Posts Tagged ‘Platon

Pour pause, lecture ce jour du terrible « Le jour où je n’étais pas là » (paru en 2000)…

28déc

Afin de conquérir davantage de repères biographiques (et de domiciliation _ à la page 174, j’ai relevé la significative phrase : « Seules les dates et les adresses résistaient à la multiplication de nos récits«  entrecroisés et parfois, voire souvent, contradictoires : ce qui amuse pas mal l’ironie très joueuse de la narratrice… _) des Cixous, Klein, Jonas, etc., qui me manquent toujours,

je viens de lire, puisé dans mon ample bibliothèque cixoussienne, « Le jour où je n’étais pas là« , paru aux Éditions Galilée en 2000, que je n’avais pas encore lu…

J’y ai trouvé une bien intéressante concomitance _ affirmée et clairement reconnue _ entre la grossesse du premier garçon né _ leur fille Anne-Emmanuelle, elle, est née, à Sainte-Foy-la-Grande, le 27 juillet 1958 _ d’Hélène Cixous et son mari Guy Berger, le petit Stéphane, nommé Georges, dans le récit _ le petit Stéphane Berger est né le 1er mai 1959, et lui aussi à Sainte-Foy-la Grande (en Gironde) ; et il décèdera à Alger, le 1er septembre 1961, où sa grand-mère maternelle la sage-femme Ève Cixous, née Klein, l’avait pris en charge, et s’occupait, en sa Clinique d’Alger, très soigneusement de lui, en sa fragilité d’enfant malade… _, et la construction de la Villa Èva, à Arcachon, au quartier des Abatilles…

Et Hélène Cixous, jeune agrégée d’Anglais, va en effet occuper un poste de Professeur d’Anglais au Lycée-Collège Grand Air d’Arcachon, à compter de la rentrée scolaire de septembre 1959 _ Chantal Thomas, alors arcachonnaise, l’a eu comme professeur d’Anglais, de septembre 1959 à juin 1962 ; cf mon article du 18 août 2018 : Un passionnant et très riche entretien avec la merveilleuse Chantal Thomas à Sciences-Po Bordeaux, le 8 mars 2018… ;

et Hélène Cixous eut à la fois pour collègue au lycée et pour voisin immédiat, au quartier des Abatilles, Jean Laurent, qui fut mon collègue de Lettres au Lycée Grand-Air quand j’y enseignais la philosophie, les années scolaires 1976-77 et 1977-78… _ ;

et cela jusqu’au mois de juin 1962, où elle obtint un poste d’Assistante d’Anglais à l’Université de Bordeaux…

Et quinze jours après le décès, à Alger _ auprès de sa grand-mère Ève et son oncle maternels Pierre Cixous _, de Stéphane-Georges, l’enfant mongolien d’Hèlène et son mari Guy Berger,

naît _ le 22 septembre, et peut-être, ou peut-être pas encore, à Arcachon, ce n’est pas indiqué… _ son frère le petit Pierre-François…  

Pages 70-71 de « Le jour où je n’étais pas là« , on lit cette tardive lettre-ci,

destinée au fils décédé il y a près de quarante ans, le 1er septembre 1961 :

« Lettre à mon fils auquel je n’ai jamais écrit de lettre

Mon amour, à qui je n’ai jamais dit mon amour,

 

J’écris dans la maison _ aux Abatilles _ que j’ai fait construire à cause de toi, en hâte de toi et contre toi tandis qu’Ève notre mère te gardait _ à Alger, et pas à Arcachon… _, je construisais je n’écrivais plus, au lieu de poèmes, je bâtissais je répondais en pierres à ton arrivée _ ce fut le 1er mai 1959, à Sainte-Foy-la-Grande _ pour les temps des temps, je t’accueillais, je te prévenais, j’élevais en vitesse une maison où nous garder et nous séparer, je faisais la maison où tu n’es jamais venu _ voilà. Maison achevée le premier septembre196-1 jour de ton propre achèvement _ à Alger.

Je ne pense jamais à l’origine de cette maison née de ta naissance. Dès que j’ai su ton nom du jour au lendemain j’ai _ alors, soudainement _ cessé d’écrire. 

J’écris dans cette maison que j’ai bâtie afin de ne plus jamais écrire. 

J’ai hérité de cette maison où je t’écris de ton interminable passage.

Je te dis tu, je te fais venir, je te tire hors du nid inconnu.« 

« Brève trêve de ce il, je prends dans mes bras le fantôme de l’agneau écorché« .

Et ces phrases aussi, que j’extrais de la page 111 :

« Aucun pressentiment _ qui aurait permis d’un peu se préparer. Et c’est alors. Arrive quelque chose, ce n’est pas rien, c’est un décret. La lettre dit : demi-tour. Et véritablement ici commence une vie. Tout d’un coup tout ce que je n’aurais jamais fait, je l’ai fait. Jusqu’à présent j’avais décidé de parcourir les différents continents. J’arrêtai mon périple au seuil de l’expédition, je cessai d’être nomade et je dressai _ Allée Fustel de Coulanges _ la maison du mongolien. Nous aussi nous vivrons dorénavant en compagnie des animaux affectueux. »

Et encore ceci, page 112 :

« Ce qui faisait maison c’était l’obéissance à Désignation l’envoyée des distributeurs de destins que je n’appelai pas Dieu cette saison-là. Je décidai _ aussi _ d’accroître nos corps sans perdre un instant, soucieuse du nombre et de l’harmonie du troupeau, je diluerai l’agneau sans nez à la laine râpeuse dans un bain d’agneaux bruns bien bêlants et musclés. Plus il y aura d’enfants tourbillonnants moins il sera l’attirant le fascinant. Je prévoyais l’irradiation. Contre l’éclat irrésistible du mongolien nous allions aligner toute une infanterie. Dans les mois qui suivirent _ ce 1er mai 1959 _ je lançai une grossesse en contre-attaque, sans m’affaiblir à y penser. Je parai. Je dressai. Nous élevons la maison _ voilà _ pour nous y enfermer autour de lui. Nous adoptons sa description. C’est une langue. Nous nous mettons à ses saccades, elle se jappe, elle se claudique, elle a ses froissements, ses frottements ses freins. Nous aussi nous aimerons la musique. J’entrai dans une adoptation méthodique. La peau du mongolien, grenue gauche gênée, je l’enfile je passe sur mon âme tout le costume.« 

Ainsi que, aux pages 113-114 :

« D’un jour à l’autre je fis conversion, et j’adoptai la fameuse ligne du mongolien celle que je n’avais pas remarquée tout de suite, le signe de reconnaissance caché dans la paume de la main. À l’âge de vingt-deux ans _ Hélène est née le 5 juin 1937 _ je venais de découvrir _ ce 1er mai 1959, à la maternité de Sainte-Foy-la-Grande _ l’autre monde du monde, et d’un seul coup. Personne ne nous avait avertis. Ma mère non plus la sage-femme allemande à Alger personne ne lui avait parlé des autres êtres humains quand même jusqu’alors nous, la famille _ des Jonas ainsi que des Cixous _, nous avions su que les autres êtres humains quand même c’étaient les Juifs c’est-à-dire nous, c’était nous notre famille _ des Jonas d’Osnabrück… _ qui d’une part se repliait et se multipliait pour résister à sa propre étrangeté, c’était notre propre maison _ de Nicolaiort 2, à Osnabrück _ assiégée qui finissait par craquer et céder et du jour au lendemain, ma mère _ en 1929 _ abandonnait la direction _ d’abord envisagée _ de Berlin et tournant le dos au nord allait en sens inverse, suivant l’indication de l’infinie impuissance qui contient lorsqu’on la retourne en sens contraire une infinie puissance. C’est ainsi qu’elle arrivait au Sud _ en passant par Paris, à Oran _ et aussi loin du centre et de l’origine qu’elle avait pu l’effectuer, tandis que par ailleurs les autres membres de la famille autre s’en allaient aussi au plus loin de la Ville la plus Ville _ Osnabrück, la ville de la paix… _ jusqu’aux portes les plus périphériques de la planète _ Johannesburg, le Paraguay, le Chili, l’Australie, etc.
Or à notre grande surprise voilà que nous étions débordés sur notre flanc par un peuple dont nous avions tout ignoré, et peut-être qui sait un peuple encore plus ancien et plus anciennement banni et nié que le nôtre mais qui n’avait pas alors d’historien. J’étais troublée, je sentis ma faiblesse philosophique, j’entrai dans des incertitudes concernant surtout les définitions les limites les frontières les barrières les espèces les genres les classifications, d’un côté n’étais-je pas née mongolienne ayant donné naissance à un mongolien, et donc née de sa naissance, mais d’un autre côté pensai-je la nature n’étant pas finie et définie mais non fermée, percée de trous par hasard tout ne pourrait-il pas nous arriver et nous être, dieu, un animal, ou l’immortalité, en passant par un de ces trous inconnus ?« 

Un opus magnifique, assurément.

Bien sûr, en tant qu’auteure-autrice (et aussi, et peut-être et surtout d’abord, réceptrice !) de ses livres, Hélène Cixous focalise le récit que son Livre _ car c’est à la fin des fins lui, le Livre, qui, chaque fois, vient ultimement décider _ lui dicte, en les échanges qu’elle, l’autrice, veut bien avoir avec lui, le Livre, en les méditations suivies de ces séances d’écriture auxquelles elle choisit de se livrer, sur les éléments qu’elle accepte et choisit d’intégrer au récit de ce Livre, et en en excluant bien d’autres possibles  jugés simplement ici et cette fois étrangers à la thématique majeure, et toujours questionnante pour elle, de ce Livre-ci une prochaine fois, peut-être…

Ses récits de vérité ne constituant jamais, non jamais, une autobiographie autorisée : ce qui va advenir en le Livre dépassant, et de loin _ et bienheureusement ! _, les aventures et mésaventures advenues et survenues à sa seule petite personne et son ego historique…

Ainsi, pour ce qui concerne les raisons de la construction de cette maison (qui deviendra bientôt, mais un peu plus tard, sa maison d’écriture…) d’Arcachon, qui m’intéresse ici,

l’autrice ne dit ici _ je dis bien ici : en ce Livre-ci… Ailleurs, un autre livre, ou aussi une simple amicale conversation, pourrait s’y attacher, et cela sans la moindre censure sienne… C’est le Livre qui décide… _ pas un mot de son mari (depuis 1955 et jusque fin 1964, où ils divorceront) et père de l’enfant Stéphane, qu’elle choisit de prénommer ici, comme son propre père, Georges : Guy Berger, titulaire d’un CAPES de philosophie depuis juillet 1956, et nommé alors à Bordeaux, où Hélène va poursuivre ses études d’Anglais, jusqu’à l’Agrégation, qu’elle obtient en 1959 ;

non plus que de la succession des postes d’enseignante qu’elle, Hélène, a occupés ces années 1957 à 1962 : d’abord à Sainte-Foy-la-Grande _ où sont nés successivement sa (ou plutôt leur) fille Anne-Emmanuelle (dite ici Nana), le 27 juillet 1958 ; puis son (ou plutôt leur) fils Stéphane (dit ici Georges), le 1er mai 1959 _, jusqu’en juin 1959 ; puis à Arcachon _ et  à ce jour, j’ignore le lieu (serait-ce à Arcachon ? peut-être pas encore…) où est né Pierre-François (dit ici Pif) Berger, le 22 septembre 1961 ; cependant, la date évoquée dans le récit rédigé demeure étrangement flottante, dans le récit qu’en fait l’autrice, page 69 : « D’ailleurs, lorque l’enfant Georges _ Stéphane _ était déjà décédé et enterré dans le Cimetière juif de Saint-Eugène, mon fils continuait à m’être vivant tout le temps que la nouvelle de l’événement ne m’était pas encore parvenue, ce qui se produisit juste avant la naissance de son frère _ le petit Pierre-François _, mon fils vivant _ à cette date du 1er mai 1999, quand Pierre-François vient chez sa mère rechercher (probablement pour les papiers nécessaires à son prochain mariage) leur vieux livret de famille, en partie démembré, « déchiqueté » même, dit-elle… « Il y a quinze jours », dit ma mère, en arrivant _ d’Alger, ce mois de septembre 1961 _ juste à temps _ Ève n’est-elle pas sage-femme ? _ pour le suivant _ la naissance de Pierre-François, dans le courant du mois de septembre 1961 : le 22, si l’on veut être précis. Il y a une quinzaine de jours, dix ou quatorze, qu’importe, on est à la croisée, déjà mort toujours vivant toujours un peu moins mort que mort, mais sur le livret de famille terme conseillé : décédé. Tout de suite après la nouvelle _ du décès, à Alger, de Stéphane _, mon fils le suivant _ Pierre-François _ entre _ en inscription réglementaire officielle de naissance _ dans le petit livre déchiqueté _ le livret de famille. Mais même alors. Jusqu’à ce matin je n’ai jamais lu le livre. Je n’avais jamais lu le livre. Je n’avais jamais lu la nouvelle. Il n’y avait pas de date«  _, jusqu’en juin 1962 ; et enfin à la Faculté des Lettres et Sciences humaines de Bordeaux, où elle vient d’obtenir un poste de Maître-Assistant…

_ la plupart de ces données biographiques-ci sont issues du volume intitulé « Hélène Cixous, Photos de Racines« , paru aux Éditions des Femmes au mois de juin 1994, sous les signatures conjointes de Mireille Calle-Gruber et Hélène Cixous ; et plus précisément, issues des pages 209 et 210 de la partie finale de l’ouvrage, intitulée « Lexique« , et rédigée par Mireille Calle-Gruber.

En ouverture, page 179, à l’intéressante partie précédente (des pages 177 à 207), intitulée, elle, « Albums et Légendes« , comportant 36 très précieuses photographies, et légendées, de la famille d’Hélène Cixous,

peut cependant se lire cette sévère phrase d’avertissement : « Toutes les biographies comme toutes les autobiographies comme tous les récits racontent une histoire à la place d’une autre histoire« .

À bon entendeur, salut !

Car ce sont les secrets de vérité les mieux enfouis et plus récalcitrants à elle-même

qui constituent le fond essentiel visé à retrouver _ en son actif et réceptif « rêvoir«  _ de la recherche enchantée éperdue, opus après opus, livre après livre, de l’inlassable infini _ « tant qu’il y aura de l’encre et du papier« , disait notre cher Montaigne _ chantier poétique à poursuivre et prolonger, toujours reprendre-préciser-approfondir, du très fécond Rêvoir _ de ce qu’offrent à re-visiter, toujours un peu plus à fond, de vivantes et mortelles vies chéries interrompues seulement physiquement ; mais les conversations avec de tels vivants bien que partis peuvent toujours se poursuivre et enrichir, grâce aux actualisations-révisions de l’infiniment précieux rêvoir… _ d’Hélène Cixous

Et cela, sur un fond général de drame historique à dimension foncière toujours d’universel. À complet contresens, donc, du moindre misérable ridiculissime narcissisme autocentré…

Les références-modèles d’Hélène en les conversations avec les éminents fantômes choisis de ses Livres, étant rien moins que ce que nous ont laissé en précieux héritage les chers et chéris Livres de conversations avec fantômes plus que vivants et essentiels d’Homère, Platon, Virgile, Dante, Montaigne, Shakespeare, Poe, Freud, Proust ou Kafka _ et désormais Derrida aussi _ : il me faudra, forcément y revenir.

À la lumineuse manière, tout spécialement, bien sûr, des conversations enchantées en sa tour (cf le minutieux passage, magnifique, de la page 116 de « Ruines bien rangées« ) du cher Montaigne, à son écritoire, en sa librairie avec poutres infiniment conversantes _ une fois l’ami La Boétie disparu _ de sa magique tour, entre terre et ciel, de Montaigne _ sur une butte entre Dordogne et Lidoire _, avec sa large vue enthousiasmante sur le plus profond et léger à la fois intense bleu du ciel, par dessus le sanglant tragique déchaîné des intestines guerres de religions contemporaines _ l’Histoire subissant aussi ses très sinistres répétitions, avait averti le bien lucide Thucydide…

Ce mardi 28 décembre 2021, Titus Curiosus – Francis Lippa

Enfin de justes mots en français sur Venise : Jean-Paul Kauffmann, en son sensuel « Venise à double tour »

13juin

Longtemps je me suis irrité 

contre l’incapacité de la plupart des Français à trouver des mots justes

sur Venise

_ cf ma série d’articles du second semestre 2012 (26 août, 4 septembre, 31 octobre, 23 décembre et 30 décembre) :

 ;

 ;

 ;

 ;

.

Et là,

je découvre le Venise à double tour de Jean-Paul Kauffmann

_ qui, lui, valorise, au passage, le regard sur Venise, et de Sartre, en son trop méconnu La Reine Albemarle, ou le dernier touriste ; et de Lacan, via divers témoignages, dont le La Vie avec Lacan, de Catherine Millot, ou le film de Gérard Miller, Rendez-vous chez Lacan ; et, de Lacan lui-même, sa conférence, Le Triomphe de la religion.

Enfin un Français vraiment curieux _ et de fond ! il s’y consacre à plein temps ; et tout le temps qu’il faut vraiment à sa quête : au moins plusieurs mois…de la Venise la plus intime et la plus secrète _ qui est _ ;

à l’instar de ce vrai vénitien _ retrouvant sa Venise quittée un long moment (pour des raisons de travail loin d’elle) _ que fut le Paolo Barbaro (Ennio Gallo, 1922 – 2014)

de son merveilleux et magique _ un indispensable !!!! _ Petit Guide sentimental de Venise

_ un titre français absurde, pour cette merveille qu’est son Venezia La Città ritrovata _ L’idea di città in una nuova guida sentimentale… Et il se trouve que la traductrice de ce trésor est Nathalie Castagné, avec laquelle je me suis entretenu le 9 avril dernier chez Mollat…

Tenter de « retrouver« 

étant pour Jean-Paul Kauffmann _ comme cela avait été le cas pour le vénitien Paolo Barbaro (l’ingénieur hydraulicien Ennio Gallo) de retour en sa chère cité un trop long temps quittéela clé du regard curieux, intensif et infiniment patient que Jean-Paul Kauffmann va porter des mois durant sur Venise, via sa quête, que rien n’arrête, de maints trésors cachés (tenus sous de puissants scellés) de celle-ci, en vue de se mettre une seconde fois en présence d’une image singulière dont la source _ en quelque sombre église vénitienne, lui semble-t-il _ n’a jusqu’ici pas été localisée par lui

Au départ du récit, le trésor à « retrouver« 

se situerait, dans l’esprit du chercheur du moins, en quelque sanctuaire d’église un peu obscure, pénombreuse…

D’où le choix radical d’inspecter seulement des églises, à l’exclusion de tout autre monument : palais, scuole religieuses, musées, etc… : il est déjà bien malaisé de parvenir à remettre la main sur une si précieuse _ minuscule _ aiguille en une si _ gigantesque _ meule de foin…

La quête présente de Jean-Paul Kauffmann est donc précisément ciblée, du moins en son presque anodin _ ou futile, mais tout de même marquant, et surtout carrément obsédant _ départ

_ et ne serait-ce pas là, mais à son corps défendant, cela nous devons le lui accorder, seulement un hitchcockien Mac Guffin (le terme est prononcé à la page 49) ? _ :

« retrouver«  _ et il y parviendra, même si ce sera, in fine, très obliquement, et ailleurs que là où il cherchait… : il le confiera in extremis, à la toute dernière page de ce récit _, re-éprouver la sensation _ étrangement puissante : au point de l’amener-contraindre à s’installer, lui, ainsi, plusieurs mois durant à Venise… _ éprouvée lors de son premier _ très éphémère _ passage _ plutôt que séjour : ce fut très court, et même évanescent… _ à Venise, l’été 1968 ou 1969, l’auteur ne se souvient même plus très bien de l’année, de retour d’un long voyage en Crète, Grèce et Yougoslavie ;

et pas vraiment « retrouvée«  telle quelle, en sa singularité du moins, depuis, lors de fréquents _ et même réguliers _ séjours à Venise, cette sensation

(face à « une peinture qui miroite« , page 19 ;

et à la toute fin du récit reviendra l’expression : « la fameuse peinture qui brillait dans la pénombre lors du premier voyage« , page 327 _ le verbe « miroiter » étant, mine de rien, diablement important ! même si l’auteur semble n’y prêter à nul moment attention, ni même ne s’y attarde : pas un seul mot de commentaire réflexif ou méditatif ne lui est consenti… _) ;

en dépit des nombreux séjours renouvelés _ depuis 1988 (son retour du Liban) tout particulèrement _ de l’auteur en cette ville, accomplis précisément pour confronter cette étrange et toujours puissante _ bien que vague _ émotion primale éprouvée jadis _ sur le mode d’une étrange obsédante « douceur« … _ face à une image « miroitante » bien réelle _ mais en quelque sorte égarée en les arcanes-tiroirs de sa mémoire, faute, aussi, de pouvoir en situer (et retrouver, revisiter, revoir) le lieu singulier de la scène-événement primitive _ à la sensation d’un présent qui la rafraîchirait, ou pas ; afin de comprendre peut-être enfin les raisons de cette marquante impression d’alors :

« depuis cinquante ans, je ne cesse de revenir bredouille _ de mes recherches de cette peinture à Venise. La poursuite exigerait d’être menée plus rondement _ en s’y consacrant pleinement, méthodiquement et exclusivement : systématiquement. La chasse _ voilà ! (cf l’exergue du livre, emprunté à Pascal : « Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses« …)_ n’a rien donné jusqu’à présent. On n’attrape pas une ombre _ brouillée, pas assez consistante, parce que demeure aussi mal localisé le site de l’advenue de l’émotion insidieuse persistante à laquelle donna lieu cette peinture « miroitante » : « qui brillait dans la pénombre » de quelque sanctuaire sacré, pensait-il…

En tout cas, je m’obstine _ à rechercher-retrouver le lieu (très probablement une église) de cette « image miroitante » puissante. L’obstination plus que la force d’âme m’a permis dans le passé de résister à l’enfermement« , nous confie-t-il alors à la sauvette, sans  s’y attarder, page 18.

Alors, en effet _ en situation (sauvagement rude) d’otage, au Liban, du 22 mai 1985 au 4 mai 1988 _, « je devais à tout prix identifier (des) épaves de la mémoire. Ce jeu _ actif et exigeant _ me permettait _ lui seul _ de tenir debout _ en tant que personne encore un peu humaine. Il consistait à mettre un nom _ précis ; pensons aux animaux qui ne possèdent pas cet atout… _ sur des moments, des scènes, des événements qui n’étaient que des flashs _ évanescents et étrangement forts à la fois. Et la relative cohérence (avec trous, cependant) de la mémoire est bien ce qui peut assurer tant bien que mal, de bric et de broc, l’unité infiniment complexe (et toujours un peu problématique : à trous…) de l’identité de toute personne humaine (via des mots, tout particulièrement, qui donnent un contour un peu précis, et tenu, formé, à ces images le plus souvent flottantes) : les philosophes nous l’apprennent. D’où la tragédie d’effondrement irrémédiablement destructeur d’Alzheimer…

Ces impressions, je les avais vécues naguère, mais leur contour _ voilà _ était _ _ estompé » _ cf ici ce qu’apporte comme ressource essentielle et fondamentale le concept idéal d’idée (jusqu’à le sacraliser en Idée) chez Platon…

Et pages 19-20 :

« dans l’enchaînement des séquences qui ont composé ce séjour _ passé _, de nombreux espaces vides, en tout cas mal comblés _ laissés vagues, indistincts et confus _, m’ont toujours empêché de localiser avec précision _ voilà ! _ l’image _ vénitienne _ disparue : une peinture qui miroite _ voilà ce qui demeure d’elle encore ; et à quoi se raccrocher : le miroitement lumineux d’une peinture ; on remarquera aussi le retour, à plusieurs reprises, et à des moments de révélation cruciaux, du mot « illumination«  Qu’avais-je vu exactement ? Je n’ai cessé _ depuis _ de le chercher _ dans les églises de Venise. Les églises ouvertes _ déjà explorées jusqu’ici dans l’espoir de cette retrouvaille _ n’ayant rien donné, je vais à présent me tourner vers les églises fermées _ au public depuis lors. L’objet _ perçu-aperçu une fois, autrefois : « miroitant«  _ de ma quête y est enfoui _ et donc à exhumer-retrouver et revoir : voici le nouveau défi (très concret, très matériel, lui) qui vient se surajouter à (et en) cette quête sensitive, à partir de ce qu’a laissé émotivement comme trace fugace conservée, la mémoire.

Mais on ne déverrouille pas si facilement une église, surtout vénitienne, avec ses tableaux, ses autels incrustés de gemmes, ses sculptures _ tout cela évidemment très précieux.

Venise _ la richissime alors _ a thésaurisé _ voilà ! _ un patrimoine artistique d’exception _ et qui, d’ailleurs, donne assez vite carrément le vertige, à la visite de cette accumulation-surdose exhibée de trésors : notre capacité d’attention-concentration comporte en effet des limites ; et se lasse-fatigue plus vite que les muscles de nos jambes parcourant (jubilatoirement) le labyrinthe des Calli, à Venise. De l’air ! Je pense ici à ma propre sensation d’étouffement éprouvée tout particulièrement en l’église des Carmine, face à l’impossible (à mes yeux !) accumulation des toiles peintes accrochées partout sur les murs, sans le moindre espace vide d’un peu de respiration ; une impression jamais ressentie en aucune église ailleurs qu’à Venise, par exemple à Rome… Ni encore moins en France. Réglementé et surveillé jalousement. (…)

Beaucoup d’églises sont _ désormais _ fermées à jamais _ peut-être _, faute de prêtres et de fidèles _ et même de Vénitiens continuant à vivre-résider à demeure dans la Venise insulaire même : chaque année cette Venise insulaire perd de ses habitants. Certaines, menaçant ruine, soutenues par des étais, sont interdites pour des raisons de sécurité _ certes : et plus que les usures naturelles du temps même, c’est le défaut d’entretien de la part des hommes qui défait-déchiquète, jusqu’à l’irréversibilité, un jour, de la ruine, les monuments : le défi de les restaurer devenant, à un certain seuil de décomposition, matériellement insurmontable. Quelques unes ont changé d’affectation _ faute de capacité suffisante d’entretien de toutes par l’Église ou les autres institutions qui en ont la responsabilité, aujourd’hui. Elles sont transformées en musées, bureaux, entrepôts, appartements, ou encore salles de spectacle _ et pouvant re-devenir alors, à l’occasion, accessibles à une visite.

Les églises closes de Venise, surtout celles qui s’ouvrent _ comme capricieusement _ de temps à autre, suscitent en moi un état de frustration insupportable _ : suscitant le défi ultra-vif et on ne peut plus concret de remédier à cette frustration de visite par ses propres efforts et sa sagacité, quasi héroïquees, à obtenir de les faire exceptionnellement ré-ouvrir… Impossible de prévoir leur accès. (…)

Mon séjour à Venise, je vais le consacrer _ voilà ! du sacré se cachant effectivement en cette entreprise kauffmannienne… _ à _ tâcher de _ forcer les portes _ le plus souvent, et il faut le souligner, belles, ou du moins profondément émouvantes ; cf là-dessus l’œuvre picturale particulièrement touchante de Roger de Montebello ; qui a choisi de carrément vivre (depuis 1992) à Venise _ de ces sanctuaires _ puisque ce ne peut être qu’en un tel sanctuaire ecclésial qu’eut lieu le miracle si marquant (et désormais obsédant) de la rencontre de « la peinture qui miroitait«  Approcher _ quel sport herculéen ! _ des administrations réputées peu localisables _ déjà leurs sous-officines se cachent à force de discrétion ! _, régentées par une hiérarchie aussi contournée qu’insaisissable. La burocrazia _ abusant bien peu charitablement et jusqu’à l’absurde de son pouvoir (de refuser d’ouvrir).

J’ai repéré depuis longtemps _ voilà : ces verrous, chaînes et cadenas sont des provocations pour la passion de la curiosité ! _ diverses églises toujours cadenassées.« 

montebello-painting-2016-oil-canvas-73x92cm-FByr160222-08.jpg

L’enquête, narrée en les moments les plus décisifs _ d’avancée, ou blocage et impasse : ils forment des étapes, des paliers haletants du parcours de recherche _ de son défilement, se révèle bien sûr passionnante déjà par son détail, savoureux ; et amène l’auteur à méditer, au passage, sur la peut-être plus lointaine origine _ que ce flash vénitien de 1968 ou 69 _ de cette persistance mémorielle de l’impact de l’émotion éprouvée face à une telle image origine liée, nous le découvrirons, à l’histoire en amont, durant l’enfance, de la formation même de la sensibilité religieuse _ et catholique davantage que chrétienne _ de Jean-Paul Kauffmann. Et c’est là un des éléments forts et fascinants de ce livre…

Sur cette distinction entre « chrétien » et « catholique« , cf les éclairantes remarques de l’auteur aux pages 130-131 :

« Le côté catholique l’emporterait _ l’auteur reste prudent _ davantage (que le côté chrétien) chez moi _ à la différence de son épouse Joëlle.

Le rapport _ tridentin, jésuitique peut-être même _ à l’image, au visible, au spectacle. La dialectique de la loi et du désir. Et cette façon d’avoir listé les sept péchés capitaux ! Ce sont tout de même ces vices qui mènent _ partout _ le monde _ Jean-Paul Kauffmann leur est en effet très sensible. Reconnaissons aussi que, à part l’avarice et l’envie _ deux passions tristes _, ils donnent du sel à notre condition humaine _ laquelle serait bien plate et fade sinon…

Voilà pourquoi je me sens _ très sensiblement, sinon sensuellement même, mais oui _ lié à cette religion _ catholique.

La rémission des péchés est une invention géniale _ diabolique ? Il n’y a aucune faute, aussi grave soit-elle _ vraiment ? _, qui ne puisse être remise. Avec le catholicisme, on trouve toujours des arrangements _ en en payant le prix (assez infime) de la contrition : c’est plutôt commode ! Quiconque commet une faute sait qu’il sera _ toujours _ accueilli à bras ouverts et reconnu _ pardonné ! _ en tant que pécheur.

La vraie indignité n’est pas d’enfreindre, mais de prétendre _ auprès de l’autorité maternelle ecclésiale, qui ne pardonnerait pas cela ! _ ne pas avoir enfreint« …

Et aussi ceci, page 144 :

« Le catholicisme, religion de l’incarnation _ et du mystère de la présence réelle dûment éprouvée _, on le ressent à Venise plus qu’ailleurs _ thèse cruciale décisive pour le devenir personnel existentiel de Jean-Paul Kauffmann lui-même ; et sa fidélité singulière aux séjours vénitiens.

Ce corps souvent nié ne cesse ici _ tout spécialement, à Venise _ d’être _ hyper-sensuellement _ glorifié. S’il existe une ville qui nous fait croire à l’ambivalence du christianisme, qui a toujours su jouer supérieurement _ Venise est aussi la cité des ridotti… _ sur la dialectique du bien et du mal, c’est bien _ la marchande et habile _ Venise.

La peinture traite de sujets sacrés, mais elle ne cesse d’exalter _ tridentinement et post-tridentinement, pour séduire _ la nudité, la chair, la beauté des corps _ des anges et des saints.

Je sais bien que les liens entre la religion catholique et la culpabilité ne sont plus à démontrer, mais ils me semblent manquer _ pour ce qui concerne le penchant mis sur la culpabilité _ dans « la ville contre nature » » _ qu’est décidément Venise (le mot est de Chateaubriand) ; la Venise de ce « grand vivant«  qu’a été Casanova, probablement le Vénitien emblématique de sa ville, si on le comprend bien, à revers des clichés… Et Sollers appartient lui aussi à cette famille d’esprits (portés sur le charnel)…

La superbe expression « grand vivant« , empruntée à Cendrars, se trouve à la page 318 :

« En 1988, quelques semaines après ma libération _ du Liban _, je suis allé me réfugier _ raconte ici Jean-Paul Kauffmann _ dans la ville d’eau de Karlovy Vary en Tchécoslovaquie, l’ancienne Karslbad. (…) J’étais sonné, indifférent. Je ne ressentais _ voilà le péril _ aucun appétit, aucune sensation. Ma seule envie _ voilà, au milieu de cette terriblement asséchante acédie  _ était d’aller visiter le château de Duchcov _ anciennement Dux _ où Casanova _ le Vénitien par excellence ! _ avait vécu les dernières années de sa vie comme bibliothécaire du comte de Waldstein. (…) On avait pris à tort mon souhait pour un caprice. Ce n’était pas une lubie. Je me sentais perdu, je ne savais pas à quel saint me vouer _ voilà. Casanova n’était pas un saint, mais certainement un homme selon mon cœur _ voilà le cri du cœur de Jean-Paul Kauffmann ! Ce n’était pas tant le don Juan libertin qui m’importait que le « grand vivant » (Cendrars), l’homme supérieurement libre _ oui _, toujours gai _ voilà ! _, dépourvu de tout sentiment de culpabilité _ pleinement dans l’alacrité… Sa devise, « Sequere deum » (Suis ton dieu), n’était pas si éloignée du « Ne pas céder sur son désir » de Lacan _ qui plaît bien, aussi, à Jean-Paul Kauffmann. Cette visite à Duchcov m’avait redonné un peu de tonus » : cette confidence personnelle de Jean-Paul Kauffmann nous en apprend pas mal sur sa religion personnelle, pas très éloignée, au final, de la philosophie sensualiste du bonheur d’Épicure et Lucrèce…

A relier à ce passage-ci inaugural du récit, pages 15-16-17 (du chapitre premier) :

« Pourquoi choisir Venise ? Pour mesurer le chemin parcouru _ le livre est aussi une sorte de bilan (heureux) de vie (désirante). Venise n’est pas « là-bas », mais « là-haut », selon le mot splendide de Casanova. Il existe sans doute bien des hauteurs de par le monde où l’on peut jouir d’une vue étendue sur le passé, mais je n’en connais pas d’autres où l’histoire nous saisisse à ce point pour nous relier _ voilà : c’est ici l’objectif _ à notre propre vie _ vue d’en-haut. (…) Comme toute chose ici-bas _ dont l’individualité des vivants sexués _, Venise va vers sa disparition. C’est un achèvement qui n’en finit pas, un terme toujours recommencé, une terminaison inépuisable, renouvelée, esquivant _ voilà _ en permanence l’épilogue _ et lui survivant. La phase terminale, on l’annonce depuis le début. Elle n’a pas eu lieu. Elle a déjoué _ par son combat permanent de survie et résilience contre ce qui la menace au quotidien _ tous les pronostics. Cette conclusion ne manquera pas de survenir pour nous tous ; Venise, elle, passera _ encore _ à travers.

Voilà pourquoi la Sénénissime représente pour moi la ville de la jouvence et de l’alacrité » _ où reprendre des forces, mieux encore qu’à Duchcov ; et revoici ce mot décisif : « alacrité« 

Et page 67 :

« S’il y a une ville qui n’est pas dans la nostalgie, c’est bien Venise. Mon envoûtement _ voilà _ vient peut-être de là. Elle fait totalement corps _ voilà, en ses formes maintenues contre vents et marées… _ avec son passé. Aucun regret _ ici _ de l’autrefois. Aucune aspiration au retour. Pas besoin d’un déplacement. La translation du temps, on y est  » _ en voilà le secret…

C’est ici l’analogue pour le temps, de ce que, pour l’espace, René de Ceccatty, en son Enfance, dernier chapitre, nomme, à la page 306, la « télétransportation« … Voir là-dessus mon article du 12 décembre 2017 : .

Et déjà pouvait se lire page 87 :

« On ne s’ennuie jamais _ l’ennui serait-il l’ennemi insidieux principal de Jean-Paul Kauffmann ? _ dans une église vénitienne.

Le champ visuel paraît illimité _ mais est-ce bien un avantage ? Il suffit à l’œil de se fixer _ mais le peut-il aisément, face à pareille profusion de propositions : accablante ? _ dans n’importe quelle direction pour être mis face _ voilà _ à la réalité (sic) des corps : corps suppliciés, corps extatiques. Toute cette chair _ voilà _ exhibée !

Ici, l’incarnation règne en maître« …

Ce jeudi 13 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Un vrai grand livre est un palimpseste : Retour à Lemberg, « un livre sur l’identité et le silence » et « les lacunes laissées en nous par les secrets des autres »…

02avr

Pour Annie,

pour Lara,

and, of course,

for « Dear Philippe« ,

sur le merveilleux visage duquel

rayonne le merveilleux sourire

de son merveilleux grand-père Leon Buchholz,

tel qu’il est bien visible, ce merveilleux sourire,

sur la photo de sa famille (Lemberg, ca. 1913)

_ très heureusement conservée, à travers toules les vicissitudes ! Leon avait neuf ans, et était le seul à sourire ! _,

à la page 47 du merveilleux Retour à Lemberg

Quel immense livre,

_ ce merveilleux Retour à Lemberg, de Philippe Sands _,

vient faire, au final,

la prodigieuse enquête _ de six années (de 2010 à 2016), et comportant chacune un retour (physique) de son auteur, Philippe Sands à Lviv-Lemberg-Lwow _

entrelacée,

entre les complexes _ et patientes : de très long souffle ! _ minutieuses reconstitutions des parcours de vie des juristes :

Hersch Lauterpacht (Zolkiew, 16-8-1897 – Londres, 8-5-1960),

Raphaël Lemkin (Ozerisko, 24-6-1900 – New-York, 28-8-1959)

et Hans Frank (Karlsruhe, 23-5 1900 – Nuremberg, 16-10-1946) _ éminent juriste, en effet, lui aussi, et auteur-inspirateur des lois du Reich nazi, en plus d’avoir été l’avocat personnel de Hitler _,

d’un côté

_ et il faudrait presque ajouter à ces parcours de juristes (se frottant tous les trois à la question de savoir s’il existe ou pas des limites, et lesquelles, à l’absoluité de la souveraineté des États),

la reconstitution, aussi (mais à venir, celle-ci !), du parcours de vie d’Otto von Wächter (Vienne, 8-7-1901 – Rome, 10-9-1949), qui lui n’était pas juriste, mais seulement avocat (il avait été le condisciple de Lauterpacht à la Faculté de Droit de Vienne à partir de 1919, une fois que, contraint de quitter Lwow parce que, à ce moment, assez bref, les étudiants juifs y avaient été proscrits de l’université, Lauterpacht s’était replié à Vienne, où il fut alors le disciple du très grand Hans Kelsen ; d’abord, von Wächter fut le meneur, à Vienne en juillet 1934, des nazis autrichiens qui assassinèrent le 25 juillet 1934 le chancelier Dolfuss ; ensuite, il fut atrocement efficace à Lemberg, à son poste de Gouverneur de Galicie, auquel il avait été nommé par Hitler lui-même le 22  janvier 1942, en son entreprise d’extermination (qui se voulait totale, pardon du pléonasme !) des Juifs de Galicie ; et cela jusqu’à sa propre fuite de Lemberg, à l’arrivée de l’Armée rouge, le 27 juillet 1944 ; l’enquête de reconstitution de ce brillant parcours meurtrier d’Otto von Wächter se poursuivant pour Philippe Sands, notons-le bien, puisque l’enquête sur ce personnage constitue la matrice du travail présent de son prochain livre…);

et ce côté-là est le côté le plus accessible, déjà un peu balisé qu’il est par les curiosités des universitaires, historiens et historiens du droit, du monde entier

_ mais Philippe Sands fouille plus loin et beaucoup plus profond, dans le devenir singulier, riche et moiré, des identités complexes, et, in fine, mal connues jusqu’ici , de ces trois  personnages, Lauterpacht, Lemkin et Frank, sur lesquels vient se pencher l’enquête merveilleusement fine et perspicace de son formidable livre _ ;

et, d’autre part, d’un autre côté,

la plus malaisée reconstitution,

face à la relative minceur _ et les lacunes ! _ des archives familales conservées, face aux difficultés à recueillir des témoignages des derniers vivants susceptibles d’apporter  quelque connaissance tant soit peu fiable et avérée sur un passé familial qui s’est considérablement éloigné ; et plus encore face à ce qu’avait été, sa vie durant, le mutisme intransigeant, quoique souriant (« C’est compliqué, c’est le passé, pas important« , page 39 _ et en français dans le texte ; Leon Buchholz a vécu quelques cinquante-huit ans à Paris : de janvier 1939 à sa mort, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, en 1997 ; il était devenu français ; et vénérait la France ! _), de Leon Buchholz lui-même,

la plus malaisée reconstitution, donc,

du parcours de vie de Leon Buchholz (Lemberg, 10-5-1904 – Paris, 1997), le grand-père maternel de Philippe Sands

d’autant plus qu’un tel mutisme n’était pas seulement sien, mais celui, partagé, de la plupart des membres de sa famille ; à commencer, et surtout, par le silence (et « le détachement« , écrit Philippe Sands, page 38), compliqué d’une étrange complète absence de rire, de l’épouse de Leon, Rita ;

Rita, née Regina Landes (Vienne, 1910 – Paris, 1986), la grand-mère maternelle de Philippe ;

Rita, « sortie de nulle part« , constate, page 61, Philippe Sands, au moment de leur soudain mariage, à Vienne, le 23 mai 1937 (Leon venait d’avoir trente-trois ans ; et Regina-Rita Landes, née en 1910, en avait vingt-sept ; soudain, car nul témoignage (ni ancien, ni présent), ni document écrit, n’apporte le moindre éclairage sur les prémisses de cette union ; pas une seule photo antérieure avec Rita : leur première photo ensemble est la photo officielle de leur mariage, et sur laquelle, remarque Philippe Sands, page 61, « ni l’un ni l’autre ne sourit en ce jour heureux« …) ;

Rita, Regina Landes, donc, était « viennoise et autrichienne«  (page 61),

tandis que Leon, lui, né autrichien à Lemberg en 1904, était devenu ipso facto polonais par le simple fait du Traité international avec la Pologne, signé le 28 juin 1919 (un « document connu sous le nom de « Petit traité de Versailles »« , page 111 ; un Traité qui avait pour but de garantir et assurer la protection (menacée) des minorités résidant sur le territoire de la Pologne ressuscitée ; l’ancienne Pologne avait été en effet dépecée une troisième fois, le 3 janvier 1795, par l’Empire de Russie, le Royaume de Prusse et l’Empire d’Autriche, qui s’étaient partagés la totalité de ses territoires ; la Galicie, avec sa capitale Lemberg, ayant été donnée à l’Autriche) ;

et cela, en tant que natif, le 10 mai 1904, de cette ville qui, de Lemberg, autrichienne, venait de devenir Lwow, polonaise ; et alors même que, ayant fui Lemberg, prise par l’armée russe l’été 1914, Leon résidait depuis lors à Vienne, auprès de sa sœur aînée Gusta, qui y avait épousé l’année précédente, en 1913 donc, le viennois Max Gruber ;

mais la famille de ces Landes, apprendra-t-on incidemment plus loin dans le livre, avait, elle aussi, des racines à Lemberg en Galicie…

La mère de Rita, Rosa Landes, étant veuve, ce fut elle, ainsi que ses trois fils, Wilhelm (l’aîné, « dentiste de son état« , et père d’un petit Emil, né en 1933), Bernhardt (père d’une petite Susanne, née en 1932) et Julius Landes, les frères de Rita-Regina, qui, au début de l’année 1937, donc, « accordèrent la main de Rita à Leon«  (page 62) ; et « c‘était la nouvelle famille viennoise de Leon«  (page 62)…

Comment Leon et Rita avaient-ils bien pu se rencontrer, à Vienne, se plaire, puis s’épouser ce 23 mai 1937 ?.. L’enquête de leur petit-fils Philippe, narrée dans le livre, fait chou blanc sur ce point ; et eux-mêmes n’en ont jamais rien dit non plus à aucun de leurs proches parents ou amis, du moins parmi ceux qui ont survécu et auraient pu en témoigner auprès de Philippe, ou de sa mère Ruth… Le mystère continue donc de régner ici.

Leon Buchholz, donc, le propre grand-père, adoré !!!, de l’auteur :

« un homme généreux et passionné,

dont le tempérament fougueux _ voilà ! _ pouvait se manifester de manière brusque et inattendue« ,

ainsi commence la présentation-portrait de son cher grand-père Leon, qu’entreprend, à la page 39, son petit-fils Philippe ;

qui poursuit _ lui qui, né le 17 octobre 1960, aura eu trente-sept ans au moment du décès de son grand-père en 1997 ; et chaque année le londonien Philippe Sands, de double nationalité française et britannique, venait passer quelques jours chez (ou avec) ses grands-parents français Buchholz, à Paris : il a donc eu le temps, sur la durée, de bien le côtoyer et le connaître, et l’apprécier, l’aimer… _ :

« J’ai beaucoup de souvenirs heureux,

et pourtant l’appartement de Leon et Rita _ situé vers le milieu de la rue de Maubeuge, non loin de la gare du Nord, à Paris _ ne m’est jamais apparu comme un lieu joyeux _ voilà, et cela en très net contraste avec le tempérament « généreux et passionné«  du grand-père Leon ; soit une conjonction d’éléments de base de l’énigme du couple (de presque cinquante ans de durée : 1937 – 1986) de ses grands-parents, à élucider, pour leur petit-fils. 

Jeune garçon _ dans les années soixante _j’en sentais _ de cet appartement _ déjà la lourdeur,

une tension _ voilà… _ faite d’appréhension _ de quoi donc ? _

et imprégnée du silence qui remplissait l’air _ mais les lieux parlent.

Je ne venais _ de Londres à Paris _ qu’une fois par an _ aux vacances _,

et pourtant je me souviens _ tout spécialement _ de l’absence _ endémiquement pesante _ de rires » _ en ce lieu de vie des grands-parents Buchholz…

et cela, donc, d’un autre côté,

un côté forcément plus restreint et peu ouvert aux débats _ et c’est un euphémisme ! _et d’abord à l’intérieur même du cercle des proches _ que ce silence devait avoir, semble-t-il, pour intention de protéger ! _,

le côté, donc, de l’histoire intime un mot qui va se révéler crucial ! _ de la propre famille _ Buchholz – Flaschner – Landes – Gruber, etc. _ de l’auteur, Philippe Sands ;

et cela à travers aussi, et peut-être surtout, le parcours de vie (ainsi que les souvenirs _ tamisés et plus ou moins transmissibles en fonction des époques et de l’avancée en âge de chacun _ à propos de ses parents, Leon et Rita) de sa propre mère Ruth, née _ le 17 juillet 1938, à Vienne _ Ruth Buchholz ;

Ruth, au départ éminemment chahuté de Vienne _ le 22 juillet 1939 _, à l’âge d’un bébé de tout juste un an _ un an et 5 jours _, et voyageant en train de Vienne à Paris sans personne de sa famille pour l’accompagner, son père se trouvant déjà à Paris, et sa mère étant restée à Vienne : comment fut-ce possible ? C’est à peine croyable !.. Et pourquoi était-ce son père, et non pas sa mère, qui allait prendre en charge, et tout seul, isolé, à Paris, un enfant si petit ? Il y a assurément là de quoi s’interroger !

Ce que résume bien le témoignage (pages 66 et 67), récent, je suppose, du cousin _ né à Vienne en 1933 _ Emil Landes _ chirurgien-dentiste de son état, comme l’était son père Wilhelm (le frère aîné de Rita), ainsi que l’ami d’enfance (l’expression se trouve à la page 499) à Londres, d’Emil, Allan Sands : le mari de Ruth et père de Philippe… _ :

«  »Comment Rita a-t-elle pu vivre à Vienne _ seule : sans son mari Leon, parti à Paris dès janvier 1939 (comment et pourquoi ?) _  jusqu’à la fin de 1941 ? » _ s’interroge Philippe. Son cousin _ en fait le cousin germain de Ruth _ Emil, qui _ lui _ avait quitté Vienne _ pour Londres avec ses parents _ en 1938 l’année de ses cinq ans _, ne se l’expliquait pas _ lui non plus, quand Philippe est venu, assez récemment, je suppose, au début de son enquête, peut-être en 2010, le consulter là-dessus. « C’est un mystère, et cela a toujours été _ mais depuis quand ? _ un mystère« , m’a-t-il dit doucement. Savait-il que Leon et Rita n’avaient pas quitté Vienne ensemble ? « Non. Ils ne sont pas partis ensemble ? » me demanda-t-il. Savait-il que Rita était restée à Vienne jusqu’à la fin de 1941 ? « Non » _ rien n’avait donc filtré de cela dans cette famille Landes non plus…

Et aussi :

« Je n’ai absolument aucune idée de la manière dont ton grand-père _ Leon _ s’est arrangé _ remarque bien intéressante : Leon était un homme aussi remarquablement discret qu’intelligent et courageux, au milieu d’effroyables menaces _ pour quitter Vienne« , me dit Emil, le cousin de Ruth.

« Et j’ignore comment il a pu permettre à sa fille _ un bébé (juif, qui plus est !) de tout juste un an _ de quitter Vienne _ quant à cet exploit-là, l’enquête nous en apprendra davantage un peu plus loin : Leon était admirablement ingénieux ! et audacieux !

Et Leon participa aussi, mais sans en faire état non plus, à la Résistance en France ; cela, il a fallu que son petit-fils le déduise de ses patientes et rhizomiques recherches, et de quelques témoignages qu’il est parvenu, avec un peu de chance aussi, à obtenir ; notamment à partir du décryptage d’une photographie d’un cortège lors d’une cérémonie en un cimetière : il s’agissait du cimetière d’Ivry-sur-Seine ; et c’était le 1er novembre 1944 ; Leon y figure juste derrière le général de Gaulle !.. (pages 86 à 88) _,

ou comment ta grand-mère _ Rita, la tante d’Emil, et juive elle aussi… _ a pu s’échapper » _, Philippe découvrira plus tard que ce fut le 9 novembre 1941 : « le lendemain, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit à la dernière minute » : le caractère énigmatique de ce départ (au bon moment !) du Reich allemand de Rita, ne faisait donc que se renforcer… (ce sera à la page 74) ;

tout cela, cependant, ce n’est pas frontalement que nous l’apprendrons ; nous devrons en rester à des suppositions à partir de quelques indices, principalement une série de photos, datant (mais il aura fallu aussi l’établir !) de l’année 1941, et conservées chez elle par Rita, d’hommes vêtus de Lederhosen (culottes de cuir) et de Weissstrüpfe (hautes chaussettes blanches) : « signe, je le sais maintenant, de sympathie pour les nazis. Dans un tel contexte, ces chaussettes prenaient une allure sinistre« , commente Philippe Sands, page 256 ; et d’hommes se tenant en la compagnie de Rita dans un jardin d’un beau quartier du centre de Vienne (voir la photo, page 256), au décisif chapitre V, L’Homme au nœud papillon, pages 245 à 258. Ce beau jardin viennois, Philippe Sands, l’ayant localisé, le visitera : il jouxte le splendide immeuble du 4 Brahmsplatz, où résidait cet homme au nœud papillon dont on peut voir la photo à la page 241. Ces photos ont été découvertes par Ruth, sa fille, « parmi les papiers de Rita, après sa mort en 1986 » ; et Ruth « les avait ensuite rangées avec celles de Leon _ décédé, lui, en 1997 _ dans un endroit où elles étaient restées durant une décennie« , avant que Philippe ne les découvre à son tour, en 2010, et cherche à les comprendre, en sa méthodique et minutieuse enquête, où le moindre détail devient un magnifique (et indispensable) indice (page 247). Fin de l’incise.

Confiée par sa mère, Rita, à une étrangère, une anglaise, dont on commence par ne connaître que le nom, Miss Tilney

_ un nom inscrit à la-va-vite sur le quai de la gare de l’Est, sur un petit bout de papier jaune (la photo de ce document se trouve page 159), griffonné probablement dans la perspective, pour Leon, d’un contact ultérieur _,

la petite Ruth, née donc à Vienne le 19 juillet 1938, arrive à Paris, à la gare de l’Est, le 23 juillet 1939, à l’âge de tout juste un an, mais sans sa mère Rita, demeurée, elle, à Vienne ; Rita, quant à elle, ne retrouvera son mari Leon et sa fille Ruth, à Paris, qu' »au début de l’année 1942 » (page 75), en pleine Occupation ; et alors qu’elle avait quitté le Reich _ ici demeure un trou spatio-temporel de deux mois, plutôt étrange … _ le 9 novembre 1941 : « le lendemain _ 10 novembre 1941, et par décision d’Adolf Eichmann _, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit _ ainsi _ à la dernière minute _ tiens donc ! Sa fuite fut, soit très chanceuse, soit préparée par une personne informée _ j’ajoute donc ici ce commentaire très parlant de Philippe Sands à la citation commencée de donner un peu plus haut ! Je ne sais pas écrit Philippe Sands, page 74 _ quand Rita arriva à Paris ni comment elle y parvint. Sur le Fremdenpass conservé par Rita en ses papiers _, il n’y avait ni tampon ni explication. D’autres documents confirment cependant qu’elle a bien retrouvé son mari à Paris au début de l’année 1942″ (pages 74-75)

_ soit quasiment deux mois après son entrée, probablement par la Sarre, en France :

« Le 14 août _ 1941, à Vienne _, on délivra à Rita un Fremdenpass, valable pour un an, lui permettant de voyager, de quitter le Reich et d’y revenir. Bien qu’elle fût enregistrée comme Juive, le tampon J rouge n’y figurait pas. Deux mois plus tard, le 10 octobre, la police de Vienne l’autorisa à quitter le pays, et elle partit pour Hargarten-Falck, dans la Sarre, à la frontière entre l’Allemagne et la France _ voilà.

Le voyage devait avoir lieu _ elle le savait ! _ avant le 9 novembre. La photo du passeport montre une Rita terriblement triste, les lèvres serrées, les yeux pleins de pressentiment. J’ai trouvé une copie de cette photo dans les papiers de Leon ; Rita l’avait envoyée de Vienne à Paris. Au dos, elle avait inscrit : « pour ma chère enfant, pour mon enfant en or » (…) Avec, un peu plus bas, ce commentaire : « Pour quitter Vienne, Rita a dû bénéficier de l’aide d’une personne ayant des relations«  (pages 73-74). Fin de l’incise.

Et Rita, Ruth et Leon étaient juifs tous les trois…

Leur survie à Paris sous l’Occupation nazie fut, elle aussi, forcément problématique ; comme l’avait été l’existence de Rita, juive, à Vienne, dans le Reich, au cours des trois _ très _ longues années précédentes : 1939-40-41 _ de séparation du couple qu’elle formait avec Leon

L’énigme à décrypter se précise peu à peu _ step by step.

Qui est donc cette Miss Tilney

qui s’est chargée de convoyer par le train de Vienne à Paris, la petite Ruth, ce bébé d’un an à peine, à son père Leon ?

Cette énigme-ci sera résolue.

Mais d’autres au moins aussi étranges, et à multiples rebondissements, viennent vite s’y adjoindre et jalonner le somptueux récit palpitant de cette enquête tant historico-juridique qu’intimement familiale _ ces deux pans de la même quête entremêlés, croisés, alternés _en ce merveilleux Retour à Lemberg

_ cf mes trois précédents articles d’approche, des 23, 29 et 31 mars derniers :

«

»

»  _ ;

je n’en suis qu’à ma troisième lecture de ce livre passionnant et si riche,

et je découvre à chaque fois de nouveaux micro-détails

avec de nouvelles macro-connexions à opérer

en fonction de nouveaux éléments de contexte que je découvre, au fils du récit, et dont je prends de mieux en mieux conscience, par ces connexions mêmes, et dont je me souviens de mieux en mieux, aussi ; mais c’est cela, lire vraiment un texte, c’est-à-dire découvrir, parcourir et déchiffrer les couches successives de matériaux d’un palimpseste ; matériaux directement issus des vies des personnes dont sont observés à la loupe, comme ici, les parcours, et se découvrant, dès que l’on creuse un peu ; cela pouvant même se réaliser au corps défendant de l’auteur, et à son insu :

ainsi, par exemple, pourquoi le prénom du frère cadet (Marc) de Philippe, n’est-il jamais prononcé dans le livre, les deux fois que celui-ci est pourtant évoqué ? Cf à ce propos, la précision que Philippe Sands lui-même donne dans un article sien The Diary: Philippe Sands du Financial Times du 3 juin 2016 :

At an event in London earlier this week, it was a relief to reach the part where I could make a few remarks.
I took the opportunity to express, very publicly, feelings of fraternal love towards my brother, who has put up with years of queries about obscure family memories for things I’ve written.
 
Later, over dinner at nearby Fischer’s — where the Wiener schnitzel wins out over all competition — he thanks me for my nice words,
then asks whether there was a particular reason he got no mention in the acknowledgments for my latest book.
I want to set him straight, but am unable to do so after leafing through the relevant pages.
Aghast, I immediately email my publishers with a corrective insert, extolling the virtues of my brilliant brother Marc, the finest.
Knopf in New York replies, asking if he is my only brother. “This information affects whether to use restrictive or non-restrictive commas,” they explain. I take an instant decision not to consult our father.
Et pourquoi Marc Sands n’est-il pas, non plus, cité dans la liste pourtant apparemment exhaustive des Remerciements de l’auteur à tous ceux qui lui ont apporté une aide, si menue ait-elle été (parfois même un seul mot !), donnée aux pages 499 à 505 de Retour à Lemberg ?… Fin de l’incise _ ;

chaque relecture apporte donc son lot de nouvelles connexions à essayer, comme autant de pistes s’offrant à explorer…

Après le bref Prologue : Une Invitation (pages 23 à 33 = 11 pages),

ainsi que le tout premier et très important _ fondamental et probablement principal ! _ chapitre I, Leon (pages 37 à 91 = 54 pages),

les chapitres impairs suivants, tous brefs,

_ et que l’on aurait pu superficiellement penser ne constituer que des chapitres de transition, pittoresques et anecdotiques, afin de pimenter le récit principal, qui est celui de la grande Histoire _,

sont consacrés à des personnages apparemment secondaires et fugaces _ ils ne réapparaîtront pas _, de témoins ou comparses _ probablement annexes… _ de l’intrigue familiale _ celle réputée a priori par nous secondaire _,

soient les chapitres III : Miss Tilney de Norwich, pages 161 à 182 = 12 pages) ; V : L’Homme au nœud papillon (pages 245 à 258 = 14 pages) ; VII : L’Enfant qui est seul (pages 321 à 328 = 7 pages) ; et IX : La Fille qui avait choisi de ne pas se souvenir (pages 375 à 384 = 10 pages),

chapitres qui constituent comme autant d’étapes de la démarche d’enquête familiale du petit-fils de Leon et Rita, quant au parcours de vie, notamment pendant la guerre et sous l’Occupation, de ses grands-parents…

_ je pense ici à la très belle enquête d’Ivan Jablonka à propos du parcours de vie (et de mort ) de ses grands-parents paternels, en Pologne, puis à Paris (sous l’Occupation), en son passionnant Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus _ une enquête ; cf aussi, sur ce beau livre, mon article du 9 avril 2012 : »

Et je pense aussi à l’enquête superbe, encore, et de par le monde entier, de Daniel Mendelsohn, Les Disparus (le livre est paru en 2006 aux États-Unis, et en 2007 pour son édition française) ; cf mes deux articles des 8 et 9 juillet 2009 : «  et » ; rédigés suite à ma lecture du livre suivant de Daniel Mendelsohn paru en français, en 2009 (mais l’original était paru aux Etats-Unis en 1999), L’Étreinte fugitive

Et aussi, forcément, à ce chef d’œuvre absolu que sont les travaux éblouissants de Saul Friedländer : L’Allemagne nazie et les Juifs, volume 1 : Les Années de persécution 1933-1939, paru en 1997, et volume 2 : Les Années d’extermination 1939-1945, paru en 2008 ;

précédé de son très beau Quand vient le souvenir, paru en 1978 ; et suivie de son merveilleux Où mène le souvenir _ ma vie, paru en 2016 ;

sur cette somme, cf mes deux articles en suivant des 16 et 29 septembre 2016 : «  et »

Et sur l’histoire de la Galicie,

consulter aussi l’admirable travail de Timothy Snyder Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline ; et mon article du 26 juillet 2012 : «

Cf aussi, à propos de ma rencontre avec le Père Desbois, le 31 janvier 2008, à Bordeaux, pour le colloque Les Enfants de la guerre, ainsi que ma lecture de son terrible Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par ballesces articles du 12 novembre 2008 et du 9 juillet 2009 : « … ; et »

Auparavant, j’avais lu, terrifié, eu égard au silence radical de mon père, né à Stanislawow le 11 mars 1914, l’impressionnant roman de Wlodzimierz Odojewki (Poznan, 14 juin 1930 – Piaseczno, 20 juillet 2016) Et la neige recouvrit leur trace, paru aux Éditions du Seuil, en 1973…

Un des premiers souvenirs de mon père, raconte ma mère (qui vient d’avoir cent ans le 11 février 1918 : quelles dates !), c’est celui de l’entrée des cosaques, sabre au clair, dans la cour de la maison de ses parents, à Stanislawow, en Galicie, au pied des Carpates ; sa mère Fryderyka (native de Lemberg, et fille de Sara Sprecher, de la famille Sprecher, de Lemberg…), ayant pu sauver à temps le petit Benedykt, traumatisé à vie… Au cours d’un épisode de ces guerres austro-russes d’alors ; j’en ignore la date…

Fin de cette longue incise bibliographique (et personnelle, aussi) ; et retour à Retour à Lemberg.

Nous serions donc, de prime abord, tentés de recevoir ces brefs chapitres impairs comme faisant fonction de virgule, de pause, entre les principaux et gros chapitres _ les chapitres pairs _, parties prenantes, eux, d’un récit _ de portée universelle, lui _ de la grande Histoire, celui de la vie et de l’œuvre (mêlées), de ces deux grands juristes du droit international que sont Lauterpacht et Lemkin, ainsi que de la vie et de l’œuvre (de mort) du nazi important _ juriste de formation, lui aussi, et principal concepteur du statut juridique des lois du régime nazi ! et ce point est fondamental du point de vue du Droit… _, qu’est Hans Frank, un des principaux accusés (et condamnés) du procès de Nuremberg

soient les chapitres II, Lauterpacht (pages 95 à 158 = 64 pages) ; IV, Lemkin (pages 185 à 242 = 57 pages) ; VI, Frank (pages 261 à 327 = 66 pages) ; VIII, Nuremberg (pages 331 à 371 = 41 pages) ; et X : Jugement (pages 387 à 440 = 54 pages) ;

et juste avant le bref et tranchant Épilogue : Vers les bois (pages 441 à 453 = 13 pages).

Ces chapitres impairs, presque anodins _ historiquement _ par rapport aux chapitres pairs de la grande Histoire, comportent de menus, mais décisifs éléments _ ou détails _ d’énigmes, se présentant, à chaque étape de l’enquête, comme un défi à résoudre, et se révélant bientôt, l’un après l’autre, comme autant de pièces-ressources successives de la résolution du puzzle familial dont pas mal d’éléments étaient, bien sûr, cachés, soigneusement tenus secrets par les uns et les autres, et pour divers motifs _ des Buchholz,

amenant,

sinon toujours la pleine résolution frontale des étrangetés et énigmes (aux éléments se clarifiant pas à pas) _ l’auteur, en très fin avocat qu’il est, répugne à asséner de massives résolutions au lecteur, préférant laisser celui-ci mariner un moment dans ces bizarreries et difficultés à s’orienter au sein de ce qui se révèle peu à peu, en effet, un puzzle ; puis se faire lui même, à partir du dossier d’éléments d’abord épars, puis assemblés peu à peu et réunis par l’auteur, ses propres conclusions de lecteur, d’autant mieux assertées ainsi, et alors, en ce processus de découverte progressive par lui-même ! _,

du moins, de quoi se faire une idée un peu approchée _ mais sans trop lourdement y insister, de la part de l’auteur : un très filial respect demeure aussi très présent, quand la compréhension finit par se faire jour ! _ de ce que cachaient des secrets longtemps tus _ car trop douloureux à porter à une lumière trop vive _ et donc tenus floutés, laissés plutôt à esquisser, à un peu de distance et en arrière-plan ;

et dont quelques très menus signes-détails seulement affleurent, laissés, avec infiniment de pudeur et de délicatesse, à peine perceptibles, et dans les blancs du discours (ou dans des gestes ou expressions du regard surpris au vol) plutôt que dans des paroles explicites et nettes ;

comme en témoignent, si l’on y prête bien attention, les mots de commentaire contenus, mais fermes cependant et pleinement assumés, de la nièce de Leon, Herta Gruber-Peleg, à Tel-Aviv (« ni surprise, ni choquée« , commente la scène Philippe Sands, page 383) ;

et plus encore, bien sûr, le « sourire entendu » (page 384) sur le visage de Ruth, la mère de l’auteur, se souvenant de sa propre rencontre en Californie _ dans les années 70, m’a précisé de vive voix Philippe Sands _, avec Max, l’ami de jeunesse viennois de son père…

_ Ruth s’est mariée jeune, elle avait 18 ans, en 1956, à un londonien, Allan Sands, le meilleur ami de son cousin Emil Landes, immigré à Londres, à l’âge de cinq ans, en 1938 ; Allan et Emil, amis d’enfance, ont tous deux été étudiants en dentisterie, puis chirurgiens-dentistes… Et à l’instant où j’écris cela, je m’aperçois que le nom de Sands est comme pré-inscrit dans celui de Landes.

Pas mal d’humour, riche d’amour et de générosité, dans cette discrétion subtile et délicate, est assurément bien là, présent, chez les Buchholz, et à travers les générations qui se succèdent : Leon, Ruth, Philippe et maintenant les enfants de Philippe Sands et Natalia Schiffrin.

Rien n’est ici trahi, 

du moins pour ce qui concerne les actes de Leondont certains héroïques : je veux parler ici d’actes de Résistance, durant les années d’Occupation, à Paris, même si rien n’en sera vraiment précisé, ni a fortiori étalé par lui-même _ et pas davantage dans le récit que s’efforce d’en recomposer très filialement ici, son petit-fils Philippe…

Il s’agit de l’infatigable travail de Leon à l’UGIF, l’Union Générale des Israelites de France

_ dont le récit est rapporté aux pages 82-83, avec aussi cet épisode : « Brunner nommé à Paris le 9 février 1943, afin d’intensifier le processus de déportation des Juifs de Frances’étant personnellement rendu dans les bureaux du 19 rue de Téhéran _ de l’UGIF _ pour superviser les arrestations, Leon lui avait échappé en se cachant derrière une porte » ; récit transmis à Philippe par sa chère tante Annie, qui le tenait de son mari, Jean-Pierre, le frère cadet (1947 – 1990) de Ruth _ ;

ainsi que de ses liens avec les Résistants du groupe Manouchian, membres des MOI, les Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d’Œuvre Immigrée

_ rapportés aux pages 87-88 : « Un membre de l’affiche _ l’affiche rouge d’Aragon, rendue célèbre par la chanson de Léo Ferré _ m’était familier _ rapporte Philippe Sands, page 88 _, Maurice Fingercwajg, un Juif polonais de vingt ans. Je connaissais ce nom : Lucette, une amie de ma mère avec qui elle allait à l’école tous les matins après la fin de l’Occupation, avait épousé Lucien Fingercwajg, le cousin du jeune homme exécuté. Le mari de Lucette m’a appris plus tard que Leon avait eu des contacts avec le groupe _ voilà _, mais il n’en savait pas davantage. « C’est pour ça qu’il est parmi les premiers dans le cortège du cimetière d’Ivry », m’a dit Lucien » _ dans ce cortège, Leon se trouve juste derrière le général de Gaulle, sur une photo (page 87) prise le 1er novembre 1944 à Ivry : « De Gaulle avait visité le Carré des Fusillés, le mémorial des combattants résistants exécutés par les Allemands pendant l’Occupation » (page 86) ; une photo que Leon avait conservée en ses papiers, et « la première que j’ai vue dans le salon de ma mère avant le voyage pour Lviv« , l’été 2010, indique Philippe Sands, à la recherche passionnée, désormais, de toute ce qu’avait eu à surmonter, en sa vie, ce grand-père adoré, depuis son départ de Lemberg…


Rien n’est trahi.

Tout au contraire ; une parfaite piété filiale _ Leon n’appelait-il pas Philippe « mon fils  » ? (page 39)vient, et toujours discrètement, s’accomplir.

Et par ce lumineux livre-tombeau

à son grand-père,

le petit-fils fait pleinement droit à ce que fut la vérité profonde de la vie de Leon

Halleluiah !

Le second exergue, à la page 10, du livre,

en l’occurrence, et en tout premier lieu, une extraordinaire citation des psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok, extraite de L’Écorce et le noyau _ à la page 427 de l’édition dans la collection Champs des Éditions Flammarion _ :

« Ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter _ voilà ! _,

mais les lacunes _ fantômales _ laissées en nous _ sans que nous, qui les subissons, y puissions, du moins tout d’abord, grand chose ! _ par les secrets des autres« 

_ sur ces lacunes mêmes, cf mes articles des 16 et 17 juillet 2008, à propos de Jeudi saint, de Jean-Marie Borzeix : «  et » _ ;

ainsi que,

et un peu plus loin, à la page 12 de la Préface à l’édition française du livre _ et seulement elle ! Et le titre français de ce récit d’enquête, Retour à Lemberg, me semble, aussi, bien plus parlant que le titre originel East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity », en déplaçant l’accent à la fois sur le lieu parfaitement identifiable de la ville de Lemberg-Lviv (un carrefour de tensions toujours très vives pour notre Europe, et face à la Russie), et sur la très concrète démarche d’enquête (avec d’inlassables « retours » physiques de l’auteur qui y poursuit très concrètement ses recherches autour d’Otto von Wächter), plutôt que sur la question plus théorique (même si elle est, bien sûr, très importante !), de la genèse des concepts du Droit international ; et même si les enjeux d’application de ces derniers, surtout, sont, plus que jamais en 2018, considérables ! pour une plus effective démocratie, on n’y insistera jamais assez… _,

la double expression suivante :

« Retour à Lemberg est un livre sur l’identité et le silence _ résume ainsi splendidement ce qui en fait le principal et l’essentiel, Philippe Sands !

Et nous découvrirons, peu à peu, qu’il s’agira aussi, fondamentalement (même si ce n’est pas théorisé par l’auteur), de la formation et du devenir des identités personnelles, toujours potentiellement ouvertes et dynamiques, perçues et appréhendées, ici, à travers celles des principaux protagonistes (surtout Leon, Lemkin et même Frank ; un peu moins Lauterpacht ; mais même aussi l’identité plastique de la personne de l’enquêteur-narrateur lui-même, par rapport, notamment, à l’identité ressentie plutôt que consciemment connue, de son grand-père, Leon… ; et sa merveilleuse capacité de sourire et de presque tout surmonter…) ; même si parfois, voire souvent, il arrive à certaines, ou même à la plupart, de ces identités en mouvement de ces personnes-personnages de Retour à Lemberg, de se fermer, puis demeurer, fixement, refermées (névrotiquement), faute, alors, d’assez de capacité dynamique et dynamisante de plasticité et de ré-ouverture, ou résilience, en elles, ces identités personnelles… Savoir rebondir… Et ces enjeux-là de plasticité et dynamisme de nos identités, nous concernent, bien entendu, chacun et tous, sans exception ! ; et cela aussi en fonction, forcément, des contextes (sociaux et culturels : complexes et mouvants, eux aussi ; et cela sein de l’Histoire générale, qui nous porte et emporte ; parfois nous soulève, et parfois nous pèse, ou nous engloutit et détruit), à commencer par les comportements et réactions des autres, et des autres en groupe (un phénomène auquel Raphaël Lemkin est particulièrement sensible ; lire ou relire ici, aussi, le Masse et puissance d’Elias Canetti, un autre contemporain (1905-1994) important de cette Europe centrale…) ; de ces autres auxquels notre moi a l’occasion, d’abord, et occasion positive, de plus personnellement s’identifier et former, subjectiver (cf par exemple le processus dintrojection de Mélanie Klein), mais aussi, d’autres fois, de parvenir à se déprendre, se libérer, s’extirper d’une emprise nocive, névrotique, ou perverse… Etc. _ ;

mais c’est aussi une sorte

_ à la John Le Carré (par exemple dans le sublime Comme un collégien) ; et il se trouve, en plus, que John Le Carré est un voisin et ami, à Londres, de Philippe Sands... _

de roman policier

c’est-à-dire une patiente et très déterminée enquête, à passionnants rebondissements, obstinément menée par l’auteur (qui nous la détaille _ et l’attention au moindre des détails est en effet capitale ! _, en presque la moindre de ses démarches, et nous y fait participer ainsi, magnifiquement !) au cours de six années de déplacements de par le monde (et à Lemberg et Zolkiew, en Galicie, désormais ukrainienne, tout particulièrement),

à rechercher et décrypter de très nombreux documents d’archives qu’il fallait d’abord repérer et dénicher (sans rien laisser passer d’important…), rassembler et réunir, comparer et connecter entre eux, pour parvenir, ainsi mis en rapport, à les faire vraiment parler ! Et parler implique toujours un contexte (hors-champ : à impérativement éclairer), ainsi qu’une adresse (à des personnes déterminées, spécifiquement motivantes…) ; et la pratique plurivoque de son métier d’avocat a bien aidé Philippe Sands en ces diverses tâches d’enquêteur-décrypteur, puis auteur-compositeur de son récit !

Et s’efforcer, plus encore urgemment, de recueillir, à contresens du temps filant à toute allure des horloges biologiques des vies

_ « But at my back I always hear

            Time’s wingèd chariot hurrying near« ,
s’exclamait To his coy mistress le poète Andrew Marvell… _ ;
et s’efforcer de recueillir tant qu’il est temps, et en sachant aussi à l’occasion les provoquer, d’irremplaçables témoignages (parfois d’un seul mot !), quand est en train de s’achever, pour ce qui concerne les exactions de la Shoah principalement, ce qu’Annette Wiewiorka a nommé l’« ère du témoin«  (cf son livre de ce titre) ; mais, cela, pas seulement à l’égard de meurtres de masse ; cela peut concerner aussi les menues existences les plus privées, certaines expériences les plus intimes, en la singularité la plus discrète ou secrète, des rapports les plus personnels des individus, à d’autres, avec d’autres, avec certains autres, qui leur sont chers, ou qui veulent leur peau !.. Les affaires de l’intimité peuvent elles aussi se dérouler sur des fonds de violence, aussi bien dans le déchaînement de leur effectivité objective que dans le vécu le plus inquiétant ou affolant de leurs ressentis _

mais c’est aussi une sorte de roman policier

à double entrée :

la découverte des secrets de ma propre famille _ autour des liens affectifs noués, et plutôt en secret, à Vienne, par son grand-père Léon, d’une part, et sa grand-mère Rita, d’autre part (chacun de son côté) ; et ce seront bien là les clés de l’énigme familiale du couple (un peu atypique, au final, mais peut-être pas tant que cela…) des grands-parents Buchholz… _d’une part,

et, d’autre part, l’enquête de l’origine _ ou plutôt de la genèse… _ personnelle _ de la part, cette fois, des deux inventeurs de ces concepts décisifs du droit international contemporain, à partir de 1945 : Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin _ de deux crimes internationaux _ ou plutôt de leur dénomination et surtout détermination juridique officielle ; mais il fallait, bien sûr, et extrêmement précisément, les déterminer ! _ qui m’occupent _ lui, Philippe Sands _ dans ma vie professionnelle _ d’avocat spécialisé plaidant en ces matières dans des procès on ne peut plus effectifs _ au quotidien,

le génocide _ le néologisme a été créé de toutes pièces par Raphaël Lemkin, qui le propose pour la première fois en son livre Axis Rule in Occupied Europe, achevé de rédiger le 15 novembre 1943 (page 231), et publié un an plus tard, en novembre 1944 (page 235) _

et le crime contre l’humanité«  _ avec Hersch Lauterpacht (dont le livre An International Bill of the Rights of Man parut, lui, en juin 1945), René Cassin, qui fut le principal concepteur (dès ses années de la France libre, à Londres, auprès du général de Gaulle), puis rédacteur principal de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ; René Cassin, donc _ dont je suis un ami de la famille, et d’abord de son neveu Gilbert Cassin _, en partage la paternité de conception et dénomination ; mais Hersch Lauterpacht était, lui un juif de Galicie, devenu, aussi, à Cambridge, un très pragmatique britannique ; alors que René Cassin préfère lui, en bon français qu’il est, et à Londres, auprès du général de Gaulle, raisonner et agir en termes de principes universels… Mais leur profond souci et le plus effectif possible du Droit, est bien le même…

Philippe Sands précisant alors :

« Au lecteur de décider

si l’enchevêtrement _ dans la (très heureuse !) rigoureuse alternance des chapitres impairs concernant les Buchholz, et pairs concernant les grands juristes, Lauterpacht et Lemkin, puis Frank et le déroulé du procès de Nuremberg (un grand merci, ici à Victoria Wilson, son « éditrice parfaite : attentive, aimante et sceptique, elle n’a cessé de me vanter les mérites de l’écriture lente, je lui en suis très reconnaissant« , page 505)  _ de ces deux histoires toutes deux passant par cette même cité de Lemberg-Lwow (aujourd’hui Lviv), et à des moments qui les concernent, directement ou indirectement, chacun et tous, et sous la pression tragique des mêmes causes ! _n’est dû _ ou pas _ qu’au hasard

_ ou bien, plutôt, et aussi !, à quelque(s) conjonction(s) de facteurs personnels (d’identité et subjectivation) communs prégnants, liés certes au lieu et au moment, et aux milieux, menaces et actions armées d’autres (= les autres, en groupes surtout ; et c’est là-dessus qu’insiste Lemkin pour l’incrimination de génocide, que, lui, identifie à partir du modèle de l’exemple arménien de 1915 (pages 194-196…) ; mais aussi, peut-être, à d’autres facteurs plus personnels et intimes, voire singuliers (et facteurs puissants de notre identité ! ou identification…), pouvant être, aussi, lourds de violences, et déjà de menaces, qui y interviennent, là encore, plus ou moins directement ou indirectement, de la part surtout, il est vrai, de groupes… C’est que « nul homme n’est une île«  ! selon l’expression de John Donne. Et c’est fondamentalement au sein même des échanges avec les autres (à commencer par celui de la parole, en l’apprentissage de la langue, puis de toute la culture… ;  ainsi que des regards), mais aussi de tous les autres signes, y compris corporels et les moins conscients, avec nos proches, d’abord (puis d’autres ; qu’il faut apprendre à apprivoiser ; et avec lesquels s’accorder plus ou moins…), que nous, humains, nous formons et forgeons peu à peu, et continûment, notre identité de personne-sujet (qui est ainsi ouverte, et non pas fermée)… Et sur cette articulation-là, Philippe Sands, avec une très grande humanité et merveilleuse délicatesse, creuse loin et profond, et profondément juste, en son balancement très mesuré entre le poids de ces divers facteurs d’identification...

Et, de plus, et encore, nous sommes ici sur le terrain de droits (et pas de simples faits bruts) : de droits (à revendiquer et soutenir) à faire naître et apparaître d’abord, délimiter et faire reconnaître, d’abord théoriquement et en droit positif, puis à faire entendre, respecter et protéger très effectivement, sur le terrain, cette fois, quand d’autres les bafouent et les violent ! Et osent théoriser sur ces abus, tel le Calliclès du Gorgias de Platon, ou tel Carl Schmitt : un cran philosophique au-dessus du médiocre Hans Frank… Cf aussi le riche Masse et puissance, d’Elias Canetti…

Et au passage, nous pouvons comprendre le conseil de Léon à son cher petit-fils Philippe (page 38 : « Leon m’encouragea à faire du droit« ), c’est-à-dire consacrer sa vie professionnelle la plus effective au Droit, et la défense vigoureuse et argumentée, la plus concrète, des droits… Cf aussi, plus tard, et à la page 437 : « Leon était ravi de mon choix de carrière« … Mais, ici, et cette fois avec son œuvre d’auteur, et auteur de ce si éloquent Retour à Lemberg, Philippe Sands donne encore beaucoup plus d’ampleur à la mission reçue de son cher grand-père. Et c’est très émouvant.

Le sens des faits _ avec la lucidité et la clairvoyance qui le conditionnent, ce crucial et fondamental « sens des faits«  _

et les détails (le diable, nous le savons, sait s’y cacher ! mais c’est aussi là qu’il se fait démasquer !) _ de ce voyage qui va d’Est en Ouest et retour

_ (East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity » est le titre originel anglais de ce Retour à Lemberg… : East West Street étant la traduction anglaise du nom polonais de la rue principale de Zolkiew, berceau de la branche maternelle, les Flaschner, de la famille de Leon Buchholz (mais la maison des Lauterpacht, les parents de Hersch, se trouvait dans cette même rue de Zolkiew !) ; une rue qui s’est appelée, à diverses périodes de domination germanophone : autrichienne, puis allemande-nazie, LembergerStrasse…  _

est en partie au moins _ une affaire personnelle » et cela, déjà, pour chacun des protagonistes de ce récit : les juristes-concepteurs, qui sont aussi de très pragmatiques acteurs des nouvelles conceptions du Droit international, à la création duquel ils ont décisivement contribué alors ; les traqueurs-prédateurs nazis ; et les traqués et victimes (quelques uns parvenant à en échapper, mais la plupart des autres, pas), juifs surtout…

Et c’est un immense mérite de ce livre qu’est Retour à Lemberg, que de réussir à nous faire approcher, encore une fois avec une extrême délicatesse, ces facteurs personnels et intimes, d’identité, profondément « humains« , jusque dans les amours un peu compliquées et chahutées, de certains, et même de la plupart, des protagonistes pris ici comme objets d’analyse fouillée en cette enquête extrêmement minutieuse, même un Hans Frank ; tous impliqués, à divers degrés, et ne serait-ce que dans leur famille, dans les violences et soubresauts annexes de l’Histoire collective ; sous les regards réels (ou potentiels) d’autres, des autres, ainsi que de groupes se conglomérant (cf, par exemple, ici, le Masse et puissance, d’Elias Canetti) ; afin de mieux comprendre la part de ces facteurs humains et inhumains, tant dans les comportements effectifs que dans les jugements sur eux…

Bien sûr,

au départ de l’enquête menée par Philippe Sands ici,

il y a cette invitation universitaire _ au printemps 2010 : l’Ukraine indépendante (et surtout sa partie le plus occidentale, la Galicie et sa ville principale, Lviv) s’ouvrait alors un peu à l’Europe de l’Ouest… _ faite à l’avocat de droit international spécialisé en affaires de génocides et de droits de l’homme qu’il est

_ et qui découvrira la ville de Lviv à la toute fin du mois d’octobre 2010, et y prononcera sa conférence dans la salle même où se trouvèrent, étudiants, Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin durant le cursus de leurs études de droit (de 1915 à 1919, page 104, pour Lauterpacht ; et de 1921 à 1926, page 192, pour Lemkin) ; de même que se trouva, aussi, dans cette même salle, Hans Frank, pour un fameux discours prononcé là le samedi 1er août 1942 (pages 293 à 295, avec deux photos) : « c’était l’anniversaire de l’incorporation de Lemberg dans le Gouvernement général _ que dirigeait Hans Frank _, comme capitale du Distrikt Galizien, germanisé depuis peu _ à partir de l’été 1941, et le déroulé de l’opération Barbarossa. (…) Le principal objectif de Frank était de restaurer _ à son profit de Gouverneur Général de (toute) la Pologne occupée _ un régime civil sous la houlette ferme _ et c’est un euphémisme ! _ du gouverneur _ de Galicie, à Lemberg _ Otto von Wächter… » _ son subordonné ; page 291 _

par la Faculté de Droit de l’Université de Lviv, et à propos des conceptions nouvelles, depuis 1945-46 _ et le procès de Nuremberg _ de ce droit.

Mais, ce qu’ignorent encore, ce printemps 2010 de leur invitation, les instances invitantes de Lviv,

c’est que, d’une part, les deux inventeurs de ces concepts, Hersch Lauterpacht (1897 – 1960) et Raphaël Lemkin (1900 – 1959), sont tous deux étroitement liés à leur ville de Lviv

_ Lauterpacht est né à la très proche Zolkiew (LembergerStrasse) le 16 août 1897, et gagna Lemberg, avec ses parents, en 1910, afin d’y faire ses études (dont le début de celles de droit, à l’université, de 1915 à 1919 ; en 1919, pour causes de mesures antisémites polonaises à l’université, il dut partir pour Vienne afin d’y poursuivre et terminer ces études de Droit : auprès du grand Hans Kelsen) ; mais ses parents continuaient, eux, de résider à Lwow (où ils y furent raflés, en août 1942, pages 144-145) ; quant à Lemkin, lui est venu à Lwow, en octobre 1921, afin d’y faire, lui aussi, ses études de droit : la prohibition des éudiants juifs de 1919 avait alors cessé, du fait de l’application du Traité des droits des minorités ; et dont il sortit diplômé le 20 mai 1926 _,

mais, mieux encore,

les invitants ignoraient aussi, et d’autre part, que leur invité, l’avocat londonien Philippe Sands (né à Londres en 1960, y vivant, y exerçant son métier d’avocat et d’enseignant à l’université, ainsi qu’y résidant toujours),

avait lui aussi de très étroits liens avec la ville de Lviv _ des liens familiaux et culturels (juridiques !), même si ces liens étaient encore assez vagues pour lui-même, à ce moment d’octobre-novembre 2010 : son grand-père Leon, en effet, ne lui avait pas dit un mot, pas plus du détail de ses dix années de petite enfance passées à Lemberg (de sa naissance, le 10 mai 1904, à son départ de la ville, au mois de septembre 1914, fuyant les armées russes) que du détail des vingt-quatre années suivantes de sa jeunesse passées à Vienne (de son arrivée chez sa sœur Gusta Buchholz-Gruber, en septembre 1914, à son départ (tout seul !) pour Paris et la France, au mois de janvier 1939).

puisque son grand-père maternel, Leon Buchholz (1904 – 1997), lui aussi, était né à Lemberg (le 10 mai 1904), y avait vécu (jusqu’en septembre 1914, et sa fuite vers Vienne), et y était revenu, à Lwow _ la Lemberg autrichienne étant alors devenue polonaise _, à l’été 1923 : c’était, à ce moment, afin, d’une part, de disposer _ du fait du Traité des minorités imposé par les Alliés, le 28 juin 1919, à la Pologne renaissante _ d’un passeport polonais _ qui lui était désormais nécessaire, en tant que né en Galicie ; et qui, d’une certaine façon, bien plus tard le sauvera des Nazis (quand il sera considéré, sur la foi de tels papiers, non pas comme juif autrichien, mais simplement apatride : sans mention, à l’encre rouge sur ces dits papiers, de sa judéité !)… _, et, d’autre part, de rendre visite à ses cousins Flaschner _ du côté de sa mère, Malke, née Flaschner _, à Zolkiew

_ et c’est cet été 1923-là, que Leon aurait pu croiser à Lwow, et Raphaël Lemkin qui effectivement y étudiait ; et même, peut-être, Hersch Lauterpacht, qui certes y avait cessé d’étudier l’été 1919 (où, pour contourner les mesures anti-juives prises alors à l’université de Lwow par les toutes nouvelles autorités polonaises, il avait dû gagner Vienne pour pouvoir y achever sa formation de juriste, auprès du grand Hans Kelsen) ; qui s’était marié (à Vienne, le 20 mars 1923) ; et qui, le 5 avril suivant, avait rejoint l’Angleterre pour occuper bientôt, en octobre, un poste de professeur de droit qui lui avait été offert, à Londres ; mais Hersch Lauterpacht aurait pu venir à Lwow depuis Londres, rendre visite à ses parents, qui continuaient, eux, et continuèrent de résider à Lwow ; ainsi que son frère David, et sa sœur Sabina, et leurs époux respectifs : Ninsia, pour David, et Marcele Gelbard, pour Sabina ; et leurs filles : Erica, pour David Lauterpacht, et Inka, pour Sabina Gelbard,… En 1945, de toute cette famille Lauterpacht résidant à Lwow-Lemberg-Lviv, n’aura survécu que la seule Inka Gelbard (nièce de Hersch) ; tous les autres avaient été assassinés…

Leon, lui, ne reviendra plus jamais à Lwow.

Après Vienne, c’est la France et Paris qu’il gagnera, en janvier 1939 ; et pour toujours :

devenu français, Leon adorait la France ;

et au fils qui lui naîtra le 3 janvier 1947, il choisira pour prénom Jean-Pierre

_ et au passage je note que le fils aîné de Philippe Sands a été prénommé, en 1995, Leo JP…


L’art de la recherche _ en quelque domaine que ce soit _comme celui de la réalisation d’une œuvre à accomplir, nécessite de prendre l’initiative de concevoir _ Sape audere !, telle est la devise des Lumières, comme le proclame bien haut Emanuel Kant, en son indispensable Qu’est-ce que les Lumières?, en 1784 _ et de faire, en procédant à de fécondes connexions :

rien n’est ici simplement subi passivement, ou reçu de l’extérieur ; pas davantage qu’isolément, non plus.

Et dans les rapports du sujet cherchant, et créant, à son réel environnant,

il ne s’agit jamais, en rien, de simples coïncidences purement circonstancielles et extérieures, étrangères aux personnes _ et à la personnalité même, singulière _ du chercheurs et créateur.

Surtout quand viennent interférer, comme ici, des jeux meurtriers et à très grande échelle, de chats et souris entre traqueurs et traqués, bourreaux et victimes :

ainsi,

et à côté de bien d’autres _ presque tous, à vrai dire ! _ de leurs parents,

la mère de Leon, Malka Buchholz, née Flaschner, est assassinée à son arrivée sur la rampe de Treblinka, au bout de la Route vers le paradis, au mois de septembre 1942 (page 360) ;

quand la mère de Rita, Rosa Landes, venait, moins d’une semaine auparavant, le 16 septembre 1942, de mourir d’épuisement à Theresienstadt (page 76)…

Malka, Rosa : deux des arrière-grand-mères de Philippe Sands ;

Treblinka, Theresienstadt : deux des grands sites d’assassinat des Nazis…

..

Ce en quoi, pour ce qui concerne au moins les bourreaux,

le moment (20 novembre 1945 – 1er octobre 1946) du procès de Nuremberg

allait se révéler décisif, face à la phénoménale mauvaise foi persistante et endurante de la plupart de ces prédateurs attrapés, capturés, et désormais maintenus, à leur tour, dans une nasse, à Nuremberg ;

tel Hans Frank

_ quant à son subordonné direct, Otto von Wächter, éminent résident de Lemberg en tant que Gouverneur de la Galicie nommé par Hitler lui-même (le 22 janvier 1942), et terriblement efficace en l’extermination de ses Juifs, il réussit à fuir l’avancée de l’Armée rouge quand celle-ci, lors du reflux de la Wehrmacht hors de l’Union soviétique, vint s’emparer de Lemberg, le 27 juillet 1944 ; Wächter parvint, lui, à échapper, du moins provisoirement, au châtiment : il put se réfugier à Rome, où il bénéficia de hautes protections ecclésiastiques… jusqu’à sa mort, à Rome, le 10 septembre 1949, semble-t-il.

Outre son passionnant film The Nazi legacy : what our fathers didréalisé avec l’étroite collaboration _ et participation à ce documentaire _ de deux fils de bourreaux nazis, Niklas Frank et Horst von Wächter (tous deux nés en 1939),

le présent travail en cours de Philippe Sands, et grâce à la vaste documentation _ familiale _ que lui a généreusement fournie Horst von Wächter, concerne, justement, le parcours de vie entier (décès compris, à Rome), d’Otto von Wächter, éminent et singulier citoyen de Lemberg…

L’œuvre d’écrivain-chercheur de Philippe Sands se poursuit donc, à côté de son travail d’avocat en droit international spécialisé dans les crimes de génocide et d’atteintes aux droits de l’homme : passionnante, en sa quête de vérité, comme en sa très profonde _ et empreinte de la plus grande délicatesse _ humanité.

Mais je voudrais m’attacher au plus émouvant _ et touchant _ de tout,

même, peut-être, par rapport aux combles de l’horreur que furent les massacres d’extermination _ Shoah par balles, chambres à gaz, etc. _ :

le portrait si délicat par Philippe Sands de son bien aimé grand-père Leon Buchholz,

via, ici,

_ et entre autres assez rares témoignages désormais disponibles, à partir de novembre 2010 (début de cette enquête), quant au passé viennois de Leon, entre 1914 et 1939, puisque c’est sur ce passé viennois-là que vient se focaliser, à ce stade de sa recherche, la curiosité de son petit-fils, afin de mieux comprendre ce qu’a pu être en vérité le couple assez étrange qu’ont formé ses grands-parents Leon et Rita, disons entre leur mariage « célébré le 23 mai 1937 au Leopoldstempel, une belle synagogue de style mauresque, la plus grande de Vienne » (page 61)et la naissance de leur second enfant, Jean-Pierre, à Paris, le 3 janvier 1947 _

via, ici, donc,

le témoignage « viennois« ,

obtenu par Philippe Sands « dans une maison de retraite avec une belle vue sur la Méditerranée, non loin de Tel Aviv » (page 376), en 2012 _ à au moins soixante-quatorze ans de distance (entre 1938, son départ de Vienne, et 2012, ce jour de leur rencontre à Tel-Aviv) _, de la cousine Herta, âgée de 92 ans,

une des nièces de ce grand-père Leon _ puisque Herta Peleg, née Gruber, est la seconde des filles (après sa sœur Thérèse-Daisy, née en 1914, et avant sa sœur Edith, née en 1923) de Gusta Buchholz (la sœur aînée de Leon) et son mari Max Gruber ; et témoin potentiel privilégié, du fait que c’est chez Gusta et Max Gruber (qui venaient de se marier en janvier 1913), que vinrent se réfugier, l’été 1914 à Vienne, Leon et sa mère Malka, quand Lemberg fut prise et en partie dévastée par l’armée impériale russe.

Herta Peleg :  « la fille qui avait choisi de ne pas se souvenir« ,

ainsi qu’elle-même l’affirme à Philippe Sands, le fils de sa cousine Ruth, à la page 380 :

« Je veux que tu saches que ce n’est pas vrai _ comme certains le disaient, tel son propre fils Doron, Doron Peleg, que Philippe avait réussi à contacter depuis Londres _ que j’ai tout oublié,

voilà ce qu’elle dit, les yeux rivés aux miens _ précise alors Philippe.

C’est juste que j’ai décidé il y a très longtemps que c’était une époque dont je ne souhaitais pas me souvenir.

Je n’ai pas oublié. J’ai choisi de ne pas me souvenir« …

Ce témoignage-clé (aux pages 380 à 384) qui constitue un apport crucial décisif pour l’intelligence de la personnalité de son grand-père Leon, telle qu’elle avait pu se révéler et s’épanouir en sa jeunesse, à Vienne,

a été obtenu par Philippe Sands à Tel Aviv en 2012,

soit soixante-quatorze ans après le départ de Vienne (en septembre 1938, page 375) d’Herta, qui n’a plus jamais revu son oncle Leon, qui lui-même quitta Vienne peu de temps après, en janvier 1939.

Dans l’état d’esprit qui était celui de Philippe Sands au moment de ce voyage à Tel-Aviv,

Herta Gruber-Peleg,

était, pour lui, la dernière nièce vivante de Leon _ ce qui n’était pas tout à fait le cas ; car Philippe découvrira un peu plus tard, en 2016 (cf page 531, dans la Postface), l’existence, et à Tel-Aviv aussi, d’une autre nièce de Leon, et qui, dira-t-il, pleura en lisant certaines pages de Retour à Lemberg (paru en anglais en 2016, en effet) ; mais il n’en précisera pas l’identité, indiquant seulement que Doron Peleg était son neveu ; il s’agit donc, ou bien de Thérèse-Daisy, l’aînée des trois soeurs Gruber, née en 1914, ou, plus vraisemblablement, d’Edith, la benjamine, née en 1923… _,

et semblait constituer le tout dernier témoin à pouvoir lui parler de Leon au moment de sa jeunesse _ et de son mariage avec Rita, en 1937 _ à Vienne :

« D’après moi _ venait d’écrire l’auteur page 376 _, Herta était la seule personne vivante qui pouvait avoir _ et donc transmettre _ des souvenirs de Vienne, de Malke et de Leon.

Elle ne voulait pas parler _ avait prévenu son fils Doron, Doron Peleg _,

mais on pouvait peut-être rafraîchir sa mémoire _ un bon avocat devait en être capable ; surtout avec l’aide de quelques photos anciennes que Philippe apporterait et lui mettrait sous les yeux…

Elle se souvenait peut-être du mariage de Leon et de Rita au printemps de 1937, ou de la naissance de ma mère _ Ruth _ un an plus tard, ou des circonstances de son propre départ de Vienne. Elle pourrait peut-être aussi m’éclairer sur la vie de Leon à Vienne _ un élément important ; c’était là ce que se disait Philippe Sands, chez lui, à Londres, devant la perspective d’une telle rencontre à Tel-Aviv… Elle accepta de me recevoir. Qu’elle consente à parler du passé était une autre affaire » (page 376).

Mais l’avocat subtil et empathique qu’est le chaleureux et remarquablement fin Philippe Sands, va superbement y réussir.

Et cet échange, durant deux pleines journées d’échanges intenses, avec Herta, dans son appartement de la maison de retraite où désormais elle vivait, face à la Méditerranée, constitue le sommet _ en toute délicatesse et pudeur _, et la clé finale, du questionnement de Philippe à propos de son grand-père Leon _ et de sa grand-mère Rita. A moins que d’ultimes témoignages, ou de nouveaux documents, sollicités et décryptés, livrent de nouvelles découvertes. La recherche a aussi quelque chose de passionnément infini.

Ces pages-ci (de 380 à 384)

de la rencontre de deux jours, donc, de Philippe Sands avec Herta, à Tel-Aviv, et ce qu’il va en apprendre,

et qui comprennent aussi, in fine, en un paragraphe de sept lignes, page 384, la mention du « sourire entendu«  de Ruth, la mère de Philippe,

quand celle-ci, un peu plus tard, lui raconte sa rencontre avec Max, en Californie, dans les années 70..,

vont venir donner au petit-fils de Leon, le plus beau et juste portrait de son merveilleux grand-père.

Et, à ce stade presque final de ma lecture, je voudrais ici rappeler les mots de son petit-fils qui, page 39, ouvraient le portait de son grand-père Leon :

« un homme généreux et passionné,

dont le tempérament fougueux pouvait _ à l’occasion _ se manifester de manière brusque et inattendue » ;

soit un homme passionné, foncièrement ouvert, mais sachant aussi parfaitement se contenir et demeurer discret, de même que très audacieux, et même héroïque, quand il le fallait…

Après les dix ans, de 1904 à 1914, de sa prime enfance à Lemberg,

Leon avait en effet vécu à Vienne vingt-quatre années, qui avaient été celles de sa jeunesse joyeuse : de l’automne 1914, à son départ pour Paris en janvier 1939.

Et il en vivra encore cinquante-huit de plus, à Paris, jusqu’à son décès en 1997 _ et son veuvage, depuis 1986.

Nous découvrons d’abord ceci, à l’important chapitre 133, et à la page 381 :

« Ce fut le nom de Leon qui suscita le souvenir le plus vif _ de la vieille cousine Herta.

Son oncle Leon, elle l’avait _ en effet _ « adoré »,

comme un frère aîné, de seize ans seulement son aîné.

Il était toujours dans les parages _ chez elle et ses parents, à Vienne _,

une présence constante.

« Il était si gentil, je l’aimais. »

Elle s’interrompit,

surprise par ce qu’elle _ elle campée d’habitude sur un plutôt ferme quant-à soi… _ venait de dire.

Puis elle le redit,

au cas où _ qui l’aurait chagriné _  je n’aurais pas entendu.

« Je l’aimais vraiment ».

Ils avaient grandi ensemble, expliqua Herta,

ils vivaient dans le même appartement après le départ de Malke pour Lemberg en 1919 _ quand la situation s’était apaisée là-bas, à Lwow, désormais.

Il était là quand elle était née en 1920, il avait seize ans, c’était un lycéen viennois.

La mère de Herta, Gusta, le gardait en l’absence de Malke.

Leon était une présence constante _ et marquante _ dans sa vie. » (page 382). 

Puis, ceci, un peu plus bas, toujours page 382 :

« Lorsque nous feuilletions les albums de photos _ ceux d’Herta comme ceux que Philippe avait apportés _,

son visage s’adoucissait _ voilà _ chaque fois qu’elle voyait une photo de Leon

_ la douceur de Leon suscitait, et maintenant encore, de la douceur…

 Elle reconnut le visage d’un autre jeune homme qui apparaissait sur plusieurs photos

_ qu’avait apportées Philippe ; et qui dataient toutes d’à partir de 1924, l’année des vingt ans de Leon, en l’épanouissement de sa période « viennoise« , en quelque sorte.

Regarder surtout les photos des pages 59 et 383.

Son nom lui échappait.

C’est Max Kupferman, lui dis-je, le meilleur ami de Leon.

« Oui, , bien sûr », dit Herta.

« Je me souviens de lui, c’était l’ami de mon oncle, ils étaient toujours ensemble.

Quand il venait à la maison, il venait toujours avec son ami Max. »

Cette remarque m’incita à l’interroger sur les amies de Leon.


Herta secoua la tête vigoureusement,

puis sourit, d’un sourire chaleureux

_ sourire, douceur, chaleur, sont décidément des marqueurs cruciaux dans le recueil très attentif des témoignages à propos de son grand-père Leon auxquels procède Philippe Sands.

Ses yeux aussi sourirent _ et ils parlent clair.

« Tout le monde passait son temps à demander à Leon _ et c’est là la pression du groupe _ « quand vas-tu te marier ? »  Il répondait toujours qu’il voulait ne jamais se marier » _ a précisé alors Herta : « toujours, jamais« .

Je l’interrogeai _ donc _ sur d’éventuelles _ parfois _ petites amies.

Elle ne se souvenait d’aucune amie.

« Il était toujours avec son ami Max ».

C’est tout ce qu’elle a dit,

répétant ces mots

_ « Il était toujours avec son ami Max« 

Doron _ le fils d’Herta _ demanda _ alors, avec beaucoup de modération dans le conditionnel de la formulation _ si elle pensait que Leon aurait pu être gay _ un mot, bien sûr, assez récent.

« On ne savait pas ce que c’était alors » _ dans les années 20 et 30 ; surtout une petite fille née en 1920… _,

répondit Herta, d’un ton égal _ et bien sûr les intonations de la voix, de même que les regards, comptent beaucoup dans l’expression des témoignages…

Elle ne fut ni surprise, ni choquée. Elle ne confirma, ni n’infirma« .

Fin ici du chapitre 133.


 

Puis, ceci, encore, au chapitre suivant, 134 (pages 383-384) :

« De retour à Londres,

je me suis replongé dans les papiers de Leon, rassemblant _ avec méthode _ toutes les photos que je pouvais trouver. (…)

 Je mis de côté toutes celles où il y avait Max,

les rangeant par ordre chronologique du mieux que je pouvais. (…)

Entre 1924 _ l’année des 20 ans de Leon _ et 1936, sur une période de douze ans _ et en 1936, Leon avait eu 32 ans, le 10 mai… _,

Leon avait collectionné plusieurs douzaines de photos _  pas mal, par conséquent ! _ de son ami Max.

Pas une année apparemment ne s’était écoulée sans qu’une photo ne soit prise, ou plusieurs.

Les deux hommes en randonnée. Jouant au foot. Á une cérémonie. Á une fête sur la plage, accompagnés de filles, bras dessus, bras dessous. Ensemble près d’une voiture dans la campagne.

Ces _ plusieurs douzaines de _ photos prises sur une période de douze années,

entre vingt _ 1924 _ et trente-trois ans _ 1937 _ (quelques mois avant son mariage avec Rita _ qui eut lieu le 23 mai 1937, pour ce qui concerne les données biographiques de Leon… _),

témoignent d’une _ très réelle _ relation de proximité _ entre Leon et Max.

Qu’elle fût intime ou non _ voilà l’adjectif qui revient ici _,

n’apparaît _ cependant _ pas clairement _ au vu des seules photos (toutes dénuées d’impudeur) étalées sur la table.

Les revoyant à nouveau _ et plus attentivement _ aujourd’hui,

avec _ désormais, en plus _ les remarques de Herta en tête

_ procéder aux connexions judicieuses (prenant en compte aussi le hors-champ !) est, forcéement, décisif ; tout élément doit être, toujours, et le plus correctement possible, bien sûr, contextualisé ! c’est-à-dire connecté à d’autres… C’est la justesse de cette connexion qui ouvre l’intelligence (ou pas) de la signification… Par l’auteur, au premier chef, évidemment ! Mais par nous, les lecteurs, aussi (lire est lui aussi un acte d’intelligence ; et donc un engagement de soi, personnel et singulier) ; ce qui nécessite, de notre part, en emboitant le pas, en quelque sorte, à la démarche même d’écriture inventive de l’auteur écrivant, quelques relectures, à chaque fois un peu plus attentives aux détails qui avaient pu jusque là nous échapper ; et sur lesquels l’auteur avait peut-être, justement, choisi de ne pas trop lourdement insister ! faisant confiance à notre propre finesse de lecteur attentif (ou pas) aux moindres nuances et intonations (voire aux silences) de ses phrases… Hic Rhodus, hic saltus _,

je me dis que c’était là une intimité d’un genre particulier _ peut-être, mais lequel ? A nous d’y méditer…

Leon avait dit qu’il ne voulait jamais se marier _ et il n’existait certes pas alors de mariage entre personnes de même sexe ; ni de pacs.

Et encore moins de procréation médicalement assistée.

Les solutions fines à la configuration personnelle de telles relations étaient possiblement alors moins formatées que ce qui se déploie à très grande échelle aujourd’hui dans nos sociétés moutonnières, alors même que les individus se figurent être absolument singuliers et uniques : par un aveuglement (de totale cécité !) habilement construit par de très peu visibles, voire invisibles, dispositifs algorithmiques sociaux…


Max avait réussi à quitter Vienne _ quelles raisons précises l’y avaient donc incité ? _ ;

comment, quand, je ne le savais pas _ et c’est bien dommage : ni Herta Gruber-Peleg, née en 1920, et nièce de Leon ; ni Emil Landes, né en 1933, et neveu de Rita, ne l’ayant jamais su, ne pouvaient donc pas le savoir ; et même Emil Landes, bien trop jeune en 1937-38, ne pouvait évidemment pas avoir connu ni se souvenir de ce Max Kupferman… Et qui d’autre, maintenant, pouvait apporter un nouveau témoignage fiable sur tout cela ?..

Il était parti _ mais à quelle date ? dès 1937 (soit le moment où cessent les photos jusqu’alors si fréquentes de l’ami Max, au moins dans la collection qu’en conserva Leon) ? plus tard ? mais quand ? Et qu’est ce qui avait donc pu motiver son départ, à lui, de Vienne, et d’Autriche ?.. L’Anschluss (Max aussi était juif) ne se produisit que l’année suivante : au mois de mars 1938… Et pour quelles raisons Max était-il parti tout seul ?.. Qu’est- ce qui avait pu retenir si fort l’ami Leon à Vienne ? Sa profonde affection pour sa mère Malka ? Le désir de se marier et d’avoir des enfants ? Qui pourrait le dire ? _

il était parti

pour l’Amérique, New-York, puis la Californie _ Philippe Sands n’indique pas précisément ce qui lui permet de l’affirmer : une correspondance entre Max et Leon ? un témoignage particulier, tel celui de Ruth, issu de leur rencontre californienne ?.. Cela n’est pas explicité.

Il était _ cependant _ resté en contact avec Leon _ par échange de lettres ? et en permanence ? Il semblerait que oui, mais là encore Philippe Sands laisse discrètement ces éléments dans le flou. Il en reste au stade de l’allusion. Durant l’Occupation, Leon se trouvant à Paris sous la botte allemande, il avait dû leur être assez difficile de communiquer par le courrier, très surveillé ; chacun (Leon à Paris, Max en Amérique) devait disposer d’une adresse sûre et fiable de l’autre afin de réussir à le joindre, sauf à utiliser les services de la poste restante, mais dans une ville forcément préalablement connue de soi (peut-être Max a-t-il résidé toutes ces années-là, sans en bouger, à New-York…). La pratique de la poste restante était fréquente en France sous l’Occupation et le régime de Vichy. Par exemple, Hannah Arendt et ses amies allemandes du XIVéme arrondissement de Paris (dont Herta Cohn Bendit), l’utilisaient, une fois parvenues en zone libre et ayant à s’y déplacer (Lourdes, Toulouse, Montauban, Marseille), en 1940-41… _ ;

et plusieurs années plus tard, lorsque ma mère était _ ce « était à«  semble impliquer un minimum de résidence dans la durée _

à Los Angeles _ Ruth était devenue adulte, et depuis longtemps ! Ruth a épousé Allan Sands, l’ami d’enfance de son cousin Emil Landes (né en 1933, lui), en 1956 (elle avait 18 ans) ; j’essaie de me repérer… Mais Philippe Sands ne donne pas davantage de précision sur ce séjour de Ruth Sands à Los Angeles _,

elle l’avait rencontré _ Ruth, et à sa suite Philippe, sont donc tout à fait en mesure de dater correctement cette rencontre californienne de Ruth et de Max (dans les années 70, m’a dit de vive voix Philippe).

Leon avait-il indiqué à sa fille l’adresse de Max en Californie ? Ou avait-il communiqué à Max les coordonnées de Ruth lors de son passage ou séjour à Los Angeles ?.. C’est plus que probable… Mais cette précision ne nous est pas donnée ; Philippe Sands nous dit que Leon et Max gardèrent contact (mais à distance, sans se voir), l’un habitant Paris, et l’autre en Amérique : par-dessus l’Atlantique qui les séparait désormais ; et surtout il nous laisse penser que Leon a favorisé cette rencontre californienne entre son ami de toujours, Max, et sa fille, Ruth. Qu’avait donc dit Leon à sa fille (trentenaire alors) ?.. Et celle-ci en a-t-elle, depuis, confié le détail à Philippe ? C’est très vraisemblable. Mais le récit tel qu’il est publié, préfère, avec délicatesse, s’abstenir d’entrer dans ce détail du devenir de l’amitié viennoise de Leon et de Max..

Il s’était marié tardivement _ qu’est-ce à dire ? quand, plus précisément ? _,

m’avait dit ma mère _ née, elle, en 1938 ; et Max Kupferman ayant, pouvons-nous supposer, approximativement l’âge de Leon, né lui en 1904 ; cela pour tenter d’évaluer ce que pouvait être l’âge de Max (certainement plus de soixante ans) au moment de cette rencontre californienne (au cours des années 70) _,

et il n’avait pas d’enfants _ et avoir des enfants (ou pas) peut être très important pour certaines personnes.

Comment était-il ?

Chaleureux _ nous y re-voilà ! _,

aimable _ tiens, tiens ! _,

drôle _ et c’est parfaitement perceptible sur pas mal des photos de Max conservées par Leon : Max adorait plaisanter et rire ! _,

selon elle

_ et toutes ces micro-appréciations d’intonations que nous fournit ici Philippe Sands, nous apprennent, elles aussi, beaucoup.

Au passage, et à propos de l’importance de ces intonations de la voix, je veux souligner ici le vif et très émouvant plaisir qu’éprouve Philippe Sands (et c’est parfaitement perceptible sur la vidéo), à tenir, en concert, le rôle de récitant ; de récitant d’extraits de son Retour à Lemberg, accompagnés de merveilleuses illustrations musicales (Erbarme dich, de la Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach, chanté par Laurent Naouri, etc…), dans le spectacle  qu’il donne quatre fois par an de par le monde, en compagnie magnifique de proches amis : musiciens, chanteurs, comédiens… Mais la profession d’avocat en apprend déjà beaucoup sur les intonations efficaces…

Pour ma part, je me souviens d’avoir proposé à mes élèves de Terminale, l’année de ma toute première année d’enseignement de Philosophie (c’était en 1972, au lycée René Cassin, à Bayonne), en sujet de dissertation, ce fragment d’Héraclite (dit l’Obscur) : « Ces gens qui ne savent ni écouter, ni parler« … J’y suis particulièrement sensible ; et d’abord au « savoir écouter« 

Et j’ai été aussi récitant lors de concerts de La Simphonie du Marais et Hugo Reyne ; la toute première fois, ce fut pour un concert Lully, dans le grand salon de l’Hôtel-de-Ville de Lyon, le 20 novembre 1993… Plus tard, j’ai aussi appris sur le tas à parler à la radio (France-Culture, France-Musique, à Paris, à Versailles) ; puis à devenir modérateur pour des entretiens, chez Mollat, à la Cité du Vin, au Théâtre du Port-de-la-Lune, à Bordeaux. Cf mon listing d’entretiens disponibles par podcasts et vidéos. Etc.

Je suis donc très sensible à l’importance des intonations de la voix… Fin de l’incise.

Comment était-il ?

Chaleureuxaimable, drôle, selon elle.

« Et flamboyant » _ voilà !

Philippe et sa mère ont maintenant tout loisir d’entrer bien plus avant, dans leurs échanges, dans le détail de ce qu’ils ont appris de Leon, qui se trouve être aussi, par ailleurs, allais-je écrire, pour elle, le père, et pour lui, le grand-père dont ils ont connu d’autres facettes de l’identité, complexe, riche et dynamique ; de même que pour l’identité de quiconque, si l’on veut bien creuser un peu…

Et toutes ces remarques sur ce qui émanait de la personnalité de Max telle que Ruth a pu l’éprouver lors de cette tardive rencontre californienne, sont magnifiquement corroborées par la photo en gros plan du visage de Max (et celui de Leon), prise en 1929, à Vienne, dans une étroite cabine de photomaton : plus de quarante ans avant que Ruth ne découvre le visage et ne perçoive la personnalité de Max, le viennois, en Californie…

Elle avait souri _ encore et toujours ce fondamental sourire : d’intelligence et d’affection, les deux _,

d’un sourire entendu

_ Ruth savait donc. Mais n’avait rien dit, jusque là.

Philippe n’avait pas non plus demandé grand chose à sa mère, avant ce voyage à Lviv, en octobre 2010 ; et avant l’apparition de cette affectueuse curiosité ainsi déclenchée, à Lviv, envers la personnalité pas assez encore connue de lui jusque là, de ce grand-père Leon, qu’il aimait tant. Oui, ce fut bien ce voyage très émouvant d’octobre 2010 à Lviv qui fut le catalyseur de cette curiosité et de toute cette démarche d’enquête, et qui mena à cette meilleure connaissance par Philippe de son grand-père, via tout ce dossier ; et cela à côté de son enquête sur les parcours de vie et les œuvres des juristes Hersch Lauterpacht, Raphaël Lemkin et Hans Frank, et à propos de l’articulation conflictuelle entre les droits nationaux et le droit international…

Mais maintenant, Ruth a tout loisir de bien en parler à Philippe, et avec ce joli sourire d’intelligence complice entre eux deux…

Je retournai _ poursuit Philippe Sands _, à la seule lettre de Max que j’avais trouvée _ que sont devenues les suivantes ? puisque le contact entre Leon et Max s’est poursuivi jusqu’aux années 70 au moins… _ dans les papiers de Leon.

Écrite _ aux États-Unis _ en mai 1945, le 9, le jour où les Allemands avaient capitulé face à l’Union soviétique.

C’était _ visiblement _ une réponse à une lettre de Leon

_ quel pouvait être son contenu ? Leon avait-il pu déjà avoir connaissance, en avril 1945, et à Paris, de l’étendue des meurtres de Juifs en Europe centrale et orientale ? et, plus particulièrement du sort des proches de son ami Max Kupferman ?.. _,

expédiée depuis Paris _ qui avait été libéré le 25 août 1944 _ un mois plus tôt _ début avril 1945, donc : détails en effet significatifs…

Max décrivait la perte de membres de sa famille _ perte dont il venait de recevoir, d’Europe centrale, probablement, confirmation ; car il demeure assez peu probable qu’en avril 1945, Leon ait pu déjà disposer depuis Paris, de beaucoup d’informations sur les massacres d’Europe centrale ; et cela en dépit des relations nouées avec le réseau des gens de l’UGIF… Mais qui sait ? Leon était ingénieux et audacieux… _,

l’instinct de vie _ qui était le sien _,

l’optimisme retrouvé _ ce que Boris Cyrulnik a baptisé la « résilience« 

Ses mots _ de Max _ dénotaient un espoir _ mais lequel ? _ palpable _ si les signes sont bien là, sous nos yeux, c’est à nous qu’il revient d’apprendre à les interpréter ; et en fonction, bien sûr, des contextes, mouvants…

Ce que Philippe Sands s’est efforcé, bien sûr, de faire, au fur et à mesure des avancées (à rebondissements) de ses investigations…

Comme Leon _ pense alors par devers soi et comme à voix haute Philippe _,

il buvait la vie _ telle est la dominante du tempérament joyeux et optimiste (« flamboyant«  !) commun aux deux amis, Max et Leon ! _,

même si la coupe _ étant donné la situation, de part et d’autre de l’océan _ n’était qu’à moitié pleine

_ et ce qui tranche, aussi, avec l’absence endémique de rire de l’épouse de Leon, Rita…

Même si Rita et Leon donnèrent à Ruth un petit frère, Jean-Pierre, né à Paris le 3 janvier 1947.

Des choix drastiques furent donc faits, et à plusieurs reprises, et par chacun des impliqués ;

et où chacun d’entre eux se trouvait alors : à Vienne, à Paris, à New-York, en Californie ; ainsi qu’en fonction des divers lieux où il pouvait se déplacer, ou fuir, échapper à la nasse…

La dernière ligne _ de cette ultime lettre de Max conservée par Leon dans ses papiers : que devinrent les autres ? _ accrocha mon regard,

comme lorsque je l’avais lue pour la première fois,

mais c’était alors pour une raison différente,

sans connaître le contexte _ forcément crucial ! _,

avant d’avoir entendu le témoignage _ sur le vif, et irremplaçable _ d’Herta.

Max se référait-il à des souvenirs viennois _ précis _ lorsqu’il avait écrit ces mots,

lorsqu’il avait envoyé des « baisers affectueux » à Leon,

avant de terminer sa lettre par une question ?

« Dois-je répondre à tes baisers, avait écrit Max _ avec une bonne pincée d’humour noir _, 

ou sont-ils seulement pour ta femme ? » 

          

Sur cette question des droits les plus intimes _ je reprends cet adjectif in fine très important _ de la personne,

face aux pressions (et parfois _ voire souvent _ aux violences _ par exemple, en l’occurrence, homophobes _) des autres _ et le plus souvent en groupes (très vite fanatisés, qui plus est…) _,

deux autres situations _ et souffrances, chagrins _ peut-être proches, sinon exactement similaires,

ayant affecté l’intimité de deux des autres principaux protagonistes de l’enquête :

Raphaël Lemkin,

et Hans Frank,

doivent être aussi abordées quant à ce volet de l’intimité personnelle, et peut-être même singulière ;

et ses droits…

D’abord, et surtout _ par la détresse qui la nimbe d’un bout à l’autre, semble-t-il… _la situation personnelle de Raphaël Lemkin,

comme s’y intéresse, avec pudeur ainsi que prudence, Philippe Sands _ et d’après son enquête sur lui, éminemment scrupuleuse et la plus complète possible : un travail de bénédictin ; presqua analogue à celui que fit Lemkin à propos de Hans Frank ! _au chapitre 136 (de la partie X Jugement), et surtout à la page 390 ;

Lemkin, qualifié, page 390, de « célibataire endurci« , ne s’était, en effet, pas marié ;

de même qu’est souligné, page 442, le fait qu’il « mourut sans enfants« .

Il n’avait eu ni « le temps, ni les moyens de mener une vie maritale« , avait-il confié _ en 1959, soit l’année même de sa mort _ à Nancy Ackerly,

une jeune étudiante _ « de Louisville, Kentucky » _ avec laquelle, au printemps 1959, à New-York, il avait sympathisé et lié amitié _ après s’être amusé un jour qu’il se promenait dans un parc, et l’avait rencontrée par hasard, alors qu’elle « pique-niquait avec un ami indien sur la pelouse du Riverside Park, non loin de Columbia University« , à New-York, à lui claironner, par fanfaronnade, qu’il était capable, lui qui n’était plus un tout jeune homme (il allait avoir cinquante-neuf ans), de dire « je vous aime«  en vingt langues différentes ! (page 185).

Et, bientôt « devenus proches« ,  l’été qui suivitet qui allait être celui-là même de sa mort, d’une crise cardiaque, le 28 août 1959 _,

Raphaël Lemkin et Nancy Ackerly ont travaillé « ensemble sur le manuscrit _ des Mémoires de Lemkin que Lemkin intitula Totally Unofficial » (page 185) ; ce qui fait de cette jeune femme, qui fut sa confidente de prédilection en 1959, un témoin très privilégié de son parcours de vie.

Raphaël Lemkin était un homme à la personnalité singulière, un individu assez isolé socialement _ un « outsider«  ! ai-je entendu à diverses reprises le qualifier Philippe Sands… _ :

un homme « solitaire, déterminé, compliqué, émotif et volubile,

quelqu’un qui n’était pas véritablement charmant, mais qui « essayait _ et sans vrai succès _ de charmer les gens » »,

d’après l’éditorialiste Robert Silvers (page 196), qui l’avait bien connu, et en a parlé en ces termes à Philippe Sands ;

et cela, malgré une indiscutable sociabilité :

« Sociable _ il se liait plus facilement que Lauterpacht _, il vivait en homme du monde » (page 389) ;

mais c’est seul, tristement seul, qu’une fois rentré chez lui, il se retrouvait

et s’éprouvait, douloureusement :

sans personne auprès de qui vraiment s’épancher, se confier ;

contre qui se serrer, se blottir,

à qui s’abandonner ;

et étreindre…

 

Sa mère Bella l’en avait pourtant prévenu, averti, mis en garde, notamment la dernière fois qu’il était passé revoir ses parents, chez eux, à Wolkowysk, en Pologne, à la fin octobre 1939 :

« Bella insista, rappela à son fils que le mariage était un moyen de se protéger,

qu’un homme « solitaire et sans amour » aurait besoin d’une femme, une fois « privé » du soutien de sa mère.

Lemkin ne l’encouragea pas à poursuivre«  _ un tel discours.

Raphaël « répondit aux efforts de Bella avec affection, prit dans ses mains la tête de sa mère, caressa ses cheveux, baissa ses yeux, mais ne fit aucune promesse.

« Tu as raison », c’est tout ce qu’il put lui offrir, espérant que sa vie de nomade lui sourirait davantage à l’avenir« , page 210.

Le texte de ces Mémoires de Lemkin ne trouvant pas d’éditeur à ce moment (1959-1960)

probablement du fait du décès de Lemkin, le 28 août 1959 ; et plus encore de l’absence d’un vrai réseau d’amis fidèles, ou de disciples, auprès de lui, et ayant souci du soin de son œuvre ainsi que de sa mémoire au regard de la postérité.

Raphaël Lemkin n’avait pas non plus d’héritier dont il serait demeuré proche :

le fils de son frère Elias, son neveu Saul Lemkin, né en 1927 (la famille d’Elias avait réussi à survivre aux Nazis comme aux Soviétiques, et à rejoindre l’Amérique après la guerre), vivait lui-même, « à quatre-vingt ans passés« , assez isolé à Montréal, dans des conditions plus que modestes, quand Philippe Sands le rencontra pour recueillir son témoignage sur son oncle Raphaël ; mais les liens familiaux entre Raphaël Lemkin et son neveu Saul, étaient très distendus (pages 210-211).

Et la jeune étudiante qu’était Nancy Ackerly, en 1959, ne disposait, quant à elle, d’aucune autorité, ne serait-ce qu’universitaire, pour assumer et assurer ce rôle de conseil auprès d’un éditeur _,

le texte, donc, de Totally Unofficial

« finit _ un peu perdu, et en tout cas non édité (et donc demeuré invisible)… _ (…)

dans les entrailles de la New-York Public Library« 

_ de laquelle Bibliothèque, ce n’est que bien « des années plus tard » que « un jeune universitaire américain mentionna le manuscrit, et m’en fit _ ensuite _  parvenir une photocopie« , raconte Philippe Sands (page 186) ; ayant pris connaissance de l’existence de ce document, très précieux pour sa propre recherche concernant Lemkin (sa vie personnelle solitaire, sa vie professionnelle un peu compliquée et conflictuelle, ainsi que son rapport passionnel à son œuvre de juriste), Philippe Sands obtint donc de s’en procurer une photocopie, qui, bien sûr, le passionna et dont il tira énormément d’éléments pour son travail de reconstitution du parcours de vie et de la genèse à méandres de l’œuvre de juriste de Raphaël Lemkin. Et un tel travail de précision de reconstitution dans les moindres détails, tant d’une vie que d’une œuvre, est, bien sûr, la seule méthode qui vaille.

Plus loin,

aux pages 209-210,

continuant de se pencher sur les méandres peu heureux _ et c’est un euphémisme _ de la vie de Lemkin, Philippe Sands note bien que « l’une des caractéristiques frappantes de la biographie de Lemkin est en effet l’absence de référence _ qu’elle ait été exprimée, cette « absence de référence à toute relation intime« , par lui-même, ou bien reconnue et établie par d’autres _ à toute relation intime _ sic : cela va donc assez loin. Lemkin ferait-il donc partie de ceux qu’on qualifierait aujourd’hui d’« asexuels«  ? Probablement que non.

De tous les documents que j’ai dépouillés _ poursuit Philippe Sands _aucun ne mentionne _ en effet _ une femme, bien que certaines aient apparemment manifesté _ publiquement _ un intérêt pour lui.« 

Et c’est ce qui transparaît aussi, plus loin, page 390, de ce document privé exceptionnel et particulièrement expressif qu’est la petite œuvre poétique _ totalement inédite _ de Raphaël Lemkin, « trente poèmes qu’il avait écrits et qu’il avait voulu partager avec _ sa jeune amie et collaboratrice de 1959 _ Nancy » Ackerly ; et que celle-ci, bien des années après la disparition de Lemkin, adressa, par la poste, à Philippe Sands :

« La plupart _ de ces poèmes, résume Philippe Sands _ portait sur les événements _ de diverses sortes, probablement _ qui avaient façonnés sa vie et était (sic) heureusement _ pour sa faible qualité poétique ? pour ce qu’elle révélait (un peu trop ?) de la vie de son auteur ?.. _ restée dans l’ombre,

 mais certains poèmes parlaient d’affaires de cœur _ nous y voilà.


Visiblement, aucun n’était destiné à une femme en particulier _ qu’il aurait aimée ou courtisée un peu durablement _,

mais deux d’entre eux s’adressaient apparemment _ au vu de la syntaxe _ à des hommes.

Pris dans « l’effroi de l’amour »

_ est-ce là le titre du poème ? ou bien une expression significative du poème dont est cité l’extrait qui suit ? _,

il écrivait :

M’aimera-t-il davantage

Si je ferme la porte à clef

Lorsqu’il frappera cette nuit ?

Un autre, sans titre, s’ouvrait sur ces vers _ mais la suite (plus impudique ?) ne nous est pas ici donnée _ :

Monsieur, ne vous débattez pas

Laissez-moi baiser

Votre poitrine avec amour.

Philippe Sands concluant, page 391, ce passage à propos des confessions poétiques _ inédites _ de Raphaël Lemkin _ qui comporte probablement d’autres richesses biographiquespar ces mots :

« On ne sait à quoi _ à quel hors-champ bien réel (inconnu jusqu’ici) de son existence _ ces vers faisaient référence.

Il semble cependant que Lemkin avait vécu une vie _ entière _ de solitaire,

et qu’il avait peu de personnes avec qui partager sa frustration

…sur l’évolution du procès » _ de Nuremberg,

eu égard aux difficultés qu’il avait en effet éprouvées à obtenir la place officielle de premier plan, et au procès de Nuremberg même, qu’il désirait en ce décisif procès, au service de la reconnaissance universelle de son concept de « génocide« 

Et dans l’Épilogue de Retour à Lemberg, à la page 442,

nous retrouvons cette notation de Philippe Sands : « Lemkin mourut sans enfants ».

D’autre part,

Philippe Sands remarque, page 231, dans la Préface que Lemkin rédigea pour son livre capital Axis rule in Occupied Europeque de tous les groupes de personnes dont Raphaël Lemkin s’attachait à vouloir défendre _ sur le terrain du droit international _ les droits  _ en particulier les « Juifs, Polonais, Slovènes (?), et Russes » ; semble exister ici une maladresse de traduction… _,

« d’un groupe au moins, il ne faisait aucune mention :

les homosexuels« .

Qui étaient pourtant passibles, le fait est bien connu, d’abord du port de l’étoile rose, et qui furent très effectivement persécutés en tant que groupe identifiable _ ainsi marqué et fiché _ et stigmatisé…

Que déduire de pareille omission en ces écrits de Lemkin ?

Probablement une gêne toute personnelle de la part de Lemkin en sa vie d’homme sexué ;

et dont, à ce point d’être incapable de pouvoir l’aborder en son texte de droit _ pouvait-il y en avoir de vraies raisons théoriques ? _il souffrait et avait honte…

Raphaël Lemkin serait peut-être ainsi un gay

_ mais le mot n’est pas cette fois prononcé pour lui, faute de discours de quiconque sur lui sur ce chapitre : pas de Niklas, comme pour Hans Frank ; pas de Doron, comme pour Leon Buchholz ;

dans le cas de Raphaël Lemkin, son neveu, Saul Lemkin, qui vivait (pauvrement) à Montréal, ne sait rien de la vie personnelle et intime de son oncle, et ne porte pas le moindre jugement sur elle… _

qui n’aurait pas vraiment assumé ses penchants… ;

ou leur éventuelle publicité…

Et cela, que ce soit du temps de sa vie en Pologne _ quand ses parents, Bella et Joseph, n’avaient pas encore été exécutés par les Nazis ; ce fut à Treblinka (page 422) _, ou ensuite aux États-Unis…

Mais les pratiques homosexuelles, à cette époque _ avant 1960 _, et notamment à New-York,

constituaient-elles, ou pas, un comportement de groupe ?..

S’agissait-il là _ comme le néologisme qu’est le vocable de « gay«  _, ou pas,

d’un phénomène sociologique, et d’époque ?..

Etait-ce l’assignation de sa propre singularité à un groupe, qui lui répugnait ?

Ou plutôt, la constitution en quelque sorte officielle et au sein de la théorie juridique d’un tel groupe d’Homosexuels ?..

Le point serait intéressant à creuser…

Ce qui concerne, maintenant, le cas de Hans Frank

sur cette part relativement tue de sa propre intimité,

et cela malgré (ou à cause de) ses liaisons bien connues, voire ses affichages avec diverses maîtresses,

se trouve au chapitre 109 (de la partie VI, Hans Frank), et à la page 315 ;

et il est abordé par Philippe Sands à partir des analyses _ d’une sévérité impitoyable ! _ du dernier fils (né en 1939) de Hans Frank,

Niklas Frank,

en partie à partir de confessions, dans le Journal de l’épouse de Hans _ et mère de Niklas _, Brigitte Frank,

à propos de l’intimité _ en effet plutôt bizarre _ de leur couple :

« Niklas avait compris que

sa mère _ d’un côté _ exerçait une forte emprise _ psychique _ sur Frank,

malgré son attitude cruelle _ à lui, d’un autre côté _ envers elle

_ en une relation de couple sado-masochiste, et doublement perverse en quelque sorte.

« Sa cruauté _ envers Brigitte son épouse, « de cinq ans son aînée«  _ devait servir à cacher son homosexualité », me dit Niklas.

Comment le savait-il ?

Grâce aux lettres de son père

et au Journal de sa mère.

« Chaque fois, de nouveau _ c’était donc endémique… _,

il semble que mon Hans lutte désespérément _ et en vain ! _, encore et encore »confiait Brigitte à son Journal, « pour se libérer de son attitude juvénile _ qu’est-ce-à-dire ? qui datait de sa jeunesse ? qui concernait son attirance envers des jeunes gens ?.. _ pour les hommes »en référence au temps qu’il avait passé en Italie _ la référence demeure obscure, faute de disposer d’informations sur la jeunesse ou/et les voyages de Frank en Italie…

C’était pourtant le même Frank _ mais y a-t-il vraiment là incohérence ? _ qui avait favorablement accueilli le paragraphe 175a du code pénal du Reich étendant la prohibition de l’homosexualité_ adopté le 28 juin 1935 (in la note 103 de la page 481 ; avec cette précision : « Frank avait prévenu que « l’épidémie de l’homosexualité » menaçait le Reich« …) ; mais seulement si celle-ci tournait à l’exclusivité…

Et les Nazis (race de seigneurs !) n’avaient pas la moindre complaisance pour ce qui ressortait de l’universel, ou même du général.

Un tel comportement, avait déclaré Frank, est « l’expression d’une disposition contraire à la norme de la communauté nationale » _ une norme, c’est-à-dire un simple habitus majoritaire : de fait, et non de droit ; mais que peut donc signifier le droit pour un Nazi ? sinon le simple fait brut de la force, et de son pur arbitraire… ; cf ici les analyses de Carl Schmitt ; ou, déjà, en amont, le discours que prète à son personnage de Calliclès, dans Gorgias, Platon… _ qui doit être puni sans merci « si l’on ne veut pas que la race périsse » _ seulement par pragmatisme bien compris.

« Je crois qu’il était gay », dit Niklas » (page 315), en conclusion de ce raisonnement.

Et voici donc l’autre occurrence de ce mot « gay » (page 313, donc),

avec la question de Doron Peleg, à Tel-Aviv, à propos de Leon Buchholz (page 383)

dans Retour à Lemberg.

Ce qui nous ramène

à réfléchir à ce qui constitue, et en lui donnant forme,

dans le temps d’une vie humaine, tant au sein de la personnalité de l’individu, que dans l’évolution de ses rapports aux autres,

et dans l’affiliation _ tant recherchée par soi qu’assignée par d’autres (ou les autres) _ à divers groupes, sociaux, raciaux, ou autres,

l’identité :

l’identité, toujours complexe et dynamique, est toujours potentiellement ouverte,

et comporte toujours au moins une part de plasticité…

Et nous retrouvons ici la distinction et les approches concurrentes que faisaient dans leurs démarches de conceptualisation théorique du droit (et des droits)

Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin ;

et que continue d’interroger, aussi, Philippe Sands…

Dont voici le podcast (de 56′ 38″) de la présentation de son livre,

mercredi 28 mars, à la Station Ausone,

tel qu’il vient d’être d’être mis en ligne par le site de la librairie Mollat…

Ainsi que la vidéo.

Ce lundi 2 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le buzz sur Call me by your name

10mar

Suite à la très récente cérémonie des Oscars 2018,

divers clips vidéos sur le bien intéressant film Call me by your name (Chiamami col tuo nome) de Luca Guadagnino

(et à partir d’un scénario de James Ivory _ oscarisé pour la peine ! et, à 90 ans, pour la première fois de sa très brillante carrière de cinéaste (avec, entre autres réussites, Chambre avec vue, en 1986, Maurice, en 1987, Retour à Howards End, en 1991, etc.)… _, d’après le roman Appelle-moi par ton nom d’André Aciman né le 2 janvier 1951 à Alexandrie, en Egypte, écrivain américain d’origine Italo-turque : à découvrir ! )

ont captivé mon attention ;

et cela, alors même que je n’ai pas le temps de me déplacer pour aller voir le film en salle en ce moment :

probablement parce qu’il s’agit là, même seulement entr’aperçue à travers ces simples clips,

d’une représentation assez réussie _ même ainsi tronquée, faute de voir vraiment le film en son entièreté ! je le répète !… _ de la naissance et du déploiement plus ou moins timide ou audacieux du désir, et de la séduction _ au moment de l’adolescence, principalement (et de l’ouverture à la sexualité adulte) : le jeune Elio a 17 ans cet été-là (choisi par le film), en 1983 (au lieu de 1987 dans le roman) _,

et cela,

quels que soient les sexes des deux personnes _ le désirant et le désiré, l’amant et l’aimé aurait dit Platon ; ou aussi, d’un seul et même mouvement, de la part des deux amants, à la fois désirants et désirés, les deux, l’un de l’autre : cela arrive aussi, heureusement… _ en cette situation et moment de naissance et déploiement du désir amoureux _ plus ou moins réciproque et plus ou moins simultané.

Soit une éducation sentimentale _ en 1983, donc ; moment où la fixent en ce film le scénariste James Ivory, et le réalisateur Luca Guadagnino ; alors que l’auteur du récit de départ, André Aciman, avait, lui, choisi 1987…

Et via le regard d’Elio, âgé de 17 ans ce lumineux été-là de 1983 _ Oliver, lui, l’objet de son désir, en a alors 24 ; puisque tel est l’écart d’âge fixé par le roman…

Et les acteurs du film, tant Timothée Chalamet (Elio), qu’Armie Hammer (Oliver),

sont stupéfiants de vérité _ en ce délicat cheminement amoureux vers Cythère _ : magnifiques !!!

Au point de carrément crever l’écran _ chacun à sa façon, bien sûr : de sujet et d’objet du désir ; même si l’objet du désir est loin de demeurer inerte en l’évolution de la situation amoureuse ; il n’est certes pas qu’un objet : l’objet vit et réagit ! Et le voici bientôt séduit… de leur magique présence…

Quelles magnifiques incarnations de leurs personnages d’Elio et d’Oliver

offrent de tels acteurs, à pareil degré de charisme…

_ sur cette incarnation des personnages,

voir mon article du 25 septembre 2011 à propos de La Voix des personnages de Martine de Gaudemar : «  ;

et, à titre de rappel, et à propos de la construction même (ouverte) du sujet, qu’est la subjectivation,

cet autre article-ci, du 4 février dernier :  »

Or, rien _ bien an contraire ! _ dans le film n’assigne quelque identité sexuelle _ close et définitive _ à aucun des personnages protagonistes de ce récit _ parents compris, d’ailleurs… _ ;

nous sommes à mille lieues, dans ce film parfaitement intelligent et sensible _ juste ! _, de tout ghetto, et de tout communautarisme _ et de quelque propagande que ce soit : c’est bien seulement d’amour (et de sa part d’effarement face à son apparition et à ses ouvertures) qu’il s’agit là _ ;

d’ailleurs, le mot gay _ pas plus que ceux d’homo- et d’hétéro- sexualité, non plus _ n’est jamais prononcé…

Il ne s’agit pas là, en effet, d’une initiation à la sexualité _ et moins encore à l’homosexualité _,

mais simplement de la naissance et du déploiement d’un premier amour _ et cela quels que soient les genres des personnes qui vont s’aimer et s’aiment…

A comparer, sur ce point, à mon article-critique du 31 janvier dernier «  …

Voici, aussi _ en une sympathique vidéo (de 13′) _, une intéressante et significative analyse du film, en italien : Il significato di Chiamami col tuo nome, par un jeune Italien d’aujourd’hui, Lorenzo Signore

un point de vue de quelqu’un d’une autre génération que la mienne ;

ainsi que de celles des James Ivory (né à Berkeley, le 7 juin 1928 : 89 ans), le scénariste officiel, André Aciman (né à Alexandrie, le 2 janvier 1951 : 67 ans), l’auteur du roman de départ, ou Luca Guadagnino (né à Palerme, le 10 août 1971, d’un père sicilien et d’une mère algérienne : il a 46 ans), le cinéaste.

Quant aux acteurs, Timothée Chalamet est né à New-York le 27 décembre 1995, et a donc 22 ans ; et Armie Hammer, à Los Angeles, le 28 août 1986, et a 31 ans : ils ont un écart d’âge de 9 ans, au lieu des 7 ans de leurs personnages, Elio et Oliver. Au moment du tournage du film, en mai-juin 2016, Timothée avait 20 ans, et Armie 29. Mais cela gêne-t-il notre adhésion à leur incarnation ? Pas le moins du monde, tant le charisme, certes différent, de chacun d’eux, irradie, rayonne, triomphe ; emporte en nous bouleversant notre conviction…

Une dernière remarque : alors que le scénario définitif situe l’été (six semaines aux mois de juillet et août) de la rencontre des personnages en 1983,

le roman avait choisi, lui, de le situer quatre ans plus tard, en 1987 ; l’angoisse du sida était passée par là…

Pour le solaire et tendre été de son film, Luca Guadagnino n’a pas voulu de l’ombre diaboliquement rongeuse de ce noir-là…

Ce sur quoi, pour ma part _ et quelle que soit l’insuffisance de la position de qui n’a pas vu une seule fois, le film, mais seulement divers clips !!! _, je désire mettre l’accent,

c’est sur l’extraordinaire jubilation heureuse qui se dégage au vu de ces images _ au passage, écouter l’amusante confidence d’Armie Hammer sur son vécu (« the most uncomfortable« , dit-il) du tournage de la séquence proprement dyonisiaque (orgasmique !) splendide (à commencer par le jeu de ses chaussures, des tennis blanches, sur le sol) quand il s’éclate, les yeux fermés, sur la piste de danse du dancing, sur la chanson Love my way ; et cela par comparaison avec son vécu d’acteur du tournage des (pourtant plus délicates, a priori !) scènes d’intimité sexuelle ; mais c’est sur la tendresse de celles-ci qu’a désiré mettre l’accent, à l’image sur nos rétines, Luca Guadagnini… _,

à commencer par la pénétrante _ infiniment douce _ sensualité des lieux _ la belle et grande maison (la splendide Villa Albergoni, à Moscazzano) et son luxuriant jardin-parc,

Résultat de recherche d'images pour "villa albergoni moscazzano"

la délicieuse tranquille petite ville de Crema,

Image associée

..

la riche campagne lombarde environnante,

le bord de mer (ou plutôt de lac : Garde ;

à la différence de la côte ligure de B. (Bordighera ou Bogliasco) dans le roman d’Aciman…),

la montagne (les éclaboussures de la grande cascade du Serio, à Valdombione, dans les Alpi Orobie, au nord de Bergame)… _,

Call Me by Your Name, Luca Guadagnino, Armie Hammer, Timothée Chalamet

Cascate Del Serio

des décors,

de la lumière _ principalement celle de l’été italien, surtout dans les environs de Crema (mais pas seulement…) où eut principalement lieu, quasi familialement, le tournage, au plus près du domicile même de Luca Guadagnino, à Crema, en mai-juin 2016 _,

ô combien merveilleusement saisie par  le directeur de la photographie, Sayombhu Mukdeeprom (collaborateur régulier du si grand Apichatpong Weerasethakul)…

Pour ne rien dire de la douceur et même tendresse du jeu _ précis au cordeau, et dans la dynamique magiquement fluide et amoureuse (même réfrénée) de leurs gestes _ des acteurs.

Ils sont proprement prodigieux ! Quel sublime casting !

Sensualité bienheureuse

qui me rappelle celle, merveilleusement épanouie elle aussi, de l’émilien (de Parme) Bernardo Bertolucci, tout particulièrement dans l’éblouissant (et mozartien) La Luna _ de lui, j’avais adoré (et c’est un euphémisme !), à sa sortie française, Prima della Rivoluzione

Ou celle de certains Francesco Rosi,

tel, pour n’en choisir qu’un, le merveilleux Trois frères.

Oui, un bonheur ! italien…

Ce dimanche 10 mars 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

 

Créer versus s’adapter : l’urgence du comment contrer la logique mortifère du totalitarisme des normes d’existence, selon Roland Gori dans son si juste « La Fabrique des imposteurs »

25jan

Le présent essai de Roland Gori La fabrique des imposteurs est rien moins que d’urgence civilisationnelle, et, ainsi, de salubrité publique,

du moins pour la plupart des citoyens : ceux qui ne sont pas encore tout à fait ni des imposteurs plus ou moins (et à des degrés divers…) assumés et conscients, c’est-à-dire cyniquement, ni des personnalités as if (un peu moins conscientes de l’être, elles _ surtout sans le « côté plus monstrueux » (et plus spectaculaire ; du moins une fois l’imposture démasquée : au grand jour !) de l’imposteur… _) ;

ou qui pourraient cesser, les as if comme les convertis à l’imposture _ même si c’est, pour ces derniers, un peu plus difficile ! qu’est-ce qui pourrait, eux, les convaincre vraiment (mais est-on ici seulement dans l’ordre du rationnel ? voire d’une quelconque argumentation ?..) qu’ils font fausse route ? il existe un tel niveau de plaisir pervers (sadique) à abuser des autres ; voire un tel niveau de masochisme à s’abuser, se perdre et s’avilir soi-même : selon ce que Freud a nommé, d’une part, le sadisme, et d’autre part, le masochisme primaire… ;

sur cette difficulté à aider à changer de vie les imposteurs (et les salauds, dans le vocabulaire plus éthique de Sartre), il faut bien aussi constater l’échec final, en dépit de tous ses efforts, de Socrate (qui paie pourtant beaucoup de sa personne, et jusqu’à sa vie même, au final : lire ici Phédon ; et écouter ce qu’en a fait Éric Satie, par exemple dans la version frémissante de Hugues Cuénod, au disque…) face à Calliclès (et Gorgias et Polos, les professeurs de procédures d’imposture, c’est-à-dire la rhétorique et la sophistique, pour l’âme ; la panoplie du maquillage et de toute l’esthétique, ainsi que la fausse diététique, étant les procédures d’imposture pour le corps : ce sont là les quatre techniques (et pas arts !) de tromperie que repérèrent alors Socrate et Platon, en leur Ve siècle avant Jésus-Christ) dans ce dialogue fondamental qu’est le Gorgias de Platon ; j’en pratique la lecture très attentive depuis quarante ans en classe de philosophie ; parce que « les vrais éducateurs sont des libérateurs« , comme s’en souvenait et me l’a rappelé, de vive voix au téléphone, mon ancienne élève (en 1973-1974, à Bayonne) Elisabeth Lamiscarre, jointe après presque quarante ans ; et maintenant professeur de Français à Pau… ; sur les techniques de procédures de tromperie politique, lire aussi l’éclairage de feu (!) de Machiavel, dans Le Prince... _,

ou qui pourraient cesser, ces as if comme ces convertis à l’imposture,

ou qui pourraient cesser bientôt de l’être : car les « hyper-adaptés«  (aux modes de procédures socio-économiques dominants et terriblement envahissants depuis la vague néo-libérale du dernier quart du XXe siècle… _ et quasi totalitaires ;

et c’est non sans pertinence que Roland Gori cite, pages 245-246-247,

et en prenant soin de ne pas le généraliser : « je ne souhaite nullement établir une hiérarchie des civilisations et des sociétés,

rapprocher _ jusqu’à identifier et confondre… _ le nazisme et le néolibéralisme,

et réduire l’évaluation _ et ses très larges (et profonds) effets sociaux et civilisationnels _ à cette exécution sommaire de masse _ Roland Gori évoque là l’analyse que fait Harald Welzer du processus qui se met en place et déroule « dès lors que le meurtre devient administratif« .., en son très intéressant Les Exécuteurs _ Des hommes normaux aux meurtriers de masse _ qui produit, accompagnée par le chômage et la précarité, de vives souffrances individuelles et sociales.

Il faudrait simplement essayer de comprendre comment nous _ nous tous, collectivement _ en sommes arrivés là, là où nous sommes parvenus depuis trente _ ou quarante _ ans,

et _ surtout ! _ comment nous pourrions nous en sortir«  très effectivement, page 247 ;

car Roland Gori, psychanalyste et psycho-clinicien, garde toujours en vue, bien au-delà de la libération thérapeutique, par la cure, des personnalités se reconnaissant elles-mêmes comme malades, l’épanouissement effectif de chacun et de tous, et cela, à la lumière du cheminement patient et obstiné de la prise de conscience, par chacun (d’entre nous, encore un peu humains !), de la vérité ! sur le réel, par la probité et l’honnêteté pas seulement intellectuelles, mais aussi, et de part en part, existentielles ! ;

avec cette proposition de réponse, en suivant ce constat de situation de notre « moment«  présent de 2013, page 248, et qui justifie à elle seule les 314 pages de cet essai de salubrité publique qu’est La fabrique des imposteurs :

« Je suis intimement persuadé _ peut-être est-ce l’effet d’un délire sectorisé _ que nous tentons aujourd’hui _ un peu mieux qu’auparavant ? en 2013, semble-t-il penser… ; et il désire y aider… _ de sortir de cette sidération _ par intimidation massive d’un matraquage sournois persistant ?.. _, de ce trauma qu’a constitué _ durablement et en profondeur _ la colonisation néolibérale _ depuis bientôt quarante ans : et l’expression de « colonisation«  est plus qu’intéressante ! A quand, donc, la « décolonisation«  émancipatrice ?.. _ de nos mœurs

_ et ce sont de telles « tentatives de sortie » hors de l’étranglement des personnalités provoqué à longueur de temps par la nasse mortifère terriblement insistante (= tellement « normale«  !) de cette « sidération« -là, via les prétendues expertises massives (et en permanence martelées par les médias) de pseudo-experts stipendiés ! (cf, par exemple les pages 134 à 137 consacrées au « Rapport de mission (…) sur « la place et le rôle des nouvelles instances hospitalières » dans le cadre de la réforme de la gouvernance des établissement de soin«  » remis à la Ministre de la Santé Roselyne Bachelot en juillet 2008 : Roland Gori a, en effet, eu à se battre pied à pied et au quotidien contre, comme praticien de la psychopathologie clinique et comme consultant mandaté par ses pairs dans les instances de négociation…) que veut précisément accompagner La fabrique des imposteurs,

en poussant, par ce travail aussi, en l’écriture et la diffusion de ce livre, à la roue libératrice de ces « tentatives de sortie« -ci, par la générosité

tant du déroulé magnifique de son analyse très fine des situations (à mieux faire comprendre !),

que de ses propositions de « solutions » libres et créatives ! (tant à l’échelle des personnes singulières que d’une collectivité un peu mieux « démocratique » qu’elle n’est devenue, ces dernières décennies…) pour en « sortir«  !.. :

soit l’assomption, à contribuer à faire advenir très effectivement,

du devenir de la personne en « artiste«  (véritable) de soi,

devenir qu’il s’agit pour chacun d’accomplir avec la plus grande probité (et sans nul salut hors de cela !!!) ;

et pas en « entrepreneur gestionnaire«  (et normalisé, obsédé de la seule efficience…) d’un « faux soi«  !,

pour reprendre les thèses du dernier Michel Foucault, en ses si décisifs Cours au Collège de France… ;

je reviendrai plus loin sur la fondamentale pédagogie de la libération (qualifiée très justement, page 265, de « paradigmatique« …), que Roland Gori dégage, aux pages 265 à 270, du cas de Joseph Jacotot, en 1818, d’après, aussi, les éclairages de Jacques Rancière, dans Le Maître ignorant _ cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, en 1987, et de Philippe Meyrieu, dans Joseph Jacotot. Peut-on enseigner un savoir ? (aux Publications pour l’École française moderne, en 2001) : ce sera même là le pivot de ma lecture ici de La fabrique des imposteurs… Fin de l’incise _ ;

Je suis intimement persuadé _ peut-être est-ce l’effet d’un délire sectorisé _ que nous tentons _ quelques uns, un peu nombreux… _ aujourd’hui _ en janvier 2013, donc _ de sortir de cette sidération, de ce trauma qu’a constitué _ les quarante dernières années durant… _ la colonisation néolibérale de nos mœurs

et _ principalement et surtout, soulignerai-je ! _ que nous n’avons pas d’autres choix

_ de salubrité ! face aux ravages civilisationnels de l’extension, et en profondeur (pour la plupart des corps et âmes mêmes des « frères humains« , pour reprendre les mots de Villon), de la colonisation impériale à l’échelle de la planète, de la politique TINA : There is no alternative, initiée et commencée à marteler sur les médias de propagande complices par les Thatcher et Reagan au tournant des années 70-80…

Que nous n’avons pas d’autres choix _ poursuit Roland Gori, page 248, en martelant son expression _

parce que la simple adaptation sociale _ selon une logique devenant exclusive de l’intérêt bien compris… _ à une réalité purement formelle, technique et instrumentale,

conduit le monde et l’humain _ voilà ! _

à la facticité _ du factice et du toc, face au diamant du vrai ! _,

à la vie inauthentique _ = dés-humanisée ! _,

aux âmes mortes _ de misérables zombies et ectoplasmes, vidés (vampirisés qu’ils sont !) de la vraie vie… _,

et exsangues de tout potentiel _ le seul salvateur ! _ de création

_ cf ici le sublime appel au sursaut de l’humanité contaminée par le nihilisme, de Nietzsche dans le sublime Prologue de son Zarathoustra, son livre « pour tous et pour personne » : « Il faut encore porter du chaos en soi pour donner naissance à une étoile dansante » !..

Vivre, c’est créer.

Et nous n’avons pas d’autre choix que de créer pour vivre«  vraiment

et en vérité…

et c’est non sans pertinence, donc, je reprends l’élan de ma phrase, que Roland Gori évoque, aux pages 245-246-247,

le cas des hommes ordinaires devenus assassins de masse, à travers l’analyse qu’en donne Harald Welzer, en son Les Exécuteurs _ des hommes normaux aux meurtriers de masse ;

un ouvrage qui m’a aussi marqué, quand je l’ai lu en 2007 (c’est grâce à lui que j’ai découvert et pu me pencher de près sur les deux discours de Himmler à Poznan en octobre 1943, quand ce dernier révèle (tardivement : et c’est une façon de leur mettre à tous le revolver sur la tempe, au cas où certains étaient alors tentés de tourner casaque et changer de camp (!), quand la situation militaire se dégrade considérablement pour les Nazis sur le front de l’Est face aux Russes…) aux dirigeants de la SS, le 4 octobre, ainsi qu’à ceux de la Wermacht, le 6 octobre, l’état d’avancement de la « solution finale » des Juifs… cf l’article que j’ai consacré le 22 février 2012 au passionnant livre de Florent Brayard Auschwitz, enquête sur un complot nazi : Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi »… ) ;

_ de criminalité _ je cite Roland Gori :

«  Et ce, d’autant plus que l’exécution de leurs basses œuvres _ ici génocidaires _ peut se faire de manière anonyme et dans le cadre _ rassurant par sa mécanique appliquée _ de dispositifs bureaucratiques dont ils deviennent les fonctionnaires. (…) Des hommes ordinaires peuvent _ ainsi _ devenir des monstres _ de criminalité _ dès lors que l’absence de lien personnel _ avec d’autres que soi : comme dans une amitié et un amour qui soient vrais (= vrais de vrais !) et pas d’intérêt-utilité-commodité instrumentale !!! calculé… _ ouvre largement la porte aux comportements de soumission _ aux ordres _et de destruction _ effective d’autrui. Simmel disait déjà que l’argent permet aux hommes de ne pas se regarder dans les yeux _ voilà ! cf aussi, sur la relation éthique au visage, les admirables analyses de Lévinas… Dans les relations _ tant orales qu’écrites, contemporaines de ces actes, comme a posteriori _ faites par leurs auteurs des exécutions barbares et des génocides nazis, rwandais, serbes et croates, « la précision dans les détails techniques va de pair avec la description stéréotypée et floue des victimes » (pointait aussi Harald Walzer page 148 de son livre : une affaire de focalisation du regard ;

là-dessus, j’ai déployé, en 2007, un long essai, impublié, seulement donné à lire à quelques amis, intitulé Cinéma de la rencontre _ à la ferraraise, et sous-titré Un Jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) _ à la Antonioni, me penchant tout spécialement sur la sublime séquence ferraraise du film d’Antonioni, en 1995, Al di là delle nuvole, en français Par-delà les nuages…).

Dès lors que le meurtre devient administratif,

l’opération se réduit à un problème instrumental.

(…) Comme le montre Welzer, c’est parce que la tuerie se présente comme un travail pris dans la rationalité technique et instrumentale, cadré par les grilles normatives _ à appliquer mécaniquement, telle une machine : et l’informatique n’existait pas encore… _, qu’elle pouvait _ court-circuitant chez la plupart (mais pas tous !) le devoir d’humanité de l’éthique _ parvenir à cette industrie du déshumain _ magnifique justesse d’expression ! _ permettant aux bourreaux de s’absenter

_ voilà ! froidement… ; la vraie vie impliquant a contrario la chaleur d’humains vraiment chaleureux ! cf Étienne Borne, en 1958, dans Le Problème du mal : « L’enfer est le désert de la passion, et il faudrait le dire de glace et non de feu«  ; et il poursuivait avec une magnifique justesse : « L’homme entre en immoralité lorsqu’il organise la fuite _ voilà ! _ devant la passion _ et l’altérité de l’autre _, comme l’avouent, si elles sont correctement interrogées, les trois figures essentielles du mal humain : le dilettantisme, l’avarice, le fanatisme » : ce sont des fuites devant (et hors de) l’autre _

c’est parce que la tuerie (…) pouvait parvenir à cette industrie du déshumain

 

permettant aux bourreaux de s’absenter _ l’instant, ou le moment, nécessaire ; mais cela peut être tout le long d’une vie… _

de leurs actes« … :

c’est cette absentification de l’humanité à ses actes, qui ne sont plus les siens « personnels«  propres, et assumables et assumés


(et Roland Gori distingue fort bien, à cette croisée des chemins, la solution animale et la solution mécanique, comme constituant les deux alternatives à l’action véritablement humaine (celle d’une « personne«  !) ; et qui est de l’ordre de l’art proprement « personnel« , en effet, et par là en quelque façon, si peu que ce soit, un minimum singulier ; cela ne s’imitant et ne se re-copiant pas, mais seulement se proposant modestement et très humblement en exemple, et s’encourageant…)

c’est cette absentification de l’humanité à ses actes

 

qui fait évidemment l’essentiel du problème,

même dans des processus sociaux qui ne vont certes pas jusqu’au meurtre, ni, a fortiori, au meurtre de masse (tels que ceux des totalitarismes nazi et stalinien ; cf mon article du 29 juillet 2012 sur le livre très important lui aussi de Timothy Snyder Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline : chiffrage et inhumanité (et meurtre politique de masse) : l’indispensable et toujours urgent « Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline » de Timothy Snyder _

car les « hyper-adaptés«  (aux modes de procédures socio-économiques dominants et si efficacement envahissants, de la société marchande et de communication) que les imposteurs, comme les personnalités as if, sont très effectivement devenus,

sont aussi « terriblement malades« ,

comme l’a si bien formulé Roland Gori dans la présentation de son livre, en dialogue avec Patrick Lacoste, dans les salons Albert-Mollat vendredi 18 janvier dernier _ dont voici un lien au podcast (de 62′).

« Malades » de leur « propre singularité asséchée » _ et probablement jamais advenue, en vérité; étouffée, noyée ou encore étranglée dans l’œuf qu’elle est à jamais demeurée ;

cf ce que Jean-Pierre Lebrun nomme la « perversion ordinaire«  (in La Perversion ordinaire _ vivre ensemble sans autrui)…

Sur ce phénomène-là d' »inconsistance » asséchée du sujet humain

par « hyper-adaptation«  à une société de normalisation très efficacement envahissante et ô combien prégnante (= totalitaire !) dans tous les secteurs d’activité _ jusque dans l’intime (cf ici les magnifiques analyses de Michaël Foessel dans La Privation de l’intime _ mises en scène politiques des sentiments ; et mon article du 11 novembre 2008 : la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie…) _, bien au-delà de la seule sphère du travail et de la consommation, là où se prend, dans la répétition des habitus formatés, le rail (= le droit fil conducteur) de l’accoutumance à la normativité (comme régime général et quasi totalitaire, de l’action !), par conséquent

_ il y a aussi, tel un renfort, et assurément très efficace, le formatage (sécurisant) des games (encadrés par des règles et des limites bien identifiées et fixées, et à peu près respectées, bien qu’on y triche aussi !!!), opposé à l’ouverture (avec toujours une part d’inquiétude voire d’angoisse, à surmonter, paradoxalement ; cf le phénomène mallarméen du « vertige de la page blanche« , qui tétanise ceux qui n’oseront jamais passer au jeu désirant et confiant de la création !) du playing, pour reprendre les magnifiques analyses de Donald Winnicott ; sans compter le formatage passivement subi du rouleau-compresseur des divertissements (et du fun) de masse, réduisant ceux qui s’y soumettent à la réception passive de stimuli reçus, avec réponses au quart-de-seconde… _,

sur ce phénomène-là d' »inconsistance » asséchée du sujet humain par « hyper-adaptation«  à une société de normalisation,

je renvoie au génialissime diagnostic du Prologue d’une lucidité tellement fine _ et désopilante, si ce n’était si profondément triste et affligeant : mais au moins prend-on mieux conscience de ce qui nous menace… _ d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche, en son bouleversant chapitre 5, à propos de celui que Nietzsche nomme « le dernier homme« , et de son fat grégarisme.

Page 211 de La fabrique des imposteurs,

à propos de « la grégarisation paradoxale des individus autonomes » _ ainsi qu’ils se figurent, mais ô combien illusoirement, l’être ! _ de la société de marchandisation généralisée qu’est devenue la nôtre,

Roland Gori cite aussi le joli mot d' »entousement«  de Jean-Pierre Lebrun, en son essai La Perversion ordinaire : vivre ensemble sans autrui (aux Éditions Denoël, en 2007) ;

à propos d’un phénomène qui marque « le passage d’une société hiérarchique à une organisation massifiée qui « prétend à la complétude, mais au prix de l’inconsistance » » des individus _ après l’Homo hierarchicus et l’Homo aequalis, brillamment analysés par Louis Dumont, voici l’ère de l’Homo pulverisatus gregarius Une « inconsistance » gravissime en l’étendue et la profondeur civilisationnelles de ses dégâts à long terme…

Et c’est à rien moins qu’à un vigoureux sursaut qu’appelle ici, une nouvelle fois, et avec l’optimisme d’une ferme et inlassable volonté, le magnifiquement généreux Roland Gori.

Là-dessus, et à propos de la sphère des loisirs, cette fois, je consacrerai mon article suivant à l’analyse du grégarisme encadré (afin de se rassurer un minimum dans l’expérience un tant soit peu téméraire de la transgression et des excès, le temps d’une courte vacance, entre deux avions), de la fête assez déjantée à Ibiza, en son passionnant essai Ibiza, mon amour _ enquête sur l’industrialisation du plaisir

En quelque sorte en préambule à ma « lecture » de La fabrique des imposteurs,

et en forme de « mise au net » préalable, pour les lecteurs un peu pressés, ou pas assez « diligents » _ pour reprendre le vocabulaire de mon cher Montaigne _,

je me permets de citer, et deux fois _ une première fois, tel quel, et, la seconde fois, en me permettant, le re-citant, de commencer à le commenter légèrement, en intégrant, au passage, à cet excellent résumé du « propos » assumé du livre, de légères, du moins je l’espère, « farcissures«  miennes, comme une amorce du déroulé de ma lecture du livre… _ l’excellent pitch de la quatrième de couverture de La fabrique des imposteurs :

« L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs.

L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes. L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre.

Sœur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide.

Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir.« 

Ce qui donne, cette fois avec mes « farcissures » :

« L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés _ qui le facilitent, sinon l’appellent et l’autorisent (!) : jusqu’aux plus hauts postes de commande financiers (bancaires et économiques), comme, au plus haut du visible !, politiques !.. _ comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme _ des actes _ sur le fond _ des choses et du réel _, valoriser _ jusqu’à l’obsession aveuglante et la cécité ! _ les moyens _ apparemment (au moins) efficaces, ainsi que les gains financiers, très effectivement effectués, eux !, dans l’objectif unique de réussir soi… _ plutôt que les fins _ davantage authentiques, elles, mais très vite perdues de vue par la myopie de l’obsession de l’efficacité des moyen, renforcée de l’obsession de la rentabilité !.. _, se fier à l’apparence et à la réputation _ seulement _ plutôt qu’au travail _ effectif, lui, et ses réels effets dans le réel effectif ! _ et à la probité _ bafouée ! tel un obstacle et une gêne à l’efficacité… _, préférer l’audience _ et l’audimat _ au mérite _ véritable, et pas joué : cf ici l’excellent et indispensable Qu’est-ce le mérite ? de mon ami Yves Michaud ; et mes deux articles d’octobre 2009 : L’acuité philosophique d’Yves Michaud sur de vils mésusages du mot « mérite » : la lanterne du philosophe versus le trouble cynique des baudruches idéologiques et  Où va la fragile « non-inhumanité » des humains ? Lumineux déchiffrage du « mérite » tel qu’il se dit aujourd’hui, par Yves Michaud le 13 octobre dans les salons Albert-Mollat, ainsi que le podcast de mon entretien avec Yves Michaud sur ce livre, le 13 octobre 2009, dans les salons Albert-Mollat… _, opter pour le pragmatisme avantageux _ en ses effets bien tangibles (d’espèces bien sonnantes et bien trébuchantes), à l’aune de la comptabilité… _ plutôt que pour le courage de la vérité _ plutôt dérangeante qu’arrangeante, elle, le plus souvent _, choisir l’opportunisme de l’opinion _ dont on sait aussi bien mesurer la versatilité, de même que la capacité d’oubli… _ plutôt que tenir bon sur les valeurs _ mais que deviennent-elles, celles-là ? et quelle réelle « consistance » peuvent-elles encore bien avoir ?.. _, pratiquer l’art de l’illusion _ vis-à-vis des gogos _ plutôt que s’émanciper par la pensée critique _ c’est bien trop angoissant ! _, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures _ cf ici l’excellente (très éclairante) définition, donnée page 48, d’après Giorgio Agamben, de ce qu’est un « dispositif » : « tout ce qui a d’une manière ou d’une autre la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des être vivants « , in Qu’est ce qu’un dispositif ?… _ plutôt que se risquer à l’amour _ vrai d’un autre que soi _ et à la création _ exigeante et autonome, souveraine, capable de cheminer en parfaite indépendance à l’égard des calculs d’intérêt de tous ordres. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même _ ou plutôt parce que _ travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse _ celle du marketing bien compris ; cf Edward Bernays, Propaganda _ comment manipuler l’opinion en démocratie _, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social _ qui même et surtout le suscite : l’imposteur faisant lui aussi marcher la machine, tant qu’il n’est pas pris ; et il arrive à la machine, même, de longtemps le couvrir (cf le cas, révélé en ce moment, des comportements des plus hautes instances de l’UCI à l’égard des tricheries de Lance Armstrong, par exemple…) _, maître _ en habileté (charlatanesque) _ de l’opinion _ qui, en retour, l’autorise et le cautionne, de fait (sinon de droit : mais la légalité elle aussi a bien de la plasticité, par les temps qui courent) _, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes _ et de leurs variations : elles se démodent (et très vite !!!) aussi… _ et des formes _ surtout celles de la légalité une fois manipulée : d’après ce qu’auront été , justement, les normes ayant cours dans la société ; à l’usure et de guerre lasse parfois, l’opinion finit par s’habituer, et même s’incliner… L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre. Sœur siamoise du conformisme _ voilà : elle en partage les objectifs et met son ingéniosité à en singer les moyens comme les fins seulement intéressées, loin de toute passion… _, l’imposture est parmi nous _ et très fort incrustée : que de vendus à elle !.. Elle emprunte la froide logique _ qui est aussi celle du cynisme pervers (psychiatriquement pathologique) _ des instruments de gestion et de procédure _ dont le potentiel d’efficacité (et l’étendue des applications) s’est considérablement (= terriblement) accru avec la puissance de traitement (mécanique) de l’outil algorithmique informatique, petit bijou du génie technicien et technologique de notre postmodernité… _, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères _ grassement rémunérées, et pour cause, à proportion de leur capacité à en imposer aux profanes et aux non-initiés _ et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant _ voilà ! et rien moins ! _, notre démocratie de caméléons _ seulement !.. _ est malade _ moribonde ! _, enfermée dans ses normes _ et de jour en jour plus incapable de « jouer«  et de les dépasser (ce qu’est créer vraiment ; cf le beau et important chapitre « la création est un détournement des normes« , pages 275-290) _ et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide _ voilà !!! et « va dans le décor », rien moins !!! : « à force de s’adapter au tableau de bord et aux règles de procédure, les professionnels ne regardent plus la route, ils perdent la direction et le sens spécifique de leurs actions« , page 122. Seules l’ambition _ haute et noble _ de la culture _ vraie et ouverte : véritablement et joyeusement, artisanalement, créatrice ; et pas ses misérables ersatz de l’industrie de l’entertainment !.. _ et l’audace de la liberté _ généreusement _ partagée nous permettraient de créer l’avenir » _ en faisant que nos actes aient bien « un sens, et pas une fonction » seulement (page 189), car « sans la création« , « il n’y a pas de vraie vie » pour la personne, réduite eu statut d’objet (rangé et classé dans le répertoire tellement  commodément flexible, car de plus en plus corvéable et jetable à merci, des dites « ressources humaines« ), ni pour la communauté vraiment vivante que doit être la société vraiment démocratique ; soit, avec du recul, le dilemme en tension (historique de la seconde moitié du XXe siècle) du Principe Espérance et du Principe de précaution (dit Principe Responsabilité) ; cf les ouvrages cruciaux d’Ernst Bloch, Le Principe Espérance, et Hans Jonas, Le Principe Responsabilité (sous-titré, c’est à souligner, une éthique pour la société technologique ; et maintenant Frédéric Gros nous propose, sur ce dilemme tendu, u passionnant Le Principe Sécurité…) ; ainsi que l’œuvre entier de Cornelius Castoriadis, en commençant par l’Institution imaginaire de la société

Après cette présentation du projet même de ce livre,

j’en viens à ma lecture plus personnelle.

Vivre _ et tout particulièrement, au milieu et à côté des autres espèces animales, pour les membres de l’espèce humaine ; Nietzsche fait dériver l’étymologie du mot allemand « mensch«  désignant l’homme, d’un mot qui signifie estimer, peser, évaluer… _,

vivre, implique nécessairement de juger et choisir pour agir : et cela en permanence, afin de mieux se diriger, autrement qu’à l’aveuglette, ou sous le commandement pur et simple, et immédiat _ sans assez de marge de manœuvre pour élargir (et améliorer) le champ des possibles de notre action, et pas seulement réaction ! _ de stimuli, de pures et simples réactions immédiates à  des circonstances (ou à des actions d’autres que soi), auxquels il s’agirait seulement de réagir et de « s’adapter » avec plus ou moins d’efficacité…

Au-delà du comportement relativement simple d' »adaptation » _ plus ou moins efficace : et il y a intérêt dans le cas de l’alternative rudimentaire et basique « marche ou crève » ! « ça passe ou ça casse » !.. à des fins de survie parmi des prédateurs… _ à son environnement et aux circonstances parfois, voire souvent, un peu difficiles, l’espèce humaine s’est hissée à la capacité (intelligente et volontaire) d' »accommodation » _ rationnelle eu égard à certaines finalités prises pour références de l’action à mener et conduire _ de cet environnement ; et c’est là la base même _ à partir de l’invention de l’outil et de toute la technique (instrumentale) _  de toute la culture (et de l’Histoire), spécificités humaines, au-delà des simples héritages sociaux des autres animaux, transmis sur le mode de l’imitation-adaptation par copiage simple. Cf là-dessus par exemple, le De l’homme, de l’anthropologue américain Ralph Linton…

Et Roland Gori cite ici, à ce propos de l’importance de l’autonomie du « juger », le célèbre « Aude sapere ! » _ « ose juger ! », « aie le courage de te servir de ton propre entendement !«  _ de Kant, en son article Qu’est-ce que les Lumières ?, avec ses conditions _ personnelles, pour chacun et pour tous, et en forme de vocation (démocratique) universelle… _ de vaillance (versus la paresse) et de courage (versus la lâcheté), de la part du sujet _ la personne devenant autonome de sa conduite _ des décisions à prendre et actions à mener, pour sortir vraiment de la tutelle du statut de mineur (= incapable, du fait de l’insuffisance momentanée (= supposée provisoire !)  de développement de ses facultés au cours de la période d’enfance ; ou durable du fait de graves handicaps, pour les adultes objectivement incapables ; un juge des tutelles étant alors chargé d’en décider _ dans les États de droit, du moins… _ avec des conditions suffisamment garanties de légitimité…) ; et accéder ainsi au statut _ tant moral que juridique : les deux !!! _ de majeur autonome, responsable de ses actes et de leurs conséquences.

Mais de mauvaises habitudes (d’hétéronomie) un peu trop bien installées tout au long de la période de minorité réelle (= d’incapacité des facultés) de l’enfance _ et devenues quasiment une « seconde nature » : s’en déprendre implique toujours bien des efforts sur soi ; une discipline à se donner à suivre : « l’homme (« fait d’un bois courbe« ) est un animal qui a besoin d’un maître«  (= un instituteur ; un « tuteur«  l’aidant à apprendre à « pousser droit« …), nous dit Kant ; mais pas d’un maître d’esclaves, d’« instruments animés« , pour reprendre les mots d’Aristote, cette fois… ; Spinoza montre lui aussi superbement ce qui sépare la démocratie authentique (et les rapports rationnels et vraiment aimants de père à enfants) des rapports purement instrumentaux de maître à esclaves… _,

de mauvaises habitudes de paresse et de lâcheté un peu trop incrustées et ancrées,

peuvent fournir l’occasion à de faux tuteurs _ qui prennent seulement (et faussement « aimablement«  !) la « posture«  de rendeurs de service _ de rendre le service apparent et illusoire _ et payant ! selon le principe bien compris et bien accepté que tout effort mérite salaire ! la générosité de la bienveillance ayant tout de même elle aussi ses limites… ; ce sont des exploiteurs malveillants ! _, à ces pseudo-mineurs _ attardés volontaires dans une fausse enfance qui n’a plus lieu d’être, maintenant qu’ils ont l’âge adulte ! _ de l’intelligence et de la volonté, de penser et décider de ce qui est bien à faire pour ceux-là, jusque dans le plus quotidien des choix à accomplir en leur vie quotidienne, et même la plus intime…

Et voilà les ancêtres _ confesseurs-directeurs de conscience, au premier chef… _ de nos pseudo experts (et coaches) en tous genres, ayant pignon sur rue et officines renommées, d’aujourd’hui, que débusque et dénonce Roland Gori dans La fabrique des imposteurs:

« Nous voilà bien loin de cette majorité morale _ personnelle _ et politique _ citoyenne _ que nous promettait la philosophie des Lumières. Nous avons changé de tuteur, pas de tutelle _ consentie par la paresse et la lâcheté incrustées, et au quotidien toujours davantage renouvelées et renforcées. Et nous avons à notre insu _ d’une conscience pleinement (ou au moins suffisamment !) lucide, du moins, quant au sens des actes que le « faux self » accomplit, ainsi que de la chaîne de ses conséquences, au présent immédiat, comme à plus long terme ; et cela à l’infini… _ prononcé les vœux de vivre selon la liturgie de la religion du marché ; les nouvelles formes de l’évaluation sont là pour en vérifier les règles« , pages 76-77…

« Comment avons-nous pu suspendre à ce point-là notre raison critique et laisser à ce système débile et nauséabond le soin de nous mettre en tutelle ?« , page 120…

La clé de ce processus concernant la faille qui se glisse et s’élargit entre l’ordre du fait et celui du droit, ainsi qu’entre l’ordre de la légalité (de fait) et celui de la légitimité (de droit), et s’aggrave avec l’augmentation de la pression de l’urgence _ pragmatique et économique, les deux ! _ d’agir, sans prendre suffisamment le temps de réfléchir et débattre, que ce soit avec soi-même déjà, dans le moment de la délibération ; ou que ce soit avec d’autres que soi, comme lors de l’action législative parlementaire, par exemple, ou avant le vote, pour le citoyen…

Et là aussi se perd le sens des exigences de l’idée même _ un Idéal exigeant ; Alain l’analyse excellemment… _ de démocratie ; la démocratie n’étant pas seulement un système formel et institué _ comme une fois pour toutes ! _ de pouvoirs _ cf aussi Michel Crozier et Erhard Friedberg : L’Acteur et le système Que de démocraties de pure façade _ et imposture ! _, aujourd’hui, au contraire !!!..

Les cinq premiers chapitres de La fabrique des imposteurs sont consacrés au diagnostic de la fabrication de l’imposture dans la société avancée d’aujourd’hui : chapitre 1, « Normes et impostures » (pages 11 à 40) ; chapitre 2, « Au nom de la norme » (pages 41 à 128) ; chapitre 3, « Raisons et logiques de la bureaucratie d’expertise » (pages 129 à 164) ; chapitre 4, « L’inhibition de rêver et le trauma de la civilisation » (pages 165 à 208) et chapitre 5, « La solution de l’imposture » (pages 209 à 249). Ils sont consacrées à la confiscation du sens de la justice (et de la vraie légitimité : toujours, toujours, sans relâche, à débattre) au profit de l’acceptation par lassitude (des citoyens justiciables de démocraties alors confisquées…) de ce qui, devenant habitudes _ prises et installées, incrustées _, de fait, devient en effet « normes« , et remplace la loi véritablement démocratique _ telle qu’elle résulte d’un vote après débats (et navettes) au Parlement ; et ne doit résulter pas d’un simple rapport de forces (ne serait-ce qu’électoral, en conséquence d’élections ayant fait émerger une majorité…), ou de la pression très patiente et très organisée, elle, de lobbies éminemment pragmatiques, qui en ont les moyens…

C’est le sixième et dernier chapitre, « La désidération indispensable pour vivre et pour créer« (pages 250 à 308) qui m’a personnellement le plus intéressé,

par les solutions pédagogiques et thérapeutiques aux maux (d’imposture et d’imposteurs !) dont souffrent tant la collectivité que les personnes singulières,

qu’il aborde et envisage,

excellemment illustrées, ces solutions pédagogiques et thérapeutiques, d’excellents exemples.

Roland Gori a pris bien soin de distinguer, au début du chapitre 5, « la subjectivité dont nous parlons en sociologie des mœurs, en anthropologie« , de « la subjectivité dont nous parlons en psychanalyse« , page 212 ;

et qui distingue sa position de celles de « Jean-Pierre Lebrun, Charles Melman, Dany-Robert Dufour et Gilbert Levet« , page 209.

« Ces auteurs sont des collègues dont j’estime au plus haut point les recherches et avec lesquels j’ai eu plusieurs fois l’occasion de débattre.

Ils savent que mon désaccord ne porte pas sur leur anthropologie, à laquelle mes travaux contribuent à leur façon,

mais sur le postulat de l’existence de « néo-sujets » révélés par la pratique clinique actuelle.

Je pense en effet que la subjectivité dont nous parlons en psychanalyse n’est pas la même que la subjectivité dont nous parlons en sociologie des mœurs, en anthropologie.

Quand je parle dans les chapitres précédents de « fabrique des subjectivités »,

je me réfère essentiellement aux travaux de Foucault qui considère le sujet et l’individu comme un produit des techniques de subjectivation

_ cf aussi, sur les processus de « subjectivation« , le travail passionnant de Martine de Gaudemar, dans son très riche La Voix des personnages ; cf aussi le podcast de la présentation de ce livre à la librairie Mollat, le 11 décembre dernier ; ainsi que mon article du 25 septembre 2011 : Le chantier de liberté par l’écoute du sensible, de Martine de Gaudemar en son justissime « La Voix des personnages » ; mais Martine de Gaudemar envisage elle aussi, comme Roland Gori (et Donald Winnicott), le processus de subjectivation (de la personne infiniment en gestation), comme un « jeu » qui doit résolument être ouvert à l’accomplissement en partie aléatoire des personnes ; comme un « jeu » « artiste« … ; à contre-pied d’une quelconque « bovarysation« , dans les rapports du sujet aux « personnages«  (les fictifs comme les réels, mais ces derniers eux aussi toujours en partie fantasmés…) qu’il est amené à plus ou moins volontairement, mais d’abord pulsionnellement, forcément, fréquenter… _,

autrement dit des modes de civilisation et de pouvoir qui le font apparaître autant qu’ils le soumettent.

Radicalement différent est le concept de sujet en psychanalyse.

Le sujet de la psychanalyse est celui qui, par ses symptômes mêmes _ et bien que douloureux et bancal, dans la névrose, il y a un « bénéfice » de la maladie… _, tente d’échapper _ voilà ! _ à cette assignation _ oui ! _ de la culture et de ses modes de civilisation, à l’assignation à résidence _ normalisée… _ qu’elle tente de lui imposer. Le sujet dans ce cas n’est pas identique _ par conformisation subie volens nolens _ aux formes d’identifications que la civilisation lui impose, mais, bien au contraire, le sujet de la psychanalyse est ce qui fait objection _ libertairement, en quelque sorte ; même si c’est maladroitement ! et non sans douleurs… _ à ces contraintes et à ces assignations sociales, ce qui reste irréductible _ positivement, donc : par son insoumission forcenée ! _ à toute normalisation« , pages 212.-213.

« Et c’est d’ailleurs (…) le vif de la découverte freudienne _ en effet ! _ que d’avoir montré par l’analyse des symptômes névrotiques que le lieu d’existence du sujet se trouvait _ même bancalement et douloureusement, comme ainsi _ dans ses dysfonctionnements _ et leur « jeu« , face au réel massif qui se présente à eux comme une falaise… _, et non dans ses adhérences à l’ordre social.

Dès lors, ce ne sont pas les « sujets » qui sont nouveaux (« néosujets »),

mais la manière dont la culture et les modes de civilisation autorisent _ à tel moment donné de l’Histoire _ l’expression d’une souffrance singulière, et les dispositifs de diagnostic et de traitement qui appartiennent intégralement à cette culture« , page 213

_ on notera au passage le « jeu » demeuré ouvert, toute la vie durant de Freud lui-même, de ses propres permanents efforts de théorisation, et de diagnostic, et de traitement. Comme doit l’être tout travail humain de connaissance (et de ce qui ambitionne le titre de « science«  : une recherche d’exigence auto-critique infinie…) ; et sur ce point capital, l’épistémologie de l’« épreuve » infiniment renouvelée, permanente et sans faille, à la « résistance » à la « falsification«  des « hypothèses«  sans cesse et sans cesse « essayées« , de Popper, est venue confirmer la noble et ferme (et juste !) position métapsychologique freudienne ; lire et toujours re-lire ici l’admirable début de l’article Pulsions et destin des pulsions, qui ouvre Métapsychologie, en 1915 :

« Nous avons souvent entendu formuler l’exigence _ rigide et irréaliste au regard de ce qu’est la recherche effective ! telle celle-là même qu’élabore Freud avec la psychanalyse : une exigence de la part de certains des détracteurs de la psychanalyse, tout spécialement , donc… _ suivante : une science doit être construite sur des concepts fondamentaux clairs et nettement définis. En réalité, aucune science, même la plus exacte, ne commence _ de fait : en son élaboration _ par de telles définitions _ et théorie : achevée une fois pour toutes. Le véritable commencement _ in concreto _ de l’activité scientifique _ la recherche est une activité (et une activité d’« imageance«  : en perpétuel chantier !) ; la production de la théorie (et des concepts fondamentaux) n’en est qu’une étape ; et qui n’est ni première, ni définitive… _ consiste plutôt dans la description _ à constituer par un discours (d’« imageance«  et figuration) à inventer, créer, et essayer… _ de phénomènes, qui sont ensuite rassemblés, ordonnés et insérés dans des relations. Dans la description, déjà, on ne peut éviter d’appliquer au matériel _ à connaître par l’aventure de ses investigations minutieuses (d’« imageance«  et figuration) à mener … _ certaines idées abstraites que l’on puise ici ou là _ parmi toute son expérience déjà élaborée et constituée, construite, ainsi que parmi sa culture peu à peu assimilée et appropriée (construite, elle aussi ; voire bricolée ; mais c’est sur tout cela qu’on peut (et doit impérativement) vraiment s’appuyer pour avancer dans sa recherche, face à de l’inconnu à découvrir, explorer…)… _ et certainement pas dans la seule expérience actuelle. De telles idées (ainsi transportées d’un domaine à un autre : ce sont des métaphores !!! )  _ qui deviendront (mais oui !) les concepts fondamentaux de la science _ sont dans l’élaboration ultérieure _ qui va se poursuivre ! cf Flaubert : « la bêtise, c’est de conclure » prématurément ; de s’encombrer d’idées arrêtées improprement…  _ des matériaux _ à façonner avec la plus grande minutie, celle qu’impose l’extrême complexité du réel à élucider… _, encore plus indispensables. Elles comportent d’abord nécessairement un certain degré d’indétermination _ forcément, métaphoriques, elles ne peuvent être au départ qu’approximatives… _ ; il ne peut être question de cerner clairement _ trop prématurément : il faut, et (subjectivement) de la patience, et (objectivement) le temps nécessaire du travail très exigeant d’élaboration : par accommodation progressive à l’objet à penser et connaître, de la focalisation de ce travail du pensr… _ leur contenu. Aussi longtemps qu’elles sont dans cet état, on se met d’accord _ en tâtonnant beaucoup… _ sur leur signification en multipliant les références au matériel de l’expérience, auquel elles semblent être empruntées mais qui, en réalité, leur est soumis _ dans ce travail infiniment complexe et patient de recherche, c’est l’« imageance«  (et le génie inventeur) du chercheur qui est aux commandes et à l’œuvre ! Je propose ce concept d’« imageance«  à partir des travaux passionnants de mon amie Marie-José Mondzain… Elles ont donc, en toute rigueur, le caractère de conventions _ mais oui ! il ‘agit d’un créer qui implique de radicales initiatives et décisions ;de même qu’en aval,  s’initier à une science, passe forcément par l’assimilation de ce qu’est devenue, au fil des œuvres des chercheurs, la « langue«  de cette « science« , et son chantier (à jamais ouvert et permanent) : assimiler à la fois son vocabulaire et sa syntaxe… _, encore que tout dépende du fait qu’elles ne soient pas choisies arbitrairement mais déterminées par leurs importantes relations _ et il faut ici bien du flair (ainsi qu’un peu de chance !) pour les explorer, ces « importantes relation » entre « idées abstraites » de départ (= les métaphores-béquilles que l’« imageance«  s’invente pour avancer dans la jungle du « réel« -objet où pénétrer et se diriger…) et « matériel de l’expérience » à élucider de plus en plus précisément et clairement… _au matériel empirique ; ces relations, on croit les avoir devinées _ mais oui ! tel est le seul vrai départ des chemins à inventer par l’« imageance«   _ avant même de pouvoir en avoir la connaissance et en fournir la preuve. Ce n’est qu’après un examen plus approfondi du domaine _ élargi peu à peu, et supposé cohérent _ de phénomènes considérés que l’on peut aussi saisir _ enfin ! _ plus précisément les concepts scientifiques fondamentaux qu’il requiert _ l’« imageance » passant alors de la métaphore au concept ; qu’elle va alors proposer… _  et les modifier _ encore… _ progressivement _ voilà ! et avec beaucoup de souplesse et doigté…  _ pour les rendre largement utilisables _ afin d’élargir le plus possible leur champ d’application ! _ ainsi que libres de toute contradiction _ seulement à ce stade (avancé !) de la recherche : la priorité du chercheur allant à l’audace de l’inventivité et ingéniosité de la recherche (= de l’« imageance« )… C’est alors qu’il peut être temps de les enfermer _ pour commodité, ces concepts obtenus ainsi… _ dans les définitions. Mais le progrès de la connaissance ne tolère pas non plus de rigidité _ toujours l’inconvénient ! _ dans les définitions. Comme l’exemple de la physique l’enseigne de manière éclatante, même les “concepts fondamentaux” qui ont été fixés dans des définitions voient leur contenu constamment modifié » _ au fur et à mesure des nouveaux progrès (d’affinement) de la recherche, c’est-à-dire du travail toujours, toujours poursuivi (= jamais abandonné, sur le fond…) d’« imageance« , à l’échelle de l’Histoire longue de cette science… ; fin de l’incise sur le travail de métapsychologie de Freud.


Aussi, « si ces « enfants trahis » (…) se présentent à nous, bien souvent comme des « pervers ordinaires », des Narcisses ou des « imposteurs », des faux self et des personnalités « as if »,

c’est bien souvent dans l’espoir autant que dans la crainte _ leurs _ de retrouver _ ou trouver enfin _ cette part d’eux-mêmes dont ils ont dû se dissocier _ ou dû ne jamais avoir laissé autrement (ou mieux) exprimer _ pour se protéger. Pour se protéger (…) de l’empiètement _ sur la chair toujours à vif (et mouvante si peu que ce soit) de leur soi de sujet vivant… _ d’un univers trop normatif, trop contraignant, qui a exigé d’eux, par sa culture et ses modes de civilisation, une adaptation trop précoce et féroce« , pages 214-215.

Et j’en viens maintenant aux propositions cruciales que je baptise « pédagogie de la création et de la créativité«  ! de Roland Gori, aux pages 251 à 270 (intitulées Créer ou s’adapter ?) et 275 à 290 (intitulées La création est un détournement des normes),

face à la menace terrible

_ et totalitaire par la stérilisation massive progressive (et anesthésiée très en douceur : cf l’expérience de la grenouille dont on prend bien soin de ne porter que très progressivement à ébullition le bocal où on la fait séjourner, de façon à éviter qu’un écart de température perceptible par la malheureuse (= un peu trop brusque…), ne suscite son immédiat et salvateur bond hors du bocal !!!) des capacités d’initiatives et de création _ cf tout particulièrement le concept d’« imageance«  et d’« opérations imageantes«  de mon amie Marie-José Mondzain, in Homo spectator, ou dans Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs ; ainsi que le podcast de mon entretien du 16 mai 2012, à la librairie Mollat, avec elle, à propos de ce livre ; + mon article du 22 mai suivant : Sur nos propres opérations imageantes face à l’imageance même de quelques chefs d’oeuvre de l’Art _ au cinéma et ailleurs _, le regard lumineux de Marie-José Mondzain en sa conférence à la librairie Mollat le 16 mai 2012_ de la plus grande partie des individus

_ ou par la « placardisation«  des plus audacieux, encore, pour commencer, d’entre ces individus, au sein de cette société néo-libérale, en déficit de démocratie active (et davantage égalitaire : je pense ici au travail de Jacques Rancière)… : les « placardisés«  étant de toute façon socialement et sur le nombre, minoritaires et en quelque sorte résiduels ; leur impact sur les autres ne pouvant compter dès lors, somme toute (= tout bien calculé !), et à terme, que « pour du beurre » (= pas grand chose), au sein de cercles d’influence de plus en plus limités et étroits : qui les entendra (et écoutera) ?.. ; la loi du nombre (dite « démocratique« , en prenant bien soin de faire perdre de vue, en les noyant sous la masse de l’inessentiel, les nécessaires vrais débats critiques) règne et règnera ! Et chapeau l’imposteur pour l’efficacité du tour de passe-passe : ni vu, ni connu ; non démasqué… _ ;

face à la menace terrible _ et totalitaire par la stérilisation massive progressive (et anesthésiée très en douceur) des capacités d’initiatives et de création de la plus grande partie des individus

dont le résultat effectif est, au final,

des délibérations (d’actions et de choix), non seulement de plus en plus pauvres (asséchées de contenus et de sens), mais aussi de plus en plus immédiatement renoncées,

car ces individus se sont eux-mêmes trop vite dissuadés de toute initiative tant soit peu audacieuse hors du confort (apparent) du suivi tranquille et pépère (sans questionnement, ni discussion, tant avec soi qu’avec d’autres que soi…) des rails proposés par les normes (en place et visiblement dominantes) sociales ; soit le confort du conformisme (illusoirement sécuritaire) majoritaire… : cf le « There is no alternative«  martelé, des Thatcher et Reagan… ;

face à la menace terrible _ et totalitaire par la stérilisation massive progressive (et anesthésiée très en douceur)

de tout ce qui pourrait venir excéder les procédures de plus en plus massives et dominantes d’« adaptation«  aux normes sociales imposées et acceptées (par calcul d’« intérêts bien compris«  !), car tenues, par la raison (réduite à de l’économique : de plus en plus exclusive d’autres valeurs ! ; renforcée des rouleaux-compresseurs de l’idéologie serinée à longueur de temps par les principaux médias en place…), pour nécessaires et justes

par des individus

soit se jugeant incapables

(que ce soit par ce qu’ils jugent être, et une fois pour toutes (!), tant la capacité limitée de leur propre intelligence que la force limitée de leur propre volonté : inférieures et impuissantes ! ; pour ne rien dire de l’inocuité bien vite advenue de leur propre puissance d’imaginer, rabougrie qu’elle devient à force d’être rabattue et de se cantonner sur les stéréotypes de l’industrie de l’entertainment... ; je ne parle même pas d’« imageance«  à leur propos, en leur cas ; ils n’en ont pas la plus petite idée…) ;

soit se jugeant incapables

de les transgresser si peu que ce soit, ces normes en vigueur,

soit s’y conformant

par le calcul (malin…) de menus avantages (sonnants et trébuchants, en l’espèce…) qu’ils escomptent tirer de cette soumission participative effective à l’extension supposée irrésistible de ces normes en place,

au plus quotidien du quotidien de leurs actes (de travail et de consommation jusque dans leurs plages de loisirs) ;

et cela même jusqu’à devenir des imposteurs cyniques… _

face à la menace terrible de la stérilisation des créativités,

et, d’abord, face à la crainte de la constitution même d' »expériences » personnelles _ pour reprendre les analyses lucidissimes de Walter Benjamin (cf sa magnifique expression du « levain d’inachevé » reprise par Roland Gori à plusieurs reprises ; par exemple page 268), et que reprend aussi Giorgio Agamben, après Pier-Paolo Pasolini ; cf aussi les analyses qu’en donne Georges Didi-Hubermann, par exemple en sa Survivance des lucioles _, de personnes artistes et artisans, ainsi, de leur vie

en ce que cette vie a encore la capacité de comporter de singulier _ et je re-pense ici à nouveau à la fatuité monstrueuse du discours du « dernier homme«  de Nietzsche… _ :

d’où ce titre de « la désidération indispensable pour vivre et créer » donné par Roland Gori à ce dernier capital chapitre…

L’exergue (page 250) donné à ce chapitre, et emprunté à Conversations ordinaires de Donald Winnicott, nous met déjà sur la voie, de cette matrice salvatrice de la créativité qu’est le jeu (en tant qu’activité ouverte de playing) :

« L’expérience culturelle commence avec le jeu _ avec celui, très tôt, du tout petit enfant _ et conduit _ par la fécondité du travail amorcé de son « imageance« …  _ à tout _ voilà ! et c’est un patrimoine considérable (par son potentiel : en commençant par le jeu ouvert du discours par la parole dans l’usage de la langue, au sein du langage ; cf ici la générativité ouverte (et compréhensible par les récepteurs, aptes à y répondre…) du discours par la parole telle que l’analyse brillamment Chomsky…) pour l’humanité ; comparé à la minceur (et pauvreté en progrès, faute de richesse de connexions entre les diverses facultés) de l’héritage social des autres animaux ! (qui ne se transmettent, par de simples imitations-copiages, que de relativement simples signaux, eux ; du moins à ce qu’il semble…) ; mais à condition que soit préservée (et cultivée, plus encore) chez l’adulte que l’enfant deviendra, ce que Nietzsche nomme la « vertu d’enfance« , et dont il choisit l’image-figure (celle de l’enfant, donc) comme métaphore de la troisième des métamorphoses à venir de l’esprit en vocation d’épanouissement, après celles du chameau (pour la vertu de vaillance) et du lion (pour la vertu de courage), pour figurer l’innocence généreuse (difficile à conquérir…) et tellement féconde, de la la vertu de créativité… ; mais celle-ci, jugée dangereuse (et vicieuse !) pour le respect de la conformité aux normes sociales en place, est assez strictement contrôlée par les pouvoirs installés, et assez jalousement réservée à quelques privilégiés « autorisés«  à s’y livrer, relativement encadrés par quelques institutions, seulement… ; les autres étant, au mieux, « placardisés » et, sinon, carrément censurés : on ne saurait badiner avec le « génie«  : il confine un peu trop avec la « folie«  et le « mal«  _  ;

l’expérience culturelle commence avec le jeu

et conduit à tout

ce qui fait l’héritage de l’homme : les arts, les mythes historiques, la lente progression de la pensée philosophique et les mystères des mathématiques, des institutions sociales et de la religion« …

C’est donc cette capacité ouverte (et « émancipatrice ») de jeu

qu’il faut permettre, protéger et plus encore cultiver, pour Roland Gori, en une civilisation qui soit plus authentiquement démocratique,

a contrario du « chemin balisé des apprentissages«  (page 251) du « programme technico-éducatif«  (page 252), et « au nom d’une efficience qui se mesure avec les seuls dispositifs de conformité que notre civilisation _ moins authentiquement démocratique… _ feint de prendre pour la vérité » (page 252),

qui, avec la « dévaluation » concomitante des « humanités »

_ « Le mépris dans lequel aujourd’hui on tient la formation des jeunes par les « humanités » constitue une catastrophe écologique. C’est la nature même de la pensée, l’environnement mental, que l’on sacrifie aux intérêts directs des apprentissages techniques et instrumentaux » (page 254) _,

« constitue le moyen le plus sûr pour les classes dominantes de maintenir leur système de domination symbolique par lequel elles se reproduisent«  (page 255).

Car, « il convient de le soulignerprécise on ne peut plus clairement Roland Gori page 256 _, une éducation qui ne se fonde que _ et là est la base même de son totalitarisme ostracisant tout ce qui est susceptible de venir le contester et menacer… _ sur l’utile, le rentable, le technique et l’instrumental est une éducation d’esclave, une éducation antidémocratique. C’est une éducation qui ignore la vie autant que le vrai«  (page 256).

Et « l’enjeu est capital«  (…) car « le style d’éducation qui sera favorisé ou qui s’imposera de manière totale _ d’où le danger de totalitarisme… _, conditionnera le type d’humain que notre civilisation planétaire fabriquera«  (page 257)

_ surtout si, à la suite et dans la logique du « le vrai médecin doit rester une denrée rare » (cf l’interview du 23-03-2012 du professeur Guy Vallencien <http//www.egora.fr/sante-societe/condition-guy-vallencien-le-vrai-medecin-doit-rester-une-denree-rare> ),

« il est probable qu’un jour, un autre de ces experts contaminés par le virus de cette logique des marchés, déclare : « Il faut que l’enseignant des écoles, collèges et lycées, devienne une denrée rare ; un tri sélectif des enfants sera fait en fonction de leur capacité cognitive ; seuls 10 à 15 % d’entre eux devraient bénéficier de vrais enseignants, la masse des 85 à 90 % n’en a pas besoin. »

Et puis un autre expert dira la même chose du juge, tel autre du chercheur, tel autre du journaliste, tel autre de l’artiste, tel autre de…«  (page 137) :

état des choses qui nous pend au nez si nous n’inversons pas enfin ! le rouleau-compresseur si violemment antidémocratique (= in-égalitariste ; cf l’usage fait alors de la catégorie du « mérite« ) de l’idéologie néo-libérale, qui nous déferle dessus et écrase depuis la fin des années soixante-dix du siècle dernier ;

sur tout cela, lire aussi l’excellentissime La Méthode de l’égalité du plus que jamais vigoureux Jacques Rancière.

Même si « la passion pédagogique n’a pas attendu le néolibéralisme pour faire de l’élève, du « sauvage », du « dominé », l' »ignorant parfait,

l’écran vide

sur lequel le maître, le savant, le dominant projette et écrit son propre savoir«  (page 259).

Et c’est ici que prend place,

dans l’économie de La fabrique des imposteurs et de son acmé qu’est son dernier chapitre,

le dyptique pédagogique « paradigmatique » (page 265) parfaitement éclairant

de l’instructeur Jean Itard, d’une part

_ détaillé aux pages 259 à 261 : « C’est un véritable prototype de thérapie « cognotivo-comportementale » qu’entreprend Itard auprès de Victor« , « l’enfant sauvage de l’Aveyron, alors âge de douze ans, découvert en lisière de forêt au début du XIXe siècle » (…) et qui « ne comprenait pas le langage humain, se balançait à la manière de certains psychotiques, mordait, criait et regardait la lune en geignant« , page 259 ; « Itard « enseigne » (…) mais il n’attend en retour aucun savoir. Itard ne cherche pas à comprendre comment et par quel autre type de savoir Victor a pu survivre dans des conditions extrêmes. Le savoir concret n’intéresse pas Itard, pas davantage que le rôle facilitateur du savoir informel que les jeux procurent à Victor. Le savoir, c’est sérieux. Le monde de l’éducation est ce monde « où tout plaisir est une récompense, toute peine une punition, sinon ils sont sans signification. Le désir doit se ramener au besoin » », selon l’excellent commentaire qu’en donne Octave Mannoni dans ses Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène, aux Éditions du Seuil en 1969 ; « Pour le Dr Itard, comme pour la majorité des pédagogues _ applicateurs (mécaniques) de didactique _, le langage n’est qu’un outil de communication pour lequel les mots (ne) sont (que) les signes qui désignent les choses et sont associés (seulement mécaniquement) à elles « , pages 260-261 ; alors que « Victor aurait pu enseigner à Itard que le langage n’est pas qu’une combinaison (mécanique : encore et toujours ! Quand comprendra-t-on enfin ce qui distingue un art souple et ouvert d’une technique simplement mécanique (même raffinée par les capacités, surmultipliées de la combinaison complexe d’algorithmes, de l’informatique ?…)

Victor aurait pu enseigner à Itard que le langage n’est pas qu’une combinaison

de signes, un agencement d’informations instrumentales ;

que c’est la polysémie même de ses signifiants _ avec ce qu’elle comporte de « fonction poétique » ô combien porteuse de sens ! _ que pétrissent _ sublimement _ l’amour et la poésie« , page 261, selon cette « fonction poétique » de leur usage dans le discours sous l’impulsion créative et tellement significative de la parole vivante !!!) ;

« Itard m’apparaît ici, conclut alors Roland Gori son analyse de la pédagogie strictement d‘ »instruction » (et par là pauvrement unidimensionnelle !) du Dr Itard, comme le martyr de cette « passion pédagogique » _ mécaniquement didactique _ qui ignore ce qui la motive et opère par une tentative de maîtrise _ purement technique, mécanique _ de l’ignorance, du sauvage en chacun de nous, et finit par duper celui qui s’en croyait le maître«  (page 261) _ et « l’imposture suit _ alors bien vite _ la passion de la maîtrise _ instrumentale _ comme son ombre« , commente au passage Roland Gori, page 262.

Et Roland Gori alors d’élargir ce paradigme : « Mais de nos jours, c’est toute la société qui s’abandonne à cette passion de la maîtrise _ technique et mécanique, et désormais accrue aussi des ressources sophistiquées, mais toujours, in fine, mécaniques (algorithmiques), de l’informatique _, et ce faisant, à l’imposture. La passion de la maîtrise s’est en quelque façon industrialisée, elle est sortie des égarements de l’artisan pédagogue d’antan, elle est devenue une technique générale de gouvernement de soi-même et d’autrui. (…) Et au cours des dernières décennies, la violence technique de ce programme de rééducation de nos formes de vie, a produit une véritable sidération culturelle » _ qu’il s’agit donc de démonter, et urgemment… (page 262)

Comment ? « Pour sortir de cette sidération culturelle qui (…) conduit à la servitude volontaire autant qu’à la psychopathie et l’imposture, que faut-il faire ? (…) Il faut redonner à la vie comme à l’ambition de la démocratie cette part de liberté qui permet, à l’une comme à l’autre, de créer en échappant à la fatalité biologique et sociale«  (page 262) ; « Il nous faut apprendre à naviguer sans cette inhibition que produisent les normes lorsqu’elles altèrent la normativité _ dans l’art d’agir inventif impromptu _ du vivant » (page 263) _,

Et c’est ici que prend place, dans l’économie de La fabrique des imposteurs et de son acmé qu’est son dernier chapitre,

le diptyque pédagogique « paradigmatique » (page 265) parfaitement éclairant

de l’instructeur Jean Itard, d’une part

et de l’éducateur émancipateur Joseph Jacotot, d’autre part

_ développé aux pages 265 à 270  : « On connaît l’histoire magnifiquement rapportée et commentée par Jacques Rancière dans son livre Le Maître ignorant : « Jacotot, après une carrière longue et mouvementée d’enseignant, d’artilleur, de secrétaire du ministre de la Guerre, d’instructeur d’un bataillon révolutionnaire, fut exilé par les Bourbons pour avoir pris parti pour Napoléon. Ayant obtenu à l’université de Louvain un poste de littérature française, il connut _ c’est-à-dire rencontra et inventa, façonna _ une expérience pédagogique exceptionnelle qui l’amena à croire dans « l’égalité des intelligences » et dans « l’émancipation intellectuelle » des esprits«  (page 265). « En 1818, Joseph Jacotot reste un homme des Lumières qui croit dans l’émancipation du savoir dès lors que celui-ci n’est pas imposé, mais voulu _ = fermement désiré !

Cet état d’esprit le disposait à une trouvaille _ afin de se faire comprendre, « lui qui ne connaissait pas le hollandais » d’« étudiants hollandais » qui « voulurent suivre ses cours » alors qu’eux « ne connaissaient pas le français » (page 265) _ :

Il fit remettre aux étudiants par un interprète le Télémaque de Fénelon, qui venait de paraître à Bruxelles en édition bilingue. Il demanda aux étudiants d’apprendre tous seuls le texte français en s’aidant pour le comprendre de la traduction ; ensuite il leur demanda de commenter en français et par écrit ce qu’ils avaient lu.

Alors qu’il s’attendait à d’affreux barbarismes, et peut-être à une incapacité absolue de répondre à sa commande,

il fut vivement surpris « de découvrir _ voici la « trouvaille » « surprenante » de Jacotot ! _ que ces élèves, livrés à eux-mêmes, s’étaient tirés _ par les efforts de leur propre ingéniosité ainsi jouissivement sollicitée sous forme de défi ludique… _ de ce pas difficile aussi bien que l’auraient fait beaucoup de Français. Ne fallait-il donc plus que vouloir _ = passionnément « désirer » et s’investir en ce « travail » personnel donnant lieu à cette « œuvre » d’intelligence ! _ pour pouvoir ? Tous les hommes étaient-ils donc virtuellement capables de comprendre _ bel et bien effectivement, in fine _ ce que d’autres avaient fait et compris ? » (Félix et Victor Ratier cités par Jacques Rancière). Ce fut la révélation _ mieux encore qu’une « trouvaille«  _, à proprement parler révolutionnaire : enseigner, ce n’est pas expliquer ; c’est permettre aux autres d’apprendre _ même plus avant que lui, alors, en cette circonstance… _ ce que le maître lui-même ignore » _ ou du moins, et au moins, égalitairement avec lui… : cf là-dessus le très riche et passionnant La Méthode de l’égalité de Jacques Rancière… _ (page 266).

« La pédagogie par explication _ telle celle tentée par Itard avec Victor de l’Aveyron _ ne trouvait _ in fine _ son fondement que dans l’ordre social : diviser le monde entre expliqués et expliquants, placer les intelligences expliquées sous la férule des intelligences expliquantes, soumettre _ à la fin primordiale de domination (et d’exploitation, bien vite, à sa suite)… _ le monde à la hiérarchie des intelligences. A cette seule condition les expliqués pourront à leur tour devenir des expliquants !  » (page 266) ; tout à l’encontre, cette position, ici, de domination de l’enseignant, de la pédagogie libératrice de Nietzsche, celle du « Vademecum, vadetecum« , in Le Gai savoir (cf aussi le chapitre 9 du Prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra), quand Zarathoustra aspire à rencontrer des disciples désirant (« suivant » sa « leçon«  d’invitation, par l’exemple, à la liberté et la recherche infinie de la justesse du juger) « se suivre eux-mêmes« 

« Pour Jacotot, l’ignorance du maître devint en elle-même une vertu, vertu qui le préserve de la tentation de l’explication, et du désir de soumettre l’élève, en l’invitant _ voilà le « hic Rhodus, hic saltus » du processus courageux et jubilatoire à accomplir : une « invitation » (toute simple, et directe, et franche) par l’exemple ; et pas par quelque modèle à aveuglément recopier… _, en situation de contrainte _ pédagogique : un défi joyeux et encourageant, stimulant ici _, à construire lui-même _ au moins par l’élan de ses (indispensables !) efforts personnels de recherche ; même si c’est jamais tout à fait tout seul que s’élabore, se construit et s’élève peu à peu, pas à pas, patiemment, l’édifice de la « raison critique » personnelle ; car peu à peu elle devient de mieux en mieux cultivée, aussi ! _ son propre savoir«  _ cf Kant : « Penserions-nous bien et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions point en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs opinions et auxquels nous communiquons les nôtres ? », afin d’en débattre avec une visée de plus grande justesse, in La religion dans les limites de la simple raison, un vigoureux opuscule contre la censure… ;

et, de fait, on n’apprend vraiment qu’à son corps défendant et par ses propres efforts (et écorchures !), en se forgeant, par le menu _ c’est nécessaire _, et pas à pas, sa propre « expérience« , et en surmontant (et apprenant à corriger) ses erreurs premières (ses « esquisses« , dit excellemment Alain) ; ainsi qu’en se frottant, aussi, à ce que l’on doit apprendre peu à peu, aussi, à percevoir et entendre vraiment de l' »expérience » vraie et se forgeant, pas à pas, et en propre elle aussi ! _, des autres ; lire aussi, là-dessus, le sublime dernier chapitre des Essais (livre III, chapitre 13) de Montaigne : De l’expérience

Soit « la découverte qu’apprendre est affaire de désir » vrai… (page 267).

« L’expérience de Jacotot l’a conduit à la condamnation irréversible de la vieille méthode d’enseignement, où, quand « dans l’acte d’enseigner et dans celui d’apprendre, il y a deux volontés et deux intelligences, on appellera abrutissement leur coïncidence«  _ du fait de l’annihilation de l’expérience personnelle qui devrait se formait de l’apprenant ! _ ; alors que « de nos jours, on appellerait cela « accréditation », « mise en conformité », « évaluation réussie ». Comme quoi nous sommes vraiment dans un monde d’abrutis ! Ou de servitude,

car la voie choisie par Jacotot (…) fut celle de la liberté _ se construisant par des progrès _ : celle qui convoque la raison critique des Lumières, et qui conduit à demander à l’élève : « Que vois-tu ? Qu’en penses-tu ? Qu’en fais-tu ? « 

_ questions au départ ô combien scandaleuses ! et littéralement médusantes ! pour la grande majorité des élèves français d’aujourd’hui,

tant qu’on ne les met pas, en les encourageant, en situation d’audace, de patience, de confiance progressives ; alors qu’ils sont de facto soumis au régime dominant de la terreur de l’erreur, et des sanctions (à commencer par celle des notes) qui accompagnent ces erreurs ; sans compter la parade de la tricherie-imposture, afin d’obtenir à tout prix les bonnes notes : y compris aux examens et concours !!!.. (pages 267-268).

« Nous sommes, avec Jacotot, bien éloignés de cette infantilisation généralisée des individus et des citoyens _ l’exact inverse de la nietzschéenne « vertu d’enfance » ! _, qui maltraite leur part d’enfance _ de jeu et créativité vraie _,

ce « levain de l’inachevé » par lequel se font _ à la fois ! _ l’expérience  _ vraie _

et sa transmission«  _ authentique :

particulières, toujours,

et potentiellement, au moins, singulières, les deux.

« C’est ce principe _ de démocratie exigeante et authentique _ de philosophie politique que nous avons perdu, et que nous perdons tous les jours davantage, lorsque le monde _ c’est-à-dire chacun de nous, comme nous tous, aussi… _ se résigne au _ seul _ savoir établi _ dangereusement (car illusoirement seulement…) confortable… _, à l’adaptation instrumentale et formelle » _ mécanique… (page 268).

En conséquence de toutes ces raisons-là,

« nous n’avons n’avons plus le choix. Il nous faut _ tant personnellement qu’ensemble _ inventer ou nous résigner.

Inventer, ce n’est pas s’adapter aux normes,

mais en créer sans cesse de nouvelles par le jeu d’une transgression des limites, des frontières, de l’évidence et des significations établies _ en sollicitant sa propre capacité d’« imageance« .

L’éducation doit impérativement _ de même qu’elle se le doit aussi à elle-même, afin de ne pas trahir sa fondamentale vocation émancipatrice de la personne (et de toute personne !) : pour être fidèle à sa seule vraie vocation, celle d’être vraiment émancipatrice ! sinon elle participe aux usurpations des impostures… _ laisser une place à ce jeu ; qui n’est rien d’autre que ce qui permet _ au concret du présent permanent ! _ à l’aptitude humaine de se saisir de l’occasion, pour transcender les contraintes _ souvent aliénantes _ d’un environnement naturel et social.

Aucune connaissance, aucun savoir sans exception, n’est véritablement émancipateur s’il ne parvient pas à ces solutions _ d’ingéniosité (personnelle) _ de fortune _ en réponse à la croisée impromptue, tellement soudaine et vive, de Kairos ! d’une main, il donne ses cadeaux (à savoir recevoir sur-le-champ !), de l’autre, il use de son rasoir, qui, inexorablement, tranche ! (une fois que c’était trop tard !)… _ qui transforment un point de vulnérabilité, de manque ou d’insuffisance _ voilà ! _, en progrès et en invention«  (page 265).

« Mais cette manière de s’y prendre _ ajoute fort opportunément Roland Gori, page 175, précisant aussi alors : « dont j’ai montré précédemment qu’elle s’apparentait à la rencontre amoureuse« … : en effet ! mais cela vaut pour toute rencontre tant soit peu substantielle : d’amitié aussi… _,

encore faut-il lui laisser le champ libre

_ de même qu’il faut s’être un minimum préparé ne serait-ce qu’à l’idée première de l’impromptu de sa survenue (soudaine !) afin de ne pas demeuré dans l’impuissance et l’incapacité d’y répondre d’une quelconque façon, sidéré dans quelque timidité davantage qu’inhibitrice : paralysante !.. ;

sur cet art (fondamental !) du rencontrer, j’ai écrit deux essais :

Pour célébrer la rencontre (mis en ligne par Bernard Stiegler sur son site d’Ars Industrialis en avril 2007)

et Cinéma de la rencontre : à la Ferraraise, sous-titré Un Jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) : à la Antonioni (seulement communiqué à quelques amis ; et ayant donné lieu à une conférence, à la galerie La NonMaison de mon amie Michèle Cohen, et en présence de Bernard Plossu, le 13 décembre 2008, à Aix-en-Provence : avec projection de la séquence ferraraise de ce chef d’œuvre testamentaire de Michelangelo Antonioni, Al di là delle nuvole, en 1995 ; la quatrième et ultime séquence de ce merveilleux film se déroulant dans le quartier Mazarin d’Aix ! Merveilleux concours de circonstances !..)… _

Mais cette manière de s’y prendre, encore faut-il lui laisser le champ libre

pour qu’elle puisse se développer«  (page 275).

Et Roland Gori de référer alors la conduite libératrice et créatrice, en général,

à la figure spécifique de la catachrèse dans le discours : cette figure (disponible à la parole se livrant au discours) qui vient palier « un manque _ tel du moins qu’il est à ce moment précis ressenti par le locuteur s’exprimant _ dans la langue« , « son incomplétude _ du moins éprouvée comme telle _ à un moment donné _ sur le champ ! _ pour désigner _ par quelque mot ou expression faisant alors vilainement défaut ! _ une réalité nouvelle » _ à formuler pourtant avec toute la précision de ce que nous ressentons comme constituant sa spécificité, que nous désirons absolument exprimer et transmettre, afin de la partager… ; cf là-dessus tout l’œuvre de Pascal Quignard, dont l’admirable Vie secrète, mais aussi et d’abord, en l’occurrence, Le Nom sur le bout de la langue…  _ (page 275).

Jusqu’à envisager les diverses « figures du langage« , à partir de la métaphore et de la catachrèse, comme ne faisant « que révéler une propriété _ rien moins que fondamentale pour la capacité de créer du penser-juger… _ du discours comme relevant d’une catachrèse _ ou une métaphoricité _ généralisée » :

« c’est tout le langage peut-être _ mais oui ! _ qui se trouverait sous l’emprise _ mais libératrice (!) à l’égard de l’étau un peu trop inhibiteur d’invention, que constituent, de fait, les normes instituées : à commencer les clichés ! générateurs, d’abord, de tant de bêtise : cf l’admirable Dictionnaire des idées reçues de Flaubert… _ de ces détournements du sens des mots _ par les phrases qu’en permanence nous constituons ; cf ici la très essentielle (!) propriété de « générativité » du discours par l’élan créatif de la parole (se jetant à l’eau), telle que l’analyse Noam Chomsky ! _ pour inventer de nouvelles significations«  ;

et Roland Gori de citer à l’appui Michel Meyer : « tout discours peut, en un certain sens, être dit figuré : non pas où il détournerait toujours quelque signification originelle, mais au sens où il se (et nous) détourne d’une certaine habitude, et manifeste par là la liberté, la créativité de son auteur (ou de son auditoire)« .

Et Roland Gori d’en déduire on ne peut plus justement que

« dès lors (…), on peut approcher la manière dont procède la création _ qui n’est jamais tout à fait ex nihilo… _, par un détournement _ fécond _ des normes habituelles » (page 277).

« Autrement dit, il ne s’agit pas _ dans tout acte émancipateur (de soi-même comme des autres que soi) _ de supprimer des normes, mission aussi stupide qu’impossible,

mais de permettre un jeu suffisant _ = suffisamment mobilisateur et inventif par rapport aux habitudes déjà installées, et aux clichés ; tels ceux que Flaubert s’amuse à mettre en lumière tant dans son personnage d’Emma (et dans tout le bovarysme) que dans celui de Monsieur Homais ; pour ne rien dire de ses Bouvard et Pécuchet… _ dans leur usage,

pour qu’elles n’empêchent pas l’invention » _ que tant et tant d’intimidations s’emploient un peu partout et à longueur de temps (et d’habitudes insidieusement prises et installées) dans le jeu et champ social de domination et d’exploitation (en commençant par l’organisation des tâches au travail et dans les professions), à inhiber, par l’arsenal et panoplie performants des diverses pressions et chantages en tous genres (dont celui à la perte d’emploi et le chômage) ; à commencer par le fonctionnement du travail scolaire quand il se centre (jusqu’à s’en hystériser !) sur la seule validation de la conformité (de ce qui est demandé à l’élève) à ce qui a été transmis, et doit être purement et simplement restitué tel quel… : sus à l’erreur ! Et vivent les notes !!!

Et « à partir de ce moment-là,

la politique

qui en _ c’est-à-dire de ces « normes« _ établit _ par l’instrument législatif de la légalité _ leur usage,

ne doit en aucun cas se limiter à la police _ bêtement vétilleuse et méchamment punitive _ des techniques qui les ont établies » _ non plus qu’à leur simple reconduction mécanique maniaque.

désormais…

C’est _ ainsi _ le destin de tout conformisme _ et la bureaucratie de la gouvernance ne manque certes pas d’y veiller ! avec la dimension d’échelle que très copieusement elle lui fournit ainsi… _ de ne saisir d’une idée, d’un mot ou d’une découverte que la forme normative _ avec tout ce que celle-ci comporte déjà d’injonctions à s’y tenir ! _ qui l’a permise _ cette idée _,

et qu’elle _ cette idée _ a _ lors de son invention-irruption native… _ transgressée _ cette « forme »  « normative« 

Le conformisme lâche la proie de l’invention _ hors clonage ! _ pour l’ombre _ répétée, elle ; clonée désormais (informatique et gouvernance aidant) à des milliers d’exemplaires !..

On comprend d’autant mieux la pertinence et l’urgence du combat d’un Bernard Stiegler, et de son Ars Industrialis ;

de même que celles de L’Appel des appels _ pour une insurrection des consciences, lancé par Roland Gori, avec Barbara Cassin et Christian Laval… _

pour l’ombre de ses résultats«  _ superbe formulation ! _, page 278.

Et tout cela sous le double étendard du pragmatisme et l’utilitarisme, au nom du réalisme de la modernité triomphante…

Comment, donc, défendre et aider à se développer la créativité,

quand « la dimension artisanale » de la plupart des « métiers » « se trouve expurgée _ sic _

pour mieux aligner ceux qui les exercent dans ce processus général de la production industrielle permettant leur prolétarisation en masse ?

Ainsi, c’est le caractère unique de l’acte qui se trouve désavoué,

et ce, au bénéfice de protocoles standardisés

et du caractère reproductible de ses séquences.

L’acte professionnel _ de poiesis _ y perd de son authenticité, de cette aura qui échappe à toute reproduction en série.

Il existe aujourd’hui chez les masses _ en suivant les analyses de Walter Benjamin déjà dès les années 30… _, un désir « passionné » de déposséder tout phénomène de sa singularité, de son unicité, en incitant à sa reproduction par standardisation.

Ce faisant, c’est la place de l’œuvre propre à l’artiste et à l’artisan qui se trouve dans nos sociétés, menacée » (page 279).

Alors : « cette place et cette fonction de l’œuvre dans nos pratiques sociales, professionnelles, culturelles et politiques ne déterminent-elles pas les chances que nous nous donnons de parvenir _ chacun de nous, encore « humains«  _ à la création ? «  (page 279, toujours).


Or « l’artiste, qui constitue le lieu social et politique _ privilégié : par sa pratique effective _ d’une résistance à cette transformation dans la civilisation technique du monde,

ne saurait, sauf à se désavouer _ en une nouvelle forme d’imposture ! d’où l’importance cruciale de la probité en Art ! _, se réduire à un travailleur de la production culturelle _ avec des fonctions de divertissement, par exemple.

Il a au contraire pour fonction sociale et politique _ cruciale ! _ d’être le garant _ de l’existence on ne peut plus vive, lumineuse et vivante ! _ d’une pensée artiste (…), quel que soit son art ; potentiel à l’œuvre chez tout citoyen digne de ce nom«  (page 280).

Et il se trouve que « l’œuvre entretient une relation privilégiée avec le jeu _ playing _ par où l’enfant construit authentiquement sa subjectivité et élabore le monde, le monde dans lequel il vit _ et nous savons tous depuis Hölderlin et la lecture qu’en fit Heidegger, que « c’est en poète que l’Homme habite (vraiment !) cette terre«  (page 280).

Or « l’espace potentiel » du jeu, « lieu _ d' »imageance » active et ouverte _ où le sujet n’est pas contraint de choisir _ seulement _ entre la brutalité des formes objectivées, en particulier des formes imposées _ du réel _, et le chaos des excitations du désir _ du çà _, informes, morcelées et morcelantes« ,

« constitue le prototype _ en forme de modèle de forme d’action ouvert… _ de ce qui, au cours du développement, s’étend progressivement à l’art, à la culture et à l’œuvre de pensée » _ jusqu’à la recherche scientifique elle-même, ou technologique ; cf ici, par exemple, tout l’œuvre de Bachelard… (pages 280-281).

Et « le jeu et la culture ne sont possibles que dans des « sociétés suffisamment bonnes » _ pour reprendre les analyses de Donald Winnicott _ ; c’est-à-dire « des sociétés où on peut vivre, jouer, chanter et rêver de temps à autre, sans la pression _ omniprésente _ de l’urgence, et sans cette « fuite maniaque » dans l’excitation permanente que connaissent bien les psys » _ et sans le matracage d’insignifiance ultra-vide des divertissements de masse… (page 281).

« Seul le playing détient cette inutilité essentielle par laquelle le jeu humain localise culturellement l’expérience fondamentale qui le maintient à distance des risques majeurs que sont le rationalisme instrumental et formel comme l’expérience hallucinatoire.

Le playing, jeu spontané, s’inscrit dans un espace particulier, ni au-dedans, ni au-dehors, dit Winnicott, fait de confiance et d’abandon, au sein duquel nous manipulons les objets du monde extérieur en les affectant _ de mieux en mieux librement _ des valeurs psychiques du rêve. (…) Le playing est donc un mode d’exploration de soi-même et de la réalité, essentiel dans l’expérience vitale d’un sujet. (…) Autrement dit, non seulement du point de vue de la subjectivité, mais encore pour le vivre-ensemble de la collectivité, l’expérience culturelle seule peut éviter la monstruosité du rationalisme morbide (…) comme celle des idéologies hallucinées et hallucinantes qui finissent par faire l’éloge de la mort et la destruction du monde concret au nom d’un monde transcendant ou abstrait.

Ce qui veut dire concrètement que les arts et les humanités, tout ce qui participe à la fabrique _ de la subjectivation la plus authentique _ de l’homme, ne doit en aucune manière être négligé au profit des enseignements et des formations plus techniques ou étroitement professionnels, comme cela l’a été ces dernières années » (pages 283-284)…

« Mais  il se trouverait _ en effet tout à fait _ ridicule de promouvoir une programmatique, un mode d’emploi des humanités, lesquelles se verraient bafouées dans leur genre en se trouvant prescrites sur le mode des logiques instrumentales, de leur rhétorique de la quantification et de la formalisation«  (…) Et, de fait, « cette organisation sociale de la culture s’est accélérée ces dernières années » ; et « le pire danger qui guette les humanités » est « celui de les voir prescrites dans des conditions qui les rendraient inoffensives et totalement dépourvues de force de transformation. Nous connaissions la culture marchandise, la culture spectacle, évitons d’avoir demain la culture compétence, une culture « normale » !«  (page 284).

« Il convient de le dire à nouveau, il faut du jeu pour qu’adviennent les conditions minimales de création qui ne soient pas seulement travail, besogne, productions automatiques où s’effacent le monde autant que le sujet. Il faut accepter cette « opinion » (…), ce postulat philosophique autant que politique, selon lequel l’inutile peut se révéler essentiel. Faute de quoi nous n’aurons plus que des innovations techniques, un monde sans humains. Il ne nous faut pas une culture normale, mais une vraie culture, qui prend son temps, son rythme, ses mystères, et dont on respecte l’espace spécifique où elle s’inscrit«  (page 285).

Et Roland Gori de proposer « que soient favorisés rapidement et intensément sur les lieux de vie privée et publique,

à l’école et au travail, à l’hôpital et dans les laboratoires de recherche, dans les salles de rédaction et dans les tribunaux,

des lieux de parole et d’écriture qui fassent témoignage des expériences de chacun«  _ et « que soit mis un terme aux évaluations formelles » des pratiques et « à leurs dispositifs d’abrutissement« …  _ (page 286).

« Il s’agit aujourd’hui, du moins je l’espère _ dit-il _ de faire de tout travailleur un artisan de son œuvre. (…) « Existent _ pour les professionnels _ le besoin de retrouver le sens de lurs expériences et le vif désir de les transmettre. Il convient politiquement de favoriser la mise en place de tels dispositifs de récits et de transmission de l’expérience, qui constituent l’arête vive de toute culture digne de ce nom  » (page 286).

C’est personnellement ce que je peux conclure aussi de ma pratique (infiniment heureuse !) de quarante-et-une années d’enseignement du philosopher, en classe terminale du lycée,

ainsi que des (deux) ateliers (de pratique artistique) que j’ai eu l’occasion d’y créer _ durant les laps de temps que l’institution leur a permis (c’est-à-dire leur a donné les moyens financiers) d’exister ! en un coin (un peu discret) du lycée et de son emploi du temps _, en constatant la richesse des œuvres mêmes _ d’écriture, de photos, de vidéos _ auxquels ils ont donné l’occasion d’advenir ; en plus de ce qu’ils ont pu permettre d’apprendre, en « faisant« , à  leurs auteurs, membres de ces ateliers : au lycée et sur les bords du Bassin d’Arcachon et à Bordeaux, comme à Rome, à Prague et à Lisbonne

_ et en y rencontrant, notamment, et suffisamment longuement, chaque fois, des personnalités rayonnantes d’artistes tels que Vaclav Jamek, Antonio Lobo Antunes ou Elisabetta Rasy…

L’institution, tout à sa priorité de conformité aux normes qui lui étaient imposées hiérarchiquement, n’en mesurant guère la valeur ! _ une valeur d’humanité, est-il seulement besoin de le préciser ?..

Mais la seule reconnaissance _ et espèce de récompense, mais pas institutionnelle… _ que j’ai jamais espérée _ dans le secret de la réalité silencieuse (justement économe de paroles) de ce que d’aucuns ont pu nommer « les reins et les cœurs«  de chacun ; et c’est de l’ordre de ce rapport à l’autre (cf sur cela les très justes et fortes analyses de Michaël Foessel en sa Privation de l’intime) qu’est l’intimité : le regard, pas même lancé, mais juste perçu, suffit… _,

est celle, très longtemps plus tard,

et en l’accomplissement, à divers degrés _ car il y faut aussi pas mal de chance dans la traversée, par chacun, des diverses catastrophes (d’une vie, de toute vie) ; cf à ce propos le très beau livre de Pierre Zaoui La Traversée des catastrophes (dont je viens de conseiller la lecture à mon ancien élève, c’était au lycée Alfred-Kastler de Talence en 1983-84, Ross William McKenna : il a maintenant 46 ans et vit à Londres)… _,

 et en l’accomplissement, à divers degrés,

de leur vie _ chacune particulière, et peut-être, et plus ou moins aussi, singulière : qui le sait et le saura ?.. _,

est celle des adultes que seront devenus _ année après année _ mes élèves _ de cette année de Terminale passée ainsi à dialoguer avec exigence un peu plus et mieux qu’académique : pour l’obtention du diplôme du baccalauréat


Car la véritable épreuve _ la vraie de vraie, la seule qui vaille vraiment ; et sans autre rattrapage que les siens, et à longueur du temps imparti à chaque vivant tant qu’il vit, pour rectifier ses maladresses _,

est bien l’accomplissement, par chacun et nous tous, de sa (et notre) _ unique et belle _ vie…

Et sur celle-là, il n’y a pas _ auprès de quel (diable, diantre !, de) jury ? _ de tricherie efficace possible.


Titus Curiosus, ce 23 janvier 2013

Post-scriptum (ce 12 février)  :

et je voudrais ajouter pour finir (et mettre l’accent sur l’essentiel)

trois contre-épreuves auxquelles soumettre encore et encore l’imposture et les imposteurs,

par la proposition de lecture de deux passages de livres capitaux, et de visionnage d’un immense film :

soient

_ le mythe final du jugement des morts aux Enfers, en conclusion (ouverte, non dogmatique _ c’est seulement un renfort aux efforts, toujours insuffisants, de l’argumentation de Socrate, vis-à-vis de ses interlocuteurs, Calliclès, Polos et Gorgias, qui fuient encore au terme des débats… _) du Gorgias de Platon : un dialogue absolument indispensable sur le sens de l’existence humaine face à la monstruosité _ infinie _  de culot et mauvaise foi de l’imposture des imposteurs ;

_ la parabole du « Grand Inquisiteur » de Dimitri Karamazov, et son « Si Dieu n’existe pas, tout est permis« , dans le grandiose et admirable Les Frères Karamazov de Dostoïevski ;

_ et le chef d’œuvre de Woody Allen, l’indispensable _ époustouflant de justesse ! _ et ô combien admirable ! au-delà même de l’humour dont il colore de façon si poignante le tragique !!! Crimes et délits ! _ c’est son opus n° 20…

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur