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Jean-Christophe Bailly à Bordeaux avant-hier samedi pour le Printemps des poètes

05mar

Avant-hier, samedi 3 mars 2018, et à l’occasion de l’annuel Printemps des poètes,

Jean-Christophe Bailly

était présent à Bordeaux, à la Halle des Chartrons,

pour lire une superbe communication _ qu’il aurait dû donner à Bonn, sur les bords du Rhin, et qu’il ne put y donner pour un accident de santé _, intitulée Le Recommencement du poème.

Ce qui m’a permis de l’écouter, d’abord ; et de le rencontrer, ensuite :

tous deux sommes de grands amis de Bernard Plossu ; et je suis un de ses très fidèles lecteurs…

Je me permets de donner ici les deux courriels que je lui ai adressés ensuite,

le premier à 9h 45 hier :

Cher ami,

 
au sein des manifestations du Printemps des poètes à Bordeaux,
je participerai ce lundi soir à 19 heures à la librairie Olympique, aux Chartrons,
à la présentation _ avec lectures des textes par leurs auteurs _ du livre de mon ami photographe Alain Béguerie Mythes d’alios (aux Éditions Marges en pages),
en y lisant mon petit poème Chiron éducateur d’Achille enfant .
Alain Béguerie, photographe, a ramassé divers morceaux d’alios sur certains rivages de l’océan, au nord du Médoc,
les a réunis, et en a photographié le résultat ;
puis il a demandé à une cinquantaine des ses amis de choisir une photo
et de bien vouloir écrire un poème (ou autre texte, à discrétion) lié à la mythologie, inspiré par cette image…
Voici donc le poème inspiré par elle (et la mythologie),
signé Francis Lippa.
Chiron éducateur
d’Achille enfant 
Les sabots dans la glaise, et la tête dans les étoiles,
ainsi courent les vastes plaines herbeuses
les centaures-archers sagittaires.
Ici, le vieux Chiron, éducateur d’Achille enfant,
le buste encore droit bien cambré vers le ciel,
incline avec douceur un bienveillant visage
prodiguant à l’élève, regard aidant,
quelque sage conseil.
Un éclat de soleil lustre sa face patiné par les ans
….
Francis Lippa
P. s. : j’ai retrouvé tout ce qui concerne Thomas Jones
_ peintre paysagiste gallois (1742 – 1803), qui sera présent dans le prochain livre de Jean-Christophe Bailly : Walles x 4, à paraître à la rentrée de septembre aux Éditions du Seuil _
dans ma bibliothèque,
avec, entre autres, son passionnant Journal de voyage à Rome et Naples, 1776-1783 (aux Editions Gérard Montfort).
Mais aussi et surtout plusieurs beaux livres _ avec reproductions de paysages _ en partie à Jones consacrés,
sur la naissance de la peinture de paysage à la fin du XVIIIe siècle, en particulier en Italie _ Jean-Christophe Bailly a longtemps enseigné à l’École nationale supérieure de la nature et du paysage de Blois…
Voici aussi un article (du 22 mai 2009) de mon blog Mollat En cherchant bien 
où _ et en y redonnant des courriels à l’ami Plossu ! _
je citais, à propos de ce que j’appelle « le regard étranger sur Rome », le nom du gallois Thomas Jones (« un génie ! à découvrir !!! », disais-je…) ;
ainsi qu’un article du Monde, sous la double signature de Philippe Dagen et Michel Guerrin, associant les noms de Valenciennes (1750-1819), Jones (1742-1803) et Corot (1796-1875)…
Voici aussi l’article qui, le 23 de ce mois de mai 2009, suivait immédiatement celui-ci :
Et aussi ceci (article + podcast de mon entretien avec François Jullien, en avril 2014),
à propos de son Vivre de paysage :
 
Et ceci encore (en octobre 2012), à propos de l’émergence _ toujours en Italie _ du tourisme :
suite à mon séjour (et arpentages dans les calli) à Venise en février 2011, lors du colloque Lucien Durosoir au Palazzetto Bru-Zane, où j’avais donné, le 19 février, deux contributions :
_ cet article de mon blog, en date du 31 octobre 2012, se référait aussi au passionnant livre de Sylvain Venayre, Panorama du voyage (1780-1920)

et le second courriel , toujours hier, à 10h 30 : 

Cher Jean-Christophe Bailly,


d’abord et à nouveau bravo pour votre superbe conférence d’hier, Le Recommencement du Poème :
la Garonne à Bordeaux,
le Rhin à Bonn (ou un peu plus en amont)
et les chutes de Paterson, New Jersey
se trouvent ainsi magnifiquement réuni(e)s par la double (ou triple) médiation
de vous-même et de William Carlos Williams (+ Jim Jarmusch, aussi), d’une part et d’abord,
et de Hölderlin, d’autre part et ensuite…
 
Oui, tout poème
à la fois
commence (ou plutôt recommence, en tant que résultat _ cf les : (d’ouverture de son Paterson) de William Carlos William _,
déjà, d’une autre expérience, antérieure : poétique elle-même ?.. ;
et à partir de quelles conditions le devient-elle, poétique ?..)
et inaugure comme jamais :
en même temps ;
ou plutôt en rassemblant _ voilà ! _ hic et nunc, en un terrible geste d’urgence _ d’écriture, de l’écrire _,
divers morceaux de temps
(ainsi que de lieux _ cf ici le concept de télétransportation de René de Ceccatty en son merveilleux Enfance, dernier chapitre
+ mon (très détaillé, et long !) article sur ce chef d’œuvre :
ainsi que mes remarques sur ce mot (décisif) et cette chose (décisive) de télétransportation ) :
dans le registre d’une éternité issue _ avec gratitude au moins due, sinon effectivement rendue…de ces divers temps,
par ce geste (d’écriture du poème) réunis…
Sur ces liens _ charnels _ entre temps et éternité, relire, bien sûr, Spinoza.
(…)
….

Il y a longtemps que je vous lis, cher Jean-Christophe,
et vous suis, comme lecteur très assidu _ au moins quinze de vos livres sont à portée de directe de ma main en ma bibliothèque _,
avant même de savoir votre amitié avec Bernard Plossu,
dont j’ai fait la connaissance, en personne, chez Mollat, le vendredi 22 décembre 2006 seulement, dirais-je ;
mais je connaissais déjà ses photos _ notamment L’Europe du Sud contemporaine.
Sur cette étonnante rencontre (de 45’) avec Bernard _ il s’est mis à me tutoyer au bout d’un quart d’heure, à propos de littérature et d’écrivains italiens (dont Elisabetta Rasy, que j’avais tout récemment rencontrée à Rome ; et Rosetta Loy…) _,
j’ai écrit un petit Pour célébrer la rencontre, paru un moment sur le site de Bernard Stiegler en 2007 :
Ce texte était, à l’origine, une préface pour une publication de 3 mois d’échanges frénétiques de courriels entre Bernard Plossu et moi-même,
mais le projet éditorial a avorté ; demeure mon texte sur le rencontrer…
Mais je veux vous dire surtout que je me sens vraiment très proche de votre forme de curiosité
à la fois si ouverte et si exigeante en sa précision d’enquête dans le détail le plus infime du réel,
et la variété des objets de cette curiosité, à la condition que ceux-ci méritent, bien sûr, votre intense attention !
Outre, bien sûr, cette alliance en vous des approches poétiques et philosophiques.
Ce n’est pas sans raison que je signe les articles de mon blog Titus Curiosus…
 
Si vous disposez d’un peu de temps parmi vos diverses activités,
voici aussi des liens _ via podcasts et vidéos + les articles de mon blog Mollat En cherchant bien : http://blogamis.mollat.com/encherchantbien/ _
à diverses rencontres de vrais amis : René de Ceccatty, Marie-José Mondzain, Bernard Plossu
qui m’ont passionné ces derniers mois :
_ d’abord,
ce long et dense article sur Enfance, dernier chapitre de René de Ceccatty :
avec, pour le compléter, ce lien au podcast (de 82’) de mon entretien avec René chez Mollat
autour de ce chef d’œuvre qu’est en effet Enfance, dernier chapitre, ainsi que sur sa traduction de La Divine Comédie de Dante :
Sur l’œuvre de René de Ceccatty,
cf aussi ce lien à mon article du 24 mai 2016 sur son magnifique, encore, Objet d’amour :
_ ensuite,
un lien à la vidéo de mon entretien (de 65’) avec Marie-José Mondzain, au Théâtre-du-Port-de-la-Lune le 7 novembre dernier,
à propos du mot de Paul Klee, repris par Deleuze : « Vous savez, le peuple manque », ainsi que de son livre  Confiscation _ des mots, des images et du temps (Pour une autre radicalité) :
Sur Marie-José Mondzain,
cf aussi ces articles :
et
Puis celui-ci du 26 octobre 2011, à propos du livre précédent de Marie-José Mondzain, Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs :
ainsi que cet autre, le 20 mai 2012 :
_ enfin,
cet article à propos de Bernard Plossu et de son exposition A boire et à manger à la galerie Arrêt sur l’Image, cours du Médoc, de Nathalie Lamire-Fabre :
avec ce lien à une courte séquence filmée (de 2’) par FR3 :
Sur Plossu,
cf aussi ces 2 autres articles _ avec photos _ de mon blog, en 2010 et 2014 :
à propos de Plossu-Cinéma
Et voici encore
ceci, rédigé en 2007, en forme de proclamation : Pour célébrer la rencontre
Si jamais, bien sûr, vous disposez de temps pour ces formes de promenades de conversations _ voilà _ avec des amis… 
Bien à vous, cher ami, dont je me sens très proche par la curiosité _ tous azimuts, ou presque _ et la pensée _ tant poétique et philosophique _,

Francis Lippa
P. s. : comme je vous l’ai dit très vite,
je suis aussi vice-président de la Société de Philosophie de Bordeaux
_ le 4 mai prochain, chez Mollat, je recevrai ainsi Frédéric Gros pour son Dés-obéir (et pour son édition des Aveux de la chair de Michel Foucault).
Je me suis entretenu avec lui l’an dernier pour son roman Possédées ;
_ cf le podcast de cet entretien :
Et en dehors de la Société de Philosophie,
je m’entretiendrai aussi avec Hélène Cixous _ qui n’est jusqu’ici jamais venue chez Mollat présenter aucun de ses livres _ le 17 mai prochain,
Voici aussi un lien vers l’ensemble des podcasts de mes entretiens depuis que ceux-ci sont enregistrés et mis en ligne :
Ces entretiens me sont très chers ;
ils sont la partie émergée de mon œuvre, le reste étant non publié…
 
Certains de ces entretiens _ outre ceux avec Bernard Plossu, Marie-José Mondzain et René de Ceccatty, cités ici plus haut _ sont tout simplement merveilleux !
Par exemple, celui (le 20 mai 2011) avec Jean Clair, à propos de son Dialogue avec les morts :
ou celui (le 9 mars 2017) avec Michel Deguy, à propos de son La Vie subite :
Et encore celui (le 18 septembre 2013) avec Denis Kambouchner, à propos de son L’Ecole, question philosophique :

Ce lundi 5 mars 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Lire, vraiment lire, ce chef d’oeuvre qu’est « Enfance, dernier chapitre », de René de Ceccatty

12déc

Quand j’ai commencé _ à peine ! une unique phrase… _ mon article du 31 juillet dernier Les chemins indirects de l’enfance en sa singularité : une recherche exigeante et passionnée de René de Ceccatty à propos de ce chef d’œuvre absolu _ oui ! _ qu’est Enfance, dernier chapitre, de René de Ceccatty (riche de 432 pages, aux Éditions Gallimard),

je ne soupçonnais pas que mes lectures-relectures successives de ce si riche récit _ je ne les compte pas _, puis mes échanges de mails avec René de Ceccatty,

dureraient quasiment six mois _ mais oui !.. _, et seraient d’une telle fécondité ; et pas que littéraire : mieux encore, amicale…

Et que lire, après un tel chef d’œuvre _ et c’est très froidement que j’assume devant quiconque de par le monde, Paris compris, ce jugement serein et tout à fait argumenté de chef d’œuvre, de la part du lecteur attentif et scrupuleux que je suis, tout enthousiaste que je puisse paraître (et suis) en ma lecture, et chaleureux dans la vie _,

et afin de _ mais oui ! _ m’en sevrer ?

Ainsi, viens-je de lire, hier après-midi, les 25 premières pages de Classé sans suite, de Claudio Magris _ un auteur dont l’œuvre m’est chère _ :

eh bien !, à côté de la « vie » tellement vibrante et nourrie

_ à presque chaque ligne, telle une surprise, un renvoi

(ainsi, par exemple, à la page 306, René de Ceccatty évoque-t-il « le cérémonial secret _ musical, celui du gagaku _ qui accompagne une télétransportation«  au Japon ; et je retiens ce mot ; et m’avise aussitôt qu’il me faut absolument citer en entier ce passage proprement sublime :

« Vite, vite ! Il ne reste plus _ chez lui, René, à Montpellier _ que quelques centimètres de soleil sur un coin de table, sur le pan d’un volet replié sur le balcon, dans les plis d’un rideau.

Mais, grâce à Dieu, le mauve _ du ciel hivernal _ continue à triompher _ voilà ! « Triompher«  est le mot qui magnifiquement convient ! Et le verbe « continuer«  rend grâce, lui, à ce qui dure (un peu), mais aussi fidèlement se renouvelle, à travers la diversité, parfois très grande, et des temps et des lieux, fort divers pourtant, comme si tous ces lieux et temps s’entr’appelaient directement les uns les autres, et se mettaient à dialoguer entre eux tous, avec cependant aussi, nécessairement, forcément, quelque témoin fidèle, lui aussi, qui soit à même de témoigner de ce dialogue magique ! passant à l’occasion par lui, aussi. Comme ici : par la remémoration de la sensibilité (« intérieure« ) et surtout l’écriture de l’auteur, et le pouvoir de sa magie, miraculeusement trouvée : comme ici… _

au-dessus des cyprès méditerranéens de la cour.

Nous sommes _ et nous lecteurs avec, plongés et immergés _ dans la merveilleuse lumière hivernale du Languedoc

_ celle qu’a aussi si bien su saisir le pinceau du montpelliérain Frédéric Bazille (8-12-1841 – 28-11-1870) dans ses merveilleux La Robe rose, en 1864, et Vue du village, en 1868 (il s’agit du village de Castelnau-le-Lez, en face de la propriété familiale des Bazille, le Domaine de Méric) :

 …
Voir aussi, toujours saisie au domaine familial de Méric, face à Castelnau-le-Lez, mais clairement en été, cette fois, et non plus en hiver, sa justement célèbre très belle Réunion de famille, en 1867 : quel chef d’oeuvre encore !
Résultat de recherche d'images pour "Frédéric Bazille"
mais, cette « merveilleuse lumière hivernale du Languedoc« , que n’a pas su saisir, en 1854, Gustave Courbet, en son bien connu Bonjour, Monsieur Courbet, un tableau conservé au Musée Fabre de Montpellier _,
Gustave Courbet - Bonjour Monsieur Courbet - Musée Fabre.jpg
Nous sommes _ et après ces superbes images de Bazille, nous donnant à nous perdre (flotter, baigner) à notre tour dans le « triomphe du mauve«  bleu pervenche de ce doux, et un peu mélancolique aussi, ciel hivernal languedocien,
je reprends donc ici l’élan de la phrase de René de Ceccatty _ ;
nous sommes _ plongés et immergés, donc _
dans la merveilleuse _ voilà qui est parfaitement reconnu, et loué ! : en une action de grâce idéalement adéquate… _ lumière hivernale du Languedoc,
cousine _ voilà encore !
et nous voici maintenant dans la semblance chère aux intuitions poétiques si justes de Michel Deguy, Marie-José Mondzain et Baldine Saint-Girons : cette semblance télétransportante _
de la merveilleuse _ voilà, voilà ! _ lumière hivernale de la Tunisie _ aussi et encore : celle où avaient baigné les sept premiers hivers de la prime enfance de René de Ceccaty : de sa naissance, le 1er janvier 1952, à son départ pour la France, le Languedoc et Montpellier, en juin 1958.

La cour _ ici, à Montpellier _ ménage une échappée _ bienvenue _ d’ombre chaleureuse _ oui _ poméridienne _ oui :

ce moment qui succède, plus ou moins langoureusement, à cet instant de pondération que le sétois Paul Valéry, en ouverture de son Cimetière marin, nomme « Midi le juste ! » :

Ce toit tranquille, où marchent des colombes,
Entre les pins palpite, entre les tombes ;
Midi le juste y compose de feux
La mer, la mer, toujours recommencée !
Ô récompense après une pensée
Qu’un long regard sur le calme des dieux !

Tout est suspendu _ et nous voici soulevés dans l’éternité même de l’instant : une grâce (et qui n’est pas sans m’évoquer la vision radieuse, sublime, du poète madrilène Jorge Guillen en son trop méconnu Cantico)…

Il me semble _ mais oui : la semblance des sensations en acte se déploie miraculeusement… _

entendre _ ici et maintenant, à Montpellier même _

le souffle d’un orgue à bouche _ japonais.

Parfaitement _ dont acte ! Et nous-mêmes, en lecteurs enchantés que nous voilà, nous suivons : nous entendons parfaitement à notre tour cet instrument pourtant jusqu’alors totalement inouï de nous, faute de nous être jamais rendus au Japon.

Parfaitement : un concert de gagaku s’improvise _ mais oui, ce midi mauve bleu pervenche d’hiver à Montpellier ;

et la notation « s’improvise«  de ce « concert«  (rien moins !) de musique, est, elle aussi, absolument essentielle ! Tout, dans ce court-circuit sauvage du transport, ici, de la « semblance«  physiquement ressentie et éprouvée, résidant dans la neuveté absolue même de l’instant tant coloré que musical ! Cet instant-ci de Montpellier, comme cet instant-là, jadis et il y a longtemps, à Tokyô, mais que voici miraculeusement transporté ici et maintenant à Montpellier même, en une souveraine et « triomphale«  évidence : mauve… _,

et me voici _ et nous avec ! _

non plus à Montpellier, ni à Mégrine _ en Tunisie _,

mais au sommet de la colline de Kagurazaka, au centre de Tokyo,

et à Schichirigahama, au bord du Pacifique :

je suis _ et nous avec ! _

à la fois projeté _ oui : instantanément _

et scindé _ puisqu’encore ici même, aussi, et en même temps, à Montpellier _

au Japon

 

_ mais nous aussi, lecteurs, « sommes à la fois projetés et scindés« , puisque nous sommes nous aussi tout à la fois et dans le même temps, comme l’auteur l’est, tout entiers présents (et transportés), dans et par l’impact émotionnel si fort de notre lecture, à la fois, et oxymoriquement, au présent et au lieu actuels de cette lecture, hic et nunc, et dans les divers lieux et dans les divers temps dans lesquels viennent maintenant, aussi, nous transporter, nous aussi, et à sa suite, les phrases magiciennes et magiques de l’auteur !   

A qui cela dit-il quelque chose ? _ s’inquiète alors ici l’auteur. Mais à nous, ses lecteurs : car nous voici nous aussi totalement transportés (faut-il dire déjà, en anticipant sur le mot de la phrase qui va suivre, et nous marquer : « télétransportés » ?) par la grâce merveilleuse du danser-voyager fulgurant de cette écriture magicienne de René de Ceccatty ! Une écriture capable de signifier (et nous faire ressentir, à notre tour, lecteurs) ces transports tant locaux que temporels du narrateur, nous foudroyant, nous aussi, à notre tour, sur le champ, par cette « semblance » que met en œuvre, ici (comme plusieurs autres fois ailleurs aussi, dans ce merveilleux livre), cet incroyable auteur magicien qu’est René de Ceccatty, par ces « va-et-vients » si puissants de sa mémorielle et « imageante«  écriture…

Revoici _ donc, pour René de Ceccatty, au moins ; ou plutôt pour lui le premier _ le gagaku.

Flûtes, orgues à bouche, tambour !

Cérémonial secret _ voilà, déjà _ qui accompagne une télétransportation

_ nous, lecteurs, découvrons ici, d’un même mouvement de lecture, et les instruments de musique japonais accomplissant ce rite sacré, et ce très remarquable hapax du texte.

Soyons réalistes _ se morigène alors l’auteur _ : ce doit être une équipe d’ouvriers qui scient du métal.

Et pourtant _ oui, et pourtant : la « télétransportation » sur nous aussi, lecteurs, comme sur lui l’auteur qui se souvient, parfaitement fonctionne…

Rien n’est changé _ et tel est bien le régime même (et spécial, ou oxymorique : à la fois pleinement temporel et totalement a-temporel) de l’éternité. Hors le temps singulier et en même temps donné dans la trame du temps même.

Je l’ai su immédiatement en arrivant au Japon _ l’été 1977 _ et en scribouillant _ cet élément conjoint est lui aussi très important : décisif, même ! C’est dire le rôle capital ici de l’écriture ! _ dans mes carnets, carnets qui sont devenus _ par travail poursuivi _ tout de même trois livres _ précisément la troisième et dernière partie (Fanfilù-Roma) de Jardins et rues des capitales (paru aux Éditions de la Différence en septembre 1980) et Esther (ibidem, 1982), que René de Ceccatty vient de m’offrir afin de m’aider à m’imprégner aussi des bases de tout son œuvre ! ; ainsi que Plusieurs ronds de fumée (paru, lui, sous le pseudonyme de Shinobu Watanabé, toujours aux Éditions de la Différence, en 1980 aussi) _, mine de rien.

Je me mettais en contact _ ainsi : René de Ceccatty se l’explicite _ avec une partie de moi _ demeurant, avec constance et obstination, de l’enfance… _ qui avait _ encore ! _ une ou deux choses à dire _ c’est-à-dire révéler enfin _, devant _ car il y faut aussi la situation et la circonstance : le lieu et le moment convoquant, tel un rite discret (ou secret), la révélation ! _ le ciel de Tokyo, puis devant l’océan Pacifique« 

_ le recul de ce « devant » constituant la « scène » propice à ce recul lucide de la semblance : que ce soit à Tokyô, à Montpellier, comme everywhere in the world où pareil processus de « semblance » survient, est capté (« scribouillé« ) et puis « devient livre«  _) ;

à presque chaque ligne, donc,

et je reprends à nouveau l’élan de ma phrase, après cette merveilleuse longue citation empruntée à la page 306 de cet éblouissant Enfance, dernier chapitre,

telle une surprise, un renvoi

(ou une télétransportation : un mystère physico-sensible de la famille, peut-être, de la trans-substantiation…)

un renvoi mieux que parlant : poétique et merveilleux, de semblance (par analogies, nécessairement, voire très rigoureusement judicieuses : nous baignons dans l’oxymore)

à d’autres sensations-émotions-analyses qui déboulent, surviennent et s’emparent de nous, en un constant tonique et sensuel (et parfois, sinon angoissé ou anxieux, du moins interrogateur, questionnnant…) dialogue mémoriel sans cesse, inépuisablement, repris, avec soi-même :

« Le travail n’est pas terminé. Par qui pourra-t-il l’être jamais ?« , viendra ainsi conclure, page 405, son très long premier chapitre Enfance, René de Ceccatty ; le second et dernier (autour du décès de la mère de René et de Jean, survenu le 21 juin 2015, et de ses simplissimes obsèques), le-dit Dernier chapitre, ne comportant, lui, que 23 pages, très volontairement sobres, et presque seulement factuelles _ le régime (poétique) des semblances ne pouvant être enclanché qu’avec assez de temps de recul _, en un très saisissant contraste avec les voyages (constamment palpitants et sous dense tension poétique) de remémoration de la partie première et principale : Enfance ;

et dialogue d’abord avec sa mémoire,

mais aussi avec son Inconscient, comme en ses rêves nocturnes,

et encore avec son imageance d’auteur écrivant,

une imageance constamment ouverte, en même temps que rigoureusement soucieuse de la plus grande justesse possible en ces analogies et constats d’abord subis, et sensitivement éprouvés, de télétransportations… ;

en un irradiant dialogue présent-passé-présent de l’auteur ;

cf là-dessus ce très éclairant passage à propos de ce fécond régime mémoriel, page 260 :

« Chaque souvenir ne tient sa vie _ voilà : « sa vie«  ; car sans cette « vie« -là qui l’anime, le souvenir s’isole, fige, stérilise et meurt _

que de sa relation vibrante, changeante, palpitante _ et c’est absolument décisif : ces trois qualificatifs de la « relation«  que l’auteur a à établir et maintenir, faire vivre aussi, pour lui-même comme pour le lecteur (qui doit en ressentir les vibrations), disent ici l’essentiel _

avec la totalité des autres souvenirs _ de l’auteur, certes, forcément ; mais aussi, chez le lecteur, de ceux qui peuvent faire office d’analogues-semblances de sensations-émotions, et qui soient tout aussi vibrants, mobiles, palpitants, chez ce lecteur, à son tour _

parmi lesquels certains se détachent de la mémoire _ globale _ du passé pour lui être associés«  :

une « relation«  qu’il reste encore, en direction du lecteur (qu’il s’agit, pour l’auteur, de ne pas perdre en route), à devoir aussi, et avec soin, « mettre en scène«  dans le récit ; dans et par l’écriture donc, quand on écrit (et qu’on ne peint pas, ou ne compose pas de musique) ; et une écriture qui, en son style (peu à peu découvert et trouvé au fur et à mesure de ses écritures, par l’auteur), fasse vraiment et très simplement, même si c’est indubitablement complexe et non immédiat, œuvre ; et œuvre vraie… ;

avec le souci, donc, quelque part aussi, et constant lui encore,

de la réception accueillante et relativement aisée, fluide, en sa complexité, aussi, à préparer, par l’auteur, de son lecteur ;

une réception accueillante à l’égard des énigmes (parfois d’un mot unique de ce type rare au sein de la phrase, voire d’un hapax au sein de l’œuvre entier) qu’en défi tranquille, de même qu’à lui-même, l’auteur ne manque pas d’adresser-lancer aussi, en un très amical, mais très audacieux aussi, défi-jeu, avec un brin d’ironie (protectrice ? mais de qui, ou de quoi ?), à son lecteur, via sa ligne la plus claire possible, à travers le souffle tenu, telle une note ou une phrase que le chanteur a à tenir, et qui sera tenu, ce souffle, et non pas tendu (sans la moindre crispation maligne ni hautaine) de ses longues, immenses, embrassantes et généreuses phrases accompagnantes ouvertes, en l’habitude que lui, l’auteur, René de Ceccatty, a déjà prise, ailleurs, en des essais ou des articles, de bannir les notes-de-bas-de-pages, qui coupent trop le fil fluide de ce que doit être le flux souple et chantant de la bonne lecture, à la fois large et très précise (attentive au moindre détail ; et ils ne manquent certes pas) _

à côté, donc, de la vie tellement vibrante et nourrie de l’écriture chantée et dansée de René de Ceccatty, dans le déroulé souple et riche de surprises (les « télétransportations«  !) de son phraser

_ cf ces lucidissimes remarques, page 242, sur sa propre écriture en ses débuts, à l’âge de quinze ans, sous le regard de sa mère :

« Maman a été, après une première stupeur, confortée dans d’anciennes certitudes :

je me détachais  _ moi aussi _  du sol (…)

j’avais, oui, quitté le sol

Je dansais _ voilà _ ,

comme elle, comme papa.

Il ne s’agissait pas d’un envol, non pas ce genre de stéréotype satisfait :

il s’agissait d’une dérive flottante ou aérienne _ celle de la semblance mobile, fluide, mobilisante et transportante de l’art.

Ce que cherchait papa dans ses paysages _ peints _,

sur son clavier  _ aussi.

Ce que cherchait maman dans ses lectures  _ et ce sont-là des exemples de « recherches«  que très concrètement, et sur son mode à lui,  René suivra. (…)

Elle remontait alors dans le temps

et s’interrogeait  _ ouvertement _  sur le hasard  _ facétieux ou tragique, ou les deuxde sa  _ propre _  vie«  _

eh bien ! pour le moment, je trouve _ n’ayant, il est vrai, lu que les seuls deux premiers chapitres _, l’écriture, en ce Classé sans suite, de Claudio Magris _ italien pourtant (de Trieste) _, un peu lourde, terne, grise, pas assez sensuelle, ni aérienne ou fusante _ germanique aurais-je la tentation, injuste, de dire…

Il va donc me falloir entrer davantage dans la pulsation propre de l’écriture de Magris _ mais dès le chapitre III, lu dès le lendemain, cette pulsation-là, de l’écriture de Claudio Magris, déboule, et aussitôt enchante : je le retrouve ! Ouf ! Et en ce genre de dédale lancinant et touffu (et qui demande un peu de perspicacité à déchiffrer) qui me plaît ; et qui caractérise en particulier le personnage de Lisa, confrontée aux terribles taches aveugles de l’histoire, à Trieste même, de sa famille juive… _,

un peu trop bien ancré et bercé-chahuté que je suis encore, pour le moment,

dans l’écriture, tellement vive, dansante, mobile et imprévisible, à surprises permanentes, fusante, donc, de René de Ceccatty ;

une écriture si bien accueillante,

et donc si bien accordée à mon propre mode passionné, boulimiquement curieux _ virevoltant, mais non gratuitement, d’une expression à une autre, d’une page à une autre, d’un livre à un autre : selon le principe, parfaitement sien aussi, des « télétransportations«  _, de lecture, de ce lecteur toujours questionnant, sur le qui-vive et aux aguets, que, dans une joie profonde _ non dilettante, non hédoniste, mais à la Spinoza _, je persiste plus que jamais à être. Face aux énigmes du monde : à percer.

De même que Zone de Mathias Enard _ sur ce chef d’œuvre, cf mon article Emerger enfin du choix d’Achille !.. du 21 septembre 2008 _

m’est apparu le plus grand livre _ rien moins ! _ de la décennie littéraire 2000 en France _ cf mon article Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus « grand » roman de l’année : « Zone », de Mathias Enard du 3 juin 2009 _,

et de même que L’Enfant éternel (1897) et _ plus encore ! _ Toute la nuit (1999) de Philippe Forest _ que complète l’essai Tous les enfants sauf un (paru, lui, en 2007) ; essai qu’a préfacé en italien notre amie (romaine) commune à René de Ceccatty et moi-même, Elisabetta Rasy ; et sur le très beau Entre nous d’Elisabetta (paru en traduction française aux Éditions du Seuil en août 2004), lire, au sein de mon article du 22 février 2010, , article rédigé, lui, à propos de L’Obscure ennemie, d’Elisabetta Rasy, mon texte Tombeau de Bérénice avec jardin ; ce qui me donne l’occasion de m’aviser que l’article immédiatement précédant celui-là sur mon blog En cherchant bien, daté du 22 février 2010, était, rédigé par moi le 19 février 2010, celui-ci : «  Autrement dit, une boucle qui se boucle au sein d’un blog assez cohérent !!! _

me sont apparus les deux plus grands livres de la décennie littéraire 1990 en France,

de même,

ce merveilleux et magnifique chef d’œuvre _ pourquoi craindre le mot ? ou l’éloge ? je ne le gaspille pas, tout gascon pourtant que je suis _ qu’est Enfance, dernier chapitre

me paraît illuminer du miracle de sa force de vérité, et de sa considérable richesse et densité _ sans cesse dansante et virevoltante, traversée qu’elle est des lumineuses fulgurances, parfaitement dynamisantes, de ses « télétransportations«  : voilà, peut-être ai-je ici mis le doigt sur une clé décisive de son écriture-inspiration ! _ toute la décennie littéraire 2010 :

rien moins que ça ! Et j’insiste !

Parviendrais-je, pour ma modeste part, à assez le faire bien entendre ? _  j’y tiens beaucoup.

Partager ce qu’on place haut est un devoir d’honnête homme prioritaire : je n’aimerais pas demeurer seul dans la joie de mon admiration de lecteur ! Face à la misérable prospérité journalistique ignare, si aisément satisfaite de tant d’impostures grossières en littérature, cyniquement reposée sur le critère chiffré du « puisque ça se vend« , et partie prenante pseudo-culturelle du nihilisme régnant…

En effet, quasiment six mois de lectures-relectures hyper-attentives, plume à la main _ et qui encore se poursuivent _,

car j’ai très vite pris conscience que cet Enfance, dernier chapitre reprenait et prolongeait, en un très vaste geste de grande cohérence et d’archi-lucide approfondissement,

rien moins que l’œuvre entier,

ainsi que, plus fondamentalement encore _ puisque c’est l’intelligence sensible de celle-ci, la vie, qui constitue le fond de la visée de son écriture _, la vie entière de René de Ceccatty

vie entière reprise et éclairée, et magnifiée, par le travail hyper-scrupuleux (de la plus grande honnêteté) et d’une stupéfiante lucidité, de son extraordinairement vivante et palpitante écriture, sans temps mort, tunnel, lourdeur, ni faiblesses ! Quels défauts peut donc bien trouver encore René de Ceccatty à son livre ? Je me le demande… Montaigne trouvait-il, lui aussi, des défauts à ses Essais ? Ou Proust à sa Recherche ? Et que René de Ceccatty ne se sente pas accablé par ces comparaisons pour son livre !

Sur cet enjeu majeur de la lucidité de la visée de fond de l’intelligence même de sa vie _ sur ce sujet, se reporter au sublime raccourci, si essentiel, de Proust : « La vraie vie, c’est la littérature«  _,

l’enquête la plus probe et fouillée qui soit que mène ici René de Ceccatty, recherche rien moins que ce qu’il nomme son « enfance intérieure »en s’employant non seulement à débusquer-révéler-mettre au jour (et comprendre !) sinon ce que factuellement celle-ci fut, en son bien lointain désormais ressenti, au moins via quelques approximations ou équivalences de celui-ci, ce ressenti passé et enfui ; mais aussi esquisser ce que peuvent et pourront en être de coriaces effets dévastateurs, encore, à long terme, tels que ceux-ci parfois persistent en l’âge adulte, et souvent pour le pire ;

voici, extraite du Temps retrouvé, la citation proustienne en son entier :

« La grandeur de l’art véritable,

au contraire, de celui _ parasite _ que M. de Norpois _ le diplomate _ eût appelé un jeu _ superficiel et facteur de superficialité _ de dilettante _ adepte du plaisir à condition que ce soit sans la moindre peine _,

c’était de retrouver, de ressaisir, de nous faire connaître _ et explorer _ cette réalité loin de laquelle nous vivons,

de laquelle nous nous écartons de plus en plus au fur et à mesure que prend plus d’épaisseur et d’imperméabilité la connaissance conventionnelle que _ hélas _ nous lui substituons,

cette réalité que nous risquerions fort de mourir sans avoir connue, et qui est tout simplement notre vie _ en sa singularité de fond vraie.

La vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie, la seule vie par conséquent réellement vécue _ voilà ! _, c’est la littérature ;

cette vie qui, en un sens, habite à chaque instant _ insue _ chez tous les hommes aussi bien que chez l’artiste.

Mais ils _ la plupart _ ne la voient pas _ anesthésiés qu’ils se veulent _, parce qu’ils ne cherchent _ surtout _ pas à l’éclaircir préfèrant la misérable cécité de leur illusoire (faussement rassurant) brouillard collectif. 

Et ainsi leur passé est encombré _ oui _ d’innombrables clichés _ voilà _ qui restent inutiles _ certes _ parce que l’intelligence ne les a pas “ développés ” _ voilà…

Notre vie, et aussi la vie des autres ; car le style _ auquel l’auteur vrai doit parvenir en chassant sans pitié ces clichés _ pour l’écrivain, aussi bien que la couleur pour le peintre, est une question non de technique, mais de vision _ oui ! la peinture est « cosa mentale« , disait Léonard.

Il est la révélation _ oui, qui appert dans l’œuvrer de l’artiste vrai au travail comme dans l’œuvre réalisée _, qui serait impossible par des moyens directs et conscients, de la différence qualitative _ singulière, donc ; cf ici la monadologie de Leibniz _ qu’il y a dans la façon dont nous apparaît le monde, différence qui, s’il n’y avait pas l’art, resterait le secret éternel _ voilà _ de chacun _ inconnu de lui-même le premier, aussi et d’abord.

Par l’art seulement _ et en une œuvre réalisée : hors de soi _, nous pouvons _ par l’expression-création de l’auteur, d’abord ; mais aussi, ensuite, par la contemplation du regardeur, en phase avec l’auteur via l’œuvre vraiment regardée _ sortir de nous _ voilà _, savoir _ atteindre, découvrir, apprendre, connaître, explorer _ ce que voit un autre de cet univers _ sien _ qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages _ le mot est donc présent ici sous la plume aussi de Proust ! _ nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune _ et donc, « le style, c’est l’homme-même« , selon l’intuition très lucide de Buffon.

Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes _ vraiment _ originaux _ et sans artifices pour s’en donner seulement l’apparence trompeuse, sur le marché de l’art _, autant nous avons de mondes _ via nos regards ainsi descillés _ à notre disposition, plus différents les uns des autres _ en leur singularité et leur style unique _ que ceux qui roulent dans l’infini _ cosmique _, et qui, bien des siècles après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer _ ou Sophocle, dans la parole de Marx ; ou Mozart, ou Schubert _, nous envoient encore leur rayon spécial  » _ à nous d’apprendre à le capter…

Fin de la citation.

car j’ai très vite pris conscience _ je reprends l’élan de ma phrase _

que cet Enfance, dernier chapitre reprenait et prolongeait, en un très vaste geste de grande cohérence et d’archi-lucide approfondissement, rien moins que l’œuvre entier, ainsi que, plus fondamentalement encore, la vie entière de René de Ceccatty _ lui-même me le confirmant très vite, au passage d’un échange nourri de courriels _,

remontant, donc, jusqu’à ses tous premiers écrits de jeunessequ’il me fallait, en conséquence, impérativement lire _ du moins ceux publiés, à partir de septembre 1979 (pour Personnes et personnages) _ pour les vraiment connaître, ligne à ligne en quelque sorte, eux aussi :

d’abord, la série _ passionnante et magnifique ! _ consacrée à ses amours malheureuses (de novembre 1993 à octobre 2002) avec celui qu’il nomme Hervé : Aimer (paru en 1996), Consolation provisoire (1998), L’Éloignement (2000), Fiction douce (2002) et Une Fin (2004) ;

puis, celle consacrée à ses amours encore bien compliquées et bien déceptives avec celui qu’il nomme Raphaël : L’Hôte invisible (2007) et Raphaël et Raphaël (2012) ;

mais aussi le riche recueil de nouvelles, paru en mars 1993 au Mercure de France, Le Diable est un pur hasard ;

la très engagée _ et cruciale ! _ biographie de Violette Leduc, sous-titrée Éloge de la Bâtarde, parue chez Stock en 1994, et ré-éditée en 2013, qui comporte de multiples et très précieuses indications autobiographiques de la part de René de Ceccatty ; indications qui témoignent, aussi, de la place éminente et cruciale _ j’insiste _ à la fois, de la lecture, au cours de la décennie 70, de l’œuvre de Violette Leduc par René, et du rôle décisif de cette entreprise biographique _ qui fut d’abord, et c’est à relever, une thèse de philosophie, sous la direction, si l’on peut dire, du leibnizien Yvon Belaval, qui fut soutenue à la Sorbonne, en décembre 1980 _ dans le devenir écrivain de René de Ceccatty ! C’est là un travail absolument décisif ! ;

et, surtout, ses trois _ assez extraordinaires ! _ premières œuvres signées de son nom _ dont, geste merveilleux, René de Ceccaty m’a adressé un exemplaire de chacune _, publiées aux Éditions de la Différence _ lesquelles viennent hélas de mettre la clef sous la porte : ces œuvres ne sont donc plus disponibles en librairie… _, et consacrées à ses toutes premières amours _ Hugues, Jacques, à défaut de son premier amour, Norman : du moins c’est ainsi que René de Ceccatty les prénomme en faisant des personnes rencontrées (et désespérément aimées de lui), des « personnages«  _Personnes et personnages (publié en septembre 1979), Rues et jardins des capitales (septembre 1980) _ une œuvre stupéfiante qui m’a époustouflé ! un pur chef d’œuvre… _et Esther (février 1982). .

Car Enfance, dernier chapitre entreprend _ pour peut-être enfin comprendre vraiment… _ de reprendre à la base, c’est-à-dire à la petite enfance de l’auteur _ d’abord en Tunisie, de sa naissance le 1er janvier 1952 à son départ, fin juin 1958 ; puis à Montpellier, jusque vers 1963, année de la probable « sortie de la petite enfance« , à la fin de sa classe de 6e, comme l’estime René de Ceccatty lui-même… _, les constituants _ voilà ! _ de base et référentiels cruciaux de toute son expérience de toute sa vie.

Car « l’enfance,

insiste René de Ceccatty page 349 d’Enfance, dernier chapitre,

se poursuit _ mais oui ! _ à l’âge adulte,

qu’elle nourrit _ terme capital : elle donne les modèles des principaux comportements qui seront à suivre ; et, presque en aveugles, le plus souvent imités et copiés _

et qui ne cesse _ aussi, cet âge adulte _ de la revivre _ dans des répétitions étranges, plus ou moins pathologiquement subies _

ou de la réinterpréter » _ quand on parvient à enfin un peu mieux la comprendre, cette enfance _ ;

de même qu' »elle _ cette enfance, toujours _ cherche dans les enfances des autres (parfois plus jeunes, parfois plus vieux, parfois ayant vécu dans d’autres cultures et d’autres milieux) son propre écho« 

_ de normalité-conformité, en quelque sorte ; et de même, encore, qu’elle cherche cet écho dans, si possible, de grands livres : quand les « analogies«  ou « semblances«  esquissées et tentées, pourraient nous devenir vraiment pertinentes et vraiment éclairantes, au lieu des confusions projectives paresseuses et complaisantes, désastreuses, elles, voire pathologiques : fi des illusions des grossiers amalgames trompeurs et des clichés !..

Et cela _ cette résurrection, donc, de l’enfance _  advient tout particulièrement dans la proximité _ physique des corps, et essai de tendresse : quand on se livre entièrement et vraiment _ amoureuse.

Lisons ce très beau passage, aux pages 400 et 401 :

« L’intimité sentimentale, la violence des sentiments _ les deux sont très proches, voire coexistent _, font resurgir _ voilà _ l’enfance.

Les premiers rapprochements des corps sous l’emprise conjuguée du désir et de l’amour,

appellent aux confidences, érotisant _ dont acte _ l’enfance.« 

Et cet autre, à nouveau page 401 :

« Dans l’amour,

à l’âge adulte (si jeune ou vieux soit-on),

l’enfance redevient _ les verbes sont tous très importants _ cruciale.

Elle revient _ rien moins ! _sur un mode tantôt mièvre et complaisant, tantôt tragique.

Nul amour ne remédie _ certes _ aux peines inconsolables _ c’est dit _ de l’enfance.

Et c’est même, cette confrontation,

l’épreuve contre laquelle s’écrasent _ voilà _ tant d’illusions _ de soi à soi : un phénomène terriblement ravageur. Que de dégâts !

Incapables de se mesurer _ et résister victorieusement _ aux forces indestructibles _ à ce point ! _ de l’enfance,

combien d’amours ont été défaites _ sans relevailles réussies _ au terme de ce combat

qui _ de même que l’Inconscient _ ignore le temps,

et fait resurgir _ le verbe revient donc _ dans l’étreinte des amants,

le spectre _ terriblement assassin _ d’une enfance _ irréversiblement et irrémédiablement _ meurtrie.

C’est dans cette réapparition _ spectrale _,

et dans cette incapacité,

parfois toutes deux _ confuses et perturbantes qu’elles sont _ à l’insu des amants (l’inconsolable et celui qui échoue à consoler _ à preuve, ici, Consolation provisoire, paru en 1998 : le second volume des péripéties de la relation à Hervé, avant (et chaque titre parle !) L’Éloignement, Fiction douce et Une Fin _),

que se niche le secret des _ incompréhensibles sinon _ échecs amoureux, des ruptures, des désespoirs _ subis et atterrants : dévastateurs.

(…)

L’amoureux étant une ombre vide _ sans pouvoir ! _,

et l’inconsolé, un spectre terrifiant _ et non résistible…

C’est ainsi que je m’explique mes défaites amoureuses _ reconnait et assume l’auteur.

Je parle (…) des liaisons qui se sont _ inexorablement _ délitées _ celle avec Hervé, et celle avec Raphaël, singulièrement _

et qui m’avaient mis en présence de démons,

non pas venus de mon enfance,

mais de celles de mes partenaires _ qui les subissaient, sans remèdes _ :

je n’étais _ cependant _ pas _ non plus moi-même _ à la hauteur« 

_ cette situation, très durablement prolongée, qui plus est, ces deux fois-là, ne manquant pas, non plus, en lecteur engagé en sa lecture que je suis, de m’interroger…

L’écriture formidablement vivante de cet Enfance, dernier chapitre procède d’une nécessité personnelle très puissante de la part de l’auteur :

« Je suis piégé.

Piégé par le gouffre d’un passé qui m’aspire«  _ lit-on, avec gravité et même effroi, page 27 :

l’injonction (de mémoire,

et donc d’œuvre à réaliser comme moyen de tenter de domestiquer si peu que ce soit cette surpuissante mémoire,

et affronter pour le vaincre le « gouffre«  aspirant des impressions, « ombres«  et « spectres«  tellement vivaces, issues du passé tel qu’il a été vécu et ressenti…),

est donc au moins aussi forte que l’« aspiration«  vertigineuse du « gouffre«  même de ce passé gravement blessé  !

Mais c’est aussi sans doute, quelle que soit son inefficacité, la moins mauvaise des solutions ; du moins pour quelqu’un qui écrit. René de Ceccatty consacre à cette réflexion quelques pages elles aussi extrêmement lucides. Biaiser et fuir lâchement est encore plus sûrement contreproductif.

Nécessité personnelle étroitement liée aussi, conjoncturellement _ et ce point est bien sûr très important _ au moment _ d’assez étroite fenêtre temporelle _ de l’écriture de cet immense livre, au devenir-détérioration-naufrage du vieillissement de sa mère (née le 22 mai 1924), qui allait s’accélérant, ces années-là de la décennie 2000, avec tout particulièrement la dégradation catastrophique de sa mémoire immédiate, et un relatif maintien _ mais pour combien de temps encore ? _ de bribes-lambeaux de sa mémoire la plus ancienne ;

sa mère : sa plus étroite confidente de toujours, et son témoin affectivement le plus proche et le plus sûr

_ le cas de son frère Jean, lui aussi écrivain, étant à mettre bien à part ; leur lien est lui aussi, ultra-sensible, et la mise en regard de leurs regards respectifs sur leur mère (et leur père), mais aussi sur leurs vies (ainsi que leur œuvre à tous deux) demande les plus grandes précautions ; dont acte _

qui demeurait encore, la dernière _ autour de lui _ de cette plus lointaine petite enfance… ;

et à laquelle René, de Paris, venait régulièrement rendre visite à Montpellier _ où résidaient et sa mère et son frère :

« Je vais et je viens _ par de constants allers-retours _ dans ma mémoire

à la fois ravivée _ par les questions de sa mère _

et éteinte _ par la survenue de nouveaux souvenirs-écranspar mes visites aux Violettes _ la maison de retraite où finit par entrer sa mère en 2011.

Maman, attendue et inattendue, prévisible et imprévisible, fait _ donc, elle aussi  _ renaître des souvenirs _ mais oui ! _ en me posant les mêmes questions sur les protagonistes de son passé, qui ont échappé _ mais pour combien de temps ? _ à la destruction _ progressive et implacable _ de sa mémoire«  _ lit-on page 29 :

ce sont là, pour René, des éléments incitateurs de mémoire à propos de son enfance, tant en Tunisie qu’à Montpellier…

Quant à sa propre mémoire,

et aux lieux

_ divers, en effet, de par le monde, et donc ailleurs même, bien sûr, qu’à Montpellier ou Mégrine, en Tunisie (où René vécut les deux périodes de son enfance effective, objective : de 1952 à 1958, puis de 1958 à 1963…) :

nous allons comprendre pourquoi et comment de nouveaux lieux plus tardifs et extérieurs à ceux où fut effectivement et objectivement vécue l’enfance, voire carrément à leurs antipodes géographiques,

viennent pourtant pleinement participer, poétiquement et sensitivement, à l’élaboration la plus véridique de l’authentique « paysage intérieur«  ayant constitué et constituant encore, à l’âge adulte, l’enfance, au final inachevable, telle que singulièrement ressentie (et reconnue comme telle par lui) de René de Ceccatty _

auxquels cette mémoire essaie de (et parvient, et réussit, à _ mais est-ce entièrement volontaire ? non ! l’alchimie poétique est bien plus riche, ouverte et complexe ! _) s’accrocher,

Ainsi René écrit-il superbement, et de toute sa foncière honnêteté, et dès la page 36 de son Enfance, dernier chapitre :

« Quelques lieux _ auxquels tenter, alors, au moment de l’écriture, d’arrimer l’effort de sa mémoire _ tiennent _ et secourent _ encore.

Comme les cyprès de la cour _ du petit appartement de René à Montpellier, où il réside quand il vient rendre visite à sa mère (et à son frère Jean) ; ces cyprès tendus tels de longs doigts vers le ciel… _,

comme l’appartement de ma grand-mère maternelle _ à Montpellier aussi (celle-ci est décédée en 1983) _, devant lequel je passe en me rendant aux Violettes _ la maison de retraite où réside sa mère depuis 2011 _,

comme le pavillon de la colline de l’Aiguelongue _ toujours à Montpellier _ où vivait ma grand-mère paternelle _ décédée à Montpellier en 1995 _,

comme

_ et nous voici maintenant ailleurs, dans l’espace comme dans le temps, de l’enfance telle qu’elle s’est effectivement passée et a été intérieurement vécue _

la maison de Brosses en Bourgogne _ non loin de Vézelay _ où j’ai écrit pendant dix ans _ durant les années 80 et 90 _,

comme la Villa Kagurazaka de Tokyô où j’ai séjourné dix-huit mois _ en 1977-78-79 ; et sur un tout autre continent, l’Asie, que l’Afrique et l’Europe de l’enfance objective et intérieurement vécue de René :

« habiter, écrire, ne se feraient désormais que sur le modèle _ et c’est décisif ! _ japonais, face à _ voilà _ la fenêtre donnant _ celle-ci la toute première _ sur un paysage _ offert au regard, ouvert sur des lointains clairs (et potentiellement maritimes), à l’inverse complet du vertige aspirant d’un « gouffre«  noir… _ aéré, aérien, dominé par le ciel, le soleil, la lumière, l’espace nu, qu’il soit urbain ou champêtre« , doit-on bien remarquer et retenir, à la page 37 : cette vue ouverte sur le ciel aidant considérablement l’imageance de l’artiste _,

dans le quartier d’Iidabashi,

comme _ enfin, découvert le plus récemment, en avril 2014 _ les collines d’Oulhaça El Gheraba près de Beni Saf

_ un lieu où vient de, très brièvement, se rendre René ce printemps récent-là (à l’occasion d’une commémoration du poète Jean Senac) en une Algérie où ni lui, René, ni sa mère, n’avaient jusqu’alors jamais porté leurs pas, et dont la rencontre (éblouie : « à demi aveuglé par le contrejour, parmi les ânes et les tombes« , lira-t-on, plus loin, page 382) constitue probablement la clé (découverte presque par hasard, et quasi involontairement, sans préméditation, du moins : une grâce de la vie tardive) de tout (rien moins !..) cet immense livre-recherche qu’est Enfance, dernier chapitre, et de la pacification irénique (pardon du pléonasme !) qui a merveilleusement suivi cette miraculeuse « visite«  algérienne… Les Irène (dont le prénom, grec, signifie « paix« ), aidant à apaiser la douleur des blessures (par flèches reçues) des saint-Sébastien…

Saint-Sébastien soigné par Irène est un sublime tableau du peintre arlésien Trophime Bigot, conservé au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux _,

Et je reprends ici l’énumération des « lieux qui tiennent encore » de la phrase de la page 36 :

« Quelques lieux tiennent encore,

comme les cyprés de la cour,

comme l’appartement de ma grand-mère maternelle devant lequel je passe en me rendant aux Violettes,

comme le pavillon de la colline de l’Aiguelongue où vivait ma grand-mère paternelle,

comme la maison de Brosses, en Bourgogne, où j’ai écrit pendant dix ans,

comme la villa Kagurazaka de Tokyo où j’ai séjourné dix-huit mois, dans le quartier d’Iidabashi,

comme

_ aussi, et tout particulièrement, même si (et alors que), à ce moment encore précoce, page 36, de son récit-enquête, rien encore de spécifique ne vient signaler au lecteur la singularité et l’importance (très grande) de ce lieu-là, pour l’avancée de la conquête du dessin de ce « paysage intérieur«  de son enfance, dont il cherche si fort à dessiner et clarifier les traits ! _

les collines d’Oulhaça El Gheraba, près de Béni Saf,

car maintenant le paysage algérien est venu ajouter _ et très positivement, il faut y insister ! Et c’est même tout bonnement, la clé principale du « paysage intérieur«  découvert in fine, et s’étant élaboré tout au long de l’enquête personnelle, singulière, idiosyncrasique, que constitue aussi ce merveilleux livre… _

son filtre, son « transparent »«  

aux filtres et « transparents » déjà présents, et successifs, rajoutés _ positivement déjà, eux aussi _ au fil des années, séjours et voyages, de la mémoire de René, et de l’écriture inspirée et respirante de ce merveilleux livre.

Car, en effet, de nouveaux lieux, conducteurs, électriques, d’émotions mémorielles de son enfance vécue  _ ou en fournissant, du moins, d’efficients sinon équivalents, du moins analogues ; et même de stupéfiantes nouvelles clés : miraculeusement éclairantes ! _sont venus s’ajouter, et qui, paradoxalement, aident le narrateur de cette quête, René de Ceccatty, à accéder _ quelques magiques « télétransportations«  aidant _,

à travers et en dépit de l’éloignement paradoxal des lieux et des années,

à accéder à la découverte de ce qu’il nomme superbement, pages 101 et 382, son « paysage intérieur » personnel

(page 248, il utilise aussi l’expression de « mon paysage« ),

qui se peaufine et s’améliore ainsi ; et vient de mieux en mieux, de plus en plus précisément et justement, se dessiner, au fil des découvertes mémorielles successivement rafraîchies et des pages successivement rédigées.

De même qu’il use, page 341 ,

de l’expression aussi très significative _ à la fois géographique et mentale : dans l’espace, le temps, la mémoire, et aussi ce que je nomme « l’imageance«  _ de « voyage intérieur« 

pour désigner ce processus d’enquête mémorielle (et d' »imageance« , donc) de son livre ;

et page 382,

de l’expression capitale, cette fois, de « visite intérieure« ,

afin de spécifier, cette fois très singulière, l’apport véritablement unique _ et totalement inouï les heures précédant cette « visite« , qui seulement là va se révéler, en son intimité si chaleureuse, quasi familiale _ de cette rencontre algérienne _ rencontre irénique : pacifiée et heureuse, enfin ! après toutes ces années tourmentées (et même violentes) _ de son « paysage » _ pas seulement un paysage géographique, mais aussi un paysage affectif ; en cette « visite intérieure«  passant par le « cimetière familial«  (page 382) de la famille de Julien (qui n’y est jamais venu), « un petit cimetière qui ne comptait qu’une dizaine de tombes blanches, limitées, chacune, par deux stèles dont l’une portait le nom du défunt en caractère romain et l’autre en arabe«  (page 383), et où repose « Khadra, la mère de Julien«  (page 383) _,

qui est aussi le paysage d’Oulhaça El Gheraba :

« Or, je n’ai éprouvé cette sensation _ voilà _

de visite intérieure _ de ce qui demeurait en lui (à pacifier !) de son « enfance intérieure » qui fut si angoissée…  _

dans aucun des paysages _ revus en y retournant plus tard, par exemple ceux de Tunisie, mais pas seulement eux _

de ma propre enfance » ;

et encore, page 346,

de l’expression de « musée intérieur« ,

employée pour désigner à nouveau _ mais cette fois lui-même se trouvant, et se représentant, en la situation d’écrire, en son petit appartement de Montpellier _ le lieu principal sans doute où se déploie le processus d’enquête mémorielle et d’écriture qui lui est attachée, constitutif de tout ce livre :

« J’édifie _ à Montpellier, donc, et chez lui, dans son petit appartement avec, dans la cour, des cyprès dressés vers le ciel mauve pervenche _

et je meuble

un musée intérieur

ici même » _ et en particulier ce jour (d’hiver) d’écriture, mémoire et imageance-là : parmi les photos, les tableaux, quelques objets et meubles (mais très, très peu, en fait, ont été conservés par René) et les archives familiales, surtout, que René a recueillies et conserve, sans forcément procéder, non plus, à leur dépouillement exhaustif…

Un peu plus haut, en cette même page 346,

René de Ceccatty avait repris cette situation-cadre _ liant fenêtre ouverte sur le ciel, arbres verts, et écriture _ qui constitue comme le cadre-fil rouge du livre _ au fil de ses quelques télétransportations outremer (et outreterre aussi : par exemple vers les forêts denses de la Creuse, ou le Tarn-et-Garonne natal de son père, un paysage riant) _ :

« Je vois par le balcon _ de son petit appartement montpelliérain _ le ciel mauve pervenche de la deuxième moitié de l’hiver, et je confirme que Courbet _ à la différence de Frédéric Bazille _ a manqué cette nuance _ de mauve pervenche ;

cf plus haut mes illustrations de cette nuance de mauve pervenche si bien saisie par le languedocien Bazille, et qu’a manquée, dixit René, le jurassien Courbet (et c’est dans ce même Jura qu’étaient installés, depuis le XVIIe siècle, venus de Vénétie, les ancêtres Pavans de Ceccatty de la branche paternelle de René et de Jean).

L’un des cyprès découpe habilement à contre-jour _ un élément qui revient, et marque le regard _ ses doigts de sorcière dressés vers le soleil dont les rayons déposent sur les rideaux des paillettes insolentes _ sur le mode anomique du clinamen lucrétien _ et des ombres molles _ légèrement mouvantes : « vibrantes, changeantes, palpitantes« , pour reprendre les trois qualificatifs de la page 260.

Et un rectangle de lumière crue sur les carreaux polychromes _ sont-ce les mêmes ou bien en sont-ce d’autres que ceux d’un des (quatre successifs) appartements de Montpellier (peut-être le dernier, aux Marronniers ?) de ses parents ? _ des années 1960 de mon enfance. »

Et juste en suivant la phrase « J’édifie et je meuble un musée intérieur ici même« ,

ceci encore, aux pages 346 et 347 :

« J’ai ouvert les fenêtres _ du petit appartement _ :

un vent tiède anime les reliques _ familiales (photos, paysages peints, de son père, correspondances, journaux intimes de ses parents) que l’appartement recèle et que René conserve précieusement : d’où le choix ici de ce terme de « musée«  _, caresse le carrelage,

fait virevolter élégamment les poussières dans le faisceau du soleil _ à la façon, ici encore, du clinamen de Lucrèce.

Au loin, quelques nuages bas rappellent la menace _ d’orage _ qui pèse sur le miracle _ un terme à souligner : en effet, ils existent et sont toujours fugaces et fragiles : à nous d’apprendre, avec Kairos, à les saisir _ de transparence matinale.

Une petite fille arabe _ qui est-elle ? _ balbutie sur le trottoir en sautillant.

Me revoici _ comme soudain télétransporté ! _ de l’autre côté de la Méditerranée _ en Tunisie ? en Algérie ?

Je m’éloigne des Indes, du Jura, de cette part connue et inconnue d’une ascendance _ côté paternel, ici : celui des Pavans de Ceccatty _ que j’ai en commun avec une petite foule _ de parents, et encore aujourd’hui de cousins. Encore que les branches mortes _ à chaque génération _ n’aient pas manqué« 

_ l’Algérie, elle, se trouvant,

sauf l’épisode paternel de préparation militaire d’Arzew (en 1943-44 : les mois précédant le départ de son père pour les Etats-unis : ses parents se connaissaient depuis l’été 1943, et s’étaient promis l’un à l’autre, mais ils ne se marièrent, à Tunis, qu’en février 1946),

du côté de l’ascendance maternelle ; et cela depuis l’arrière grand-mère Gabrielle qui avait débarqué en Algérie, au Telargh, en 1884 (cf page 34 du livre) ;

mais aussi, nous venons de le voir, du côté d’Oulhaça El Gheraba et de la famille de son ami Julien, même si celui-ci est « né en France« , et n’a pas encore posé un pied en Algérie.

Mais l’Algérie, c’était aussi et surtout le pays de la guerre, et des violences qui y font fait rage dès 1945, et tout le temps de l’enfance de René en Tunisie, à Mégrine (de 1952 à 1958) ; et même a continué de planer sur sa famille la noire ombre portée de ces violences d’Algérie, après leur installation bousculée à Montpellier l’été 1958… 

Émotions mémorielles « intérieures » :

inéchangeables avec quiconque aurait pu au même moment, et en même temps que lui, les vivre : pas même avec son frère Jean.

C’est en effet la singularité de cette « enfance intérieure » qui intéresse très spécifiquement, et exclusivement, René de Ceccatty ; et non ce qu’il peut y avoir de commun avec d’autres, fut-ce avec son frère Jean.

Car ces émotions mémorielles « intérieures » sont de l’ordre de ce qui est singulièrement ressenti _ que ce soit de fait, ou potentiellement, en puissance _, et qui donc ne peut pas être commun ; pas plus qu’objectif, ni objectivable : sinon, peut-être, justement, mais très médiatement alors, en cette matière signifiante très subtile (et génialement conductrice) qu’est le miracle obtenu et réalisé par l’écriture des sensations et émotions personnelles en pareil _ ou de semblable pouvoir _ chef d’œuvre d’art à réaliser…

Un « paysage intérieur« 

qui n’est,

pas davantage que ceux que peignait son père, dans la Creuse,

réalisé ici _ en l’écriture _pour lui non plus, à son tour, directement et immédiatement « sur le motif« 

(et même carrément immergé en ce « motif« ,

comme il le fallait probablement au départ, pour les premières impressions « motivantes » et inspirantes,

pour les paysages _ vraiment peints ensuite seulement, un peu plus loin et un peu plus tard que sur le vif de ce « motif« , en atelier et au calme gagné par ce recul spatial et temporelde son père),

mais seulement et plus tard, médiatement,

d’après _ d’après seulement, et à partir de _ ce « motif« 

_ ce « motif«  premier émouvant et premier moteur, qui, ayant, en tel lieu particulier inspirant, effectivement ému et touché la sensibilité de l’artiste, a continué, par les harmoniques allongées de ses résonances singulières en lui, de provoquer et mouvoir la dynamique du geste d’art qui est venu seulement ensuite, un peu après (et en suite de cela) pour exprimer quelque chose plus ou moins directement issu de ce « motif«  de départ, en quelque œuvre plus ou moins complexe (et jamais une pure et simple copie brute) réalisée :

tel, autrefois, le geste « dansé«  de peindre du père de René, et, comme, il y a peu, le geste aussi, et « dansé« , d’écrire de René, en la lente et riche gestation-maturation de son livre ; gestes dont les traces, les œuvres, peut-être à leur tour, émouvront, plus tard encore, à la lecture, le lecteur du livre, au regard, le regardeur du tableau ou de l’image, à l’écoute, l’écouteur mélomane du disque ou du concert de musique, se mettant à son tour, lui, à « danser«  ; lecteur-regardeur-écouteur qu’à l’occasion, nous pourrons nous trouver, les uns ou les autres, en concordance et résonance vraie avec une œuvre, avoir quelque jour à être : modestement « dansant » à notre tour et dans son prolongement vibrant… _

et toujours avec un minimum de retard, de recul, et au calme (celui du silence vibrant aussi de rumeurs et de lumière d’une chambre-cellule d’écriture ou/et lecture : et si possible avec vue sur le ciel et les nuages, « les merveilleux nuages » baudelairiens…),

avec, en l’œuvre, ce qui va demeurer (et continuer d’agir sur nous) d’un minimum de « recul » de « composition » (ou « mise en scène » _ et ici René de Ceccatty, auteur, s’inspire de l’exemple de la rédaction des trois volumes de mémoires, de son ami Hector Bianciotti, à partir de (et après) son expérience acquise, auparavant, de romancier de fiction _) qui l’éclaire, ce « paysage intérieur » de l’enfance, et le rende, ainsi, un poil plus lisible, mieux ressenti et enfin mieux compris…

Par l’art, toujours à conquérir _ et c’est un processus sans fin : « tant qu’il y aura de l’encre et du papier au monde« , écrit Montaigne en son essai De la Vanité, III, 9 ; René de Ceccatty le sait bien lui aussi… _, de la littérature et de la poésie.


Le regardeur du paysage peint, comme le lecteur du livre de littérature imprimé, ou comme l’écouteur mélomane de musique enregistrée au disque (ou écoutée au concert), a besoin, pour une vraie et profonde lecture-réception active-imprégnation empathique de l’œuvre de « paysage » rencontrée et abordée sur le terrain _ et cela, en quelque art que ce soit _d’une certaine (haute) qualité de recul, de retard, de silence subtil _ y compris au milieu d’autres _ de sa propre imageance, de sa propre réflexion et de sa propre méditation _ à l’écart le plus possible des mortels clichés qui éliminent les singularités _ ;

il a besoin du plus large spectre de résonances et harmoniques adéquates, lesquelles seules permettent l’accès vrai _ par « télétransportation« , donc : le mot-hapax, à la page 306 de ce merveilleux Enfance, dernier chapitre, me devient familier ! _ à ce qui, via l’œuvre, va, à nous aussi, nous parvenir, par ces étranges transports _ « télétransportations«  donc, pour nous aussi : il y a vraiment quelque chose de magique là-dedans… _ de l’alchimie sensitive des toutes premières impressions _ inspiratrices et mobilisatrices de l’imageance _ vécues et ressenties en première ligne c’est-à-dire éprouvées « sur le motif » premier, originaire et mobilisateur, voire dans quelque pleine et presque totale immergeance en lui : je pense ici à un Cézanne face au (et dans le) paysage s’imposant à lui de la Sainte-Victoire, un peu plus haut que son atelier, et entre les oliviers, au-dessus d’Aix.; comme notre Frédéric Bazille de Montpellier, au Méric… _ par les artistes-auteurs, ayant nécessité déjà elles-mêmes, ces toutes premières « impressions » étranges et mobilisatrices, une certaine qualité de recul et de résonance _ à laisser sonner, ou dissoner _, de leur propre part, à eux _ ne serait-ce que de bien vouloir consentir, eux, à se prêter à elles, de bien vouloir accepter, eux, de les accueillir, elles, en leur étrangèreté anomique singulière, le plus pleinement et justement possible, quand la plupart, au contraire, redoutent et fuient cela ! _ ;

ainsi que d’une opération, par l’artiste, de mise en perspective, ensuite, en l’œuvre se réalisant _ en toute sa matérialité physico-chimique, cette fois _ par laquelle le processus de transfiguration-transmission, maintenant en cette nouvelle étape, passe ; et à laquelle, provisoirement, il aboutit ; en attendant que la « vision » ainsi captée, saisie et notée, en mode « paysage« , ne vienne, à notre tour, nous lecteurs-spectateurs-auditeurs, nous toucher-émouvoir, en quelque sorte en bout de bout de ligne. Et à charge pour nous, encore, d’aider, comme on le peut, à partager cela : avec d’autres, élargissant ainsi, avec rigueur, et sans confusionnisme, le spectre qualitatif des résonances singulières _ c’est du moins ainsi que je le ressens…

Le « défi » de la consonance des âmes s’atteint en effet seulement au prix de la satisfaction des exigeants et subtils réquisits qualitatifs, à chacune des étapes de cette très improbable _ improbable déjà, et au moins, en son étrange impulsion de départ, mais improbable encore à chacune des étapes… _, chaîne d’émotions et gestes (d’art) s’alignant et se mettant d’étape en étape en phase…

Voici in extenso, aux pages 101, 382 et 248 d’Enfance, dernier chapitre,

le détail des phrases des trois références _ cruciales _ à propos de ce « paysage intérieur » de René de Ceccatty,

auxquelles je viens de me rapporter :

_ la première phrase se trouve à la page 101 :

« Le paysage intérieur de l’enfance  _ telle est l’expression capitale ! il s’agit du « paysage«  ressenti, en soi (et singulier), des émotions et sensations _

ne se présente-t-il pas à nous  _ remarquons la prudence et la modestie de la forme interrogative choisie _

comme une langue étrangère,

un chaos onirique _ c’est à la fois très mystérieux et très déroutant et déstabilisant ! _,

qui réclament tous deux voilà ! _

pour être traduits

_ et c’est bien à une telle transposition poétique, avec visée de la plus grande vérité accessible de sensations ressenties, que nous avons ici à faire, afin de nous faire accéder, dans toute leur magie, aux impressions-sensations auxquelles mènent les « télétransportations«  du récit… ;

page 37, René de Ceccatty (grand traducteur, principalement de l’italien et du japonais) parle aussi, à son propos d’auteur, du geste d« accueillir en moi un système de traduction visuelle et intérieure,  fabriqué _ pour ce qui le concerne, lui _ durant mon séjour à Tokyo _ où débutèrent ses travaux de traduction du japonais _ sur la colline de Kagurazaka, dans l’îlot de Fukuromachi, où mon petit appartement allait, par ailleurs, inscrire en moi une forme définitive _ et c’est absolument crucial pour lui ! _ de l’habitation et de l’écriture«  (liés, comme on le voit ici)… _

un curieux mélange _ assurément ! _ 

d’oublis,

de faux sens,

d’à-peu-près

_ et revoici la semblance flottante (cet improbable bricolage de fou !) dont parlent si bien, et Marie-José Mondzain, et Michel Deguy, très fins hellénistes tous deux ; cf la vidéo et le podcast de mes merveilleux entretiens avec eux deux, le 7 novembre 2017 avec Marie-José Mondzain, au Théâtre du Port-de-la-Lune, et le 9 mars 2017 avec Michel Deguy, à la Station Ausone de la librairie Mollat ; qui complètent en beauté mon entretien si riche et magnifique (cela dit en toute humilité et modestie) avec René de Ceccatty au Studio Ausone de la librairie Mollat, le 27 octobre dernier, dont re-voici le lien au podcast _

qui, cahin-caha

_ par un sublime invraisemblable bricolage inspiré on ne sait par quelles improbables conjugaisons, plus ou moins cahotées (!), d’intuitions-inspirations essayées et tentées, avec « diastole et systole«  (Marie-José Mondzain), ou un « admirable tremblement du temps«  (Chateaubriand, puis Gaëtan Picon) ; René de Ceccatty parle, lui (page 260), de « relation vibrante, changeante, palpitante«  des souvenirs entre eux… _,

parviennent _ par quelle paradoxale transmutation ? mais elle advient ! _

à une forme _ seulement un peu étrange, mais étonnamment juste ! _

de vérité _ mais oui ! le résultat de l’œuvre terminale est incommensurable avec les données très parcellaires et fort décousues, et d’abord inertes (car isolées), de départ… _ 

miraculeusement _ et dynamiquement, grâce à ces archi-vivantes mises en connexion _

restituée ?« , page 101 ;

et c’est là rien moins que la clé majeure, si paradoxale soit-elle, mais justement !.,

de toute la poiesis merveilleuse de René de Ceccatty, il faut le souligner !!!

La seconde suite de phrases se trouve à la page 382 :

« Lorsque, conduit par deux amis algériens, Hamir Nacer et Mourad (je ne connaissais le second que depuis la veille), j‘ai découvert les hauts plateaux d’Oulhaça El Gheraba,

il m’a semblé que j’entrais dans _ et c’est à prendre à la lettre : sur le modèle de son père pénétrant le paysage très dense des épaisses forêts de la Creuse ; et s’y immergeant carrément !.. _

un paysage intérieur _ sien, propre _,

un arrière-pays _ et ici, nous retrouvons le mot et l’intuition sublimes d’Yves Bonnefoy ; lire son magique L’Arrière-pays _,

qui réunissait _ fraternellement _   

mon enfance

(qui pourtant n’avait _ en effet ! _ pas connu un tel paysage, puisqu’elle se divisait entre la nudité marine du Nord tunisien, le Languedoc, et les forêts touffues traversées de torrents et éclairées de pâturages montueux du centre de la France _ dans la Creuse, autour de Bourganeuf _)

à d’autres enfances _ d’autres personnes que soi _,

et à une Bourgogne _ aussi : serait-ce celle de la maison du village de Brosses ? mais là René de Ceccatty demeure elliptique et choisit de n’en pas développer les raisons : quelque chose peut-être de l’ordre d’une « plaie« , probablement toujours à vif en lui : comme à l’égard du Japon, ou de la Corée… ; ou bien plutôt, et bien plus positivement, il s’agit plutôt ici de la Bourgogne des « craus » situées du côté du Creusot (dans le département de Saône-et-Loire, où s’étaient installés les parents de son ami Julien)… Il m’aura fallu plusieurs lectures (et mises en relation d’éléments épars dans le livre, et ailleurs) pour m’en rendre compte : « lire, vraiment lire » demande un minimum de patience, continuité et perspicacité empathique !

le prénom « Julien » apparaît à huit reprises, et très disséminées dans le récit :

pages 30, 56, 212, et ces trois fois dans la même expression « mon ami Julien« 

(page 30, à propos d’Oulhaça El Ghera, le « village de l’arrière-pays d’où est originaire la famille de mon ami Julien«  ;

puis page 56, à propos d’une conversation de René avec sa mère, aux Violettes (où celle-ci est entrée en 2011), dans laquelle « nous commentions l’existence des trois enfants de Julien«  ;

et page 212, à propos de l’invincible différence, entre René et son frère Jean, du « regard sur nos expériences partagées«  : « Que dire alors de mon ami Julien et ses dix frères et sœurs ?« … ;

puis page 269, lors de la perte brutale (« qui m’a déchiré« , écrit-il)  de son amie Catherine Lépront, dans l’expression « j’ai pu, en partie, amoindrir le deuil en le vivant avec Julien _ voilà _ près de moi et près d’elle qui l’aimait beaucoup «  : la mort de Catherine Lépront est survenue le 19 août 2012 ; René de Ceccatty venait d’écrire à la phrase qui précède : « La mort de mes amis (Gillles Barbedette, Clarisse Nicoïdski, Elisabeth Gille, Hector Bianciotti) m’a plongé dans un état de stupeur qui prouvait le caractère inattendu de sa violence » ; et à la page précédente, René de Ceccatty avait écrit : « le deuil de l’amour est paradoxalement moins cruel que celui de l’amitié qui repose sur la réciprocité, sur le partage, sur l’échange. Dans le cas d’un amour partagé, la mort du partenaire produit _ il est vrai _ un effet analogue (et sans doute plus désespérant _ encore _) à celui que produit la mort d’un ami avec qui on échangeait analyses, émotions, confidences, rires tentant d’atteindre la vérité. Mais souvent l’amour se vit dans la solitude que la mort de l’autre ne fait que confirmer » : René évoquant ici ce que fut pour lui la mort d’Hervé en octobre 2002… ;

puis à la page 382, au moment de cette renversante « visite intérieure«  à Oulhaça El Gheraba,  avec la bouleversante émotion de « cette hospitalité dont le prénom de Julien avait été le sésame«  magique ! ;

et deux fois encore, à la page suivante, la page 383, toujours lors de la visite à Oulhaça El Gheraba : dans la mention d’abord de « la tombe de Khadra, la mère de Julien« , sur laquelle « nous venions de nous recueillir » dans le « petit cimetière (familial) qui ne comptait qu’une dizaine de tombes blanches, limitées, chacune, par deux stèles dont l’une portait inscrit le nom du défunt en alphabet romain et l’autre en arabe«  ; puis, sept lignes plus bas, dans la mention de « la maison du père de Julien, abandonnée depuis plus d’un demi-siècle«  et « tombée en ruine, dominant la vallée en friche et des flancs rocheux, et, sur la gauche, les contreforts habités du village voisin (Souk El Tenine, à moins que ce ne soit Sidi Rahmoune) » ;

et l’ultime fois, dans le « dernier chapitre« , à la page 423, lors des obsèques de la mère de Jean et René, dans l’expression : « Julien, qui partage ma vie«  : « Jean avait décidé qu’il n’y aurait aucun rituel funèbre autre que les gestes nécessaires à la mise en bière, la fermeture du cercueil et l’inhumation. Il ne voulait aucun autre témoin que nous deux, Julien, qui partage ma vie, et Eilathan, et Laszlo s’il avait pu venir (…) Nous avions dissuadé les autres membres de notre famille d’assister à ce qui n’était pas un cérémonial. Nous voulions l’inhumation crue parce que la mort l’était « 

Voilà donc pour ces huit occurrences, discrètes et disséminées, de ce prénom « sésame«  de « Julien«  au cours des 432 pages de ce si merveilleux Enfance, dernier chapitre… _

 

il m’a semblé que j’entrais dans un paysage intérieur, un arrière-pays ,qui réunissait mon enfance à d’autres enfances

et à une Bourgogne  _ je reprends donc ici l’élan de la phrase _

que je voyais par transparence,

à demi aveuglé par le contre-jour _ algérien de ce si lumineux jour d’avril 2014 _

parmi les ânes et les tombes.

Reçus _ ce mot est capital _ (nous étions quatre, Hamid Nacer, Mourad et Camille, une jeune Ivoirienne)

par des fermiers dont je connaissais _ seulement _ le nom et possédais une adresse imprécise,

et qui, eux, ne me connaissaient pas _ pas du tout _,

nous étions émus très fortement _  

de cette hospitalité _ voilà ! _ 

dont le simple prénom de Julien _ l’ami de René ; et qui, lui-même, Julien, n’était jamais de sa vie venu là ! _

avait été le sésame _ existent donc des sésames, dans nos vies !.. Quelle chance ! _ :

une famille qui ouvrait sa maison _ oui _,

arrêtait le temps _ en un moment très simple et évident d’éternité _

de la journée pour nous,

préparait un repas, 

nous amenait au cimetière familial _ où repose « Khadra, la mère de Julien«  (page 383).

… 

H’mimet _ oncle de Julien _,

sa deuxième femme, sa jeune fille, sa petite-fille, _ les Irène

nous recevaient _ voilà _

comme si nous étions des intimes,

parce que j’avais prononcé _ en sésame, ouvre-toi ! _

le prénom de son neveu _ Julien _

né en France _ et jamais venu, lui, en Algérie.

Or, je n’ai éprouvé cette sensation de visite intérieure  _ une expression capitale ! : une découverte idiosyncrasique interne à sa propre sensibilité, et absolument non programmée, sur le terrain géographique de ce qui semblait lui convenir et surtout l’accueillir de toute éternité, du fait de sa propre histoire personnelle, lentement déroulée et un peu cabossée, au fil des cahots de toutes ces années, et, surtout, de toutes (les heureuses comme les malheureuses) rencontres advenues… _

dans aucun des paysages de ma propre enfance« soit une clé (décisive !) de la « démarche«  d’écriture et d’efforts d’imageance de René de Ceccatty, du moins pour le lecteur un peu attentif que je m’efforce d’être ; je reprends ici volontiers ce terme d’imageance que j’ai forgé pour caractériser ce que Marie-José Mondzain nomme, elle, les « opérations imageantes«  ; et qui convient parfaitement, selon moi, aux « démarches«  d’écriture et mémoire ouvertes (avec apports enrichissants de « transparents«  et « va-et-vients«  divers) de René de Ceccatty… _, page 382 ;

Et la troisième phrase se trouve à la page 248 :

« La mer, la mer.

Près d’elle, j’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence _ à Mégrine, en Tunisie, puis à Montpellier, dans le Languedoc.

A moins de dix kilomètres, accessible en train, à vélo, en voiture.

Le rendez-vous estival (et même hivernal) était inévitable. 

Elle fait à tel point partie de mon paysage _ l’adjectif possessif est donc à souligner _

que lorsque je vois s’étendre un vaste espace blanc par dessus les toits de la ville (à Paris, à Tokyô),

je m’attends  _ voilà !  _

à voir se profiler _ à l’horizon _

la ligne bleue qui la signale cette mer _,

comme

_ et revoilà la semblance (!) de ce processus d’imageance dont je me suis entretenu avec Marie-José Mondzain au Théâtre du Port-de-la-Lune, à Bordeaux, le 7 novembre dernier : cf la passionnante vidéo de cet entretien magnifique ! _,

comme je l’avais vu _ effectivement, cette fois _ apparaître, en me promenant en forêt, dans les monts de Seoraksan, à Sokcho, en Corée. Il s’appelle maintenant, l’hôtel où j’étais allé en 1977, pour les fêtes de fin d’année, le Hanwha Resort Seorak Sorano.

En écrivant ces noms coréens,

je fais resurgir _ car telle est la puissance, mêmee involontaire ici, d’un art vrai _

plus que la ligne bleue de la mer du Japon (entre la Corée et le Japon), que j’ai souvent appelée par erreur mer Intérieure, qui en est une autre, entre les îles de Kyûshû, Shikoku et Honshu.

Ce n’est pas seulement la Méditerranée qui réapparaît,

mais ce séjour coréen très bref « , page 248 ;

que suit encore ce passage, lui aussi essentiel, page 249 :

« Il en est toujours ainsi _ pour nous, pour nos rapports à elle _

de l’enfance.

 

A travers combien de filtres et d’anticipations temporelles (c’est-à-dire de souvenirs ultérieurs)

faut-il passer _ voilà _

pour parvenir _ voilà _

à une zone qui ne sera plus jamais _ mais l’a-t-elle jamais été ? et est-ce rédhibitoire ?.. Non ! Bien au contraire. Même si ce n’est pas à n’importe quelles conditions non plus... _

vierge ?

 

Car que reste-t-il en moi de _ ce qu’avait été pour lui, alors, en cette prime enfance effective, en Tunisie _

la plage de Saint-Germain, de Hammamet,

déjà détrônée _ mais est-ce complètement ? _ par tous les étés passés de l’autre côté, en Languedoc ?

Détrônée aussi par le Pacifique vu à partir de Shichirigahama, la côte de Kamakura, avant Enoshima.

Sans parler des étés plus récents.

En écrivant le mot « transparent« ,

écrit René de Ceccaty, page 36 _ et c’est un passage très important à propos de sa « démarche » générale de méthode _,

je pense _ en auteur _

aux écrans qui se dressent _ avec une ambivalence qui est loin d’être seulement ou surtout négative, comme le redoute un peu trop dans ce passage-ci, me semble-t-il du moins, ce pessimiste rigoureux presque invétéré (mais pas vraiment !) René de Ceccatty _

entre ma mémoire présente et son objet qu’elle invente _ par imageance ouverte (et féconde !) _

plus qu’elle ne se le remémore _ mais qui, paradoxalement, aident, ces « écrans« , ces « transparents« , à réussir à mieux approcher, ressentir (et mieux faire ressentir, aussi) l’enfance vécue pourtant sans et loin d’eux, et bien antérieurement à eux, ces « écrans«  qui se sont, depuis l’enfance vécue, interposés.

Et je sais que désormais il ne faut plus _ idéalement _ espérer faire renaître _ telles qu’ils et elles furent effectivement vécues alors par le très jeune Re-né ! en sa prime enfance _ ces images, ces visages, ces paysages, ces impressions, ces angoisses _ tout spécialement : René demeure presque un anxieux atavique… _, ces attentes, ces déceptions, ces illusions, ces désenchantements _ qu’il lui faudrait, au moins partiellement, conjurer pour être un peu plus et un peu mieux pleinement heureux ; mais il y vient, il y vient : la paix arrive !.. _ de mon enfance,

mais que,

tout au plus,

je recomposerai _ voilà, et même avec bonheur ! _

un tableau

aussi composite _ certes _ qu’une courtepointe,

fait de fragments hétéroclites _ et alors ? c’est bien davantage, ici, un enrichissement qu’une altération-détérioration : bien des choses disparates viennent (ou finissent par) prendre leur place et curieusement s’harmoniser en une vie assez longue et assez cohérente, au final, par-delà cette surprenante, d’abord, mais enrichissante diversité _

et empruntés  _ mais infiniment positivement ! pourvu que soit dans la plus grande justesse de « semblance« …  _

à de multiples expériences _ voilà : le terme d’« expériences » étant à prendre à la lettre et au sérieux : il faut les cultiver ! _

qui se sont intercalées _ pas seulement donc en parasites nocifs et opaques, mais en tremplins au pouvoir magique de vision comme rétrospective… _

entre le passé et moi.

Et ce passé _ tel qu’il avait été vécu, lui : plus pauvrement, dans bien davantage d’ignorance _

n’attendait sans doute

_ mais oui !

et c’est même là l’acquis principal de l’« expérience«  (le titre de l’ultime essai des Essais (III, 13) de Montaigne est justement « De l’expérience« ) de toute une vie vraiment vécue : cf ici Proust,

ou Montaigne, avec sa ludique et très jouissive méthode (de « semblances«  et « télétransportations« ) « à sauts et à gambades » et dans l’interlocution permanente et questionnante avec, via ses livres; comme via les maximes peintes par lui sur les poutres de sa librairie, l’amitié vivante des auteurs disparus, certains depuis presque la nuit des temps (dans l’Antiquité gréco-romaine, principalement) mais aux pensers toujours bien actifs pour lui : à revenir « conférer« , discuter, contester, régulièrement, et avec fermeté, avec lui, au présent de la méditation et de l’écriture, afin de penser avec (et aussi contre) eux, avec toujours un plus de justesse, en affinant les détails (où le diable se cache !) : par rapport à eux, et contre eux, si nécessité s’en faisait ressentir !

Tel saint Jérôme en sa cellule de méditation (vu ici par Jan van Eyck),

Jan van Eyck (about 1395-1441)  Saint Jerome in his Study  Oil on linen paper on panel, about 1435  20.6 x 13.3 cm (panel), 19.9 x 12.5 (painted surface)  Institute of Arts, Michigan, Detroit, USA

Montaigne n’était donc pas sans interlocuteurs de qualité, en sa librairie solitaire… _

Et ce passé n’attendait sans doute

que toutes ces expériences à venir _ tel est le paradoxe à accepter, et auquel il faut faire confiance, en cette vie à venir…  _

qui lui donneraient  _ enfin, parce que convoquées ou reçues avec le plus grand souci de la justesse ! et avec l’« à-propos«  qu’il faut _

son sens,

_ demeuré forcément _ inachevé _ faute d’assez de points de comparaison ; et c’est là le lot de la pauvreté d’expérience de toute enfance (et pas seulement de l’enfance, d’ailleurs) ; « Infans«  : qui ne parle pas encore ; privé de parole et privé de culture… Et il n’y a pas que les enfants qui manquent de culture ; et de points de comparaison un tant soit peu judicieux (cela s’appelle « l’expérience«  se constituant ; pour qui, du moins, a appris à se la bâtir-élever avec un tant soit peu de sagacité) _

au moment où il était _ aphasiquement en quelque sorte, alors : l’infans est celui qui n’a pas encore appris à parler (et élaborer sa perception du réel) ! et, cette incapacité est une forme d’infirmité qu’il faudra absolument tenter de corriger ! Et l’ignorance ne concernant certes pas que les enfants !!! _

vécu«  _ et lequel passé vient enfin (hourrah ! ou alleluhia ! comme on voudra) trouver et achever son sens, voilà, comme ici, en ce sublime (mais oui !) travail d’écriture et de semblance sans cesse s’ajustant qu’est ce merveilleux Enfance, dernier chapitre !

Le résultat positif paradoxal de l’apport de ces quelques « transparents » successifs bricolés et ajointés « cahin-caha« ,

étant que « le paysage d’enfance » est alors, et alors seulement, mieux approché et « visité » que jamais

et enfin _ ou presque _ compris.

Ajointé, ici, à l’effet tellement crucial pour René, des trois syllabes enfin pacifiées _ voilà ! _, par sa visite printanière éblouie à Oulhaça Et Gheraba, du mot « Al-gé-rie«  :

résolvant d’un coup, et pour toujours, l’énigme de ses terribles crises d’angoisse subies au long de sa petite enfance, et au-delà…

On remarque aussi que

le tout début du précédent récit-roman (paru au mois de mars 2012) de René de Ceccatty, Raphaël et Raphaël _ en partie autobiographique pour le dire un peu vite, et pas très exactement _,

entamait très concrètement l’arpentage, par le narrateur-auteur lui-même, de certaines rues de Montpellier _ ce chapitre premier est intitulé « La Promenade«  _

à la recherche de traces _ venant relancer et inspirer sa mémoire _ qui soient encore visibles sur le terrain de cette enfance sienne,

entre juin 1958 _ l’arrivée de René à l’âge de six ans, par avion, à Marignane, en France, ayant quitté, avec sa mère et son frère, la Tunisie ; son père ayant préparé leur accueil à Montpellier dès la fin de l’automne 1957 _

et, disons, septembre 1963 _ qui pourrait rétrospectivement marquer le passage (mais, forcément, c’est plus flou) à quelque pré-adolescence, pubertaire : soit un début de sortie de l’enfance proprement dite ; le narrateur-auteur ayant alors onze ans et demi, et allant entrer en classe de 5ème _ :

« Le continent noir _ sic : c’est par ces mots très forts, voire terribles, que s’ouvre le récit, page de Raphaël et Raphaël _

s’est rouvert _ le phénomène est donc récurrent et impressionnant, tant par sa taille gigantesque que sa couleur très sombre.

Il suffit de peu _ une occasion _

et il faut tout _ pour s’y livrer vraiment et à plein.

Je l’ai voulu, je ne m’en étonne pas.

Tant de détermination à creuser en moi une brèche _ dans le présent pour laisser émerger quelque chose du passé _

qui ne demandait _ elle-même, cette « brèche«  : comment l’interpréter ? Ne serait-ce qu’une pulsion masochiste persistante ? Non ! un appel à la résilience, au contraire… _

qu’à s’élargir et s’approfondir  _ mais pour le meilleur ! dans l’œuvre vraiment accomplie par cet ample et très riche travail de remémoration et d’écriture ! _,

devait bien donner quelques résultats :

ils se sont fait attendre,

mais ils sont là désormais, incontestables.

J’accueille _ afin de les expérimenter et aider à s’épanouir alors et explorer _

de vieilles sensations assoupies :

elles se réveillent _ telle quelque sombre belle-au-bois-dormant_,

elles n’étaient pas mortes, ni parties _ mais attendaient comme en stand-by leur délivrance, leur révélation…

Je suis allé dans cette rue pavillonnaire _ non nommée ici, et que le lecteur curieux que je suis, n’était pas tout à fait parvenu, à lui seul, à identifier : René m’y a aidé _

d’une ville _ Montpellier _

que je n’ai jamais visitée _ pour simplement y avoir tout simplement vécu et habité au quotidien, et n’y revenir que pour des raisons familiales très fortes : venir tenir compagnie à sa mère, surtout : elle vieillit, et partira un peu plus tard, en 2011, en maison de retraite, aux Violettes ; et pas du tout en touriste visiteur visitant…

J’y suis allé un lundi de pluie avortée, de ciel poisseux, d’août _ 2008  _ moite » :

tel est donc le début, page 7, du récit de Raphaël et Raphaël.

Et page 8, très explicitement :

« J’étais trop _ sic _

décidé à visiter _ avec ce que ces mots comportent d’organisé et de méthodique, et d’abord de volontaire ! ; mais aussi d’« intérieur« , pas seulement via la géographie physique… _

mon enfancevoilà donc déjà exprimé alors, cet été 2008, le projet même d’Enfance, dernier chapitre, commencé, donc, d’être spatialement préparé pedibus (avant sa pleine mise en œuvre par l’écriture qui va suivre) en ces journées montpélliéraines d’août orageux 2008, de ce Raphaël et Raphaël (qui paraîtra en mars 2012, aux Éditions Flammarion) ; alors que Enfance, dernier chapitre, achevé courant 2016, paraitra en janvier 2017 aux Éditions Gallimard _

pour qu’elle _ cette enfance elle-même, donc : sponte sua, en quelque sorte ; tels les processus nocturnes de l’Inconscient ! _

me fasse le cadeau d’une visite _ seulement _ inopinée _ et seulement par surprise et hasard, sans disponibilité véritable, non plus pour vraiment la saisir, et explorer vraiment, et comprendre : comprendre ! _,

elle-même « .

Et, en effet, page 9 :

« Je faisais une « démarche«  _ voilà : d’auteur, d’écrivain-explorateur (de sensations anciennes à rafraîchir vraiment !) _

en marchant dans cette lumière orageuse » :

«  »Démarche » est en effet le terme administratif _ la notation est bien sûr pleine d’humour vis-à-vis de soi-même de la part de l’auteur déambulant… _

qui convient à mes raisonnements très volontaristes« ,

vient juste de préciser René de Ceccatty _ le très courageux, en son œuvre comme en sa vie _, page 9, de ce qui s’avère constituer, en ce lundi menaçant du mois d’août 2008,  un tout premier moment de préparation _ voilà _  sérieuse et ouverte de l’enquête beaucoup plus exhaustive que va déployer en une splendide déambulation mémorielle de très vaste et lumineuse ampleur ce merveilleux _ pardon de tant me répéter ! _ Enfance, dernier chapitre

Mais le hasard, la chance _ de quelques rencontres effectives vraiment positives _,  ainsi que la faculté grande ouverte d’imageance de l’auteur écrivant qu’il est aussi, et très conjointement _vont aussi intervenir…

Nous attendons désormais avec beaucoup d’empathie et la patience qui convient : sans précipitation ! _ et nous mesurons aussi l’ampleur de la tâche qui cette fois à nouveau s’ouvre : René de Ceccatty la qualifiera-t-il, une nouvelle fois aujourd’hui, de « continent noir«  ?.. _,

ainsi que de confiance,

la prochaine étape à venir de cette démarche poétique et visionnaire d’investigation probe, vaillante et courageuse

de ce qui avait été, en 2008, qualifié, avec le pessimisme d’un anxieux non encore pacifié, de « continent noir » de la mémoire _ fragmentaire, forcément, en même temps qu’inquiétant _, de son passé,

de la part de l’audacieux explorateur ultra-sensible et ô combien poétique, qu’est René de Ceccatty

de ce passé sien ;

et de son Inconscient ;

ainsi que des incidents des rencontres d’altérité _ certaines bonnes et heureuses, cela s’avère aussi ! _ advenues,

ainsi que cela ne manque pas d’advenir  en toute vie humaine un peu poursuivie et tenue.

Car il n’est pas de vie humaine sans un minimum de rencontres _ cf mon article du printemps 2007, re-publié le 26 octobre 2016 : Pour célébrer la rencontre _ d’au moins quelques autres que soi…

Assisterons-nous à de nouvelles « télétransportations » ?

Nous verrons bien…

Titus Curiosus, ce mardi 12 décembre 2017

« La lumière plus chaude du soir » : la lucidité puissante de Jean Clair dans « Les Derniers jours »

29oct

Avec Les Derniers jours, Jean Clair nous offre ce mois d’octobre la poursuite et le creusement, puissant, de son travail de récit-méditation-mémoire entrepris dans Journal atrabilaire (en 2002), Lait noir de l’aube (en 2007), La Tourterelle et le chat-huant (en 2009) et Dialogue avec les morts (en 2011), tous déjà importants.

« La lumière du soir (…) plus chaude«  (page 19), probablement, du moins si en « quinze ou vingt ans, une profondeur s’est installée, ombres et lumières se distribuent différemment, et le temps s’est creusé au lieu de s’aplatir«  (page 19),

accorde au mémorialiste quelque _ préciosissime ! _ don mystérieux, de comprendre mieux le présent et parfois même de lire l’avenir«  (page 21) _ au moins dans ce que cet avenir offre d’un tant soit peu envisageable à qui a, peu à peu, appris, voilà !, à faire un peu mieux attention à la suite de ce qui advient, et surtout à décrypter son sens, dans l’Histoire collective, dans laquelle chacun d’entre nous, avec les autres, se trouve bien sûr d’abord pris et emporté, dans le main stream

Dans la lignée des Essais de Montaigne, adressés d’une part à l’ami disparu La Boétie, et, d’autre part, à la parentèle qui survivra au Seigneur de Montaigne et qui pourra y retrouver quelque chose, voire beaucoup, de l’auteur lui-même une fois qu’il aura physiquement, lui, disparu _ mais « rassasié de jours«  (l’expression de Jean Clair se trouve à la page 306) ; cela donne aussi le sublime Ich habe genug de Jean-Sebastian Bach _,

la double dédicace du livre de Jean Clair, page 9, s’adresse « In memoriam » à J.-B. Pontalis, d’une part, et d’autre part « À Esther, Emile, Élisée et Ulysse« , « qui vivent leurs premiers jours« …

Une autre fois encore peut-on trouver dans le corps du livre l’expression « les derniers jours » : page 163, à propos des tags.

« Dans ce monde à l’envers, le tag n’est plus destiné, comme autrefois le camouflage, à tenter de préserver les biens, mais à en précipiter la ruine, à les désigner à la vindicte et à la destruction, comme on peignait d’une croix rouge la porte de la maison où habitaient les pestiférés vivant leurs derniers jours « …

Ainsi, par la vertu des bonheurs de l’écriture,

les « visages rencontrés » et les « paysages parcourus«  (page 20) par celui qui s’est précédemment qualifié, non sans humour, de voyageur égoïste, « ne seront plus des imaginations«  seulement,

mais « ils se représenteront dans la mémoire comme ayant jadis et pour de bon existé » ; « ils défileront l’un après l’autre devant mes yeux (…) pour accompagner cette fois la ronde des Quatre Âges de la vie, de l’enfance jusque dans la vieillesse«  (page 21).

Même si « entre l’analyse et la confidence, la sociologie et l’aveu _ en effet… _, ce livre _ prévient obligeamment l’avis « Au lecteur« , page 11 _ est plus liquide _ qu’une Bildung, dans laquelle « il y a trop d’architecture« 

Ce n’est pas le récit d’une construction, mais d’une déconstruction, d’une dissolution peut-être, un retour à l’état premier, quand il n’y avait rien« … Comme si tout se défaisait de soi, comme de la civilisation ;

cf la conclusion, page 301, du chapitre « Le Citoyen idéal » :

« Burckhardt, l’historien de la Renaissance et l’ami de Nietzsche, pensait que le XIXe siècle n’avait pas été le siècle du progrès, mais celui de la décadence, et que le XXe siècle serait celui de la barbarie. Die Bilding Alteuropas, la civilisation de la vieille Europe, c’était sa définition, et c’est ce qu’il cherchait à sauver. Il n’en est sans doute plus temps « …

La lucidité de Jean Clair comporte ainsi certains chapitres particulièrement saisissants et terribles, que je mettrai ici en exergue :

Ainsi, d’abord, le chapitre « La Fête des fols«  (pages 251 à 265),

à propos de Venise _ cf ma propre série d’articles sur « Arpenter Venise« d’août à décembre 2012, à commencer par celui-ci :  : Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire  _ et à propos de « ces gens cacophoniques _ descendants dégénérés de cette « touristocratie » que Séféris fut l’un des premiers à voir ravager son pays » (page 253), où émerge, à propos du grégarisme mimétique, la très forte proposition, page 257, selon laquelle « le modèle de la société moderne est le camp de prisonniers, le stalag, l’oflag…«  :

« Au fond, il semble que l’homme ne puisse plus se supporter en exemplaire unique. Il ne se montre plus qu’en reproductions multiples. Rencontrer un homme, un homme seul, est devenu une expérience insolite _ hélas !!! L’espèce ne paraît survivre qu’à l’état de colonies. C’est sous cet aspect qu’elle envahit les rues, remplit les carrefours, grimpe le long des escaliers, s’infiltre dans les musées, pareille à des moisissures, des polypes, des mousses pullulant au fond d’une boîte de Petri.

L’homme évite son visage _ voilà !

Et page 104, Jean Clair écrit : « La prosopagnosie est une maladie neurologique qui se caractérise par le fait que celui qui en est atteint ne reconnaît plus les visages. C’est une société entière qui semble aujourd’hui atteinte de cette maladie dégénérative, qui plonge dans la nuit de l’oubli le très ancien prosôpon grec. L’homme ne se reconnaît plus« _,

L’homme évite son visage _ le sien comme celui des autres ; il préfère leur substituer les caricatures de stéréotypes ;

cf ceci, pages 285-286 : « L’homme devenu invisible à lui-même et sans vis-à-vis, sans visage, et transparent aux autres, sans forme repérable et sans nom : ces caractères de la vie concentrationnaire sont aussi ceux qui définissent la plupart des traits de la figure dans l’art moderne : un art sans visage, un art dévisagé par des procédures systématiques, du cubisme au surréalisme, des formes qui, ramenées au stéréotype, ne peuvent ni renvoyer à une identité ni relever d’une nomination« … ; et ce phénomène a empiré par la déferlante de la dérision… _

L’homme évite son visage

et ne peut plus se déplacer qu’en amas. Le modèle de la société moderne est le camp de prisonniers, le stalag, l’oflag… (…) C’est ce supplice que la société d’aujourd’hui semble insensiblement _ via les schèmes complaisants et soft de l’idéologie _ avoir imposé à tous, un lieu où le secret a disparu _ un thème important de ce livre de Jean Clair _, comme si le modèle à suivre était de reproduire dans la société civile les conditions de la captivité«  _ névrotiquement désirée, telle une servitude volontaire _, page 257.

« Comme si dans ces compulsions de répétition où le névrosé n’apaise son angoisse de vivre qu’en revivant sans fin les épisodes désagréables de son passé « , page 258 : ainsi les pulsions masochistes, ainsi, aussi, que les pulsions sadiques,

ont-elles, en effet, une place considérable (!) dans les humeurs si complaisamment déployées de notre modernité ; comme cela ne se perçoit que trop évidemment dans l’invasion massive du trash et de l’excrémentiel dans le pseudo _ = auto-revendiqué… _  « art contemporain« .

Cela aussi Jean Clair le développe ici ;

cf par exemple le chapitre (pages 115 à 119) « L’ordure« , autour des exemples d’objets _ revendiquant le statut d’« œuvres » ! _ de Piero Manzoni, Joseph Beuys, Duchamp, Serrano :

« De Piero Manzoni à Serrano et à son verre de pisse dans lequel trempe un crucifix, l’excrémentiel a étendu son empire _ voilà ! _ jusqu’à recouvrir _ sans commentaire ! _ l’homme et sa production la plus haute.

La régression _ voilà ! _ continue dans l’ordre sexuel,

la démarche de l’art à exhiber des pulsions les plus archaïques jusqu’à confondre l’amour et la destruction,

pour offrir finalement ses déchets,

serait le destin de la création d’aujourd’hui,

l’image que l’homme voudrait, à tout prix du marché, retenir de lui-même« , page 118…

Cf aussi, là-dessus, mon article du 12 mars 2011 OPA et titrisation réussies sur « l’art contemporain » : le constat d’un homme de goût et parfait connaisseur, Jean Clair, en « L’Hiver de la culture », à propos de L’Hiver de la culture de Jean Clair.

Ensuite, le chapitre « Le Citoyen idéal«  (pages 295 à 301),

dans lequel Jean Clair applique une remarque d' »Ernest Renan critiquant le Code civil issu de la Révolution » à « ce qui allait s’accomplir dans les premières années du XXIe siècle » (page 295) à propos des enfants « sans filiation et sans union«  (page 296) et du « célibataire » :

le « célibataire _ pareil à la machine du même nom qu’avait là encore imaginée un artiste, Marcel Duchamp _ vivant seul dans sa chambre, comme aujourd’hui, dit-on, la moitié des habitants à Paris,

le producteur capable d’assurer le maximum d’efficacité et de rendement dans sa force de travail, au sein de la société où il a surgi,

sans attaches, sans passé, sans projet, né de parents inconnus, le produit anonyme de la gestation pour autrui«  (page 296) :

« Ce citoyen « idéal » (…) sera la créature _ toute de pleine positivité _ qui ignore la maladie,

triomphe d’une humanité biologiquement parfaite et moralement dérivée de toute attache humaine«  (page 297) ;

« Cet être idéal de Renan incarnera alors le pur producteur et le parfait consommateur, sans amour et sans lien, tout entier et uniquement producteur et consommateur de sa propre production, sans l’embarras des liens familiaux, des regrets et des ambitions, des défaillances du cœur, et dont la seule raison d’être (…) sera (…) d’être (…) le pur _ et simple : simplifié ! _ acteur, l’objet sans projet ni regret, l’individu sans filiation, sans hérédité et sans mémoire, exempt de toute maladie génétique, et qui pourra toute sa vie de bâtard et d’orphelin, sans origine et sans descendance, si « naturel » qu’il ne consacrera son temps qu’à la société anonyme _ en parfaite (et si commode, techniquement…) adaptation à elle (exclusivement ! surtout jamais d’accommodation inventive, créative !!) _, sans visage et sans nom«  ;

« Qu’en est-il du sens de pareille existence, sans échappée _ ni horizon(s) un peu lointain(s) _ possible, (…) dont le seul et unique soin restera l’entretien de cet organisme précieux qu’est son corps _ cf ici l’admirable portrait du « dernier homme » de Nietzsche dans le lucidissime Prologue de son Ainsi parlait Zarathoustra _, enchaînant jour après jour de pénibles exercices musculeux rassemblés sous le nom de fitness, la pratique des sports devenue obsessionnelle dans la poursuite de plus en plus nauséeuse de la performance, de sorte que, née de rien et promise à rien (page 298), cette carcasse soit un jour encore, un jour de plus, capable de satisfaire pleinement, sans erreur, sans retard, sans humeurs _ telle une mécanique ad hoc _, aux horaires, aux agendas, aux commandes, aux impératifs d’une profession et aux illusions _ de pseudo jouissance : « Que du bonheur !!! » en est la scie… _ d’une vie sociale _ clubs de rencontre et « réseaux sociaux » _ dont la nécessité et l’utilité auront cependant cessé d’être visibles ? À ce point de non-sens, de nullité et d’ennui, une telle vie, soumise à l’eugénisme à son apparition, ne suppose-t-elle pas d’être _ aussi _ euthanasiée à son terme ?

Les héritages, tant spirituels que matériels, seront à la mort dispersés à l’encan, les liens qui unissaient entre eux les choses dont ils étaient constitués, physiques ou immatériels, seront rompus. Ou bien n’auront jamais eu lieu.

Il n’y a plus rien à garder de ce que l’on aura vécu, pas plus qu’il n’y a à se poser la question de savoir d’où l’on vient.

Le citoyen idéal n’a nul besoin de s’embarrasser du passé ni de la possession des choses qui témoignent de son devenir et qui posent la question de son sens _ question réputée bien trop « prise de tête«  pour tant et tant… Un individu sans histoire _ réduit à un présentisme infantile ! _ : l’écriture de sa vie, sa biographie, serait tout bonnement impossible. Restera un animé, à peine un animal, relevant du monde de la zoologie _ ce qu’était l’esclave (prolétaire), pur « instrument animé« 

Deviendrait alors tout aussi inutile, dans ce monde réduit _ en effet ! _ aux calculs de la globalisation bancaire, la transmission matérielle _ le soin des héritages » (page 299).

« Plus rapide que la circulation des tableaux, des meubles, des livres qui constituaient en un lieu précis les biens d’une famille, il serait tellement plus avantageux, pour une société éprise d’efficacité _ ah l’ampleur des dégâts du pragmatisme utilitariste ! _ de n’en plus considérer que la _ techniquement très commode _ contrepartie fiduciaire, « une jouissance toujours appréciable en argent », non plus la valeur éthique, spirituelle ou esthétique, mais le prix sur un marché fluctuant, jusqu’au point où (…) le monde entier, en un seul jour, glisse à l’abîme.

Un viager globalisé comme forme de la catastrophe planétaire«  (page 300) : une expression magnifique !

« Ne restera plus de notre société qu’un vaste orphelinat d’individus solitaires, prostrés ou agités comme les fous dans la cour des asiles, maniaco-dépressifs et hypocondriaques, que prendra en charge _ et encore !?!.. _ l’administration glacée et impavide de l’État «  (page 301).


Et aussi le très fort chapitre « La Jeune fille et la mort«  (pages 313 à 323),

à propos de la reconnaissance du « vertige » – « désarroi » de se « découvrir incomplet« , lors de la toute première rencontre _ sexuée _ avec « un corps qui, de toute évidence, par sa souplesse, son organisation et son odeur, différait du mien«  (page 313).

« Reproductible, je m’étais découvert mortel » : « c’était la jeune fille qui, en me tirant de la mort qui se cachait en moi, m’avait remonté vers la vie, tiré du vide dont je sentais persister la morsure.

Je n’ai jamais plus depuis éprouvé sensation si violente et si sourde.

Et plus tard, si les obsessions de castration, d’impuissance, les configurations œdipiennes et autres formations biscornues de l’âme qui naissent, dit-on, de la différence des sexes, ne m’ont guère inquiété,

est demeuré longtemps en moi le souvenir de ce froid intérieur, soudain et passager«  (page 314).

Pourtant, quelle étrange chose d’imaginer que la continuité de l’être humain _ comme espèce _, et que la noblesse de ses créatures,

fussent en réalité fondées _ voilà _ sur l’attirance élective, l’accouplement automatique, mécanique, magnétique, machinal, animal en tout cas, de ces deux parties du corps, les organes de la génération, en général dissimulées, qui ne se trouvaient être, en général froidement considérées, qu’assez repoussantes, autant qu’elles étaient désirables, dans l’indécision de leur forme et leur trop-plein de sécrétions, si bien qu’on y revenait toujours, sans cesse, au fond, avec une fureur de plus en plus vive, jamais lassé, curieux d’y découvrir le mystère, jusqu’au fond justement _ oui ! _, alors que dans ce fond il n’y avait décidément rien à voir, ni crèche de Noël ni grandes eaux de Versailles, ni homoncule ni diablotin,

et que le peintre peut-être le plus sensuel, le plus curieux des fonctions naturelles, au siècle précédent, Gustave Courbet, était finalement resté _ en sa désormais célèbre Origine du monde _ sur le seuil, incapable de franchir la frontière et de desserrer les deux lèvres, mais d’autant plus poussé, avec une admirable maîtrise, à en peindre les contours, les clôtures et les ombres » (page 315)

_ Ici, incise : la description-analyse que donne Jean Clair, page 102, du tableau de Courbet (et de l’ouverture ou pas de ses « chairs frisées, roses ou rouges, toutes baignées d’huile, ces peaux grenues ou fripées, ces béances, ces chaos, ces organisations« , etc., lit-on encore page 315), est rien moins que fascinante de justesse ; je lis, page 102 donc :

« Quelqu’un qui a voué un culte à Lacan parle du tableau de Courbet que le psychanalyste avait possédé : « … le sexe ouvert d’une femme, juste après les convulsions de l’amour, c’est-à-dire ce que l’on ne montre pas et ce dont on ne parle pas… un sexe féminin écarté… »

Jean Clair alors commente :

« Les convulsions de l’amour, le terme est repris de Maxime Du Camp, qui l’avait lui-même emprunté au vocabulaire de la psychiatrie naissante. Mais « ouvert » ? « écarté » ? On n’y voit que ce que chacun peut en voir : une fente rectiligne, divisant les deux cosses d’un fruit charnu, fermé, caché, clos sous l’ombre de la toison, et qui semble n’avoir jamais été pénétré, parfaitement identique dans la géométrie rituelle et indéfiniment reprise de son dessein au triangle pubien avec le sillon vulvaire, inscrit sur les parois de la grotte Chauvet, trente ou quarante mille ans avant notre ère.

Ces lèvres n’ont jamais été entrouvertes et le bijou reste muet. Il est fermé sur lui-même, comme on dit justement d’un visage qu’il est « fermé » _ et sa représentation interdit qu’on en puisse identifier le propriétaire. Cette pièce d’anatomie féminine, faite pour susciter le désir, doit aussi, pour remplir sa fonction, être en même temps un morceau d’obstétrique, l’agent d’une genèse qui, pour se poursuivre, conserve jusqu’au bout son anonymat«  (page 102).

Fin ici de l’incise, et retour aux « ressorts physiologiques«  de « depuis toujours » à la page 316 :

(…) « Comment donc pouvaient-ils donc avoir été, tous ces ressorts physiologiques, simplement et mystérieusement physiologiques, depuis toujours, le fondement même de notre vie, de notre histoire, et le foyer formateur d’industries ingénieuses, de tout ce qu’on appelait, non sans orgueil, notre culture ? » (page 316).

(…) « Comment ces deux organes avaient-ils, pendant des millénaires, assuré, dans leur usage de plus en plus  réglé, l’ordre de nos sociétés leur permanence ? (…)

Mais cela n’était vrai qu’aussi longtemps que s’éprouverait, à l’origine, dès la première fois, cette blessure si singulière que j’avais ressentie, que se feraient entendre au fond de moi cet éboulement soudain _ comme si mon sexe avait été lui aussi descellé _ et ce froid intense qui m’avaient révélé que mon corps n’était ni mon corps tout entier ni même mon corps tout court, non que j’eusse ressenti, comme diraient les savants, quelque angoisse à découvrir que la femme n’« en » avait pas, mais plutôt qu’il ne servait à rien d’en avoir une, aussi longtemps qu’elle serait solitaire«  (page 319).

« La découverte aveuglante d’une vulnérabilité que tout humain doit un jour éprouver en lui, je l’avais ce jour-là pressenti en serrant ce corps étranger contre moi «  (page 320).

« Mais tout cela aussi, désormais, appartenait à un temps révolu. Les temps nouveaux affirmaient que l’homme, grâce au progrès médical, serait bientôt immortel, tout comme l’avaient été, aux origines, les andres des poèmes hésiodiques. Et, tout comme eux, et pour les mêmes raisons, les unions des deux sexes ne seraient plus fondées sur leur nécessaire distinction puisque le soin de la filiation serait lui aussi confié au progrès _ maîtrisé et contrôlé _ des techniques«  (pages 320-321).

« Peut-être fallait-il mieux (…) décider, au nom des « droits » de l’individu, de tout laisser aller, de tout laisser courir, ne plus distinguer _ voilà _ les frontières, les genres et les interdits, jusqu’à faire s’épouser les homosexuels, et louer les ventres disponibles comme un ouvrier tous les jours loue ses bras et sa force de travail«  (page 321).

Cependant : « oser faire se rencontrer, au fond des éprouvettes, des animalcules choisis et numérotés, et de petits œufs de confection couvés dans des ventres de location, n’était-ce pas peut-être aussi, dans le secret de la chambre à coucher, assurer subrepticement, au nom du socialisme _ de la loi Taubira _ et de l’homme libéré, la victoire posthume du nazisme ?« 

(…) « Fallait-il décidément jeter aux orties ce qui avait été pendant deux ou trois mille ans l’assise de la pensée et de la morale de l’Europe, chez les Juifs, les Grecs, les Chrétiens ? Fallait-il que le mariage ne fût plus, dans cette déroute soudaine de la langue et ce mépris des mots, que le vocable niais désignant à présent un événement « festif », à la façon dont les Chinois et les Japonais viennent, au Palais-Royal à Paris, ou bien sur les bords de la Loire à Tours, célébrer des mariages « romantiques », sans origine et sans lendemain, vidé du sens que lui avaient donné nos philosophies et nos croyances ? (…) Un midrash rappelle que Dieu créa le Monde en six jours et qu’il se reposa le septième. Il pose la question, mi-plaisante, mi-ironique, de ce qu’il fit par la suite. Veiller, répond-il, à la pérennité des couples des humains. cela suffirait à l’occuper pour le reste du temps, fussent-ils infinis«  (pages 322-323).

Ainsi se comprend la conséquence qu’en tire Jean Clair, page 325 : « Cette classe, cette intelligentsia tant admirée (…), il m’apparaît aujourd’hui qu’animée de la joie mauvaise du refus des distinctions et du respect des commandements, elle aura trahi, installée qu’elle est de par sa propre volonté et par sa propre paresse, dans un exil culturel permanent et profond« …

Bien sûr, on peut ne pas partager le degré de pessimisme qui affecte Jean Clair à propos de l’action de Mediapart (face au secret), ou à propos de la loi dite « du mariage pour tous » et de ses conséquences à court ou à long terme…

Mais la question de la place du rapport des individus (de la société) à l’altérité est bien capitale !

 

De même qu’on peut regretter,

et alors même que Jean Clair fait le vibrant éloge de Comenius, « le fondateur de l’art de tout enseigner à tous«  (page 234)

et des « Tchèques » qui « plus souvent que d’autres » « se seront inquiétés de cette éclipse de la cultura animi » _ Jean Clair évoque ainsi page 236 « Jan Patocka, dans son livre Platon et l’Europe« , qui « s’est inscrit dans cette quête du souci de l’âme prise dans la lumière de la réminiscence platonicienne : « Le souci de l’âme est donc ce qui a engendré l’Europe » » ;

mais aussi, « morave comme Comenius« , voici le nom de « Gustav Mahler : « La culture n’est pas la conservation des cendres, mais l’entretien du feu » » ;

et encore « morave encore, Sigmund Freud«  qui « en 1928, impute à l’Europe un certain Malaise dans la culture, un malaise dans l’âme européenne, car c’est en Europe et en Europe seule qu’a été créé le concept de culture comme principe universel de civilisation, c’est-à-dire d’humanité. Ç’avait été l’idéal de Comenius« , page 237  _ ;

de même, donc, qu’on peut regretter cette position de Jean Clair, page 53 (au beau et important chapitre « L’Assimilation« ), quant à sa perte du « goût de transmettre » ;

je cite :

« Quand je compare la joie et la variété de ces échanges _ au lycée Jacques Decours, entre 1951 et 1956 _, qui naissaient entre des garçons qui venaient de partout en Europe _ et particulièrement de l’Europe centrale et de l’est… _ et des milieux les plus divers,

à la grossièreté de sa langue comme à la brutalité de l’école d’aujourd’hui,

je mesure la décadence d’un pays _ la France _ qui m’a donné la possibilité d’apprendre,

mais qui, dans le déclin rapide de son éducation, m’a retiré _ in fine _ le goût de transmettre « …

Ce goût de transmettre

_ cf mes deux articles sur L’Ecole, question philosophique :

Penser vraiment l’école : l’indispensable et urgent débrouillage du philosophe _ l’admirable travail de Denis Kambouchner

et Ecole et culture de l’âme : le sens du combat de Denis Kambouchner _ appuyé sur le « fait du bon professeur ;

ainsi que mon entretien (d’une heure environ) avec Denis Kambouchner à la librairie Mollat le 18 septembre dernier _

est tellement décisif !!!

Ne jamais renoncer, y compris contre le main stream

Titus Curiosus, ce 29 octobre 2013

Très fortes conférences d’Olivier Mongin et Bernard Stiegler à propos de ce qu’est « faire monde », à l’excellent Festival « Philosophia » de Saint-Emilion

31mai

Avant de me mettre au travail, ce matin (du 31 mai 2009),

ce courriel à mes amis en Provence (la galeriste) Michèle Cohen, à Aix, et (le photographe) Bernard Plossu, à La Ciotat,

en pensant au vernissage de l’exposition de Bernard Plossu « French Cubism _ hommage à Paul Strand« , à la NonMaison, que dirige Michèle Cohen à Aix-en-Provence :

 De :   Titus Curiosus

Objet : Alors ? + le festival « Philosophia » à Saint-Emilion
Date : 31 mai 2009 07:13:48 HAEC
À :   Bernard Plossu

Cc :   Michèle Cohen

Alors ? Ce vernissage _ à la NonMaison à Aix à 18h _ fut-il joyeux ?

Quant à moi,
je n’ai pas regretté ma balade saint-émilionnaise :
il faisait très beau
_ ce samedi après-midi du 30 mai _ ;
et le festival de « philosophie »
_ cela ne court pas les rues… _,
(probablement…) pour marquer « en hauteur » le classement du « paysage viticole » du « pays » de Saint-Émilion au « Patrimoine mondial de l’humanité » (de l’Unesco)
avait choisi pour thème : « monde« , « mondialisation » et « universalité« …


Les conférences d’Olivier Mongin, le directeur d’Esprit (nous nous connaissons : la Société de Philosophie de Bordeaux,
dont je suis un membre _ un peu _ actif du bureau, l’avait reçu il y a quelques années _ c’était le 15 mars 2001, au CAPC _ ; et il se souvenait de moi),
et de mon ami Bernard Stiegler _ je l’avais moi-même reçu pour la « Société de Philosophie«  le 18 novembre 2004, dans les salons Albert Mollat _
furent brillantes _ et même brillantissimes ! _ :
à la fois d’un très haut niveau de pensée
_ sur ce qu’il faut essayer de penser de la « mondialisation » et de la « crise«  (de « civilisation » !) : rien ne vaut les philosophes pour aider la lucidité !!! _
et à la portée d’un public pas nécessairement spécialiste des concepts (les plus pointus)

Je vais écrire un article

et sur ces 2 conférences
et sur le « concept » même
_ très remarquable (comme sa « réalisation« , par Éric Le Collen) _ de ce « Festival » de philosophie : une grande réussite,
qui attire beaucoup de monde dans cette ville d’art
(comme Aix, même si plus petite de taille ; et dépourvue d’université : l’université est à Bordeaux…) qu’est Saint-Émilion (qui a l’atout _ extraordinaire ! _ de son merveilleux vin ; et tout à côté, il y a aussi Pomerol !)

En « photo« ,
« Hôtel » n’est pas encore sur les étals des librairies à Bordeaux
_ en tout cas pas au rayon « Beaux-Arts » et au nom de Plossu (où je le cherche !), à la librairie Mollat…

J’ai acheté le très intéressant _ et c’est un euphémisme ! passionnant, devrais-je plutôt dire ! _ « Controverses _ une histoire juridique et éthique de la photographie« ,
paru chez Actes-Sud, par Daniel Girardin et Christian Pirker _ et le Musée de l’Elysée à Lausanne…

En attendant vos échos du vernissage à la NonMaison,

je vous embrasse,

Titus

Après une première conférence non philosophique

_ j’avais préféré aller écouter Carmen Añón Féliu, paysagiste et expert évaluateur du « Comité du Patrimoine Mondial » de l’Humanité (de l’Unesco : elle avait participé à la décision de l’inscription de Saint-Émilion sur la liste de ce prestigieux label) _ sur le sujet le « Patrimoine mondial, une valeur universelle ?« ,

plutôt que le philosophe Pierre-Henri Tavoillot sur le sujet de « Une leçon particulière sur l’universel : les Lumières » _,

dont la teneur, certes non in-intéressante, m’a tout de même parue un peu « courte« , tant de contenu de questionnement que d’apport de « faits » ou de « critères » ;

la conférence d’Olivier Mongin a comblé, a contrario, mon appétit de perspectives fouillées perspicaces, concrètes tout autant qu’audacieuses ;

sur le sujet de « Mondialisation et reconfiguration des territoires« , c’est aussi le professeur à l’Université Nationale du Paysage, de Versailles, que nous avons pu entendre, à partir, notamment, d’une très riche (philosophiquement) et large (géographiquement) expérience, dont témoigne le livre « La Condition urbaine : la ville à l’heure de la mondialisation« …

Olivier Mongin met en avant la difficulté que peuvent présentement connaître les « territoires«  (relativement statiques ; même si le mot d' »espace » contient aussi la racine « spes« , l’espoir…) ; et avec eux (= ces « territoires« ), en conséquence, l' »habiter » des hommes, face à l’extraordinaire puissance des « flux » (et leurs « liquidités« ) sur lesquels « fonctionne » l’économie post-moderne mondialisée, désormais…


Ainsi Olivier Mongin cite-t-il un auteur américain mettant en avant « ce » que « le mur » tant « protège«  (en l’isolant de l’altérité d’un dehors) qu' »exclut » et « met en danger«  (en l’exposant à toutes forces hostiles), dans la logique (urbaine) des « malls«  (mais pas seulement ceux du « vendre« , bien connus dorénavant de par le monde _ avec partout les mêmes « enseignes« , vendant et répandant partout les sempiternelles mêmes « marques » _ : ceux, aussi, des « quartiers hautement surveillés et protégés« , en expansion continue de par la planète !), on ne peut plus vectoriellement…

Ce qui m’a personnellement rappelé la perspective distincte de (l’européen) Georg Simmel en son si bel article « Porte et pont » (in « Les Grandes villes et la vie de l’esprit« , par exemple ; ou encore in « Philosophie de la modernité« ) ; à laquelle s’oppose le raisonnement en « ami ou ennemi » d’un autre européen, mais pas du même bord philosophique, Carl Schmitt…

Olivier Mongin a aussi cité, à propos d’une « ville globale » argentine _ hermétiquement coupée de son voisinage, mais parfaitement connectée à toutes les autres « villes globales » du globe… _, Saskia Sassen (« La Globalisation : une sociologie« ), à laquelle j’ai consacré un précédent récent article (le 21 avril 2009 : « Du devenir des villes, dans la “globalisation”, et de leur poésie : Saskia Sassen« )…

Bref, la ville doit « composer » _ et harmonieusement, si possible : elle est fondamentalement un dispositif de « rencontres« , de « réunions », de « cohabitations« … _ des forces diverses, dans un espace (« urbain« ) relativement identifiable ; selon la logique de la « polis«  : le terme dérive, héraclitéennement, de « polemon« , le conflit…

Et « se reconfigurer » aussi…

Bref, les questions de fond concernent  le « co-habiter« , le « vivre ensemble » ; avec ses circuits divers, ses cercles, ses parcours (de « flux« , déjà : la rue…) en mouvements incessants ; d’où le caractère crucial et plus que jamais « actuel » des enjeux de la démocratie (qui soit « véritable » !) ; qu’Olivier Mongin a très clairement pointés..

Les évocations par Olivier Mongin des mégapoles, telle Kinshasa _ avec un « habiter » totalement oxymorique… _, ou de la « ville globale » (à la Saskia Sassen…), telle celle qui jouxte Buenos Aires,

gagneront à êtres comparées aux regards et analyses de Régine Robin dans son très beau « Mégapolis » _ cf mon article du 16 février 2009 : « Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin« … ;

qui m’a valu cette réponse de Régine Robin, en date du 18 mars, et sous l’intitulé « votre beau texte » :

Nicole Lapierre m’a fait suivre votre blog consacré à mon livre. Il est très beau, très poétique. J’en suis très émue et heureuse.
Restons en contact.
Très amicalement et poétiquement.
Régine Robin.

Cela fait plaisir…

Quant à l’ami Bernard Stiegler,

sa prestation _ sur le sujet « Du marché au commerce » et dans une forme olympique ! _ fut particulièrement brillante, tant il a su amener le public (très nombreux et extrêmement attentif dans le cloitre de la collégiale par cette belle après-midi splendidement ensoleillée _ de nombreux livres furent achetés après la conférence !) à entrer dans une intelligence jubilatoire du présent (et de sa « crise« ) en pénétrant peu à peu la conceptualisation stieglérienne, à propos de ce qui sépare le « commerce » des singularités qualitatives (de « personnes » qui sont des « sujets« )  d’un « marketing » qui vise l’accélération _ spéculative financière : strictement comptable _ de l’efficacité d’un dispositif d’achat par de simples (et de plus en plus « simplets« , « crétinisés« …) « cœurs de cible«  ;

dont le fort habile neveu de Sigmund Freud, Edward Bernays, parti d’Autriche faire fortune aux Etats-Unis, rédigea en 1928 le mode d’emploi basique : « Propaganda : comment manipuler l’opinion publique« …

En lieu et place du « commerce« , par exemple, de l’amour,

dans la logique complexe et qualitative d’un parcours (plus ou moins, et peut-être infiniment, labyrinthique et long ; avec, aussi, un certain coefficient d’improbabilité ; ainsi que de l’imprévu, plein de charme !) de « désirs » échangés,

procéder par ce dit « marketing » à la mise en place _ sociétale, instituée _ de dispositifs pavloviens strictement « réflexes » de satisfaction rapide de « pulsions » (« déchargées« ) par la « consommation« ,

c’est-à-dire l’achat, payé en espèces sonnantes et trébuchantes ;

ou mieux, en leur équivalent électronique ;

de « dépense« ,

de biens et services identifiés (et « fidélisés » _ mais ce n’est pas ici une vertu… _ addictivement en « marques » :

sur l’addiction, lire Avital Ronell : « Addict : fixion et narcotextes » ;

et sur les « marques« , lire Naomi Klein : « No logo _ la tyrannie des marques« …).

Bernard Stiegler s’en prend alors plus spécifiquement à la « bêtise systémique » d’une « consommation » « crétinisée » ;

qui ne prend jamais le temps (devenu bientôt trop coûteux pour elle) d’un peu mieux évaluer,

ni d’échanger des impressions _ un « consommateur » en a-t-il jamais ? _ avec d’autres (« dépenseurs » d’argent : on se contente de « faire les comptes » !..),

en une logique (spéculative strictement comptable ! et à toute vitesse ; et parfois assez complexe…) de rendement d’intérêt (financier !) le plus « à court terme » possible installée par et en faveur d’actionnaires « spéculateurs » hyper mobiles (= les principaux bénéficiaires d’un tel « jeu » de « placements« …) ;

pas même pour le profit,

davantage « engagé« , lui, dans les arcanes du « réel » et d’un « travail » de transformation des choses (et selon de bien réels « métiers« ),

des « investisseurs » d' »entreprises« …

Bref, l’alternative de la souricière (de l’aujourd’hui sociétal de « crise« ) est bien :

_ ou bien le « choix » « réaliste » de ces valeurs « spéculatives » « irréelles » de profit pour soi du seul « marché«  (auquel poussent certains élus politiques, que Bernard Stiegler n’hésite pas, au passage et sans s’y attarder, à nommer ; dans le sillage du « There is no alternative » d’une Mrs Thatcher, à la fin des années 70 ; ou d’un « Le problème, c’est l’État » d’un Ronald Reagan au début des années 80) ;

_ ou bien la décision (généreuse : moins intéressée et égocentrée) d’un « commerce » plus « solidaire« , tant des personnes que des citoyens, de tout remettre à plat de ces échanges de soi avec les autres sur de plus saines (= vraies) bases :

où il s’agit enfin, et pour chacun, de « consister » ; en une « intimité » à d’autres non instrumentalisés, ni « jetables » après hyper rapide « consommation » (et « consumation« ) de quelques « services » « vite faits bien faits« …

C’est là situation de fait

_ cf ici l’alternative d’un Cornelius Castoriadis dès les années 50 entre un « vrai socialisme » ; et une « réelle barbarie« … (bien du chemin restant à accomplir pour le comprendre mieux…) _

que les nouvelles technologies _ de plus en plus sophistiquées et efficaces, certes ; celles du « temps-lumière » (après le « temps-carbone« …), selon les expressions du tout récent « Pour en finir avec la mécroissance » de Bernard Stiegler (avec Alain Giffard et Christian Fauré) _ proposent, de gré ou de force, aux organisations inter-humaines ;

à commencer par politiques et économiques :

ainsi Bernard Stiegler a-t-il très brièvement « remarqué« , au passage _ les cloches de la collégiale sonnant alors à toute volée et longuement par-dessus le cloître… _, qu’appelés très prochainement à voter, nous disposions (encore) d’une certaine responsabilité de « citoyens » ;

et que certains chefs d’État, de fait, « appuient » (davantage que d’autres personnes) certains « dispositifs relationnels » (de marketing) qui « néantisent » le sujet en la personne ;

à nous d’en prendre (un peu) mieux conscience ;

et d’en tenir (un peu mieux) compte en nos actes ; pour choisir (et pas seulement un jour d’élection) entre  (tout) ce qui va vers l' »in-humain« , et (tout) ce qui y « résiste » !..

C’est là situation de fait que les nouvelles technologies proposent de gré ou de force aux organisations des rapports du « commerce » humain, dans tous ses aspects ;

et à l’aune, donc, de l’alternative (puissante) entre « non-inhumain » ou bien « inhumain » : à nous d’en prendre mieux et plus fermement conscience…

L’enjeu étant bien la « singularité » à découvrir, faire émerger et cultiver_ ou pas _ pour l’épanouir _ ou la laisse périr d’inanition _, des personnes…

Ou la singularité, aussi, d’œuvres de « culture« ,

tels les vins de ce terroir de Saint-Émilion

_ et de Pomerol, pour lequel Bernard Stiegler a « avoué » une certaine prédilection… _,

à l’heure d’une certaine « parkérisation » plus ou moins galopante, par « marketing » et « pré-formatage » de « produits« 

_ à la (de plus en plus pressante, semble-t-il… ; mais c’est à voir !..) demande, précisément de « consommateurs« -« acheteurs » ;

davantage que du fait même de l’excellent « connaisseur des vins« , en leur singularité, justement (!), qu’est le célèbre Robert Parker

(l’auteur en effet célébré et porté au pinacle _ par des « consommateurs » ? des « amateurs » ? voire des « amoureux » ?.. _ du « Guide Parker des Vins de France« …) _,

justement,

aux dépens des « terroirs » et des savoirs (hautement) cultivés d’œnologues-artistes, au moins autant qu’artisans :

« Le vin de terroir est-il l’avenir de la viticulture mondiale ?« ,

devaient on ne peut plus opportunément et « en connaissance de cause » (!) s’interroger, avec le public, le lendemain matin le « Professeur de géographie et d’aménagement ; et membre de l’Institut » Jean-Robert Pitte, en compagnie de Denis Saverot, Directeur de la rédaction de « La Revue du Vin de France« , et, éminent viticulteur « du cru » saint-émilionnais, Alain Moueix, Président de l' »Association des Grands Crus Classés de Saint-Émilion« …

Bernard Stiegler aimant tout particulièrement choisir

pour exemples de la « mise en place » des concepts assez pointus que sa recherche d' »intelligence _ au plus fin, au plus précis, au plus juste ! _ de la complexité du réel » propose,

des situations « parlant » _ et « en vérité » ! _ « au plus près » des savoirs d’expérience de ses auditeurs-interlocuteurs…

Et le public d’agréer à l’analyse…


A une question d’un auditeur (se) demandant

si le « marketing » ne représentait pas une tendance fondamentale de « l’humain » en tant que « nature humaine« ,

Bernard Stiegler a répondu, avec beaucoup de nuances

_ car le « pharmakon« , lui-même entre remède et poison, est autant affaire d’infinie délicatesse dans le « dosage » que de choix des finalités entre aider et nuire, porter assistance et porter tort (tant à soi-même, par masochisme, qu’à autrui, par sadisme), construire et détruire ; et cela dans l’ambivalence tissée au cœur même (battant !) du jeu de « composition« , d’assonances et dissonances, harmonie et dysharmonie, des « pulsions » et « désirs« , évoluant, eux-mêmes, ces « affects« , avec « plasticité« , entre « émotions« , « sentiments » et « passions » (lire ici tant le « Traité des passions de l’âme » de Descartes que la sublime « Éthique » de Spinoza)… _,

Bernard Stiegler a répondu, avec beaucoup de « nuances »

que, quant à lui, il ne pouvait pas se prononcer s’il existait, ou pas, une « nature » de l' »humain » ;

que tout ce qu’il pouvait « assumer« , c’était la possibilité (et le devoir) d’une « retenue » certaine de la « personne » (toujours en devenir « métastatique » elle-même et en (ou plutôt par) ses actions : il l’a expliqué à l’aide de l’image des « tourbillons » du fleuve _ il a dit « la Gironde » _ qui « se maintiennent » comme « tourbillons » dans le jeu complexe et tourmenté, parfois violent et imprévisible, des courants) envers les tentations (ou « pulsions » brutes),

présentes en chacun de nous _ sans exception : là-dessus, on pourra lire le magnifique « Passer à l’acte« , de Bernard Stiegler, paru le 6 juin 2003 aux Éditions Galilée _, et pouvant s’exprimer et « éclater » (= « exploser« …) à tout moment, si nous n’apprenons pas à les « retenir« , à les « conduire« ,

envers les tentations

de nous comporter « in-humainement« .

Succomber, ou pas, à ces « tentations » permanentes de l' »in-humain« ,

voilà ce qui caractérise le projet _ tant personnel que collectif ; et collectif, d’abord, forcément ! « civilisationnel » ! _ de se comporter en « personne« , ainsi qu’en citoyen responsable, aussi,

« majeur« 

_ cf ici le toujours et plus que jamais indispensable et actuel (!) « Qu’est-ce que les Lumières ? » d’Emmanuel Kant _

en une société où « l’autre » (aussi bien que « soi« -même !!!) est aussi « vraiment » pris en compte _ existentiellement, l' »affaire » dépasse la simple éthique ; et est proprement, via les rapports inter-humains économiques de tous les instants, « politique » ! _ autrement qu’en un simple « moyen« , « instrument« , « outil » (ou « cœur de cible » : calculable), réductiblement ;

ou objet de prédation, carrément…


On voit ici combien _ et avec quelle urgence ! _ s’impose la tâche (philosophique !) de (re-) mettre au clair une « anthropologie fondamentale«  pour ce temps-ci de technologies hyper-rapides _ lire ici Paul Virilio : par exemple « Vitesse et politique« … _ et hyper-efficaces…

A laquelle « anthropologie fondamentale« , il me semble que le travail de longue haleine, et avec quelle belle constance ! de Bernard Stiegler contribue magnifiquement…

Un « Festival » de philosophie de très grande qualité que ce « Festival Philosophia » de Saint-Émilion ;

et particulièrement efficacement organisé par Éric Le Collen (et son équipe) ;

qui permet au « pays de Saint-Émilion » de bien « cultiver« , le long des années qui passent (et en progressant vraiment), son label de « Patrimoine mondial » de l’Humanité…

Titus Curiosus, le 31 mai 2009

François-Marius Granet, admirable tremblement du temps, Aix, Paris, Rome

15août

Expo « Granet, une vie pour la peinture » au Musée Granet d’Aix-en Provence du 5 juillet au 2 novembre 2008 : soit une « exposition rétrospective«  ;

et Denis Coutagne : « François-Marius Granet 1775-1849 Une Vie pour la peinture » (Somogy Éditions d’Art, en juin 2008)

Ou une « étude critique » pour lecteurs vaillants, endurants, patients, persévérants et courageux, à la découverte d’un très grand peintre.

Le travail réalisé par Denis Coutagne pour cette « exposition rétrospective«  du Musée dont il fut le Conservateur en chef de mai 1980 à décembre 2007 : le Musée d’Aix-en-Provence portant depuis 1949 le nom de celui (né en 1775 et mort en 1849) qui « n’a pas fondé le musée, mais (…) l’a installé comme un grand musée ; à sa mort, Granet léguait à sa ville natale _ presque _ toute son œuvre (son œuvre personnelle riche de près de deux cents tableaux et de deux mille œuvres graphiques) et ses collections (riches de trois cent cinquante tableaux environ) » _ ainsi que le rappelle opportunément Madame Maryse Joissains-Masini, Maire d’Aix-en-Provence et Présidente de la communauté du pays d’Aix, en l’Avant-propos à ce très beau et important livre ;

le travail réalisé par Denis Coutagne pour cette « exposition rétrospective » _ et ce livre qui en offre aux lecteurs de par le monde et pérennise le fruit _ consacré à l’œuvre pictural et graphique _ et même à son activité (considérable, aussi) de collectionneur _ de François-Marius Granet (17 décembre 1775, Aix – 21 novembre 1849, le Malvallat, Aix), constitue un éclairage indispensable désormais sur un peintre majeur et maillon décisif de la si belle (et pas encore assez largement connue, notamment, et peut-être d’abord, en France) tradition _ ouverte _ de la « peinture de paysage« .

François-Marius Granet étant bien davantage, en cette « filiation », qu’une simple transition entre Nicolas Poussin et Claude Lorrain (et Pierre-Henri de Valenciennes : 1750, Toulouse – 1819, Paris ) et les « dynamiteurs sereins » impressionnistes (Claude Monet, Camille Pissaro, Auguste Renoir), et,  bien sûr, à Aix, l’inclassable _ et « pas serein » du tout, lui : un lutteur cabochard formidable ! _ Paul Cézanne (1839, Aix – 1906, Aix)

Même si la « hiérarchie des genres » (et la primauté de la peinture d’histoire) pèse alors encore, et combien, sur le statut (officiel et social) et l’autorité des artistes _ jusqu’à leur image de soi, en ce premier dix-neuvième siècle : d’où, sans doute, le « libre » départ et long séjour (d’entre ses vingt-deux et quarante-neuf ans : l’âge de la maturation, et celui de la maturité) _ mais le contraire d’un « exil » _ de Granet pour et à Rome : il s’y « trouve » ; et pas à Aix, ni à Paris, qu’il fuit…

A cet égard, je noterai d’ores et déjà l’importance, pour cette filiation de peintres véritablement « créateurs » _ et pas seulement continuateurs ou épigones de leurs prédécesseurs _ de l’initiateur _ ou « impulseur » _ à la peinture de Granet, son premier maître (et professeur), le provençal Jean-Antoine Constantin (Bonneveine, près de Marseille, 1756, Aix-en-Provence, 1844), qui avait fait le voyage de Rome en 1777 _ où il séjourna trois ans : « J’étais si content quand j’habitais ce pays. Ce sont les années que j’ai passées de ma vie les plus heureuses. Je voudrais y être encore et pouvoir avec vous me promener dans ces belles ruines, examiner cette nature si belle pour les couleurs et si grandiose qu’on ne trouve ailleurs. (…) Que vous êtes heureux d’habiter cette magnifique Italie où la nature et les monuments apportent partout le caractère du Beau » _ du « Beau« , et pas du « sublime », ni du « pittoresque » _, a-t-il pu écrire à Granet alors à Rome (page 31) ; c’est « en 1785 » que « Constantin est nommé directeur de l’école des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence » et « alors a pour élèves Granet et Forbin » (ibidem : Granet et Forbin ont à peine dix ans et huit ans _ notons-le _, lors de cette décisive impulsion « à la peinture ») ; sur Constantin, la notice _ sans doute un peu trop courte pour notre curiosité _ qui lui est consacrée (pages 31 à 33) précise ceci : « la force intrinsèque de ses dessins et tableaux l’apparente à Salvatore Rosa, Van Ruysdaël, Dujardin _ intéressantes pistes… En tout cas, l’énergie spécifique qu’il déploie dans ses « études » _ un terme à remarquer _ lui donne une place irremplaçable entre les védutistes du XVIIIème siècle et le classicisme du début du XIXème siècle. Sa fougue annonce avec évidence l’âge romantique que sa vieillesse lui donnera de rejoindre. » Granet n’oubliera jamais, ni d’aucune façon, son maître, et, ainsi, multipliera les « démarches » pour obtenir « au plus digne des hommes » des « secours« , en la « pénible position » de sa vieillesse (notamment entre 1839 et sa mort, en 1844). Trois œuvres de Constantin nous sont données ici à regarder, pages 31 à 33 : un « Autoportrait« , « Les Cascatelles de Tivoli » et une « Vue intérieure du Colisée » : on mesure d’autant leur importance pour le désir _ proprement « fondateur » pour sa peinture (à lui) _ de Granet de faire le voyage de Rome (voire d’y passer sa vie : comme « au pays même de sa peinture », j’oserai une telle expression).

Jean-Antoine Constantin lui-même _ j’y demeure _ s’était formé (page 20) à l’académie des Beaux-Arts de Marseille qu’avait créée (en 1750) l’aixois _ déjà _ Michel-François Dandré-Bardon (Aix, 1700 – Paris 1783), qui avait lui-même connu, à Aix, le peintre d’origine sicilienne _ « originaire de Trapano » est-il indiqué page 20 : Trapani _ Jacques Viali (ou « Vialy« ), peintre de paysages et de marines, « arrivé en 1680 à Aix-en-Provence » et qui « s’y fera naturaliser en 1720 pour y mourir en 1745, formant un Joseph Vernet : Valenciennes comme Constantin n’oublieront pas la leçon de Vernet » _ est-il judicieusement précisé toujours page 20 (d’après les « Annales de la peinture » d’Etienne Parrocel, en 1862) : sur quels modes, cette « leçon » ?  Un Joseph Vernet qui passera (par rapport à Vialy) ou avait passé (par rapport à Constantin) rien moins que vingt ans à Rome, de 1733 à 1753 !.. Michel-François Dandré-Bardon _ dont la page 20 nous offre un très bel « Auguste punissant les concussionnaires » de 1729, visible au Musée Granet _ « né en 1700 à Aix« , et « monté à Paris, gagnera Rome en 1725 où l’accueille Vleughels » ; puis « quitte Rome _ où il aura passé, lui aussi (comme Constantin plus tard), trois ans _ pour un long séjour à Aix » _ et, aussi, la fondation (en 1750) d’une académie de Beaux-Arts à Marseille, donc, celle-là même où se formera, en 1771 (« sous Kappeler, Giry et David de Marseille » _ page 31) Jean-Antoine Constantin, le maître de Granet…

Tout un terreau artistique, donc _ et lié au voyage de Rome ! _, où va germer le « désir de peinture » _ voire de toute « une vie pour la peinture«  : jusque là ! _  de notre Granet… Ce sera mon hypothèse aussi…

A ce propos, et en incise, je voudrais citer ici des extraits de la notice qu’en son « Abécédario«  (des peintres) Pierre-Jean Mariette consacre à Joseph Vernet, même si le lien à Vernet de Granet, et même à Vernet du maître de Granet, Constantin, semble seulement « indirect » : je me permets de « fouiller » seulement un peu ici cette phrase de la page 20 du livre de Denis Coutagne : « Valenciennes comme Constantin n’oublieront pas la leçon de Vernet« … Car cette « leçon«  _ à (ou de _ puis par…) Constantin _, par l’intermédiaire de Vernet, passe elle-même par une filiation déjà aixoise !

Voici donc ces extraits : « VERNET, Joseph, né en Avignon en 1715, le 15 août, se distingua dans le talent de peindre des paysages et des marines. Il a demeuré longtemps en Italie, et c’est en étudiant d’après nature et en travaillant avec la plus grande application qu’il s’est fait une si belle touche, et qu’il a su rendre avec tant de vérité les différents effets de la lumière, et ce que produisent dans l’air les vapeurs qui sortent de la terre ou de l’eau, et que le soleil a tiré à lui _ le détail de Mariette est proprement remarquable : tout est ici à remarquer, à commencer par l' »étude« , et « avec la plus grande application » (de l’artiste), « d’après nature » : « sur le motif », donc, et sur le lieu-même (du « phénomène« , dirait le philosophe, tel Kant, en sa « Critique de la faculté de juger« , ou Merleau-Ponty, en sa « Phénoménologie de la perception« , ou « Le Visible et l’invisible« ) ; et afin de « rendre » avec une intensité puissante de « vérité » les « effets » _ proprement « æsthétiques » _ des divers éléments de l' »atmosphère » _ voir trois phrases plus loin _, à travers ce qu’en proposent les jeux de « la lumière » sur qui sait _ tel le peintre (Vernet, Granet, Monet, Pissaro, Cézanne…), le photographe (Bernard Plossu _ passim), ou le cinéaste (Michelangelo Antonioni _ « Par delà les nuages« , à Ferrare, Portofino, ou Aix !..) s’y attacher… Le défi de l’artiste demeure le même : toujours apprendre à regarder, écouter, lire aussi _ tous « actes de focalisation » _ ; afin de vivre, nous tous, plus pleinement cette vie (passagère)… Des lieux, des moments, des œuvres aussi, peuvent nous y aider, à cet apprentissage infini du « vivre », avec un tant soit peut d' »inspiration »…

Je ne connais aucun peintre, pas même Claude le Lorrain, qui les ait mieux rendues _ ces « vapeurs« , continue Pierre Jean Mariette à propos du travail d’artiste paysagiste de Vernet. Il n’a pas moins bien imité _ il s’agit toujours bien d’une mimesis de la nature (ou physis) _ la limpidité de l’eau, et, si c’est une tempête qu’il représente _ voilà toujours la mimesis _, on la voit avec toutes ses horreurs _  passant là de l’impression de beau à celle de sublime : je renvoie de nouveau ici aux analyses de Baldine Saint-Girons, par exemple dans son « Acte esthétique« . On ne finirait pas s’il fallait le suivre dans toutes les différentes situations de l’atmosphère _ voilà bien ce qu’il s’agit ici de « saisir » ! avec un surcroît de « sensibilité » (sur les habitudes routinières de la commodité et de l’intérêt, que la société utilitariste et mercantile développe chez les clients potentiels des « marques ») _ dont ses tableaux donnent une image fidèle.«  Je passe ici sur sa « vogue _ celle de Joseph Vernet _, surtout de la part des Anglais » et sur « les circonstances que le roi _ Louis XV, sur la recommandation de son ministre Marigny _ l’appela et qu’il lui fut ordonné dans les principaux ports de mer du royaume en prendre des vues et en faire des tableaux« … Avec ce petit commentaire critique que s’autorise ici Mariette, face à l’ampleur du succès de Vernet auprès _ un marché se développant alors _ des amateurs : « Notre peintre, s’il faut en dire mon avis, montre un peu trop de confiance en son pinceau et dans une pratique de faire qu’il s’est acquise, et qui, s’il n’y prend garde, dégénèrera en pratique _ routinière, mécanique _ et pourra lui nuire«  _ en son effort de vérité… Le frôlement (de l’aile) du « génie » se perdant, hélas, à un peu trop systématiquement, l’artiste, se répéter, recopier, copier-coller, dirait-on à l’ère de l’informatique et de ses redoutables mésusages (hyper-technologiques _ cf Bernard Stiegler, passim, ou, par exemple, « Prendre soin« ) pervers, si faciles et tentants ; et leur « impérialisme » stérilisant la sensation en étouffant la curiosité…

Comme on savait écrire et penser, avec délicatesse et idéal de justesse, en ce dix-huitième siècle ; au point qu’on pourrait se dire qu’il n’y fallait presque pas de talent personnel… « Quand il était _ l’artiste _ soutenu _ sur le motif _ par la vue _ aiguisée _ de la nature, il n’avait pas ce malheur _ car c’en est un, en effet ! _ à craindre. » Avec cette conséquence économique-ci : « Il est peut-être le seul d’entre les peintres qui ait vu vendre ses tableaux au poids de l’or _ la tentation (du vendre seulement) commençant donc à s’enfler en ce siècle… Tel de ses ouvrages dont il n’avait pu avoir, étant à Rome _ nous y voilà ! _, plus de cent écus, en a été vendu mille. La mode y est _ autre fléau naissant de ce siècle, que va amplifier bientôt la malheureuse Marie-Antoinette _, on se les arrache. »

J’en viens ici à ce qui touche, en Vernet, d’un peu plus près Aix, et la filiation (en amont) de Granet (par son maître Constantin) : « M. Vernet, qui savait déjà manier le pinceau, sortit d’Avignon et vint trouver à Aix _ en 1731, Joseph Vernet avait seize ans _ le père _ Jacques (1650-1745) _ du peintre _ Louis-René Vialy (1680-1770) _ Viali qui peignait le paysage et des marines avec assez de succès. On est curieux en Provence d’avoir des chaises à porteurs fort ornées, et Viali était un de ceux qui étaient le plus employés à les enrichir de peinture _ décorative. Vernet se trouva de lui aider, et c’est ainsi qu’il est entré dans une carrière _ de « peintre de paysages », c’est ici ce qui m’intéresse _ où il s’est si fort distingué. Il sentit que _ une qualité (de « génie« ) dont l’artiste (créateur) a besoin, si je puis dire : cf Kant, « Critique de la faculté de juger« , décidément majeur en l’affaire ! _, pour y faire de plus grands progrès _ voilà l’exigence _, le voyage d’Italie _ nous y voilà ! _ lui était nécessaire ; il y passa en 1733.

Il vint à Rome _ nous y sommes ! _, d’où se détachant de temps en temps _ comme faisaient et Poussin, et Claude le Lorrain, et Gaspard Dughet (1615-1675 : le beau-frère de Poussin _ dit « le Guaspre« , ou « Gaspard Poussin » ! _ et auteur de fresques à San Martino in Monte : Denis Coutagne n’en dit rien… _ il faisait des incursions _ et non « ex-cursions » : tout est dans la curiosité d' »aller vers » ; et non s’é-carter,  se di-vertir (se détourner, à l’ère des loisirs, de la « vacance », et de la fuite _ de tout, et jusqu’à soi !) _ dans les campagnes et sur les côtes maritimes, et partout il étudiait _ par sa pratique « sur le motif » : voilà ce qu’est une « étude » ! nous le retrouvons chez Granet ! _ la nature et ses effets _ æsthétiques, tant perceptifs que picturaux : était-ce dissociable ? _, et les rendait ensuite _ et il faut bien le prendre à la lettre : « rendre », restituer la perception « fondamentale » une fois « atteinte » ; c’est là le moment du travail à l’atelier _ sur la toile _ à peindre, à l’huile… _ dans la plus grande vérité _ à conserver, préserver, ne pas perdre (ou oublier, anesthésier  : dans trop de « pittoresque » peut-être), en quelque sorte, cette vérité-là du perçu « sur le motif » !

La vue des paysages de Salvator Rosa ne contribua pas peu à le diriger _ un peintre a aussi besoin, en plus d' »impulsions », de références, de guides (pour plus pleinement percevoir et ressentir), quitte à s’en séparer _ et à lui faire acquérir une touche précieuse et brillante _ toujours la remarquable précision (« tactile » en quelque sorte) de l’analyse de Pierre-Jean Mariette. Etc…

Une dernière note : la phrase de conclusion de l’article de Mariette, à propos du succès en France des tableaux romains de Joseph Vernet, lors de « l’exposition du salon de 1746 » _ Vernet ne revenant définitivement de Rome qu’en 1753 : « Il eut la satisfaction, que peu de ses confrères ont eue, de voir revendre ses tableaux des prix énormes, de sorte qu’un tableau qu’il avait fait autrefois pour cent écus romains, fut payé jusqu’à cinq mille livres. » Voilà pour cette incise éclairante, j’espère sur une partie de l’historique de la peinture de paysage, en amont _ à propos du « Contexte culturel que connut le tout jeune Granet » (comme intitule son « aperçu » à la page 20 de son livre Denis Coutagne) _ ; en amont, donc, de François-Marius Granet.

Granet, en effet, rencontre, avec ce premier et vrai maître qu’est Jean-Antoine Constantin _ je reviens souligner encore ici cette rencontre fondatrice de la vocation et « paysagiste » et « romaine » de Granet que je privilégie, donc : peut-on les disjoindre ? _ ;

Granet rencontre son désir (et, proprement, « vocation« ) de se confronter _ « à la romaine », si je puis dire _ au paysage « sur le motif »…  Et aux lumières, diverses et variées, aussi, de Rome, il faut aussi le souligner. Nous retrouvons alors pleinement « vérifiée » l’expression que Denis Coutagne a merveilleusement choisie pour préciser le titre même de son ouvrage : « une vie pour la peinture » : en effet ! telle est bien là sa seule « vocation » ; ce qui appelle le jeune Granet _ il a alors vingt-sept ans _ sur le territoire pentu de Rome (et de la campagne romaine : Tivoli, Frascati ; et même Subiaco ; et jusqu’à, dans le cas de Granet, Assise _ quand Corot s’attachera, lui, au pont de Narni)…

Même son passage à l’atelier du « grand » David (Jacques-Louis David, 1748-1825 ) n’y changera rien ; cet atelier de David _ le peintre « majeur » de l’époque (et assurément impressionnant, surtout pour le discret, timide, provincial et peu fortuné _ il tombe qui plus est subitement orphelin de ses deux parents coup sur coup, le 24 mai et le 11 juin 1796) qu’était ce jeune homme François-Marius Granet en 1798) _ où Granet, en compagnie de son ami Forbin, « passe » en 1798 : il n’y demeure pas longtemps, faute sans doute, d’abord, de pouvoir en régler « le prix mensuel de douze francs » ; mais pas seulement : plus essentiellement, Granet prend très vite conscience, semble-t-il, que sa « voie picturale » n’est pas celle de la « peinture d’histoire, mode David » _ soit le « grand genre » ; « il sait déjà que sa manière à lui n’est pas le dessin pur, mais une saisie de lumière à travers les formes« , indique lumineusement Denis Coutagne page 67 de ce très intéressant _ lui aussi _ chapitre VIII des pages 65 à 69. Granet n’a ni les moyens sociaux (politiques et financiers : de son ami Forbin), ni les moyens picturaux (et probablement heureusement ! car les siens propres sont bien plus considérables et originaux au regard rétrospectif de l’histoire de l’Art) de ce grand genre d’alors, triomphant _ encore pour ce siècle _, qu’est la peinture d’histoire Son genre à lui, ce sera, et en partie à son propre corps défendant, le (plus discret) paysage ; comme cela s’avère dans cette (grande) exposition et dans ce (grand) livre.

Même si pour les besoins de sa subsistance et de sa carrière _ que va aider considérablement l’ami de toute sa vie Auguste de Forbin (1777, La Roque d’Anthéron – 1841, Paris ; qui mourra le premier, le 23 février 1841) _ porteur, lui, Forbin, d’un des grands noms (et d’une fortune) d’Aix et de la Provence (je me souviens ici des lettres de Madame de Sévigné et des rivalités avec les Forbin, notamment, auxquelles se heurtait Monsieur de Grignan aux Etats-Généraux de Provence ; et à Aix, notamment _ ;

même si pour les besoins de sa subsistance et de sa carrière, donc, Granet dut aussi mener (et réussir) une ambition académique, qui se caractérisa par ce que l’on peut qualifier de « sa seconde carrière » (parisienne et versaillaise _ après le bonheur (hors temps, lui ; ou d’éternité !) du séjour romain : qui n’était pas, ou assez peu, nous le verrons, une « carrière » ! avec son accession, à partir de 1824, aux postes, revenus et résidences à l’Institut (avec la responsabilité chaque année des Salons) et au Musée historique que le roi des Français (à partir de la révolution de juillet, en 1830), Louis-Philippe, crée au château de Versailles (le projet démarrant en 1833). On peut en fixer « le tournant » avec le témoignage de cette lettre de Granet (n° 385, selon l’archivage _ travail décisif pour la connaissance de la vie et de l’œuvre de Granet _ d’Isabelle Neto _ une des bases de ce travail-ci , de fond, de Denis Coutagne, avec les « Mémoires » de Granet, rédigés vers 1847) d’octobre-novembre 1824, à son ami Rémi Girard : « J’ai été nommé _ le 14 octobre 1824 _ conservateur des tableaux des musées royaux, c’est-à-dire adjoint à monsieur Landon qui est d’une mauvaise santé et plus âgé que moi. Cela peut devenir une bonne place  si je me décide _ ce n’est donc pas encore le cas : Granet hésite _ à habiter Paris, enfin nous verrons… » Et _ page 232 _ « à la mort de Landon, Granet doit prendre physiquement son poste au Louvre comme conservateur en chef (29 mars 1825) » : c’est alors que la page romaine se voit décisivement tournée.

« S’il fait encore un séjour à Rome, c’est _ maintenant _ à partir de Paris : Rome n’est plus sa demeure, Rome devient un lieu de voyage _ essentiellement pour « rapatrier » toutes ses « affaires » (dont ses tableaux, ses lavis, ses dessins _ et ses collections : accumulés depuis 1802) : ce « rapatriement »-là _ infiniment précieux, tant pour Granet lui-même, au premier chef, bien sûr, que pour nous, aussi, qui pouvons et avec cette grande et magnifique exposition, et avec ce si beau livre, y accéder à notre tour _, Granet l’accomplira en un ultime (!) voyage d’Italie, d’octobre 1829 à septembre 1830 : la durée (de quasiment un an) de cette dernière « balade romaine » déjà dit la hauteur de la difficulté de l’arrachement et adieu…

Mai 1825 : la page matériellement tournée un an plus tôt l’est cette fois administrativement. Dure épreuve pour cet homme _ commente avec infiniment de justesse Denis Coutagne page 242 _ jusqu’à ce jour libre et indépendant de toute institution » _ car ce n’était certes pas en « prix de Rome » et « pensionnaire de l’Académie de France » (et à la Villa Médicis _ qui n’ouvre pas ses portes avant l’achèvement de ses travaux d’aménagement : Jean-Dominique Ingres (1780, Montauban, 1867, Paris), lui-même, « prix de Rome en 1801, doit temporiser pour partir à l’Académie de France à Rome » _ page 85 _, et n’y vient « finalement » _ page 124 _ qu’en 1807 : « depuis quatre ans Granet était installé comme peintre indépendant _ et il lui fallait en vivre _, tout à côté de la place Trinité des Monts » : « dans une maison située au coin de la rue Felice et de la rue Gregoriana, dans un petit palais qu’on nomme l’Arco della Regina« , écrit Granet lui-même _ est-il mentionné page 79) ;

car ce n’était certes pas en « prix de Rome« , donc, que Granet avait accompli, avec l’ami Forbin, le voyage de Rome, l’été 1802 (d’autant que l’Académie de France elle-même ne « fonctionnait » plus depuis le saccage _ lié aux troubles révolutionnaires de France et à ses (longues) « répliques » : jusqu’à Rome… _ du palais Mancini (hérité _ en 1725 _ de la succession de neveux de Mazarin…), sur le Corso, le 10 janvier 1793, et l’assassinat de Basseville : certains pensionnaires avaient certes commencé à revenir « à la fin du siècle » (page 83) ; mais en mai 1801, « l’intérieur de l’académie de France à Rome  (demeure) dans un délabrement complet _ une partie des portes et fenêtres (ayant été) brisées » ; et « il faut attendre l’été 1802 pour que le choix définitif de l’installation de l’académie de France à Rome s’effectue Villa Médicis _ après négociations complexes (et échange de palais) avec le grand duc de Toscane _, permettant la réinstallation des pensionnaires, après des travaux qui n’ont pu commencer qu’en 1803« , précise Denis Coutagne page 83. Avec cette « conclusion » significative « qui s’impose : le voyage à Rome, encore si prisé dans les années 1770-1780, particulièrement par les Anglais, n’était plus « dans l’air du temps » à l’extrême fin du XVIIIème siècle. » Ajoutant encore : « Il y a comme une éclaircie en 1802. De fait, il faudra attendre 1815 _ et la fin de l’occupation française de Rome, puis les soubresauts, non dénués de violences, encore, de sa cessation _ pour que le tourisme culturel retrouve vraiment son développement« …

Le rapport de Granet aux modes et troubles du temps, est ainsi fort intéressant et significatif. Alors qu’il est le plus souvent « à contretemps » de ces modes, Granet va connaître, bien malgré lui, d’abord, « son moment » _ romain _ de célébrité et de gloire _ et il saura « le mettre à profit » pour ce qui va prendre dès lors la forme d’une « carrière », fort utilement épaulé, aussi, à ce « tournant de l’Histoire », par l’habile politique, et bien en cour, lui (à Paris, auprès du roi Louis XVIII, après avoir fréquenté (de bien près) Pauline Borghese, la soeur de Napoléon) _ on lira sur ce sujet des « habiles » en 1814-1815 cet immense livre qu’est « La Semaine sainte » de Louis Aragon _ ;

fort utilement épaulé, à ce « tournant de l’Histoire », par l’habile politique, et bien en cour (à Paris), lui, donc, Forbin, à l’heure de la chute de l’Empire, des Cent-Jours, et puis de la Restauration, quand l’esprit du temps, qu’avait anticipé, en 1802, « Le Génie du christianisme » d’un autre bien intéressant « voyageur de Rome », François-René de Chateaubriand _ à Rome de juillet 1803 à janvier 1804 : « lui, voyageur, n’y restera que six mois. Granet est là pour vingt ans !« , commente Denis Coutagne page 117 _ ;

quand l’esprit du temps, donc, tournera à une certaine religiosité (disons de modalité _ quasi d’esthétique, pourrait-on se risquer à avancer _ franciscaine, voire capucinienne : ainsi Denis Coutagne intitule-t-il un chapitre-clé (XV) de son livre : « Le temps franciscain, une certaine piété « mineure »«  _ pages 195 à 217) ;

religiosité _ Denis Coutagne lui consacre aussi la pénultième sous-partie de son dernier chapitre, pages 312 à 321 ; juste avant l’ultime page (322) consacrée au « Testament de Granet« ) _ qui se donne à percevoir tout au long du travail d’œuvre, même, de Granet _ mais aussi dès son arrivée à Rome et sa séduction _ plusieurs tableaux (« pré-cézanniens », si j’ose dire : qu’on en juge en les contemplant !) en témoignent et magnifiquement ! dès 1803 _ par la crypte de l’église San Martino in Monte (cf le tableau page 104 : « Intérieur de l’église souterraine de San Martino in Monte » ; avec, page 109, son commentaire ; ainsi que, en forme de « variations », les magnifiques « La crypte de San Martino in Monte » et « Rome voûte antique » : quel chef d’œuvre ! « pré-cézannien », oui ! qu’on en juge en le regardant : c’est le n° 75, page 109 ; l’œuvre, elle, est à demeure visible au Musée Granet) ;

et qui « rencontre », cette religiosité, un immense succès dans toute l’Europe des rois et des empereurs de ce « 1815 et après » (soit la nouvelle Europe du Congrès de Vienne que tricota Metternich) _ au point que Granet va devoir s’employer, et à temps plein, à en multiplier (peut-être plus de vingt-cinq !..) les exemplaires _ avec « le Chœur des Capucins« …

Au point que la gloire _ et l’aisance matérielle, voire la fortune : il va s’offrir « sa bastide au Malvallat » (page 242) : « l’acquisition (auprès de Madame veuve Espariat en) est réglée en octobre 1825 » _

au point que la gloire de Granet, donc, tient presque toute, de son vivant, en ce « Chœur des Capucins » de la Piazza Barberini, à Rome.

Denis Coutagne entame le crucial chapitre XV (de l’avant-dernière « période romaine » : « de 1814 à 1819 » et 1822

_ le dernier moment à Rome, constituant, quant à lui, une sorte de dernière embellie « mondaine« , un peu anomique : « 1822-1824 : le temps « cardinal », une certaine mondanité romaine » : ce sera le moment de son dernier très grand tableau romain : « Le Cloître des chartreux« , qu’il ne terminera qu’en 1835, et à Versailles… _,

par ce sous-titre : « 1814-1819 : le temps du « Chœur des Capucins«  ; et avec cette première phrase, page 195 : « S’il fallait, eu égard à la notoriété _ car tel est bien ici le critère _ qu’il apporta à Granet, ne garder qu’un seul tableau de toute l’œuvre du peintre, nul doute que notre choix s’arrêterait sur « Le Chœur des Capucins, Chiesa dell’Immacolata Concezione », sise près de la place Barberini »…

Alors que de 1813 à 1819, Granet loge tout près de là, « strada delle Quattro Fontane, portone delle Scozzesi (ancien collège des Ecossais), n° 12« , de 1820 à 1824 ; puis en 1829-1830, « l’adresse de Granet est « via San Nicola di Tolentino, place Barberini n° 29 » (nous apprend Denis Coutagne, page 79) : soit tout à côté, cette fois, à cinquante mètres à peine des « Capucins », en plein quartier Barberini : la « strada delle Quattro Fonane » est celle qui dessert le Palazzo Barberini, que le pape Urbain VIII fit construire _ pour sa résidence « personnelle », non loin du palais papal de Monte Cavallo (sur le Quirinal) _ en y employant et Bernin et Borromini : dont se contemplent, « entre » ces deux palais, les deux chefs d’œuvre d’église que sont San Andrea al Quirinale, pour l’un, et San Carlo allo Quattro Fontane, pour l’autre (mais le « baroque » conquérant de la Contre-Réforme n’intéresse décidément en rien notre Granet, centré, lui, sur _ et fasciné, jusqu’à la passion, par _ les (on ne peut plus) humbles racines chrétiennes de l’ancienne Rome, et ses cryptes, telle celle de San Martino in Monte, sur l’Esquilin : là dessus, explorer, si on le déniche, « Rome et ses vieilles églises » d’Emile Mâle, publié chez Flammarion en 1942 : une mine…). Voilà ce qui se découvre à qui connait d’un peu près Rome, ou consulte un plan un tant soit peu précis de la ville…

Et c’est aussi, encore, cette pauvreté radicale (voire « misère ») qui intéresse _ le mot est faible _ François-Marius Granet en la figure de son saint patron _ puis dans la « suite » des images qu’offrent ses « fondations » : franciscaines et capuciniennes, jusqu’à faire le voyage d’Ombrie, à Assise _ Saint François d’Assise : un point crucial à bien intégrer pour saisir la force du lien de notre Granet à sa Rome !..

Granet, ou « l’Arte povera » _ ou du « poverissimo » ! _, en quelque sorte…

Alors, après avoir découvert le très, très étonnant « Extase de saint François« , une aquarelle de 31,7 x 21,5 cm, page 195 : une merveille ! _ que Denis Coutagne place sur une pleine page en exergue de son chapitre XV « Le temps franciscain, une certaine piété « mineure » » _ afin de mieux nous faire « entrer » dans ce qui a priori nous touche le moins aujourd’hui dans l’œuvre de Granet : sauf peut-être certains très beaux contrastes de lumières, si on y regarde d’un peu plus près _, on regardera d’un œil un peu « amélioré » ses grands intérieurs d’église _ par exemple, l’immense (199,5 x 274 cm) « Intérieur de l’église basse d’Assise«  (de 1823) que Denis Coutagne parmi les plus grandes « réussites » _ en matière de notoriété à son époque ? _ de Granet…

Et cela

_ ce « Chœur des Capucins« , donc, j’y reviens après cette incise sur le franciscanisme « fondamental » de François-Marius Granet _,

parmi les quatre tableaux que, ailleurs encore, page 168, Denis Coutagne choisit pour nous faire ressentir ce que fut l’épisode de sa notoriété « religieuse », à l’heure (« historique », cette « heure » : Granet n’y ayant guère, même alors sans doute, d’atomes crochus avec…) de la Restauration.

Je cite : « S’il ne fallait que retenir quatre tableaux de Granet pour signifier _ du point de vue de la « notoriété » qu’en retire alors Granet _ son œuvre romaine entre 1802 et 1824, il faudrait, à côté de « Chœur des Capucins » (196 cm x 148cm), d’« Intérieur de l’église basse d’Assise » (199,5 x 274 cm), et du « Cardinal Aldobrandini recevant le peintre Zampieri dit le Dominiquin à Frascati, villa Belvédère » (190 cm x 145 cm), faire figurer « Stella dans sa prison » (195 cm x 144 cm) :

le peintre Jacques Stella (né à Lyon en 1596, et mort à Paris en 1657) vit dix ans à Rome, de 1621 à 1631 : intime de Poussin, il travaille pour le pape Urbain VIII Barberini ; avant d’être nommé à Paris, sur le conseil du cardinal de Richelieu, « peintre du roi » par Louis XIII, en 1635), le peintre Stella a connu momentanément l’incarcération à Rome, suite à un incident ayant blessé l’amour propre de quelques nobles romains : Stella avait fait tenir fermée la porte du Peuple ; « obligés de passer la nuit à la belle étoile« , « ils se rendirent chez le gouverneur de Rome pour accuser la pauvre peintre d’être un homme de mauvaises moeurs, qui avait des rapports charnels avec ses modèles« ... Et en prison, Stella, « ayant par hasard trouvé par terre, un morceau de charbon, se mit à dessiner sur une partie de la muraille une Vierge à l’enfant » qui stupéfia les prisonniers qui « admirèrent avec un saint respect les traits angéliques de la Madone. (…) Le bruit s’étant répandu dans Rome qu’à la prison du Capitole un célèbre peintre avait dessiné, avec du charbon sur la muraille, une Vierge d’une grande beauté, le cardinal _ Francesco _ Barberini voulut la voir. Il se transporta dans ce lieu de misère. On sait _ ajoute alors Granet en ses « Mémoires » en 1847 _ que le cardinal Barberini, membre du sacré collège _ et un peu plus que cela… _ sous le pontificat de _ son frère aîné _ Urbain VIII, aimait beaucoup les beaux-arts, et les hommes qui s’en occupaient avec gloire« … L’Histoire se poursuit quand on sait que le parrain et _ excellentissime _ professeur en politique du jeune Louis XIV n’était nul autre que Giulio Mazzarini, formé par les Barberini à Rome _ et qui ne manquerait pas d’accueillir à la cour de France toute la famille Barberini, dont le cardinal Francesco, à la mort d’Urbain VIII (en 1644), ayant à souffrir les avanies de son successeur sur le trône de Saint-Pierre, Innocent X Phamphili…

Fin de l’anecdote à propos du peintre « Stella dans sa prison »

_ et du goût de Granet pour la figure des artistes en situation de « misère » :

les détresses et dérilictions de la prison (Stella, Le Tasse)

et de l’agonie (Poussin, Sodoma, Girodet), en particulier.

On pourrait ajoindre encore à ces quatre grands tableaux éminents de Granet, même s’il n’est pas encore achevé à son départ de Rome en 1824, le très beau, également _ mais pleinement lumineux, lui ; de même que la scène du « Cardinal Aldobrandini recevant le peintre Zampieri dit le Dominiquin à Frascati Villa Belvédère » _, « Cloître des Chartreux » (198,8 cm x 271 cm) _ cloître « dont on dit qu’il est de Michel-Ange« , et « dans le fond » duquel, le tableau comme le cloître, « on entrevoit l’église Santa Madona degli Angeli« , à « l’architecture » éminemment « romaine, puisqu’il s’agit des thermes de Dioclétien » (page 223) ; tableau de très grande dimension « qu’il _ notre Granet _ ne terminera qu’en 1835, à Versailles » (page 222) : il nous fait grande impression.

Ainsi que, dans la gamme des très lumineux, encore le célèbre et si beau (à la lumière du matin, et « vu » depuis la chambre même de Granet, au palais Zuccari : « je voyais par les fenêtres le plus beau panorama du monde… j’avais sur le premier plan l’obélisque de la Trinité-du-Mont, la jolie façade de cette église, la Villa Médicis, surmontée de ses deux belles loges« , se souviendra encore Granet en rédigeant ses « Mémoires« , en 1847…) _ mais de petites dimensions, lui (48,5 cm x 61,5 cm)  « La Trinité-des-Monts et la Villa Médicis«  (en 1808) conservé au Louvre ; et le plus petit encore (32,5 cm x 43 cm) « La Promenade du pape Pie VII dans les jardins du Quirinal«  (en 1807 ; assorti d’un point d’interrogation) : qui a l’honneur, lui, de la quatrième de couverture de ce livre-ci _ et si proche, dans son décor (du Quirinal vu de la Villa Médicis), comme dans ses tons, du merveilleux « Portrait de Granet » par Ingres (en 1809, lui, le portrait ; et quel chef d’œuvre !) : au point qu’on s’est demandé si ce décor du « Portrait de Granet » d’Ingres n’était pas de la main du sujet portraituré _ l’ami, et bientôt témoin du mariage : « le 4 décembre 1813, Granet fut témoin au mariage d’Ingres et de Marguerite Chapelle à l’église San Martino in Monte » (encore !), indique Philip Conisbee page 130…

Mais la taille réduite de ces deux œuvres-ci de Granet les ôte irrémédiablement de la catégorie des « tableaux de Salon », seuls susceptibles de permettre à un artiste « faisant carrière », de se voir « reconnue » l’onction (de « notoriété », donc) de l' »autorité » du public… Demeure, cependant, cette appréciation parlante du critique Pierre Chaussard, au vu des premiers envois de Granet au salon de 1806 (page 124, sous la plume du regretté Philip Conisbee _ auteur de la belle page de commentaire de ce « Portrait de Granet » d’Ingres ; ainsi que dédicataire de ce livre) : « C’est sous le ciel brûlant d’Italie que Granet a puisé ce ton vigoureux et chaud de ses tableaux, la vérité des sites et la sévérité du style«  : c’était là, en 1806, un fort beau compliment ; et en totale concordance, qui plus est, avec la sensibilité de notre siècle.

Fin de l’incise ; et retour au « Chœur des Capucins » et à sa place dans la notoriété de Granet :

Jusqu’au saint-père, Pie VII, qui, en mars 1816, « entend voir le tableau des « Capucins » », à « Monte Cavallo » (= en son palais du Quirinal) ; ainsi que le roi, Charles IV, et la reine d’Espagne, alors de passage à Rome (au palais de l’ambassade, Piazza di Spagna, au bas de la scalinata de la Trinité-des-Monts, « la toile (étant par les rues de Rome) portée (en ces deux palais) par quatre hommes que j’avais choisis pour cela » _ page 202).

La page 204 de l’album de Denis Coutagne s’efforce de recenser les divers exemplaires de ce « Chœur des Capucins«  : « les versions repérées dans les Mémoires ou la correspondance de Granet« , ainsi que « les versions reconnues comme authentiques non signalées par Granet« , au nombre, les premières de douze, et, les secondes, de trois : soit au minimum quinze exemplaires de cette seule toile. Sans compter celles, encore, qui vont s’en inspirer… Ainsi, avec cette reconnaissance internationale du « Chœur des Capucins » _ avec les commandes officielles de la reine Caroline de Naples, de son frère Louis, l’ex-roi de Hollande (et père du futur Napoléon III) _ sœur et frère de Napoléon _, du duc de Berry (héritier du trône de France), du prince Albert, époux de la reine Victoria, de l’empereur de Russie, Alexandre !… _, sonna l' »heure de gloire » par toute l’Europe d’avant et après 1815 de cet homme longtemps à contre temps, voire hors du temps, qu’avait été le discret Granet, fuyant le Paris révolutionnaire et d’Empire, pour une Rome « désertée« , de jardins entre des ruines _ ce qui demeure encore un peu aujourd’hui _, la Rome de son vieux (né en 1756, il mourra en 1844) maître Jean-Antoine Constantin (à Rome, lui, en 1777, 78 et 79)…

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Pages 94 et 183, Denis Coutagne cite _ deux fois _ un passage d’une belle lettre (du 23 août 1810) du préfet (de Napoléon à Rome de 1810 à 1814 : quand Rome, d’occupée par les Français, devient le chef-lieu d’un département français !) Camille Tournon à sa mère, que je ne résiste pas au plaisir de citer en entier, tant j’en trouve la teneur représentative et (toujours) judicieuse : « Je monte à cheval tous les jours de 6 h à 8 heures du matin, et je vais visiter les diverses parties de la ville. Il faut des années entières pour la bien connaître, tant il y a de choses remarquables, modernes ou antiques. La ville antique est remplie de jardins, de vignes et de champs, mais au milieu desquels s’élèvent les ruines des temples, des palais, des thermes, des acqueducs. Ce mélange de ruines, d’arbres et de plantes fait un effet très gracieux, et rend plus imposants ces beaux vestiges. Le terrain sur lequel est bâtie Rome est couvert de petits côteaux, ce qui donne aux édifices qui les couvrent un aspect plus pittoresque, et varie les points de vue _ comme c’est magnifiquement saisi ! Dans les vallons qui séparent ces mamelons, sont des jardins et des vergers. L’enceinte de Rome est immense, et un mur bâti en partie par Tarquin, par les consuls, par les Césars, par Bélisaire, par les papes enfin, enveloppe la ville. Rien n’est plus curieux que de suivre la succession de ces diverses constructions qui toutes sont très pittoresques. Toute la partie sud de l’enceinte est abandonnée, et la ville actuelle est toute réunie dans la partie nord et sur les rives du fleuve. Elle paraît un point dans une immense enceinte. En comparant l’espace qu’occupait l’ancienne Rome et le petit coin dans lequel est confiné la nouvelle, on juge de la différence des deux peuples et des deux âges. »

« On peut alors imaginer l’aspect général d’une ville comme abandonnée par l’histoire sur le bord du chemin : les grandes constructions de la Renaissance et de l’âge baroque rappellent la magnificence d’une ville qui entendit proclamer sa place éminente, aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, alors qu’elle n’a guère de moyens en ce début de XIXe siècle » _ commente alors Denis Coutagne, page 95 : et c’est cette nostalgie _ ou « mélancolie singulière« , selon une autre expression de Tournon à son arrivée à Rome (en une autre lettre à sa mère, le 6 novembre 1809) _  qui proprement « enchante » François-Marius Granet _ Denis Coutagne intitulant ce très beau chapitre XIII (de la page 117 à la page 175) : « Les Années 1805-1809 _ ou l’enchantement« …

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Et quand, de retour d’un voyage à Naples, au début du mois de juillet 1811, Granet revoit Rome d’un œil un peu plus neuf, il s’irrite : « Cette belle ville avait changé d’aspect, et tout son caractère religieux était effacé. Les hommes de guerre avaient remplacé les prélats, les cardinaux, les religieux«  , se souviendra-t-il en ses « Mémoires« , en 1847…La ville connait aussi bien des rénovations architecturales _ tel, l’aménagement par Valadier, de la Piazza del Popolo ; et archéologiques, au Campo Vaccino et au Colisée, où l’on nettoie les pierres des herbes et végétations (ou habitations) qui les encombraient depuis si longtemps. Granet s’en irrite à nouveau lors de son retour à Rome de novembre 1829 à septembre 1830 : « ceux qu’il appelle « les ingénieurs » _ commente Denis Coutagne _ ont dépouillé les ruines de leurs buissons et feuillages, histoire de les préserver et de restituer l’architecture antique dans sa sobriété » _ commence l’ère du « patrimoine »…« Je blâmai les hommes qui avaient eu la hardiesse de mettre leurs mains profanes sur ces beaux marbres que le temps a respectés et que la nature, avec sa grâce à elle, avait ornés de fleurs et de guirlandes« , se lamente Granet (page 251 du chapitre « l’Adieu à Rome« , pages 251 à 255).

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Denis Coutagne met aussi cela au compte du « regard même du peintre«  (page 252) : j’y reconnais l’« admirable tremblement du temps«  que Gaëtan Picon a su si bien relever (en un merveilleux livre, aux Éditions Pierre Skira, dans la si remarquable collection « Les Sentiers de la création« , en 1970) dans la prose magnifique des « Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand _ l’exact contemporain de Granet, ainsi que connaisseur, lui aussi, de Rome ;

l’« admirable tremblement du temps« , donc, qui affecte, séduit et enthousiasme « picturalement » (ou « æsthétiquement » : les deux ne sont pas dissociables _ on pourrait y adjoindre tout regard « plastique » : celui du photographe, comme celui du cinéaste : il faudrait ici mettre en regard aussi les ouvrages « romains », et de Bernard Plossu, et de Michelangelo Antonioni _ dans « Identificazione di una donna » , par exemple, mais aussi « L’Eclisse » et « L’Avventura« , en remontant le cours de l’œuvre du ferrarais _, je l’ai déjà avancé) ;

l' »admirable tremblement du temps » qui affecte, séduit et enthousiasme « picturalement » ou « æsthétiquement » le peintre, élève du « romain » aussi Jean-Antoine Constantin, François-Marius Granet : et en ce qu’il regarde (= sait saisir) ; et en ce que _ activement _ il sait peindre et peint (dessine, trace, etc…) _ car les deux sont liés, comme l’analyse si bien Marie-José Mondzain en son « Homo spectator« … Et cela,  dans la partie la plus « personnelle », discrète, voire secrète, de son œuvre, que je n’ai que peu abordée jusqu’ici ; celle qui nous touche tant aujourd’hui… j’y viens : ce que Granet nomme ses « études« . Et qu’il s’est « désolé » de voir si maltraitées lors de son passage à la douane, à son retour en France, « par la frontière des Rousses » (page 255), en novembre 1830.

Je cite ce moment tel que le rapporte Denis Coutagne : « Le désespoir est à son comble quand le douanier français met à mal (sic) les bagages que le peintre rapporte _ de vingt-huit ans de vie et de « travail » à Rome, depuis son arrivée à l’automne 1802. On déballe dans le plus grand désordre _ voici l’objet du « délit » _ des petites études à l’huile, on les éparpille sans égards _ et ici Denis Coutagne laisse la plume à Granet : « Tout fut inutile et je fus obligé, de guerre lasse,de leur laisser ma caisse ouverte. Que de regrets et de peines j’éprouvai en pensant que je laissais le fruit de 26 ans d’étude entre les mains de ces barbares ! » Et Denis Coutagne de commenter : « Déréliction : non seulement il faut quitter Rome, mais encore accepter que des mains étrangères profanent ces souvenirs, les retiennent. C’est la France : Granet pressent que la critique _ à Paris _ à l’instar de ce préposé, ne sera pas reconnaissante. Pour l’immédiat, il se fait connaître _ au plus tôt _ aux services de douane à Paris et obtient en huit que ses « études«  _ c’est le (juste) nom qu’il leur donne _ lui soient restituées.

 » Ces « études » de Granet, dûment estampillées par l’administration « Legs Granet« , étant ce qui nous émeut le plus :  » Ces huiles de petit format, longtemps inconnues, esquissées d’un seul jet sur le motif dans les rues de Rome ou dans les environs de la ville, et destinées à la méditation du peintre seul, nous bouleversent immédiatement« , met en exergue Marc Fumaroli dans sa magnifique « Préface« , si bien « sentie », page 10. Et il détaille : « Quand nous allons aujourd’hui de l’un à l’autre de ces fragments plastiques du « journal intime de Rome » _ comme cette expression est juste ! _ de Granet _ puisque c’est d’abord de cela qu’il s’agit, avant le « journal  intime de l’Institut », des bords de Seine (près du pont des Arts et en direction du pont du Carrousel) ; et du « journal intime de Versailles », en direction de la pièce d’eau des Suisses, en 1837-38, 1841, et 1842 (cf page 282) _, c’est un peu comme si , sautant par-dessus Corot, se révélait à nous l’un des chaînons manquants entre Poussin et Cézanne, un chaînon d’une irréductible originalité et se suffisant à lui-même _ absolument ! _, même s’il nous faut remercier Cézanne de nous avoir préparés, rétrospectivement, à comprendre d’emblée _ dorénavant _ et sans préjugé la vigueur formelle et la grandeur spirituelle de ces esquisses, si humbles et si nues _ oui _ que leur peintre semble avoir oublié et dédaigné, devant son objet, les ficelles de son métier » _ ou comment l’art vrai transcende toute technique, y compris picturale, graphique (et non mécanique ; ou mécanisable).

Marc Fumaroli pousse alors un cran plus loin son analyse (et son recul) : « Quand on a perçu une fois le singulier « cézannisme » _ que l’on jette un coup d’œil, par exemple, à l’huile sur toile de 60,8 x 49 cm intitulée « Rome voûte antique » (saisie sans conteste en la crypte de cette église décidément importante pour Granet (et Ingres, qui s’y est marié) qu’est San Martino in Monte ; et qui recèle des fresques de Gaspard Dughet (dit Poussin, ou « le Guaspre« ), on s’en convaincra plus encore si besoin encore était _, avant la lettre de ce Granet pélerin solitaire de Rome, la conviction d’une filiation à la fois plastique et spirituelle entre les deux artistes aixois s’impose comme une évidence à la sensibilité et à l’esprit » _ parfaitement ! on ne saurait mieux le dire…

Et Marc Fumaroli de parler aussi du « tête-à-tête intime (ou « combat avec l’ange«  _ à la Delacroix à Saint-Sulpice) entre Granet et Rome, dont témoignent ces petits formats monumentaux« , y a-t-il plus juste expression que pareil oxymore ?! Et Marc Fumaroli de préciser encore : « Granet, héritier lui-même d’une « tradition romaine » des peintres d’Aix _ et revoilà Viali, Dandré-Bardon, Vernet et Jean-Antoine Constantin, surtout, au premier chef, auprès du jeune François-Marius Granet, à l’école de dessin d’Aix ! selon notre intuition… _ qui doit beaucoup à Poussin paysagiste » : comme j’adhère à cette riche perspective !..

Et, pour Cézanne, alors, ceci : « Si Granet lui a fait voir Rome _ il s’agit de Cézanne fréquentant, d’abord en sa jeunesse, le musée d’Aix (enrichi des collections de Granet lui-même) _, la Rome que Cézanne put vraiment voir _ et « saisir » _ au musée Granet, était encore plus proche que la Rome de Poussin _ ou du « Guaspre« , ou du « Lorrain » _ de « cela » que lui-même _ Cézanne _ cherchait à Aix : « du Poussin d’après nature », un lieu primordial _ l’analyse est réellement magnifique de profondeur en sa justesse, si je puis me permettre, Maître _, ramené à ses volumes, à ses nervures et à ses tonalités essentielles, dénudé _ oui _ des conventions de métier  et d’académie, rugueux et d’autant plus ductile au travail rédempteur de la lumière »  _ qu’on y prête soigneusement attention en parcourant et les salles si riches de ce musée en cette exposition, ou en détaillant les pages et les images si riches de ce livre-ci…

Avec ce dernier mot quant à la filiation Granet-Cézanne de la part de Marc Fumaroli : « Comment ne pas entrevoir, dans ce Granet secret _ qui nous touche tant _, l’un des rares intercesseurs qui pouvaient orienter Cézanne dans sa propre ascèse solitaire sur les chemins d’une ville et d’un arrière pays _ je pense, pour ma part, à la carrière de Bibémus, au flanc de la Sainte-Victoire, pour en partager un peu les secrets, les veines, les lumières, les tons _ qu’il avait élus pour son oratoire personnel _ loin de Paris, à Aix, donc _, comme Granet l’avait fait _ en écoutant (le désir de) Constantin _ pour Rome ?« 

Et ceci encore, en forme de synthèse sur un certain art « français » : « Singulière configuration de lieux « provinciaux » _ hors Paris-la-capitale, donc : Les Andelys de Poussin, l’Aix de Granet et de Cézanne. Rome les superpose et les résume _ avant Mazarin (et Richelieu), dans le cas de Poussin. Singulière famille aussi de peintres français, pour lequel le lieu de naissance et la cité intérieure _ ainsi que leurs lumières _ comptent beaucoup plus, en définitive, que leur nationalité« . A l’écoute d’un « admirable tremblement du temps » sensible dans la variation des atmosphères que révèlent les jeux de la lumière à qui apprend  _ et « étudie » _ à la regarder (et saisir, et tracer) en ses fluctuations, précisément… Et je pense aussi à Proust, ici ; et à sa « peinture » par longues écharpes de phrases si parfaitement détaillées : par exemple face à la haie d’aubépines dans « Du côté de chez Swann« … Merci François-Marius Granet ; merci Marc Fumaroli ; merci Denis Coutagne ; et tous ceux qui ont concouru à tout le travail ayant mené à cette exposition, et à ce livre : quelles mines ! quels trésors ! vous nous offrez à « explorer » !

Et encore ceci, à propos de Rome et de ce qui y fut vécu _ et surtout fait, réalisé par Granet _, pour terminer sur lui et son rapport singulier (d’artiste) à Rome :

Rome, « cette terre que nous regrettons tous, où nous avons passé les plus beaux jours de notre vie«  (in la lettre n° 582, au classement d’Isabelle Neto, en date du 13 décembre 1834. Et encore « pour conclure ce chapitre » _ de l' »Adieu à Rome » _, poursuit Denis Coutagne, page 255, « encore une parole de notre homme. Nous la tirons d’une lettre adressée à Ingres, en mars 1835 ; Ingres tout nouveau directeur de l’Académie de France à Rome _ à la Villa Médicis _ : « Promettez-moi de penser quelquefois à votre vieil ami _ depuis les leçons de l’atelier de David, en 1798, puis « l’espace de travail » partagé (« jusqu’en 1800« ) « au couvent des Capucines, un couvent de la place Vendôme sécularisé pendant la Révolution et rendu accessible aux artistes » (page 124) _ au milieu de cette belle terre classique _ on notera l’expression de Granet _ où j’ai passé les plus doux moments de ma vie… lorsque vous serez avec notre Boguet, dites ensemble : si Granet était là ! » _ lettre de Granet à Paris, à Ingres à Rome, datée du 5 mars 1835…

Pour le reste _ la carrière, les établissements, la fortune, l’assise matérielle (socio-économique) de Granet _,  le 4 mai 1833, Granet dispose, en plus de son logement à l’Institut _ face à la Seine _ d’un logement à Versailles, à l’Hôtel du Grand-Contrôle ; et le 5 mai, Louis-Philippe crée le Musée historique de Versailles et en nomme Granet conservateur : il a en amitié cet homme et cet artiste discret…

La « quatrième période » (et finale) de « Vie pour la peinture » de Granet, après le chapitre « Le Difficile retour«  _ lui-même comportant deux moments :

_ « 1824-1829 : un retour durable en France »

et, « monteverdien », tel le sublime dernier air d’Ottavia (« Addio Roma !« ) juste avant le final du troisième et dernier acte de l’ultime opus, en 1642, de Claudio Monteverdi (« L’Incoronazione di Poppea« )_ par exemple chanté par Cathy Berberian dans la version dirigée par Nikolaus Harnoncourt, enregistrée en 1974, chez Teldec :

_ « 1829-1830 : l’Adieu à Rome » ;

un « final » de dix-neuf ans, au cours duquel Granet, en tant que peintre-créateur sur la scène officielle, surtout « se survit » : ce chapitre est intitulé :  « D’un roi, l’autre : Paris, Versailles, Aix-en-Provence ; ou l’apprentissage de la vieillesse« …

Mais, de même que « une rose d’automne est plus qu’une autre exquise« , ainsi que nous l’avons appris d’Agrippa d’Aubigné (en ses « Tragiques » : un sommet de la poésie française !) ;

quand, se libérant, en sa peinture même, des soucis d’exposition (de Salon) et de carrière _ désormais suffisamment assise pour l’essentiel _, le créateur ne peint _ à nouveau, comme en ses débuts à Rome _ que pour lui-même, en toute et souveraine liberté. Granet retrouve alors, en ces moments tout à lui, l’amplitude de la grâce et liberté « romaines » éprouvées _ à tous égards _ au temps de son arrivée (« été 1802 – automne 1804 » et « les années 1805-1809 ou l’enchantement » _ intitule ses chapitres Denis Coutagne), quand il allait « sur le motif » son simple petit carnet (à dessin) sous le bras, ou à la main _ celui-là même qu’il tient en sa main droite dans le célèbre et si beau portrait de lui-même par Ingres (en 1809) _, et qu’il s’est « donné », en « études« , de merveilleux « paysages » de lumière _ quasi sans « monuments » repérables, comme l’indique Denis Coutagne (et donc vierges de « clichés » _ « à touristes » faisant leur « tour« ) _, tels les « huiles sur papier marouflé sur toile« , de petites dimensions, qu’admire tant, et à si justes raisons, dans sa très belle préface (pages 9 à 11) Marc Fumaroli ; les « lavis d’encre brune, esquisses à la mine de plomb, sur papier collé« , « lavis d’encre grise« , « lavis de sépia« , « lavis de gris et de sépia« , « lavis de brun sur papier vergé« , etc…, « dessins à la plume grise« , et autres sublimes « aquarelles, lavis d’encre brune, esquisse à la mine de plomb, sur papier collé« , encore, de petites dimensions, que l’artiste conservait (comme la prunelle de ses yeux) par devers lui…

C’est ce « peintre de paysage« -là (l’expression de Denis Coutagne se trouve page 131) qui, de fait, et l’expression est encore faible, nous « enchante«  _ comme l’indique le magnifique titre, déjà souligné, de la page 117…

Cette « rose d’automne« , ensuite (et en fin), étant les « aquarelles de Paris et de Versailles«  (de petites dimensions _ de la page 269 à la page 291) : en hiver, surtout, et mélancoliques ; pas mal d’entre elles postérieures à la perte de l’ami Forbin… Qu’on s’y délecte. Ce sera mon mot _ trop long, encore _ de la fin.

Titus Curiosus, ce 15 août 2008

Photographies : Sans Titre, © Bernard Plossu

Encore deux remarques de commentaire :  l’une sur la taille des œuvres (et « études » !) de Granet ; l’autre sur ses autoportraits _ réels, ou « indirects » (et leur mise en scène « cléricale ») ; ce qui me permettra une hypothèse quant à la personnalité _ discrète et effacée ; pas du tout dans l’exhibitionnisme romantique de l’ego qui allait se déchaîner de son temps… Granet n’est pas un romantique.

La première portera sur la taille de ses tableaux. Les tableaux exposés au Salon, devaient affronter la _ redoutable _ concurrence à la quelle les soumettait l’accrochage tel qu’il se pratiquait alors, pour l’exposition au public : on en a une très bonne idée dans l’accrochage _ surchargé _ encore en cours aujourd’hui même à Rome dans les très riches (et superbes) galeries des palais Doria-Pamphili _ sur le Corso, juste en face du palais Mancini, où fut l’Académie de France à Rome entre 1725 et 1802 et l’échange, à rebondissements, des palais avec le grand-duc de Toscane, un Habsbourg-Lorraine, et le transfert dans la sublime Villa Médicis, sur le belvédère du Pincio _ ; et palais Colonna (le plus éblouissant salon de marbre et d’or de Rome : visitable le samedi matin seulement : c’est un enchantement !) : Piazza Colonna, tout près du débouché du Corso place de Venise, devant le Capitole… La taille des œuvres concerne le regard, la « focalisation » _ et l’approche toute physique : il doit s’ap-procher ! pour vraiment « voir » ! _ du « regardeur » : cela me rappelle les remarques de Bernard Plossu sur sa préférence, souvent, pour le petit format de tirage _ et d’exposition _ de ses photos ; et les pas de « rap-prochement », donc, demandés ainsi au « spectateur-regardeur » : une activité à plein temps ! Cf et Marie-José Mondzain, et Baldine Saint-Girons… Une certaine intimité est nécessaire pour cette activité pleine de « regard » _ pas passif ; pas « just a glimpse« , en passant, en courant _ tel celui du touriste pressé : serait-ce un pléonasme, à l’heure du marchandage des RTT ? Le temps de regarder et de vivre _ et celui de lire, aussi !… _ doit-il être objet de marchandage ?  Un minimum (et une qualité) d’attention _ « intensive« , j’ajoute _ est nécessaire pour entrer _ venir, s’introduire, en y étant si peu que ce soit invité _ dans l’intimité de l’auteur d’une œuvre et la connivence _ amicale : un minimum « empathique » _ avec lui… Sinon le passant trop rapide _ cf le merveilleux « A une passante » de Charles Baudelaire (dans « Les Fleurs du mal« ) _ ne « voit » rien, pour reprendre le mot du regretté Daniel Arasse _ « On n’y voit rien« , et le (magnifique et décisif : un must !) « Le Détail _ pour une histoire rapprochée de la peinture » : des urgences de lecture… Ainsi en va-t-il du tourisme pressé (par un temps calculé trop chichement) ; et qui se contente de reconnaître « vite fait, bien fait », les « clichés » (sommaires _ c’est un pléonasme) en cours : éculés, les « clichés »… Je vais y revenir en un prochain article sur le (excellent) travail de l’Office de Tourisme d’Aix _ et l’inventivité efficace de sa direction ; comme je l’ai promis dans mon article précédent « Parcours d’art à Aix (préambule)« .

Ma seconde remarque portera sur les 5 autoportraits de François-Marius Granet que j’ai recensés dans le « Une Vie pour la peinture » de Denis Coutagne _ + les 4 (très probablement d’autres m’ayant échappé…) autoportraits « déguisés », « indirects », dans lesquels l’auteur se « représente » _ se « figure » _ en prêtre ; ou, du moins, en costume ecclésiastique : deux de ces derniers sont des œuvres de très grand format (et magnifiques : tant la « Réception de cardinaux par une maîtrise à la villa du belvédère de Frascati » : 153 cm x 204 cm ; que « Le Cloître des Chartreux » : 198,8 cm x 271 cm), comportant un grand nombre de figures _ ce dont dépendait alors le prix de vente du tableau, comme à la Renaissance ! ; et deux de plus petit format (« La Confession« , en 1846 : 60 cm x 50 cm ; et « Granet en rédemptoriste » _ je doute que ce titre soit de la main de l’auteur, sans date : l’œuvre, toujours à Aix, appartient à une collection privée : par suite de legs personnels de Granet à ses très proches amis aixois ?) + enfin, la « Messe de funérailles«  de son épouse, Nena (ou « Magdeleine« , « morte à Paris en 1847« , comme cela est gravé au mur _ représentant la chapelle de Saint-Jean-de-la Pinette, qui doit accueillir leur double sépulture : Granet s’y représente priant, au pied de l’autel , sur le bord du tableau…

Les 5 autoportraits, s’étalant sur un grand espace de temps de la vie de leur auteur _ entre 1797, pour le premier, une huile sur toile de 39 x 28 cm : Granet est dans l’année de ses vingt-deux ans, et l’extrême fin de sa vie, « 1847- 1849 (?) », pour le dernier, une toute petite aquarelle de 11 x 14,6 cm _, nous offrent une très grande amplitude d’intimité, où nous reconnaissons _ à la seule exception du dernier (sans regard !) _ la même lueur inquiète et légèrement mouillée _ tendre _ du regard… Que sert _ et combien magnifiquement ! _ l’immense « Portrait de Granet » d’Ingres, en 1809 : Granet étant dans la plénitude « romaine » de ses trente-quatre ans. A part les belles mêches brunes, et les favoris bas, rien d’arrogant, ni d’assis ou trop assuré _ on est à mille lieues du portrait de M. Bertin (du même Jean-Auguste-Dominique Ingres), dans cette image de l’artiste : seulement la flamme tranquille/intranquille de la curiosité : vers quoi se tourne son regard ? et le cahier (portfolio) à son nom, sobrement tenu contre lui… Ainsi qu’un beau camée à son doigt. François-Marius Granet n’est pas un romantique. C’est seulement dans son activité de peintre _ « une vie pour la peinture« , en effet _ que Granet a tendu à « accomplir » son « faire« … Et c’est la lumière « trouvée » qui parle, alors, pour lui…

Et pour finir, une magnifique surprise, en inventoriant le fonds de ma bibliothèque : j’ai pu en exhumer, d’incroyable fraîcheur d’images _ et avec quelle richesse : 224 œuvres exposées _, le splendide catalogue « Paysages d’Italie _ les peintres du plein air (1780-1830)« , des expos au Grand-Palais à Paris (d’avril à juillet 2001) et au Palazzo di Te, à Mantoue (de septembre à décembre de la même année), édité par Electa et la RMN en mars 2001, par Anna Ottani Cavina, Vincent Pomarède et Stefano Tumidei : une merveille d’amoureuses recherche et érudition ! L’œuvre de Granet à Rome (et dans sa campagne) s’y trouve, par là, et en son « originalité », superbement « mise en perspective », parmi combien d’autres chefs d’œuvre ! et avec quelle profusion !… Et même, après une excellente notice (de Vincent Pomarède, page 121) consacrée à Jean-Antoine Constantin, le maître _ décisif en son impulsion et désir d’aller se confronter, là-bas, à la lumière de Rome _ de François-Marius Granet, j’ai pu découvrir deux très belles « Études de nuages » de ce maître aixois à « re-découvrir »…

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