune ayah (11 ans), « pieds nus, enveloppée d’un châle imprimé en indienne rouge, dans un pantalon kaki, avec une tunique blanche à rayures verticales dorées ». « Le roman peut commencer ». « Imagination vraie » (Montaigne), dédoublement et variations _ mais dénués d’arbitraire.

L’auteur qui vit cette expérience scripturale _ car c’en est est une : l’écriture dépliant et déployant en vérité de connaissance l’implicite jusqu’alors inaperçu, non découvert, demeuré inconnu en ces traces trop superficiellement regardées jusqu’alors, par qui ne s’y intéressait pas vraiment... _ dévoile les circonstances de la composition de ce nouveau tableau, de ce tableau ainsi traduit _ par l’imageance active et informée et surtout passionnément curieuse du regardeur à son écritoire, en son vivant work in progress Et de mettre en scène _ ici et maintenant, sur sa page _ le peintre qui l’a conçu. Comme René de Ceccatty l’avoue : « Rien n’est plus enivrant pour un romancier que l’invention d’un peintre ». Et l’auteur de se plaire à représenter non seulement Johann Zoffany, mais encore Nicolas Lépicié (dont les dates avérées sont : 1735-1784) : « C’est ainsi que, par une belle après-midi de mars 1773, deux peintres venus de Chalon, firent la connaissance de mon aïeul Léopold, de sa femme et de ses filles créoles, et de leur jeune ayah, Anjâli ». Les deux artistes étaient venus pour peindre sur le motif _ comme cela commençait en ces années du XVIIIe siècle à se pratiquer ; j’en donne moi-même pour exemple le peintre anglais Thomas Jones ; cf L’Originalité de Thomas Jones, de Lawrence Gowing ; ainsi que mon article du 6 mai 2018 : « «  _, mais « il fallait remercier Léopold et Jeanne de leur hospitalité. » Johann incite Nicolas à « peindre la famille entière ». Comme il a « une grande expérience des conversation pieces », c’est lui qui la met en scène. Le colonel Blair et sa famille est définitivement évincé au profit de Léopold et sa famille, de retour d’Inde, dans leur demeure de Franche-Comté. Mais ce n’est pas Zoffanny qui la peint. Une nouvelle toile naît, mise en scène par Johann mais réalisée par Nicolas, un work in progress, qui sera terminé quand les peintres prendront congé.

Une nouvelle toile, copie et variante de la première.

« L’arrivée de ces visiteurs imprévus eut sur cette famille […] un effet considérable » et en particulier facilita en eux la résurgence _ mémorielle imprévue _ de l’Inde. Mais, après leur départ, tout sombra dans l’oubli, les séances de pose et l’Inde elle-même. Toutefois, longtemps après, après la mort de Léopold, Marie-Jeanne et Anjâli, en leur grand âge, reparleront de cette visite et regarderont une ultime fois la toile peinte par Nicolas conservée _ et retrouvée _ dans une armoire.

Si René de Ceccatty situe la scène en 1835, ce n’est pas un hasard. Il précise : « On est en 1835, lorsque Sigalon peint sa copie du Jugement dernier _ de Michel-Ange, à la chapelle Sixtineà Rome ». Cette date renvoie au parcours littéraire de l’auteur. On se souvient d’Objet d’amour (2015 _ cf mon article très détaillé du 24 mai 2016 : « «  _) et de Sigalon, copiste de Michel-Ange et aussi de la citation de Balzac, au seuil de ce roman : « Inventer en toute chose, c’est vouloir mourir à petit feu ; copier, c’est vivre. » Et René de Ceccaty de tendre une toile indienne entre inventer et copier. Et René de Ceccatty de traduire.

Pour l’auteur, « le passage fortuit des deux peintres est la seule réalité possible » qui l’unisse _ in concreto _ à son sujet. Refusant l’oubli comme destin partagé, il écrit contre la destruction, la dévastation, la disparition _ voilà. Avec Le Soldat indien, il cherche à exhumer un passé profondément enfoui, un passé ancestral _ refoulé _, qui, il le sait, « n’a pas dit son dernier mot », un passé indice de sa _ propre _ vie. Un passé devenu _ par ce travail d’imageance mémorielle _ sien, éclairé par la figure _ pourtant _ inventée d’Anjâli, la petite ayah, fillette à la peau noire et aux yeux immenses, enfant arrachée à son Inde natale et à l’histoire de ses dieux _ et transplantée très loin ailleurs... Une Indienne spoliée. Une Indienne exilée, qui, une fois le livre refermé, restera dans nos mémoires.

Et c’est le grand mérite de l’auteur de dire avec lucidité et la perte et le saccage et la mort, tout en laissant une fenêtre ouverte sur un jardin intérieur où des fleurs sortent de terre quoi qu’il advienne. Et René de Ceccatty de graver en son texte _ à la toute fin du Soldat indien, au bas de la page 152… _ les mots magnifiques du moine japonais Dôgen : « Rares sont ceux qui savent que les événements sont des entrelacs de glycine »… _ des entrelacs, voilà ; et de fleurs grimpantes…

Martine Sagaert…

La mémoire attend d’être racontée, exactement comme les rêves 

« Le secret de la littérature se niche dans la voix qui s’élève de la page. Il faut toujours être attentif à cette voix.
Dans les livres qu’on lit et dans ceux qu’on écrit »

René de Ceccatty, quand avez-vous écrit Le Soldat indien ?

René de Ceccatty : J’ai écrit Le Soldat indien juste après Mes années japonaises, paru en 2019 – donc durant le confinement – à partir de la mi-2019 et j’ai terminé vers le mois de juin 2020.

Le Soldat indien est le troisième tome d’une quête commencée avec Enfance, dernier chapitre (Gallimard, 2017) et Mes années japonaises (Mercure de France, 2019). Quelle place ce texte a-t-il dans la trilogie ?

René de Ceccatty : Lorsque j’ai commencé Enfance, dernier chapitre, je pensais tout simplement entreprendre une réelle autobiographie, dont les parties seraient chronologiques : mon enfance, puis l’entrée dans le monde « des autres » (c’est-à-dire l’école et les amitiés adolescentes, l’éducation, la découverte de l’expression littéraire), puis le monde avec les autres (les années d’existence commune avec une amie, puis un ami), puis la période solitaire et chaotique, et enfin une forme de sérénité rétrospective avec une nouvelle vie, conjugale et familiale. Les titres et dates de ces parties étaient clairs dans mon esprit : Le paysage intérieur (1955-1962), Le monde des autres (1963-1975), La vie partagée (1976-1993), La maison solitaire (1994- 2004) et Le miroir du chemin (2005). Mais il m’est rapidement apparu que ma manière d’écrire qui impliquait de constants va-et-vient _ et des expériences de « télétransportation » : le mot-hapax se trouve à la page 306 d’Enfance, dernier chapitre ; cf mon article du 12 décembre 2017 : « « , où je commente l’emploi de cet hapax ; ainsi que mon article du 9 septembre 2019 : «  » … _, des flashbacks et des anticipations, se prêtait peu à une division temporelle aussi rigide.

Et dès ce premier tome, j’ai enfreint la règle chronologique, car si j’ai bien décrit mon enfance, en Tunisie et à Montpellier, j’ai évoqué la mort de ma mère qui s’est produite pendant la rédaction de la fin de mon livre, et même, pour être honnête, y ai mis un terme obligé, en juin 2015. Le dernier chapitre de mon enfance était nécessairement écrit par la mort de maman. Je ne sortais de l’enfance que par sa mort. Sa maladie m’avait conduit à acheter un petit appartement où je me rendais régulièrement pour venir la voir à Montpellier. Et cette réinstallation partielle dans la ville de mon enfance et de mon adolescence les ranimait de façon très vive _ bien sûr _, car mes réminiscences prenaient place dans des lieux que j’avais sous les yeux _ voilà _, et mes sensations n’étaient que davantage aiguisées par cette proximité _ en effet. Le climat, les couleurs, les odeurs, la végétation, la familiarité des noms n’avaient pas besoin _ alors _ d’être recréés par la mémoire. Et je revoyais, par ailleurs, la Tunisie (de ma petite enfance, entre 1952 et 1958), à partir de Montpellier, c’est-à-dire que je voyais ma petite enfance avec le regard d’un enfant et d’un adolescent. C’était donc moins le souvenir de la Tunisie même, que le souvenir du souvenir de la Tunisie _ oui : la mémoire elle aussi se construit, se déconstruit, se reconstruit ; René de Ceccatty le sait mieux que personne et s’emploie à en déjouer les pièges et les impasses, en sa quête infinie de connaissance la plus vraie possible et accessible, en ce travail, qui passe par l’imageance la plus honnête et la plus vraisemblable (en sa propre très exigeante autocritique) possible

J’avais du reste écrit un livre pour enfants, intitulé Rue de la Méditerranée, du nom de la rue où nous avions vécu à Montpellier, de 1962 à 1965, et dans ce livre je mêlais ma toute petite enfance à Mégrine, en Tunisie, et mon adolescence montpelliéraine où cette petite enfance m’obsédait, comme un paradis perdu. En mourant, maman interrompait brutalement le souvenir du souvenir.

Le deuxième tome avait eu dans mon esprit pour titre Juillets et autres mois. Car, me résignant à ce rapport mobile au temps, j’avais pensé évoquer pour la deuxième phase de ma vie, ces étés où j’avais connu des expériences déterminantes. Et il y avait notamment un été japonais. J’ai sauté par-dessus l’adolescence, car cette époque me paraissait trop impersonnelle, étant trop guidée par les études, par le mimétisme qu’elles impliquent, par les contraintes de la vie collective et pédagogique. Et passant au Japon, j’ai dû accepter de me concentrer sur mon rapport à cette culture, non pas seulement sur la période où j’ai vécu à Tôkyô (de 1977 à 1979), mais sur tout ce qui concernait ma relation à la civilisation japonaise _ et c’est en effet considérablement plus large que la période de ce premier séjour au Japon, de 1977 à 1979 _, avec les conséquences importantes qu’a eu ma fréquentation _ qui continue de se continuer aujourd’hui _ de la langue et de la littérature japonaise.

Le troisième tome était, toujours selon ma méthode d’anticipation, déjà entamé : car j’avais, dans les deux livres, raconté de manière allusive des événements ultérieurs, intellectuels, professionnels, sentimentaux, géographiques… Et surtout les années 1991-2004, je les avais racontées dans l’Accompagnement, dans mes cinq romans du cycle d’Aimer _ consacré à « Hervé«  ; c’est-à-dire Aimersuivi de Consolation provisoire, L’Eloignement, Fiction douce (dans lequel apparaissent mon cousin Adolfo Bioy en personne, ainsi que l’ombre de son épouse Silvina Ocampo : mais oui ! Cf mon article du 21 mars 2018 : « « …) et Une Fin : un cycle passionnant !.. _ et dans le diptyque _ qui suivaitL’Hôte invisible et Raphaël et Raphaël. Alors j’ai décidé d’approfondir une enquête que j’avais ébauchée dans Enfance, dernier chapitre où j’avais été assez précis sur la généalogie des différentes branches familiales, maternelle et paternelle. J’étais tombé, en remontant l’arbre de mon père, c’est-à-dire la famille dont je porte le patronyme, sur un ancêtre, Charles François Léopold _ Pavans de Ceccatty _, né en 1724, qui avait été lieutenant dans le régiment de Lorraine et avait participé, à ce titre, à la guerre de sept ans contre l’Angleterre, et avait été envoyé en Inde. Et j’ai voulu moins raconter son histoire (sur laquelle j’avais peu d’éléments, sinon ceux que fournissent les archives d’outre-mer d’Aix-en-Provence, et les récits sur l’histoire de Pondichéry à laquelle son nom était lié et dans laquelle il apparaissait une ou deux fois, en tant que major-général de la forteresse de Karikal) que de comprendre mon rapport _ voilà ! _ avec cette ascendance et le phénomène de la mémoire familiale, entre légende et occultation _ très emmêlées : un écheveau complexe à tenter d’un peu démêler... Et je me suis aperçu qu’il y avait plus d’oubli _ volontaire, par déni, ou inconscient, par refoulement subi : les deux _ que de mémoire.

Un événement a été déterminant, c’est une invitation à Tunis où j’ai participé à un colloque sur la francophonie, colloque bidon comme il s’en organise à travers le monde, une sorte de langue de bois institutionnelle, télécommandée par des hauts fonctionnaires qui justifient _ bien mal _ leurs missions administratives d’autocélébration. Et j’en ai profité pour retourner dans le village de ma petite enfance, à Mégrine-Coteaux, dans la banlieue de Tunis, près du lac. Et j’ai eu la curiosité d’aller au cimetière chrétien, sur la route de Sidi Rezig, où j’ai découvert que les tombes chrétiennes avaient été profanées. Je me suis promené dans tout le village pour revoir les maisons de ma famille, et je me souvenais très précisément non seulement de leur emplacement, mais de celui du cimetière où plus aucun membre de ma famille ne se trouvait, car la dépouille de mon grand-père maternel _ Hamida Freah _, mort _ le 13 mars 1934 _ bien avant ma naissance _ le 27 décembre 1951 _, avait été transférée par ma grand-mère _ Françoise _ à Montpellier. Mais ce fut une vision d’horreur : ces sépulcres éventrés, ces cercueils entrouverts. Et j’ai été obsédé par l’idée de l’oubli des morts et de la profanation.

Et il y avait donc aussi un autre oubli, celui de mon aïeul Léopold qui n’avait jamais fait partie de la légende familiale. Une mauvaise interprétation du blason de notre nom avait attribué à un imaginaire rôle de gouverneur de l’île de la Réunion la présence de deux « têtes de nègres » qui, en réalité, se référaient à la guerre des Indes, où mon ancêtre avait payé de ses propres deniers l’armée des Cipayes qui avaient été exploités sans solde par l’armée française. Lui aussi, d’une certaine manière, par l’oubli où il avait sombré, avait été profané _ l’oubli profane donc les personnes ainsi effacées des souvenirs actifs des vivants ; et l’effort de remémoration vraie est en quelque façon un essai ainsi qu’une forme de réparation de cette profanation… C’était pour moi une façon de traiter la question de la mémoire d’une manière différente des deux méthodes, elles-mêmes distinctes, que j’avais eues dans Enfance, dernier chapitre et dans Mes années japonaises . Et c’était bien sûr un autre type de passé… Et qui impliquait un autre type d’approche littéraire.

Pourquoi cette investigation généalogique ?

René de Ceccatty : Comme je l’ai dit, j’avais besoin de comprendre _ surtout, en effet ! _, plus que de réparer un oubli _ ne pas demeurer dans l’inintelligence des personnes et de leurs vies (et œuvres)… Mais qu’il soit clair que mon objectif n’était pas de donner une valeur quelconque à la présence d’un ancêtre qui aurait joué un rôle dans l’Histoire, puisque cette Histoire, de toute façon, je la réprouve, celle d’une guerre inepte et d’une colonisation inacceptable. Je suis troublé de m’apercevoir qu’il y a eu dans ma famille, de tous côtés, d’innombrables déplacements _ voilà, à de nombreuses reprises dans le passé _, qui ne correspondent pas à des choix, à des tempéraments d’aventuriers, mais plutôt à une sorte d’inertie de l’Histoire _ subie par eux _, que ce soit celle des mouvements de populations entières, que l’on convainc de chercher fortune ailleurs, ou que ce soit celle, atroce, des guerres de conquête. Il y avait à la génération de mon père _ revenu en France, lui, à Montpellier, à la fin de l’année 1957 : Bernard Pavans de Ceccatty était né le 27 octobre 1925 à la Ville-Dieu-du-Temple (Tarn-et-Garonne) _ un refus de ce passé, récent ou lointain. Mon père avait pour les voyages un vif intérêt. Il avait vécu aux États-Unis, comme très jeune mobilisé dans l’aéronavale française encadrée par l’armée américaine préparant le débarquement, y aurait fini sa vie s’il n’était pas tombé malade. Il avait été nommé à cinquante-cinq ans à Manhattan où il avait l’intention de s’installer avec ma mère. Mais le dernier voyage n’a pas eu lieu _ à cause de sa maladie terminale : il décèdera à Montpellier, à l’âge de 59 ans, le 25 janvier 1984. Ce passé indien était totalement ignoré par ma famille. Nous ne parlions qu’incidemment du berceau familial franc-comtois, mais nous ne nous interrogions pas sur une période aussi lointaine. Je n’ai aucune garantie d’avoir une part de l’ADN de Léopold, puisque sur toutes ces générations, il a pu y avoir des femmes infidèles… Ma mémoire par l’écriture n’est qu’une faible réponse, je le sais, à l’oubli des morts. C’est pourtant contre lui _ cet oubli des morts, donc _, malgré tout, que je lutte. Comme toujours d’ailleurs. Ayant écrit de nombreuses biographies, je suis familier des recherches d’archives. Après tout ce travail que j’ai fait pour Moravia, Elsa Morante, Pasolini, je pouvais le faire pour moi-même. Mais ce n’est pas pour édifier une légende. Plutôt pour comprendre la perte _ voilà : comprendre, surtout comprendre ; plus et bien mieux encore que savoir et connaître. Pas seulement la perte de Pondichéry… Mais la perte de tout indice, de toute trace _ et commencer par rechercher et retrouver ces traces qui constituent des indices pour la recherche qui permettra bientôt l’intelligence des choses, des œuvres, et surtout des personnes ayant vécu.

Ce qui nous invite à passer de la généalogie à la génétique textuelle. Avez-vous écrit ce texte à l’ordinateur ?

René de Ceccatty : Non, je n’écris directement à l’ordinateur que mes textes théoriques, mes articles, mes conférences, mes entretiens et mes biographies, qui exigent des recherches successives, des ajouts, des révisions constantes, des précisions, des réorganisations d’informations et ne réclament pas le flux, disons, plus intérieur _ voilà : en un geste dynamique poursuivi, et qui sera, par et en cet élan même (musical), suivi d’effets un peu féconds _ qui est celui de la littérature reposant sur une expérience personnelle, sur une mémoire intime, etc. J’écris à la main, comme j’écris à la main mes lettres et mon journal intime, matin après matin. Ensuite, je recopie à l’ordinateur, et je peux alors faire un découpage, et parfois une réorganisation. J’écris de manière continue _ voilà : dans l’élan vivant et poursuivi du geste lui-même de la pensée comme de la main _, sans alinéa, sans changement de page, dans la version manuscrite _ en évitant, en cette phase créative,  ce qui coupe et sépare et isole. Sur des cahiers à couverture cartonnée. J’écris sans méthode, sans emploi du temps, mais je ne commence à écrire que lorsque tout est organisé dans ma tête et quand je sais pouvoir disposer d’un temps suffisant, sur une période donnée _ pour le suivi de cet élan créateur ainsi disponible et très activement présent. Cela dit, j’ai une grande capacité de concentration _ c’est bien sûr capital ! _, qui fait que je peux écrire dans des périodes par ailleurs agitées et occupées par d’autres activités (d’édition, de traduction, de journalisme littéraire, de théâtre). Cela ne m’a jamais gêné. C’est même pour moi une épreuve nécessaire, qui me permet de comprendre si ma concentration est assez forte _ pour maintenir à distance le reste _ et si mon projet est assez nécessaire et impérieux _ voilà : et c’est là bien sûr un critère absolument décisif !

Votre écriture est plutôt une écriture à processus _ sur une durée suivie, et ouverte : créatrice _, est-ce à dire que vous n’avez pas de programme initial ?

René de Ceccatty : La division en chapitres n’apparaît qu’à la dernière phase, puisque j’écris tout à la suite _ voilà. Mais je sais, avant de commencer, en gros, ce que le livre contiendra et comment il évoluera. Ce livre en particulier avait trois mouvements : je ne dis pas parties, parce que chacun de ces mouvements déborde sur les deux autres et continue à apparaître par en-dessous _ sans rien d’absolument fermé et entièrement étanche. Les trois mouvements sont : mon retour en Tunisie et ma découverte des tombes profanées ; mes recherches généalogiques et historiques sur Léopold ; et la fiction sur le retour de la famille de Léopold à Salins-les-bains avec sa femme créole, leurs deux filles, et la petite ayah Anjâli.

La structure étrange de mon livre n’est pas romanesque _ en effet _, mais utilise trois styles : celui d’un récit très intime, auto-biographique, où je raconte mon bref séjour _ à Tunis et Mégrine _ et la découverte des tombes, point de départ de la réflexion sur la profanation. Puis celui, assez « historique », de mes recherches généalogiques et historiques : et là pour reconstituer le voyage en bateau de Lorient à Pondichéry et la guerre, j’ai utilisé des documents (un récit de Bernardin de Saint-Pierre, un roman de Judith Gautier, des textes de Voltaire, des Mémoires sur des militaires ayant participé à cette guerre, des livres sur Lally-Tollendal, le gouverneur de Pondichéry décapité, des comptes rendus de son procès et de celui de sa réhabilitation impossible, des essais sur l’histoire des comptoirs et la Compagnie des Indes, des descriptions de la marine marchande et militaire du XVIIIe siècle). Enfin, celui, plus romanesque _ lui _, du retour, avec la séance de pose familiale pour les deux peintres Johann Zoffany et Nicolas-Bernard Lépicié, tous deux spécialistes de conversation pieces. Il se trouve que Zoffany avait représenté la famille d’un militaire de retour des Indes, avec deux filles et une jeune Indienne. La séance de pose avec les deux peintres me permettait de reconstituer dans mon esprit _ voilà ; et pour le récit _ ce groupe familial avec l’aide des tableaux (auxquels j’ai ajouté des paysages de Courbet qui a vécu tout près de mes ancêtres, à quelques kilomètres des maisons familiales… que moi- même je n’ai pas connues). Le découpage en brefs chapitres est venu au moment où j’ai recopié _ toutes ces remarques sur l’atelier de ce Soldat indien in progress sont passionnantes…

Il n’y a pas eu de réécritures. Bien sûr, je corrige en me relisant. Il m’arrive de déplacer un chapitre. Et je fais des ajouts, des suppressions (de répétitions, de développements qui interrompent le flux). Mais de réécriture, non. Je change, on l’a compris, souvent le titre d’un livre. Il s’intitulait Trésor furtif, monde perdu _ demeure à préciser davantage le choix de ce titre définitif : pourquoi avoir porté le focus sur ce personnage, et ces qualificatifs-là ?

Et j’ai alors ajouté un avant-propos, car j’étais conscient de la bizarrerie de mon projet, qu’il fallait sans doute expliquer _ oui. Je voulais échapper au travers un peu « mythifiant » de tout récit généalogique, surtout avec une famille aristocratique. Cela dit, je crois avoir été assez clair _ oui. Le destin de mon ancêtre était triste. Il avait, comme Barry Lyndon, dont je le rapproche _ fort justement ! _, participé à une guerre absurde, où il ne comprenait pas son rôle. Il était revenu pitoyable _ voilà _ dans sa Franche-Comté natale. Son nom n’apparaît que comme témoin à charge dans le procès de réhabilitation de Lally-Tollendal, dans les livres d’Histoire… Et dans une biographie d’un parent de Marie-Jeanne Lenoir, sa femme. Et sa famille, la mienne, l’avait totalement oublié _ voilà. C’est l’histoire d’une disparition _ mais il en est quelques autres encore dans la mémoire familiale… Je voulais qu’apparaisse dans la structure même de mon livre cette idée d’une disparition, d’une profanation, d’un effacement, d’un oubli. Et finalement, Anjâli, la petite ayah, telle que je la fais mourir peu après Marie-Jeanne, est, elle-même, l’emblème de cet oubli, elle, quoique imaginaire, l’oubliée des oubliées, mourant sur le chemin vers la mer, avant même d’atteindre Lorient, d’où elle espérait s’embarquer pour retourner en Inde. Il y a dans ces dernières pages beaucoup de réminiscences, de ma vie, de mes lectures, de mon travail, de mes rencontres, certaines explicites, d’autres non. La mort de Marie-Jeanne reproduit en partie celle de ma mère.

Gide parlait de rétroaction du livre sur celui qui l’écrit. Est-ce que l’écriture de ce livre vous a transformé ?

René de Ceccatty : Ce qui m’a ébranlé, c’est le désintérêt du groupe éditorial _ Gallimard _ qui jusqu’ici m’avait publié, pour ce livre. Et ce qui m’a beaucoup ému, c’est le fait que ma toute première éditrice, Colette Lambrichs, m’accueille. Elle avait publié, avec son mari Joaquim Vital, mes trois premiers romans, mes premières traductions _ aux Éditions de la Différence : Personnes et personnages, en 1979 ; Jardins et rues des capitales, en 1980 ; et Esther, en 1982. Et, après la disparition des éditions de la Différence, elle a fondé Canoë et me publie, ce que je trouve très beau. Cet épisode éditorial douloureux qui se termine bien est en soi assez banal. Les auteurs ne parlent jamais de ce type de mésaventures, dont je suis, moi, travaillant dans une maison d’édition, le constant témoin. Ce n’est pas l’écriture du livre qui m’a transformé, mais plutôt l’histoire de son édition _ voilà. Le caractère très relatif des jugements éditoriaux, le plus souvent arbitraires, et donc violents, n’est certes pas quelque chose que je découvre maintenant, je le connais depuis toujours. La plupart des éditeurs travaillant dans de grandes maisons sont totalement perdus _ voilà _, et décident au petit bonheur la chance, en répondant à telle ou telle pression occasionnelle, à tel ou tel principe économique changeant, et avec une idée très floue de ce qu’ils lisent, de ce qu’ils veulent, de ce qu’ils font. Les petits éditeurs indépendants n’ayant de compte à rendre à personne qu’à eux sont beaucoup plus sûrs de leurs choix, mais aussi ont-ils des destins incertains et précaires.

Ce qui aurait pu me transformer, c’est le fait qu’Anjâli, la petite Indienne, que j’ai fait naître d’un tableau, ait une forme de vie. Jusqu’ici, la plupart des lecteurs qui m’ont commenté leur lecture, m’ont parlé d’Anjâli. Tiens, Anjâli est vivante, ai-je compris _ par la grâce de l’écriture… Alors que, manifestement, je refuse la vie à Léopold : je ne le fais pas sortir des archives, des témoignages directs ou indirects _ en effet : c’est un homme détruit. C’est un combat que je mène contre la forme romanesque, en laquelle je n’ai pas confiance _ comme je partage cet avis ! _, sans doute par déformation professionnelle, étant contraint de lire tant de mauvais romans, publiés ou pas. Nous le savons tous, ce n’est pas dans la forme romanesque que se cache le secret de la littérature, mais dans autre chose qui n’est pas nécessairement incompatible avec le roman, mais qui n’est pas indispensablement ce qui définit le roman. Le secret de la littérature se niche dans la voix qui s’élève de la page. Il faut toujours être attentif à cette voix. Dans les livres qu’on lit et dans ceux que l’on écrit.

Ce livre, pour des raisons de distribution et de visibilité d’une petite maison d’édition, paraît de façon presque clandestine _ et c’est bien regrettable. Cela ne me déplaît pas. Car mieux vaut ne pas être vu dans une position clandestine que de ne pas l’être alors qu’on vous expose, situation que j’ai aussi connue…

Quant à ce que me dit sur moi-même le livre que j’ai écrit, il est trop tôt pour que je parvienne à l’entendre _ le recul du temps est ici nécessaire aux divers degrés, imprévisibles, des prises de conscience de la part de l’auteur du texte. Cf le « Je est un autre » d’Arthur Rimbaud

Entretien réalisé par Martine Sagaert

LES LETTRES FRANÇAISES . AVRIL 2022 .

C’est bien sûr passionnant !
Ce dimanche 8 mai 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Un certain goût de l’ailleurs, mais un refus du romanesque et l’horreur de l’oubli d’un passé qui n’a pas dit son dernier mot : un cadre de recherche pour l’analyse de la poiétique de René de Ceccatty en la succession de ses récits autobiographiques

25jan

En poursuivant ma lecture un peu plus approfondie du « Soldat indien » de René de Ceccatty _ à paraître le 4 février prochain aux Éditions du Canoë _,

et précisant ainsi mon regard sur son nouveau récit, parti _ mais surtout admirablement travaillé à partir de ces tous premiers éléments reçus-là… _ d’éléments autobiographiques immédiatement actuels ou du moins récents _ en avril 2019, un retour (effondré !) sur le lieu (dévasté) de sa maison d’enfance, tout fraîchement détruite pour faire place à de nouvelles constructions, à Mégrine, une banlieue qui fut résidentielle de Tunis, à l’occasion d’un séjour de trois jours à Tunis pour un banal colloque de plutôt pauvre intérêt… _,

mais aussi et surtout, et très très vite, à partir d’éléments je dirai « enchâssés » _ Mégrine (le titre du second chapitre, pages 24 à 26, est ‘La Chute« , en une allusion à une malencontreuse chute survenue à Tunis, devant la cathédrale Saint-Vincent-de-Paul, le 12 avril 2019 ; mais, vite relevé et lestement muni de nouvelles chaussures, René de Ceccatty embraye tout aussitôt : « j’ai voulu me transformer en poète, nostalgique et conscient. Et je me suis dirigé vers la gare pour sauter dans le train de Radès, en direction du village de mon enfance, Mégrine ») ;

Mégrine, en Tunisie, donc, renvoie, à moins que ne soit là une « télétransportation«  inverse, à Kagurazaka, à Tokyo, au Japon (le titre du tout premier chapitre de ce « Soldat indien« , aux pages 19 à 23, est « Souvenir du Japon » ;

de fait, l’appartement « avec vue » de Kagurazaka fut, de fin septembre 1977 au 30 juin 1979, pour René de Ceccatty, un lieu magiquement propice à l’écriture de « télétransportation » de ses souvenirs fantasmés de Paris et de Rome (pour ce qui aura été son second livre publié, en 1980 : le splendide « Jardins et rues des capitales« ) ;

et voici l’admirable phrase d’ouverture du « Soldat indien« , à la page 19 : « Voilà, la nuit tombe _ où ? à Paris ? à Montpellier ? En quel lieu de ressouvenance ou/et d’ écriture ? Ce n’est pas précisé _ et me reviennent les premières heures précoces de l’obscurité à Kagurazaka, ce nom que j’aurais dû m’interdire de prononcer une fois écrits les souvenirs de mon séjour japonais _ « Mes Années japonaises« , paru en 2019 _, comme si suffisait _ bien sûr que non ! le passé resurgissant et continuant à venir travailler toujours… _ à la mémoire le patient et régulier travail d’une retranscription minutieuse d’images, de sensations retrouvées pour qu’elle se referme sur elle-même, forte de cette construction mentale, de cette prétendue charpente d’un passé resurgi et restructuré, matérialisé de quelques pages remplies, recopiées, imprimées, rendues publiques, si discrètement que cela ait été «  ; j’y reviendrai… ;

et je détache encore ceci de crucial, à la page 21 : « Et quand j’écris Kagurazaka, nom du quartier où je vivais il y a quarante ans (…), ce n’est évidemment pas le lieu , géographiquement facile à situer, que je désigne (…), mais une zone de ma mémoire _ toujours vivante et vibrante _ qu’en l’ayant évoquée ailleurs je n’ai pas épuisée ») ;

et il faut bien sûr ne pas non plus manquer de remarquer que ce si beau livre se conclut, à la page 152, sur un chapitre d’une unique page, intitulé « L’Entrelacs« , avec une référence finale conclusive à « une belle vision du moine Dôgen » : « Rares sont ceux qui savent que les événements sont des entrelacs de glycine. Personne n’y prête l’oreille. Nul ne l’exprime encore. Peu en font la preuve »… Et de fait beaucoup de l’art de penser comme d’écrire de René de Ceccatty est en harmonie éminemment sensible avec cette intuition profonde de poiesis-là… _ ;

à partir d’éléments, donc, situés _ et ressurgissant ! _ beaucoup plus en amont de sa vie _ René de Ceccatty est né le 27 décembre 1951 ; lire, bien sûr, son à la fois lumineux et éblouissant « Enfance, dernier chapitre » ; cf mon article du 12 décembre 2017  «  «  _ ;

ou, encore, d’éléments étroitement connectés à la chaîne de transmission de son histoire familiale, je veux dire à travers les souvenirs de récits que René a pu directement recueillir, puis se ressouvenir, plus ou moins volontairement, à divers moments de sa vie, et dès sa prime enfance, de divers membres de sa famille :

_ d’abord, ses deux parents :

Ginette Fréah (Mateur, 22 mai 1924 – Montpellier, 21 juin 2015) et Bernard Pavans de Ceccatty (Lavilledieu-du-Temple, 27 octobre 1925 – Montpellier, 25 janvier 1984) ;

_ puis, trois de ses quatre grands-parents :

Françoise Antony (Le Telagh, 13 février 1896 – Bagnols-sur-Cèze, 23 mai 1983, précocément veuve d’Hamida Freah dès le 13 mars 1934),

Madeleine Brouillonnet (Frontignan, 2 décembre 1896 – Montpellier, 3 juillet 1995) et Valbert Pavans de Ceccatty (Ecrilles, 29 novembre 1897 – Montpellier, 8 novembre 1965) ;

_ ainsi, aussi, que quelques uns, trois, de ses huit arrière-grands-parents avec lesquels René a pu de vive voix plus ou moins richement échanger :

Gabrielle Durand (Valence d’Albigeois, 13 février 1872 – Montpellier, 26 février 1974) et Michel Antony (Calvi, 11 septembre 1866 – Montpellier, 15 avril 1961),

et Marguerite Richard Migneret de Cendrecourt (Montmirey-la-Ville, 14 juillet 1874 – Sainte-Alvère, 24 novembre 1970, brutalement séparée, sans un seul mot d’explication _ enfuie à la sauvette de Sfax ; cf le « Valbert, ou la vie à demi-mot«  de Max de Ceccatty (Sfax, 1922 – Montpellier, 2009), l’oncle paternel de René, un récit paru en 2002 à L’Harmattan… _, puis presque aussitôt veuve, d’Alphonse Pavans de Ceccaty, né à Mantry le 8 septembre 1868 et décédé à Sfax à la fin de l’année 1921. Alphonse et Marguerite s’étaient mariés à Montmirey-la-Ville le 16 août 1893…)

« Le passé, à travers moi, n’a pas dit son dernier mot. Au va-et-vient capricieux et inéluctable de ma mémoire, je dois me soumettre, me résigner«  _ ne serait-ce, déjà, que dans les rêves nocturnes du sommeil ; mais pas seulement eux… _, lit-on aux pages 22-23 du premier chapitre du « Soldat indien » ;

soient, ce « va-et vient capricieux et inéluctable de (la) mémoire« , formant des aliments essentiels _ par leur formidable puissance de vie, même impure, retravaillés par des strates antérieures (et recouvrantes) de souvenirs qu’ils sont, ces souvenirs raffleurant… _ et principiaux de la poiétique _ admirablement ressaisie et magistralement assumée, en ses infinis et toujours approximatifs merveilleux tâtonnements nécessaires ; cf, pour ce « Soldat indien« , cette expression à la page 12 de l’Avant-Propos : « J’ai voulu l’aridité d’un récit qui ne cache ni ses manques ni ses difficultés _ voilà _ à faire renaître _ certains Arts y aidant _ un homme obscur«  : l’ancêtre Léopold Pavans de Ceccaty, « le soldat indien » de ce récit-ci ; mais cela vaut pour tous les récits de René de Ceccatty, ces souvenirs évanescents mais revenant le visiter, étant au cœur, ou à la racine, de sa vibrante et si vivace poiétique, et des formes mouvantes, fugaces, que l’écriture vient laisser... _, de René de Ceccatty, depuis son expérimental  « Personnes et personnages » de 1979 et son magnifique et courageux « Jardins et rues des capitales » de 1980.

Voilà un premier cadre pour ma recherche d’identification, à partir de données biographiques accessibles, de la poiétique d’auteur de René de Ceccatty.

Ici, à partir du but qu’il s’est donné et nous indique dès l’ouverture de l’Avant-Propos, à la page 7 de ce « Soldat indien« , je cite :

« Ayant entrepris le récit de ma vie dans mes deux précédents livres _ « Enfance, dernier chapitre« , en 2017, et « Mes Années japonaises« , en 2019 _,

j’ai eu l’idée de remonter dans le passé, pour comprendre la logique ou l’illogisme de l’installation de mes grands-parents _ et paternels, côté Pavans de Ceccaty, Alphonse et son épouse Marguerite, venus du Jura et installés à Sfax, en Tunisie, en 1903 ; et maternels, côtés Durand et Antony, venus de l’Albigeois et installés au Telagh, en Algérie, en 1884, pour les Durand ; Michel Antony, né à Calvi en 1866, et garde des Eaux-et-Forêts, avait été affecté, en Algérie, au Telagh : la fille aînée de ce couple, Françoise Antony, est en effet née au Telagh le 17 février 1896 ; puis, le couple et cette fille aînée, Françoise, sont passés en Tunisie, où leur sont nés deux garçons, Gaston, à Hammam Lif, en 1908, et André Antony, à Béja, en 1910 _ dans les colonies nord-africaines.

N’y avait-il pas une fatalité _ voilà _ dans ces départs, ces défaites, ces exils, ces confrontations avec d’autres langues, d’autres cultures, d’autres modes de vie ? Les deux branches, maternelle et paternelle, ne s’étaient guère enrichies aux dépens des peuples colonisés : elles avaient seulement tenté de réagir à leurs ruines respectives. Du côté des ancêtres de mon père, le phylloxéra avait dévasté les vignes du Jura. Du côté de ceux ma mère, une auberge albigeoise qu’ils tenaient avait pris feu. Les deux familles ruinées avaient tenté leurs chances, l’une en Algérie, l’autre en Tunisie. Mes parents _ Ginette et Bernard _ deux ou trois générations plus tard, avaient réuni les sangs » _ il s’étaient mariés à la cathédrale Saint-Vincent de Tunis le 24 avril 1946, le lendemain de leur mariage civil…

Et au chapitre intitulé « Les Femmes de la famille« , aux pages 48-49 de ce « Soldat indien« , René de Ceccatty, qui n’est guère porté sur les recherches généalogiques, s’amuse à retracer, d’une part, les sûres filiations maternelles, remontant, de fille en mère, assez haut dans le temps dans l’Albigeois ; et, d’autre part, les plus incertaines filiations paternelles « Pavans de Ceccatty » _ « Il faut compter sur la fidélité conjugale de toutes les femmes qui me séparent de Léopold pour me convaincre que je porte de ses gènes (…) À ce seul prix, la chaîne des six générations qui nous séparent (il est le premier maillon, moi le huitième) n’est pas rompue. En matière d’ADN, il serait plus sûr de remonter du côté maternel et de s’enfoncer dans l’Albigeois, puisque les femmes venaient de ce côté-là, ne remontant tout au plus que vers l’Auvergne » précise ici René de Ceccatty _, en remontant de fils en père au moins légitime jusqu’à ce « soldat indien » Léopold, soit Charles-François-Léopold Pavans de Ceccatty, né à Quingey le 24 février 1724, et décédé à Salins-les-Bains, le 3 février 1784.

Lui-même était fils de Jacques-François Pavans de Ceccatty (lieutenant-colonel, baron), et petit-fils de François Pavans de Ceccatty (gouverneur de l’Académie royale de Besançon en 1662 ; originaire de la République de Venise, celui-ci était écuyer de l’Académie de Besançon, transportée depuis peu à Bruxelles, et fait baron à la date du 26 août 1673 par le Roi d’Espagne Charles II _ c’est seulement en 1678, par le Traité de Nimègue, que la Franche-Comté cesse en effet d’être espagnole, pour devenir possession française…

À suivre…

Car il me faut essayer de cerner davantage encore la singularité de la poiesis de René de Ceccatty en l’écriture de ces admirables récits à entrelacs, ou enchâssés, comme j’aime les lire

_ et comme, aussi, j’aime moi-même penser et écrire mes articles…

Car le réel _ et les rencontres dont perpétuellement il naît, paraît, puis disparaît, en ses incessantes métamorphoses… _ est en effet tissé de tels entrelacs odoriférants et colorés de glycines…

Que l’on peut toucher, sentir, saisir, et même cueillir, pour un moment au moins _ en saisissant bien ce que vient offrir le malicieux et impitoyable Kairos _, à la furtive floraison…

Avant l’effacement et le silence.

Dans le Temps imparti et donné au vivant.

Ce mardi 25 janvier 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Un entretien de René de Ceccatty avec Amélie Croubalian, à propos de « Mes Années japonaises »

29août

Lundi dernier 26 août,

un très intéressant entretien (de 56′) de René de Ceccatty avec Amélie Croubalian

_ à la Radio-Télévision Suisse _,

à propos de Mes Années japonaises (aux Éditions du Mercure de France) :

cf mes articles du 20 avril 2019 : 

et du 22 avril : 

Je ne me souvenais pas que René avait noué _ dans l’entourage de Michel Foucault _, une amitié

avec Mathieu Lindon ;

dont j’avais beaucoup apprécié le très beau Ce qu’aimer veut dire

Cf aussi mes deux articles des 14 janvier et 12 février 2011 :

et


Ce jeudi 29 août 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Ce qu’apporte « la métaphysique de l’écriture » de Henri Thomas à la conception générale de l’écriture de René de Ceccatty

25avr

Ce que révèle la page 244 de Mes Années japonaises de René de Ceccatty

sur ce que l’écriture de celui-ci peut devoir à l’admiration

que, auteur lui-même, il porte à Henri Thomas,

via ce que René de Ceccatty appelle « la métaphysique de son écriture« ,

m’a conduit à découvrir

ce texte-ci, de René de Ceccatty,

prononcé au Petit-Palais le 9 mai 2012, pour un hommage public à Henri Thomas ;

et paru un an plus tard, dans le numéro 9 de la revue Secousse, au mois de mai 2013,

intitulé Bouclier de diamant.

Le voici

_ avec, en vert, surajoutées, quelques réflexions de commentaire de ma part _ :

Bouclier de diamant

(Petit Palais, hommage à Henri Thomas 9 mai, 13h-14h30)

Je voudrais témoigner rapidement de mon admiration pour Henri Thomas _ voilà. J’ai découvert son œuvre assez tôt dans ma vie de lecteur et d’écrivain, en lisant La Relique, dès l’été 1969 _ René de Ceccatty avait dix-sept ans _, où j’essayais d’écrire un roman très mystique _ et c’est, bien sûr, à relever _, mêlant la mythologie chrétienne et la sexualité. Je venais de découvrir Pasolini, et je cherchais dans la littérature des échos de mes obsessions _ d’adolescent d’alors. Je jouais alors au théâtre, à Avignon, dans ma première pièce, j’avais dix-sept ans. Et la lecture de La Relique d’Henri Thomas m’a troublé. C’était un des tout premiers romans « contemporains » que je lisais, avec les livres de Nicole Védrès. Ma culture était bien entendu plus classique. Et, Dieu sait pourquoi _ petite inquiétude à résoudre… _, je commençais à être sensible à la grande singularité _ voilà _ d’Henri Thomas, que je n’aurais peut-être pas été alors _ si tôt _ en mesure de définir. Et que je pourrais à présent résumer en parlant d’effet de réel _ voilà _ dans une narration à la fois _ concomitamment _ intérieure et objective _ qui caractérise la conception d’écriture de René de Ceccatty, tout particulièrement en ses ouvrages d’ autobiographie. Ce que m’a confirmé la lecture des _ assez nombreux _ livres de lui que j’ai découverts par la suite. Et c’était au fond ce que je cherchais moi-même _ tout simplement ! Comment passer naturellement d’une narration mettant en scènes quelques personnages, à la fois dans l’action, dans l’affect et dans le dialogue, à une plongée intérieure _ voilà _, et comment donner à cette narration des éléments, non pas de réalisme _ la distinction étant cruciale ! _, mais de réalité ? Or cette réalité, surtout dans le cas de Thomas, qui est un écrivain de la mémoire, de la mémoire non seulement événementielle ou affective, mais de la mémoire littéraire, est agrémentée d’éléments qui sans être tout à fait surnaturels _ de l’ordre du fantastique, sinon de la mystique _, sont des éléments troublants _ étrangers, en tout cas, au strict réalisme en littérature. Les hasards, les coïncidences _ voilà : les rapprochements a priori incongrus _, auxquels l’écrivain est attentif et qu’il s’emploie à mettre en scène dans ses récits, sont, en quelque sorte, indissociablement liés à son rapport à la littérature _ et c’est un trait dont se sent lui-même très proche René de Ceccatty, dans sa perception même du réel. L’expérience même du réel passe tout spécialement par là pour un écrivain à la très riche culture, comme c’est son cas.

Par la suite, j’essayai de comprendre comment fonctionnaient les livres de Henri Thomas _ leur mécanique de récit, en quelque sorte _ et quelles étaient leur fonction à la fois dans sa propre vie _ rien moins ! _, extraordinairement tourmentée et hantée par la folie _ rien moins deux fois ! _, et dans leur réception pour le lecteur _ d’abord assez surpris, lui, eu égard aux canons du réalisme dominant en littérature _, qui entrait dans un monde à la fois clos et ouvert. Clos parce que les références de Thomas n’étaient pas toujours très évidentes. Ses rapports avec le collège de Pataphysique, avec Adamov, avec Artaud, avec Pierre Herbart, avec Ernst Jünger n’étaient pas explicites _ de sa part dans le texte proposé à la lecture. Il y multipliait des allusions cryptées _ sans solution rapide _ à sa vie personnelle _ comme je m’en suis personnellement rendu compte, avec forte surprise (!) dans le cas de l’œuvre de René de Ceccatty : par exemple quelques fulgurantes références à un épisode douloureux vécu dans la Corée de 1977, dans Enfance, dernier chapitre ; ce devait être important, mais guère de moyens au lecteur de raccrocher ces bribes d’allusions qui surgissaient là, à quoi que ce soit d’un peu précis dans le passé repéré jusqu’alors à travers les livres lus précédemment de l’auteur !… _, sans faire le moindre effort pour qu’un lecteur les déchiffre _ tiens, tiens : c’est un abrupt c’est à prendre ainsi ou à laisser… Le récit était rarement linéaire _ troué de telles très brèves ouvertures d’énigmes pour le lecteur de la meilleure volonté… _, tant il circulait dans un temps intérieur _ de l’auteur _ où passé et présent paraissaient contemporains _ voilà, pour lui, l’auteur-narrateur de son texte. Et pourtant il pratiquait la ligne claire _ sans pièges, ni maniérismes _, un peu à la manière de Modiano plus tard.

Le déroulement de l’action, et même de l’action intérieure, se faisait avec une sorte d’évidence narrative, grâce, précisément, aux effets de réel _ voilà _ qui parsemaient le texte. Étant très profondément poète, et c’est la clé _ oui ! _, Henri Thomas n’observait et ne décrivait le monde que dans la mesure où il avait la conviction d’en recevoir des signes _ c’est autre chose en mieux que de simples indices. Le monde était, autour de lui, profondément chaotique _ eu égard à ses simples projets existentiels _, mais, de ce chaos, lui parvenait une série d’indices _ voilà, mais d’un ordre non prosaïque _ d’un ordre à décoder _ sans clé un peu évidente ! Les clés devant être recherchées : avec les moyens du bord d’un écrivain… Et les différents livres _ de genres très divers _ qu’il publiait, sous formes de traductions, de poèmes, de carnets, d’essais critiques, de romans, de souvenirs, témoignaient de son lent travail _ mais comme en une poursuite continue et infinie _ de déchiffrement du monde _ à perpétuellement opérer par lui-même ; le lecteur, lui, devant, tant bien que mal, et avec ses propres moyens, suivre le fil de cette écriture trouée de telles énigmes étrangères à l’intrigue principale du récit, sans les références, pour lui, qui étaient celles de l’auteur écrivant. D’où un certain questionnement face à de telles surprises, évidentes pourtant pour l’auteur en son récit mêlant monde objectif cà peu près commun pour le principal (prosaïque) et réalité subjective davantage singulière (poétique)…

Peu porté à l’invention romanesque _ artificielle, et donc ridicule à ses yeux _, il utilisait certains épisodes restés mystérieux de sa vie _ tiens donc ! _ pour procéder à une enquête _ en quelque sorte aussi réaliste que métaphysique _, parfois à partir d’un élément infime _ dont tout un monde va être tiré… Et, contrairement à tant d’écrivains pratiquant l’autobiographie avouée ou travestie, il ne semblait _ pour autant _ jamais narcissique ou nombriliste, parce qu’il se plaçait, non pas tout à fait à l’extérieur de lui-même, mais dans une situation malgré tout d’enquêteur _ de quelque chose de profond et de non anecdotique. De ce fait, il a plus ou moins rejoint, malgré lui, le mouvement du Nouveau Roman, et c’est sans doute ce qui explique que dans les années soixante il ait eu des prix littéraires _ c’est amusant, la notoriété parisienne du petit monde éditorial.

Il partageait certains traits avec Michel Butor ou avec Nathalie Sarraute, mais ces traits ne relevaient pas du tout d’une esthétique pensée _ voire recherchée, et ensuite théoriquement assurée _ de la narration (contrairement à Butor et à Sarraute, ou à Claude Simon et Robbe-Grillet, qui eux, chacun à sa manière, étaient tous conscients d’opérer une véritable révolution romanesque, même si chacun suivait en effet une voie très distincte qui rendait le « rassemblement théorique » assez saugrenu). Si Henri Thomas avait, à mes yeux, des points communs avec Sarraute et Butor, c’était parce qu’ils avaient tous les trois un rapport très poétique _ voilà _ au monde. Tous les trois prenaient soin de décrire le surgissement _ voilà _ en soi du sentiment poétique _ rien moins. Avec des moyens différents.

Sarraute, on le sait, décortiquait le langage parlé pour remonter à des strates de sensations plus ou moins informes et vagues _ qualifiées par elles de « tropismes » _, et pour dénoncer les stéréotypes _ langagiers principalement _ qui faisaient écran à l’authenticité intérieure _ voilà _ et finissaient par se substituer _ voilà _ à la réalité même, en déployant un jeu social et linguistique qui enrobait _ parasitairement _ le noyau de la vie intérieure. Un mot, un objet, une anecdote étaient alors le point de départ d’une infinie variation, tantôt superficielle, tantôt approfondie, tantôt violente et sarcastique, tantôt apaisée, faisant finalement apparaître, au-delà des tropismes, une réalité mystérieuse, sans certitude qu’elle existe indépendamment des mots. C’était une quête infinie qui ne cessait de mettre en cause le statut de la littérature, de L’ère du soupçon à Ouvrez, en passant par le chef-d’œuvre que sont Les Fruits d’or. Mais Sarraute rejoignait Henri Thomas dans son art d’isoler une scène, un lieu, un mot, une lumière _ voilà _ qui soudain prennent une force considérable dans le texte.

Butor a une démarche plus explicitement poétique, plus ludiquement poétique aussi _ moins strictement narrative. Moins angoissé que Sarraute et Henri Thomas, il décrit le monde, celui des écrivains et celui où il voyage, avec une insatiable curiosité _ ludique et joyeuse, en effet.

Avec Henri Thomas, on est en présence d’un tempérament _ voilà _ tout autre, parce qu’il n’a pas de volonté exhaustive _ non, c’est seulement quand l’occasion se présente ; et qu’il vient s’y heurter un peu _ de description du monde ni de transcription des approximations du langage, mais qu’il se sert des mots et de la mémoire pour pointer un mystère intérieur _ voilà : qui vient à ce moment le frapper ; et dont il vient s’employer à essayer d’en démêler les éléments. L’environnement, les dialogues, le décor, ce qu’on peut appeler « la scène romanesque » ont pour fonction de laisser se dessiner une rencontre _ advenant _ entre un sujet qui perçoit _ oui _ des signes _ voilà _ et une grande machinerie _ mondaine, ontique ; un peu à la Kafka, dirais-je, mais sans systématisme… _ à signes, désordonnés ou ordonnés, que l’écrivain n’entend jamais réduire ou encadrer _ ils se trouvent simplement là, perçus par lui, sur son chemin : leur énigme provoque une certaine inquiétude sienne ; suscitant un minimum de tentative d’élucidation…

Je me suis souvent demandé pourquoi la lecture des livres de Henri Thomas produisait un tel _ si prenant et tenace _ effet envoûtant. Je pense que c’est l’absence de pose romanesque _ voilà : de mon côté, j’abhorre l’artificialité pompeuse du romanesque _, et même l’absence de pose d’écrivain _ très bien ! _, même chez un intellectuel aussi cultivé et aussi conscient que lui _ mais profondément modeste : c’est plutôt rare. C’est que Henri Thomas, contrairement à tant d’autres écrivains, ne prend la plume ni quand il est certain d’être en mesure de produire une réflexion nouvelle et structurée, et de faire entendre un langage nouveau qui lui assure une posture _ sociale et économico-commerciale _ de poète ou d’écrivain profondément original (je ne mets aucune connotation péjorative dans ces expressions, car d’autres écrivains que j’admire peuvent écrire à partir de ces certitudes, comme Jean Genet, par exemple, dont toute l’œuvre est appuyée sur la posture du grand poète de l’invective et de l’exclusion, du poète du procès face à ses juges), ni quand il est blessé et cherche à panser sa plaie. Il écrit quand il a besoin _ tout simplement _ d’éclairer un mystère de sa vie _ qui le vient le travailler… _ et en effet procède, comme je l’ai dit, en enquêteur _ scrupuleux, pour sa petite sérieuse affaire à lui. Cette situation d’enquêteur est nécessairement accueillante pour le lecteur _ forcément _ qui va suivre l’enquête _ du récit _ avec l’écrivain.

Mais on n’est évidemment pas dans un roman policier _ certes _ qui a besoin de l’appui du « réalisme », ennemi de la littérature _ oui, par son excès d’évidence d’objectivité factuelle. Le réalisme, étant mimétique _ et non ouvert et inventif en sa quête _, est toujours faible en littérature _ voilà _, parce qu’il est surpassé par le cinéma qui le fait apparaître comme fragile et laborieux. L’enquête de Henri Thomas est intérieure _ voilà. C’est ce qui le rapproche de Henry James, de Joseph Conrad et d’Edgar Allan Poe. C’est ce qui, curieusement, rend Henri Thomas, anglo-saxon. La réalité n’est pas une donnée, mais un problème _ tiens donc ! Cela ne signifie pas que la réalité n’existe pas, bien entendu _ en effet. Il ne s’agit pas d’un scepticisme généralisé ou d’un subjectivisme exacerbé _ ou d’une métaphysique mystique paradoxale à la Berkeley. Mais elle exige, pour apparaître, un véritable travail littéraire _ d’imageance poétique développée.

C’est probablement la raison profonde de mon attrait pour Henri Thomas, dès mon adolescence. Et curieusement de sa compatibilité avec un auteur dont peu de personnes le rapprocheraient naturellement, Pasolini. Il y a bien des approches possibles de Pasolini. Et ce n’est pas ici le lieu de les inventorier. Mais parmi ces approches se trouve la question de la réalité _ voilà. Pasolini s’est longuement et toujours interrogé sur la question de la réalité en littérature et au cinéma. Comme tous les grands poètes, il a analysé son propre rapport linguistique à ses perceptions du monde environnant, du monde visible et du monde intérieur, du monde des autres et de son propre monde. Comment faire surgir _ voilà _ en soi, dans sa plénitude _ vraiment _, le monde réel _ voilà _, et comment ne pas se contenter de le doubler _ seulement, pauvrement… _ d’un monde écrit et d’un monde filmé. _ étiques et plats. Je pense que tout jeune homme ou toute jeune fille qui commence à comprendre que son rapport au monde passera par les mots écrits se pose cette question fondamentale _ du vrai rendu sur la page, du réel… Je ne dois pas me contenter de dupliquer le réel par des mots. C’est bien sûr une question plus poétique que romanesque _ parfaitement. Et c’est une question à laquelle est extraordinairement difficile _ probablement _ d’apporter une réponse théorique.

Chacun de nous a eu en lisant un _ grand _ livre, qu’il s’agisse de roman ou de poésie, la certitude _ formidable, frissonnante… _ d’être en présence _ enfin !du réel même _ voilà. Qu’il s’agisse, dans mon cas, de journaux de cour du Japon, comme Le Journal de Tôsa, de poésie, comme celles de Supervielle, d’Apollinaire, de Max Jacob, de Pasolini précisément ou de Jacques Izoard, de romans ou récits, comme ceux de Jean Rhys, de Benjamin Constant, de Balzac, de Violette Leduc, d’Hélène Cixous, de Dominique Rolin, de Marie-Claire Blais et donc d’Henri Thomas. La liste est longue et disparate _ et elle excède les genres. Et la convergence est liée _ bien sûr _ à une personnalité, en l’occurrence la mienne. Toute analyse des goûts d’un lecteur aboutit à un parfait autoportrait comme l’avait montré les si belles Mémoires d’un lecteur heureux de Georges Piroué _ à jouer ce jeu-là, quels noms citerai-je moi-même ? La virevoltante Correspondance (tous les trois jours) de Madame de Sévigné à sa fille ; François Villon, Jean de Sponde, Agrippa d’Aubigné, John Donne, Andrew Marvell, Paul Valéry, Jorge Guillen, en poésie ; Montaigne, bien sûr, Spinoza et Nietzsche, en philosophie ; et le si merveilleux Marivaux, pour le théâtre, en plus de Shakespeare et de Tchekhov ; Jean Giono, William Faulkner, Gabriel Garcia Marquez, Danilo Kiš (Sablier), Andrzej Kusniewicz (L’État d’apesanteur), Antonio Lobo Antunes, Imre Kertész (et son sublime Liquidation), pour les romans ; et Hélène Cixous, moi aussi ; sans oublier les Notes de chevet de Sei Shônagon…

Dans La Relique, qui raconte les tourments d’un curé découvrant le vol d’une relique dans son église, c’est la question de la possession abusive et de la profanation qui se pose, à partir d’un objet que l’on estime _ a priori _ doté d’un élément nécessairement surnaturel. Un acte apparemment prosaïque et réaliste devient très mystérieux parce qu’il est profanatoire _ d’un sacré. A travers la relique, c’est toute la question du sacré _ voilà _ (question pasolinienne) du réel qui est mise en cause. « L’abbé Dumas n’est certain que d’une chose, qu’il ne saurait d’ailleurs justifier par raisons, mais personne ne le lui demande : la relique _ nécessairement plus que précieuse ! _ n’est pas jetée à quelque dépotoir, elle est _ forcément _ entre les mains de quelqu’un, elle est vénérée, ou exécrée, elle n’est pas abandonnée » (p.17) Or après une première partie où d’une part l’abbé se contente de rêvasser au larcin et d’autre part l’enquête stagne, voilà qu’un rebondissement donne au récit un tour romanesque, mais aussi qualifié de la crainte « d’être obligé de parler comme un très mauvais roman» (c’est la crainte qu’exprime le nouveau commissaire, Didier, qui a des éléments nouveaux, p. 61). Le récit poétique encourt le risque de devenir un « très mauvais roman », dit Henri Thomas lui-même à travers son personnage. Pourquoi « très mauvais roman » ? Parce qu’on est en train de sortir de la tête de l’abbé Dumas qui jusqu’ici, au fond, s’interrogeait sur le caractère sacré du réel et sur sa mise en cause ou sa révélation (les deux, contradictoires, sont rendues possibles par le vol) à la suite de l’événement que constitue la disparition d’une relique. Donc le deuxième enquêteur découvre que la relique n’a pas été volée par un être humain, mais chipée par des rats _ ah ! _ qui l’ont mise dans leur trou pour la dévorer. Hypothèse ensuite révisée. Toute une enquête se met en place et peu à peu le livre devient une véritable réflexion _ voilà _ sur la révélation, la raison, à partir de la vie de l’abbé, de son lien avec une prostituée, de son lien avec le narrateur. On est _ donc ici _ dans un récit métaphysique. Mais çà et là sont _ aussi _ donnés des signes, venus de l’enfance, venus du corps, venus du monde passé et présent. Une station-service, un café deviennent soudain des décors aussi violents et forts que la grotte de Lourdes.

Où est le sacré, où est le profane, où est le réel ? Est-on dans un récit intime, dans une fable théologique, dans une réflexion sur le statut du réel ? A la fin, le narrateur résume son rapport au monde et aux mots, une fois qu’il a retrouvé et jeté _ voilà _ la relique. « Moi, j’ai jeté quelque chose dans le monde et je regarde. Le monde n’est pas grand comme on l’imagine dans la vie ordinaire, où l’on croit que tout va à l’infini, faute d’aucun centre dans l’homme. Le monde a juste les dimensions d’un corps humain… Voilà la surprise : je n’en sors pas _ de ce corps mien _, et personne ne peut en sortir, mais ils ne le savent pas ; ils ne voient pas ce qui est _ au dehors de (et via) ce corps _, et comme il n’y a rien d’autre, ils sont toujours inquiets, et appellent cela agir : construire, détruire, enquêter, maintenir l’ordre. Ils ont beau faire et défaire, ils restent ce qu’ils sont sans le savoir : des corps d’hommes et de femmes… Oui, bien sûr, en un sens, ils ne se perdent pas de vue les uns les autres, et ils n’ont pas d’autre moyen de se connaître sinon par le corps ; mais cela tourne tour de suite mal, le principe leur échappe. » (p. 143-144) Ce texte pourrait presque être écrit par Beckett, et c’est l’aboutissement du roman. Et sa conclusion : « La seule relique, c’est le corps vivant. » Il y aurait beaucoup à écrire sur Henri Thomas et le corps. Comme sur tout écrivain et le corps, bien entendu.

Il y a un autre livre, parmi tous ceux que j’ai aimés de Thomas, qui me paraît avoir un statut particulier, c’est Le Porte à faux, qu’il a publié chez Minuit en 1948. Roman beaucoup plus introspectif, moins métaphorique que les autres. Il y évoque son mariage, sa rupture après une trahison de la part de sa femme Lucie avec un ami qu’il pensait homosexuel, sa solitude en Angleterre, sa fréquentation de prostituées, sa soudaine passion pour Renée, une femme plus aimante et plus distante à la fois, plus insaisissable encore. Et l’ensemble est admirablement poétique. La narration merveilleusement libre semble tenir du journal intime, du carnet de notes. « Le plaisir ne rapproche pas les êtres ; c’est une chose depuis longtemps constatée et déplorée. On dit qu’il ne rapproche pas les êtres, mais on n’ajoute pas où il les mène, de sorte qu’il reste en l’air comme une chose absurde. » (p. 13) Ou encore sur celle qu’il va aimer passionnément : « Où est Renée à présent ? Quel geste fait-elle en ce moment ? Il y a une réponse exacte, que je possède pas. L’inquiétude occupe ce vide. » (p.62)

C’est un livre extrêmement sombre, sur la solitude, sur l’angoisse, sur le néant, sur l’absence de rapports _ c’est lacanien _ entre les êtres qui prétendent s’aimer et cherchent dans les difficultés de leurs rapports une confirmation _ sensible _ de leur désespoir. Mais c’est surtout un livre sur ce que Thomas appelle le « divorce avec la réalité » ou le « désaccord avec la réalité », sur fond de souvenir d’enfance. Il donne du reste la genèse de son sentiment poétique: « L’Ennemi devait nécessairement m’apparaître d’abord dans le domaine sexuel, celui où l’homme fait en premier l’épreuve de son désaccord avec la réalité _ résistant à ses approches _ : c’est là que la menace de dissolution est la plus grande, la résistance et l’effort les plus obstinés. L’énigme surprend l’esprit endormi, désarmé, et elle l’éveille _ il s’inquète de ce qui décidément n’est pas lui. A partir de ce choc, mon esprit a commencé sa défense, cherché des forces, saisi la poésie _ voilà _ comme le vrai bouclier de diamant. » (p. 108) _ la ressource défensive puissante pour ne pas être détruit et survivre. Et plus loin, dans une tentative de réminiscence de paysage d’enfance : « Qu’est-ce que c’est que ce divorce d’avec la réalité ? C’est lui que je trouve en premier ; c’est peut-être à lui que je dois d’abord faire crédit. Il s’est aggravé avec le temps, avec le jugement. » (p.115) _ cf ce que raconte-décrit Freud de l’expérience-jeu par son petit-fils Ernst, à l’âge de un an et demi, du Fort/Da dans Au-delà du pricipe du plaisir

Et curieusement, Henri Thomas retrouve presque la formulation de Pasolini : « Ce paysage était un langage : grâce à lui, dans la sécurité, je m’élançais vers les autres ; je me sentais être comme la promesse d’une personne moins seule, qui donnerait et recevrait. » (ibid.) Dans Théorème, Pasolini décrivait la soudaine prise de conscience du père de cette famille visitée par un ange révélateur. Il se réveille et va dans son jardin : « C’est la première fois qu’il s’aperçoit de _ la réalité effective pleine de _ ces arbres, touchés par une lumière qui échappe aux traditions de son expérience. Ils semblent en effet animés, comme des êtres conscients : conscients, et, du moins dans cette paix, dans ce silence, fraternels _ voilà qui me rappelle un superbe passage de l’Entre nous de notre amie à tous deux Elisabetta Rasy, quand elle évoque, page 16, les deux cyprès du jardin de leur maison de la Via degli Alpi, à Rome, s’inclinant en forme de salut affectueux à sa mère ; cf mon article du 22 février 2010 : … Passifs par rapport à la lumière qui les touche comme un miracle naturel, le laurier, l’olivier, le petit chêne et plus loin les bouleaux, semblent se contenter d’un regard, pour répondre à cette attention _ voilà ! _ par un amour infini et infiniment préexistant : et ils le disent, ils le disent littéralement, à travers _ voilà _ leur simple présence _ devenue ici pour la première fois rayonnante pour le personage du père _, dorée et vivifiée par la lumière, qui s’exprime non dans des mots, mais seulement par elle-même. Présence _ voilà : réelle _ qui n’a pas de sens, et qui est tout de même une révélation » (p.56) _ pour le personnage.


René de Ceccatty


Ce jeudi 25 avril 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le trio éruptif de la grande maison climatisée de Sendagaya, à Tôkyô, en juillet 1978 : en affinant le détail de mes relectures de « Mes Années japonaises » de René de Ceccatty

22avr

En poursuivant mes relectures du Mes Années Japonaises de René de Ceccatty

_ cf mon article d’avant-hier _,

je découvre d’infimes détails qui avaient échappé jusqu’ici à la vigilance de ces relectures,

et dans lesquels sont présents de judicieux indices de ce sur quoi René de Ceccatty ne désirait visiblement pas s’appesantir, mais qui révèle à qui sait le relever-déchiffrer  _ ainsi d’abord qu’à lui-même, aujourd’hui… _ bien des choses capitales !

Car c’est au lecteur, par la sagacité de son attention non superficielle, ni trop distraite ou oublieuse, de venir chercher _ un peu _ les déceler-repérer-découvrir, ces indices présents, et relier-contextualiser à d’autres indices de cet ouvrage-ci _ à d’autres pages  un peu éloignées de ce récit-ci _ou bien d’antérieurs de l’auteur _ dans l’œuvre duquel tout, découvre-t-on détail après détail (cf le modèle donné par le récit de L’Hôte invisible), se tient…


En poursuivant ces relectures, je repère en effet de très discrets détails  _ et certains capitaux pour l’intelligence du tout ! _, dont l’importance m’avait jusqu’alors échappée :
lire René de Ceccatty demande une grande _ et très suivie _ attention à de minuscules indices, présents, mais _ dans le flux allègre et très fluide du récit _ peu mis en évidence.
Ce qui, personnellement, me plaît tant !

Ainsi, par exemple, le quartier, puis la grande maison, de Sendagaya _ à Tôkyô _, maison climatisée obligeamment prêtée pour le caniculaire mois de juillet 1978 (page 225),
dont je n’avais pas jusqu’alors perçu _ le nom de Sendagaya, d’entrée, ne me parlait pas assez ! _ qu’y avaient séjourné, le mois torride de juillet durant, non seulement le couple formé par René et sa compagne Cécile, mais, surtout, le mélodramatique trio « hystérisé » que vient former avec eux deux, ce très chaud mois de juillet 1978, R., étudiant ami de René :
entre rires des uns
et larmes et plaintes de l’autre
_ un trio « inverse » du « trio anglais » des landes du Devon, en 1980 (nous est-il indiqué, à la page 225 aussi), un trio formé cette fois de René, R., et leur amie logeuse anglaise (une céramiste, amoureuse et connaisseuse du Japon ; et qui allait très bientôt épouser son ami sculpteur japonais de Kyôto, comme nous l’apprenons à la page 174 ; lequel ne tardera pas à venir la rejoindre en Angleterre ; ce qui allait amener René et R. à quitter la petite maison de poupée de Totnes pour venir-revenir en France, au mois de juillet 1980, et habiter désormais à Paris).
D’où l’importance aussi de ce que narrent les retrouvailles à Nice, bien longtemps après le Tôkyô de juillet 1978, de René avec celle qu’il nomme « l’ombre blonde » d’un autre trio _ précisément ce couple de Français qui avait prêté à René et Cécile, sa compagne d’alors, ce mois de juillet 1978, leur grande maison climatisée de Sendagaya ; et la maîtresse japonaise du mari… _ ;
trio marqué, lui aussi désormais, par la trahison et l’abandon _ puis la mort du mari, resté définitivement là, au Japon, avec sa compagne Japonaise.
D’où la place, alors, du rappel de l’écriture antérieure de Raphaël et Raphaël… 
Et c’est aussi ce même mois de juillet 1978 qu’avait eu lieu le « basculement » révélateur (page 93) de Kiyosato (dont le détail n’est pas, non plus, narré : l’auteur le laisse dans l’ombre protectrice du non-dit) :
probablement juste avant _ mais ce n’est pas clairement indiqué ; ce pouvait être pendant, ou après… _ le séjour de ce mois de juillet caniculaire dans la maison climatisée de Sendagaya, au bord de la rivière Kanda _ qui a suivi ce « basculement » de fond, profond, de l’esprit de René sur ses perspectives à long terme d’existence
Mais page 78 vient de nous être indiquée par l’auteur, la révélation-confidence, en une lettre à sa mère datée du mois de juin précédent _ lettre conservée, retrouvée et relue quarante ans plus tard _de la description _ mais absente, elle, ici ! seulement évoqué, le détail de cette confidence de René à sa mère ne nous est pas, lui, livré ! Vis-à-vis du lecteur, l’auteur demeure extraordinairement discret sur tout cela : que tient-il donc à protéger par là ? _ de « la situation où je me suis mis » (sic) avec R. formule tout de même parlante en sa sobriété ; mais qu’implique-t-elle plus précisément ? Le début, déjà, d’une cohabitation de René et de R. , à Ichigaya par exemple ? …
Et déjà, en une lettre précédente du mois de mai, pour l’anniversaire de sa mère (le 22 mai),
René lui avait signalé « un de mes étudiants à l’intelligence et à la culture exceptionnelles, avec lequel je vais voir des films japonais récents, de « cinéma d’auteur » » en fournissant _ l’archive conservée est en cela précieuse ! _ « son prénom et son nom »
D’où l’importance de ces expressions-ci
disséminées _ aux pages 66, 73, 93, 131, 225 ; et c’est moi qui les relie ici entre elles _ dans le cours du récit, alerte et fluide _ et fragmenté _, que, forcément, chapitre vif après chapitre vif _ sans nulle lourdeur, jamais ! _, nous suivons :
_ page 66 : « Le malheur (…), c’est en juillet 1978 qu’il advint. Ce malheur évident (…), tonitruant, ostentatoire, brutal et sélectif » _ sans plus de précisions : à quoi de tangible peuvent donc se rapporter de si étranges adjectifs ? Le lecteur curieux s’interroge, et reste sur sa faim… _ ;
_ page 73 : « L’événement de la catastrophe » _ comment éclate-t-il ? et en quoi consiste-t-elle ? _ ;
_ page 93 : « En juillet 1978, il y avait dix mois que j’étais au Japon. Et déjà tout était écrit _ inscrit dans la structure et la qualité de la situation (et sans doute aussi d’un genre littéraire appliqué à la vie…), mais sans de plus amples précisions, ici non plus. Tout, je crois. La fin de ma vie précédente _ avec Cécile _, le début de mon autre vie _ avec R. _, et, d’une certaine manière, la fin de cette autre vie _ avec R. _ aussitôt _ par anticipation de fatalité, ou obsolescence programmée. Nous sommes allés, R. et moi, dans les hauteurs, à Kiyosato.
J’avais oublié ce nom qui pourtant m’a obsédé pendant vingt ans.
C’est à Kiyosato que tout a basculé, que j’ai compris que c’était cette route-là que _ dorénavant _ je prenais,
la route du Japon, des traductions de littérature, d’une nouvelle forme de pensée, de rapport au monde.
Mais j’ai fait semblant _ alors _ de ne pas comprendre. Cela s’appelle probablement le refoulement. La culpabilité aussi » _ voilà.
_ page 131 : « Tous ces juillets _ précédents : de 1967 à 1977 : l’auteur vient de rapidement les passer en revueportaient en puissance le juillet le plus terrible, celui de l’année 1978 » _ le plus terrible en quoi ? _.
_ page 225 : « Dans les parages du quartier Sendagaya _ à Tôkyô. Ce mois de juillet 1978 réclame _ de celui qui, cet automne 2018, quarante annnées plus tard, écrit et se souvient _ une autre visite _ mentale : pour celui qui tâche, parfois très douloureusement, de se ressouvenir avec un peu de précision et justesse (tant objective que subjective) de ces épisodes difficiles et peu glorieux, plus ou moins efficacement refoulés, de son passé. Il ne compte pas pour peu dans le naufrage _ de quoi ? lequel ? Nous ne le saurons pas clairement. (…)
De ce terrible juillet 1978nous étions tous les trois _ tiens donc ! et c’est en cette unique occurrence, ici, que nous le découvrons, en un très furtif et quasi imperceptible passage, page 225 _ dans cette grande maison,
ne m’est pour ainsi dire rien resté _ de souvenir un tant soit peu tangible, par ces menues sensations ayant résisté à l’oubli _ que la chaleur _ de la canicule _, la voix de Jessye Norman chantant des mélodies françaises et les pleurs de Cécile.
Elle nous en voulait de ne pas pleurer. Elle accueillait nos rires _ ceux de René et de R. _ en pleurant plus fort » _ et c’est là tout ce qui sera dit de cette situation d’alors aux conséquences destructrices.
« Malheur« , « catastrophe« , « basculement« , « terrible » _ à deux reprises, dont un « le plus terrible«  _, « naufrage » :
soient d’éminemment significatifs qualificatifs pour désigner un jalon crucial  du « mélodramatique » épisode étiré _ le mot « mélodrame » est en effet prononcé page 145 : « Il y avait, accompagnant le mélodrame de l’adultère, une légèreté solidaire, probablement, de la duplicité, un comique, dont non seulement j’étais conscient, mais que je recherchais… » _ des années 1976-1980 pour René, Cécile et R. _ le malheureux trio (brossé en très rapides traits en ces lignes volontairement elliptiques, d’un dire demeurant très allusif) de la villa de Sendagaya, ce mois de canicule de juillet 1978 _,
entre Paris, Denain, Tôkyô _ à partir du mois de juillet 1978, pour ce qui concerne l’irruption-immixion physique de R. dans ce qui vient former provisoirement ainsi (mais c’est loin d’être fini) un trio dans la grande maison de Sendagaya (page 78) _, Paris, puis Torquay et Totnes _ au cours du printemps 1980 où l’affaire des atermoiements de cet incommode trio finira par se dénouer avec la rupture violente de Cécile, restée, elle, en France, et la dissolution finale du trio (page 173) _, et le retour-installation définitif à Paris, en juillet 1980 pour deux d’entre ce trio éruptif _ qui loueront alors une chambre de bonne « près du métro aérien de Passy », page 177 (et page 218)…
Cet été-là 1978, 
après le mois de juillet passé par le trio dans la grande maison climatisée _ prêtée _ de Sendagaya, 
le mois d’aôut, en suivant, fut passé par eux à Karuizawa (page 192) _ situé au nord-ouest de Tôkyô, en région montagneuse, Karuizawa se trouve dans la proximité immédiate des hauteurs de Kiyosato : que déduire de la chronologie des péripéties alors passablement chahutées du trio ? D’autant que René avait déjà commencé à louer, avant même le prêt pour un mois (celui de juillet) de la maison climatisée de Sendagaya, un second petit appartement, dans le quartier d’Ichigaya, non loin de son appartement de Kagurazaka… _ :
« Je savais l’atermoiement exclu_ poursuit l’auteur, page 193. Et en même temps, si déterminé que j’aie été, je me laissais porter _ jusqu’à l’ivresse existentielle _ par le flux. Je n’avais aucun sens des responsabilités _ certes _ et j’étais convaincu de ne pas me mentir à moi-même puisque je ne mentais pas aux autres. Erreur ».
Très vite, René avait en effet trouvé un second logement _ « J’ai déjà pris (dès juin) un second appartement : je vais de l’un à l’autre », page 78 _, à partager avec R., dans le proche quartier d’Ichigaya, pendant qu’il continuait de partager celui de la Villa Kagurazaka _ son logement officiel et le plus effectif à Tôkyô _ avec Cécile :
« Je ne sais plus jusqu’à quand j’ai gardé l’appartement d’Ichigaya où je fuyais Cécile _ voilà _ pour retrouver R. _ voilà, ici, c’est dit. Sans doute jusqu’à l’automne 1978 où Cécile _ n’en pouvant plus ! _ est repartie pour la France _ ce qui réglait au moins la question du double logement ; mais Cécile n’en appelle pas moins tous les soirs de France ; le lien entre elle et René n’est donc pas coupé. Et il ne le sera, par la violente lettre de rupture de Cécile, que dix-huit mois plus tard…
Pour louer cet appartement j’avais dû demander la caution d’un ami _ Kôtarô _ que j’avais mis au courant. (…) Il m’aida sans manifester le moindre trouble ni me poser aucune question », page 82.
« Et, sans m’interroger, sans me demander aucune justification, rien en retour, il avait signé un engagement à payer toutes mes dettes si j’en avais, la propriétaire l’ayant exigé parce que je n’étais pas japonais.
L’appartement était tout en bois, non loin de la rivière Kanda. (…) Toutes les pièces étaient à tatamis. Là aussi _ comme à la Villa Kagaramuza _, les voisins, de l’autre côté de la rue, jouaient au mah-jong », page 83.
Un dernier élément, page 204, m’intrigue fortement,
à propos des conditions _ qualitatives _ particulières du début _ à Tôkyô, au mois d’avril ou mai 1978 _ ainsi que de la fin _ à Paris, au retour de René de Spoleto, fin juillet 1994 _ de la relation sentimentale singulière de René et de R. :
« Quant à l’amour
_ le mot est prononcé ; et c’est, me semble-t-il, l’unique fois du récit _,
il était né _ au printemps 1978 _dans des conditions si douloureuses et tellement culpabilisées
_ lesquelles donc ? à part la situation (évidente) de l’adultère du trio, elles ne sont à nul moment approchées-détaillées-décrites d’un peu près… _
qu’il n’avait pu _ et ce tout petit mot, ici, est capital, comme impliquant quelque fatalité-destin irréfragable, ou quelque obsolescence quasiment programmée (?) ; voilà qui donne considérablement à penser, si peu que l’on consente à s’y pencher-méditer-réfléchir… _,
malgré quinze années de vie partagée _ de mai 1978, à Tôkyô, à juillet 1994, à Paris, donc _,
se déliter _ fin 1993 et le premier semestre de 1994, avec l’irruption (explosive) d’Hervé dans la vie de René _ qu’avec violence et absurdité ».
Et nous n’apprendrons pas davantage ici la raison de ces deux très fortes appréciations, non plus que le détail des circonstances impliquées par elles. Le récit en restant à ces allusives très brèves notations-affirmations.
Que veut-il donc décidément par là protéger, en révélant le moins possible ?..
Ne se trouveront, mais à propos seulement du début de cet amour, en 1978 (mais aussi 1979), que les expressions, intrigantes déjà pour n’être en rien, elles non plus, explicitées, page 134, de
_ « scènes violentes dont j’étais l’acteur ou la victime (qui) étaient beaucoup plus spectaculaires _ tiens donc ! _ que ce que je pouvais lire dans les romans japonais ou français que je découvrais ou expliquais en cours » ! ;
et de 
_ « la vie hystérique et contradictoire _ qu’est-ce à dire ? _ que j’avais mise en place _ comment ? _, ayant chassé Cécile, l’ayant renvoyée en Europe _ en septembre 1978 _ en prétendant l’aimer encore, alors que mes priorités étaient déjà tout autres, et que je préparais _ comment ? _ ma vie commune avec R. » ;
et cela, nous est-il précisé, à propos « de sentiments _ lesquels donc ? _ par lesquels je passais _ voilà ! ce fut donc assez complexe… _ durant l’année qui se déroula de mai 1978 à juin 1979 » :
soit jusqu’au terme de l’effectuation par René, à Tôkyo, de ses deux années de service national actif ; et son retour _ laissant R. , lui, à Tôkyô _ en juillet à Paris, où il retrouvera Cécile, pour encore sept (derniers) mois : en février 1980, René ira rejoindre R. _ ayant fait, lui, le voyage d’Europe _ en Angleterre, dans le Devon. Puis Cécile finira par lâcher enfin prise…
Il s’agit donc ici de la palette probablement assez composite (et contrastée) des « sentiments » de René à l’égard de R. , tels qu’éprouvés au fil de ces quatorze mois de résidence _ partagée _, alors, à Tôkyô…
Pour un peu plus de précisions sur les circonstances factuelles et le vécu repensé de la fin-délitement « avec violence et absurdité » (comment ?) de cet « amour » entre René et R., en 1993 et 94,
il nous faudra tâcher d’aller rechercher quelques bribes de précision dans les récits-romans consacrés à l’histoire d’Hervé, dont, principalement, en son début lui aussi passablement éruptif _ qu’en déduire ? une compulsion de répétition ?.. _Aimer.
Sur l’art d’écrire _ assez magique et merveilleux ! _ de René de Ceccatty,
je remarque cette appréciation que le narrateur-auteur porte lui-même, tout à la fin de ses Années japonaises, page 244, sur l’art de l’écrivain Henri Thomas,
dont il apprend, lui à peine arrivé à Tôkyô, le décès qui vient de survenir en France le 3 novembre 1993 :
Henri Thomas, 
« un écrivain que j’admirais _ voilà _ pour la mystérieuse façon fragmentaire, capricieuse, arbitraire, masquée _ oui pour chacun de ces adjectifs _ dont il livrait quelques épisodes de sa vie d’un passé plus ou moins éloigné. (…) Ses livres témoignaient _ avec délicatesse et élégance _ de ses passions, des drames qui frôlaient la tragédie sans y sombrer. Il en présentait la pénombre, l’aspect irrésolu : cet inachèvement faisait partie d’une métaphysique de son écriture, qui me séduisait » _ René de Ceccatty est aussi un extraordinaire auteur d’articles de lecteur de livres (ici pour Le Monde) : quel double art et de l’analyse et de la synthèse ! quelle vertigineuse acuité-profondeur-amplitude de perspicacité-intelligence de ce qui est !
Comment mieux caractériser que par ces mêmes mots employés pour l’art, ici, de Henri Thomas
ce qu’on pourrait qualifier, à son tour, si ce n’est de « métaphysique de l’écriture » _ il n’y a pas d’ambition d’ordre métaphysique dans l’écriture présente de René de Ceccatty ; à la différence de ses tout premiers essais d’écriture en son adolescence… _, du moins de magie splendide de l’art poétique du récit de René de Ceccatty ?
Et tout particulièrement en ce splendide Mes Années japonaises
Quant au fond traité  _ grave et essentiel pour la maturation humaine de la personne même de l’homme René de Ceccatty, en son compliqué parcours sentimental, au-delà de l’auteur de ses livres qu’il est aussi, même si les deux sont consubstantiellement liés !par cet archi-lucide Mes Années japonaises,
je dirai que
la conquête par René de la sérénité lui aura été, en effet, longue, compliquée _ à cahots répétés (mais pas chaotique !) : la compulsion répétitive d’impasses affectives n’ayant rien d’un chaos… _, et demeurée un peu longtemps fragile :
il lui fallait probablement découvrir son vrai « paysage intérieur » personnel,
ainsi qu’il le narre avec émerveillement aux pages 101 et 382 de son Enfance, dernier chapitre _ cf mon article du 12 décembre 2017 : … 
Au moins a-t-il su opérer-accomplir ici un lucide et splendidement sensible point-bilan _ peut-être enfin apaisant : c’est ce que nous lui souhaitons _ de ses étapes sentimentales japonaises _ en plusieurs strates : à Tôkyo (septembre 1977 – juin 1979), Torquay et Totnes (février-juin 1980), Paris et Brosses (juillet 1980 – juillet 1994) _ compliquées et mal réglées sur le vif, jadis _ parce que refoulées, non vraiment affrontées-assumées ; et qui continuaient de le travailler encore un peu, par intermittences, ne serait-ce qu’en quelques nocturnes cauchemars ; ainsi que, pour lui, écrivain, faute d’une écriture qui ait été alors à la hauteur des complications affectives à identifier-pénétrer afin de vraiment pouvoir les surmonter _ de son parcours sentimental de personne.
Et le récit qu’il nous en donne ici _ et maintenant, en un âge désormais quasi pleinement accompli ! _ est tout simplement magistral, en l’allègre et légère _ naturelle _ fluidité _ splendidement conquise _ de cette lumineuse _ dénuée de tristesse comme de pesanteur, et plus encore du moindre didactisme, est-il besoin de le dire ? _ écriture ;
celle-ci ayant désormais accédé à un vrai pouvoir, aussi _ pour lui-même _, de rémission thaumaturgique personnelle ; même si cela se situe, pour nous ses lecteurs, à la marge de notre lecture enthousiaste charmée.
À elle seule _ indépendamment, bien sûr, de tout le chemin d’écriture parcouru par l’auteur depuis ses tout premiers ouvrages de jeunesse _, par ses aperçus si justes sur le réel même _ mais oui, car c’est lui qui est ici rejoint _ du monde et des personnes,
la force rayonnante de beauté vraie (et sobre _ et musicale _) de son livre, se suffit à elle-même pleinement.
À suivre…
Ce lundi 22 avril 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa
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