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6 articles de recherches sur les Groupes de Travailleurs Etrangers (GTE) sous l’Occupation

15juil

Voici un petit récapitulatif

de 6 de mes articles de recherche (d’Histoire contemporaine)

à propos de quelques Groupes de Travailleurs Etrangers (GTE)

du Sud-Ouest de la France,

sous l’Occupation :

Rien que de l’inédit !
Ce mercredi 15 juillet 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

Un vrai grand livre est un palimpseste : Retour à Lemberg, « un livre sur l’identité et le silence » et « les lacunes laissées en nous par les secrets des autres »…

02avr

Pour Annie,

pour Lara,

and, of course,

for « Dear Philippe« ,

sur le merveilleux visage duquel

rayonne le merveilleux sourire

de son merveilleux grand-père Leon Buchholz,

tel qu’il est bien visible, ce merveilleux sourire,

sur la photo de sa famille (Lemberg, ca. 1913)

_ très heureusement conservée, à travers toules les vicissitudes ! Leon avait neuf ans, et était le seul à sourire ! _,

à la page 47 du merveilleux Retour à Lemberg

Quel immense livre,

_ ce merveilleux Retour à Lemberg, de Philippe Sands _,

vient faire, au final,

la prodigieuse enquête _ de six années (de 2010 à 2016), et comportant chacune un retour (physique) de son auteur, Philippe Sands à Lviv-Lemberg-Lwow _

entrelacée,

entre les complexes _ et patientes : de très long souffle ! _ minutieuses reconstitutions des parcours de vie des juristes :

Hersch Lauterpacht (Zolkiew, 16-8-1897 – Londres, 8-5-1960),

Raphaël Lemkin (Ozerisko, 24-6-1900 – New-York, 28-8-1959)

et Hans Frank (Karlsruhe, 23-5 1900 – Nuremberg, 16-10-1946) _ éminent juriste, en effet, lui aussi, et auteur-inspirateur des lois du Reich nazi, en plus d’avoir été l’avocat personnel de Hitler _,

d’un côté

_ et il faudrait presque ajouter à ces parcours de juristes (se frottant tous les trois à la question de savoir s’il existe ou pas des limites, et lesquelles, à l’absoluité de la souveraineté des États),

la reconstitution, aussi (mais à venir, celle-ci !), du parcours de vie d’Otto von Wächter (Vienne, 8-7-1901 – Rome, 10-9-1949), qui lui n’était pas juriste, mais seulement avocat (il avait été le condisciple de Lauterpacht à la Faculté de Droit de Vienne à partir de 1919, une fois que, contraint de quitter Lwow parce que, à ce moment, assez bref, les étudiants juifs y avaient été proscrits de l’université, Lauterpacht s’était replié à Vienne, où il fut alors le disciple du très grand Hans Kelsen ; d’abord, von Wächter fut le meneur, à Vienne en juillet 1934, des nazis autrichiens qui assassinèrent le 25 juillet 1934 le chancelier Dolfuss ; ensuite, il fut atrocement efficace à Lemberg, à son poste de Gouverneur de Galicie, auquel il avait été nommé par Hitler lui-même le 22  janvier 1942, en son entreprise d’extermination (qui se voulait totale, pardon du pléonasme !) des Juifs de Galicie ; et cela jusqu’à sa propre fuite de Lemberg, à l’arrivée de l’Armée rouge, le 27 juillet 1944 ; l’enquête de reconstitution de ce brillant parcours meurtrier d’Otto von Wächter se poursuivant pour Philippe Sands, notons-le bien, puisque l’enquête sur ce personnage constitue la matrice du travail présent de son prochain livre…);

et ce côté-là est le côté le plus accessible, déjà un peu balisé qu’il est par les curiosités des universitaires, historiens et historiens du droit, du monde entier

_ mais Philippe Sands fouille plus loin et beaucoup plus profond, dans le devenir singulier, riche et moiré, des identités complexes, et, in fine, mal connues jusqu’ici , de ces trois  personnages, Lauterpacht, Lemkin et Frank, sur lesquels vient se pencher l’enquête merveilleusement fine et perspicace de son formidable livre _ ;

et, d’autre part, d’un autre côté,

la plus malaisée reconstitution,

face à la relative minceur _ et les lacunes ! _ des archives familales conservées, face aux difficultés à recueillir des témoignages des derniers vivants susceptibles d’apporter  quelque connaissance tant soit peu fiable et avérée sur un passé familial qui s’est considérablement éloigné ; et plus encore face à ce qu’avait été, sa vie durant, le mutisme intransigeant, quoique souriant (« C’est compliqué, c’est le passé, pas important« , page 39 _ et en français dans le texte ; Leon Buchholz a vécu quelques cinquante-huit ans à Paris : de janvier 1939 à sa mort, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, en 1997 ; il était devenu français ; et vénérait la France ! _), de Leon Buchholz lui-même,

la plus malaisée reconstitution, donc,

du parcours de vie de Leon Buchholz (Lemberg, 10-5-1904 – Paris, 1997), le grand-père maternel de Philippe Sands

d’autant plus qu’un tel mutisme n’était pas seulement sien, mais celui, partagé, de la plupart des membres de sa famille ; à commencer, et surtout, par le silence (et « le détachement« , écrit Philippe Sands, page 38), compliqué d’une étrange complète absence de rire, de l’épouse de Leon, Rita ;

Rita, née Regina Landes (Vienne, 1910 – Paris, 1986), la grand-mère maternelle de Philippe ;

Rita, « sortie de nulle part« , constate, page 61, Philippe Sands, au moment de leur soudain mariage, à Vienne, le 23 mai 1937 (Leon venait d’avoir trente-trois ans ; et Regina-Rita Landes, née en 1910, en avait vingt-sept ; soudain, car nul témoignage (ni ancien, ni présent), ni document écrit, n’apporte le moindre éclairage sur les prémisses de cette union ; pas une seule photo antérieure avec Rita : leur première photo ensemble est la photo officielle de leur mariage, et sur laquelle, remarque Philippe Sands, page 61, « ni l’un ni l’autre ne sourit en ce jour heureux« …) ;

Rita, Regina Landes, donc, était « viennoise et autrichienne«  (page 61),

tandis que Leon, lui, né autrichien à Lemberg en 1904, était devenu ipso facto polonais par le simple fait du Traité international avec la Pologne, signé le 28 juin 1919 (un « document connu sous le nom de « Petit traité de Versailles »« , page 111 ; un Traité qui avait pour but de garantir et assurer la protection (menacée) des minorités résidant sur le territoire de la Pologne ressuscitée ; l’ancienne Pologne avait été en effet dépecée une troisième fois, le 3 janvier 1795, par l’Empire de Russie, le Royaume de Prusse et l’Empire d’Autriche, qui s’étaient partagés la totalité de ses territoires ; la Galicie, avec sa capitale Lemberg, ayant été donnée à l’Autriche) ;

et cela, en tant que natif, le 10 mai 1904, de cette ville qui, de Lemberg, autrichienne, venait de devenir Lwow, polonaise ; et alors même que, ayant fui Lemberg, prise par l’armée russe l’été 1914, Leon résidait depuis lors à Vienne, auprès de sa sœur aînée Gusta, qui y avait épousé l’année précédente, en 1913 donc, le viennois Max Gruber ;

mais la famille de ces Landes, apprendra-t-on incidemment plus loin dans le livre, avait, elle aussi, des racines à Lemberg en Galicie…

La mère de Rita, Rosa Landes, étant veuve, ce fut elle, ainsi que ses trois fils, Wilhelm (l’aîné, « dentiste de son état« , et père d’un petit Emil, né en 1933), Bernhardt (père d’une petite Susanne, née en 1932) et Julius Landes, les frères de Rita-Regina, qui, au début de l’année 1937, donc, « accordèrent la main de Rita à Leon«  (page 62) ; et « c‘était la nouvelle famille viennoise de Leon«  (page 62)…

Comment Leon et Rita avaient-ils bien pu se rencontrer, à Vienne, se plaire, puis s’épouser ce 23 mai 1937 ?.. L’enquête de leur petit-fils Philippe, narrée dans le livre, fait chou blanc sur ce point ; et eux-mêmes n’en ont jamais rien dit non plus à aucun de leurs proches parents ou amis, du moins parmi ceux qui ont survécu et auraient pu en témoigner auprès de Philippe, ou de sa mère Ruth… Le mystère continue donc de régner ici.

Leon Buchholz, donc, le propre grand-père, adoré !!!, de l’auteur :

« un homme généreux et passionné,

dont le tempérament fougueux _ voilà ! _ pouvait se manifester de manière brusque et inattendue« ,

ainsi commence la présentation-portrait de son cher grand-père Leon, qu’entreprend, à la page 39, son petit-fils Philippe ;

qui poursuit _ lui qui, né le 17 octobre 1960, aura eu trente-sept ans au moment du décès de son grand-père en 1997 ; et chaque année le londonien Philippe Sands, de double nationalité française et britannique, venait passer quelques jours chez (ou avec) ses grands-parents français Buchholz, à Paris : il a donc eu le temps, sur la durée, de bien le côtoyer et le connaître, et l’apprécier, l’aimer… _ :

« J’ai beaucoup de souvenirs heureux,

et pourtant l’appartement de Leon et Rita _ situé vers le milieu de la rue de Maubeuge, non loin de la gare du Nord, à Paris _ ne m’est jamais apparu comme un lieu joyeux _ voilà, et cela en très net contraste avec le tempérament « généreux et passionné«  du grand-père Leon ; soit une conjonction d’éléments de base de l’énigme du couple (de presque cinquante ans de durée : 1937 – 1986) de ses grands-parents, à élucider, pour leur petit-fils. 

Jeune garçon _ dans les années soixante _j’en sentais _ de cet appartement _ déjà la lourdeur,

une tension _ voilà… _ faite d’appréhension _ de quoi donc ? _

et imprégnée du silence qui remplissait l’air _ mais les lieux parlent.

Je ne venais _ de Londres à Paris _ qu’une fois par an _ aux vacances _,

et pourtant je me souviens _ tout spécialement _ de l’absence _ endémiquement pesante _ de rires » _ en ce lieu de vie des grands-parents Buchholz…

et cela, donc, d’un autre côté,

un côté forcément plus restreint et peu ouvert aux débats _ et c’est un euphémisme ! _et d’abord à l’intérieur même du cercle des proches _ que ce silence devait avoir, semble-t-il, pour intention de protéger ! _,

le côté, donc, de l’histoire intime un mot qui va se révéler crucial ! _ de la propre famille _ Buchholz – Flaschner – Landes – Gruber, etc. _ de l’auteur, Philippe Sands ;

et cela à travers aussi, et peut-être surtout, le parcours de vie (ainsi que les souvenirs _ tamisés et plus ou moins transmissibles en fonction des époques et de l’avancée en âge de chacun _ à propos de ses parents, Leon et Rita) de sa propre mère Ruth, née _ le 17 juillet 1938, à Vienne _ Ruth Buchholz ;

Ruth, au départ éminemment chahuté de Vienne _ le 22 juillet 1939 _, à l’âge d’un bébé de tout juste un an _ un an et 5 jours _, et voyageant en train de Vienne à Paris sans personne de sa famille pour l’accompagner, son père se trouvant déjà à Paris, et sa mère étant restée à Vienne : comment fut-ce possible ? C’est à peine croyable !.. Et pourquoi était-ce son père, et non pas sa mère, qui allait prendre en charge, et tout seul, isolé, à Paris, un enfant si petit ? Il y a assurément là de quoi s’interroger !

Ce que résume bien le témoignage (pages 66 et 67), récent, je suppose, du cousin _ né à Vienne en 1933 _ Emil Landes _ chirurgien-dentiste de son état, comme l’était son père Wilhelm (le frère aîné de Rita), ainsi que l’ami d’enfance (l’expression se trouve à la page 499) à Londres, d’Emil, Allan Sands : le mari de Ruth et père de Philippe… _ :

«  »Comment Rita a-t-elle pu vivre à Vienne _ seule : sans son mari Leon, parti à Paris dès janvier 1939 (comment et pourquoi ?) _  jusqu’à la fin de 1941 ? » _ s’interroge Philippe. Son cousin _ en fait le cousin germain de Ruth _ Emil, qui _ lui _ avait quitté Vienne _ pour Londres avec ses parents _ en 1938 l’année de ses cinq ans _, ne se l’expliquait pas _ lui non plus, quand Philippe est venu, assez récemment, je suppose, au début de son enquête, peut-être en 2010, le consulter là-dessus. « C’est un mystère, et cela a toujours été _ mais depuis quand ? _ un mystère« , m’a-t-il dit doucement. Savait-il que Leon et Rita n’avaient pas quitté Vienne ensemble ? « Non. Ils ne sont pas partis ensemble ? » me demanda-t-il. Savait-il que Rita était restée à Vienne jusqu’à la fin de 1941 ? « Non » _ rien n’avait donc filtré de cela dans cette famille Landes non plus…

Et aussi :

« Je n’ai absolument aucune idée de la manière dont ton grand-père _ Leon _ s’est arrangé _ remarque bien intéressante : Leon était un homme aussi remarquablement discret qu’intelligent et courageux, au milieu d’effroyables menaces _ pour quitter Vienne« , me dit Emil, le cousin de Ruth.

« Et j’ignore comment il a pu permettre à sa fille _ un bébé (juif, qui plus est !) de tout juste un an _ de quitter Vienne _ quant à cet exploit-là, l’enquête nous en apprendra davantage un peu plus loin : Leon était admirablement ingénieux ! et audacieux !

Et Leon participa aussi, mais sans en faire état non plus, à la Résistance en France ; cela, il a fallu que son petit-fils le déduise de ses patientes et rhizomiques recherches, et de quelques témoignages qu’il est parvenu, avec un peu de chance aussi, à obtenir ; notamment à partir du décryptage d’une photographie d’un cortège lors d’une cérémonie en un cimetière : il s’agissait du cimetière d’Ivry-sur-Seine ; et c’était le 1er novembre 1944 ; Leon y figure juste derrière le général de Gaulle !.. (pages 86 à 88) _,

ou comment ta grand-mère _ Rita, la tante d’Emil, et juive elle aussi… _ a pu s’échapper » _, Philippe découvrira plus tard que ce fut le 9 novembre 1941 : « le lendemain, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit à la dernière minute » : le caractère énigmatique de ce départ (au bon moment !) du Reich allemand de Rita, ne faisait donc que se renforcer… (ce sera à la page 74) ;

tout cela, cependant, ce n’est pas frontalement que nous l’apprendrons ; nous devrons en rester à des suppositions à partir de quelques indices, principalement une série de photos, datant (mais il aura fallu aussi l’établir !) de l’année 1941, et conservées chez elle par Rita, d’hommes vêtus de Lederhosen (culottes de cuir) et de Weissstrüpfe (hautes chaussettes blanches) : « signe, je le sais maintenant, de sympathie pour les nazis. Dans un tel contexte, ces chaussettes prenaient une allure sinistre« , commente Philippe Sands, page 256 ; et d’hommes se tenant en la compagnie de Rita dans un jardin d’un beau quartier du centre de Vienne (voir la photo, page 256), au décisif chapitre V, L’Homme au nœud papillon, pages 245 à 258. Ce beau jardin viennois, Philippe Sands, l’ayant localisé, le visitera : il jouxte le splendide immeuble du 4 Brahmsplatz, où résidait cet homme au nœud papillon dont on peut voir la photo à la page 241. Ces photos ont été découvertes par Ruth, sa fille, « parmi les papiers de Rita, après sa mort en 1986 » ; et Ruth « les avait ensuite rangées avec celles de Leon _ décédé, lui, en 1997 _ dans un endroit où elles étaient restées durant une décennie« , avant que Philippe ne les découvre à son tour, en 2010, et cherche à les comprendre, en sa méthodique et minutieuse enquête, où le moindre détail devient un magnifique (et indispensable) indice (page 247). Fin de l’incise.

Confiée par sa mère, Rita, à une étrangère, une anglaise, dont on commence par ne connaître que le nom, Miss Tilney

_ un nom inscrit à la-va-vite sur le quai de la gare de l’Est, sur un petit bout de papier jaune (la photo de ce document se trouve page 159), griffonné probablement dans la perspective, pour Leon, d’un contact ultérieur _,

la petite Ruth, née donc à Vienne le 19 juillet 1938, arrive à Paris, à la gare de l’Est, le 23 juillet 1939, à l’âge de tout juste un an, mais sans sa mère Rita, demeurée, elle, à Vienne ; Rita, quant à elle, ne retrouvera son mari Leon et sa fille Ruth, à Paris, qu' »au début de l’année 1942 » (page 75), en pleine Occupation ; et alors qu’elle avait quitté le Reich _ ici demeure un trou spatio-temporel de deux mois, plutôt étrange … _ le 9 novembre 1941 : « le lendemain _ 10 novembre 1941, et par décision d’Adolf Eichmann _, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit _ ainsi _ à la dernière minute _ tiens donc ! Sa fuite fut, soit très chanceuse, soit préparée par une personne informée _ j’ajoute donc ici ce commentaire très parlant de Philippe Sands à la citation commencée de donner un peu plus haut ! Je ne sais pas écrit Philippe Sands, page 74 _ quand Rita arriva à Paris ni comment elle y parvint. Sur le Fremdenpass conservé par Rita en ses papiers _, il n’y avait ni tampon ni explication. D’autres documents confirment cependant qu’elle a bien retrouvé son mari à Paris au début de l’année 1942″ (pages 74-75)

_ soit quasiment deux mois après son entrée, probablement par la Sarre, en France :

« Le 14 août _ 1941, à Vienne _, on délivra à Rita un Fremdenpass, valable pour un an, lui permettant de voyager, de quitter le Reich et d’y revenir. Bien qu’elle fût enregistrée comme Juive, le tampon J rouge n’y figurait pas. Deux mois plus tard, le 10 octobre, la police de Vienne l’autorisa à quitter le pays, et elle partit pour Hargarten-Falck, dans la Sarre, à la frontière entre l’Allemagne et la France _ voilà.

Le voyage devait avoir lieu _ elle le savait ! _ avant le 9 novembre. La photo du passeport montre une Rita terriblement triste, les lèvres serrées, les yeux pleins de pressentiment. J’ai trouvé une copie de cette photo dans les papiers de Leon ; Rita l’avait envoyée de Vienne à Paris. Au dos, elle avait inscrit : « pour ma chère enfant, pour mon enfant en or » (…) Avec, un peu plus bas, ce commentaire : « Pour quitter Vienne, Rita a dû bénéficier de l’aide d’une personne ayant des relations«  (pages 73-74). Fin de l’incise.

Et Rita, Ruth et Leon étaient juifs tous les trois…

Leur survie à Paris sous l’Occupation nazie fut, elle aussi, forcément problématique ; comme l’avait été l’existence de Rita, juive, à Vienne, dans le Reich, au cours des trois _ très _ longues années précédentes : 1939-40-41 _ de séparation du couple qu’elle formait avec Leon

L’énigme à décrypter se précise peu à peu _ step by step.

Qui est donc cette Miss Tilney

qui s’est chargée de convoyer par le train de Vienne à Paris, la petite Ruth, ce bébé d’un an à peine, à son père Leon ?

Cette énigme-ci sera résolue.

Mais d’autres au moins aussi étranges, et à multiples rebondissements, viennent vite s’y adjoindre et jalonner le somptueux récit palpitant de cette enquête tant historico-juridique qu’intimement familiale _ ces deux pans de la même quête entremêlés, croisés, alternés _en ce merveilleux Retour à Lemberg

_ cf mes trois précédents articles d’approche, des 23, 29 et 31 mars derniers :

«

»

»  _ ;

je n’en suis qu’à ma troisième lecture de ce livre passionnant et si riche,

et je découvre à chaque fois de nouveaux micro-détails

avec de nouvelles macro-connexions à opérer

en fonction de nouveaux éléments de contexte que je découvre, au fils du récit, et dont je prends de mieux en mieux conscience, par ces connexions mêmes, et dont je me souviens de mieux en mieux, aussi ; mais c’est cela, lire vraiment un texte, c’est-à-dire découvrir, parcourir et déchiffrer les couches successives de matériaux d’un palimpseste ; matériaux directement issus des vies des personnes dont sont observés à la loupe, comme ici, les parcours, et se découvrant, dès que l’on creuse un peu ; cela pouvant même se réaliser au corps défendant de l’auteur, et à son insu :

ainsi, par exemple, pourquoi le prénom du frère cadet (Marc) de Philippe, n’est-il jamais prononcé dans le livre, les deux fois que celui-ci est pourtant évoqué ? Cf à ce propos, la précision que Philippe Sands lui-même donne dans un article sien The Diary: Philippe Sands du Financial Times du 3 juin 2016 :

At an event in London earlier this week, it was a relief to reach the part where I could make a few remarks.
I took the opportunity to express, very publicly, feelings of fraternal love towards my brother, who has put up with years of queries about obscure family memories for things I’ve written.
 
Later, over dinner at nearby Fischer’s — where the Wiener schnitzel wins out over all competition — he thanks me for my nice words,
then asks whether there was a particular reason he got no mention in the acknowledgments for my latest book.
I want to set him straight, but am unable to do so after leafing through the relevant pages.
Aghast, I immediately email my publishers with a corrective insert, extolling the virtues of my brilliant brother Marc, the finest.
Knopf in New York replies, asking if he is my only brother. “This information affects whether to use restrictive or non-restrictive commas,” they explain. I take an instant decision not to consult our father.
Et pourquoi Marc Sands n’est-il pas, non plus, cité dans la liste pourtant apparemment exhaustive des Remerciements de l’auteur à tous ceux qui lui ont apporté une aide, si menue ait-elle été (parfois même un seul mot !), donnée aux pages 499 à 505 de Retour à Lemberg ?… Fin de l’incise _ ;

chaque relecture apporte donc son lot de nouvelles connexions à essayer, comme autant de pistes s’offrant à explorer…

Après le bref Prologue : Une Invitation (pages 23 à 33 = 11 pages),

ainsi que le tout premier et très important _ fondamental et probablement principal ! _ chapitre I, Leon (pages 37 à 91 = 54 pages),

les chapitres impairs suivants, tous brefs,

_ et que l’on aurait pu superficiellement penser ne constituer que des chapitres de transition, pittoresques et anecdotiques, afin de pimenter le récit principal, qui est celui de la grande Histoire _,

sont consacrés à des personnages apparemment secondaires et fugaces _ ils ne réapparaîtront pas _, de témoins ou comparses _ probablement annexes… _ de l’intrigue familiale _ celle réputée a priori par nous secondaire _,

soient les chapitres III : Miss Tilney de Norwich, pages 161 à 182 = 12 pages) ; V : L’Homme au nœud papillon (pages 245 à 258 = 14 pages) ; VII : L’Enfant qui est seul (pages 321 à 328 = 7 pages) ; et IX : La Fille qui avait choisi de ne pas se souvenir (pages 375 à 384 = 10 pages),

chapitres qui constituent comme autant d’étapes de la démarche d’enquête familiale du petit-fils de Leon et Rita, quant au parcours de vie, notamment pendant la guerre et sous l’Occupation, de ses grands-parents…

_ je pense ici à la très belle enquête d’Ivan Jablonka à propos du parcours de vie (et de mort ) de ses grands-parents paternels, en Pologne, puis à Paris (sous l’Occupation), en son passionnant Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus _ une enquête ; cf aussi, sur ce beau livre, mon article du 9 avril 2012 : »

Et je pense aussi à l’enquête superbe, encore, et de par le monde entier, de Daniel Mendelsohn, Les Disparus (le livre est paru en 2006 aux États-Unis, et en 2007 pour son édition française) ; cf mes deux articles des 8 et 9 juillet 2009 : «  et » ; rédigés suite à ma lecture du livre suivant de Daniel Mendelsohn paru en français, en 2009 (mais l’original était paru aux Etats-Unis en 1999), L’Étreinte fugitive

Et aussi, forcément, à ce chef d’œuvre absolu que sont les travaux éblouissants de Saul Friedländer : L’Allemagne nazie et les Juifs, volume 1 : Les Années de persécution 1933-1939, paru en 1997, et volume 2 : Les Années d’extermination 1939-1945, paru en 2008 ;

précédé de son très beau Quand vient le souvenir, paru en 1978 ; et suivie de son merveilleux Où mène le souvenir _ ma vie, paru en 2016 ;

sur cette somme, cf mes deux articles en suivant des 16 et 29 septembre 2016 : «  et »

Et sur l’histoire de la Galicie,

consulter aussi l’admirable travail de Timothy Snyder Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline ; et mon article du 26 juillet 2012 : «

Cf aussi, à propos de ma rencontre avec le Père Desbois, le 31 janvier 2008, à Bordeaux, pour le colloque Les Enfants de la guerre, ainsi que ma lecture de son terrible Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par ballesces articles du 12 novembre 2008 et du 9 juillet 2009 : « … ; et »

Auparavant, j’avais lu, terrifié, eu égard au silence radical de mon père, né à Stanislawow le 11 mars 1914, l’impressionnant roman de Wlodzimierz Odojewki (Poznan, 14 juin 1930 – Piaseczno, 20 juillet 2016) Et la neige recouvrit leur trace, paru aux Éditions du Seuil, en 1973…

Un des premiers souvenirs de mon père, raconte ma mère (qui vient d’avoir cent ans le 11 février 1918 : quelles dates !), c’est celui de l’entrée des cosaques, sabre au clair, dans la cour de la maison de ses parents, à Stanislawow, en Galicie, au pied des Carpates ; sa mère Fryderyka (native de Lemberg, et fille de Sara Sprecher, de la famille Sprecher, de Lemberg…), ayant pu sauver à temps le petit Benedykt, traumatisé à vie… Au cours d’un épisode de ces guerres austro-russes d’alors ; j’en ignore la date…

Fin de cette longue incise bibliographique (et personnelle, aussi) ; et retour à Retour à Lemberg.

Nous serions donc, de prime abord, tentés de recevoir ces brefs chapitres impairs comme faisant fonction de virgule, de pause, entre les principaux et gros chapitres _ les chapitres pairs _, parties prenantes, eux, d’un récit _ de portée universelle, lui _ de la grande Histoire, celui de la vie et de l’œuvre (mêlées), de ces deux grands juristes du droit international que sont Lauterpacht et Lemkin, ainsi que de la vie et de l’œuvre (de mort) du nazi important _ juriste de formation, lui aussi, et principal concepteur du statut juridique des lois du régime nazi ! et ce point est fondamental du point de vue du Droit… _, qu’est Hans Frank, un des principaux accusés (et condamnés) du procès de Nuremberg

soient les chapitres II, Lauterpacht (pages 95 à 158 = 64 pages) ; IV, Lemkin (pages 185 à 242 = 57 pages) ; VI, Frank (pages 261 à 327 = 66 pages) ; VIII, Nuremberg (pages 331 à 371 = 41 pages) ; et X : Jugement (pages 387 à 440 = 54 pages) ;

et juste avant le bref et tranchant Épilogue : Vers les bois (pages 441 à 453 = 13 pages).

Ces chapitres impairs, presque anodins _ historiquement _ par rapport aux chapitres pairs de la grande Histoire, comportent de menus, mais décisifs éléments _ ou détails _ d’énigmes, se présentant, à chaque étape de l’enquête, comme un défi à résoudre, et se révélant bientôt, l’un après l’autre, comme autant de pièces-ressources successives de la résolution du puzzle familial dont pas mal d’éléments étaient, bien sûr, cachés, soigneusement tenus secrets par les uns et les autres, et pour divers motifs _ des Buchholz,

amenant,

sinon toujours la pleine résolution frontale des étrangetés et énigmes (aux éléments se clarifiant pas à pas) _ l’auteur, en très fin avocat qu’il est, répugne à asséner de massives résolutions au lecteur, préférant laisser celui-ci mariner un moment dans ces bizarreries et difficultés à s’orienter au sein de ce qui se révèle peu à peu, en effet, un puzzle ; puis se faire lui même, à partir du dossier d’éléments d’abord épars, puis assemblés peu à peu et réunis par l’auteur, ses propres conclusions de lecteur, d’autant mieux assertées ainsi, et alors, en ce processus de découverte progressive par lui-même ! _,

du moins, de quoi se faire une idée un peu approchée _ mais sans trop lourdement y insister, de la part de l’auteur : un très filial respect demeure aussi très présent, quand la compréhension finit par se faire jour ! _ de ce que cachaient des secrets longtemps tus _ car trop douloureux à porter à une lumière trop vive _ et donc tenus floutés, laissés plutôt à esquisser, à un peu de distance et en arrière-plan ;

et dont quelques très menus signes-détails seulement affleurent, laissés, avec infiniment de pudeur et de délicatesse, à peine perceptibles, et dans les blancs du discours (ou dans des gestes ou expressions du regard surpris au vol) plutôt que dans des paroles explicites et nettes ;

comme en témoignent, si l’on y prête bien attention, les mots de commentaire contenus, mais fermes cependant et pleinement assumés, de la nièce de Leon, Herta Gruber-Peleg, à Tel-Aviv (« ni surprise, ni choquée« , commente la scène Philippe Sands, page 383) ;

et plus encore, bien sûr, le « sourire entendu » (page 384) sur le visage de Ruth, la mère de l’auteur, se souvenant de sa propre rencontre en Californie _ dans les années 70, m’a précisé de vive voix Philippe Sands _, avec Max, l’ami de jeunesse viennois de son père…

_ Ruth s’est mariée jeune, elle avait 18 ans, en 1956, à un londonien, Allan Sands, le meilleur ami de son cousin Emil Landes, immigré à Londres, à l’âge de cinq ans, en 1938 ; Allan et Emil, amis d’enfance, ont tous deux été étudiants en dentisterie, puis chirurgiens-dentistes… Et à l’instant où j’écris cela, je m’aperçois que le nom de Sands est comme pré-inscrit dans celui de Landes.

Pas mal d’humour, riche d’amour et de générosité, dans cette discrétion subtile et délicate, est assurément bien là, présent, chez les Buchholz, et à travers les générations qui se succèdent : Leon, Ruth, Philippe et maintenant les enfants de Philippe Sands et Natalia Schiffrin.

Rien n’est ici trahi, 

du moins pour ce qui concerne les actes de Leondont certains héroïques : je veux parler ici d’actes de Résistance, durant les années d’Occupation, à Paris, même si rien n’en sera vraiment précisé, ni a fortiori étalé par lui-même _ et pas davantage dans le récit que s’efforce d’en recomposer très filialement ici, son petit-fils Philippe…

Il s’agit de l’infatigable travail de Leon à l’UGIF, l’Union Générale des Israelites de France

_ dont le récit est rapporté aux pages 82-83, avec aussi cet épisode : « Brunner nommé à Paris le 9 février 1943, afin d’intensifier le processus de déportation des Juifs de Frances’étant personnellement rendu dans les bureaux du 19 rue de Téhéran _ de l’UGIF _ pour superviser les arrestations, Leon lui avait échappé en se cachant derrière une porte » ; récit transmis à Philippe par sa chère tante Annie, qui le tenait de son mari, Jean-Pierre, le frère cadet (1947 – 1990) de Ruth _ ;

ainsi que de ses liens avec les Résistants du groupe Manouchian, membres des MOI, les Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d’Œuvre Immigrée

_ rapportés aux pages 87-88 : « Un membre de l’affiche _ l’affiche rouge d’Aragon, rendue célèbre par la chanson de Léo Ferré _ m’était familier _ rapporte Philippe Sands, page 88 _, Maurice Fingercwajg, un Juif polonais de vingt ans. Je connaissais ce nom : Lucette, une amie de ma mère avec qui elle allait à l’école tous les matins après la fin de l’Occupation, avait épousé Lucien Fingercwajg, le cousin du jeune homme exécuté. Le mari de Lucette m’a appris plus tard que Leon avait eu des contacts avec le groupe _ voilà _, mais il n’en savait pas davantage. « C’est pour ça qu’il est parmi les premiers dans le cortège du cimetière d’Ivry », m’a dit Lucien » _ dans ce cortège, Leon se trouve juste derrière le général de Gaulle, sur une photo (page 87) prise le 1er novembre 1944 à Ivry : « De Gaulle avait visité le Carré des Fusillés, le mémorial des combattants résistants exécutés par les Allemands pendant l’Occupation » (page 86) ; une photo que Leon avait conservée en ses papiers, et « la première que j’ai vue dans le salon de ma mère avant le voyage pour Lviv« , l’été 2010, indique Philippe Sands, à la recherche passionnée, désormais, de toute ce qu’avait eu à surmonter, en sa vie, ce grand-père adoré, depuis son départ de Lemberg…


Rien n’est trahi.

Tout au contraire ; une parfaite piété filiale _ Leon n’appelait-il pas Philippe « mon fils  » ? (page 39)vient, et toujours discrètement, s’accomplir.

Et par ce lumineux livre-tombeau

à son grand-père,

le petit-fils fait pleinement droit à ce que fut la vérité profonde de la vie de Leon

Halleluiah !

Le second exergue, à la page 10, du livre,

en l’occurrence, et en tout premier lieu, une extraordinaire citation des psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok, extraite de L’Écorce et le noyau _ à la page 427 de l’édition dans la collection Champs des Éditions Flammarion _ :

« Ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter _ voilà ! _,

mais les lacunes _ fantômales _ laissées en nous _ sans que nous, qui les subissons, y puissions, du moins tout d’abord, grand chose ! _ par les secrets des autres« 

_ sur ces lacunes mêmes, cf mes articles des 16 et 17 juillet 2008, à propos de Jeudi saint, de Jean-Marie Borzeix : «  et » _ ;

ainsi que,

et un peu plus loin, à la page 12 de la Préface à l’édition française du livre _ et seulement elle ! Et le titre français de ce récit d’enquête, Retour à Lemberg, me semble, aussi, bien plus parlant que le titre originel East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity », en déplaçant l’accent à la fois sur le lieu parfaitement identifiable de la ville de Lemberg-Lviv (un carrefour de tensions toujours très vives pour notre Europe, et face à la Russie), et sur la très concrète démarche d’enquête (avec d’inlassables « retours » physiques de l’auteur qui y poursuit très concrètement ses recherches autour d’Otto von Wächter), plutôt que sur la question plus théorique (même si elle est, bien sûr, très importante !), de la genèse des concepts du Droit international ; et même si les enjeux d’application de ces derniers, surtout, sont, plus que jamais en 2018, considérables ! pour une plus effective démocratie, on n’y insistera jamais assez… _,

la double expression suivante :

« Retour à Lemberg est un livre sur l’identité et le silence _ résume ainsi splendidement ce qui en fait le principal et l’essentiel, Philippe Sands !

Et nous découvrirons, peu à peu, qu’il s’agira aussi, fondamentalement (même si ce n’est pas théorisé par l’auteur), de la formation et du devenir des identités personnelles, toujours potentiellement ouvertes et dynamiques, perçues et appréhendées, ici, à travers celles des principaux protagonistes (surtout Leon, Lemkin et même Frank ; un peu moins Lauterpacht ; mais même aussi l’identité plastique de la personne de l’enquêteur-narrateur lui-même, par rapport, notamment, à l’identité ressentie plutôt que consciemment connue, de son grand-père, Leon… ; et sa merveilleuse capacité de sourire et de presque tout surmonter…) ; même si parfois, voire souvent, il arrive à certaines, ou même à la plupart, de ces identités en mouvement de ces personnes-personnages de Retour à Lemberg, de se fermer, puis demeurer, fixement, refermées (névrotiquement), faute, alors, d’assez de capacité dynamique et dynamisante de plasticité et de ré-ouverture, ou résilience, en elles, ces identités personnelles… Savoir rebondir… Et ces enjeux-là de plasticité et dynamisme de nos identités, nous concernent, bien entendu, chacun et tous, sans exception ! ; et cela aussi en fonction, forcément, des contextes (sociaux et culturels : complexes et mouvants, eux aussi ; et cela sein de l’Histoire générale, qui nous porte et emporte ; parfois nous soulève, et parfois nous pèse, ou nous engloutit et détruit), à commencer par les comportements et réactions des autres, et des autres en groupe (un phénomène auquel Raphaël Lemkin est particulièrement sensible ; lire ou relire ici, aussi, le Masse et puissance d’Elias Canetti, un autre contemporain (1905-1994) important de cette Europe centrale…) ; de ces autres auxquels notre moi a l’occasion, d’abord, et occasion positive, de plus personnellement s’identifier et former, subjectiver (cf par exemple le processus dintrojection de Mélanie Klein), mais aussi, d’autres fois, de parvenir à se déprendre, se libérer, s’extirper d’une emprise nocive, névrotique, ou perverse… Etc. _ ;

mais c’est aussi une sorte

_ à la John Le Carré (par exemple dans le sublime Comme un collégien) ; et il se trouve, en plus, que John Le Carré est un voisin et ami, à Londres, de Philippe Sands... _

de roman policier

c’est-à-dire une patiente et très déterminée enquête, à passionnants rebondissements, obstinément menée par l’auteur (qui nous la détaille _ et l’attention au moindre des détails est en effet capitale ! _, en presque la moindre de ses démarches, et nous y fait participer ainsi, magnifiquement !) au cours de six années de déplacements de par le monde (et à Lemberg et Zolkiew, en Galicie, désormais ukrainienne, tout particulièrement),

à rechercher et décrypter de très nombreux documents d’archives qu’il fallait d’abord repérer et dénicher (sans rien laisser passer d’important…), rassembler et réunir, comparer et connecter entre eux, pour parvenir, ainsi mis en rapport, à les faire vraiment parler ! Et parler implique toujours un contexte (hors-champ : à impérativement éclairer), ainsi qu’une adresse (à des personnes déterminées, spécifiquement motivantes…) ; et la pratique plurivoque de son métier d’avocat a bien aidé Philippe Sands en ces diverses tâches d’enquêteur-décrypteur, puis auteur-compositeur de son récit !

Et s’efforcer, plus encore urgemment, de recueillir, à contresens du temps filant à toute allure des horloges biologiques des vies

_ « But at my back I always hear

            Time’s wingèd chariot hurrying near« ,
s’exclamait To his coy mistress le poète Andrew Marvell… _ ;
et s’efforcer de recueillir tant qu’il est temps, et en sachant aussi à l’occasion les provoquer, d’irremplaçables témoignages (parfois d’un seul mot !), quand est en train de s’achever, pour ce qui concerne les exactions de la Shoah principalement, ce qu’Annette Wiewiorka a nommé l’« ère du témoin«  (cf son livre de ce titre) ; mais, cela, pas seulement à l’égard de meurtres de masse ; cela peut concerner aussi les menues existences les plus privées, certaines expériences les plus intimes, en la singularité la plus discrète ou secrète, des rapports les plus personnels des individus, à d’autres, avec d’autres, avec certains autres, qui leur sont chers, ou qui veulent leur peau !.. Les affaires de l’intimité peuvent elles aussi se dérouler sur des fonds de violence, aussi bien dans le déchaînement de leur effectivité objective que dans le vécu le plus inquiétant ou affolant de leurs ressentis _

mais c’est aussi une sorte de roman policier

à double entrée :

la découverte des secrets de ma propre famille _ autour des liens affectifs noués, et plutôt en secret, à Vienne, par son grand-père Léon, d’une part, et sa grand-mère Rita, d’autre part (chacun de son côté) ; et ce seront bien là les clés de l’énigme familiale du couple (un peu atypique, au final, mais peut-être pas tant que cela…) des grands-parents Buchholz… _d’une part,

et, d’autre part, l’enquête de l’origine _ ou plutôt de la genèse… _ personnelle _ de la part, cette fois, des deux inventeurs de ces concepts décisifs du droit international contemporain, à partir de 1945 : Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin _ de deux crimes internationaux _ ou plutôt de leur dénomination et surtout détermination juridique officielle ; mais il fallait, bien sûr, et extrêmement précisément, les déterminer ! _ qui m’occupent _ lui, Philippe Sands _ dans ma vie professionnelle _ d’avocat spécialisé plaidant en ces matières dans des procès on ne peut plus effectifs _ au quotidien,

le génocide _ le néologisme a été créé de toutes pièces par Raphaël Lemkin, qui le propose pour la première fois en son livre Axis Rule in Occupied Europe, achevé de rédiger le 15 novembre 1943 (page 231), et publié un an plus tard, en novembre 1944 (page 235) _

et le crime contre l’humanité«  _ avec Hersch Lauterpacht (dont le livre An International Bill of the Rights of Man parut, lui, en juin 1945), René Cassin, qui fut le principal concepteur (dès ses années de la France libre, à Londres, auprès du général de Gaulle), puis rédacteur principal de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ; René Cassin, donc _ dont je suis un ami de la famille, et d’abord de son neveu Gilbert Cassin _, en partage la paternité de conception et dénomination ; mais Hersch Lauterpacht était, lui un juif de Galicie, devenu, aussi, à Cambridge, un très pragmatique britannique ; alors que René Cassin préfère lui, en bon français qu’il est, et à Londres, auprès du général de Gaulle, raisonner et agir en termes de principes universels… Mais leur profond souci et le plus effectif possible du Droit, est bien le même…

Philippe Sands précisant alors :

« Au lecteur de décider

si l’enchevêtrement _ dans la (très heureuse !) rigoureuse alternance des chapitres impairs concernant les Buchholz, et pairs concernant les grands juristes, Lauterpacht et Lemkin, puis Frank et le déroulé du procès de Nuremberg (un grand merci, ici à Victoria Wilson, son « éditrice parfaite : attentive, aimante et sceptique, elle n’a cessé de me vanter les mérites de l’écriture lente, je lui en suis très reconnaissant« , page 505)  _ de ces deux histoires toutes deux passant par cette même cité de Lemberg-Lwow (aujourd’hui Lviv), et à des moments qui les concernent, directement ou indirectement, chacun et tous, et sous la pression tragique des mêmes causes ! _n’est dû _ ou pas _ qu’au hasard

_ ou bien, plutôt, et aussi !, à quelque(s) conjonction(s) de facteurs personnels (d’identité et subjectivation) communs prégnants, liés certes au lieu et au moment, et aux milieux, menaces et actions armées d’autres (= les autres, en groupes surtout ; et c’est là-dessus qu’insiste Lemkin pour l’incrimination de génocide, que, lui, identifie à partir du modèle de l’exemple arménien de 1915 (pages 194-196…) ; mais aussi, peut-être, à d’autres facteurs plus personnels et intimes, voire singuliers (et facteurs puissants de notre identité ! ou identification…), pouvant être, aussi, lourds de violences, et déjà de menaces, qui y interviennent, là encore, plus ou moins directement ou indirectement, de la part surtout, il est vrai, de groupes… C’est que « nul homme n’est une île«  ! selon l’expression de John Donne. Et c’est fondamentalement au sein même des échanges avec les autres (à commencer par celui de la parole, en l’apprentissage de la langue, puis de toute la culture… ;  ainsi que des regards), mais aussi de tous les autres signes, y compris corporels et les moins conscients, avec nos proches, d’abord (puis d’autres ; qu’il faut apprendre à apprivoiser ; et avec lesquels s’accorder plus ou moins…), que nous, humains, nous formons et forgeons peu à peu, et continûment, notre identité de personne-sujet (qui est ainsi ouverte, et non pas fermée)… Et sur cette articulation-là, Philippe Sands, avec une très grande humanité et merveilleuse délicatesse, creuse loin et profond, et profondément juste, en son balancement très mesuré entre le poids de ces divers facteurs d’identification...

Et, de plus, et encore, nous sommes ici sur le terrain de droits (et pas de simples faits bruts) : de droits (à revendiquer et soutenir) à faire naître et apparaître d’abord, délimiter et faire reconnaître, d’abord théoriquement et en droit positif, puis à faire entendre, respecter et protéger très effectivement, sur le terrain, cette fois, quand d’autres les bafouent et les violent ! Et osent théoriser sur ces abus, tel le Calliclès du Gorgias de Platon, ou tel Carl Schmitt : un cran philosophique au-dessus du médiocre Hans Frank… Cf aussi le riche Masse et puissance, d’Elias Canetti…

Et au passage, nous pouvons comprendre le conseil de Léon à son cher petit-fils Philippe (page 38 : « Leon m’encouragea à faire du droit« ), c’est-à-dire consacrer sa vie professionnelle la plus effective au Droit, et la défense vigoureuse et argumentée, la plus concrète, des droits… Cf aussi, plus tard, et à la page 437 : « Leon était ravi de mon choix de carrière« … Mais, ici, et cette fois avec son œuvre d’auteur, et auteur de ce si éloquent Retour à Lemberg, Philippe Sands donne encore beaucoup plus d’ampleur à la mission reçue de son cher grand-père. Et c’est très émouvant.

Le sens des faits _ avec la lucidité et la clairvoyance qui le conditionnent, ce crucial et fondamental « sens des faits«  _

et les détails (le diable, nous le savons, sait s’y cacher ! mais c’est aussi là qu’il se fait démasquer !) _ de ce voyage qui va d’Est en Ouest et retour

_ (East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity » est le titre originel anglais de ce Retour à Lemberg… : East West Street étant la traduction anglaise du nom polonais de la rue principale de Zolkiew, berceau de la branche maternelle, les Flaschner, de la famille de Leon Buchholz (mais la maison des Lauterpacht, les parents de Hersch, se trouvait dans cette même rue de Zolkiew !) ; une rue qui s’est appelée, à diverses périodes de domination germanophone : autrichienne, puis allemande-nazie, LembergerStrasse…  _

est en partie au moins _ une affaire personnelle » et cela, déjà, pour chacun des protagonistes de ce récit : les juristes-concepteurs, qui sont aussi de très pragmatiques acteurs des nouvelles conceptions du Droit international, à la création duquel ils ont décisivement contribué alors ; les traqueurs-prédateurs nazis ; et les traqués et victimes (quelques uns parvenant à en échapper, mais la plupart des autres, pas), juifs surtout…

Et c’est un immense mérite de ce livre qu’est Retour à Lemberg, que de réussir à nous faire approcher, encore une fois avec une extrême délicatesse, ces facteurs personnels et intimes, d’identité, profondément « humains« , jusque dans les amours un peu compliquées et chahutées, de certains, et même de la plupart, des protagonistes pris ici comme objets d’analyse fouillée en cette enquête extrêmement minutieuse, même un Hans Frank ; tous impliqués, à divers degrés, et ne serait-ce que dans leur famille, dans les violences et soubresauts annexes de l’Histoire collective ; sous les regards réels (ou potentiels) d’autres, des autres, ainsi que de groupes se conglomérant (cf, par exemple, ici, le Masse et puissance, d’Elias Canetti) ; afin de mieux comprendre la part de ces facteurs humains et inhumains, tant dans les comportements effectifs que dans les jugements sur eux…

Bien sûr,

au départ de l’enquête menée par Philippe Sands ici,

il y a cette invitation universitaire _ au printemps 2010 : l’Ukraine indépendante (et surtout sa partie le plus occidentale, la Galicie et sa ville principale, Lviv) s’ouvrait alors un peu à l’Europe de l’Ouest… _ faite à l’avocat de droit international spécialisé en affaires de génocides et de droits de l’homme qu’il est

_ et qui découvrira la ville de Lviv à la toute fin du mois d’octobre 2010, et y prononcera sa conférence dans la salle même où se trouvèrent, étudiants, Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin durant le cursus de leurs études de droit (de 1915 à 1919, page 104, pour Lauterpacht ; et de 1921 à 1926, page 192, pour Lemkin) ; de même que se trouva, aussi, dans cette même salle, Hans Frank, pour un fameux discours prononcé là le samedi 1er août 1942 (pages 293 à 295, avec deux photos) : « c’était l’anniversaire de l’incorporation de Lemberg dans le Gouvernement général _ que dirigeait Hans Frank _, comme capitale du Distrikt Galizien, germanisé depuis peu _ à partir de l’été 1941, et le déroulé de l’opération Barbarossa. (…) Le principal objectif de Frank était de restaurer _ à son profit de Gouverneur Général de (toute) la Pologne occupée _ un régime civil sous la houlette ferme _ et c’est un euphémisme ! _ du gouverneur _ de Galicie, à Lemberg _ Otto von Wächter… » _ son subordonné ; page 291 _

par la Faculté de Droit de l’Université de Lviv, et à propos des conceptions nouvelles, depuis 1945-46 _ et le procès de Nuremberg _ de ce droit.

Mais, ce qu’ignorent encore, ce printemps 2010 de leur invitation, les instances invitantes de Lviv,

c’est que, d’une part, les deux inventeurs de ces concepts, Hersch Lauterpacht (1897 – 1960) et Raphaël Lemkin (1900 – 1959), sont tous deux étroitement liés à leur ville de Lviv

_ Lauterpacht est né à la très proche Zolkiew (LembergerStrasse) le 16 août 1897, et gagna Lemberg, avec ses parents, en 1910, afin d’y faire ses études (dont le début de celles de droit, à l’université, de 1915 à 1919 ; en 1919, pour causes de mesures antisémites polonaises à l’université, il dut partir pour Vienne afin d’y poursuivre et terminer ces études de Droit : auprès du grand Hans Kelsen) ; mais ses parents continuaient, eux, de résider à Lwow (où ils y furent raflés, en août 1942, pages 144-145) ; quant à Lemkin, lui est venu à Lwow, en octobre 1921, afin d’y faire, lui aussi, ses études de droit : la prohibition des éudiants juifs de 1919 avait alors cessé, du fait de l’application du Traité des droits des minorités ; et dont il sortit diplômé le 20 mai 1926 _,

mais, mieux encore,

les invitants ignoraient aussi, et d’autre part, que leur invité, l’avocat londonien Philippe Sands (né à Londres en 1960, y vivant, y exerçant son métier d’avocat et d’enseignant à l’université, ainsi qu’y résidant toujours),

avait lui aussi de très étroits liens avec la ville de Lviv _ des liens familiaux et culturels (juridiques !), même si ces liens étaient encore assez vagues pour lui-même, à ce moment d’octobre-novembre 2010 : son grand-père Leon, en effet, ne lui avait pas dit un mot, pas plus du détail de ses dix années de petite enfance passées à Lemberg (de sa naissance, le 10 mai 1904, à son départ de la ville, au mois de septembre 1914, fuyant les armées russes) que du détail des vingt-quatre années suivantes de sa jeunesse passées à Vienne (de son arrivée chez sa sœur Gusta Buchholz-Gruber, en septembre 1914, à son départ (tout seul !) pour Paris et la France, au mois de janvier 1939).

puisque son grand-père maternel, Leon Buchholz (1904 – 1997), lui aussi, était né à Lemberg (le 10 mai 1904), y avait vécu (jusqu’en septembre 1914, et sa fuite vers Vienne), et y était revenu, à Lwow _ la Lemberg autrichienne étant alors devenue polonaise _, à l’été 1923 : c’était, à ce moment, afin, d’une part, de disposer _ du fait du Traité des minorités imposé par les Alliés, le 28 juin 1919, à la Pologne renaissante _ d’un passeport polonais _ qui lui était désormais nécessaire, en tant que né en Galicie ; et qui, d’une certaine façon, bien plus tard le sauvera des Nazis (quand il sera considéré, sur la foi de tels papiers, non pas comme juif autrichien, mais simplement apatride : sans mention, à l’encre rouge sur ces dits papiers, de sa judéité !)… _, et, d’autre part, de rendre visite à ses cousins Flaschner _ du côté de sa mère, Malke, née Flaschner _, à Zolkiew

_ et c’est cet été 1923-là, que Leon aurait pu croiser à Lwow, et Raphaël Lemkin qui effectivement y étudiait ; et même, peut-être, Hersch Lauterpacht, qui certes y avait cessé d’étudier l’été 1919 (où, pour contourner les mesures anti-juives prises alors à l’université de Lwow par les toutes nouvelles autorités polonaises, il avait dû gagner Vienne pour pouvoir y achever sa formation de juriste, auprès du grand Hans Kelsen) ; qui s’était marié (à Vienne, le 20 mars 1923) ; et qui, le 5 avril suivant, avait rejoint l’Angleterre pour occuper bientôt, en octobre, un poste de professeur de droit qui lui avait été offert, à Londres ; mais Hersch Lauterpacht aurait pu venir à Lwow depuis Londres, rendre visite à ses parents, qui continuaient, eux, et continuèrent de résider à Lwow ; ainsi que son frère David, et sa sœur Sabina, et leurs époux respectifs : Ninsia, pour David, et Marcele Gelbard, pour Sabina ; et leurs filles : Erica, pour David Lauterpacht, et Inka, pour Sabina Gelbard,… En 1945, de toute cette famille Lauterpacht résidant à Lwow-Lemberg-Lviv, n’aura survécu que la seule Inka Gelbard (nièce de Hersch) ; tous les autres avaient été assassinés…

Leon, lui, ne reviendra plus jamais à Lwow.

Après Vienne, c’est la France et Paris qu’il gagnera, en janvier 1939 ; et pour toujours :

devenu français, Leon adorait la France ;

et au fils qui lui naîtra le 3 janvier 1947, il choisira pour prénom Jean-Pierre

_ et au passage je note que le fils aîné de Philippe Sands a été prénommé, en 1995, Leo JP…


L’art de la recherche _ en quelque domaine que ce soit _comme celui de la réalisation d’une œuvre à accomplir, nécessite de prendre l’initiative de concevoir _ Sape audere !, telle est la devise des Lumières, comme le proclame bien haut Emanuel Kant, en son indispensable Qu’est-ce que les Lumières?, en 1784 _ et de faire, en procédant à de fécondes connexions :

rien n’est ici simplement subi passivement, ou reçu de l’extérieur ; pas davantage qu’isolément, non plus.

Et dans les rapports du sujet cherchant, et créant, à son réel environnant,

il ne s’agit jamais, en rien, de simples coïncidences purement circonstancielles et extérieures, étrangères aux personnes _ et à la personnalité même, singulière _ du chercheurs et créateur.

Surtout quand viennent interférer, comme ici, des jeux meurtriers et à très grande échelle, de chats et souris entre traqueurs et traqués, bourreaux et victimes :

ainsi,

et à côté de bien d’autres _ presque tous, à vrai dire ! _ de leurs parents,

la mère de Leon, Malka Buchholz, née Flaschner, est assassinée à son arrivée sur la rampe de Treblinka, au bout de la Route vers le paradis, au mois de septembre 1942 (page 360) ;

quand la mère de Rita, Rosa Landes, venait, moins d’une semaine auparavant, le 16 septembre 1942, de mourir d’épuisement à Theresienstadt (page 76)…

Malka, Rosa : deux des arrière-grand-mères de Philippe Sands ;

Treblinka, Theresienstadt : deux des grands sites d’assassinat des Nazis…

..

Ce en quoi, pour ce qui concerne au moins les bourreaux,

le moment (20 novembre 1945 – 1er octobre 1946) du procès de Nuremberg

allait se révéler décisif, face à la phénoménale mauvaise foi persistante et endurante de la plupart de ces prédateurs attrapés, capturés, et désormais maintenus, à leur tour, dans une nasse, à Nuremberg ;

tel Hans Frank

_ quant à son subordonné direct, Otto von Wächter, éminent résident de Lemberg en tant que Gouverneur de la Galicie nommé par Hitler lui-même (le 22 janvier 1942), et terriblement efficace en l’extermination de ses Juifs, il réussit à fuir l’avancée de l’Armée rouge quand celle-ci, lors du reflux de la Wehrmacht hors de l’Union soviétique, vint s’emparer de Lemberg, le 27 juillet 1944 ; Wächter parvint, lui, à échapper, du moins provisoirement, au châtiment : il put se réfugier à Rome, où il bénéficia de hautes protections ecclésiastiques… jusqu’à sa mort, à Rome, le 10 septembre 1949, semble-t-il.

Outre son passionnant film The Nazi legacy : what our fathers didréalisé avec l’étroite collaboration _ et participation à ce documentaire _ de deux fils de bourreaux nazis, Niklas Frank et Horst von Wächter (tous deux nés en 1939),

le présent travail en cours de Philippe Sands, et grâce à la vaste documentation _ familiale _ que lui a généreusement fournie Horst von Wächter, concerne, justement, le parcours de vie entier (décès compris, à Rome), d’Otto von Wächter, éminent et singulier citoyen de Lemberg…

L’œuvre d’écrivain-chercheur de Philippe Sands se poursuit donc, à côté de son travail d’avocat en droit international spécialisé dans les crimes de génocide et d’atteintes aux droits de l’homme : passionnante, en sa quête de vérité, comme en sa très profonde _ et empreinte de la plus grande délicatesse _ humanité.

Mais je voudrais m’attacher au plus émouvant _ et touchant _ de tout,

même, peut-être, par rapport aux combles de l’horreur que furent les massacres d’extermination _ Shoah par balles, chambres à gaz, etc. _ :

le portrait si délicat par Philippe Sands de son bien aimé grand-père Leon Buchholz,

via, ici,

_ et entre autres assez rares témoignages désormais disponibles, à partir de novembre 2010 (début de cette enquête), quant au passé viennois de Leon, entre 1914 et 1939, puisque c’est sur ce passé viennois-là que vient se focaliser, à ce stade de sa recherche, la curiosité de son petit-fils, afin de mieux comprendre ce qu’a pu être en vérité le couple assez étrange qu’ont formé ses grands-parents Leon et Rita, disons entre leur mariage « célébré le 23 mai 1937 au Leopoldstempel, une belle synagogue de style mauresque, la plus grande de Vienne » (page 61)et la naissance de leur second enfant, Jean-Pierre, à Paris, le 3 janvier 1947 _

via, ici, donc,

le témoignage « viennois« ,

obtenu par Philippe Sands « dans une maison de retraite avec une belle vue sur la Méditerranée, non loin de Tel Aviv » (page 376), en 2012 _ à au moins soixante-quatorze ans de distance (entre 1938, son départ de Vienne, et 2012, ce jour de leur rencontre à Tel-Aviv) _, de la cousine Herta, âgée de 92 ans,

une des nièces de ce grand-père Leon _ puisque Herta Peleg, née Gruber, est la seconde des filles (après sa sœur Thérèse-Daisy, née en 1914, et avant sa sœur Edith, née en 1923) de Gusta Buchholz (la sœur aînée de Leon) et son mari Max Gruber ; et témoin potentiel privilégié, du fait que c’est chez Gusta et Max Gruber (qui venaient de se marier en janvier 1913), que vinrent se réfugier, l’été 1914 à Vienne, Leon et sa mère Malka, quand Lemberg fut prise et en partie dévastée par l’armée impériale russe.

Herta Peleg :  « la fille qui avait choisi de ne pas se souvenir« ,

ainsi qu’elle-même l’affirme à Philippe Sands, le fils de sa cousine Ruth, à la page 380 :

« Je veux que tu saches que ce n’est pas vrai _ comme certains le disaient, tel son propre fils Doron, Doron Peleg, que Philippe avait réussi à contacter depuis Londres _ que j’ai tout oublié,

voilà ce qu’elle dit, les yeux rivés aux miens _ précise alors Philippe.

C’est juste que j’ai décidé il y a très longtemps que c’était une époque dont je ne souhaitais pas me souvenir.

Je n’ai pas oublié. J’ai choisi de ne pas me souvenir« …

Ce témoignage-clé (aux pages 380 à 384) qui constitue un apport crucial décisif pour l’intelligence de la personnalité de son grand-père Leon, telle qu’elle avait pu se révéler et s’épanouir en sa jeunesse, à Vienne,

a été obtenu par Philippe Sands à Tel Aviv en 2012,

soit soixante-quatorze ans après le départ de Vienne (en septembre 1938, page 375) d’Herta, qui n’a plus jamais revu son oncle Leon, qui lui-même quitta Vienne peu de temps après, en janvier 1939.

Dans l’état d’esprit qui était celui de Philippe Sands au moment de ce voyage à Tel-Aviv,

Herta Gruber-Peleg,

était, pour lui, la dernière nièce vivante de Leon _ ce qui n’était pas tout à fait le cas ; car Philippe découvrira un peu plus tard, en 2016 (cf page 531, dans la Postface), l’existence, et à Tel-Aviv aussi, d’une autre nièce de Leon, et qui, dira-t-il, pleura en lisant certaines pages de Retour à Lemberg (paru en anglais en 2016, en effet) ; mais il n’en précisera pas l’identité, indiquant seulement que Doron Peleg était son neveu ; il s’agit donc, ou bien de Thérèse-Daisy, l’aînée des trois soeurs Gruber, née en 1914, ou, plus vraisemblablement, d’Edith, la benjamine, née en 1923… _,

et semblait constituer le tout dernier témoin à pouvoir lui parler de Leon au moment de sa jeunesse _ et de son mariage avec Rita, en 1937 _ à Vienne :

« D’après moi _ venait d’écrire l’auteur page 376 _, Herta était la seule personne vivante qui pouvait avoir _ et donc transmettre _ des souvenirs de Vienne, de Malke et de Leon.

Elle ne voulait pas parler _ avait prévenu son fils Doron, Doron Peleg _,

mais on pouvait peut-être rafraîchir sa mémoire _ un bon avocat devait en être capable ; surtout avec l’aide de quelques photos anciennes que Philippe apporterait et lui mettrait sous les yeux…

Elle se souvenait peut-être du mariage de Leon et de Rita au printemps de 1937, ou de la naissance de ma mère _ Ruth _ un an plus tard, ou des circonstances de son propre départ de Vienne. Elle pourrait peut-être aussi m’éclairer sur la vie de Leon à Vienne _ un élément important ; c’était là ce que se disait Philippe Sands, chez lui, à Londres, devant la perspective d’une telle rencontre à Tel-Aviv… Elle accepta de me recevoir. Qu’elle consente à parler du passé était une autre affaire » (page 376).

Mais l’avocat subtil et empathique qu’est le chaleureux et remarquablement fin Philippe Sands, va superbement y réussir.

Et cet échange, durant deux pleines journées d’échanges intenses, avec Herta, dans son appartement de la maison de retraite où désormais elle vivait, face à la Méditerranée, constitue le sommet _ en toute délicatesse et pudeur _, et la clé finale, du questionnement de Philippe à propos de son grand-père Leon _ et de sa grand-mère Rita. A moins que d’ultimes témoignages, ou de nouveaux documents, sollicités et décryptés, livrent de nouvelles découvertes. La recherche a aussi quelque chose de passionnément infini.

Ces pages-ci (de 380 à 384)

de la rencontre de deux jours, donc, de Philippe Sands avec Herta, à Tel-Aviv, et ce qu’il va en apprendre,

et qui comprennent aussi, in fine, en un paragraphe de sept lignes, page 384, la mention du « sourire entendu«  de Ruth, la mère de Philippe,

quand celle-ci, un peu plus tard, lui raconte sa rencontre avec Max, en Californie, dans les années 70..,

vont venir donner au petit-fils de Leon, le plus beau et juste portrait de son merveilleux grand-père.

Et, à ce stade presque final de ma lecture, je voudrais ici rappeler les mots de son petit-fils qui, page 39, ouvraient le portait de son grand-père Leon :

« un homme généreux et passionné,

dont le tempérament fougueux pouvait _ à l’occasion _ se manifester de manière brusque et inattendue » ;

soit un homme passionné, foncièrement ouvert, mais sachant aussi parfaitement se contenir et demeurer discret, de même que très audacieux, et même héroïque, quand il le fallait…

Après les dix ans, de 1904 à 1914, de sa prime enfance à Lemberg,

Leon avait en effet vécu à Vienne vingt-quatre années, qui avaient été celles de sa jeunesse joyeuse : de l’automne 1914, à son départ pour Paris en janvier 1939.

Et il en vivra encore cinquante-huit de plus, à Paris, jusqu’à son décès en 1997 _ et son veuvage, depuis 1986.

Nous découvrons d’abord ceci, à l’important chapitre 133, et à la page 381 :

« Ce fut le nom de Leon qui suscita le souvenir le plus vif _ de la vieille cousine Herta.

Son oncle Leon, elle l’avait _ en effet _ « adoré »,

comme un frère aîné, de seize ans seulement son aîné.

Il était toujours dans les parages _ chez elle et ses parents, à Vienne _,

une présence constante.

« Il était si gentil, je l’aimais. »

Elle s’interrompit,

surprise par ce qu’elle _ elle campée d’habitude sur un plutôt ferme quant-à soi… _ venait de dire.

Puis elle le redit,

au cas où _ qui l’aurait chagriné _  je n’aurais pas entendu.

« Je l’aimais vraiment ».

Ils avaient grandi ensemble, expliqua Herta,

ils vivaient dans le même appartement après le départ de Malke pour Lemberg en 1919 _ quand la situation s’était apaisée là-bas, à Lwow, désormais.

Il était là quand elle était née en 1920, il avait seize ans, c’était un lycéen viennois.

La mère de Herta, Gusta, le gardait en l’absence de Malke.

Leon était une présence constante _ et marquante _ dans sa vie. » (page 382). 

Puis, ceci, un peu plus bas, toujours page 382 :

« Lorsque nous feuilletions les albums de photos _ ceux d’Herta comme ceux que Philippe avait apportés _,

son visage s’adoucissait _ voilà _ chaque fois qu’elle voyait une photo de Leon

_ la douceur de Leon suscitait, et maintenant encore, de la douceur…

 Elle reconnut le visage d’un autre jeune homme qui apparaissait sur plusieurs photos

_ qu’avait apportées Philippe ; et qui dataient toutes d’à partir de 1924, l’année des vingt ans de Leon, en l’épanouissement de sa période « viennoise« , en quelque sorte.

Regarder surtout les photos des pages 59 et 383.

Son nom lui échappait.

C’est Max Kupferman, lui dis-je, le meilleur ami de Leon.

« Oui, , bien sûr », dit Herta.

« Je me souviens de lui, c’était l’ami de mon oncle, ils étaient toujours ensemble.

Quand il venait à la maison, il venait toujours avec son ami Max. »

Cette remarque m’incita à l’interroger sur les amies de Leon.


Herta secoua la tête vigoureusement,

puis sourit, d’un sourire chaleureux

_ sourire, douceur, chaleur, sont décidément des marqueurs cruciaux dans le recueil très attentif des témoignages à propos de son grand-père Leon auxquels procède Philippe Sands.

Ses yeux aussi sourirent _ et ils parlent clair.

« Tout le monde passait son temps à demander à Leon _ et c’est là la pression du groupe _ « quand vas-tu te marier ? »  Il répondait toujours qu’il voulait ne jamais se marier » _ a précisé alors Herta : « toujours, jamais« .

Je l’interrogeai _ donc _ sur d’éventuelles _ parfois _ petites amies.

Elle ne se souvenait d’aucune amie.

« Il était toujours avec son ami Max ».

C’est tout ce qu’elle a dit,

répétant ces mots

_ « Il était toujours avec son ami Max« 

Doron _ le fils d’Herta _ demanda _ alors, avec beaucoup de modération dans le conditionnel de la formulation _ si elle pensait que Leon aurait pu être gay _ un mot, bien sûr, assez récent.

« On ne savait pas ce que c’était alors » _ dans les années 20 et 30 ; surtout une petite fille née en 1920… _,

répondit Herta, d’un ton égal _ et bien sûr les intonations de la voix, de même que les regards, comptent beaucoup dans l’expression des témoignages…

Elle ne fut ni surprise, ni choquée. Elle ne confirma, ni n’infirma« .

Fin ici du chapitre 133.


 

Puis, ceci, encore, au chapitre suivant, 134 (pages 383-384) :

« De retour à Londres,

je me suis replongé dans les papiers de Leon, rassemblant _ avec méthode _ toutes les photos que je pouvais trouver. (…)

 Je mis de côté toutes celles où il y avait Max,

les rangeant par ordre chronologique du mieux que je pouvais. (…)

Entre 1924 _ l’année des 20 ans de Leon _ et 1936, sur une période de douze ans _ et en 1936, Leon avait eu 32 ans, le 10 mai… _,

Leon avait collectionné plusieurs douzaines de photos _  pas mal, par conséquent ! _ de son ami Max.

Pas une année apparemment ne s’était écoulée sans qu’une photo ne soit prise, ou plusieurs.

Les deux hommes en randonnée. Jouant au foot. Á une cérémonie. Á une fête sur la plage, accompagnés de filles, bras dessus, bras dessous. Ensemble près d’une voiture dans la campagne.

Ces _ plusieurs douzaines de _ photos prises sur une période de douze années,

entre vingt _ 1924 _ et trente-trois ans _ 1937 _ (quelques mois avant son mariage avec Rita _ qui eut lieu le 23 mai 1937, pour ce qui concerne les données biographiques de Leon… _),

témoignent d’une _ très réelle _ relation de proximité _ entre Leon et Max.

Qu’elle fût intime ou non _ voilà l’adjectif qui revient ici _,

n’apparaît _ cependant _ pas clairement _ au vu des seules photos (toutes dénuées d’impudeur) étalées sur la table.

Les revoyant à nouveau _ et plus attentivement _ aujourd’hui,

avec _ désormais, en plus _ les remarques de Herta en tête

_ procéder aux connexions judicieuses (prenant en compte aussi le hors-champ !) est, forcéement, décisif ; tout élément doit être, toujours, et le plus correctement possible, bien sûr, contextualisé ! c’est-à-dire connecté à d’autres… C’est la justesse de cette connexion qui ouvre l’intelligence (ou pas) de la signification… Par l’auteur, au premier chef, évidemment ! Mais par nous, les lecteurs, aussi (lire est lui aussi un acte d’intelligence ; et donc un engagement de soi, personnel et singulier) ; ce qui nécessite, de notre part, en emboitant le pas, en quelque sorte, à la démarche même d’écriture inventive de l’auteur écrivant, quelques relectures, à chaque fois un peu plus attentives aux détails qui avaient pu jusque là nous échapper ; et sur lesquels l’auteur avait peut-être, justement, choisi de ne pas trop lourdement insister ! faisant confiance à notre propre finesse de lecteur attentif (ou pas) aux moindres nuances et intonations (voire aux silences) de ses phrases… Hic Rhodus, hic saltus _,

je me dis que c’était là une intimité d’un genre particulier _ peut-être, mais lequel ? A nous d’y méditer…

Leon avait dit qu’il ne voulait jamais se marier _ et il n’existait certes pas alors de mariage entre personnes de même sexe ; ni de pacs.

Et encore moins de procréation médicalement assistée.

Les solutions fines à la configuration personnelle de telles relations étaient possiblement alors moins formatées que ce qui se déploie à très grande échelle aujourd’hui dans nos sociétés moutonnières, alors même que les individus se figurent être absolument singuliers et uniques : par un aveuglement (de totale cécité !) habilement construit par de très peu visibles, voire invisibles, dispositifs algorithmiques sociaux…


Max avait réussi à quitter Vienne _ quelles raisons précises l’y avaient donc incité ? _ ;

comment, quand, je ne le savais pas _ et c’est bien dommage : ni Herta Gruber-Peleg, née en 1920, et nièce de Leon ; ni Emil Landes, né en 1933, et neveu de Rita, ne l’ayant jamais su, ne pouvaient donc pas le savoir ; et même Emil Landes, bien trop jeune en 1937-38, ne pouvait évidemment pas avoir connu ni se souvenir de ce Max Kupferman… Et qui d’autre, maintenant, pouvait apporter un nouveau témoignage fiable sur tout cela ?..

Il était parti _ mais à quelle date ? dès 1937 (soit le moment où cessent les photos jusqu’alors si fréquentes de l’ami Max, au moins dans la collection qu’en conserva Leon) ? plus tard ? mais quand ? Et qu’est ce qui avait donc pu motiver son départ, à lui, de Vienne, et d’Autriche ?.. L’Anschluss (Max aussi était juif) ne se produisit que l’année suivante : au mois de mars 1938… Et pour quelles raisons Max était-il parti tout seul ?.. Qu’est- ce qui avait pu retenir si fort l’ami Leon à Vienne ? Sa profonde affection pour sa mère Malka ? Le désir de se marier et d’avoir des enfants ? Qui pourrait le dire ? _

il était parti

pour l’Amérique, New-York, puis la Californie _ Philippe Sands n’indique pas précisément ce qui lui permet de l’affirmer : une correspondance entre Max et Leon ? un témoignage particulier, tel celui de Ruth, issu de leur rencontre californienne ?.. Cela n’est pas explicité.

Il était _ cependant _ resté en contact avec Leon _ par échange de lettres ? et en permanence ? Il semblerait que oui, mais là encore Philippe Sands laisse discrètement ces éléments dans le flou. Il en reste au stade de l’allusion. Durant l’Occupation, Leon se trouvant à Paris sous la botte allemande, il avait dû leur être assez difficile de communiquer par le courrier, très surveillé ; chacun (Leon à Paris, Max en Amérique) devait disposer d’une adresse sûre et fiable de l’autre afin de réussir à le joindre, sauf à utiliser les services de la poste restante, mais dans une ville forcément préalablement connue de soi (peut-être Max a-t-il résidé toutes ces années-là, sans en bouger, à New-York…). La pratique de la poste restante était fréquente en France sous l’Occupation et le régime de Vichy. Par exemple, Hannah Arendt et ses amies allemandes du XIVéme arrondissement de Paris (dont Herta Cohn Bendit), l’utilisaient, une fois parvenues en zone libre et ayant à s’y déplacer (Lourdes, Toulouse, Montauban, Marseille), en 1940-41… _ ;

et plusieurs années plus tard, lorsque ma mère était _ ce « était à«  semble impliquer un minimum de résidence dans la durée _

à Los Angeles _ Ruth était devenue adulte, et depuis longtemps ! Ruth a épousé Allan Sands, l’ami d’enfance de son cousin Emil Landes (né en 1933, lui), en 1956 (elle avait 18 ans) ; j’essaie de me repérer… Mais Philippe Sands ne donne pas davantage de précision sur ce séjour de Ruth Sands à Los Angeles _,

elle l’avait rencontré _ Ruth, et à sa suite Philippe, sont donc tout à fait en mesure de dater correctement cette rencontre californienne de Ruth et de Max (dans les années 70, m’a dit de vive voix Philippe).

Leon avait-il indiqué à sa fille l’adresse de Max en Californie ? Ou avait-il communiqué à Max les coordonnées de Ruth lors de son passage ou séjour à Los Angeles ?.. C’est plus que probable… Mais cette précision ne nous est pas donnée ; Philippe Sands nous dit que Leon et Max gardèrent contact (mais à distance, sans se voir), l’un habitant Paris, et l’autre en Amérique : par-dessus l’Atlantique qui les séparait désormais ; et surtout il nous laisse penser que Leon a favorisé cette rencontre californienne entre son ami de toujours, Max, et sa fille, Ruth. Qu’avait donc dit Leon à sa fille (trentenaire alors) ?.. Et celle-ci en a-t-elle, depuis, confié le détail à Philippe ? C’est très vraisemblable. Mais le récit tel qu’il est publié, préfère, avec délicatesse, s’abstenir d’entrer dans ce détail du devenir de l’amitié viennoise de Leon et de Max..

Il s’était marié tardivement _ qu’est-ce à dire ? quand, plus précisément ? _,

m’avait dit ma mère _ née, elle, en 1938 ; et Max Kupferman ayant, pouvons-nous supposer, approximativement l’âge de Leon, né lui en 1904 ; cela pour tenter d’évaluer ce que pouvait être l’âge de Max (certainement plus de soixante ans) au moment de cette rencontre californienne (au cours des années 70) _,

et il n’avait pas d’enfants _ et avoir des enfants (ou pas) peut être très important pour certaines personnes.

Comment était-il ?

Chaleureux _ nous y re-voilà ! _,

aimable _ tiens, tiens ! _,

drôle _ et c’est parfaitement perceptible sur pas mal des photos de Max conservées par Leon : Max adorait plaisanter et rire ! _,

selon elle

_ et toutes ces micro-appréciations d’intonations que nous fournit ici Philippe Sands, nous apprennent, elles aussi, beaucoup.

Au passage, et à propos de l’importance de ces intonations de la voix, je veux souligner ici le vif et très émouvant plaisir qu’éprouve Philippe Sands (et c’est parfaitement perceptible sur la vidéo), à tenir, en concert, le rôle de récitant ; de récitant d’extraits de son Retour à Lemberg, accompagnés de merveilleuses illustrations musicales (Erbarme dich, de la Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach, chanté par Laurent Naouri, etc…), dans le spectacle  qu’il donne quatre fois par an de par le monde, en compagnie magnifique de proches amis : musiciens, chanteurs, comédiens… Mais la profession d’avocat en apprend déjà beaucoup sur les intonations efficaces…

Pour ma part, je me souviens d’avoir proposé à mes élèves de Terminale, l’année de ma toute première année d’enseignement de Philosophie (c’était en 1972, au lycée René Cassin, à Bayonne), en sujet de dissertation, ce fragment d’Héraclite (dit l’Obscur) : « Ces gens qui ne savent ni écouter, ni parler« … J’y suis particulièrement sensible ; et d’abord au « savoir écouter« 

Et j’ai été aussi récitant lors de concerts de La Simphonie du Marais et Hugo Reyne ; la toute première fois, ce fut pour un concert Lully, dans le grand salon de l’Hôtel-de-Ville de Lyon, le 20 novembre 1993… Plus tard, j’ai aussi appris sur le tas à parler à la radio (France-Culture, France-Musique, à Paris, à Versailles) ; puis à devenir modérateur pour des entretiens, chez Mollat, à la Cité du Vin, au Théâtre du Port-de-la-Lune, à Bordeaux. Cf mon listing d’entretiens disponibles par podcasts et vidéos. Etc.

Je suis donc très sensible à l’importance des intonations de la voix… Fin de l’incise.

Comment était-il ?

Chaleureuxaimable, drôle, selon elle.

« Et flamboyant » _ voilà !

Philippe et sa mère ont maintenant tout loisir d’entrer bien plus avant, dans leurs échanges, dans le détail de ce qu’ils ont appris de Leon, qui se trouve être aussi, par ailleurs, allais-je écrire, pour elle, le père, et pour lui, le grand-père dont ils ont connu d’autres facettes de l’identité, complexe, riche et dynamique ; de même que pour l’identité de quiconque, si l’on veut bien creuser un peu…

Et toutes ces remarques sur ce qui émanait de la personnalité de Max telle que Ruth a pu l’éprouver lors de cette tardive rencontre californienne, sont magnifiquement corroborées par la photo en gros plan du visage de Max (et celui de Leon), prise en 1929, à Vienne, dans une étroite cabine de photomaton : plus de quarante ans avant que Ruth ne découvre le visage et ne perçoive la personnalité de Max, le viennois, en Californie…

Elle avait souri _ encore et toujours ce fondamental sourire : d’intelligence et d’affection, les deux _,

d’un sourire entendu

_ Ruth savait donc. Mais n’avait rien dit, jusque là.

Philippe n’avait pas non plus demandé grand chose à sa mère, avant ce voyage à Lviv, en octobre 2010 ; et avant l’apparition de cette affectueuse curiosité ainsi déclenchée, à Lviv, envers la personnalité pas assez encore connue de lui jusque là, de ce grand-père Leon, qu’il aimait tant. Oui, ce fut bien ce voyage très émouvant d’octobre 2010 à Lviv qui fut le catalyseur de cette curiosité et de toute cette démarche d’enquête, et qui mena à cette meilleure connaissance par Philippe de son grand-père, via tout ce dossier ; et cela à côté de son enquête sur les parcours de vie et les œuvres des juristes Hersch Lauterpacht, Raphaël Lemkin et Hans Frank, et à propos de l’articulation conflictuelle entre les droits nationaux et le droit international…

Mais maintenant, Ruth a tout loisir de bien en parler à Philippe, et avec ce joli sourire d’intelligence complice entre eux deux…

Je retournai _ poursuit Philippe Sands _, à la seule lettre de Max que j’avais trouvée _ que sont devenues les suivantes ? puisque le contact entre Leon et Max s’est poursuivi jusqu’aux années 70 au moins… _ dans les papiers de Leon.

Écrite _ aux États-Unis _ en mai 1945, le 9, le jour où les Allemands avaient capitulé face à l’Union soviétique.

C’était _ visiblement _ une réponse à une lettre de Leon

_ quel pouvait être son contenu ? Leon avait-il pu déjà avoir connaissance, en avril 1945, et à Paris, de l’étendue des meurtres de Juifs en Europe centrale et orientale ? et, plus particulièrement du sort des proches de son ami Max Kupferman ?.. _,

expédiée depuis Paris _ qui avait été libéré le 25 août 1944 _ un mois plus tôt _ début avril 1945, donc : détails en effet significatifs…

Max décrivait la perte de membres de sa famille _ perte dont il venait de recevoir, d’Europe centrale, probablement, confirmation ; car il demeure assez peu probable qu’en avril 1945, Leon ait pu déjà disposer depuis Paris, de beaucoup d’informations sur les massacres d’Europe centrale ; et cela en dépit des relations nouées avec le réseau des gens de l’UGIF… Mais qui sait ? Leon était ingénieux et audacieux… _,

l’instinct de vie _ qui était le sien _,

l’optimisme retrouvé _ ce que Boris Cyrulnik a baptisé la « résilience« 

Ses mots _ de Max _ dénotaient un espoir _ mais lequel ? _ palpable _ si les signes sont bien là, sous nos yeux, c’est à nous qu’il revient d’apprendre à les interpréter ; et en fonction, bien sûr, des contextes, mouvants…

Ce que Philippe Sands s’est efforcé, bien sûr, de faire, au fur et à mesure des avancées (à rebondissements) de ses investigations…

Comme Leon _ pense alors par devers soi et comme à voix haute Philippe _,

il buvait la vie _ telle est la dominante du tempérament joyeux et optimiste (« flamboyant«  !) commun aux deux amis, Max et Leon ! _,

même si la coupe _ étant donné la situation, de part et d’autre de l’océan _ n’était qu’à moitié pleine

_ et ce qui tranche, aussi, avec l’absence endémique de rire de l’épouse de Leon, Rita…

Même si Rita et Leon donnèrent à Ruth un petit frère, Jean-Pierre, né à Paris le 3 janvier 1947.

Des choix drastiques furent donc faits, et à plusieurs reprises, et par chacun des impliqués ;

et où chacun d’entre eux se trouvait alors : à Vienne, à Paris, à New-York, en Californie ; ainsi qu’en fonction des divers lieux où il pouvait se déplacer, ou fuir, échapper à la nasse…

La dernière ligne _ de cette ultime lettre de Max conservée par Leon dans ses papiers : que devinrent les autres ? _ accrocha mon regard,

comme lorsque je l’avais lue pour la première fois,

mais c’était alors pour une raison différente,

sans connaître le contexte _ forcément crucial ! _,

avant d’avoir entendu le témoignage _ sur le vif, et irremplaçable _ d’Herta.

Max se référait-il à des souvenirs viennois _ précis _ lorsqu’il avait écrit ces mots,

lorsqu’il avait envoyé des « baisers affectueux » à Leon,

avant de terminer sa lettre par une question ?

« Dois-je répondre à tes baisers, avait écrit Max _ avec une bonne pincée d’humour noir _, 

ou sont-ils seulement pour ta femme ? » 

          

Sur cette question des droits les plus intimes _ je reprends cet adjectif in fine très important _ de la personne,

face aux pressions (et parfois _ voire souvent _ aux violences _ par exemple, en l’occurrence, homophobes _) des autres _ et le plus souvent en groupes (très vite fanatisés, qui plus est…) _,

deux autres situations _ et souffrances, chagrins _ peut-être proches, sinon exactement similaires,

ayant affecté l’intimité de deux des autres principaux protagonistes de l’enquête :

Raphaël Lemkin,

et Hans Frank,

doivent être aussi abordées quant à ce volet de l’intimité personnelle, et peut-être même singulière ;

et ses droits…

D’abord, et surtout _ par la détresse qui la nimbe d’un bout à l’autre, semble-t-il… _la situation personnelle de Raphaël Lemkin,

comme s’y intéresse, avec pudeur ainsi que prudence, Philippe Sands _ et d’après son enquête sur lui, éminemment scrupuleuse et la plus complète possible : un travail de bénédictin ; presqua analogue à celui que fit Lemkin à propos de Hans Frank ! _au chapitre 136 (de la partie X Jugement), et surtout à la page 390 ;

Lemkin, qualifié, page 390, de « célibataire endurci« , ne s’était, en effet, pas marié ;

de même qu’est souligné, page 442, le fait qu’il « mourut sans enfants« .

Il n’avait eu ni « le temps, ni les moyens de mener une vie maritale« , avait-il confié _ en 1959, soit l’année même de sa mort _ à Nancy Ackerly,

une jeune étudiante _ « de Louisville, Kentucky » _ avec laquelle, au printemps 1959, à New-York, il avait sympathisé et lié amitié _ après s’être amusé un jour qu’il se promenait dans un parc, et l’avait rencontrée par hasard, alors qu’elle « pique-niquait avec un ami indien sur la pelouse du Riverside Park, non loin de Columbia University« , à New-York, à lui claironner, par fanfaronnade, qu’il était capable, lui qui n’était plus un tout jeune homme (il allait avoir cinquante-neuf ans), de dire « je vous aime«  en vingt langues différentes ! (page 185).

Et, bientôt « devenus proches« ,  l’été qui suivitet qui allait être celui-là même de sa mort, d’une crise cardiaque, le 28 août 1959 _,

Raphaël Lemkin et Nancy Ackerly ont travaillé « ensemble sur le manuscrit _ des Mémoires de Lemkin que Lemkin intitula Totally Unofficial » (page 185) ; ce qui fait de cette jeune femme, qui fut sa confidente de prédilection en 1959, un témoin très privilégié de son parcours de vie.

Raphaël Lemkin était un homme à la personnalité singulière, un individu assez isolé socialement _ un « outsider«  ! ai-je entendu à diverses reprises le qualifier Philippe Sands… _ :

un homme « solitaire, déterminé, compliqué, émotif et volubile,

quelqu’un qui n’était pas véritablement charmant, mais qui « essayait _ et sans vrai succès _ de charmer les gens » »,

d’après l’éditorialiste Robert Silvers (page 196), qui l’avait bien connu, et en a parlé en ces termes à Philippe Sands ;

et cela, malgré une indiscutable sociabilité :

« Sociable _ il se liait plus facilement que Lauterpacht _, il vivait en homme du monde » (page 389) ;

mais c’est seul, tristement seul, qu’une fois rentré chez lui, il se retrouvait

et s’éprouvait, douloureusement :

sans personne auprès de qui vraiment s’épancher, se confier ;

contre qui se serrer, se blottir,

à qui s’abandonner ;

et étreindre…

 

Sa mère Bella l’en avait pourtant prévenu, averti, mis en garde, notamment la dernière fois qu’il était passé revoir ses parents, chez eux, à Wolkowysk, en Pologne, à la fin octobre 1939 :

« Bella insista, rappela à son fils que le mariage était un moyen de se protéger,

qu’un homme « solitaire et sans amour » aurait besoin d’une femme, une fois « privé » du soutien de sa mère.

Lemkin ne l’encouragea pas à poursuivre«  _ un tel discours.

Raphaël « répondit aux efforts de Bella avec affection, prit dans ses mains la tête de sa mère, caressa ses cheveux, baissa ses yeux, mais ne fit aucune promesse.

« Tu as raison », c’est tout ce qu’il put lui offrir, espérant que sa vie de nomade lui sourirait davantage à l’avenir« , page 210.

Le texte de ces Mémoires de Lemkin ne trouvant pas d’éditeur à ce moment (1959-1960)

probablement du fait du décès de Lemkin, le 28 août 1959 ; et plus encore de l’absence d’un vrai réseau d’amis fidèles, ou de disciples, auprès de lui, et ayant souci du soin de son œuvre ainsi que de sa mémoire au regard de la postérité.

Raphaël Lemkin n’avait pas non plus d’héritier dont il serait demeuré proche :

le fils de son frère Elias, son neveu Saul Lemkin, né en 1927 (la famille d’Elias avait réussi à survivre aux Nazis comme aux Soviétiques, et à rejoindre l’Amérique après la guerre), vivait lui-même, « à quatre-vingt ans passés« , assez isolé à Montréal, dans des conditions plus que modestes, quand Philippe Sands le rencontra pour recueillir son témoignage sur son oncle Raphaël ; mais les liens familiaux entre Raphaël Lemkin et son neveu Saul, étaient très distendus (pages 210-211).

Et la jeune étudiante qu’était Nancy Ackerly, en 1959, ne disposait, quant à elle, d’aucune autorité, ne serait-ce qu’universitaire, pour assumer et assurer ce rôle de conseil auprès d’un éditeur _,

le texte, donc, de Totally Unofficial

« finit _ un peu perdu, et en tout cas non édité (et donc demeuré invisible)… _ (…)

dans les entrailles de la New-York Public Library« 

_ de laquelle Bibliothèque, ce n’est que bien « des années plus tard » que « un jeune universitaire américain mentionna le manuscrit, et m’en fit _ ensuite _  parvenir une photocopie« , raconte Philippe Sands (page 186) ; ayant pris connaissance de l’existence de ce document, très précieux pour sa propre recherche concernant Lemkin (sa vie personnelle solitaire, sa vie professionnelle un peu compliquée et conflictuelle, ainsi que son rapport passionnel à son œuvre de juriste), Philippe Sands obtint donc de s’en procurer une photocopie, qui, bien sûr, le passionna et dont il tira énormément d’éléments pour son travail de reconstitution du parcours de vie et de la genèse à méandres de l’œuvre de juriste de Raphaël Lemkin. Et un tel travail de précision de reconstitution dans les moindres détails, tant d’une vie que d’une œuvre, est, bien sûr, la seule méthode qui vaille.

Plus loin,

aux pages 209-210,

continuant de se pencher sur les méandres peu heureux _ et c’est un euphémisme _ de la vie de Lemkin, Philippe Sands note bien que « l’une des caractéristiques frappantes de la biographie de Lemkin est en effet l’absence de référence _ qu’elle ait été exprimée, cette « absence de référence à toute relation intime« , par lui-même, ou bien reconnue et établie par d’autres _ à toute relation intime _ sic : cela va donc assez loin. Lemkin ferait-il donc partie de ceux qu’on qualifierait aujourd’hui d’« asexuels«  ? Probablement que non.

De tous les documents que j’ai dépouillés _ poursuit Philippe Sands _aucun ne mentionne _ en effet _ une femme, bien que certaines aient apparemment manifesté _ publiquement _ un intérêt pour lui.« 

Et c’est ce qui transparaît aussi, plus loin, page 390, de ce document privé exceptionnel et particulièrement expressif qu’est la petite œuvre poétique _ totalement inédite _ de Raphaël Lemkin, « trente poèmes qu’il avait écrits et qu’il avait voulu partager avec _ sa jeune amie et collaboratrice de 1959 _ Nancy » Ackerly ; et que celle-ci, bien des années après la disparition de Lemkin, adressa, par la poste, à Philippe Sands :

« La plupart _ de ces poèmes, résume Philippe Sands _ portait sur les événements _ de diverses sortes, probablement _ qui avaient façonnés sa vie et était (sic) heureusement _ pour sa faible qualité poétique ? pour ce qu’elle révélait (un peu trop ?) de la vie de son auteur ?.. _ restée dans l’ombre,

 mais certains poèmes parlaient d’affaires de cœur _ nous y voilà.


Visiblement, aucun n’était destiné à une femme en particulier _ qu’il aurait aimée ou courtisée un peu durablement _,

mais deux d’entre eux s’adressaient apparemment _ au vu de la syntaxe _ à des hommes.

Pris dans « l’effroi de l’amour »

_ est-ce là le titre du poème ? ou bien une expression significative du poème dont est cité l’extrait qui suit ? _,

il écrivait :

M’aimera-t-il davantage

Si je ferme la porte à clef

Lorsqu’il frappera cette nuit ?

Un autre, sans titre, s’ouvrait sur ces vers _ mais la suite (plus impudique ?) ne nous est pas ici donnée _ :

Monsieur, ne vous débattez pas

Laissez-moi baiser

Votre poitrine avec amour.

Philippe Sands concluant, page 391, ce passage à propos des confessions poétiques _ inédites _ de Raphaël Lemkin _ qui comporte probablement d’autres richesses biographiquespar ces mots :

« On ne sait à quoi _ à quel hors-champ bien réel (inconnu jusqu’ici) de son existence _ ces vers faisaient référence.

Il semble cependant que Lemkin avait vécu une vie _ entière _ de solitaire,

et qu’il avait peu de personnes avec qui partager sa frustration

…sur l’évolution du procès » _ de Nuremberg,

eu égard aux difficultés qu’il avait en effet éprouvées à obtenir la place officielle de premier plan, et au procès de Nuremberg même, qu’il désirait en ce décisif procès, au service de la reconnaissance universelle de son concept de « génocide« 

Et dans l’Épilogue de Retour à Lemberg, à la page 442,

nous retrouvons cette notation de Philippe Sands : « Lemkin mourut sans enfants ».

D’autre part,

Philippe Sands remarque, page 231, dans la Préface que Lemkin rédigea pour son livre capital Axis rule in Occupied Europeque de tous les groupes de personnes dont Raphaël Lemkin s’attachait à vouloir défendre _ sur le terrain du droit international _ les droits  _ en particulier les « Juifs, Polonais, Slovènes (?), et Russes » ; semble exister ici une maladresse de traduction… _,

« d’un groupe au moins, il ne faisait aucune mention :

les homosexuels« .

Qui étaient pourtant passibles, le fait est bien connu, d’abord du port de l’étoile rose, et qui furent très effectivement persécutés en tant que groupe identifiable _ ainsi marqué et fiché _ et stigmatisé…

Que déduire de pareille omission en ces écrits de Lemkin ?

Probablement une gêne toute personnelle de la part de Lemkin en sa vie d’homme sexué ;

et dont, à ce point d’être incapable de pouvoir l’aborder en son texte de droit _ pouvait-il y en avoir de vraies raisons théoriques ? _il souffrait et avait honte…

Raphaël Lemkin serait peut-être ainsi un gay

_ mais le mot n’est pas cette fois prononcé pour lui, faute de discours de quiconque sur lui sur ce chapitre : pas de Niklas, comme pour Hans Frank ; pas de Doron, comme pour Leon Buchholz ;

dans le cas de Raphaël Lemkin, son neveu, Saul Lemkin, qui vivait (pauvrement) à Montréal, ne sait rien de la vie personnelle et intime de son oncle, et ne porte pas le moindre jugement sur elle… _

qui n’aurait pas vraiment assumé ses penchants… ;

ou leur éventuelle publicité…

Et cela, que ce soit du temps de sa vie en Pologne _ quand ses parents, Bella et Joseph, n’avaient pas encore été exécutés par les Nazis ; ce fut à Treblinka (page 422) _, ou ensuite aux États-Unis…

Mais les pratiques homosexuelles, à cette époque _ avant 1960 _, et notamment à New-York,

constituaient-elles, ou pas, un comportement de groupe ?..

S’agissait-il là _ comme le néologisme qu’est le vocable de « gay«  _, ou pas,

d’un phénomène sociologique, et d’époque ?..

Etait-ce l’assignation de sa propre singularité à un groupe, qui lui répugnait ?

Ou plutôt, la constitution en quelque sorte officielle et au sein de la théorie juridique d’un tel groupe d’Homosexuels ?..

Le point serait intéressant à creuser…

Ce qui concerne, maintenant, le cas de Hans Frank

sur cette part relativement tue de sa propre intimité,

et cela malgré (ou à cause de) ses liaisons bien connues, voire ses affichages avec diverses maîtresses,

se trouve au chapitre 109 (de la partie VI, Hans Frank), et à la page 315 ;

et il est abordé par Philippe Sands à partir des analyses _ d’une sévérité impitoyable ! _ du dernier fils (né en 1939) de Hans Frank,

Niklas Frank,

en partie à partir de confessions, dans le Journal de l’épouse de Hans _ et mère de Niklas _, Brigitte Frank,

à propos de l’intimité _ en effet plutôt bizarre _ de leur couple :

« Niklas avait compris que

sa mère _ d’un côté _ exerçait une forte emprise _ psychique _ sur Frank,

malgré son attitude cruelle _ à lui, d’un autre côté _ envers elle

_ en une relation de couple sado-masochiste, et doublement perverse en quelque sorte.

« Sa cruauté _ envers Brigitte son épouse, « de cinq ans son aînée«  _ devait servir à cacher son homosexualité », me dit Niklas.

Comment le savait-il ?

Grâce aux lettres de son père

et au Journal de sa mère.

« Chaque fois, de nouveau _ c’était donc endémique… _,

il semble que mon Hans lutte désespérément _ et en vain ! _, encore et encore »confiait Brigitte à son Journal, « pour se libérer de son attitude juvénile _ qu’est-ce-à-dire ? qui datait de sa jeunesse ? qui concernait son attirance envers des jeunes gens ?.. _ pour les hommes »en référence au temps qu’il avait passé en Italie _ la référence demeure obscure, faute de disposer d’informations sur la jeunesse ou/et les voyages de Frank en Italie…

C’était pourtant le même Frank _ mais y a-t-il vraiment là incohérence ? _ qui avait favorablement accueilli le paragraphe 175a du code pénal du Reich étendant la prohibition de l’homosexualité_ adopté le 28 juin 1935 (in la note 103 de la page 481 ; avec cette précision : « Frank avait prévenu que « l’épidémie de l’homosexualité » menaçait le Reich« …) ; mais seulement si celle-ci tournait à l’exclusivité…

Et les Nazis (race de seigneurs !) n’avaient pas la moindre complaisance pour ce qui ressortait de l’universel, ou même du général.

Un tel comportement, avait déclaré Frank, est « l’expression d’une disposition contraire à la norme de la communauté nationale » _ une norme, c’est-à-dire un simple habitus majoritaire : de fait, et non de droit ; mais que peut donc signifier le droit pour un Nazi ? sinon le simple fait brut de la force, et de son pur arbitraire… ; cf ici les analyses de Carl Schmitt ; ou, déjà, en amont, le discours que prète à son personnage de Calliclès, dans Gorgias, Platon… _ qui doit être puni sans merci « si l’on ne veut pas que la race périsse » _ seulement par pragmatisme bien compris.

« Je crois qu’il était gay », dit Niklas » (page 315), en conclusion de ce raisonnement.

Et voici donc l’autre occurrence de ce mot « gay » (page 313, donc),

avec la question de Doron Peleg, à Tel-Aviv, à propos de Leon Buchholz (page 383)

dans Retour à Lemberg.

Ce qui nous ramène

à réfléchir à ce qui constitue, et en lui donnant forme,

dans le temps d’une vie humaine, tant au sein de la personnalité de l’individu, que dans l’évolution de ses rapports aux autres,

et dans l’affiliation _ tant recherchée par soi qu’assignée par d’autres (ou les autres) _ à divers groupes, sociaux, raciaux, ou autres,

l’identité :

l’identité, toujours complexe et dynamique, est toujours potentiellement ouverte,

et comporte toujours au moins une part de plasticité…

Et nous retrouvons ici la distinction et les approches concurrentes que faisaient dans leurs démarches de conceptualisation théorique du droit (et des droits)

Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin ;

et que continue d’interroger, aussi, Philippe Sands…

Dont voici le podcast (de 56′ 38″) de la présentation de son livre,

mercredi 28 mars, à la Station Ausone,

tel qu’il vient d’être d’être mis en ligne par le site de la librairie Mollat…

Ainsi que la vidéo.

Ce lundi 2 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Un passionnant entretien avec Sébastien Durand sur son très riche « Les Vins de Bordeaux à l’épreuve de la Seconde Guerre mondiale 1938 – 1950″

22juin

Le mardi 6 juin dernier, à la Station Ausone, j’ai eu le très vif plaisir de m’entretenir avec Sébastien Durand à propos de son magnifique et très riche Les Vins de Bordeaux à l’épreuve de la Seconde Guerre Mondiale 1938 – 1950, qui vient de paraître aux Éditions Memoring.

 

A défaut, de pouvoir écouter le podcast de cet entretien _ indisponible hélas pour des raisons techniques _,

voici la vidéo de la présentation du livre par Sébastien Durand :

Titus Curiosus, ce jeudi 22 juin 2017

A propos de quelques GTE des Basses-Pyrénées entre 1940 et 1943, et de Marcel Brenot, commandant des 182e et 526e GTE

20avr

En complément _ et précisions _ de mon article Un point sur une enquête de micro-histoire sur un commandant de GTE dans les Basses-Pyrénées de novembre 1940 à juillet 1943 » du 22 avril 2015,

voici, assortie de quelques commentaires miens (en vert), une remarquable synthèse que Bruno Le Marcis, parent par alliance de Marcel Brenot, a fait parvenir à Claude Laharie _ l’historien du camp de Gurs _ ; et que vient de publier le Bulletin trimestriel de l’Amicale du Camp de Gurs, en son numéro 145 de décembre 2016.

HISTOIRE DU CAMP

Le commandant Marcel Brenot, chef du 182e GTE de Gurs puis du 526e _ GTE départemental _ d’Izeste (1940-1943)

Nous sommes en relations _ ici, c’est Claude Laharie qui présente la synthèse que lui a adressée Bruno Le Marcis à propos des activités de Marcel Brenot dans les Basses-Pyrénées, de son arrivée à Oloron, le 25 juin 1940, à son départ (pour Vichy) à la mi-juin 1943 _ depuis plusieurs mois avec Bruno Le Marcis

_ pour ma part, c’est le 2 février 2015, d’abord par un courriel (à 16h 08), puis par un contact téléphonique (à 16h 12), que Bruno Le Marcis et moi-même, Francis Lippa, sommes entrés en contact, sur le conseil de Claude Laharie

(lequel Claude Laharie répondait ceci par courriel à Bruno Le Marcis le 1er février 2015 : « Je n’ai pas beaucoup d’informations à vous donner sur ce sujet _ le suivant : « Je cherche à me documenter sur le rôle exact tenu par Marcel Brenot (…) au camp de Gurs (je pense) où il supervisait un groupe de « Travailleurs Étrangers Volontaires » », disait Bruno Le Marcis…

Le nom de votre aïeul par alliance _ Marcel Brenot, donc _ m’est inconnu. Il me semble que je ne l’ai jamais rencontré dans mes recherches sur Gurs, mais je ne peux pas l’affirmer totalement…

_ réserve prudente ainsi que judicieuse, car le nom de Marcel Brenot apparaît bel et bien, au moins, déjà, sur les en-têtes de documents officiels émanant des 182e et 526e GTE, aux moments où Marcel Brenot en assumait le commandement ; mais il me semble me souvenir qu’apparaissent aussi son nom et sa signature sur plusieurs de ces documents tels qu’ils sont conservés aux archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, à Pau, ainsi que j’ai pu le constater les plusieurs fois où, recherchant méthodiquement trace du nom de mon père, le Dr Benedykt Lippa, attestant de sa présence, soit au camp de Gurs, soit au sein des 182e et 526e GTE,  je suis venu y rechercher tout document concernant et le camp de Gurs et les GTE des Basses-Pyrénées ; à plusieurs reprises, donc : tout ce dossier est donc à relire… _

(…) Vous dites cependant que M. Brenot aurait commandé le 526ème GTE d’Oloron-Fabrèges-Buziet. C’est une information à creuser. Ce GTE ne dépendait en aucun cas du camp de Gurs _ car c’est exactement l’inverse : c’était le 182e GTE du camp de Gurs qui dépendait du 526e GTE départemental ; du moins à partir de la date (à vérifier !) où le 526e GTE fut, à la place de celui de Buziet, décrété GTE départemental !.. A mon avis, c’est ce point que vous devez tenter de préciser. Comment ? Je ne sais pas. Je sais par ailleurs que M. Francis Lippa, professeur bordelais à la retraite, a travaillé sur ce _ 526e _ GTE, puisque son père y fut _ effectivement : du 26 août au 9 décembre 1943, puis du 21 juillet au 30 septembre 1944 _ incorporé « ) ;

Bruno Le Marcis et moi-même, Francis Lippa, sommes entrés en contact sur les conseils de Claude Laharie, donc, que Bruno Le Marcis venait de joindre la veille (à 15h 45) pour avoir des éclaircissements sur ce camp de Gurs, dont le grand-père de son épouse, Marcel Brenot (17 juillet 1893 – 1er janvier 1986), avait dirigé le 182e GTE, et à propos duquel camp de Gurs il venait de découvrir de très nombreux très précieux documents, soigneusement conservés dans les archives privées de Marcel Brenot ; et cela à la suite du décès récent, au mois de novembre 2014, d’une des deux filles (jumelles) de Marcel Brenot _,

Nous sommes en relations depuis plusieurs mois avec Bruno Le Marcis

qui réalise une recherche familiale sur un aïeul par alliance, Marcel Brenot. Notre correspondant a retrouvé une volumineuse _ oui ! _ documentation d’archives, sur les activités de Marcel Brenot pendant la guerre : textes, rapports, circulaires, fiches, photos et même quelques objets dont on trouvera la reproduction ci-dessous

_ deux d’entre eux, un drapeau et une tranche de bois de chêne gravée, fabriqués par des T.E. républicains espagnols du 182e GTE du camp de Gurs, sont maintenant exposés à la Maison du Patrimoine d’Oloron en attendant l’édification d’un Musée au camp de Gurs même…

Une documentation et une iconographie assez complètes qui répondent à beaucoup de questions et en soulèvent de nombreuses autres.

Bruno Le Marcis a accepté de faire don à l’Amicale des quelques objets ayant appartenu à son aïeul. Nous l’en remercions vivement, de même que nous tenons à exprimer notre reconnaissance à M. Francis Lippa, professeur à Bordeaux, qui a servi de relais entre nous _ j’ai en effet remis ces deux premiers objets symboliques du 182e GTE du camp de Gurs (le drapeau et la tranche de bois de chêne gravée), reçus de Bruno Le Marcis à Bordeaux le 10 juillet 2015, à Claude Laharie aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, à Pau, le 26 août 2015, en me rendant aux obsèques de Jean-André Pommiès à Oloron – Sainte-Marie ; et Claude Laharie les a, ensuite, confiés aux bons soins d’Emile Vallès, qui les a mis en dépôt à la Maison du Patrimoine, rue Dalmais, à Oloron.

Mais surtout, Bruno Le Marcis nous a transmis le texte que nous publions ci-dessous, sur les activités de Marcel Brenot à Gurs.

Ce document est d’une grande valeur historique _ en effet ! _, car il vient combler une importante lacune _ oui ! En effet, rien de sérieux _ ni a fortiori nulle synthèse tant soit peu exhaustive : faute, pour l’essentiel, de documents dûment recensés et répertoriés, surtout dans les archives nationales ou départementales ; existe cependant la thèse importante de Peter Gaida, Camps de travail sous Vichy, en 2007, déjà… _ n’a jamais été écrit sur l’histoire du 182ème Groupe de travailleurs étrangers (GTE) de Gurs, ni sur celui de son frère jumeau, le 526ème d’Izeste _ c’est-à-dire le 526e Groupe de Travailleurs Etrangers d’Izeste – Louvie-Juzon, puis d’Oloron-Sainte-Marie ; avant que son siège soit transféré de la rue Saint-Grat à Oloron-Sainte-Marie, à Jurançon, à la Villa Montréal, au cours du mois de septembre 1943, comme l’atteste la consultation et comparaison des en-têtes de divers documents officiels, dont, surtout, les contrats mensuels successifs de T. E. de mon père, le Dr Benedykt Lippa (alors polonais, mais apatride pour le régime de Vichy), qui, méthodiquement conservés dans les archives privées de Pierre Klingebiel (1896-1984), leur co-signataire, m’ont été remis par son fils, le Pr André Klingebiel ; lequel, né en 1930, se souvient fort bien de mon père à Oloron en ces années-là, 1943 et 1944, de guerre et d’occupation par les Allemands…

Nous soumettons donc à nos lecteurs ce texte exceptionnel _ en effet ! _ qui vient éclairer l’un des aspects les plus méconnus de l’histoire du camp _ pour ce qui concerne son 182e GTE.


Le commandant Marcel Brenot, brillant officier devenu fonctionnaire atypique, occupe une place importante _ en effet _ dans l’histoire du camp de Gurs, à l’époque de Vichy. Il fut en effet le commandant du 182ème Groupe de travailleurs étrangers de Gurs du 9 novembre 1940 _ remplaçant Hubert Cosse _ au 1er avril 1942 _ date à laquelle, après y avoir été officiellement affecté le 19 mars 1942, il rejoint le 526e GTE départemental d’Izeste – Louvie-Juzon, où il va s’installer et résider alors ; et c’est le 20 avril 1942 que le chef Charles Rivalland lui cède la place à la tête de ce 526e GTE d’Izeste.

Auparavant, il s’était fait remarquer pendant la première guerre mondiale. Il avait combattu d’abord dans l’infanterie, puis dans l’aviation où il avait effectué une centaine de missions de reconnaissance aérienne. Héros de guerre, blessé à quatre reprises, il fut élevé au rang de chevalier de la Légion d’honneur à l’âge de 27 ans, reçut la Croix de Guerre avec palmes, ainsi que cinq citations. Marié au lendemain de la guerre, il eut trois enfants, devint négociant en vins et spiritueux à Saumur (49), puis exerça dans un négoce de bois avant de retourner dans l’armée active. Promu chef de bataillon en 1939, il est affecté à Saint-Cyr l’Ecole. Il y essuie les bombardements de juin 1940 et se replie avec son bataillon à Oloron-Sainte-Marie, où il arrive le 25 juin au soir, sous une pluie battante. Le 2 octobre 1940, il est finalement démobilisé à Pau. Le mois suivant, le 9 novembre, il est nommé au camp de Gurs, à la tête du 182ème GTE _ ici débute donc sa présence au camp de Gurs ; Marcel Brenot, et sa famille (son épouse et ses trois enfants) résidant très probablement alors à Oloron : à son arrivée, avec son Bataillon de l’Air 116 (de Saint-Cyr-l’École), à Oloron le 25 juin 1940, le commandant Marcel Brenot avait résidé dans la belle et vaste propriété Bordeu (avec parc) ; mais jusqu’à quelle date y est-il demeuré ? À quelle date lui et sa famille (acheminée, non sans difficultés, du Loir-et-Cher, à Oloron début septembre 1940) se sont-ils installés dans l’appartement « de fonction«  du 18 rue Dalmais, que leur loue Émile Lucbéreilh ; appartement dans lequel s’installera, au départ de Marcel Brenot d’Oloron pour Vichy, puis Orléans, son successeur provisoire à la tête du 526e GTE, celui qui était jusqu’alors son second (à cette date du 19 juin 1943), François Bodin-Hulin ? Au cours du mois de septembre 1943, le chef nouvellement nommé du 526e GTE départemental, Philippe Grandclément, décidera de transporter le siège de ce 526e GTE départemental, d’Oloron (22 rue Saint-Grat) à Jurançon, à la Villa Montréal, dans la banlieue de Pau


Le commandant Brenot assis à son bureau, à Izeste (1942)

Marcel Brenot, commandant du 182ème GTE de Gurs

Il y déploie tous ses efforts pour gérer les travailleurs étrangers — pour la plupart des Républicains espagnols, qu’il place _ du moins ceux qui deviennent ainsi des « T.E. détachés » auprès d’employeurs privés, agricoles ou industriels ; les autres T. E. demeurant, eux, cantonnés à l’intérieur du camp de Gurs, entouré de barbelés… _, par des contrats de travail, dans les usines et les entreprises _ aussi des exploitations agricoles _ de la région _ du fait du nombre très important des prisonniers de guerre retenus en Allemagne, la main d’œuvre (surtout très bon marché, telle que celle-ci !) fait, en effet, cruellement défaut.

Beaucoup d’entre eux sont employés aux travaux forestiers _ mon père, le Dr Benedykt Lippa, y fut, lui aussi, un moment affecté, à Louvie-Juzon (à l’entreprise Lombardi Morello) : c’est une des rares mentions qu’il se plaisait à faire de ses activités d’alors, comme « bûcheron«  !.. Un domaine que connaît bien Marcel Brenot. C’est un spécialiste du bois : les essences n’ont pas de secret pour lui. Il sait d’un coup d’œil sûr cuber un fût jusqu’au houppier lorsqu’il n’a pas avec lui son grand compas de forestier en chêne. A cette époque, pénurie d’essence oblige, camions et automobiles sont équipés de gazogènes alimentés en charbon de bois.

La gestion des travailleurs étrangers n’est pas toujours de tout repos. Il faut savoir canaliser quelques personnalités trop marquées, voire les écarter pour préserver coûte que coûte le moral des troupes, garant d’un bon entrain… et de la productivité qu’en attendent les employeurs. Tous les groupes de travailleurs étrangers ne se ressemblent pas, tant s’en faut. Et certains petits chefs _ tel, par exemple, Alexandre de Moroge (qui fut aussi milicien), à Buziet _, sans doute moins imprégnés de la droiture militaire qui guide encore Marcel Brenot, peuvent se montrer injustes et brutaux : tout ce qu’il exècre.

Autour du camp de Gurs se développe sporadiquement un marché aussi noir que parallèle, alimenté par des travailleurs étrangers en quête d’un pécule. Gare aux vrais voyous qui abusent de la situation ! À Pau, le tribunal, auquel le préfet réclame « des mesures très sévères », tourne à plein régime. La relative liberté de mouvement dont jouissent, hors le camp, les hommes _  surtout les « T.E. détachés » ; beaucoup moins les autres… _ du 182e GTE. susciterait-elle des jalousies ? Marcel Brenot prend soin de recueillir des témoignages et y met bon ordre en réorganisant le groupe, comme il sait le faire, sur le mode militaire. Il redonne de la tenue aux hommes en organisant, autant que faire se peut, un semblant d’homogénéité dans les « uniformes ». Chemises avec poches à rabat ; culottes de cavalerie et bérets pour l’encadrement ; ponchos taillés dans des couvertures, qui font office de cache-misère pour le reste de la troupe.


Un des emblèmes du 182ème GTE de Gurs, gravé dans une tranche de bois de chêne

 

L’emblème, le fanion et l’hymne du 182ème

Fin 1940, le 182ème GTE incorpore, aux côtés des travailleurs espagnols, un certain nombre d’Allemands expulsés du Pays de Bade pour cause d’antiracisme notoire, juifs pour la plupart _ l’opération de transfert est ordonnée et supervisée par Adolf Eichmann. Dans les rangs de ces désormais apatrides, dont certains réussiront à émigrer, figurent de nombreux intellectuels, écrivains, acteurs, musiciens, peintres, dessinateurs, plasticiens… et des sportifs aussi. Une équipe de football (maillot bleu, short blanc et chaussettes à bandes blanches) est même organisée, qui se produira au stade d’Oloron.

Un Groupe artistique du 182e GTE voit également le jour à Gurs, puissant dérivatif à la désespérance qui hante les autres internés, consignés dans des baraquements sommaires _ prévus pour ne durer qu’un seul été !!!! au printemps 1939… _ que les rudesses des deux hivers précédents ont déjà bien mis à mal _ et c’est encore peu dire ! Sur un terrain, en effet, argileux, où, sous ce climat pluvieux atlantique, tout devient boue ! Marcel Brenot commande aux artistes la création d’un insigne avec l’edelweiss pour emblème (les Béarnais l’appellent imortèla) sur fond bleu-blanc-rouge. Aux musiciens, il commande aussi l’écriture d’un hymne bien martial, une marche, paroles et partition pour voix et piano, que l’orchestre du camp pourra exécuter. Le musicien Hans Ebbecke et le pharmacien Julius Schwab, infirmier du GTE, signent leur œuvre, La marche du 182e, à la Noël 1941. Excusez du peu, le compositeur Hans Ebbeckke n’était rien moins, avant la guerre, que l’organiste de la cathédrale de Strasbourg ! L’hymne reprend en titre et en couplet la devise du groupe, que n’aurait pas reniée Baden Powell : « Toujours prêt ! ». Bon et utile…


Gravure du Groupe artistique du 182ème GTE de Gurs (1941)

La partition originale de l’hymne «Toujours prêts»du 182ème GTE de Gurs (paroles de Julius Schwab, musique de Hans Ebbekke)


Traduction en français de l’hymne du 182ème GTE de Gurs

Le 182e G.T.E. est _ de même que tous les autres GTE : bien commodes réservoirs de main d’œuvre immédiatement disponible ! et pour pas cher !!! _ l’objet de toutes les attentions de l’Organisation Todt, chargée de la construction du « Mur de l’Atlantique ». Le 30 juillet 1941, deux sergents recruteurs enrôlent _ avec, aussi, l’attrait d’une paye un peu plus substantielle que celle, misérable, des T.E. … _ 248 hommes, dont 141 membres du Groupe

_ l’année suivante, mon père, le Dr Benedykt Lippa, interpellé fin juin 1942, et mis d’abord quelques jours en « résidence forcée » à Grenade-sur-Adour, puis « versé » à ce 182e GTE du camp de Gurs début juillet 1942, échappera, lui, à ce sort, le temps de son cantonnement à Gurs, c’est-à-dire de la fin juin – début juillet 1942 jusqu’au 26 août 1943, où il sera transféré au 526e GTE d’Oloron (et mon père résidera alors à Oloron-Sainte-Marie, 40 rue des Oustalots, chez Joseph et Léonie Castille) grâce à un contrat de T. E. de complaisance, conçu par Marcel Brenot, et exécuté par son successeur à la tête de ce 526e GTE d’Oloron Philippe Grandclément, et son adjoint, Joseph de Goussencourt :

excellent médecin

(mon père était assistant en ORL du Professeur Georges Portmann à la Faculté de Médecine de Bordeaux jusqu’à ce 5 juin 1942, où Portmann, extrêmement bien informé _ succédant à Jean-Louis Tixier-Vignancour (sous le gouvernement Laval), Georges Portmann avait été Secrétaire d’Etat à l’Information à Vichy durant l’intermède Flandin, en janvier et février 1941 ; et conservait de très efficaces contacts dans les milieux d’information, presse, radio… _, l’ayant prévenu de sa prochaine arrestation par la Gestapo, lui permet de fuir, au sein d’un transport organisé par des Résistants bordelais _ recherche à creuser !!! _ en un autocar dirigé par une infirmière de la clinique Bagatelle (à Talence), en franchissant la ligne de démarcation à Hagetmau : ma mère, qui a 99 ans et fort bonne mémoire ancienne, ayant fait l’aller-retour Bordeaux-Hagetmau-Bordeaux en cet autocar spécialement affrété, peut encore en témoigner !),

et qui parle couramment allemand, polonais, russe et espagnol, outre ses compétences médicales,

Benedykt Lippa est chargé de diverses fonctions de secrétariat au sein de ce GTE ; il s’occupe notamment des formulaires d’engagement des T.E. ; dont le verso d’un exemplaire vierge a servi de couvre-livre à un ouvrage dédicacé à mon père, par son auteur, le Pasteur Cadier ; et que, ramené avec lui, en son bagage, par mon père à Bordeaux le 30 septembre 1944, je possède…

Le 3 août, la gendarmerie les escorte jusqu’au Groupement régional n° 2 de Toulouse (4 rue de Belfort), dont dépendent les 27 GTE _ à cette date ; mais il faut bien noter que le nombre des GTE en fonction sera très mouvant tout au long de leur existence _

de _ cette partie de la _ zone non-occupée, quelque 13.000 hommes, pour être remis aux Allemands.

A la Noël 1941, en amenant les couleurs du 182e pour la dernière fois de l’année, Marcel Brenot fait sensation au camp de Gurs _ et dans la hiérarchie des administrations de Vichy _ en prononçant un discours qualifié de « chaleureux » devant les hommes de son groupe. Homme entier et indépendant, il n’hésite pas à critiquer ce qui le rebute. Est-ce la raison pour laquelle _ le 1er avril 1942 _ il est éloigné du camp ? _ il faut cependant noter qu’il y a eu, aussi, en février-mars 1942, de gros problèmes (un violent conflit entre le chef Charles Rivalland, jusqu’alors à la tête de ce 526e GTE départemental depuis le 21 mai 1941, et l’irascible colonel Lespert, qui dirigeait un chantier de jeunesse en vallée d’Ossau) au sein de la direction du 526e GTE départemental d’Izeste – Louvie-Juzon, qui est donc réaménagée ce 1er avril 1942. Et accéder au commandement du GTE départemental constitue une promotion ! Par ailleurs, à la tête de ce poste « départemental » (des Basses-Pyrénées-et-Landes occupées), le commandant Brenot garde un œil vigilant sur ce qui se passe dans les deux GTE du camp de Gurs ; Gurs, où sa présence physique est attestée à plusieurs reprises en divers documents conservés aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, à Pau : par exemple, un contrat passé en décembre 1942 avec le commandant du camp de Gurs, René Gruel, transfère pour un mois au 526e GTE d’Izeste un certain nombre de T.E. « hébergés« … Toujours est-il que, le 1er avril 1942, Marcel Brenot est affecté au commandement du 526e GTE départemental d’Izeste -Louvie-Juzon.

Ce GTE départemental _ et c’est bien là son statut officiel : il y a en effet un « GTE départemental » pour chaque département de la zone non-occupée _ chapeaute les autres GTE des Basses-Pyrénées-et-Landes-non-occupées _ ainsi la moitié ouest du département des Landes, y compris, sa préfecture, Mont-de-Marsan, se trouve-t-elle en zone occupée ; alors que sa moitié est, et la sous-préfecture d’Aire-sur-Adour, est rattachée, elle, à la partie est, également non occupée, du département des Basses-Pyrénées ; et dépend donc administrativement de la préfecture de Pau. Il compte 777 travailleurs (21 employés par le groupe, 744 détachés _ voilà ! _ chez les employeurs, 4 disponibles et 8 absents). Le 7 mai 1942, le 526e grossit. Les effectifs atteignent 900 hommes « 600 Espagnols, 100 juifs et 200 de nationalités diverses, mais ariens », selon un rapport du Comité d’Assistance aux Réfugiés (CAR). Le siège du 526e est d’abord à Izeste (tél. : le 5 à Louvie-Juzon) _ avant d’être déplacé à Oloron-Sainte-Marie, le 7 novembre 1942 ; très probablement par la volonté de Marcel Brenot lui-même. Mais le groupe dispose aussi _ déjà ? _ de bureaux à Oloron-Sainte-Marie, 22 et 25 rue Saint-Grat (tél. : 343), où sont situés aussi l’écurie et le garage. Les magasins (ordinaire et matériels) sont situés 9 rue Carrerot _ et cela avant que le siège de ce 526e GTE départemental soit transféré d’Izeste – Louvie-Juzon à Oloron-Sainte-Marie. Marcel Brenot, précédemment installé _ les dates ont de l’importance : à tâcher de préciser ; ne serait-ce pas plutôt l’inverse ?… _ dans un appartement de fonction meublé 18 rue Dalmais, qu’il loue à Émile Lucbéreilh, fabricant des pâtes alimentaires Luc (marque déposée), investit _ à quelle date ? _ avec femme et enfants le _ beau et vaste _ pavillon _ avec un grand parc _ dévolu à la direction du Groupe _ ou plutôt, dévolu au domicile personnel de son commandant : les photos conservées par Marcel Brenot permettant de très clairement le situer : il s’agit de la propriété Bordeu… Sur tous ces points, préciser la chronologie des domiciliations successives de Marcel Brenot (et de sa famille) en Béarn serait bien utile…

A Izeste, le paysage est somptueux, le jardin à l’arrière de la maison offre une pleine vue sur le Pic d’Izeste. Dans les communs, des employés entretiennent une basse-cour et une petite porcherie d’une dizaine d’animaux moyennement gras. Ils cultivent également un vaste potager. Une symphonie pastorale dans la fureur de la guerre. Plus au nord-ouest, à 38 kilomètres à vol d’oiseau d’Izeste, au strict opposé d’Oloron, les détenus du camp de Gurs sont en proie à la famine et aux pires maladies _ dont la dysenterie et le typhus.

Poussé par la nécessité d’informer plusieurs centaines de travailleurs étrangers _ les T. E. « détachés«  _ éparpillés dans les entreprises _ et exploitations agricoles _ de la région, Marcel Brenot réussit à obtenir des subsides d’une association caritative pour éditer un bulletin bilingue franco-espagnol de 2 ou 4 pages, dont il est l’unique rédacteur-gérant. Faute de papier disponible chez l’imprimeur, son bulletin, dénommé Servir, tiré à mille exemplaires, ne connaît, semble-t-il, que quatre parutions. Il y exhorte ses hommes à la patience et à l’engagement. Il promet : « Je veillerai à ce que vos femmes et vos enfants ne soient pas dans la misère. Je pense aux regroupements familiaux. » Il assure : « Je serai juste, équitable, humain, aussi bien pour les employeurs que pour le T.E. » S’ensuit une liste de courts conseils et de renseignements pratiques, comme ce bref encadré en bas de page, intitulé « Recommandations importantes pour MM. Les employeurs ruraux » : « Pour avoir de bons T.E., fidèles et dévoués, occupez-vous aussi d’eux en dehors du travail. Préoccupez-vous fréquemment du sort de leur famille, de leur femme ou de leurs enfants. Procurez-leur toute l’aide matérielle et morale possible. Ils vous en seront très reconnaissants ».

Les 23, 25 et 27 juillet 1942 _ et cette fois mon père, le Dr Benedykt Lippa, se trouve bien présent au camp de Gurs, au sein du 182e GTE : depuis la fin juin ou le tout début juillet de 1942 ; il y assume notamment des fonctions de secrétariat et interprétariat, en plus de services spécifiquement médicaux auprès de l’équipe médicale en place… _, la Commission Todt est encore à pied d’œuvre, le Mur de l’Atlantique réclame toujours plus de bras pour réaliser ce projet pharaonique dont Adolf Hitler a confié la supervision au Maréchal Rommel _ un an et demi plus tard : le 5 novembre 1943 _ : 15.000 bunkers et blockhaus _ dont « seule la moitié a été complètement terminée » en juin 1944… _ du Danemark à la Bidassoa, nécessitant quelque 13 millions de m3 de béton…

Le 11 novembre 1942, l’ambiance générale se refroidit brutalement dans les Basses-Pyrénées : les Allemands _ en représailles immédiates au débarquement allié en Afrique du Nord _ envahissent la zone libre _ ainsi la Gestapo est-elle désormais présente, et active, à Oloron. Plus que jamais, la prudence s’impose. Les visites impromptues se multiplient au camp de Gurs _ Marcel Brenot, lui, ne s’y trouve plus à demeure… Et les claquements de portières des voitures de la Gestapo à la porte de son bureau _ transféré trois jours plus tôt, le 8 novembre 1942, au 22 de la rue Saint-Grat, à Oloron-Sainte-Marie _ hantent encore Marcel Brenot. Les Allemands missionnent-ils des « moutons » dans les GTE ?

Le tournant de 1942

Cultivé, polyglotte, germanophile, Marcel Brenot parle allemand couramment depuis la fin de ses études à Sens, et un peu anglais ; conférencier à ses heures pour ses camarades officiers, grand lecteur féru d’histoire, Marcel Brenot sait qu’elle ne repasse jamais tout à fait les mêmes plats. Il est urgent d’attendre, de rester debout et de préserver a minima l’ordre qu’exige toute organisation.

En 1940, s’il semble adhérer aux principes de la Révolution nationale, c’est d’abord en soldat, comme beaucoup d’officiers de sa génération, par respect pour le vainqueur de Verdun. Nourrit-il des sentiments antisémites ? Sûrement non. Mais il ne dit mot des lois scélérates de 1941, encore moins de l’organisation au Camp de Gurs de six convois de détenus emportant vers « une destination inconnue » 3.907 juifs allemands et ressortissants d’autres pays, chargés à même la paille des wagons à bestiaux en gare d’Oloron-Sainte-Marie. Ses archives sont muettes sur le déroulement de ces événements tragiques, dont on peut imaginer que l’ampleur et la soudaineté ont dû mobiliser l’essentiel des rouages de l’organisation du Camp (et des deux GTE qui en font partie _ en plus du 182e GTE , l’autre est le 722e _) et dont il a nécessairement eu connaissance. Rien n’atteste, cependant, que Marcel Brenot ait participé d’une quelconque manière à leur préparation ou leur organisation.

L’année 1942 marque sans doute un tournant important dans le parcours de Marcel Brenot. Elle alimente sa déconvenue. Tout _ bientôt _ menace de partir à vau-l’eau dans l’organisation des GTE _ cf là-dessus le livre important d’Antoinette Maux-Robert : La Lutte contre le chômage à Vichy 1939 – 1944 _ Henri Maux, le Juste oublié L’administration de Vichy ne suit pas.La nourriture est comptée. Le matériel vient à manquer, comme l’habillement, surtout les chaussures, qui font cruellement défaut et sont l’objet de réclamations incessantes, ravivées au gré des aléas de la météo. Ses exhortations à l’ordre et la patience ne sont, chaque jour un peu plus, que des mots, rien que des mots s’éloignant dangereusement de la réalité. C’est sur le terrain de l’humanitaire que Marcel Brenot va nouer des liens avec certaines familles d’Oloron et de la région _ ce serait bien intéressant d’obtenir ici de plus amples précisions _, comme avec Henriette Verdalle, fille de Paul Verdalle, maire et conseiller général de Navarrenx _ celui-là même qui au printemps 1939 avait accepté que fut là installé, principalement sur le territoire de la commune de Dognen, le camp dit « de Gurs« , à la place du lieu initialement prévu en 1939, à Ogeu-les-Bains, et habilement rejeté par le maire d’Ogeu, le chanoine Biers. Cette dernière _ Henriette Verdalle est en effet depuis longtemps une militante vigoureuse et assidue des Droits de l’Homme _ apporte un soutien actif aux internés du Camp de Gurs, parmi lesquels, un avocat berlinois : M. Frederic Wachsner _ Ohlau, 1893 – Navarrenx, 28 février 1958. Marcel Brenot le dote d’un contrat de travail en bonne et due forme, autorisant Mme Verdalle à l’employer et l’héberger chez elle à Navarrenx _ au Vieux-Logis. M. Wachsner supervisera les études du fils de sa protectrice, André Laclau-Barrère, né en 1925 _ Cierp, 4 novembre 1925 – Susmiou, 1er mai 2001 _, avant d’être exfiltré en Espagne, puis de passer à Londres. À la Libération, il reviendra en France pour épouser Henriette Verdalle _ le 8 décembre 1945, à Navarrenx ; et tout au long de leurs vies, Henriette Wachsner-Verdalle (Navarrenx, 21 août 1896 – Mauléon-Licharre, 27 juillet 1988) et Marcel Brenot (Saint-Laurent-lèz-Macon, dans l’Ain, 17 juillet 1893 – Voisins-le-Bretonneux, 1er janvier 1986) ne manqueront pas d’entretenir d’amicales relations…

Le sort heureux du Dr Benedykt Lippa, polonais originaire de Galicie _ Stanislawow, 11 mars 1914 – Bordeaux, 11 janvier 2006 : il est venu en France en 1932 pour y faire ses études de médecine, et il est docteur en médecine (et spécialiste en ORL) depuis le mois de juillet 1939 _, T.E. au 182e du camp de Gurs, est à mettre également à l’actif de Marcel Brenot _ comme le signalent, et c’est un témoignage très précieux, les archives privées du Professeur Pierre Klingebiel. Marcel Brenot lui prépare _ et de sa pure initiative : c’est à souligner ! C’est lui, Marcel Brenot, en effet, qui sollicitera à cette fin Pierre Klingebiel, professeur de philosophie au Collège d’Oloron, Protestant actif, profondément humaniste, et chargé de famille nombreuse… _ un contrat de travail _ « agricole » !.. _ de complaisance c’est là un point très important ! _ en juin 1943, afin que le Dr Lippa, une fois sorti du camp, serve de médecin aux T.E. _ que le commandant Brenot a toujours très à cœur ! _ du 526e d’Oloron _ et soit ainsi, aussi, (un peu) éloigné du camp de Gurs, et par là un peu moins à portée immédiate de menaces « de type Organisation Todt«  Contrat qui sera honoré après son départ d’Oloron et du 526e, le 19 juin 1943, par l’un de ses successeurs _ à la tête de ce 526e GTE d’Oloron _, Philippe Grandclément _ Rochefort, 25 juillet 1904 – Rochefort, 26 avril 1974, le frère aîné du fameux Résistant bordelais André Grandclément (Rochefort, 28 juillet 1909 – Saugnacq-et-Muret, 27 juillet 1944), dont le nom et la signature sont présents sur ce contrat « agricole«  de complaisance à la date du 26 août 1943… _, et son adjoint, Joseph de Goussencourt _ Saint-Eman, 9 mai 1896 – Banalec, 1985 ou 1992 ; déjà présent, ce dernier, dans l’équipe administrative du GTE à Oloron du temps du commandement de Marcel Brenot, en particulier à cette date du 19 juin 1943 ; et donc bien connu de lui ! un élément qu’il faudrait explorer… _, à la date du 26 août 1943 _ et cela grâce aux liens précédemment établis entre Marcel Brenot et Pierre Klingebiel, qui avait, en effet, sollicité et obtenu à plusieurs reprises des contrats mensuels de T.E. pour des Républicains espagnols protestants internés au camp de Gurs (Francisco Maso et Jose Mortes), pour des travaux agricoles saisonniers, à Agnos, au bénéfice du père de son employée de maison ; Pierre Klingebiel était aussi très proche de son collègue et ami le Résistant Jean Bonnemason (Gère-Bélestein, 29 novembre 1894 – Oloron, 8 décembre 1955), qui sera très actif au conseil municipal d’Oloron au moment de la Libération de la ville, avant de devenir conseiller général de Laruns et de la Vallée d’Ossau : ainsi existe à Oloron une rue Jean Bonnemason. En 1945, Jean Bonnemason rédigera un courrier d’appui à la sollicitation par mon père d’une reconnaissance officielle de sa participation à des activités de Résistance dans la région d’Oloron.

Dans un mémoire daté de l’automne 1944, qui ne mentionne ni les convois ni le nombre de déportés, Marcel Brenot estime que « le Camp de Gurs a connu, pendant les années d’occupation, une notoriété d’un caractère spécialement douloureux. Destiné à recevoir des étrangers, il a été le théâtre de la part de la Gestapo et du gouvernement de Vichy des pires excès. Le camp comprenait des communistes espagnols, des israélites belges, allemands, autrichiens, etc., dont beaucoup avaient servi et combattu dans les rangs de l’armée française. » Il souligne : « J’ai fait tout ce qui était humainement possible pour adoucir les rigueurs des ordres et de la discipline, pour faciliter les évasions, pour sauver de la déportation de malheureux internés. » « Les mesures prises de ma propre initiative, poursuit-il, ont représenté le maximum de ce qu’il était possible de faire étant donné le contrôle allemand de Vichy : déplacement du cantonnement des Travailleurs [du 182e G.T.E.] à la périphérie du camp ; enlèvement des fils de fer barbelés ; autorisation quotidienne de libre sortie pendant plusieurs heures ; permission de la journée et de 24 heures le dimanche ; permissions exceptionnelles de plusieurs jours pour toute la Zone Sud (nombreux conflits à ce sujet avec la direction du camp et le Préfet. Rappel à l’ordre de Vichy) ; incorporation au Groupe de nombreux internés du camp, ex-volontaires étrangers, dont de nombreux israélites qui, par cette opération, devenaient Travailleurs libres en bénéficiant immédiatement du statut de T.E. J’ai, de cette manière, soustrait d’innombrables anti-hitlériens de l’Europe centrale à la persécution de la Gestapo et de la police française ; création d’un foyer et d’une cantine, gérés par les Travailleurs, ce qui a permis de distribuer 300 frs par tête lors de la dissolution du Groupe ; rédaction et signature d’un contrat collectif de travail avec le directeur du camp _ M. Gruel _, sauvegardant ainsi les droits sociaux de mes hommes ; rétablissement du libre exercice du culte israélite et suppression du travail le samedi » _ tout ce détail des mesures prises constituant un apport passionnant et très riche à la connaissance des GTE !

Les soupçons de Vichy

Le Commandant Brenot organise aussi la protection des T.E., « étrangers antinazis recherchés par la Gestapo ». Il prépare « de nombreuses évasions et passages à l’étranger des travailleurs recherchés », indique des lieux de retraite, « bien qu’étant [lui]-même surveillé et soupçonné par la police vichyssoise, qui avait connaissance de [son] activité. »

Plus impliquant encore, il revendique la refonte du fichier du Groupe en une nuit « pour reculer les dates d’entrée en France de certains Polonais, Hongrois, Tchèques, Autrichiens, presque tous israélites, pour les soustraire aux mesures d’internement prévues par Vichy, en reculant leur date d’entrée en France (avant 1933). »

Un procès-verbal manuscrit en date du 5 mars 1943, atteste que ce jour à 15 heures, Marcel Brenot, assisté par quatre personnes _ Jean Coulon, alors commandant en second du 526e GTE (Jean Coulon sera affecté à Lille au début du mois de mai suivant ; François Bodin-Hulin le remplaçant provisoirement à ce poste de commandant-adjoint ; ensuite, ce sera Joseph de Goussencourt, qui demeurera à ce poste de commandant-adjoint au moins jusqu’en juillet-août 1944), Camille Portier, chef comptable, Hubert Heinnen, surveillant, Vicente Gardia, employé du GTE ; ainsi qu’une cinquième personne, dont la signature demeure illisible _ a procédé dans les bureaux du 526e GTE _ à Oloron-Sainte-Marie, 22 rue Saint-Grat, par conséquent _ à l’incinération de « 710 ordres de mission, cartes d’identités de Travailleurs étrangers du Groupe, périmés, remplacés par les nouvelles revêtues du nouveau cachet » (sic).

Sur un plan plus politique, dès 1941, Marcel Brenot prend une initiative remarquée en faveur des Républicains espagnols. On ne lui connaît pas de sympathies communistes, ce serait plutôt le contraire. Le 15 avril 1941, bravant les consignes propres à l’État de siège alors en vigueur, Marcel Brenot organise et préside devant un parterre de 300 ex-miliciens espagnols, tous du 182e GTE _ c’est à noter _, un grand banquet à l’hôtel Lubeigt de Navarrenx _ avec l’accord bienveillant du maire de Navarrenx, Paul Verdalle. Ils célèbrent ensemble le 10e anniversaire de la seconde République espagnole (1931-1939). Peut-il soupçonner à cet instant qu’un certain nombre de travailleurs du 526e G.T.E. _ que dirige alors, à Izeste, le chef Charles Rivalland _, affectés au chantier de construction de la centrale hydroélectrique de Fabrèges, dans la vallée d’Ossau, seront bientôt approchés par la Résistance toulousaine ? Les documents qu’il a laissés ne permettent pas de le supposer _ mais à cette date du 15 avril 1941, Marcel Brenot n’a nul regard, depuis son poste de commandant du 182e GTE du camp de Gurs, sur ce qui se passe au 526e GTE départemental d’Izeste – Louvie-Juzon.

En 1943, les exigences allemandes depuis l’invasion de la zone libre _ le 11 novembre 1942 _, auxquelles s’ajoutent les pressions et les projets de l’Organisation Todt sur les GTE, et particulièrement en mai 1943 sur le 526e, les lourdeurs de l’administration de Vichy _ cf sur ce point les détails qu’en donne le livre d’Antoinette Maux-Robert La Lutte contre le chômage à Vichy 1939 – 1944 _, tout finit par convaincre Marcel Brenot qu’il est temps de partir. Il démissionne du 526e GTE fin mai 1943.

Après deux ans et huit mois passés dans les Basses-Pyrénées, il est nommé commandant régional des Groupes Mobiles de Réserve (G.M.R.) à Orléans. Il prend ses fonctions en juin 1943 avec le grade de Colonel.

Les critiques n’ont pas manqué à l’encontre de Marcel Brenot, durant son séjour pyrénéen, elles ne manqueront pas non plus jusqu’à la Libération. Un dicton béarnais affirme Qui passe par Izeste sans être critiqué peut passer l’enfer sans être brûlé. La suite du parcours de Marcel Brenot montrera qu’il peut faire aussi parfois très chaud hors de l’enfer…

Bruno Le Marcis

Le fanion du 182ème GTE de Gurs

Voilà un apport décidément majeur à la connaissance des faits advenus au camp de Gurs ces années-là ;

ainsi qu’à la connaissance du fonctionnement, vu en interne et du point de vue des initiatives prises (ou à mener), des GTE, à travers les cas bien concrets _ vus quasiment au jour le jour, et à l’épreuve des problèmes qui surgissaient _ des 182e et 526e GTE…

Titus Curiosus, ce mardi 18 avril 2017

Un point sur une enquête de micro-histoire sur un commandant de GTE dans les Basses-Pyrénées de novembre 1940 à juillet 1943

22avr

Voici un point-synthèse, j’espère significatif,

sur un élément précis des recherches de micro-histoire que je mène depuis deux ans
sur le parcours de mon père, du 5 juin 1942 au 30 septembre 1944
_ dates de son départ de, et de son retour à Bordeaux, où il résidait _
en zone dite, un moment, « non-occupée »,
après son passage illégal de la ligne de démarcation _ à Hagetmau _, ce 5 juin-là…
Mon père, venu en 1932 de Galicie polonaise _ Stanislawow _  en France, afin d’y faire ses études de médecine,
était, ces années 1941-42, assistant en ORL du Professeur Georges Portmann à la Faculté de Médecine de Bordeaux ;
et le 20 septembre 1939 il s’était engagé dans les régiments polonais au service de la France.
Cf mes articles du 31 juillet et du 27 septembre 2014 :
et
Pour ce nouveau point-synthèse, ce jour, sur le parcours de mon père,
et qui concerne précisément ici le commandant des 182e, puis 526e GTE (= Groupe de Travailleurs Etrangers), Marcel Brenot
_ c’est lui, Marcel Brenot, ce « commandant de GTE dans les Basses-Pyrénées de novembre 1940 à juillet 1943«  du titre de cet article… _,
dont mon père a probablement croisé _ sinon physiquement, au moins administrativement : nous allons le voir… _ la route,
ne serait-ce que parce que,
d’abord,
le nom de Marcel Brenot figure imprimé sur l’en-tête du tout premier « contrat agricole » de complaisance qui a ex-filtré mon père du camp de Gurs, en date de 26 août 1943
_ certes Marcel Brenot avait quitté Oloron et le Béarn au début du mois de juillet 1943 : pour Vichy, puis Orléans, où il venait d’être nommé Commandant régional des GMR (Groupes Mobiles de Réserve) ;
cependant, fin novembre 1942, Marcel Brenot (qui avait quitté le camp de Gurs au cours du mois d’avril 1942) signait avec René Gruel, devenu le chef du camp de Gurs, un contrat (valable pour le seul mois de décembre 1942) mettant administrativement à la disposition du 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées que dirigeait alors Marcel Brenot, un groupe d’« hébergés«  détenus dans le camp de Gurs, afin que ceux-ci aident le service du camp de Gurs, et bénéficient ainsi, ne serait-ce que durant ce seul mois, des droits dont disposaient les TE, et dont ne bénéficiaient pas les détenus « hébergés«  :
c’est donc que Marcel Brenot, même en se trouvant à Oloron, continuait à entretenir des liens suffisamment étroits avec le camp de Gurs, son administration, comme ses détenus… _ ;
et aussi, et surtout,
parce qu’une lettre de Pierre Klingebiel d’avril 1945 donne très clairement à entendre
que c’est ce même Marcel Brenot,
qui avait déjà accordé à Pierre Klingebiel _ qui les lui avaient sollicités _, plusieurs « contrats agricoles » _ mais mon père, lui, se trouvait alors à Bordeaux, quitté par lui seulement le 5 juin 1942, sur le conseil pressant de Georges Portmann, l’avertissant qu’il figurait sur les listes de la Gestapo bordelaise… _ ex-filtrant, et à plusieurs reprises, du camp de Gurs _ et aussi du 182e GTE du camp de Gurs : quand Marcel Brenot dirigeait ce 182e GTE du camp de Gurs : à partir de novembre 1940, et jusqu’en avril 1942 _, plusieurs membres de la famille (de républicains espagnols, et protestants) Maso, à la demande du protestant actif qu’était, à Oloron, Pierre Klingebiel ;
que c’est ce même Marcel Brenot, donc,
qui, _ et cela de son initiative, cette fois _ avait sollicité Pierre Klingebiel,
qu’il connaissait donc bien, pour lui avoir plusieurs fois rendu le service d’ex-filtrer du camp de Gurs des républicains protestants espagnols amis, qui y étaient enfermés ;
afin, grâce à un « contrat agricole »,
mais de pure complaisance, cette fois,
de faire sortir mon père du camp de Gurs (et du 182e GTE dans lequel il officiait en tant que médecin et secrétaire-traducteur)
et de mettre ainsi ses compétences médicales, à disposition, cette fois,
des TE dispersés _ et non plus confinés dans un camp tel que celui de Gurs _ du 526e GTE d’Oloron,
en même temps que cela pouvait mettre, un peu mieux, mon père à l’abri de mesures genre « Organisation Todt » :
« pour ne pas recevoir d’ordres type STO » _ la loi instituant le STO date du 16 février 1943 _,
si je reprends l’expression de Pierre Klingebiel dans sa lettre du 17 avril 1945 à « M. le Directeur de la Régie Dépenses-Recettes des Groupements de TE« , 21 rue de Berri, Paris, 8e,
en réponse à une demande administrative de paiement d’impayés concernant ces « contrats agricoles » de TE de mon père,
reçue par Pierre Klingebiel ce même 17 avril 1945
_ soit bien longtemps après la fin du régime de Vichy, ainsi que le retour, le 30 septembre 1944, de mon père chez mes grands-parents maternels et sa fiancée, à Bordeaux ;
mais il faut en même temps noter que ce ne sera « finalement (…) que le 2 novembre 1945«  que « le général de Gaulle signe(ra) une ordonnance qui annule(ra) toute la législation de Vichy  concernant les GTE« ,
ainsi que le signale page 366 de sa thèse Camps de travail sous Vichy l’excellent Peter Gaida… _
je reproduits ici certains échanges récents _ hier 21 avril _ de courriels ;
et cela, en réponse et en réaction à la réception de nouveaux documents concernant Marcel Brenot (1893-1986),
que venait de m’adresser Bruno Le Marcis, l’époux de la petite-fille de ce dernier.
C’est via l’entremise de Claude Laharie,
que m’a contacté, le 2 février dernier _ 2015 _, Bruno Le Marcis,
à la recherche d’éléments pouvant l’aider à déchiffrer-comprendre le parcours (de toute une vie, mais ici au camp de Gurs et à Oloron) du grand-père, Marcel Brenot, de son épouse,
suite au décès récent (à l’âge de 90 ans) de la mère de cette dernière,
qui était une des deux filles de Marcel Brenot ;
Claude Laharie connaissant la recherche que je mène depuis deux ans à propos de divers commandants de GTE des Basses-Pyrénées _ dont ceux du 182e GTE du camp de Gurs, et du 526e GTE d’Izeste – Louvie-Juzon, puis Oloron _
apparaissant sur les documents d’archives concernant mon père : Marcel Brenot, Philippe Grandclément, E. Delluc…
Et depuis ce 2 février dernier, c’est ainsi une très riche correspondance, dense et extrêmement fertile (et à rebondissements passionnants !) ,
que Bruno Le Marcis et moi-même entretenons, 
à partir, et au fur et à mesure, des documents qu’il découvre et déchiffre
dans les archives parfaitement conservées du grand-père _ Marcel Brenot (17-7-1893 – 1-1-1986), donc _ de son épouse ;
archives fournissant autant d’indices à apprendre à interpréter pour faire progresser la recherche,
concernant tant son parent Marcel Brenot
que mon père,
lors de leur séjour à tous deux en Béarn sous l’Occupation…
Et cela alors que je ne sais toujours pas, à ce jour, si Marcel Brenot et mon père
se sont physiquement rencontrés, au camp de Gurs,
ou à Oloron…
Mais bien des personnes ont pu servir d’intermédiaires à cette connexion :
mon père avait reçu, au camp de Gurs, des mains du pasteur Cadier, un livre dont celui-ci est l’auteur,
et que mon père avait recouvert d’une feuille,
sur laquelle sont inscrits _ d’une écriture qui n’est pas celle de mon père _ son titre et son auteur ;
et dont le verso _ je ne m’en suis pas aperçu tout de suite ! _ est rien moins qu’un formulaire vierge
de demande d’inscription au statut de TE !!!
Et parmi les gardiens du camp de Gurs,
il y avait notamment Henri Duchemin (Oloron, 22-3-1918 – Roquiague, 14-8-1944),
protestant actif et résistant membre de l’Armée Secrète et du Corps-Franc Pommiès,  Henri Duchemin fut assassiné à Roquiague par les Allemands dans une ferme où il se remettait de blessures reçues quatre jours plus tôt à Mauléon-Licharre lors d’une action de Résistance _ ;
et je remarque que dans son dossier de résistant, mon père indique qu’il s’est engagé dans la Résistance dès le mois de juillet 1942,
soit dès le premier mois de sa présence comme TE au camp de Gurs.
Et Henri Duchemin a pour frère Laurent Duchemin _ chauffeur de l’ingénieur des Ponts et Chaussées Elie Larribeau, dont dépend aussi le camp de Gurs ; au camp de Gurs, Arlette Dachary est secrétaire des Ponts et Chaussées _,
protestant très actif, lui aussi, à Oloron,
et très proche, ainsi que son épouse Anna, de la famille Klingebiel.
….
Et les Duchemin, Anna et Laurent,
vont devenir,
avec les Klingebiel, Pierre et Elsie,
et les Castille, Léonie et Joseph _ chez lesquels mon père va loger à Oloron, 40 rue des Oustalots ;
Léonie Castille a pour sœur Marthe Lartigue (dont le fils Jacques, né en 1934, se souvient fort bien de mon père l’ayant soigné chez sa tante Léonie) ;
et les sœurs Léonie Castille et Marthe Lartigue, nées Brun, ont pour cousine germaine Alexandrine Bonnemason, née Brun elle aussi,
l’épouse décédée de Jean Bonnemason, collègue et ami de Pierre Klingebiel, le dirigeant de l’Armée Secrète à Oloron ;
lequel Jean Bonnemason témoignera de l’engagement dans la Résistance de mon père… _,
les amis et protecteurs de mon père à Oloron.
Fin de l’incise ;
et retour aux connexions plus que jamais à déchiffrer entre mon père et Marcel Brenot,
et d’autres commandants de GTE… 

D’où ce courriel de témoignage faisant un point-synthèse de ma recherche
aux historiens Peter Gaida et Denis Peschanski :

De: Titus Curiosus
Objet: Documents issus des archives de Marcel Brenot, (commandant des GTE 182, du camp de Gurs, et 526, d’Oloron, puis commandant régional des GMR d’Orléans)
Date: 21 avril 2015 12:05:38 UTC+2
Cc: Peschanski Denis
À: Peter Gaida

Messieurs,

poursuivant mes recherches sur le parcours de mon père, le Dr Benedykt Lippa, sous l’Occupation,

et convaincu du rôle majeur qu’y ont joué divers commandants (et autres personnels) des GTE successifs auxquels a eu à faire mon père,

au camp de Gurs (182e GTE), à Oloron (526e GTE), à Beaupuy (561e GTE), à Toulouse-rue de Belfort (562e GTE) et à Jurançon (à nouveau le 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées et Landes non-occupées),

 …
je vous adresse copie du courriel que je viens d’adresser à Bruno Le Marcis,
qui explore les très riches archives du grand-père de son épouse : Marcel Brenot (17 juillet 1893 – 1er janvier 1986),
qui commanda le 182e GTE du camp de Gurs d’avril 1940 à avril 1942,
puis le 526e GTE, d’abord d’Izeste – Louvie-Juzon, puis d’Oloron (à partir du 6 novembre 1942), d’avril 1942 à juillet 1943,
comme l’attestent ses mémoires de défense, rédigés fin 1944.
 …
C’est très probablement Marcel Brenot qui, avant son départ d’Oloron _ pour Vichy _ au mois de juillet 1943, a proposé à Pierre Klingebiel,
professeur de philosophie au collège d’Oloron, militant protestant, et ami et collègue du résistant (Armée Secrète) d’Oloron Jean Bonnemason,
d’accepter d’assumer les charges d’un « contrat agricole » de complaisance en faveur de mon père,
afin, à la fois, de faire sortir celui-ci du camp de Gurs _ où il faisait partie des TE du 182e GTE de ce camp _,
ainsi que, de faire bénéficier
tant de ses compétences médicales (mon père avait été l’assistant en ORL à la Faculté de Médecine de Bordeaux, du Professeur Georges Portmann),
que de ses compétences linguistiques (mon père parlait polonais, russe, allemand et espagnol) et de secrétariat,
les TE du 526e GTE d’Oloron,
 …
tout en cherchant à éloigner _ un peu _ mon père de menaces type « Organisation Todt »,
voire Wehrmacht (la Galicie _ Stanislawow _ d’où venait mon père étant devenue allemande lors de la rupture du pacte Molotov-Ribentropp, le 22 juin 1941),
comme l’indique précisément une lettre rédigée au mois d’avril 1945 par Pierre Klingebiel, et conservée dans ses archives privées.
Je sais désormais que l’adjoint au chef du 526e GTE d’Oloron, puis Jurançon,
dont je lisais la signature à l’encre verte sur les documents du 526e GTE concernant mon père,
les 25 août 1943, 26 août 1943, (3 fois), 16 septembre 1943 et 21 juillet 1944,
comme quelque chose comme « Gourmençon »,
s’appelait en fait Joseph de Goussencourt
_ dont la famille (à Saint-Eman, tout à côté d’Illiers-Combray) a servi de modèle
rien moins qu’aux Guermantes de Proust !!!!
 …
Mais jusqu’ici, je n’ai rien découvert sur le parcours après la guerre de ce Joseph de Goussencourt
(né le 9 mai 1896, à Saint-Eman,
marié en 1928, avec Henriette Gros de Perrodil, née le 23 janvier 1896 et décédée en 1931 ; ils ont eu 2 enfants ;
et remarié le 27 janvier 1938 ; ils ont eu un enfant).
 …
C’est ce même Joseph de Goussencourt qui, le 21 juillet 1944,
quand mon père, revenu de Toulouse (et des 561e et 562e GTE de Beaupuy et Toulouse – rue de Belfort),
s’est rendu à la Villa Montréal à Jurançon, siège du 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées,
lui a procuré _ à la demande expresse de mon père : le régime de Vichy vacillait fortement, au fur et à mesure de l’avancée des Alliés en Normandie et Bretagne ; et des bombardements alliés, aussi, dans le Sud-Ouest … _ un nouveau « contrat agricole » de complaisance,
adressé à nouveau, cette fois encore, à Pierre Klingebiel à Oloron _ que mon père désirait rejoindre…
Le nouveau chef du 526e GTE départemental étant alors E. Delluc,
qui _ venant des Hautes-Pyrénées : du 525e Groupe Disciplinaire de Travailleurs Etrangers de Bagnères-de-Bigorre _ avait remplacé Philippe Grandclément,
signataire, avec son adjoint Joseph de Goussencourt,
des contrats et documents concernant mon père au 526e GTE de la fin août à la mi-décembre 1943…
Voilà.
Les archives de Marcel Brenot
que déchiffre peu à peu Bruno Le Marcis
sont une mine d’éléments passionnants…
 …
Titus Curiosus
P. s. :
vendredi prochain, 24 avril, je me rends à Navarrenx,
sur les traces des liens _ et des témoins encore vivants de cette période ! _ entre Marcel Brenot,
Henriette Verdalle (épouse de Jean Laclau-Barrère _ du 28 mars 1924 au 22 avril 1940 _, puis de Frédéric-François Wachsner _ à partir du 8 décembre 1945)
et la famille de Pierre Cassin,
réfugiée à Navarrenx pendant la guerre.
 …
Henriette Verdalle (Navarrenx, 21 août 1896 – Mauléon-Licharre, 27 août 1988) est la fille du maire et conseiller général de Navarrenx, Paul Verdalle (Mauléon-Barousse, 19 mars 1860 – Navarrenx, décembre 1949 ou janvier 1950) .
Et c’est lui, Paul Verdalle, qui a donné l’autorisation de construire sur les territoires de Dognen, Préchacq-Josbaig et Gurs, le camp (dit, dès lors, « de Gurs »),
après le refus qu’avait opposé au député-maire d’Oloron, Jean Mendiondou,
le maire d’Ogeu-les-Bains, le chanoine Arthur Biers, d’installer sur sa commune d’Ogeu ce camp d' » accueil » des Républicains espagnols
vaincus par les franquistes, lors de leur Retirada
 …
Pierre Cassin (Paris, 9 août 1910 – Paris, 26 juillet 2000), avocat à Paris,
est le fils de Raphaël David Cassin (Nice, 7 juin 1875 – Saint-Maurice, 22 avril 1936), avocat à Paris lui aussi
_ niçois de naissance, celui-ci se trouve à Paris dès 1901, domicilié 5 rue Racine, dans le quartier latin _ ;
et le petit-fils de Gratien Cassin (Nice, 17 janvier 1843 – Nice, 26 mai 1881) et de son épouse Léontine Cassin (Nice, 24 décembre 1850 – Nice, 12 octobre 1918) ;
cette dernière étant la sœur aînée d’Azaria Henri Cassin ((Nice, 8 mai 1860 – Nice, 13 mai 1959),
père de René Cassin (Bayonne, 5 octobre 1887 – Paris, 20 février 1976)…
Et David Raphaël Cassin (né en 1875) fut le mentor, à Paris, de son cousin René Cassin (né en 1887), au moment des études de Droit de ce dernier dans la capitale.
Et au moment de la débâcle du printemps 1940,
René Cassin avait proposé à son cousin Pierre Cassin _ et à sa famille _ de partir avec lui _ et son épouse _ pour l’Angleterre…
René Cassin et son épouse purent s’embarquer à Saint-Jean-de-Luz, sur un bateau polonais, le 20 juin 1940, et gagner Londres le 28 juin suivant ; René Cassin se rendant aussitôt offrir ses services au général de Gaulle.
Tandis que Pierre Cassin et les siens préférèrent rester en France.
Ils franchirent la ligne de démarcation à Salies-de-Béarn ; puis décidèrent de demeurer à Navarrenx, où ils avaient trouvé un excellent accueil notamment de la part d’Henriette Verdalle : Pierre Cassin allait donner des leçons au fils d’Henriette Verdalle, le jeune André Laclau-Barrère (qui préparait le bac), au Vieux-Logis ; et Henriette Verdalle trouvait une maisonnette (avec un petit jardin potager) un peu à l’écart du bourg de Navarrenx, au lieu-dit « du Bois de Navarrenx« , dans laquelle résideraient les Cassin… _, plutôt que de rejoindre Nice _ berceau de la famille Cassin dès la première moitié du XIXe siècle _, comme ils l’avaient d’abord envisagé.
Frédéric-François Wachsner (avocat berlinois et juif antinazi), lui, était TE au 182e GTE du camp de Gurs ;
et c’est Marcel Brenot qui lui avait permis de quitter le camp de Gurs afin de servir de précepteur au fils d’Henriette Verdalle, André Laclau Barrère (alors lycéen à Pau, mais malade à ce moment _ il préparait le bac chez lui), au Vieux-Logis, à Navarrenx _ 26 rue du Faubourg.
Marcel Brenot ainsi que sa famille étaient régulièrement reçus chez Henriette Verdalle, au Vieux-Logis, à Navarrenx,
comme s’en souvient bien aujourd’hui encore la dernière fille encore vivante de Marcel Brenot.
Et celle-ci, née, comme André Laclau-Barrère, le fils d’Henriette Verdalle, en 1925 _ André Laclau-Barrère : Cierp, 4 novembre 1925 – Susmiou, 1er mai 2001 _,
se souvient même que le jeune André ne l’appréciait pas beaucoup…
Pierre Cassin _ dont se souvient aussi la fille de Marcel Brenot (90 ans maintenant) _, avocat parisien,
qui habitait avec son épouse Hélène et ses deux enfants, Nelly et Jacques, une petite maison (avec un jardin) à l’écart du faubourg de Navarrenx _ dans le quartier un peu plus excentré dit « du bois de Navarrenx«  _,
allait aider lui aussi, au Vieux-Logis, le lycéen André Laclau-Barrère à préparer le bac.
Et le Vieux-Logis de Navarrenx hébergeait encore un certain nombre _ mais oui ! _ de réfugiés…
 … 
Henriette Verdalle, quant à elle, possédait, en effet, dès avant la guerre une carte d’adhérente à la Ligue contre l’antisémitisme.
Et il faut noter que Marcel Brenot a maintenu toute sa vie des liens avec Henriette Wachsner-Verdalle…
Cf ce document que m’a adressé Bruno Le Marcis le 13 avril dernier :
 …
« Je retrouve à l’instant une carte de visite postée à Hendaye-Plage le 22/12/1978
et reçue par Marcel Brenot le 26 à PARIS, suite à une erreur d’adresse« .
« Madame H. WACHSNER-VERDALLE
Vous adresse ses bons vœux et souhaits les plus sincères pour l’année nouvelle pour vous et vos enfants,
serait si heureuse de vous revoir,
garde un si bon, si fidèle souvenir de vous tous.
J’espère que vous êtes en bonne santé et vous adresse l’expression de toute mon amitié !
Je vous embrasse affectueusement,
votre vieille fidèle amie.« 
Henriette Wachsner-Verdalle avait, ce 22 décembre 1978, 82 ans, et Marcel Brenot, 85…
Tout cela est passionnant.
Et voici ma réponse à l’envoi par Bruno Le Marcis de nouveaux documents
_ issus d’un des « mémoires de défense » de Marcel Brenot, rédigés fin 1944 -début 1945, au moment de sa mise en accusation par une commission d’épuration… _,
occasion et origine de ce point-synthèse-ci :

Début du message réexpédié :
De: Titus Curiosus
Objet: Marcel Brenot : suite des documents
Date: 21 avril 2015 10:38:26 UTC+2
À: Bruno Le Marcis

Merci de ces nouveaux documents.
 …
J’en retiens surtout les précisions qu’apportent la lettre de soutien du Commandant H. Peyrelongue,
et la liste des documents annexes concernant la période de Gurs :
Gurs
1 – Lettre Picard Toulouse du 5 11 44
2 – Copie lette Cdt Peyrelongue du 15 11 44 à M. le Commissaire Ral
3 – Lettre UGIF du 28 mai 1943. remerciements 526e GTE
4 – Lettre remerciements Wachsner du 11 9 1942 _ rédigée à Navarrenx, je remarque… _
5 – Lettre Yahni remerciements du 16 4 43
6 – Carte Mme Nahoum déclarant patriote du 20 10 44
7 – Carte lettre Mme Verdalle à Navarrenx à M. le Commissaire Ral
8 – Copie carte David à M. le Commissaire Ral indiquant sauvés déportation
9 – Copie lettre Mlle Roux à M. le Commissaire Ral
 …
Qu’apporte le détail de ces nouveaux documents annexes ?
 
Les liens entre Marcel Brenot (ainsi que sa famille)
avec Frédéric François Wachsner (un des TE de Marcel Brenot au 182e GTE du camp de Gurs)
et Henriette Verdalle (et sa famille : son père, Paul, et son fils André Laclau-Barrère) au Vieux-Logis à Navarrenx
constituent décidément une pièce importante de notre enquête :
tout cela à partir des souvenirs, se précisant peu à peu, de votre tante Huguette…
De mon côté,
je viens de lire le très riche La Lutte contre le chômage à Vichy _ Henri Maux, le Juste oublié 1939-1944  (aux Éditions Lavauzelle, en 2002 )
d’Antoinette Maux-Robert,
fille de Henri Maux ;
lequel, Henri Maux, en tant que « Commissaire-adjoint à la Lutte contre le Chômage » pour la zone non-occupée, à Vichy,
chapeautait le Service des GTE,
que dirigeait, toujours à Vichy, le lieutenant-colonel Tavernier
_ à propos duquel Peter Gaida dit, page 120 de sa thèse Camps de travail sous Vichy _ Les « Groupes de Travailleurs Etrangers » (GTE) en France et en Afrique du Nord 1940-1944 :
« les archives restent muettes sur ce personnage »
 …
Je vais tâcher de me renseigner si, depuis les travaux d’Antoinette Maux-Robert (2002) et de Peter Gaida (2007),
on en a appris un peu plus sur ce personnage méconnu de Tavernier
 …
Je remarque aussi, au passage, que le livre d’Antoinette Maux-Robert ne cite qu’une seule fois le nom de Lemay _ en une note, page 293 : « CHAN, 72 AJ 2265 et 2266 (Heilmann) : rapport confidentiel de Lemay, chef du GTE n°2, sur le recrutement allemand à Figeac, Muret, Tarbes, juillet-août 1942«  _, qui dirigeait le Groupement n°2 de Toulouse,
alors que le livre cite plusieurs fois le nom du commandant Rougier, qui dirigeait le Groupement n°1 de Clermont-Ferrand…
Il est vrai que Clermont-Ferrand était moins éloigné de Vichy que Toulouse,
même si Henri Maux s’est rendu aussi à Toulouse, ces années-là…
J’aurais aimé en apprendre un peu plus sur ce M. Lemay, et son rôle à la Direction du Groupement n°2 des GTE de la Région de Toulouse…
Et voici, maintenant, un très bon résumé de la situation du CLC de Henri Maux, et de sa chronologie, par Denis Peschanski :
 …
« Dès le 11 octobre 1940, une loi instituait un Commissariat à la Lutte contre le Chômage (CLC),
auquel furent rattachés les GTE.
… 
François Lehideux en était le responsable _ Henri Maux ayant refusé de s’occuper de la zone occupée ! _,
mais Henri Maux avait la tutelle sur la zone libre, où il fit prévaloir une autre logique que celle _ répressive _ en vigueur ;
cela lui valut d’être fortement menacé dans son poste et sa mission à l’automne 1941 ;
puis,
même s’il fut chargé, le 26 septembre 1942, d’assurer par intérim les fonctions de commissaire _ pour les 2 zones : non-occupée et occupée _,
d’être remercié ;
et la structure d’être liquidée le 17 janvier 1943.
… 
Il _ Henri Maux _ pouvait s’appuyer sur le « Service des Etrangers »,
qui entra officiellement en action à partir du 4 juillet 1941.
Son responsable, Gilbert Lesage, eût un rôle majeur dans le rapprochement familial et dans la politique qui vise à faire basculer les internés des camps vers les GTE,
avant de mettre sur pied les « Centres d’Accueil Spécialisés ».
… 
Au CLC, était attaché un « Service Central des Formations de Travailleurs Etrangers »,
dirigé par le colonel Tavernier ;
tandis qu’au moment où fut instituée une « Inspection Générale des Camps », sous la houlette d’André Jean-Faure (en septembre 1941),
on nomma le commandant Doussaud _ ou Dousseau, comme l’orthographie Peter Gaida, aux pages 121-122 de sa thèse _ comme « Inspecteur des Formations de Travailleurs Etrangers » » _ ou GTE ;
et ce commandant Dousseau vint en effet au camp de Gurs, au moins en mars 1943… Mais on sait bien peu de choses sur son parcours par la suite…
J’ignore si les noms du colonel Tavernier,
du commissaire-adjoint Henri Maux,
ainsi que celui de Gilbert Lesage _ ce dernier est mieux connu des historiens _,
se retrouvent dans les archives de Marcel Brenot, commandant des 182e et 526e GTE.
Pour ce qu’il en est du nom de Dousseau _ Dousseau est venu à Gurs au moins en mars 1943 _,
il est possible qu’il en soit fait mention dans les archives de Marcel Brenot,
même si en ce mois de mars 1943, de sa venue attestée au camp de Gurs, Marcel Brenot, lui, se trouve diriger le 526e GTE, à Oloron, et ne se trouve donc pas au camp de Gurs.
Les 2 pages (121 et 122) de Peter Gaida sur ce commandant Dousseau sont d’ailleurs très intéressantes…
 …
Aux AD 64 de Pau, se trouve une série de documents mentionnant les suites conflictuelles auxquelles donna lieu l’inspection du commandant Dousseau au camp de Gurs ;
concernant surtout, je suppose, le commandant du camp de Gurs : Gruel, en mars 1943.
Peter Gaida m’en a communiqués certains, sur son CD-Rom…
 …
Je mets l’accent sur les noms de Tavernier et de Maux,
parce que ceux-ci étaient, à Vichy, les supérieurs hiérarchiques de Marcel Brenot,
via Lemay, le chef du Groupement n° 2 de Toulouse (puis Toulouse-Sud, quand fut créé un Groupement n° 7, pour Toulouse-Nord),
rue de Belfort à Toulouse… 
Tout cela pour essayer d’éclairer la décision de Marcel Brenot
de demander à quitter le 526e GTE d’Oloron, au printemps 1943
_ départ dont se trouve au courant Georges Picard, du CAR (Centre d’Accueil des Réfugiés) de Montauban, dès la fin mai 1943,
comme en témoigne sa lettre du 28-5-1943 à Marcel Brenot.
 …
Henri Maux, lui,
devenu officiellement Commissaire provisoire _ et non plus Commissaire-adjoint _ à la Lutte contre le Chômage pour les 2 zones, à la date du 26 octobre 1942,
quitte son service au Ministère du Travail le 1er mars 1943,
viré par le ministre Lagardelle..
 …
Mais dès le retour de Laval à Vichy en mai 1942 bien des choses avaient commencé de se dégrader pour Henri Maux et le CLC.
 …
En tout cas, au mois de décembre 1942, suite à deux rencontres orageuses, à Paris, avec Henri Maux (les 20 et 21 décembre),
le ministre du Travail Hubert Lagardelle a décidé que le CLC disparaissait,
remplacé par un « Office de Reclassement Professionnel », qui sera créé par la loi du 16 janvier 1943 ;
et que « Maux restera seulement _ quelques semaines encore, pour organiser la transformation du CLC »…
 …
Page 195 de son livre, Antoinette Maux-Robert écrit :
« Finalement, Lagardelle décide d’opérer une réorganisation complète de son ministère
et de créer une 5éme Direction, qui englobera le Service de l’Inspection du Travail et de la Main-d’œuvre.
C’est cette Direction qui sera chargée d’élaborer les mesures imposées à l’Office de Reclassement Professionnel. »
 …
Et d’autre part, elle met l’accent, page 196, sur ce fait capital :
« Le 16 février 1943, est adoptée la loi instaurant le Service du Travail Obligatoire » ;
et « par une courte lettre _ du 4 février 1943 _, le ministre du Travail _ Lagardelledemande à Maux de cesser toute activité à dater du 1er mars »…
C’est donc dans ce contexte (de disparition à terme des GTE, vidés peu à peu de ses TE, envoyés massivement à l’Organisation Todt…)
que Marcel Brenot prend, à Oloron, au printemps 1943, la décision de quitter ce Service menacé des GTE…
Et il est aidé en cette prise de décision par son amitié avec le général Perré, chef de la Garde du maréchal Pétain, à Vichy,
par lequel général Perré Marcel Brenot obtient de devenir Commandant régional des GMR à Orléans.
Cette période du printemps 1943 est donc intéressante pour saisir l’évolution de Marcel Brenot en ces années d’Occupation…
Cependant les GTE, même se vidant peu à peu de nombre de ses TE, ne disparaitront pas totalement
tant que durera le régime de Vichy
_ à preuve le statut de mon père TE, du 10 décembre 1943 au 20 juillet 1944, aux 561e et 562e GTE de Haute-Garonne (Beaupuy et Toulouse rue-de-Belfort),
puis à nouveau, à partir du 21 juillet 1944, au 526e GTE de Jurançon,
et cela jusqu’au 30 septembre 1944, date où il peut enfin regagner librement Bordeaux, libéré des Allemands…
 …
Mon père entre en effet au 526e GTE d’Oloron le 26 août 1943 (après le départ d’Oloron pour Vichy, début juillet, de Marcel Brenot) ;
il passe au 561e de Beaupuy (près de Toulouse) le 10 décembre 1943 _ alors que de nombreux TE des Basses-Pyrénées sont directement envoyés, eux, au camp de Noé, pour triage vers l’Organisation Todt, ou Drancy (et Auschwitz !)… _ :
il y est chargé d’organiser l’infirmerie du cantonnement du Domaine de Lagaillarde (un château inoccupé depuis au moins dix ans ! et alors sans eau courante, ni électricité !),
ce 561e GTE étant transplanté de Clairfont, en banlieue sud-ouest de Toulouse, à Beaupuy, dans la campagne vallonnée des côteaux du nord-est de Toulouse ;
(et il devait aussi rejoindre le 562e GTE de Toulouse rue de Belfort le 16 juin 1944 ; mais cette mutation fut déclarée « nulle et non avenue » le 19 juillet 1944 sur le registre de ce 562e GTE de Toulouse : une énigme encore pour moi à ce jour…) ;
et enfin mon père peut même revenir _ du fait de quelles initiatives (et complicités) ? _ au 526e GTE de Jurançon, le 21 juillet 1944,
où il obtient un nouveau « contrat agricole » de complaisance,
signé une nouvelle fois par l’adjoint (au chef de ce 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées _ E. Delluc (venu du 525e GTE départemental (et disciplinaire) des Hautes-Pyrénées, à Bagnères-de-Bigorre, remplaçant alors Philippe Grandclément à la tête de ce 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées ; mais j’ignore à ce jour quand eut lieu cette passation de commandement au GTE de Jurançon… _) : Joseph de Goussencourt
(c’est sa signature à l’encre verte que je lisais jusqu’ici « Gourmençon ») ;
et adressé cette fois encore _ de l’initiative de Joseph de Goussencourt ? et à la demande de mon père, très probablement… _ au très bienveillant toujours Pierre Klingebiel, à Oloron.
Mon père, membre à nouveau, par conséquent, de ce 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées, résidera ainsi à nouveau, comme de septembre à décembre 1943, à Oloron-Sainte-Marie _ 40 rue des Oustalots, chez Joseph et Léonie Castille _,
de cette fin juillet jusqu’à la fin septembre 1944, date de son retour définitif, libre, à Bordeaux…
Auparavant, mon père aura participé aux actions de Libération d’Oloron,
auprès de Jean Bonnemason (de l’Armée Secrète) _ collègue et ami de Pierre Klingebiel _, au cours de la fin du mois d’août 1944.
Depuis longtemps,
et de plus en plus à mesure que mon enquête progresse,
je pense que mon père a bénéficié de protections efficaces de la part de certains des membres de la hiérarchie des GTE ;
et que c’est très probablement à l’initiative de Marcel Brenot (qui connaissait Pierre Klingebiel à Oloron dès son commandement du 182e GTE du camp de Gurs : à l’occasion de « contrats agricoles » ayant permis d’ex-filtrer du camp de Gurs des protégés républicains espagnols protestants dont Pierre Klingebiel connaissait les parents réfugiés à Oloron, tels plusieurs membres de la famille Maso…)
que mon père a pu quitter Gurs (et le 182e GTE du camp de Gurs)
pour Oloron (et le 526e GTE), au mois d’août 1943.
 …
Reste à préciser et mieux comprendre les conditions effectives de la transmission Marcel Brenot – François Bodin-Hullin – Philippe Granclément, à la tête de ce 526e GTE d’Oloron, en juillet-août 1943…
Quant au mystérieux colonel (ou lieutenant-colonel) Tavernier,
il continuera de diriger le Service des GTE à Vichy…
A suivre…
Titus

Voilà donc ce point-synthèse intermédiaire que je tenais à faire à propos des avancées à ce jour de mon enquête…
Et, suite à mon envoi aux historiens Peter Gaida et Denis Peschanski,
voici, enfin, le petit mot de réception de Denis Peschanski à mon courriel de synthèse :
Le 21 avr. 2015 à 12:46, Denis Peschanski a écrit :
Cher Monsieur,
 
C’est à une enquête exemplaire que vous vous livrez
et, ainsi, vous éclairez, par une histoire singulière, un pan important de l’histoire de la France des années noires.
Simple détail que vous connaissez bien sûr: les ponctions massives dans les GTE ont commencé dès 1941.
 
Bonne continuation
 
Bien amicalement
——————–
Denis Peschanski
Titus Curiosus ce 22 avril 2015
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