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Afin de fêter le passage à une nouvelle année…

31déc

Afin de fêter le passage à une année _ de vie _ nouvelle,

je veux redonner ici un texte mien

datant du printemps 2007 _ presque douze ans déjà _,

et retrouvé, par chance, l’automne 2016.

A l’origine,

il s’agissait d’un projet de préface

à une publication qui n’est finalement pas advenue,

celle d’une correspondance débridée par courriels

avec l’ami photographe _ génial ! _ Bernard Plossu.

En réponse à quelques remarques, sunon objections, d’amis

à mes propositions de thèses,

j’ai à la suite développé tout un essai,

demeuré inédit,

intitulé Cinéma de la rencontre : à la ferraraise ;

et sous-titré

Ou un jeu de jalo et focales sur fon de brouillard(s) : à la Antonioni,

en m’appuyant sur une analyse minutieise et étoffée

de la sublime première séquence _ ferraraise ! _ du film testamentaire 

du ferrarais Michelangelo Antonioni,

Al di là delle nuvole.

Ferrare,

ou la civilisation délicatissime et un peu cruelle aussi, des Este.

Je développais cela aussi en mon essai.

En voici donc le premier élan, l’envol, le départ :

« Pour célébrer la rencontre » : un texte mien de 2007 « retrouvé » !

— Ecrit le mercredi 26 octobre 2016 dans la rubriquePhilo, Rencontres”.

Revoici un texte provisoirement égaré,

et retrouvé.

Pour célébrer la rencontre

Les rencontres changent forcément les vies _ tel le clinamen de Lucrèce.

Des rencontres, il en des de fâcheuses, voire de tragiques, en tout cas de mauvaises. On s’en voudra toujours, forcément, de n’être pas ce jour-là resté bouclé chez soi, ou, au moins, sur son quant à soi. Mais c’est trop tard.
Des rencontres, il en est, en foule _ c’est même le tout-venant _, d’insipides et vides, affectées seulement de leur propre bulle de vacuité _ nullité et néant de remplissage qui s’étonne même, stupidement, d’exister.

En fait, la rencontre, ici, n’a pas lieu. Il y a erreur de vocabulaire. Ce ne sont que des ombres qui se croisent et se manquent _ comme les parallèles d’Euclide, sans le choc bien physiquement sensible du clinamen…
Et il s’en trouve aussi quelquefois d’heureuses _ un amour, une amitié qui se découvre _ qui ne courent tout de même pas les rues, même s’il faut bien sortir un peu pour faire des rencontres.

Car, avec la rencontre, avec ce moment improbable, et imprévu, d’une rencontre avec une personne singulière devenant soudain quelqu’un de plus ou moins important pour soi, voilà que le monde, qui paisiblement vient de prendre sans à-coup quelque millimètres à peine d’expansion _ à moins que ce ne soit le monde environnant qui se soit gentiment écarté, reculé _, voilà donc que le monde se met à laisser bruire, sans doute par l’interstice infime qui vient d’advenir, telle des lèvres, dans le sol, dans la croûte terrestre, ou dans le bleu du ciel, un murmure champêtre, un air infinitésimalement plus léger, une harmonie douce et discrète comme un secret qu’on ne devine qu’à la puissance de quelques lointains effets : l’air à l’entour, comme par un apport d’oxygène, se colore maintenant d’un vivifiant éclat, d’une lumière caressante un peu plus chaleureuse, conférant à tout ce qui remue une allure quasi dansée, chaloupée, comme réenchantée _ même si on ne s’en rend pas forcément tout de suite compte. Il vaudrait mieux cependant, tout va si vite…

L’elfe Ariel vient de manifester ses pouvoirs musicaux éoliens dans l’île tempêtueuse où se désolait dans son errance tournoyante de presque lion en cage l’exilé Prospero, de neuf débarqué…

Mais rencontre il y a, à la double condition de savoir et d’oser saisir l’occasion (de rencontrer quelqu’un), occasion peu détectable, qui risque même de passer trop vite quand elle survient _ pour laquelle commencer par ouvrir grand tous ses sens.


De savoir et d’oser la retenir, cette occasion qui passe, en la tenant un peu dans la main _ comme Montaigne nous le raconte superbement, nous livrant, à la fin de son livre (et de sa vie) son art de jouir du présent, en son dernier essai (Essais, livre III, chapitre 13, « de l’expérience« ) à propos de l’expression « passer le temps« .


Je ne résiste pas au plaisir de citer le passage : « J’ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps, quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens » _ retâter, s’y tenir. « Il faut courir le mauvais et se rasseoir au bon » _ se rasseoir : quelle superbe litanie de verbes actifs ! Je poursuis la lecture : « Cette phrase ordinaire de passe-temps et de passer le temps représente l’usage de ces prudentes gens _ ah! l’humour et l’ironie de Montaigne ! _, qui ne pensent point avoir meilleur compte de leur vie que de la couler et échapper, de la passer, gauchir _ voilà les antonymes _, et, autant qu’il est en eux, ignorer et fuir, comme chose de qualité ennuyeuse et dédaignable. Mais je la connais autre, et la trouve, et prisable, et commode, voire en son dernier décours, où je la tiens ; et nous l’a Nature mise en mains _ mise en mains, ce n’est pas moi qui le lui fait dire ! _, garnie de telles circonstances, et si favorable, que nous n’avons à nous plaindre qu’à nous si elle nous presse et si elle nous échappe inutilement. » C’est magnifique !

Je reprends : rencontre il y a, à la condition de ralentir un peu le passage, la course affolée du temps.


La rencontre fournit une telle occasion, si et quand on se dit que quelque chose de singulier est en train d’advenir, avec une personne devenant là sous nos yeux quelqu’un de définitivement singulier pour nous. On n’en revient pas, c’est le cas de le dire. Il faut s’y arrêter, y prêter toute l’attention que cela, et d’abord que la personne de l’autre, méritent.

Et même, rencontre il y a, à la condition de retenir le moment, comme un instant encore, et toujours, hébété, qui s’ébroue, et doit, le premier tout étonné, comme s’extirper de la course aveugle et précipitée des secondes trop uniformes d’avant, d’avant cette rencontre, et accédant étrangement, mais royalement, lui, le moment, au hors-temps de l’éternité.

Car le temps nous offre _ ce n’est un paradoxe qu’en apparence _ l’expérience de l’éternité _ du moins à qui sait l’expérimenter, la « cultiver« , dit Montaigne…


Nous n’expérimentons, en effet, l’éternité, que dans le temps, que dans ce que le moment présent tout d’un coup vient nous offrir de possibles, quand le moment se met, à toute allure, à bourgeonner et fleurir, et nous offre la fenêtre, plus ou moins étroite ou large, de l’épanouissement de ce qui n’était qu’en germe. Dans la rencontre, précisément. En ce relativement bref laps de temps, mais qui s’élargit incommensurablement, jusqu’à une dimension d’éternité.

« Nous sentons et nous expérimentons _ ajoute-t-il même _ que nous sommes éternels« , dit, d’expert, le cher Spinoza en son Ethique.

Saisir, tenir, retenir ce moment présent. Afin de se réjouir alors de cette grâce (de la rencontre de cet autre, devenant, ici et maintenant même, important pour soi, important pour nous) comme il convient.

« Tout bon, il a fait tout bon« , se réjouit Montaigne, un peu plus loin que le passage cité plus haut :

« Pour moi donc, j’aime la vie et la cultive _ voilà le mot tout aussi décisif _ telle qu’il a plu à Dieu de nous l’octroyer » _ Dieu ou la Nature : les dispensateurs de la vie… « Je ne vais pas désirant que soit supprimée la nécessité de boire et de manger, et me semblerait faillir non moins excusablement de désirer qu’elle l’eût double ( » Le sage recherche avec beaucoup d’avidité les richesses naturelles« ), ni que nous nous sustentassions mettant seulement en la bouche un peu de cette drogue par laquelle Epiménide se privait d’appétit et se maintenait, ni qu’on produisît stupidement des enfants par les doigts ou les talons, mais, parlant en révérence, plutôt qu’on les produise encore voluptueusement _ bien entendu ! _ par les doigts et par les talons, ni que le corps fût sans désir et sans chatouillement » _ toujours l’humour de Montaigne. « Ce sont plaintes ingrates et iniques. J’accepte de bon cœur et reconnaissant _ c’est le principal ! _ ce que nature a fait pour moi, et m’en agrée et m’en loue. On fait du tort à ce grand tout puissant donneur de refuser ce don, l’annuler et défigurer. Tout bon, il a fait tout bon ( » Tout ce qui est selon la nature est digne d’estime« ) »

Montaigne, ou la célébration de la gratitude, du moins pour qui s’est forgé _ il emploie, je l’ai souligné au passage, le verbe « cultiver » _ l’art de jouir de la vie. A chacun _ Dieu, César, soi-même, la vie, ou la Nature_, et équitablement, son dû.


Et Haendel, lui aussi bientôt au final de sa vie et de son oeuvre :

« Whatever is, is right« , est-il proclamé sublimement au grand choeur conclusif de l’acte II de l’oratorio Jephté, un des sommets, sans nul doute, avec l’ »Alleluhia » du Messie, de l’œuvre haendélien.

Saisir, tenir, retenir_ et se réjouir, dans la rencontre initiale.


Mais pas comme un prédateur, anxieux, brutal et agressif : l’autre n’existe plus, il s’en empare et le croque. Ni comme un malotru, importun et indélicat, qui, sans la distance de l’égard et du respect, abuse déjà du temps de l’autre.

Et il faut, de surcroît, la grâce de l’évidence joyeuse de ceux qui, là, à l’instant, « se trouvent ».


Ou qui se sont trouvés : mais il est forcément bien plus aisé de le reconnaître et de s’en réjouir rétrospectivement, une fois confortés, voire rassérénés, par l’expérience et l’habitude éprouvées par un vécu ensemble prolongé _ qu’il s’agisse de l’amour, mais qu’il s’agisse aussi de l’amitié, toujours aussi neuve et fraîche, elle aussi, à chaque retrouvaille_ que pour l’étonnement tout neuf de la rencontre première et initiale. Celle qui, sans préméditation, vient d’ouvrir un champ fécond et de l’appétit pour une suite… La plongée dans la confiance accordée lors de la rencontre initiale _ cette expression me convient bien _ est un pari sur le présent et l’avenir qu’il ouvre, un don gratuit, une avancée méritoire, un pas confiant et audacieux.

Je reviens à ce moment béni, à cette grâce heureuse de la rencontre initiale.


Il faut le miracle du même hors-monde, dans ce moment réellement partagé _ et pas simplement des parts de temps croisées, échangées.


Outre l’improbabilité physique de la chance (statistique) de cette rencontre, parmi tant de gens, cet art de la reconnaissance du miracle de la rencontre d’ouverture demande infiniment de tact, et cela plurivoquement.

Car ce n’est pas là une présomption. Ce n’est pas là un contrat : ce n’est pas conditionnel. Ce n’est pas là un échange. Encore moins marchand, et a fortiori marchandisé, comme on nous transforme toute relation inter-personnelle désormais. Si nous n’y résistons pas…

Nous ne sommes pas, pour une fois, dans l’univers mesquin du calcul, dans l’aire truquée du donnant-donnant qui se répand toujours davantage sur la planète, sous la pression dupeuse de régimes capitalisant leurs profits.


Nous voici, au contraire, transportés hic et nunc au pays, fragile et fort, fugace et éternel, de la grâce, où règne sans partage la générosité. Où chacun est roi en son royaume, et le roi de son temps à donner.

Apprendre, non-touristes que nous sommes, à ne pas le manquer, ce royaume en voie de raréfaction, cet Etat menacé de disparition pour obsolescence…

Que d’improbables conditions, ou de handicaps, pour pareille rencontre !


Et pourtant, elle advient, elle est là. Elle impose son évidence _ si on ne la rejette pas, si on ne la craint pas, si on veut bien s’y donner. Car on peut aussi redouter pareille grâce. Ainsi que la refuser si elle se propose. S’en détourner.


Ainsi la peur se répand-elle aujourd’hui, sous les pressions organisées en permanence des propagandistes de tous poils de la crainte, voire de la terreur, sous couvert de « sécurité« …

Le divin Kairos _ le génie inspirateur-dispensateur de l’occasion favorable _, lui, est un dieu coureur aussi vif et alerte qu’espiègle, qui chemine et même danse en courant éperdument, d’autant plus vite qu’il est muni d’ailes aux chevilles.


Une longue mèche touffue se balance en permanence sur son front et balaie ses yeux rieurs, son visage mobile. Alors qu’il est complètement chauve sur le derrière du crâne et la nuque…

C’est qu’une fois que Kairos nous a croisés et dépassés, il ne nous est plus possible de lui courir après pour espérer le rattraper par la chevelure, afin de le retenir et ressaisir, ou capitaliser les opportunités qu’il offrait…


Kairos a filé comme une anguille, offrir ailleurs et à d’autres ses dons instantanés.

Il y a de l’irréversible dans le temps.


D’autant que Kairos tient à la main un rasoir effilé, emblème de son pouvoir tranchant. Avec lui, c’est sur le champ qu’il faut se décider à prendre _ ou plutôt recevoir, accueillir ce qui se tend vers nous _ la chance qu’il propose : c’est maintenant ou jamais. Comme les fruits à la saison. Après, c’est trop tard.


Cela s’apprend, à l’expérience : nous avons une vie pour nous y faire…

Ces choses-là, si douces _ l’élection mutuelle, incalculée, de la rencontre _, sont aussi formidablement vives _ comme l’éclair de la foudre _, le temps du clignement des regards, et ne tolèrent bien sûr pas la moindre lourdeur, indélicatesse _ a fortiori vulgarité. C’est l’échange dépouillé, direct et à vif des regards qui crée d’abord, et quasiment à soi seul _ si l’on peut dire pour une rencontre, où des liens riches instantanément commencent à se tisser ! _, qui crée donc l’accroche, la mutualité de l’égard, et l’absolu _ sans conditions, souverain, sans appel _ de l’accueil, de l’ouverture, du seuil franchi, et pour toujours, de la confiance : sur ce regard terriblement exposé, sans apprêts, et qui demande, sans le dire _ comme nous l’a appris Emmanuel Levinas _ : « ne me tue pas ! » Echange de regards assorti, bien sûr forcément, de paroles, et de leur qualité, ainsi que du tissu _ soie, velours et toute matière qu’on voudra… _ de leur ton et de tout ce qui peut y transpirer, au timbre, au rythme, ainsi qu’au contenu, évidemment aussi, de leur fiabilité, car c’est elle qui va finir par trancher… La part du regard, et la part du discours et de la voix, les plus exposés, se mêlant, encore, à l’arrière-fond, important, lui aussi, de la part des postures… Quelle intensité foudroyante et décisive l’espace rapide de telles rencontres ! Car on n’a guère de temps pour s’expliquer, et encore moins déballer ce qui pourrait nous justifier, en cette rencontre initiale…

Ne pas abuser du temps _ de la patience _ de l’autre, de l’effort en tension de son écoute, pour le moment consenti à accorder à cette rencontre… Même un hors-temps prend donc du temps _ y compris pour qui dispose à peu près librement de son temps. Faire bref est donc la plus élémentaire des urbanités. L’art, assez français, de la conversation a su s’employer autrefois à cela…


L’emblème du rasoir de Kairos est donc très finement saisi.

Avec la rencontre heureuse, nous voici donc d’emblée et de pleins pieds dans l’éternité _ contrée, par essence, vierge de touristes, et non stipendiée.

Il faut d’abord avoir su s’y préparer, d’autant que cette chose advenant _ pareille rencontre _ est statistiquement assez improbable, risquant même _ et c’est la norme de fait, pour beaucoup _ de n’arriver jamais.


Ainsi, est-ce tout un art, subtil, qui s’apprend _ ou pas : cela plutôt se découvre, cela s’improvise, sur le tas, et avec les moyens du bord, l’irradiation de la joie aidant aussi, comme un doux lubrifiant, et modeste. Un art qui s’apprend avec l’âge _ mais chaque âge a ses atouts et ses capacités. C’est tout un art, donc, que d’être doucement attentif et ouvert, et d’abord d’être infiniment délicatement disposé à la rencontre _ voire en être a priori désireux et a posteriori friand… Tout dépendant aussi, bien sûr, de la personne singulière de l’autre : tel un continent tout neuf à découvrir _ mais qui s’en plaindrait ? Après, il faut apprendre à la vivre, à la godille en quelque sorte, à vue, au ressenti. Un cabotage raffiné au ras des côtes, chacun auprès de la sensibilité de l’autre qu’on apprend d’autant plus vite à connaître qu’on l’apprécie, qu’il nous étonne et nous enchante chaque fois.

Et, pour mettre un peu plus de piment à l’affaire, nous avons, tous et chacun, nos jours, nos heures, nos minutes d’indisponibilité ou d’indisposition, quand il nous arrive d’être mal lunés. Ces jours-là, autant demeurer claquemuré chez soi. A moins qu’on sache le dépasser…

La jeunesse fait longtemps preuve de timidité, ou d’audaces à contresens. Si jeunesse savait, si vieillesse pouvait…


Cependant, bien que ce soit à son corps défendant, et rarement sans nulle offense, vivre s’apprend, tant bien que mal. on peut sans doute y progresser.

La vieillesse, quant à elle _ que vaut le mot ? convient-il à la chose ? _, a souvent le défaut de trop se résigner, et cesse trop tôt, et bien à tort, de croire au Père Noël ou au Prince charmant… Trop tôt flétrie, la vieillesse, devenant alors en effet un désastre, se meurt à petit feu, en se survivant sans joie, bien avant la disparition sans retour.


Mais il y a aussi bien des vieillards qu’habite encore et toujours la flamme de la jeunesse :

le désir et la joie qui les habitent, les animent, qui leur donnent le goût et la passion de continuer à vivre, les entretiennent dans la joie de rencontres continuées, même raréfiées.

Enfin, il y a aussi tous les pressés, tous les stressés.


Sans compter ceux qui, trop blessés, sont déjà eux aussi, dans leur mornitude, comme déjà morts, fossilisés dans leurs déceptions, ou de mécaniques habitudes. Feront-ils de vieux os, ces acédiques en voie de dessèchement ?

Charge donc à la maturité de conserver et entretenir le feu de la jeunesse, de ré- enflammer sa belle flambée, en demeurant décidément toujours plus ouvert à la nouveauté inépuisable du présent, à sa magnifique singularité, dans la rencontre toujours renouvelée de l’autre, afin de l’accueillir comme le présent généreux qu’il (le présent) et elle (la rencontre) se révèlent être, du moins dans les cas heureux _ sous l’espèce d’un frère humain, d’une amitié ou d’un amour. Un présent ouvert, riche et habité.

Savoir être neuf chaque matin et tous les matins que Dieu, ou la Nature, fait, au jour nouveau qui advient, qui nous échoit, qui se présente, qui s’offre, en cadeau des vivants aux vivants, pour qu’ils se rencontrent.

Mozart à son père (le 4 avril 1787) :

« Je ne me mets jamais au lit sans me rappeler que peut-être, si jeune que je sois, le lendemain je ne serai plus. Et néanmoins personne, parmi tous ceux qui me connaissent, ne pourra dire que je manifeste la moindre humeur maussade ou triste. Et de cette félicité, je rends grâce tous les jours à mon Créateur, et je la souhaite de tout cœur à chacun de mes semblables. »

Les génies créateurs, Mozart, Haendel, Spinoza, Shakespeare _ dont je n’ai rien dit, me concentrant plutôt sur l’amitié, du sublime sonnet par lequel il nous donne à entendre encore plus qu’à regarder la rencontre-découverte déjà parfaitement énamourée, at first sight, de ses héros Romeo et Juliette, parmi le virevoltant et assourdissant, de poussière et de fumée, bal masqué des Capulet _, Montaigne, Nietzsche aussi _ le penseur de l’éternel retour du même et de l’amor fati _, ainsi que, c’est même, tout bien pesé, sans doute le plus fin (car le plus à vif et piaffant de sa nervosité électrique rentrée) de tous les analystes du kairos, Marivaux, dont je n’ai non plus rien dit _ tant il sait aussi se faire furtif et discret _, ce cousin, virtuose en art du rythme et du silence, de Mozart, Marivaux, ce benêt peseur d’ « œufs de mouche dans une balance en toile d’araignée » dont se gaussait, mais c’est par jalousie, le déjà vif pourtant, mais moins subtil en son écriture, Voltaire, tous ces génies créateurs, donc, non seulement sont des généreux sans compter de leur temps et de leur énergie, mais savent, et ô combien, faire preuve de gratitude en rendant au centuple à la vie, par leurs œuvres sublimement fines et détaillées, le feu joyeux que la vie ne cesse de leur prodiguer…


Suite, en forme de commentaire, au texte précédent :

Il y a, certes, rencontre et rencontre.

Toutes ne sont pas du même ordre, de la même qualité, de la même importance : cela en composant toute une variété.


Il faudrait donc relativiser, « bémoliser » en quelque sorte, ce que je viens d’en dire, en ma « célébration de la rencontre« , en « m’emballant » un peu _ un peu trop : « un brin superlatif, mais pas antipathique« , vient, maintenant, de qualifier l’article de mon blog consacré à mon compte-rendu de sa rencontre avec lui, le 28 mai dernier, au Festival Philosophie de Saint-Emilion : L’intelligence très sensible de la musique du magnifique Karol Beffa : de lumineuses Leçons au Collège de France. Peut-être emporté par l’emphase d’un beau titre : « Célébration de LA rencontre« …


Il n’y aurait donc pas tout à fait rien entre l’absolu de la « vraie rencontre » _ en particulier de la « rencontre initiale » _ et le néant de rencontres qu’est la vie de beaucoup _ la plupart ? _, et sans qu’ils en aient forcément une conscience claire _ le supporteraient-ils ? _, la majorité préfère à la rudesse sauvage de la solitude, d’être leur vie durant plus ou moins bien accompagnés, avec coups et blessures même, ou alors par les reality showsde la télé qui scintille jusqu’à des heures très tardives dans la salle- à-manger…

Existerait donc, plutôt, tout un nuancier de rencontres.


Même s’il s’agit en majeure partie plutôt d’illusions de « rencontres« …

La rencontre, ou plutôt son idée, l’idée qu’on s’en fait par avance, déjà, et qui, souvent, ne formate que trop ce qu’on va vivre ensuite d’une rencontre effective _ mais peut-être pas « vraie » _, l’idée de la rencontre, donc, a tant d’attraits, tant de promesses de charmes… Trop de séductions a priori…

Que serinent donc les chansons ?.. « Un jour, mon prince viendra… Et il m’emportera… » L’amour, toujours l’amour…


Ainsi, d’abord, peut-être parle-t-on trop de « rencontres« , réduisant malencontreusement alors la rencontre effective, pour ce qui finira hélas par en advenir, à ce qu’on s’en promettait, sans assez de largeur _ qui doit être, tout simplement, infinie _ d’ouverture et d’accueil au surprenant de la rencontre, à la singularité infinie de la personne rencontrée.

Une imagination trop étroite, et trop formatée, lâche ici les amarres et prend trop vite le large : pour ne se mirer, au final, qu’en elle-même, et à sa pauvreté ; et réussir à manquer la splendeur de l’altérité de la personne rencontrée !


Voilà ce qu’il advient de trop lâcher la bride au petit, tout petit, ego, et à son égocentrisme triste et ballot : une vacuité pornographique, avec une ivresse de négation (et de mort), dont on constate ces temps-ci les sinistres avancées.

Le triomphe spectaculaire du nihilisme.

Alors qu’il faut apprendre, comme les héros de Homère, l’envol plus audacieux du cabotage en humanité, assez près, mais pas trop non plus _ au risque de le gêner ou l’étouffer _ auprès de l’autre… A la distance, aérée et sereine, de l’égard et d’une vraie curiosité : attentive et attentionnée. Ainsi que de ce qu’il faut d’accommodation dans le regard pour qu’il y ait vraiment la distance justement estimée du re-spect en même temps que d’une vraie connaissance (ainsi que re-connaissance)… Tout ici doit joyeusement re-spirer…

Il nous faut donc, en la rencontre, apprendre à nous méfier de ce que y mettrions trop de nous-mêmes, au lieu de laisser advenir le miracle vrai de l’altérité.


Miracle, car inhabituel, voire sur-naturel. Surtout pour une espèce dénaturée _ je veux dire qui a perdu le mécanisme spécifique des instincts, au profit du dressage et de l’apprentissage culturel (voir ce qu’en dit Peter Sloterdijk dans Règles pour le parc humain).

Cette rencontre qui _ c’est à la fois son essence et son épreuve de vérité _ survient, nous déborde, nous prend à l’improviste, de plein fouet, et par surprise, avec toute la gamme des embruns divers que cela implique _ et cela, quoi qu’on puisse, ou qu’on ait pu, en attendre ou en espérer, quand la dite-rencontre était programmée, planifiée, nos agendas sont si complexes, il nous faut bien nous organiser un peu ; ou rêvée. C’est que la « rencontre vraie » est toujours surprenante, et même brusquante. Dérangeante. Bousculante. Urticante. Il est normal que nous soyons par elle sortis, extraits, extirpés de nos gonds coutumiers, de nos habitudes établies à la va-comme-je- te-pousse… Et cela, par le principal, par l’essentiel : par la nouveauté radicale et fondamentale de l’autre.

L’autre : terra incognita, « continent » vierge et immense, ai-je avancé tout à l’heure…

Ne pas s’enivrer trop, par conséquent, rien qu’à supposer (supputer = calculer) ces attraits, comme esquissés, et ces charmes, comme subodorés, de la rencontre, ou plutôt de l’inconnu de la rencontre, je veux dire le caractère insu, ignoré de celui ou celle _ une personne, un sujet _ à découvrir dans son altérité puissante, absolue, et donc forcément étrange : à apprivoiser _ ou plutôt s’apprivoiser mutuellement. Comme en amour, le rituel des fiançailles.

Préférer donc, pour hygiène du vivre, à la tentation de l’imaginaire, la franchise plus rude, voire à l’occasion quasi sauvage, mais rassurément consistante, et heureusement pleine de répondant, elle, du réel : car charnelle. La vraie chair ne trompant pas.

Je me suis donc focalisé, dans cette « célébration de la rencontre » _ puisque c’est sur elle que j’esquisse ici ce petit « commentaire » _, sur des moments un peu plus cruciaux que d’autres dans une vie, sur des instants dynamiques, dynamisants, voire parfois même enthousiasmants, même si les « débuts » ne sont naturellement pas _ ce serait bien présomptueux _ « en fanfare« , ces premiers moments, ressentis cependant comme prémisses encourageantes, constituant ainsi des sortes de « tournants » _ en musique baroque, on parle d’ »hémioles » : le changement _ aussi impératif que subtil _ n’est pas noté sur la partition, mais les interprètes, avertis, expérimentés, savent (et il le faut absolument !) le comprendre… Cela impulse un rythme. Soit le principe radical de tout ce qui vit _ nous ne quittons décidément pas le charnel.

Ainsi qualifiai-je ces « moments« -là de « rencontre initiale« , parce que de telles rencontres ouvrent d’elles-mêmes, par une simple et belle évidence, la voie d’un désir d’approfondissement, d’une suite, comme avec la kyrielle des danses des « suites » de la musique baroque, ces rencontres-là n’étant, ni se contentant pas de demeurer rencontres sans lendemain.

Or, c’est le paradoxe, l’étrangeté de ces « rencontres initiales » _ étrangeté qui, je le constate, devient de plus en plus consciente, riche, nourrie, avec l’âge, avec« l’expérience » qui tout simplement, strate à strate, se compose, construit et s’accumule_, c’est cette étrangeté paradoxale, donc, qui m’intéresse, avec un regard de plus en plus rétrospectif, et, forcément, aussi savant, culturé, de tout l’appris _ oserais-je qualifier ce regard de proustien ? _, en même temps que de plus en plus immédiat, rapide, vif, curieusement, et sans doute aussi plus lucide ; ainsi, encore, qu’un peu décalé _ et tout cela, mêlé, défilant à toute allure dans l’espace formidablement intensifié, lui aussi, de l’instant.

Avec pour couronner le tout, une pincée d’auto-ironie _ ça s’appelle l’humour, mais il y a trop de mauvais goût à y prétendre si peu que ce soit, lourdaudement. Nous sommes dans l’ordre incomparablement léger et magique de la sprezzatura… Nietzsche, que j’ai un peu négligé jusqu’ici, disait : « Je ne croirais qu’en un dieu qui sache danser »

La peste du pataud qui me colle aux basques, et que donc je demeure !..

D’un autre côté, j’y reviens, tout _ sinon beaucoup _ est aussi, d’une certaine façon « rencontre« , selon une échelle comportant des degrés, et, en quelque sorte, à l’infini…
J’évoquais, en début de texte, les « non rencontres » des zombies… Mais là, c’est de l’ordre du tout ou rien _ et donc du rien !

Alors qu’il faudrait envisager, à côté du cas désolé de ces privés absolus de toute vraie « rencontre« , tout un nuancier délicat de diverses qualités de rencontres, avec leur coefficient respectif de vérité, qui se découvre à l’expérience, telle une gamme plus ou moins concentrée ou étendue _ comme on dit d’une solution chimique qu’elle est plus ou moins étendue (d’eau ?) _, ou un camaïeu délicat et subtil…

Ce régime assez divers de tonalités diverses de « rencontres« , je l’éprouve particulièrement pour ce qui me concerne dans mon métier et mon travail, au quotidien, de professeur de philosophie, avec la diversité _ grande _ de mes élèves ; et des progrès que j’en attends, que j’en espère, et qui me ravissent quand ils se sont en effet _ car cela, mais oui, arrive ! _ comme hegeliennement réalisés (= passés de la puissance à l’acte). Même si j’œuvre _ heureusement ! _ à plus longue échéance que celle de l’examen de fin d’année _ et de ses statistiques habilement manipulées pour la galerie, qui on ne peut plus complaisamment, et avec courbettes, s’y laisse prendre.

La classe de philosophie est cependant, et en effet, pour moi, sans contrefaçon aucune pour quelque galerie que ce soit _ les élèves à ce jeu n’ont heureusement pas, eux la moindre fausse complaisance ! _ un vrai lieu d’activité permanent ; et donc privilégié, éminemment chanceux, selon, bien sûr, l’inspiration des jours, et de chacun, et de tous ; tous ayant droit à la parole et plus encore à l’écoute, ainsi qu’à la critique bienveillante, encourageante, joyeuse, mais aussi exigeante, des autres, et d’abord, bien sûr du professeur, responsable de l’entité « classe » et de sa « vérité » _ un lieu, donc, de rencontres, un lieu vibrant et aimanté de sens, un lieu électrique où doit progresser, et progresse la conscience…

Entrer dans la classe, s’approcher de la chaire, et après avoir déballé l’attirail plus ou moins nécessaire ou contingent, après « l’appel » _ au cours duquel je m’avise avec soin de l’état de chacun par ce qu’annonce son visage, son teint, sa posture, ainsi que la voix qui répond, mais d’abord de son regard, en avant de tous les autres signes _, et dans l’échange vivant de nos regards, commencer à parler. A convoquer le sens _ « Esprit, es-tu là ? Viens ! Consens à descendre parmi nous, et en nous : et à nous animer de ta raison !« … _, à partir de notre commun questionnement, notre socratique _ et « pentecôtique » ?_ dialogue.

Voilà qui réclame infiniment de présence, c’est-à-dire d’attention, de ré-flexion, de chacun et de tous _ et d’abord du professeur, qui conduit les opérations. Un exercice exigeant. A l’aune de l’idéal de la justesse. Et sur un mode le plus joyeux possible _ le professeur, tout le premier, doit être le plus constamment possible en grande forme ! Car ici et maintenant, en cette salle de classe, tout _ ou presque _ se met à tourner autour du règne de la parole. Qui doit être aussi, bien sûr, ou plutôt devenir le règne de la pensée : sommée _ ou plutôt invitée, encouragée : elle n’est pas aux ordres ! _ de s’interroger, de réfléchir, de méditer. Afin d’oser, en confiance, à s’essayer _ voilà ! _ à juger _ oser juger. Et puis justifier ses raisons. Dans l’espace public et protégé de la classe, qui comprend, entre l’espace formidablement libre de ses murs, et dans une acoustique qu’il faut espérer adaptée, l’échange de nos paroles, de nos phrases, s’essayant et se mesurant, par l’effort du « penser » à la justesse ardemment désirée du bien pesé, du bien jugé, du bien pensé… Emmanuel Kant : « Penserions-nous bien et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ? » (dans La Religion dans les limites de la simple raison _ vigoureux opuscule contre la censure). Soit une rencontre avec l’idéal de vérité et de justesse du jugement, dans l’échange à la fois inquiet et joyeux du « juger« .

De même que pour Montaigne, instruire, c’est essentiellement former le jugement. Exercice pédagogique exigeant.


Voilà ce qu’est la rencontre pédagogique philosophique.


Entre nous. Autour de la parole. Autour de, et par l’échange _ et cette « rencontre » de vérité. Et pour _ c’est-à-dire au service de _ la réflexion, et dans la tension vers sa justesse. Chacun, comme il le peut. Avec un style qui va peut-être se découvrir, pour chacun. Car, « le style, c’est l’homme même » _ en sa singularité, quand il y parvient _, nous enseigne Buffon en son Traité du style.

Comment accéder à « son » style ? Comment accomplir une œuvre qui soit vraiment « sienne » _ et sans se complaire dans de misérables égocentriques illusions ? Là, c’est l’affaire d’une vie, pas seulement d’une année de formation de philosophie.


Celle-ci peut et doit encourager et renforcer un élan _ même si elle n’est pas capable de le créer de toutes pièces _ ainsi que l’aider de conseils à ne pas s’égarer dans de premières voies qui aliéneraient ; afin de découvrir soi-même, en apprenant à le tracer, pas à pas et positivement, son propre chemin. « Vadetecum« , recommandait Nietzsche dans Le Gai savoir à qui désirait un peu trop mécaniquement devenir son disciple, le suivre : « Vademecum, vadetecum« … La réussite du maître, et c’est un paradoxe bien connu, c’est l’émancipation _ autonome _ de l’élève.

J’adore, pour cela, cette situation « pédagogique« , bien particulière, sans doute, à l’enseignement de la philosophie _ ou plutôt du « philosopher » : « on n’enseigne pas la philosophie, on enseigne à philosopher« , disait encore Kant, après Socrate, et d’autres. C’est que c’est un art, et pas une technique. Un art un peu « tauromachique » _ c’est-à- dire n’hésitant pas à s’exposer mortellement à la corne du taureau _, à l’instar de la mise en danger qu’évoque si superbement Michel Leiris dans sa belle préface à L’âge d’homme. Situation particulière encore, aussi, peut-être, à ma pratique personnelle _ si tant est que j’ose une telle expression _ de cet enseignement « philosophique« , tel que je le conçois, comme je l’ai bricolé, cahin-caha, tout au long de ces années, avec les générations successives d’élèves. Car j’ai aussi bien sûr beaucoup appris d’eux, par eux, avec eux, dans ce ping-pong d’une classe vivante, où vraiment, avec certains, sinon tous, nous nous « rencontrons« par le questionnement vif et exigeant de la parole _ et des regards.

Comme j’ai moi-même au lycée vraiment rencontré mon professeur de philosophie de Terminale, Madame Simone Gipouloux : un modèle d’humanité, dans toute sa modestie, et son sourire _ parfaitement intact dans son grand âge ; Simone est décédée juste un mois avant d’accomplir ses cent ans… _, une personne simplement épanouie dans une gravité joyeuse.

Avec les élèves : voilà, j’aime ça.


Ainsi est-ce une grande chance pour moi que d’avoir _ et d’être rétribué pour cela _ à « rencontrer » ainsi, en mon service hebdomadaire, mes élèves…


En partie indépendamment de son efficacité, certes assez inégale, je prends à cet effort un plaisir important. Mieux : une joie portante. Une vivifiante jeunesse.


Même si pour certains, voire beaucoup d’entre ces élèves _ et au pire, mais c’est quand même très rare, une classe entière : alors quel boulet ! _ rien, ou pas grand chose, vraiment ne se passe, rien d’intéressant n’advient durant tout ce temps. Pas d’étincelle, pas de lueur s’allumant au moins dans la prunelle de l’œil, pas d’enthousiasme, pas de progrès… Les dieux, qui sont « aussi dans le foyer » _ ainsi que le montrait du geste Héraclite cuisinant _, se taisant désespérément alors, n’inspirant aucune pensée, n’éveillant aucun éclair d’intelligence, désertant tristement les tentatives d’échanges… Le grand Pan est mort pour ceux-là. Je n’aurai pas réussi à éveiller-réveiller ces dormeurs d’Ephèse…

C’est aussi, en partie, le lot de cet enseignement, il faut en convenir. On se console alors en se disant qu’on sème _ et qu’on aura semé _ pour l’avenir…


Mais c’est déjà, objectivement, le jeu statistique de la vie, en dépit des occasions qui nous sont encore offertes _ pour combien de temps, les budgets (et le service public) se réduisant ? _ par la configuration des espaces et constructions scolaires et des emplois du temps… Jeu statistique aidé, accéléré ou retardé, par l’évolution _ ce mot trop souvent trompeur _ politico-économique des « structures« … « L’acteur« , se démenant, échouant parfois à dynamiser, à sa modeste mais nécessaire place et par sa modeste mais nécessaire contribution, « le système » dont il fait partie ; « système » pourtant grosso modo à peu près maintenu en état, et qui continue à présenter une apparence _ rassurante ou illusoire ? _ de solidité… Pour combien de temps ? Et avec quelles énergies ?

Dans la vie, c’est pareil : j’aime « rencontrer« , j’aime « échanger« , j’aime cette situation électrique de « désirs » (curiosités) « croisés » _ même, et c’est la règle, de fait comme de droit, peu érotisés : cela m’arrange, je suis plutôt un chaste. Cela n’empêchant pas une vive et permanente dimension « esthétique » du vivre, de l’ordre même du jubilatoire _ jusqu’à l’éclat de rire joyeux…

Même si la plupart du temps, je dois en convenir, j’ai le sentiment de croiser pas mal d’ombres. Et pas de celles, errantes, qui enchantent de leurs émois le monde musical si pleinement vivant d’un François Couperin.

D’un autre côté, encore, il y a aussi la rencontre amoureuse.
Mais sur ce terrain-là, je suis « saturé« , si j’ose dire : j’ai la chance d’avoir à mon côté une femme absolument merveilleuse _ et c’est déjà beaucoup trop parler…

Et puis, il y a aussi _ pour baliser toute la gamme des rencontres _, ne pas nous le cacher, les « retombées« , les déceptions, tout ce qui part en eau de boudin dans nos relations y compris d’amitié (?) avec les autres.


Voire, heureusement moins fréquent, le coup de couteau de la trahison.

Expérience terrible. Qui force, forcément, à réfléchir…


Qu’en est-il de notre capacité à nous illusionner, à nous bercer d’histoires, de chansons ? _ nous revoilà en pays de connaissance, et j’entends d’ici les rires de plusieurs… Dans ce cas-là, est-on jamais sorti de soi ? A-t-on jamais vraiment rencontré quelqu’un d’autre ? C’est à se casser la tête contre le mur.


Diogène avec sa lanterne cherchait vainement un homme. Faut-il diriger cette lanterne vaine d’abord sur soi-même ?


« Personne » est le nom qu’Ulysse le très habile a donné, pour s’évoquer lui-même, au Cyclope qu’il venait d’éborgner-aveugler…

En conséquence de quoi, il faut peut-être relativiser _ à la Bernard Plossu _ les magiques « instants décisifs » des « rencontres initiales« , à la Cartier-Bresson, sur lesquelles je m’étais focalisé d’abord dans ma « célébration« .
Et mettre un peu d’eau dans le vin de ces « rencontres décisives« .

Tout est alors « rencontre« , à des degrés, cependant et certes, divers. Avec une infinie variété de tons, dans le doux camaïeu _ patient, ralenti, profus _ de la gamme, riche en beiges et en gris, qui va du blanc surexposé le plus éblouissant, au risque d’aveugler, au noir d’encre le plus âcre et profond, selon les bonheurs, ou caprices, de la lumière puis du papier, pour le photographe au sortir du cabinet de développement.

Comme nous le montre la variété parfaitement heureuse de l’œuvre généreux et libre de Bernard Plossu _ qu’on contemple son album « Rétrospective« , à défaut des cimaises de son expo synonyme du Musée des Beaux-Arts de Strasbourg (c’était au printemps 2006).

Au delà de la prise et de la découpe de la photo singulière, c’est alors la « séquence » qui est intéressante, comme la suite _ musicale _ des phrases ou des chapitres d’un livre _ avec le « blanc » de la « tourne« . Et comme la disposition-montage d’une exposition de photos, encadrées ou pas, sur les cimaises. Ou d’un livre de photos dont le lecteur-spectateur tourne, lui aussi, forcément, les pages. De même que nous clignons naturellement des yeux, et battons des paupières. C’est le passage qui fait rythme _ le temps est bien présent, offert, et pleinement coopératif : il faut apprendre à le mettre avec soi, l’avoir de son côté. Et c’est alors un allié considérable.


Comme dans la vie, la succession qualitative, syncopée, des moments, à partir du passage des jours _ et, forcément, des nuits.

Qu’on écoute ici les voix des poètes : à propos du rythme des saisons, Arthur Rimbaud : « Ô saisons, ô châteaux ! Quelle âme est sans défauts ? » signalait, pour une fois un plus rêveusement, le garnement batteur ivre de percussions.


Ou, à l’inverse des syncopes, la grâce liquide, le ballet lisse et lentement kaléidoscopique des nuages dans le ciel : « les nuages, les merveilleux nuages« , du spleen baudelairien.


Ou, encore, à la croisée du martellement rimbaldien des syncopes et de la liquidité baudelairienne _ du clock et du cloud ligetien (et de Karol Beffa) _, la mélancolie du spectateur Guillaume Apollinaire, se laissant fasciner, à la rambarde du pont Mirabeau, par les remous abyssaux du fleuve qui avance, et brodant sa chanson sur le tissu effiloché de sa vie, à la croisée de plus en plus mal rapiécée de ce qui passe et de ce qui demeure _ en témoin désolé et contrit, et pour combien de temps encore ? _, pour, héraclitement _ « tout coule« … _, déplorer _ et se plaindre _ du passage :

« Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Et nos amours
Faut-il qu’il m’en souvienne
La joie venait toujours après la peine

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure
Les mains dans les mains restons face à face

Tandis que sous le pont de nos bras passe
Des éternels regards l’onde si lasse

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

L’amour s’en va comme cette eau courante

L’amour s’en va
Comme la vie est lente
Et comme l’Espérance est violente

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure

Passent les jours et passent les semaines

Ni temps passé

Ni les amours reviennent
Sous le pont Mirabeau coule la Seine

Vienne la nuit sonne l’heure

Les jours s’en vont je demeure« …

En face d’Héraclite le « déplorateur« , Démocrite, l’atomiste, est le philosophe rieur et réjoui _ Montaigne reprenant dans ses Essais la symétrie de ces deux figures qu’avait marquée Diogène Laërce.


Nous retrouvons alors, avec le philosophe abdéritain, la lignée joyeuse, éminemment plus charnelle _ c’est celle de ceux qui cultivent leur jardin : Epicure, Lucrèce, Spinoza, Nietzsche, comme aussi La Fontaine, Diderot et notre cher Montaigne _, une lignée réconciliée avec son corps et les conditions de la vie,

je veux dire la lignée du clinamen

Francis Lippa, ce mercredi 26 octobre 2016

Ce lundi 31 décembre 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le bien que la musique de Bach fait-faisait à Claude Sautet : infinie gratitude !

02sept

A l’instant,

peu avant 8 heures, sur France-Musique,

et en 8 minutes _ musique comprise

et sous les doigts de Leon Fleisher en 2004 _,

ce magnifique _ si juste, profond, avéré de la plupart d’entre nous _ propos de Claude Sautet _ 1924 – 2000 _

en 1982,

à l’émission _ merveilleuse et irremplacée ! _ de Claude Maupomé

talençaise, décédée le 31 mars 2006 ; elle officia splendidement (et en parfaite modestie) de 1975 à 1990 sur France-Musique ;

la notice nécrologique Claude Maupomé, productrice à France Musique de Gérard Condé dans Le Monde du 15 avril 2006

est excellente ! _

Comment l’entendez-vous ?,

à la fois sur Jean-Sébastien Bach

et sur le bien que l’écouter lui faisait-fait _ nous fait _ :

le propos sur Bach de Claude Sautet 

Écoutez-le !

Infinie gratitude !!!

Ce dimanche 2 septembre 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

P. s. :

généraliser aveuglément

_ tels les algorithmes paresseux qui trop souvent nous mutilent et nous font fulminer ! _

est certes stupide ;

mais nous pouvons étendre ce propos à presque toute la musique

_ presque toutes les musiques,

quand elles atteignent, du moins, la perfection : certaines chansons de trois minutes (par exemple le Respect d’Aretha Franklin) ;

et, aussi, que nous sommes en disposition (ce n’est hélas pas toujours le cas) de les recevoir le mieux possible,

condition sine qua non, et toujours perfectible… _ ;

et à tous les chefs d’œuvre de l’art

_ y compris les très grands (et très longs) livres : par exemple, Proust, Faulkner, etc. ! ;

pas seulement un bref poème (par exemple verlainien) qui nous touche et bouleverse pour jamais ;

il faut que tout un monde plein s’ouvre

et s’emplisse de lumières par là :

c’est la une voie d’accès privilégiée, et parfaitement temporelle (immédiate et dynamisante !), à l’éternité, rien que cela !!!

et en toute simplicité et évidence

pour peu qu’on sache l’accueillir, saisir, prendre, suivre, nous laisser conduire par elle

et ses multiples affluents et confluents _,

même s’il ne s’agit en rien _ à commencer pour leurs auteurs _ de médicaments

_ à consommer mécaniquement à la Pavlov (tous sens fermés, éteints, anesthésiés, quasi morts)…

Mais entrer

_ si peu que soit, pour commencer, et par quelque sens que ce soit ; même furtivement, mais à plein !… _

dans quelque moment de joie

élève

tel est l’effet (euphorisant) de cette irrésistible dynamique ! à poursuivre… _

l’entrant

qui est amené à rencontrer et partager ainsi l’aisthesis

infiniment riche en quelques traits simplement réunis

de l’œuvre !

Et à l’approfondir et cultiver, ensuite

et surtout !

Une culture se construisant, pas à pas, œuvre à œuvre,

inter-connectées

par notre sensibilité s’aiguisant et se formant

_ et c’est là l’œuvre (de larges confluences) de toute une vie

peu à peu de mieux en mieux nôtre !

En la singularité de ses riches partages multiples formateurs (et non formatés)…

Jusqu’à peut-être former-inaugurer son propre style, à soi…

C’est tout un monde plein et lumineux qui vient ainsi s’ouvrir-offrir à nous,

si nous savons l’accueillir

et y répondre…

Vacances vénitiennes (V)

20juil

Si vous avez assez de patience pour « suivre » jusqu’au bout les fils effilochés de mes rhizomes,
voici le cinquième des articles de ma série de l’été 2012 sur « Arpenter Venise »
http://blogamis.mollat.com/encherchantbien/2012/12/30/arpenter-venise-le-merite-de-vraie-curiosite-a-lalterite-du-dictionnaire-insolite-de-venise-de-lucien-dazay/
série postérieure d’un peu plus d’une année _ le temps d’une bonne décantation _ à mes déambulations lors d’un séjour (enchanté !) à Venise de 5 jours en février 2011,
au moment du colloque (les 10-11-12 février) Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878 – 1955), au Palazzetto Bru-Zane _ situé à la lisière nord-ouest du sestiere de San Polo _,
où j’ai donné 2 contributions sur ce compositeur singulier (et sublime : écoutez le CD Alpha 125 de ses 3 Quatuors à cordes, de 1919, 1922 et 1934, par le Quatuor Diotima) :
à propos duquel je me suis interrogé sur ce que pouvait être, ce en quoi pouvait consister, au sens fort,
la singularité d’un auteur, son idiosyncrasie _ cf Buffon : « le style, c’est l’homme même » _, ou encore « son monde »,
accessible, pour nous, via l’attention ardemment concentrée à son œuvre et ses œuvres.
L’œuvre musical de Lucien Durosoir est réalisé entre 1919 et 1950, mais surtout jusqu’en 1934 et la mort de sa mère, son interlocutrice majeure :
là-dessus, lire l’intégralité de mes 2 contributions à ce colloque Durosoir de février 2011, à Venise,
dont les Actes ont été publiés aux Éditions FRAction en juin 2013 _ mais tout est accessible via le site de la Fondation Bru-Zane ; et les deux liens ci-dessus.
Peut-être y découvrirez vous quelques clés pour bien vous perdre dans Venise…

Toujours plongé, ce mois de décembre 2012 _  par ma méditation un peu active et toujours quelque peu enchantée _ dans ma confrontation, par la pensée maintenant _ après ma semaine vénitienne (d’arpentage passionné !) de février 2011, au moment du colloque « Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878-1955)« , au Palazzetto Bru-Zane _, au délicieux mystère _ involutif… _ du génie de Venise

ainsi qu’aux aventures des divers défis, des uns et des autres qui s’y sont physiquement (et synesthésiquement) confrontés

et qui en ont, bien sûr, témoigné (à d’autres qu’eux) dans ce qu’ils ont ensuite écrit pour essayer de cerner _ toujours a posteriori, forcément : mais le souvenir activé de cet arpentage-là (comme l’effort ouvert de l’écriture qui aide à cet effort du souvenir) fait partie, ô combien !, ne serait-ce qu’à titre d’effet a posteriori, de l’irradiante (et pour longtemps, avec ses longs effets-retards…) puissance de charme du voyage, en la qualité d’acuité de son aisthesis première (et irremplaçable !) sur place… ; cf tout ce qu’en dit l’excellent Sylvain Venayre en son passionnant Panorama du voyage (1780-1920) ; cf aussi ce qu’à mon tour j’en ai dit dans mon article du 31 octobre 2012 Le désir de jouir du tourisme : les voyageurs français de Venise _,

pour essayer de cerner, donc, la qualité singulière (peut-être… : on pourrait l’espérer, dans la mesure où _ et si, car cela ne va en rien de soi ; il faut un minimum bien vouloir s’y prêter, s’y offrir, y collaborer si peu que ce soit, aussi… _ l’expérience du voyage contribue à nous aider ainsi aussi à mieux devenir nous-mêmes, en une heureuse métamorphose…) ;

pour essayer de cerner la qualité singulière, donc,

de cette expérience à vif et propre-là, sur place _ lors de leur passage ou séjour effectif (et non simplement rêvé, fantasmé) à Venise _, en quelque livre, ou en quelques lettres, ou du moins en quelque écriture, quelle qu’elle soit _ ce peut même être une écriture rien que pour soi… _,

sinon pour, en pareil essai d’écriture a posteriori et un peu plus « refroidie » alors,

« percer » enfin à jour ce mystère _ éminemment tangible sur place, parmi tous ces « reflets » ici… _ du génie de Venise,

du moins pour un peu éclairer ce que chacun de ces voyageurs-séjourneurs _ ainsi que soi-même : avec un tant soit peu d’expérience et de maturité, on devrait un peu s’améliorer… _, a eu l’occasion d’approcher, et de s’y coltiner un tant soit peu, en chair et en os et en personne, alors _ et pedibus, de sestiere en sestiere _,

plongé comme on le fut, ces moments souvent intenses du (presque toujours trop) rapide et (trop) bref voyage et séjour (et promenades, de facto), au cœur du labyrinthe des calli et des canaux, parmi (et entre) les îles composant les sestieri de la ville, en en arpentant les diverses voies, telles d’étroits couloirs, entre les palazzi qui la constituent, serrés et blottis les uns contre les autres, avec, de temps en temps, les églises qui la parsèment (formant des paroisses), et les campi et campielli qui en aèrent la respiration du promeneur _ même si tous les campi sont loin d’être séduisants, ou même simplement accueillants : je pense aux malaises ressentis, et à plusieurs reprises (= chaque fois !), en traversant le Campo San Stin (dans le sestiere de San Polo), ou le Campo delle Gatte (dans celui de Castello), pour ce qui me concerne : sur San Stin, j’apprends, pages 44 et 56 du Dictionnaire insolite de Venise de Lucien d’Azay qu’en 1995, « le gattile de l’île San Clenente (de l’italien gatto, « chat », comme le chenil pour les chiens) est remplacé par un dispensaire pour les animaux errants à San Stin, puis à Treporti » ; et aussi qu’au XVIIIe siècle, « envers du libertinage effréné, on avortait si fréquemment à l’époque qu’il existait un cimetière de fœtus dans la paroisse de San Stin, à une centaine de mètres de la majestueuse église des Frari » : tiens ! tiens !!.. ; cf aussi (à la notice « Goldoni« , page 74 ) la remarque sur les « tentacules de poulpe vidés dont on prenait soin de conserver les ventouses«  comme préservatifs un peu commodes, quand s’amplifia l’industrie de la débauche à Venise… _ ;

du moins pour avoir tenté de se hisser à la capacité de ressentir vraiment _ et davantage, et mieux, à rebours des anesthésies diverses, et surtout des clichés-œillères du prêt-à-ressentir… _ Venise,

chacun, comme soi-même, et forcément sur place, et sur le champ du plus vif et acéré « présent » alors (cela pouvant aller jusqu’à la sidération !), au moment _ tellement délicieux mais toujours aussi (du fait que le temps du voyageur-visiteur demeure toujours un peu « compté » !) un peu affolé, en même temps qu’un peu (ou beaucoup !) ivre (de plaisir !), car assez formidablement surprenant et déstabilisant en sa part d’altérité-découverte (mais c’est aussi une part de ce qu’on a puissamment désiré en faisant le voyage de Venise..!), pour qui du moins essaie de résister aux clichés-rails-tuteurs rigides (beaucoup trop droits !) de la sensibilité, qui ne manquent pas de l’assaillir (et de trop le guider) même alors… _,

au moment _ crucialissime : ne pas le manquer en demeurant un peu trop ensommeillé, et pas assez ouvert à l’altérité éventuellement radicale de ce qui s’ouvre (sur les pas du candidat à l’émerveillement qu’est toujours un peu le promeneur de Venise) et peut se découvrir (à lui) à ce moment-clé-là, et qui passe si vite… _ de l’arpentage de la ville,

d’un arpentage qui soit éventuellement et si possible idiosyncrasique aussi _ faut-il du moins l’espérer ! me semble-t-il… _ de la part de chacun d’entre eux, de cette ville assez rare _ sinon unique : je pense par exemple aussi à toutes les petites Venise(s), avec ports, mais sans canaux ! (cf la rubrique « comptoirs« , pages 49-50), du si beau littoral dalmatique : Pirano, Parenzo, Rovigno, Pola, en Istrie, puis Zara, Sebenico, Traù, Spalato, Raguse, Cattaro, découvertes avec émerveillement l’été de 1969 en ce qui me concerne… _, veux-je dire,

en s’essayant au plus de justesse possible de leur _ et de sa _ propre « sensibilité » synesthésique _ à côté et en prolongement de la sensibilité proprement « esthétique » : je renvoie une fois encore ici à l’admirable finesse et justesse d’analyse du merveilleux chapitre syracusain de l’admirable Acte esthétique de Baldine Saint-Girons… _ hic et nunc, en leur propre arpentage, donc, du labyrinthe vénitien,

jusqu’à la musique de leurs pas résonnant délicatement, parmi une bien belle qualité de silence, déjà, sur les dalles des calli, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, la saison, le degré de luminosité selon la qualité de l’air, des vents (la bora, le sirocco, etc.) et la quantité d’humidité (la pluie, la nebbia et la caligo, la neige), etc… _ à moins que les visiteurs de Venise ne préfèrent coller leurs pas dans ceux des clichés (et guides et baedekers) les plus éculés, au lieu d’aller un peu « à l’aventure » : il en est certains que cela paraît rassurer ; mais ceux-là n’écriront jamais que de brévissimes cartes postales… ; j’ai noté ailleurs (et à propos non de Venise, mais de Rome) qu’il a fallu plus d’une année de séjour de Goethe à Rome pour parvenir à s’extraire enfin des clichés éculés sur Rome, et se mettre enfin à ressentir vraiment un peu le génie vrai de Rome, en son Journal de Voyage en Italie _ :

ainsi Lucien d’Azay remarque-t-il, page 22, à la rubrique « Babil« , de son Dictionnaire insolite de Venise : « la nuit, l’acoustique des calli et des canaux est exceptionnelle ; le moindre murmure se répercute dans le silence comme sur la scène d’un théâtre : bruit des pas sur les dalles, bâillement d’un flâneur fourbu, jusqu’à la respiration des dormeurs«  ;

et sur les calli, encore ceci, de basique, page 36 : « Comme on circulait autrefois par voie d’eau, le réseau piétonnier est secondaire (la porte principale des palais donne presque toujours sur un canal). À l’origine, la calle ressemblait plus à un couloir qu’à une rue ; d’où l’impression de parcourir un labyrinthe ou un immense appartement _ voilà ! _, qu’une ville _ cf aussi page 21 : « l’étroitesse des rues, pareilles à des couloirs, contribue à la promiscuité et à la médisance qui en découle«  ; mais « le bon côté du commérage, c’est qu’il favorise la cohésion urbaine, puisqu’il resserre les liens entre les habitants et leur ancrage dans la ville » : Venise est la grande maison d’un unique, mais divers et complexe village !  On se croirait dans une vaste maisonnée aux frontières invisibles, pareille aux eruvim des communautés juives, la sphère privée empiétant sur l’espace public. Les calli servaient à passer d’une maison à l’autre et ne s’inscrivaient pas dans un itinéraire _ avec sens plus ou moins indiqué (et incité !) de la visite, à l’usage des touristes !.. Ce qui explique pourquoi elles sont si étroites, tortueuses et parfois même incohérentes _ oui ! _ selon les critères urbains traditionnels. On en compte 3000. Une bonne douzaine n’ont même pas un mètre de largeur«  _ ;

ainsi, suis-je « tombé », non sans la collaboration aussi d’un certain hasard objectif, dans la caverne d’Ali Baba, pourtant claire et assez méthodique _ mais réaménagée l’été dernier : bien des coins m’en échappent encore… _, de la très vaste et très riche (en milliers de livres) librairie Mollat, alors que je recherchai des livres pas trop lourds (pour ma mère convalescente) de biographies de « personnages » intéressants du XXe siècle, au rayon Histoire et dans une colonne intitulée « Biographies »,

sur un petit livre _ de format 12 x 17 ; sa tranche fait 1 cm, glissé dans une rangée serrée de beaucoup d’autres… _ intitulé Dictionnaire insolite de Venise, par Lucien d’Azay, aux Éditions Cosmopole… Fin de ma première phrase : seul qui m’aime me suive !..

Nulle part _ en nul journal, nul media : on ne peut vraiment pas dire que leur niveau de qualité s’améliore ! cf la lucidité de Nietzsche en 1883, dans le chapitre « Lire et écrire » du lucidissime Ainsi parlait Zarathoustra (et cf aussi le jugement là-dessus d’Eugenio Scalfari dans son magnifique Par la haute mer ouverte _ Notes de lecture d’un Moderne : ne surtout pas laisser passer cet ouvrage !!! paru en septembre dernier) _, je ne me souviens avoir trouvé mention de cet ouvrage de Lucien d’Azay, publié au mois de juin 2012… Quel dommage !

Au passage, je me permets de remarquer que c’est un vrai problème que de se repérer parmi le tout-venant de la production de livres, comme de celle de disques ; surtout à une époque d’envahissement (monstrueux !) de produits de divertissement, qui se vendent le plus !!!! ALERTE !

Mais le nom de Lucien d’Azay n’est pas tout à fait inconnu au lecteur mensuel et un peu curieux de la Revue des Deux-Mondes que je suis _ cette revue, que dirige Michel Crépu, me dépayse de la majorité de mes repères culturels ; j’y trouve mention d’ouvrages de qualité non répertoriés par mes medias de référence ; même si je suis loin de partager certaines des options de cette revue. On n’a jamais le regard assez large ; ni de suffisantes lunettes d’approche… C’est cette connaissance-là du nom de Lucien d’Azay qui m’a incité à acheter ce petit Dictionnaire insolite de Venise si étrangement rangé _ ou reposé négligemment là par quelque client pressé, sans le remettre à sa place ?.. _ parmi les « biographies » au rayon Histoire ! Et je ne le regrette pas !!!!


Car voici le premier ouvrage sous la plume d’un Français d’aujourd’hui que je trouve vraiment lucide et (civilisationnellement) profondément juste _ avec assez d’accueil de (ou à) l’altérité de ce monde vénitien ! en son idiosyncrasie… : cette altérité que ne manque que trop bien le bien trop narcissique (bien trop imbu de lui-même) Philippe Sollers (jusque quand il emploie le mot « amoureux », par exemple, dans l’expression Dictionnaire amoureux de Venise : de quoi peut-il donc bien s’agir, en matière d' »amour », sinon de ce que lui « projette » sur l’autre ?!?.. Sollers a l’amour bien trop égocentré !) _ sur Venise, et surtout « la vie vénitienne« ,

pour reprendre l’expression du maître-livre de Henri de Régnier : L’Altana ou la vie vénitienne (1899-1924) _ sur Henri de Régnier (et son « cénacle«  vénitien, lire la notice consacrée par Lucien d’Azay au « Club des longues moustaches » du Caffé Florian, page 48 : « à rebours du _ sinistre et contagieux ! _ cliché mortifère dont Maurice Barrès et Thomas Mann, entre autres, s’étaient fait les promoteurs à la même époque, (Henri de Régnier) eut au moins le mérite _ dont acte ! _ de faire découvrir à ses compatriotes une Venise solaire et délicate«  ; pages 134-135, dans sa notice consacrée à « Sollers«  (« cet ardent Vénitien d’adoption« , dit-il cette fois de lui, page 110 : Sollers passant deux fois l’an deux semaines à Venise ; ainsi, en 1998, ce fut du jeudi 4 juin au jeudi 18 juin ; puis du jeudi 10 septembre au jeudi 24 septembre, se découvre-t-il aux pages 124 à 143, puis 244 à 269, de L’Année du Tigre _ Journal de l’année 1998…), Lucien d’Azay reconnaît, à côté de la critique fort juste (je la partage pleinement ! qu’il lui adresse (et sur laquelle je vais bien sûr revenir et insister !, un mérite voisin sur le regard des Français en général, sur Venise, à celui qu’il reconnaît à Henri de Régnier : « Sollers, comme Jean d’Ormesson, mais dans un genre légèrement différent _ en fait de projection et superficialité égocentriques hédonistes ! _, a toutefois redoré le blason de la ville aux yeux des Français » : Venise redevient (mais faut-il s’en féliciter ?) un must de l’attraction touristique pour les Français ! Mais sur quels critères (et quels malentendus abyssaux en fait de rapports à l’altérité !) Venise va-t-elle donc être ainsi perçue et « consommée » ?..

Et c’est donc cet article-ci que je consacre aujourd’hui à ce fort juste Dictionnaire insolite de Venise comme miraculeusement débusqué de derrière les fagots des rayons à trésors de la librairie Mollat.

Car Lucien d’Azay n’est pas, lui, un voyageur de passage un peu pressé _ ne serait-ce qu’au rythme de deux séjours de deux semaines chacun par année, selon ce que Lucien d’Azay nous apprend, page 135, des habitudes dorsoduriennes (à l’hôtel-pensione La Calcina, sur les Zattere) de Philippe Sollers et de Dominique Rolin, quarante années durant, depuis leur découverte de la merveilleuse veduta de leur chambre donnant sur la Giudecca, en 1963… _ en son passage à Venise : Lucien d’Azay a en effet, lui, enseigné quinze ans durant au Liceo Ginnasio Marco Polo, dans le quartier (si vivant !) de San Barnaba et de la Toletta _ « qui est à la fois rue et mini-quartier« , dit Paolo Barbaro, page 185 de son Petit Guide sentimental de Venise _, où j’ai apprécié de me trouver plusieurs fois par hasard au moment de la très joyeuse un peu bousculée sortie des classes, à cinq heures, à la Calle della Toletta et au Ponte delle Maravegie _ « Et le voici, le Ponte delle Maravegie : ce n’est pas seulement l’un des plus beaux endroits que je connaisse (…), mais c’est un endroit où les voix s’entremêlent d’une façon effrayante. (…) Les Maravegie sont le lieu de permutation des figures » (qui enchantent Venise, et le rapport le plus vrai qui soit à Venise et à la « vie vénitienne »), poursuit Paolo Barbaro, page 187 de son livre-bible des vrais amoureux de Venise…

Et à lire ce passionnant Dictionnaire insolite de Venise de Lucien d’Azay _ et je l’ai lu deux fois à la suite… _,

on peut remarquer que les plus fréquentes allusions à des sestieri de Venise en ses denses _ (= riches) et sans la moindre lourdeur _ 158 pages

_ l’écriture, rapide, est souvent jubilatoire ; cf par exemple la délicieuse notice intitulée « Lourdes« , pages 89-90, consacrée aux (très) riches Vénitiennes fréquentant l’été, telles des « varans » au soleil, le « bord de la piscine » du « chiquissime Hôtel Cipriani« , à la « plateforme de luxe » de l’extrémité orientale de l’île de la Giudecca : « étant donné la cotisation mensuelle, elles ne se bousculent pas«  !!! « Impassibles comme des varans » (!), « un buffet leur permet de passer la journée au soleil, sans avoir à se rendre au restaurant » ; « on dirait, non pas qu’elles méditent, mais qu’elles vidangent leur esprit« … Alors, « au bord de la piscine du Cipriani, on ne fait pas de rencontres. Aucun imprévu ne dérange l’ordre parfaitement égal de ce monde clos« . Avec cette très jolie chute-ci : « Au reste, pas plus que leur corps épuisé par les soins, les signore n’espèrent grand-chose. Si ce n’est, peut-être, le miracle impossible qui les obsède. Les mauvaises langues ont rebaptisé l’endroit Lourdes«  _,

on peut remarquer que les plus fréquentes allusions à des sestieri de Venise

concernent précisément ce coin si vivant de San Barnaba et de la Toletta de ce sestiere assez animé _ du côté, aussi, des universités dans les environs de l’estudiantin Campo Santa Margherita _ qu’est Dorsoduro

_ un peu moins animé, toutefois, et même passablement tristounet, à mon goût !, une fois passé le rio San Vio, du côté de la Punta della Dogana, le coin des résidents (de luxe !) saisonniers anglo-saxons (cf aussi ce qu’en dit le très judicieux et donc très précieux ! sur la « vie vénitienne«  Venise, sur les traces de Brunetti _ 12 promenades au fil des romans de Donna Leon, de Toni Sepeda !) ;

de même que du côté quasi sinistré (mais de pauvreté, cette fois ; mais au charme assurément étrange et très prenant, à la frange du malaise : ce que sait pointer encore fort justement la notice de Lucien d’Azay, pages 58-59, consacrée au film de Nicolas Roeg Don’t look now, en français Ne vous retournez pas, en 1973, tourné en partie là ; cf aussi, à propos de ce même lieu désolé, la notice que Lucien d’Azay consacre à « la Wicca » et à son coven en ce lieu, pages 149 à 151) ;

de même que du côté quasi sinistré de la pointe « lugubrement déserte et nébuleuse«  de San Nicola dei Mendicoli ;

parmi ces lieux parmi les plus étranges de Venise, Lucien d’Azay _ qui lui-même goûte assez (cf ses notices « Corvo (Baron)« , pages 52 à 54 et « Excentriques« , pages 60-61) les excentricités en divers genres : cf, dans sa bibliographie, ces titres-ci : Trois excentriques anglais ; Le Faussaire et son double _ Vie de Thomas Chatterton ; ou encore À la recherche de Sunsiaré _ une vie : Sunsiaré est la jeune femme morte en même temps que Roger Nimier, dans l’accident de son Aston-Martin sur l’autoroute de l’Ouest… : Lucien d’Azay est donc un curieux qui aime aller regarder un peu plus loin (que le tout-venant) dans les coins… _,


parmi ces lieux parmi les plus étranges de Venise, Lucien d’Azay, donc,

ajoute à ce coin quasi disgracié de la pointe de San Nicola dei Mendicoli,

« les environs des églises de San Zan Degolà, à Santa Croce » et « de Santa Maria della Misericordia (aujourd’hui désacralisée), à Cannaregio« 

Sur les subtiles micro-variations de climat d’un coin de rue à l’autre dans un même sestiere de Venise _ variations consubstantielles à l’idiosyncrasie de Venise ! _, pour le marcheur éperdu de Venise,

je renvoie une fois de plus aux sublimes micro-analyses de Paolo Barbaro, le vénitien Ennio Gallo, en son merveilleux de finesse et justesse (du regard) Petit Guide sentimental de Venise (cf ce que j’en dis dans l’article inaugural de cette série sur « Arpenter Venise« , le 26-8-2012 : Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire)…

Par son goût de l’étrange (sinon de l’excentrique),

ce livre de Lucien d’Azay mérite mille fois mieux son intitulé de « Dictionnaire insolite« 

que le livre de Philippe Sollers celui de « Dictionnaire amoureux« ,

car, ainsi qu’il le remarque lui-même (et l’énonce aussi à propos de l’ouvrage de Philippe Sollers), Lucien d’Azay s’intéresse tout spécialement, et peut-être même en priorité, à la particularité de la langue et de son onomastique, et même aux variations et subtiles nuances _ à commencer par ce que permet d’induire de « sensibilité » déjà la prononciation !!! _ de l’italien au vénitien, telles qu’elles peuvent s’entendre en arpentant les calli de Venise… ;

alors que Philippe Sollers _ peu sensible déjà à ce qui se dit (et s’entend dire) à Venise, à commencer par ce que disent les Vénitiens ! _ propose seulement, lui, un répertoire de ce qui l’agrée _ très sélectivement ! en plus de la beauté d’un décor (just a glance !) positivement stimulant pour l’élévation (strictement hédoniste, si je puis me permettre cette expression !) des travaux d’écriture de l’œuvre littéraire à réaliser : ce n’est que ce qui peut susciter les élans de son enthousiasme à lui, qui le motive ! _ à et dans Venise…

Ainsi pourra-t-on remarquer non sans effarement que sa priorité à lui, Philippe Sollers, va à noter très scrupuleusement _ ainsi que le ferait un Valery Larbaud de par les divers ports du monde entier ; mais Larbaud s’embarquait de facto aussi… _ tous les noms qu’il peut lire sur les coques des énormes paquebots de croisière qui viennent gentiment défiler (lentement) jusque sous ses yeux par le canal de la Giudecca ; et cela, qu’il les découvre et regarde depuis la table qui lui sert de bureau par la fenêtre au midi de sa chambre à l’étage de la pensione La Calcina, ou en prenant le frais sur les quais toujours un peu ventés des Zattere : comme si c’étaient les noms de l’ailleurs qui _ à la Larbaud, donc _ l’intéressaient bien davantage, et cela comme auteur au travail, que Venise elle-même et ce qu’elle-même peut offrir… Venise est pour Sollers essentiellement un (magnifique !) décor _ seulement : pour le théâtre à mettre en branle de son imaginaire… _ de beauté stimulant l’imagination d’écrivant au travail qu’il est alors très effectivement ici ; celle qui se promène, et qui fait preuve de curiosité et d’attention vraie à l’altérité vénitienne, c’est Dominique Rolin _ c’est elle qui sait voir et qui sait regarder (et aussi écouter), et qui le lui rapporte ; et Philippe Sollers de l’admettre le premier lui-même…

Pour le reste, si Philippe Sollers s’éloigne de sa table d’écriture et du quai des Zattere, c’est pour aller très ponctuellement _ le temps de l’écriture primant ! cette petite quinzaine de séjour à Venise… _ à la rencontre _ calculée _ de quelques œuvres d’art choisies à revoir et re-contempler, toujours et toujours, dans quelque musée ou église ; pas pour aller à la rencontre de l’inconnu au hasard par les sestieri excentrés de Cannaregio ou de Castello, ni dans le labyrinthe serré des calli de Santa Croce… Ainsi le petit jeu de l’imagination sur les noms de bateaux l’emporte-t-il sur l’arpentage pedibus des calli de Venise, pour lui…

Et en cela, un Philippe Sollers est encore moins un arpenteur de Venise qu’un Alain Vircondelet ne s’éloignant guère que de quelques pas des quelques sites qu’il a choisis, parmi les vedute de Canaletto et de Guardi, à la base de son Grand Guide de Venise_ cf mon article précédent : Arpenter (plus ou moins) Venise : les hédonismes (plus ou moins) chics _ le cas du « Grand Guide de Venise » d’Alain Vircondelet, homme de lettres

Dans son article « Sollers« , aux pages 134-135, Lucien d’Azay fait ainsi preuve d’un grand talent et de lecteur et de synthétiseur à propos du sollersien Dictionnaire amoureux de Venise :

outre que Philippe Sollers fait, avec une très bonne (et de plus en plus rare aujourd’hui, en effet !) « érudition« , « la revue de tous les grands maîtres de l’art qui ont été influencés par Venise : de Monteverdi à Wagner et de Véronèse à Manet, en passant par Vivant Denon, Lord Byron et Marcel Proust (l’auteur s’est même consacré une entrée)« ,

« il révèle au passage le principe de son livre : « Venise, voilà son secret, est un amplificateur«  _ dit-lui-même Sollers (car c’est ainsi que fonctionne pour lui sa Venise !) ;

et j’ajouterai, pour ma part, un amplificateur de projections narcissiques, pour beaucoup, sinon la plupart de ses visiteurs ; et cela, au-delà du cas, certes éminent !, de Philippe Sollers lui-même, bien sûr ; au premier chef ! comme il lui plaît de l' »orchestrer » en son livre… Soit, pour tous ceux qui ne sont guère (ou du moins pas assez) passionnés d’altérité vraie, mais aiment s’en tenir aux (seuls) reflets (confortables) de leurs fantasmes : comme la diversité des reflets et moirures perpétuellement mobiles qu’offrent les canaux et la lagune le leur permet, certes, et  à profusion ! Car tout bouge tout le temps, à Venise ! Mais il y a tout de même aussi quelques heureuses exceptions !!! à ce tropisme-là, parmi les voyageurs de Venise…  « Si vous êtes heureux _ poursuit, d’expert en projections !, Sollers cité par Lucien d’Azay _, vous le serez dix fois plus ; malheureux, cent fois davantage« .

Et Lucien d’Azay de poursuivre très finement :

« Le secret de Sollers, c’est qu’il est lui-même un amplificateur : les mythologies littéraire, picturale et musicale _ riches, en effet, ces mythologies sollersiennes… _ de sa Venise, entrent en résonance dans son livre. Il investit la ville _ c’est parfaitement vu ! à la Don Giovanni (ou la Casanova ; mais Da Ponte était lui aussi vénitien !!!)  _ de son propre émerveillement _ qui est alors littéralement éblouissant : Zerline (« Vorrei et non vorrei« …) se rendra-t-elle au casinetto ?… Et son enthousiasme _ surtout pour ce qu’a de casanovesque et dongiovannesque (= hyper-hédoniste et dilettante) la Venise décadente du second XVIIIe siècle _ est pour le moins contagieux  » _ en effet, tel celui du bateleur pour le chaland ébobi… Et l’édition de livres est bien sûr aussi (et de plus en plus d’abord !) une industrie…

Et Lucien d’Azay d’ajouter alors encore mieux :

« Le seul reproche qu’on pourrait lui faire,

mais peut-être annonce-t-il à sa manière le futur _ touristique à outrance, à l’heure de la mondialisation ; cf là-dessus, le Contre Venise, de Régis Debray… _ de cette ville-réceptacle,

ce n’est pas d’occuper le décor incognito, mais de se contenter (avec ravissement certes) du décor _ voilà ! « se contenter du décor » à la façon de qui succombe au piège qu’a ourdi le scénographe au théâtre _ : la lagune, les pierres, les couleurs et la lumière ; et de ses légendes (ce féru d’expériences linguistiques, émule de Joyce et de Pound, ne s’intéresse guère _ ô combien peu ! _ à l’italien, et pas du tout au vénitien« .

Avec cette remarquable induction, encore :

« Le destin de Venise _ du moins cette Venise pour et selon Sollers (et ses émules…) _ est-il donc d’être une ville où, au contraire de New-York _ un tropisme fort de Lucien d’Azay, de même que celui de Londres _, on se livre _ narcissiquement et par projection universelle de l’ego _ à sa _ seule _ fantasmagorie personnelle _ et qui l’est si souvent si peu, « personnelle », singulière ! mais ici je ne pense pas à Philippe Sollers… _, en se gardant d’y tisser des liens sociaux?«  _ surtout en compagnie discrète (et parfaitement suffisante _ pour ses projets…) de sa fidèle maîtresse… 

De même que ni l’un ni l’autre de ces deux « dictionnaires » de Venise ne sont marqués par ce que je nommerai une attirance, un goût, ou a fortiori une passion de nature « géographique » _ Michel Chaillou, lui, parle d’un « sentiment géographique« … _,

pas plus le « dictionnaire insolite » de Lucien d’Azay

que le « dictionnaire amoureux » de  Philippe Sollers

ne sont marqués par le goût ou la passion de l’arpentage des calli de la cité ;

ni l’un, ni l’autre de ces deux auteurs

ne partant, pedibus, à la recherche du génie des lieux géographiques ; coin caché et secret de sestiere par coin caché et secret de sestiere


Mais, à part la très riche (et passionnante, alors) érudition artistique vénitienne de Philippe Sollers,

l’avantage de ce Vénitien de quinze années à Venise _ et à Dorsoduro, et à la Toletta… _ qu’est Lucien d’Azay,

est bien de formidablement nous initier un peu, via le vocabulaire spécifiquement vénitien, qu’il nous présente,

sinon aux sestieri,

du moins à la civilisation vénitienne… Et cela est irremplaçable !

Une dernière remarque :

en continuant mes recherches bibliographiques,

j’ai mis la main sur cette mine (et cette somme !) à propos du regard des visiteurs étrangers de Venise qu’est Un Carnet vénitien de Gérard-Julien Salvy ; et en commençant à la parcourir,

je suis tombé (pages 319 à 323) sur un exposé remarquable _ mais tout le livre est magnifique ! _ des témoignages superbes de Ferdinand Bac (1859-1952) sur Venise ;

Ferdinand Bac, auteur, notamment, de trois ouvrages consacrés à Venise : un roman,  Le Mystère vénitien, en 1909 ; des Promenades dans l’Italie nouvelle, parus en 1933-35 (en trois volumes) ; ainsi que le Livre-Journal 1919, publié par Claire Paulhan en 2000 ;

et que Gérard-Julien Salvy présente, page 319, par ce mot de Bac sur lui-même : « au fond, rien qu’un homme qui marche en pensant »,

ainsi qu’aimait superbement se caractériser cet auteur !..

Page 321, je lis ceci : « Et bien entendu, ce n’est pas en touriste qu’il se plaît à Venise. Il en aime les quartiers de son temps encore peu fréquentés » _ des touristes ; c’est-à-dire les quartiers (ou sestieri) populaires, voire miséreux ; très excentrés, de fait, par rapport à la Piazza San Marco…

Voici les extraits que nous en propose Gérard-Julien Salvy _ ils parlent fort clair… :

San Sebastiano : « Tout au bout de cette Zattere, hérissée de mâts et où s’alignent les silhouettes de la frégate marchande, la petite église San Sebastiano s’élève juste en face d’un pont dans un de ces très misérables quartiers, vrais paysages de détresse , ne semblant plus exister que pour abriter des famines et pour entendre la malédiction des égarés, perdus dans ces lointains parages«  _ et passé l’Angelo Raffaello, au campo désertique, San Nicola dei Mendicoli est encore plus désolé…

San Giobbe : « Là-bas, aux confins de la ville, plus loin que le vieux Ghetto, près d’un canal, sur une place abandonnée où l’herbe pousse. Ce n’est rien, me direz-vous. Mais peut-être est-ce aussi plus beau que Saint-Pierre de Rome«  _ oui ! Et passé le Ponte ai Tre Archi, on tombe sur la Tratoria da ‘a Marisa…

Santa Margarita : « Là-bas, au Campo Santa Margarita, c’est le vrai peuple qui règne. Plusieurs carrefours réunis en ont fait une grande place irrégulière qui m’attire depuis un demi-siècle par sa couleur locale. (…) Trois places se suivent _ « s’emboîtent », pourrait-on dire. Elles donnent à ce quartier son aspect aéré, une plastique imprévue par cet immense terre-plein dallé«  _ marché vivant le matin, et centre de la vie estudiantine aujourd’hui…

Castello : « Couchés au milieu des vignes, à cette extrémité _ cette fois encore _ de Venise, les jardins de la Compagnie du Gaz allaient jusqu’à la lagune. En automne, les pampres empourprés tombaient des arcades, ornaient les pergolas. En toute saison, une rusticité délicieuse entourait San Francesco della Vigna. Les Vénitiens venaient là cueillir du raisin noir«  _ le lieu et l’église sont toujours splendides…

San Trovaso (son lieu de résidence à Venise) : « Il s’engagea dans les ruelles qui conduisent au Ponte di Ferro et arriva bientôt sur la petite place, qu’il retrouva pareille à l’image qu’il en avait gardée dans son souvenir, avec la façade de l’église, ombragée par une oasis de grands arbres. À gauche, il revit un coin de Venise, qui semblait peint avec du bitume. Depuis des temps immémoriaux, on y réparait des bateaux. Des gondoles, le ventre en l’air, reluisaient sous des couches de goudron. Le sol, les vieilles masures en planches, tout avait la même teinte de bois brûlé. Et, infatigablement, des aquarellistes anglaises se repaissaient goulûment de son pittoresque. (…) Devant le logis, il reconnut parfaitement le vieux puits avec sa croix de Malte sculptée sur son flanc, les marteaux de la porte, sa couleur de bronze antique » _ non loin de là, sur le rio San Trovaso, et entre les deux ponts, celui de San Trovaso, et celui des Maravegie, la très accueillante (cf Paolo Barbaro, Toni Sepeda, Hugo Pratt, etc.) Cantinone Gia Schiavi…

Et Gérard-Julien Salvy commente, page 322 :

« Ce qui enchante Ferdinand Bac, c’est aussi la neige tombant d’un ciel vert absinthe, le brasero allumé au pont de Rialto et les silhouettes noires des Vénitiens, tels que des mendiants espagnols, venant, au crépuscule, processionnellement, pour se chauffer les mains. C’est le Rio della Sensa, la Madonna dell’Orto, San Tomà, San Zaccaria, l’Abbazia della Misericordia, que son ami Italico Brass a restaurée, et aussi les Fondamente Nuove, « sur lesquelles plane un abandon indéfinissable. Leur tristesse ensoleillée ne reçoit que de rares visiteurs égarés. Comme nous voici loin des somptuosités qui devaient soutenir devant le monde le crédit de la Cité marchande«  » _ ici, se trouve aujourd’hui la plaque tournante des vaporetti vers les îles de Murano et Torcello (et d’autres) et son animation chaleureuse (ainsi qu’un kiosque excellemment pourvu en excellents DVDs)…

Et pour conclure cette nouvelle méditation sur « arpenter Venise »,

cette remarque, in fine,

sur la « beauté des villes insulaires » que Lucien d’Azay, page 154, emprunte au Voyageur égoïste du cher Jean Clair :

« la beauté des villes insulaires tient au fait que leur espace est circonscrit à un cadre,

mais aussi à l’organisation harmonieuse de leur surface, qui respecte la mer qui les contient,

et à leur proximité avec le ciel (d’où l’exaltation qu’elles suscitent, l’azur étant leur seule échappée).«  Aussi à Venise a-t-on « eu l’intelligence d’installer des terrasses sur le toits (altane). Quand il fait beau, ces belvédères permettent d’admirer la conquête spatiale verticale à laquelle ont dû se livrer les architectes, faute de pouvoir s’étendre au sol« .

Et Lucien d’Azay de remarquer encore que « les Vénitiens n’arrêtent pas de marcher (…).

Hâtifs ou flâneurs, ils marchent dans l’allégresse, le bonheur d’être,

de faire corps avec la ville où ils vivent« …

Et Le Bonheur d’être ici est le titre d’une superbe méditation philosophique autant que poétique de Michaël Edwards, l’auteur du merveilleux De l’émerveillement

Titus Curiosus, ce 30 décembre 2012

Ce vendredi 20 juillet 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Vacances vénitiennes (IV)

19juil

Si vous avez assez de patience pour « suivre » jusqu’au bout les fils effilochés de mes rhizomes,
voici le quatrième des articles de ma série de l’été 2012 sur « Arpenter Venise »
série postérieure d’un peu plus d’une année _ le temps d’une bonne décantation _ à mes déambulations lors d’un séjour (enchanté !) à Venise de 5 jours en février 2011,
au moment du colloque (les 10-11-12 février) Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878 – 1955), au Palazzetto Bru-Zane _ situé à la lisière nord-ouest du sestiere de San Polo _,
où j’ai donné 2 contributions sur ce compositeur singulier (et sublime : écoutez le CD Alpha 125 de ses 3 Quatuors à cordes, de 1919, 1922 et 1934, par le Quatuor Diotima) :
à propos duquel je me suis interrogé sur ce que pouvait être, ce en quoi pouvait consister, au sens fort,
la singularité d’un auteur, son idiosyncrasie _ cf Buffon : « le style, c’est l’homme même » _, ou encore « son monde »,
accessible, pour nous, via l’attention ardemment concentrée à son œuvre et ses œuvres.
L’œuvre musical de Lucien Durosoir est réalisé entre 1919 et 1950, mais surtout jusqu’en 1934 et la mort de sa mère, son interlocutrice majeure :
là-dessus, lire l’intégralité de mes 2 contributions à ce colloque Durosoir de février 2011, à Venise,
dont les Actes ont été publiés aux Éditions FRAction en juin 2013 _ mais tout est accessible via le site de la Fondation Bru-Zane ; et les deux liens ci-dessus.
Peut-être y découvrirez vous quelques clés pour bien vous perdre dans Venise…
— Ecrit le dimanche 23 décembre 2012 dans la rubriqueArts plastiques, photographie, Rencontres, Villes et paysages”.

Alors que je m’apprêtais, en ma méditation sur « Arpenter Venise », à rédiger une sorte d’appendice, ou rectificatif, à propos du regard sur Venise de Philippe Sollers en son Dictionnaire amoureux de Venise _ je le ferai ensuite : il y a hédonisme touristique et hédonisme touristique ! et je rédigerai un article sur l’enquête fouillée de mon ami Yves Michaud : Ibiza, mon amour _ enquête sur l’industrialisation du plaisir, que je n’avais pas encore eu le temps de lire ; c’est fait : le constat est lucidissime !.. _,

voici que paraît cet automne 2012 aux Éditions Eyrolles, en co-édition avec les Éditions Beaux-Arts, un livre d’art très abondamment illustré de belles photos (de Marco Secchi) et de reproductions de tableaux (des vedute de Canaletto et Guardi) , intitulé Le Grand Guide de Venise, et sous-titré _ au moins sur la couverture _ Sur les pas de Canaletto et des maîtres vénitiens, avec (sic) Alain Vircondelet _ page 5, le sommaire indique déjà plus justement : 12 promenades à travers Venise avec Canaletto et Guardi Et que s’annonce la conférence de présentation de ce travail par Alain Vircondelet lui-même dans les salons Albert-Mollat le mercredi 12 décembre : le podcast dure 50′.

Je m’y rends donc avec d’autant plus de curiosité que j’ai acheté et lu avec gourmandise (et aussi un peu d’irritation, portant sur l’ambiguïté de cette entreprise éditoriale, ainsi que sa présentation !) ce travail de 240 pages. Sa lecture vient à pic dans mon enquête-méditation sur les arpenteurs (ou pas _ c’est toujours une affaire de plus ou de moins, une affaire de degrés…) de Venise…

Dans sa très intéressante Introduction, intitulée « La veduta, ou l’invitation au voyage«  _ puisque les vedute de Canaletto et de Guardi sont fondamentalement des invitations au voyage de Venise pour les spectateurs étrangers (anglais, d’abord) qui les contempleront chez les collectionneurs du Grand Tour qui les auront rapportées chez eux, principalement en Angleterre, donc, en ce XVIIIe siècle de leur confection (ad hoc) par Canaletto et Guardi ; et pour les collectionneurs possesseurs de ces œuvres, ces vedute sont une aide permanente (et un rappel continu) à la réminiscence de leurs propres souvenirs de Venise _,

de la page 11 à la page 23 _ j’en donne ici les sous-titres des étapes : « Inépuisable Venise« , page 12 ; « La veduta, un art qui peine à s’imposer« , page 13 ;  « La carte postale du Grand Tour« , page 14 ; « Aux origines de la veduta, Carlevaris« , page 16 ; « Alors vint Canaletto, le topographe…« , page 19 ; « …Puis apparut Guardi, le capricieux« , page 20 ; et pour finir, « Imitateurs et plagiaires : la vulgarisation de la veduta« , page 22 : comme on le voit, il s’agit d’un utile historique du genre de la veduta _,

et en avant-propos à ce qu’il nomme, page 5, ses « 12 promenades à travers Venise avec Canaletto et Guardi« ,

Alain Vircondelet donne pour origine à ce travail sien de « promenade »

_ je note au passage que trois fois lui aussi emploie le verbe « arpenter » :

page 12 : « Inépuisable Venise… On peut l’arpenter, toujours changeante, aux différentes heures du jour. Aux quatre saisons bien sûr, pour s’assurer la protection de Vivaldi. A l’aveugle aussi et surtout, les mains libres et le pas vif. Aller à l’aventure, sans préjugés ni idées reçues. Entrer dans sa lumière poudrée d’or, dans son air marin, rêver sur ses campielli, se faufiler dans ses ruelles«  ;

page 13 : « Tout est retrouvable et repérable, comme si nous avions les yeux de Canaletto et Guardi, leur même regard avisé et poétique, leur acuité et leur tendresse, leur humour aussi. Tentons le voyage pour les rejoindre. Venise est ainsi. Conçue pour se relier. On la disait île solitaire, muséale, figée dans son histoire, tétanisée dans sa beauté inouïe. Tous, nous l’avons d’abord imaginée de cette façon-là. Et puis le charme a opéré. La magie de Venise nous a touchés. Et depuis, nous ne cessons de la retrouver, de la visiter, de l’arpenter«  ;

et page 19 : « Arpenter Venise aujourd’hui avec Canaletto, c’est constater que tout est encore là, que la ville ne s’est ni figée, ni vraiment transformée, et reconnaître l’acuité de son regard«  _,

Alain Vircondelet donne pour origine à ce travail sien de « promenade », donc,

qui est aussi une enquête d’exploration à la fois savante et sensible, ainsi que de campagne photographique (du photographe vénitien Marco Secchi) pour se livrer au plaisir de saisir très méthodiquement ce que sont aujourd’hui _ à la fois identiques et légèrement différents : à la marge seulement ; et la comparaison précise, sur ces images mêmes, s’avère passionnante ! c’est même le principal des atouts de ce livre à mes yeux ! _, les panoramas mêmes

qu’avaient « captés » d’abord de leur regard, puis de leur pinceau, sur la toile peinte, au XVIIIe siècle, nos deux vedutistes, Canaletto et Guardi,

Alain Vircondelet donne pour origine à ce travail sien de « promenade » méthodique

les deux expositions qui ont lieu en ce moment-ci, encore, aux Musées Jacquemard-André et Maillol, à Paris, de vedute de Canaletto (et Guardi) ;

celles-ci, expositions, lui ayant en effet donné le très vif désir de revenir, une fois de plus et encore, arpenter de long en large, dans les profondeurs et parfois _ mais pas trop… _ les recoins _ Alain Vircondelet préférant, classiquement, et de beaucoup, la Venezia maggiore à la Venezia minore ! nous le verrons… _, la cité de Venise

_ page 11, André Vircondelet rappelle (et rapporte, à son tour) l’anecdote de la fameuse étymologie du nom même de Venise, que rapporte lui aussi Philippe Sollers en ouverture, page 11, là aussi !, de son Dictionnaire amoureux de Venise, telle que proposée par Luigi Groto, le 23 août 1570 : « dans son éloge de la ville, prononcé pour la consécration du doge Alvise Mocenigo, le 23 août 1570, Luigi Groto, il Cieco d’Adria _ Philippe Sollers écrit « Luigi Grotto Cieco d’Hadria«  _, disait déjà cela : « Qui la voit croit à peine ce qu’il voit. Et qui la voit n’a de cesse de la revoir. Qui la voit une fois s’en énamoure pour la vie et ne la quitte jamais plus ; ou s’il la quitte, c’est pour bientôt la retrouver ; et s’il la retrouve, il se désole de ne point la revoir ». Mais plus encore , c’est la chute de son éloge qui nous retient : « De ce désir d’y retourner, dit-il, et qui pèse sur tous ceux qui la quittèrent, elle prit le nom de Venetia, comme pour dire à ceux qui la quittent, dans une douce prière, veni etiam, reviens encore ». Les caprices de l’étymologie font souvent bien les choses. Oui, veni etiam, encore y venir« …

Quant au vénitien Ennio Gallo (en littérature Paolo Barbaro), il intitule son livre merveilleux _ on ne le recommandera jamais assez ; c’est un merveilleux et lucidissime sésame à l’arpentage poétique (plus encore que d’expert !) des calli, comme de la lagune de Venise ; même malencontreusement affublé en français du titre grotesque (mais ô combien plus vendeur ! auprès des milliers de touristes potentiels et effectifs…) de Petit guide sentimental de Venise : décidément le nom de « Guide » a du succès auprès des marchands-éditeurs, à l’heure du coaching et de Lonely Planet et autres Guides du routard (assez honnêtes en leur genre)… _ sur l’exploration à jamais infinie et passionnée de sa labyrinthique Venise : Venezia, la città ritrovata


De facto, à l’origine circonstancielle de l’entreprise de ce livre-ci, par un auteur _ Alain Vircondelet est romancier et essayiste _ assez fécond, du moins sur le terrain de la publication,

se trouve la concomitance de deux expositions parisiennes _ encore actuelles à ce jour du 23 décembre 2012 _, l’une au Musée Jacquemard-André (du 14 septembre 2012 au 14 janvier 2013), l’autre au Musée Maillol (du 19 septembre 2012 au 10 février 2013), intitulées, la première, Canaletto, Guardi : les deux maîtres de Venise ; la seconde, Canaletto à Venise ; et donnant lieu à deux riches et très intéressants catalogues.

C’est en effet le point de départ de ce livre, l’idée de confronter de visu et sur place _ forcément ! _ le regard s’efforçant d’être panoramique de Canaletto _ et ses expérimentations ingénieuses de sa camera oscura… : personnellement, je suis beaucoup moins séduit par la veine rococo et quasi pré-symboliste de Guardi… _, et le regard du piéton de Venise que nous aimons être, via le remarquable très beau travail du photographe Marco Secchi, qui m’a intéressé… Car j’adhère beaucoup moins, pour ma part, aux très frustrantes simili « promenades » (dépassionnées !) qui s’enchaînent aux vedute de Canaletto et Guardi, comme pour les étoffer un tant soit peu aux yeux de potentiels touristes de Venise. Et il y a tant de meilleurs _ beaucoup plus riches et plus complets, d’abord… _ guides de promenades dans Venise sur le marché de l’édition aujourd’hui…


Car, pour commencer, les « promenades » proposées ici, se révèlent vite très riquiqui ! bien peu généreuses, exploratoires, a fortiori aventureuses _ surtout de la part de qui se proclame « amoureux fou de Venise » au point de désirer Devenir Venise ! C’est le titre donné à un précédent essai, aux Éditions Lattès, en 1994… _ : à peine quelques pas autour (= non loin) des sites des vedute de Canaletto et Guardi ; et pour aller à la rencontre de ce qui partout est signalé comme « devant indispensablement être vu » du touriste lambda ; en l’occurrence des palais et des églises presque exclusivement…

Ensuite, ces « promenades » se déroulent presque toutes _ à deux exceptions près : toutes deux dans le sestiere de Castello : l’une à l’Arsenal, l’autre sur le quai du rio dei Mendicanti _ dans la Venise la plus rebattue des touristes trop pressés, dans les sestieri « nobles » de San Marco et Dorsoduro, avec passage _ rapide ! _, par le pont du Rialto, par les _ très vivants, en effet ! _ marchés voisins : les Vénitiens s’y approvisionnent de produits frais _ en provenance de l’île maraîchère de Sant’Erasmo _ ; et ils viennent _ très convivialement _ y prendre _ par exemple à la chaleureuse cantina Do Mori _ ombre et cicchetti Le prétexte de l’absence de vedute des autres sestieri ne joue même pas, car même s’il n’en existe pas, en effet, du Ghetto _ peu attractif pour les touristes de luxe du Grand Tour alors, certes ! _, on en trouve, et de Canaletto, et de Guardi, pour le canal de Cannaregio _ avec le Ponte dei Tre Archi, le Palazzo Surian-Bellotto (alors l’ambassade de France auprès de la Sérénissime : Rousseau y séjourna ; Bernis y fut ambassadeur), le Ponte dei Guglie, le Palazzo Labia et San Geremia, par exemple _, comme de Santa Croce, avant que cette église à l’entrée du Grand Canal ne soit démolie pour céder la place à des jardins _ les Giardini Papadopoli

Alain Vircondelet a alors des expressions que je trouve tristement ségrégatives _ et terriblement appauvrissantes pour tout curieux tant soit peu passionné d’exploration et découverte ! surtout de la « vie vénitienne » des Vénitiens, pour reprendre l’expression de ce grand amoureux de Venise que fut, lors de ses séjours à Venise, de 1899 à 1924, Henri de Régnier (en son Altana, ou la vie vénitienne) _ en opposant une Venezia en quelque sorte maggiore _ ce mot n’est toutefois jamais écrit ; alors qu’il a été prononcé lors de la conférence du 12 décembre _ à la Venezia minore _ l’expression revient plusieurs fois _ à laquelle il consent à consacrer, mais vite fait _ comme avec des pincettes : à cause des risques d’égarement encourus alors… _, sa onzième promenade, à partir du rio dei Mendicanti : le titre de cette promenade est rien moins que « La Venezia minore » _ comme si un seul échantillon de la Venise pauvre (en monuments architecturaux de prestige) suffisait…

Je lis, ainsi, page 201 : « Le tableau de Guardi page suivante _ il s’intitule « Rio dei Mendicanti«  et est daté de vers 1785 _ s’inscrit dans le quartier nord de Castello _ la neuvième des promenades d’Alain Vircondelet, a été consacrée, pages 164 à 181, au quartier de l’Arsenal (« L’Antre de la guerre« ) : une pièce historiquement décisive de la puissance (de feu) de la république de Venise : l’arsenal se situe lui aussi dans le sestiere de Castello ; fin de l’incise. Ses rivages _ de Fondamenta nuove _ font face à l’île San Michele, le cimetière de Venise. Moins touristique et moins spectaculaire _ sont-ce là les critères de valeur pour l’auteur ? _ que la partie sud de la ville _ essentiellement le sestiere de Dorsoduro : abordé surtout pour sa pointe de la Dogana et de La Salute : la partie la plus smart, la préférée des anglo-saxons qui la choisissent comme résidence ; d’où l’impression de sinistrôse quand on la parcourt… _, c’est un endroit plus populaire _ voilà ! Néanmoins (sic !), en descendant le Rio dei Mendicanti, on croise des églises et des monuments d’une grand qualité _ ouf ! Cette partie de Venise était autrefois dédiée aux hospices et aux lieux de charité, les ordres mendiants dominicains et franciscains s’y étant installés _ trois des quatre hospices musiciens de la Venise baroques se trouvaient, notons-le, dans ce sestiere de Castello : celui des Mendicanti, sur le bord du rio éponyme ; celui des Derelitti (dit aussi l’Ospedaletto), juste derrière Zanipolo (calle Barbaria delle Tolle) ; et celui de la Pietà (de vivaldienne mémoire), sur la Riva dei Schiavoni ; là-dessus lire les pages 80 à 99 du riche Balades musicales dans Venise du XVIe au XXe siècle, de Sylvie Mamy (paru en 2006 aux Éditions du Nouveau Monde). Du rio peint par Guardi, on peut rejoindre San Marco _ le phare du touriste lambda ! _ en s’enfonçant _ à la godille, et à ses risques et périls, probablement… _ dans les ruelles. On croisera alors _ très aléatoirement _ des campi qui servent d’écrins _ seulement _ à des églises majeures _ elles : selon quels critères ? architecturaux ? historiques ? artistiques ?.. _ comme Santi Giovanni e Paolo _ dits par les Vénitiens Zanipolo… _ et Santa Maria Formosa. On passera ainsi imperceptiblement _ sans trop d’ennui (esthétique), de douleurs ou, carrément, d’ennuis (matériels) ? _ de la Venise simple et modeste _ voilà ! _ à la Venise glorieuse et ostensible _ le mot interroge quelque peu… ; la Venise des promenades 2, 3 et 4 d’Alain Vircondelet (la 1, c’était le Grand Canal !) : la Piazzetta ; le palais des Doges et le Môle ; et la place Saint-Marc. (…) En redescendant _ vers San Marco : après un léger crochet dans l’extrémité septentrio-orientale de Cannaregio pour découvrir la baroquissime église des Gesuiti (ou Santa Maria Assunta) _, vous rencontrerez des églises tout aussi prestigieuses et de riches demeures _ décidément les critères de ce qui vaut la peine d’être recherché à contempler… Pris en étau entre deux sestieri, Cannaregio et Castello, le Rio dei Mendicanti et son prolongement trahissent toute la dramaturgie de Venise _ ou celle d’Alain Vircondelet... _ qui se joue entre simplicité et ostentation, entre classes sociales qui se croisent, entre scuole venant en aide aux miséreux et palais grandioses, toute la ville rassemblée _ ou pas ! _ dans sa beauté unique _ mais problématique, tendue, pour ce qui pourrait être son « unité » !…


Avec, sous un sous-titre « La Venise des Vénitiens » qui donne quelque peu à penser _ par rapport à quelle autre Venise ? celle de quels touristes ? ou de quels étrangers ? _, encore ces remarques-ci, page 209 :

« L’errance _ hors des itinéraires bien balisés des touristes _ à Venise n’est jamais stérile _ ouf ! Au contraire (sic), au détour _ inattendu, probablement ; non calculé _ d’un canal, un palais, une façade, ou simplement le reflet d’une église dans l’eau, vous renvoient aussitôt à la beauté _ au lieu de la laideur _ du monde, aux merveilles de l’art _ hors l’art, voire le Grand Art, point de salut ? (…) Partir de la rive nord des Fondamenta Nuove pour redescendre vers le canal _ ou bacino _ de San Marco, c’est aller d’une rive à l’autre _ de la lagune baignant comme amniotiquement Venise _, traverser tout un sestiere, Castello, voisiner aux Gesuiti à la lisière _ franchie, en fait ! _ de Cannaregio _ mais il est vrai que cet endroit est de fait plutôt aristocratique !.. _, et rejoindre _ enfin : ouf ! _ de pures merveilles, comme le palazzo Grimani ou Santa Maria Formosa« …

J’ai aussi des remarques à faire sur le concept de veduta, et ses occurrences (rares ! de fait…) à Venise. Peu de perspectives panoramiques s’ouvrent en effet à Venise, cette cité-escargot labyrinthique, à l’exception de celles que peuvent offrir les courbes douces et opulentes du Grand Canal. Venise _ à arpenter pedibus ses étroites calli _, est une ville discrète, voire secrète ; de même que les Vénitiens ne sont pas d’un caractère expansif…

On peut donc venir se retirer et se cacher à (et dans le labyrinthe de) Venise : comme le fit un moment _ avant de finir assassiné par des sicaires sur le campo San Polo _ Lorenzaccio… N’offrent des vues ouvertes, hors du lacis très intriqué des canaux internes, que les (diverses) Fondamente ou les (larges) Rive ou encore les Zattere, préposées aux manœuvres de déchargement (portuaire) de marchandises ou matériaux… Les Fondamente Nuove sont, elles, de réalisation récente : le jardin du Titien, au XVIe siècle, donnait encore directement sur la lagune. Et l’exposition de plein fouet à la bora ne les fait pas recommander aux Vénitiens. C’est peut-être une des raisons pour lesquelles les ordres mendiants s’étaient installés dans ces quartiers populaires septentrionaux ; et aussi pourquoi l’île San Cristoforo fut déblayée de son église, pour, jointe à l’île San Michele, servir de cimetière, en 1837 : non loin et de l’hôpital-hospice des Mendicanti, et des confréries mortuaires _ telle celle dei Crociferi _ de la partie nord-est de Cannaregio.

Ce sont les Anglais qui au XVIIIe siècle vont développer le goût (et le marché…) du « paysage » et de ses représentations… Canaletto va faire affaire avec Joseph Smith qui devient son agent à Londres, pour vendre à la commande sur catalogue, à Londres et partout en Angleterre, ses propositions de vedute

Quant à l’origine du genre pictural de la veduta,

on aurait aimé en savoir un peu plus sur la filiation de nos Vénitiens à l’égard des peintres des écoles du nord _ cf page 16 _ :

tel le bâlois Joseph Heintz (Bâle, 1564 – Prague, 1609), le suédois Johan Richter (Stockholm, 1665 – Venise, 1745).

De même que sur ce que doit, lors de son séjour à Rome, à partir de 1690, le frioulain Luca Carlevarijs (Udine, 1663 – Venise, 1730), au maître hollandais _ actif à Rome dès 1675, et fort bien connu pour ses œuvres romaines de très grande qualité ! _  Caspar van Wittel (Ammersfort, 1653 – Rome, 1736) ; jusqu’à ce qu’en 1705 Carlevarijs publie une série de 104 eaux-fortes, intitulée Le Fabricche e vedute di Venezia.

De même, on aimerait en savoir un peu plus sur la postérité vénitienne de ce genre des vedute, au-delà des seules mentions des noms de Giovanni Francesco Costa (1711-1772) et Giovanni Migliara (1785-1837) ; et de deux représentations d’œuvres de ce dernier, pages 22 et 23. Il est vrai qu’arrive bientôt le règne de la photo ; avec d’abord le succès de la carte postale, au moment même du développement irrésistible du tourisme…


Surtout, je voudrais commenter ce qui distingue l’art si remarquablement précis et détaillé de Canaletto _ même avec l’importance de l’éclat des lumières, et la part qu’y prend de plus en plus le jeu des nuages, ou de ce que peut venir nimber la brume _, de celui de Guardi, plus flouté et évanescent… La probité calligraphique des formes saisies, en leurs contours géométriques nets, et selon une « ligne claire », des bâtiments vénitiens, par Canaletto, est davantage qu’un exploit de « façon » (= technique !) dû à l’invention-exploitation ingénieuse de sa machine à représenter fidèlement les lieux en leur topographie. Or, presque tout bouge _ les sols des bâtiments pour commencer ! _ en cette ville bâtie sur des milliers, voire millions de pieux ou troncs d’arbres (chênes, mélèzes) plantés dans les fonds boueux de la lagune _ et qu’il faut même parfois « refaire »… _ ; et où les calli et les ponts sont longtemps demeurés minoritaires par rapport au réseau des canaux ; et où on se déplaçait beaucoup plus aisément _ même si plus lentement _ en bateau (ou gondole) qu’à pied, ou à cheval… C’est cette vue, panoramique et détaillée à la fois, -là que vient proposer à saisir du regard l’art précis de Canaletto à ceux qui veulent rapporter de Venise une image en quelque sorte fixée… Et sur ce point, le flouté de Guardi donne, lui, le vertige…

_ l’héritier de la ligne claire de Canaletto est son neveu, Bernardo Bellotto (Venise, 1712 – Varsovie, 1780) : il peint des vedute de Venise entre 1738 et 1742, puis gagne des territoires plus septentrionaux : on connaît ses merveilleuses vedute de Dresde ou de Varsovie, ne serait-ce que pour l’aide extraordinaire qu’y ont trouvée les reconstructeurs de ces capitales, détruites en 1945 toutes deux… Fin de l’incise.

Et ici, l’attention _ quasi documentaire, mais pas seulement ; artistique aussi ! _ aux détails de ce que relève l’attention _ nécessairement patiente et fine du regardeur _  aux œuvres, est passionnante. A la place du (« Grand ») « Guide » de la Venise entouristiquée des principaux monuments des sestieri de San Marco et Dorsoduro _ un peu trop sommaire et étique, en dépit des très belles photos de Marco Secchi _, on aurait aimé d’autres analyses comparatives fines et pointues de davantage de vedute, entre le paysage du XVIIIe siècle et celui d’aujourd’hui. Mais cela aurait probablement été moins attractif sur le marché de la vente du livre.

Quant à l’attente et à la satisfaction du lecteur, c’est encore autre chose ; même si le lectorat est lui aussi forcément fort divers… Au fond, c’est le pari un peu trop composite du livre, et surtout pas assez approfondi pour de plus substantielles « promenades » bien plus loin et plus « à-fond » dans Venise, qui fait difficulté, me semble-t-il _ au moins pour ma curiosité ! _, dans cette réalisation éditoriale, au bout du compte… Avec, au final, une certaine froideur de rédaction : pas assez de passion, ni de « vie vénitienne » ne se ressent à la lecture de ces pages, qui manquent _ paradoxalement pour un passionné de Venise tel qu’Alain Vircondelet ! _ d’engagement subjectif de son auteur, au profit d’un peu trop de bien-pensance consensuelle quant aux supposés incontournables de la visite de Venise…

L’hédonisme (assez bon chic bon genre) d’Alain Vircondelet n’est pas celui _ casanovesque, épicurien débridé, sinon à la Lucrèce, athée, lui… _ de Philippe Sollers… Mais LEUR Venise à tous les deux fait montre, à mon goût du moins, d’une trop grande capacité de cécité (anesthésie, indifférence) aux touristes et à la touristification que subissent au quotidien et la cité de Venise et les Vénitiens qui y vivent à longueur d’année. A la différence d’un Henri de Régnier, la « vie vénitienne » des Vénitiens ne les intéresse pas du tout : leur regard sur la ville en fait _ esthétiquement _ totalement abstraction… Les monuments et les œuvres d’art à la disposition de leurs regards sélectifs, suffisent à leur consommation esthétique choisie _ à la carte, en quelque sorte _, et très agréablement répétée et complétée d’années en années ; sans assez de souci de rencontre et découverte d’une vraie altérité… Ils ne s’inquiètent pas outre mesure de ce que perd de facto Venise à la raréfaction de ses commerces de proximité, par les calli des sestieri ; ou même de la diminution de ses Vénitiens, de moins en moins nombreux à habiter à l’année et au quotidien la ville… Et ni l’un, ni l’autre, ne semblent connaître, au Ponte dei Tre Arche, l’atmosphère si chaleureuse de l’étroite et toujours bondée taverne Dalla Marisa, et son délicieux petit vin frizzante… Quel dommage !

Titus Curiosus, le 23 décembre 2012

Ce jeudi 19 juillet 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Arpenter Venise : le mérite (de vraie curiosité à l’altérité !) du « Dictionnaire insolite de Venise » de Lucien d’Azay

30déc

Toujours plongé, ce mois de décembre 2012 _  par ma méditation un peu active et toujours quelque peu enchantée _ dans ma confrontation, par la pensée maintenant _ après ma semaine vénitienne (d’arpentage passionné !) de février 2011, au moment du colloque « Un Compositeur moderne né romantique : Lucien Durosoir (1878-1955)« , au Palazzetto Bru-Zane _, au délicieux mystère _ involutif… _ du génie de Venise

ainsi qu’aux aventures des divers défis, des uns et des autres qui s’y sont physiquement (et synesthésiquement) confrontés

et qui en ont, bien sûr, témoigné (à d’autres qu’eux) dans ce qu’ils ont ensuite écrit pour essayer de cerner _ toujours a posteriori, forcément : mais le souvenir activé de cet arpentage-là (comme l’effort ouvert de l’écriture qui aide à cet effort du souvenir) fait partie, ô combien !, ne serait-ce qu’à titre d’effet a posteriori, de l’irradiante (et pour longtemps, avec ses longs effets-retards…) puissance de charme du voyage, en la qualité d’acuité de son aisthesis première (et irremplaçable !) sur place… ; cf tout ce qu’en dit l’excellent Sylvain Venayre en son passionnant Panorama du voyage (1780-1920) ; cf aussi ce qu’à mon tour j’en ai dit dans mon article du 31 octobre 2012 Le désir de jouir du tourisme : les voyageurs français de Venise _,

pour essayer de cerner, donc, la qualité singulière (peut-être… : on pourrait l’espérer, dans la mesure où _ et si, car cela ne va en rien de soi ; il faut un minimum bien vouloir s’y prêter, s’y offrir, y collaborer si peu que ce soit, aussi… _ l’expérience du voyage contribue à nous aider ainsi aussi à mieux devenir nous-mêmes, en une heureuse métamorphose…) ;

pour essayer de cerner la qualité singulière, donc,

de cette expérience à vif et propre-là, sur place _ lors de leur passage ou séjour effectif (et non simplement rêvé, fantasmé) à Venise _, en quelque livre, ou en quelques lettres, ou du moins en quelque écriture, quelle qu’elle soit _ ce peut même être une écriture rien que pour soi… _,

sinon pour, en pareil essai d’écriture a posteriori et un peu plus « refroidie » alors,

« percer » enfin à jour ce mystère _ éminemment tangible sur place, parmi tous ces « reflets » ici… _ du génie de Venise,

du moins pour un peu éclairer ce que chacun de ces voyageurs-séjourneurs _ ainsi que soi-même : avec un tant soit peu d’expérience et de maturité, on devrait un peu s’améliorer… _, a eu l’occasion d’approcher, et de s’y coltiner un tant soit peu, en chair et en os et en personne, alors _ et pedibus, de sestiere en sestiere _,

plongé comme on le fut, ces moments souvent intenses du (presque toujours trop) rapide et (trop) bref voyage et séjour (et promenades, de facto), au cœur du labyrinthe des calli et des canaux, parmi (et entre) les îles composant les sestieri de la ville, en en arpentant les diverses voies, telles d’étroits couloirs, entre les palazzi qui la constituent, serrés et blottis les uns contre les autres, avec, de temps en temps, les églises qui la parsèment (formant des paroisses), et les campi et campielli qui en aèrent la respiration du promeneur _ même si tous les campi sont loin d’être séduisants, ou même simplement accueillants : je pense aux malaises ressentis, et à plusieurs reprises (= chaque fois !), en traversant le Campo San Stin (dans le sestiere de San Polo), ou le Campo delle Gatte (dans celui de Castello), pour ce qui me concerne : sur San Stin, j’apprends, pages 44 et 56 du Dictionnaire insolite de Venise de Lucien d’Azay qu’en 1995, « le gattile de l’île San Clenente (de l’italien gatto, « chat », comme le chenil pour les chiens) est remplacé par un dispensaire pour les animaux errants à San Stin, puis à Treporti » ; et aussi qu’au XVIIIe siècle, « envers du libertinage effréné, on avortait si fréquemment à l’époque qu’il existait un cimetière de fœtus dans la paroisse de San Stin, à une centaine de mètres de la majestueuse église des Frari » : tiens ! tiens !!.. ; cf aussi (à la notice « Goldoni« , page 74 ) la remarque sur les « tentacules de poulpe vidés dont on prenait soin de conserver les ventouses«  comme préservatifs un peu commodes, quand s’amplifia l’industrie de la débauche à Venise… _ ;

du moins pour avoir tenté de se hisser à la capacité de ressentir vraiment _ et davantage, et mieux, à rebours des anesthésies diverses, et surtout des clichés-œillères du prêt-à-ressentir… _ Venise,

chacun, comme soi-même, et forcément sur place, et sur le champ du plus vif et acéré « présent » alors (cela pouvant aller jusqu’à la sidération !), au moment _ tellement délicieux mais toujours aussi (du fait que le temps du voyageur-visiteur demeure toujours un peu « compté » !) un peu affolé, en même temps qu’un peu (ou beaucoup !) ivre (de plaisir !), car assez formidablement surprenant et déstabilisant en sa part d’altérité-découverte (mais c’est aussi une part de ce qu’on a puissamment désiré en faisant le voyage de Venise..!), pour qui du moins essaie de résister aux clichés-rails-tuteurs rigides (beaucoup trop droits !) de la sensibilité, qui ne manquent pas de l’assaillir (et de trop le guider) même alors… _,

au moment _ crucialissime : ne pas le manquer en demeurant un peu trop ensommeillé, et pas assez ouvert à l’altérité éventuellement radicale de ce qui s’ouvre (sur les pas du candidat à l’émerveillement qu’est toujours un peu le promeneur de Venise) et peut se découvrir (à lui) à ce moment-clé-là, et qui passe si vite… _ de l’arpentage de la ville,

d’un arpentage qui soit éventuellement et si possible idiosyncrasique aussi _ faut-il du moins l’espérer ! me semble-t-il… _ de la part de chacun d’entre eux, de cette ville assez rare _ sinon unique : je pense par exemple aussi à toutes les petites Venise(s), avec ports, mais sans canaux ! (cf la rubrique « comptoirs« , pages 49-50), du si beau littoral dalmatique : Pirano, Parenzo, Rovigno, Pola, en Istrie, puis Zara, Sebenico, Traù, Spalato, Raguse, Cattaro, découvertes avec émerveillement l’été de 1969 en ce qui me concerne… _, veux-je dire,

en s’essayant au plus de justesse possible de leur _ et de sa _ propre « sensibilité » synesthésique _ à côté et en prolongement de la sensibilité proprement « esthétique » : je renvoie une fois encore ici à l’admirable finesse et justesse d’analyse du merveilleux chapitre syracusain de l’admirable Acte esthétique de Baldine Saint-Girons… _ hic et nunc, en leur propre arpentage, donc, du labyrinthe vénitien,

jusqu’à la musique de leurs pas résonnant délicatement, parmi une bien belle qualité de silence, déjà, sur les dalles des calli, quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit, la saison, le degré de luminosité selon la qualité de l’air, des vents (la bora, le sirocco, etc.) et la quantité d’humidité (la pluie, la nebbia et la caligo, la neige), etc… _ à moins que les visiteurs de Venise ne préfèrent coller leurs pas dans ceux des clichés (et guides et baedekers) les plus éculés, au lieu d’aller un peu « à l’aventure » : il en est certains que cela paraît rassurer ; mais ceux-là n’écriront jamais que de brévissimes cartes postales… ; j’ai noté ailleurs (et à propos non de Venise, mais de Rome) qu’il a fallu plus d’une année de séjour de Goethe à Rome pour parvenir à s’extraire enfin des clichés éculés sur Rome, et se mettre enfin à ressentir vraiment un peu le génie vrai de Rome, en son Journal de Voyage en Italie _ :

ainsi Lucien d’Azay remarque-t-il, page 22, à la rubrique « Babil« , de son Dictionnaire insolite de Venise : « la nuit, l’acoustique des calli et des canaux est exceptionnelle ; le moindre murmure se répercute dans le silence comme sur la scène d’un théâtre : bruit des pas sur les dalles, bâillement d’un flâneur fourbu, jusqu’à la respiration des dormeurs«  ;

et sur les calli, encore ceci, de basique, page 36 : « Comme on circulait autrefois par voie d’eau, le réseau piétonnier est secondaire (la porte principale des palais donne presque toujours sur un canal). À l’origine, la calle ressemblait plus à un couloir qu’à une rue ; d’où l’impression de parcourir un labyrinthe ou un immense appartement _ voilà ! _, qu’une ville _ cf aussi page 21 : « l’étroitesse des rues, pareilles à des couloirs, contribue à la promiscuité et à la médisance qui en découle«  ; mais « le bon côté du commérage, c’est qu’il favorise la cohésion urbaine, puisqu’il resserre les liens entre les habitants et leur ancrage dans la ville » : Venise est la grande maison d’un unique, mais divers et complexe village !  On se croirait dans une vaste maisonnée aux frontières invisibles, pareille aux eruvim des communautés juives, la sphère privée empiétant sur l’espace public. Les calli servaient à passer d’une maison à l’autre et ne s’inscrivaient pas dans un itinéraire _ avec sens plus ou moins indiqué (et incité !) de la visite, à l’usage des touristes !.. Ce qui explique pourquoi elles sont si étroites, tortueuses et parfois même incohérentes _ oui ! _ selon les critères urbains traditionnels. On en compte 3000. Une bonne douzaine n’ont même pas un mètre de largeur«  _ ;

ainsi, suis-je « tombé », non sans la collaboration aussi d’un certain hasard objectif, dans la caverne d’Ali Baba, pourtant claire et assez méthodique _ mais réaménagée l’été dernier : bien des coins m’en échappent encore… _, de la très vaste et très riche (en milliers de livres) librairie Mollat, alors que je recherchai des livres pas trop lourds (pour ma mère convalescente) de biographies de « personnages » intéressants du XXe siècle, au rayon Histoire et dans une colonne intitulée « Biographies »,

sur un petit livre _ de format 12 x 17 ; sa tranche fait 1 cm, glissé dans une rangée serrée de beaucoup d’autres… _ intitulé Dictionnaire insolite de Venise, par Lucien d’Azay, aux Éditions Cosmopole… Fin de ma première phrase : seul qui m’aime me suive !..

Nulle part _ en nul journal, nul media : on ne peut vraiment pas dire que leur niveau de qualité s’améliore ! cf la lucidité de Nietzsche en 1883, dans le chapitre « Lire et écrire » du lucidissime Ainsi parlait Zarathoustra (et cf aussi le jugement là-dessus d’Eugenio Scalfari dans son magnifique Par la haute mer ouverte _ Notes de lecture d’un Moderne : ne surtout pas laisser passer cet ouvrage !!! paru en septembre dernier) _, je ne me souviens avoir trouvé mention de cet ouvrage de Lucien d’Azay, publié au mois de juin 2012… Quel dommage !

Au passage, je me permets de remarquer que c’est un vrai problème que de se repérer parmi le tout-venant de la production de livres, comme de celle de disques ; surtout à une époque d’envahissement (monstrueux !) de produits de divertissement, qui se vendent le plus !!!! ALERTE !

Mais le nom de Lucien d’Azay n’est pas tout à fait inconnu au lecteur mensuel et un peu curieux de la Revue des Deux-Mondes que je suis _ cette revue, que dirige Michel Crépu, me dépayse de la majorité de mes repères culturels ; j’y trouve mention d’ouvrages de qualité non répertoriés par mes medias de référence ; même si je suis loin de partager certaines des options de cette revue. On n’a jamais le regard assez large ; ni de suffisantes lunettes d’approche… C’est cette connaissance-là du nom de Lucien d’Azay qui m’a incité à acheter ce petit Dictionnaire insolite de Venise si étrangement rangé _ ou reposé négligemment là par quelque client pressé, sans le remettre à sa place ?.. _ parmi les « biographies » au rayon Histoire ! Et je ne le regrette pas !!!!


Car voici le premier ouvrage sous la plume d’un Français d’aujourd’hui que je trouve vraiment lucide et (civilisationnellement) profondément juste _ avec assez d’accueil de (ou à) l’altérité de ce monde vénitien ! en son idiosyncrasie… : cette altérité que ne manque que trop bien le bien trop narcissique (bien trop imbu de lui-même) Philippe Sollers (jusque quand il emploie le mot « amoureux », par exemple, dans l’expression Dictionnaire amoureux de Venise : de quoi peut-il donc bien s’agir, en matière d' »amour », sinon de ce que lui « projette » sur l’autre ?!?.. Sollers a l’amour bien trop égocentré !) _ sur Venise, et surtout « la vie vénitienne« ,

pour reprendre l’expression du maître-livre de Henri de Régnier : L’Altana ou la vie vénitienne (1899-1924) _ sur Henri de Régnier (et son « cénacle«  vénitien, lire la notice consacrée par Lucien d’Azay au « Club des longues moustaches » du Caffé Florian, page 48 : « à rebours du _ sinistre et contagieux ! _ cliché mortifère dont Maurice Barrès et Thomas Mann, entre autres, s’étaient fait les promoteurs à la même époque, (Henri de Régnier) eut au moins le mérite _ dont acte ! _ de faire découvrir à ses compatriotes une Venise solaire et délicate«  ; pages 134-135, dans sa notice consacrée à « Sollers«  (« cet ardent Vénitien d’adoption« , dit-il cette fois de lui, page 110 : Sollers passant deux fois l’an deux semaines à Venise ; ainsi, en 1998, ce fut du jeudi 4 juin au jeudi 18 juin ; puis du jeudi 10 septembre au jeudi 24 septembre, se découvre-t-il aux pages 124 à 143, puis 244 à 269, de L’Année du Tigre _ Journal de l’année 1998…), Lucien d’Azay reconnaît, à côté de la critique fort juste (je la partage pleinement ! qu’il lui adresse (et sur laquelle je vais bien sûr revenir et insister !, un mérite voisin sur le regard des Français en général, sur Venise, à celui qu’il reconnaît à Henri de Régnier : « Sollers, comme Jean d’Ormesson, mais dans un genre légèrement différent _ en fait de projection et superficialité égocentriques hédonistes ! _, a toutefois redoré le blason de la ville aux yeux des Français » : Venise redevient (mais faut-il s’en féliciter ?) un must de l’attraction touristique pour les Français ! Mais sur quels critères (et quels malentendus abyssaux en fait de rapports à l’altérité !) Venise va-t-elle donc être ainsi perçue et « consommée » ?..

Et c’est donc cet article-ci que je consacre aujourd’hui à ce fort juste Dictionnaire insolite de Venise comme miraculeusement débusqué de derrière les fagots des rayons à trésors de la librairie Mollat.

Car Lucien d’Azay n’est pas, lui, un voyageur de passage un peu pressé _ ne serait-ce qu’au rythme de deux séjours de deux semaines chacun par année, selon ce que Lucien d’Azay nous apprend, page 135, des habitudes dorsoduriennes (à l’hôtel-pensione La Calcina, sur les Zattere) de Philippe Sollers et de Dominique Rolin, quarante années durant, depuis leur découverte de la merveilleuse veduta de leur chambre donnant sur la Giudecca, en 1963… _ en son passage à Venise : Lucien d’Azay a en effet, lui, enseigné quinze ans durant au Liceo Ginnasio Marco Polo, dans le quartier (si vivant !) de San Barnaba et de la Toletta _ « qui est à la fois rue et mini-quartier« , dit Paolo Barbaro, page 185 de son Petit Guide sentimental de Venise _, où j’ai apprécié de me trouver plusieurs fois par hasard au moment de la très joyeuse un peu bousculée sortie des classes, à cinq heures, à la Calle della Toletta et au Ponte delle Maravegie _ « Et le voici, le Ponte delle Maravegie : ce n’est pas seulement l’un des plus beaux endroits que je connaisse (…), mais c’est un endroit où les voix s’entremêlent d’une façon effrayante. (…) Les Maravegie sont le lieu de permutation des figures » (qui enchantent Venise, et le rapport le plus vrai qui soit à Venise et à la « vie vénitienne »), poursuit Paolo Barbaro, page 187 de son livre-bible des vrais amoureux de Venise…

Et à lire ce passionnant Dictionnaire insolite de Venise de Lucien d’Azay _ et je l’ai lu deux fois à la suite… _,

on peut remarquer que les plus fréquentes allusions à des sestieri de Venise en ses denses _ (= riches) et sans la moindre lourdeur _ 158 pages

_ l’écriture, rapide, est souvent jubilatoire ; cf par exemple la délicieuse notice intitulée « Lourdes« , pages 89-90, consacrée aux (très) riches Vénitiennes fréquentant l’été, telles des « varans » au soleil, le « bord de la piscine » du « chiquissime Hôtel Cipriani« , à la « plateforme de luxe » de l’extrémité orientale de l’île de la Giudecca : « étant donné la cotisation mensuelle, elles ne se bousculent pas«  !!! « Impassibles comme des varans » (!), « un buffet leur permet de passer la journée au soleil, sans avoir à se rendre au restaurant » ; « on dirait, non pas qu’elles méditent, mais qu’elles vidangent leur esprit« … Alors, « au bord de la piscine du Cipriani, on ne fait pas de rencontres. Aucun imprévu ne dérange l’ordre parfaitement égal de ce monde clos« . Avec cette très jolie chute-ci : « Au reste, pas plus que leur corps épuisé par les soins, les signore n’espèrent grand-chose. Si ce n’est, peut-être, le miracle impossible qui les obsède. Les mauvaises langues ont rebaptisé l’endroit Lourdes«  _,

on peut remarquer que les plus fréquentes allusions à des sestieri de Venise

concernent précisément ce coin si vivant de San Barnaba et de la Toletta de ce sestiere assez animé _ du côté, aussi, des universités dans les environs de l’estudiantin Campo Santa Margherita _ qu’est Dorsoduro

_ un peu moins animé, toutefois, et même passablement tristounet, à mon goût !, une fois passé le rio San Vio, du côté de la Punta della Dogana, le coin des résidents (de luxe !) saisonniers anglo-saxons (cf aussi ce qu’en dit le très judicieux et donc très précieux ! sur la « vie vénitienne«  Venise, sur les traces de Brunetti _ 12 promenades au fil des romans de Donna Leon, de Toni Sepeda !) ;

de même que du côté quasi sinistré (mais de pauvreté, cette fois ; mais au charme assurément étrange et très prenant, à la frange du malaise : ce que sait pointer encore fort justement la notice de Lucien d’Azay, pages 58-59, consacrée au film de Nicolas Roeg Don’t look now, en français Ne vous retournez pas, en 1973, tourné en partie là ; cf aussi, à propos de ce même lieu désolé, la notice que Lucien d’Azay consacre à « la Wicca » et à son coven en ce lieu, pages 149 à 151) ;

de même que du côté quasi sinistré de la pointe « lugubrement déserte et nébuleuse«  de San Nicola dei Mendicoli ;

parmi ces lieux parmi les plus étranges de Venise, Lucien d’Azay _ qui lui-même goûte assez (cf ses notices « Corvo (Baron)« , pages 52 à 54 et « Excentriques« , pages 60-61) les excentricités en divers genres : cf, dans sa bibliographie, ces titres-ci : Trois excentriques anglais ; Le Faussaire et son double _ Vie de Thomas Chatterton ; ou encore À la recherche de Sunsiaré _ une vie : Sunsiaré est la jeune femme morte en même temps que Roger Nimier, dans l’accident de son Aston-Martin sur l’autoroute de l’Ouest… : Lucien d’Azay est donc un curieux qui aime aller regarder un peu plus loin (que le tout-venant) dans les coins… _,


parmi ces lieux parmi les plus étranges de Venise, Lucien d’Azay, donc,

ajoute à ce coin quasi disgracié de la pointe de San Nicola dei Mendicoli,

« les environs des églises de San Zan Degolà, à Santa Croce » et « de Santa Maria della Misericordia (aujourd’hui désacralisée), à Cannaregio« 

Sur les subtiles micro-variations de climat d’un coin de rue à l’autre dans un même sestiere de Venise _ variations consubstantielles à l’idiosyncrasie de Venise ! _, pour le marcheur éperdu de Venise,

je renvoie une fois de plus aux sublimes micro-analyses de Paolo Barbaro, le vénitien Ennio Gallo, en son merveilleux de finesse et justesse (du regard) Petit Guide sentimental de Venise (cf ce que j’en dis dans l’article inaugural de cette série sur « Arpenter Venise« , le 26-8-2012 : Ré-arpenter Venise : le défi du labyrinthe (involutif) infini de la belle cité lagunaire)…

Par son goût de l’étrange (sinon de l’excentrique),

ce livre de Lucien d’Azay mérite mille fois mieux son intitulé de « Dictionnaire insolite« 

que le livre de Philippe Sollers celui de « Dictionnaire amoureux« ,

car, ainsi qu’il le remarque lui-même (et l’énonce aussi à propos de l’ouvrage de Philippe Sollers), Lucien d’Azay s’intéresse tout spécialement, et peut-être même en priorité, à la particularité de la langue et de son onomastique, et même aux variations et subtiles nuances _ à commencer par ce que permet d’induire de « sensibilité » déjà la prononciation !!! _ de l’italien au vénitien, telles qu’elles peuvent s’entendre en arpentant les calli de Venise… ;

alors que Philippe Sollers _ peu sensible déjà à ce qui se dit (et s’entend dire) à Venise, à commencer par ce que disent les Vénitiens ! _ propose seulement, lui, un répertoire de ce qui l’agrée _ très sélectivement ! en plus de la beauté d’un décor (just a glance !) positivement stimulant pour l’élévation (strictement hédoniste, si je puis me permettre cette expression !) des travaux d’écriture de l’œuvre littéraire à réaliser : ce n’est que ce qui peut susciter les élans de son enthousiasme à lui, qui le motive ! _ à et dans Venise…

Ainsi pourra-t-on remarquer non sans effarement que sa priorité à lui, Philippe Sollers, va à noter très scrupuleusement _ ainsi que le ferait un Valery Larbaud de par les divers ports du monde entier ; mais Larbaud s’embarquait de facto aussi… _ tous les noms qu’il peut lire sur les coques des énormes paquebots de croisière qui viennent gentiment défiler (lentement) jusque sous ses yeux par le canal de la Giudecca ; et cela, qu’il les découvre et regarde depuis la table qui lui sert de bureau par la fenêtre au midi de sa chambre à l’étage de la pensione La Calcina, ou en prenant le frais sur les quais toujours un peu ventés des Zattere : comme si c’étaient les noms de l’ailleurs qui _ à la Larbaud, donc _ l’intéressaient bien davantage, et cela comme auteur au travail, que Venise elle-même et ce qu’elle-même peut offrir… Venise est pour Sollers essentiellement un (magnifique !) décor _ seulement : pour le théâtre à mettre en branle de son imaginaire… _ de beauté stimulant l’imagination d’écrivant au travail qu’il est alors très effectivement ici ; celle qui se promène, et qui fait preuve de curiosité et d’attention vraie à l’altérité vénitienne, c’est Dominique Rolin _ c’est elle qui sait voir et qui sait regarder (et aussi écouter), et qui le lui rapporte ; et Philippe Sollers de l’admettre le premier lui-même…

Pour le reste, si Philippe Sollers s’éloigne de sa table d’écriture et du quai des Zattere, c’est pour aller très ponctuellement _ le temps de l’écriture primant ! cette petite quinzaine de séjour à Venise… _ à la rencontre _ calculée _ de quelques œuvres d’art choisies à revoir et re-contempler, toujours et toujours, dans quelque musée ou église ; pas pour aller à la rencontre de l’inconnu au hasard par les sestieri excentrés de Cannaregio ou de Castello, ni dans le labyrinthe serré des calli de Santa Croce… Ainsi le petit jeu de l’imagination sur les noms de bateaux l’emporte-t-il sur l’arpentage pedibus des calli de Venise, pour lui…

Et en cela, un Philippe Sollers est encore moins un arpenteur de Venise qu’un Alain Vircondelet ne s’éloignant guère que de quelques pas des quelques sites qu’il a choisis, parmi les vedute de Canaletto et de Guardi, à la base de son Grand Guide de Venise_ cf mon article précédent : Arpenter (plus ou moins) Venise : les hédonismes (plus ou moins) chics _ le cas du « Grand Guide de Venise » d’Alain Vircondelet, homme de lettres

Dans son article « Sollers« , aux pages 134-135, Lucien d’Azay fait ainsi preuve d’un grand talent et de lecteur et de synthétiseur à propos du sollersien Dictionnaire amoureux de Venise :

outre que Philippe Sollers fait, avec une très bonne (et de plus en plus rare aujourd’hui, en effet !) « érudition« , « la revue de tous les grands maîtres de l’art qui ont été influencés par Venise : de Monteverdi à Wagner et de Véronèse à Manet, en passant par Vivant Denon, Lord Byron et Marcel Proust (l’auteur s’est même consacré une entrée)« ,

« il révèle au passage le principe de son livre : « Venise, voilà son secret, est un amplificateur«  _ dit-lui-même Sollers (car c’est ainsi que fonctionne pour lui sa Venise !) ;

et j’ajouterai, pour ma part, un amplificateur de projections narcissiques, pour beaucoup, sinon la plupart de ses visiteurs ; et cela, au-delà du cas, certes éminent !, de Philippe Sollers lui-même, bien sûr ; au premier chef ! comme il lui plaît de l' »orchestrer » en son livre… Soit, pour tous ceux qui ne sont guère (ou du moins pas assez) passionnés d’altérité vraie, mais aiment s’en tenir aux (seuls) reflets (confortables) de leurs fantasmes : comme la diversité des reflets et moirures perpétuellement mobiles qu’offrent les canaux et la lagune le leur permet, certes, et  à profusion ! Car tout bouge tout le temps, à Venise ! Mais il y a tout de même aussi quelques heureuses exceptions !!! à ce tropisme-là, parmi les voyageurs de Venise…  « Si vous êtes heureux _ poursuit, d’expert en projections !, Sollers cité par Lucien d’Azay _, vous le serez dix fois plus ; malheureux, cent fois davantage« .

Et Lucien d’Azay de poursuivre très finement :

« Le secret de Sollers, c’est qu’il est lui-même un amplificateur : les mythologies littéraire, picturale et musicale _ riches, en effet, ces mythologies sollersiennes… _ de sa Venise, entrent en résonance dans son livre. Il investit la ville _ c’est parfaitement vu ! à la Don Giovanni (ou la Casanova ; mais Da Ponte était lui aussi vénitien !!!)  _ de son propre émerveillement _ qui est alors littéralement éblouissant : Zerline (« Vorrei et non vorrei« …) se rendra-t-elle au casinetto ?… Et son enthousiasme _ surtout pour ce qu’a de casanovesque et dongiovannesque (= hyper-hédoniste et dilettante) la Venise décadente du second XVIIIe siècle _ est pour le moins contagieux  » _ en effet, tel celui du bateleur pour le chaland ébobi… Et l’édition de livres est bien sûr aussi (et de plus en plus d’abord !) une industrie…

Et Lucien d’Azay d’ajouter alors encore mieux :

« Le seul reproche qu’on pourrait lui faire,

mais peut-être annonce-t-il à sa manière le futur _ touristique à outrance, à l’heure de la mondialisation ; cf là-dessus, le Contre Venise, de Régis Debray… _ de cette ville-réceptacle,

ce n’est pas d’occuper le décor incognito, mais de se contenter (avec ravissement certes) du décor _ voilà ! « se contenter du décor » à la façon de qui succombe au piège qu’a ourdi le scénographe au théâtre _ : la lagune, les pierres, les couleurs et la lumière ; et de ses légendes (ce féru d’expériences linguistiques, émule de Joyce et de Pound, ne s’intéresse guère _ ô combien peu ! _ à l’italien, et pas du tout au vénitien« .

Avec cette remarquable induction, encore :

« Le destin de Venise _ du moins cette Venise pour et selon Sollers (et ses émules…) _ est-il donc d’être une ville où, au contraire de New-York _ un tropisme fort de Lucien d’Azay, de même que celui de Londres _, on se livre _ narcissiquement et par projection universelle de l’ego _ à sa _ seule _ fantasmagorie personnelle _ et qui l’est si souvent si peu, « personnelle », singulière ! mais ici je ne pense pas à Philippe Sollers… _, en se gardant d’y tisser des liens sociaux?«  _ surtout en compagnie discrète (et parfaitement suffisante _ pour ses projets…) de sa fidèle maîtresse… 

De même que ni l’un ni l’autre de ces deux « dictionnaires » de Venise ne sont marqués par ce que je nommerai une attirance, un goût, ou a fortiori une passion de nature « géographique » _ Michel Chaillou, lui, parle d’un « sentiment géographique« … _,

pas plus le « dictionnaire insolite » de Lucien d’Azay

que le « dictionnaire amoureux » de  Philippe Sollers

ne sont marqués par le goût ou la passion de l’arpentage des calli de la cité ;

ni l’un, ni l’autre de ces deux auteurs

ne partant, pedibus, à la recherche du génie des lieux géographiques ; coin caché et secret de sestiere par coin caché et secret de sestiere


Mais, à part la très riche (et passionnante, alors) érudition artistique vénitienne de Philippe Sollers,

l’avantage de ce Vénitien de quinze années à Venise _ et à Dorsoduro, et à la Toletta… _ qu’est Lucien d’Azay,

est bien de formidablement nous initier un peu, via le vocabulaire spécifiquement vénitien, qu’il nous présente,

sinon aux sestieri,

du moins à la civilisation vénitienne… Et cela est irremplaçable !

Une dernière remarque :

en continuant mes recherches bibliographiques,

j’ai mis la main sur cette mine (et cette somme !) à propos du regard des visiteurs étrangers de Venise qu’est Un Carnet vénitien de Gérard-Julien Salvy ; et en commençant à la parcourir,

je suis tombé (pages 319 à 323) sur un exposé remarquable _ mais tout le livre est magnifique ! _ des témoignages superbes de Ferdinand Bac (1859-1952) sur Venise ;

Ferdinand Bac, auteur, notamment, de trois ouvrages consacrés à Venise : un roman,  Le Mystère vénitien, en 1909 ; des Promenades dans l’Italie nouvelle, parus en 1933-35 (en trois volumes) ; ainsi que le Livre-Journal 1919, publié par Claire Paulhan en 2000 ;

et que Gérard-Julien Salvy présente, page 319, par ce mot de Bac sur lui-même : « au fond, rien qu’un homme qui marche en pensant »,

ainsi qu’aimait superbement se caractériser cet auteur !..

Page 321, je lis ceci : « Et bien entendu, ce n’est pas en touriste qu’il se plaît à Venise. Il en aime les quartiers de son temps encore peu fréquentés » _ des touristes ; c’est-à-dire les quartiers (ou sestieri) populaires, voire miséreux ; très excentrés, de fait, par rapport à la Piazza San Marco…

Voici les extraits que nous en propose Gérard-Julien Salvy _ ils parlent fort clair… :

San Sebastiano : « Tout au bout de cette Zattere, hérissée de mâts et où s’alignent les silhouettes de la frégate marchande, la petite église San Sebastiano s’élève juste en face d’un pont dans un de ces très misérables quartiers, vrais paysages de détresse , ne semblant plus exister que pour abriter des famines et pour entendre la malédiction des égarés, perdus dans ces lointains parages«  _ et passé l’Angelo Raffaello, au campo désertique, San Nicola dei Mendicoli est encore plus désolé…

San Giobbe : « Là-bas, aux confins de la ville, plus loin que le vieux Ghetto, près d’un canal, sur une place abandonnée où l’herbe pousse. Ce n’est rien, me direz-vous. Mais peut-être est-ce aussi plus beau que Saint-Pierre de Rome«  _ oui ! Et passé le Ponte ai Tre Archi, on tombe sur la Tratoria da ‘a Marisa…

Santa Margarita : « Là-bas, au Campo Santa Margarita, c’est le vrai peuple qui règne. Plusieurs carrefours réunis en ont fait une grande place irrégulière qui m’attire depuis un demi-siècle par sa couleur locale. (…) Trois places se suivent _ « s’emboîtent », pourrait-on dire. Elles donnent à ce quartier son aspect aéré, une plastique imprévue par cet immense terre-plein dallé«  _ marché vivant le matin, et centre de la vie estudiantine aujourd’hui…

Castello : « Couchés au milieu des vignes, à cette extrémité _ cette fois encore _ de Venise, les jardins de la Compagnie du Gaz allaient jusqu’à la lagune. En automne, les pampres empourprés tombaient des arcades, ornaient les pergolas. En toute saison, une rusticité délicieuse entourait San Francesco della Vigna. Les Vénitiens venaient là cueillir du raisin noir«  _ le lieu et l’église sont toujours splendides…

San Trovaso (son lieu de résidence à Venise) : « Il s’engagea dans les ruelles qui conduisent au Ponte di Ferro et arriva bientôt sur la petite place, qu’il retrouva pareille à l’image qu’il en avait gardée dans son souvenir, avec la façade de l’église, ombragée par une oasis de grands arbres. À gauche, il revit un coin de Venise, qui semblait peint avec du bitume. Depuis des temps immémoriaux, on y réparait des bateaux. Des gondoles, le ventre en l’air, reluisaient sous des couches de goudron. Le sol, les vieilles masures en planches, tout avait la même teinte de bois brûlé. Et, infatigablement, des aquarellistes anglaises se repaissaient goulûment de son pittoresque. (…) Devant le logis, il reconnut parfaitement le vieux puits avec sa croix de Malte sculptée sur son flanc, les marteaux de la porte, sa couleur de bronze antique » _ non loin de là, sur le rio San Trovaso, et entre les deux ponts, celui de San Trovaso, et celui des Maravegie, la très accueillante (cf Paolo Barbaro, Toni Sepeda, Hugo Pratt, etc.) Cantinone Gia Schiavi…

Et Gérard-Julien Salvy commente, page 322 :

« Ce qui enchante Ferdinand Bac, c’est aussi la neige tombant d’un ciel vert absinthe, le brasero allumé au pont de Rialto et les silhouettes noires des Vénitiens, tels que des mendiants espagnols, venant, au crépuscule, processionnellement, pour se chauffer les mains. C’est le Rio della Sensa, la Madonna dell’Orto, San Tomà, San Zaccaria, l’Abbazia della Misericordia, que son ami Italico Brass a restaurée, et aussi les Fondamente Nuove, « sur lesquelles plane un abandon indéfinissable. Leur tristesse ensoleillée ne reçoit que de rares visiteurs égarés. Comme nous voici loin des somptuosités qui devaient soutenir devant le monde le crédit de la Cité marchande«  » _ ici, se trouve aujourd’hui la plaque tournante des vaporetti vers les îles de Murano et Torcello (et d’autres) et son animation chaleureuse (ainsi qu’un kiosque excellemment pourvu en excellents DVDs)…

Et pour conclure cette nouvelle méditation sur « arpenter Venise »,

cette remarque, in fine,

sur la « beauté des villes insulaires » que Lucien d’Azay, page 154, emprunte au Voyageur égoïste du cher Jean Clair :

« la beauté des villes insulaires tient au fait que leur espace est circonscrit à un cadre,

mais aussi à l’organisation harmonieuse de leur surface, qui respecte la mer qui les contient,

et à leur proximité avec le ciel (d’où l’exaltation qu’elles suscitent, l’azur étant leur seule échappée).«  Aussi à Venise a-t-on « eu l’intelligence d’installer des terrasses sur le toits (altane). Quand il fait beau, ces belvédères permettent d’admirer la conquête spatiale verticale à laquelle ont dû se livrer les architectes, faute de pouvoir s’étendre au sol« .

Et Lucien d’Azay de remarquer encore que « les Vénitiens n’arrêtent pas de marcher (…).

Hâtifs ou flâneurs, ils marchent dans l’allégresse, le bonheur d’être,

de faire corps avec la ville où ils vivent« …

Et Le Bonheur d’être ici est le titre d’une superbe méditation philosophique autant que poétique de Michaël Edwards, l’auteur du merveilleux De l’émerveillement

Titus Curiosus, ce 30 décembre 2012

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