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Un vrai grand livre est un palimpseste : Retour à Lemberg, « un livre sur l’identité et le silence » et « les lacunes laissées en nous par les secrets des autres »…

02avr

Pour Annie,

pour Lara,

and, of course,

for « Dear Philippe« ,

sur le merveilleux visage duquel

rayonne le merveilleux sourire

de son merveilleux grand-père Leon Buchholz,

tel qu’il est bien visible, ce merveilleux sourire,

sur la photo de sa famille (Lemberg, ca. 1913)

_ très heureusement conservée, à travers toules les vicissitudes ! Leon avait neuf ans, et était le seul à sourire ! _,

à la page 47 du merveilleux Retour à Lemberg

Quel immense livre,

_ ce merveilleux Retour à Lemberg, de Philippe Sands _,

vient faire, au final,

la prodigieuse enquête _ de six années (de 2010 à 2016), et comportant chacune un retour (physique) de son auteur, Philippe Sands à Lviv-Lemberg-Lwow _

entrelacée,

entre les complexes _ et patientes : de très long souffle ! _ minutieuses reconstitutions des parcours de vie des juristes :

Hersch Lauterpacht (Zolkiew, 16-8-1897 – Londres, 8-5-1960),

Raphaël Lemkin (Ozerisko, 24-6-1900 – New-York, 28-8-1959)

et Hans Frank (Karlsruhe, 23-5 1900 – Nuremberg, 16-10-1946) _ éminent juriste, en effet, lui aussi, et auteur-inspirateur des lois du Reich nazi, en plus d’avoir été l’avocat personnel de Hitler _,

d’un côté

_ et il faudrait presque ajouter à ces parcours de juristes (se frottant tous les trois à la question de savoir s’il existe ou pas des limites, et lesquelles, à l’absoluité de la souveraineté des États),

la reconstitution, aussi (mais à venir, celle-ci !), du parcours de vie d’Otto von Wächter (Vienne, 8-7-1901 – Rome, 10-9-1949), qui lui n’était pas juriste, mais seulement avocat (il avait été le condisciple de Lauterpacht à la Faculté de Droit de Vienne à partir de 1919, une fois que, contraint de quitter Lwow parce que, à ce moment, assez bref, les étudiants juifs y avaient été proscrits de l’université, Lauterpacht s’était replié à Vienne, où il fut alors le disciple du très grand Hans Kelsen ; d’abord, von Wächter fut le meneur, à Vienne en juillet 1934, des nazis autrichiens qui assassinèrent le 25 juillet 1934 le chancelier Dolfuss ; ensuite, il fut atrocement efficace à Lemberg, à son poste de Gouverneur de Galicie, auquel il avait été nommé par Hitler lui-même le 22  janvier 1942, en son entreprise d’extermination (qui se voulait totale, pardon du pléonasme !) des Juifs de Galicie ; et cela jusqu’à sa propre fuite de Lemberg, à l’arrivée de l’Armée rouge, le 27 juillet 1944 ; l’enquête de reconstitution de ce brillant parcours meurtrier d’Otto von Wächter se poursuivant pour Philippe Sands, notons-le bien, puisque l’enquête sur ce personnage constitue la matrice du travail présent de son prochain livre…);

et ce côté-là est le côté le plus accessible, déjà un peu balisé qu’il est par les curiosités des universitaires, historiens et historiens du droit, du monde entier

_ mais Philippe Sands fouille plus loin et beaucoup plus profond, dans le devenir singulier, riche et moiré, des identités complexes, et, in fine, mal connues jusqu’ici , de ces trois  personnages, Lauterpacht, Lemkin et Frank, sur lesquels vient se pencher l’enquête merveilleusement fine et perspicace de son formidable livre _ ;

et, d’autre part, d’un autre côté,

la plus malaisée reconstitution,

face à la relative minceur _ et les lacunes ! _ des archives familales conservées, face aux difficultés à recueillir des témoignages des derniers vivants susceptibles d’apporter  quelque connaissance tant soit peu fiable et avérée sur un passé familial qui s’est considérablement éloigné ; et plus encore face à ce qu’avait été, sa vie durant, le mutisme intransigeant, quoique souriant (« C’est compliqué, c’est le passé, pas important« , page 39 _ et en français dans le texte ; Leon Buchholz a vécu quelques cinquante-huit ans à Paris : de janvier 1939 à sa mort, à l’âge de quatre-vingt-treize ans, en 1997 ; il était devenu français ; et vénérait la France ! _), de Leon Buchholz lui-même,

la plus malaisée reconstitution, donc,

du parcours de vie de Leon Buchholz (Lemberg, 10-5-1904 – Paris, 1997), le grand-père maternel de Philippe Sands

d’autant plus qu’un tel mutisme n’était pas seulement sien, mais celui, partagé, de la plupart des membres de sa famille ; à commencer, et surtout, par le silence (et « le détachement« , écrit Philippe Sands, page 38), compliqué d’une étrange complète absence de rire, de l’épouse de Leon, Rita ;

Rita, née Regina Landes (Vienne, 1910 – Paris, 1986), la grand-mère maternelle de Philippe ;

Rita, « sortie de nulle part« , constate, page 61, Philippe Sands, au moment de leur soudain mariage, à Vienne, le 23 mai 1937 (Leon venait d’avoir trente-trois ans ; et Regina-Rita Landes, née en 1910, en avait vingt-sept ; soudain, car nul témoignage (ni ancien, ni présent), ni document écrit, n’apporte le moindre éclairage sur les prémisses de cette union ; pas une seule photo antérieure avec Rita : leur première photo ensemble est la photo officielle de leur mariage, et sur laquelle, remarque Philippe Sands, page 61, « ni l’un ni l’autre ne sourit en ce jour heureux« …) ;

Rita, Regina Landes, donc, était « viennoise et autrichienne«  (page 61),

tandis que Leon, lui, né autrichien à Lemberg en 1904, était devenu ipso facto polonais par le simple fait du Traité international avec la Pologne, signé le 28 juin 1919 (un « document connu sous le nom de « Petit traité de Versailles »« , page 111 ; un Traité qui avait pour but de garantir et assurer la protection (menacée) des minorités résidant sur le territoire de la Pologne ressuscitée ; l’ancienne Pologne avait été en effet dépecée une troisième fois, le 3 janvier 1795, par l’Empire de Russie, le Royaume de Prusse et l’Empire d’Autriche, qui s’étaient partagés la totalité de ses territoires ; la Galicie, avec sa capitale Lemberg, ayant été donnée à l’Autriche) ;

et cela, en tant que natif, le 10 mai 1904, de cette ville qui, de Lemberg, autrichienne, venait de devenir Lwow, polonaise ; et alors même que, ayant fui Lemberg, prise par l’armée russe l’été 1914, Leon résidait depuis lors à Vienne, auprès de sa sœur aînée Gusta, qui y avait épousé l’année précédente, en 1913 donc, le viennois Max Gruber ;

mais la famille de ces Landes, apprendra-t-on incidemment plus loin dans le livre, avait, elle aussi, des racines à Lemberg en Galicie…

La mère de Rita, Rosa Landes, étant veuve, ce fut elle, ainsi que ses trois fils, Wilhelm (l’aîné, « dentiste de son état« , et père d’un petit Emil, né en 1933), Bernhardt (père d’une petite Susanne, née en 1932) et Julius Landes, les frères de Rita-Regina, qui, au début de l’année 1937, donc, « accordèrent la main de Rita à Leon«  (page 62) ; et « c‘était la nouvelle famille viennoise de Leon«  (page 62)…

Comment Leon et Rita avaient-ils bien pu se rencontrer, à Vienne, se plaire, puis s’épouser ce 23 mai 1937 ?.. L’enquête de leur petit-fils Philippe, narrée dans le livre, fait chou blanc sur ce point ; et eux-mêmes n’en ont jamais rien dit non plus à aucun de leurs proches parents ou amis, du moins parmi ceux qui ont survécu et auraient pu en témoigner auprès de Philippe, ou de sa mère Ruth… Le mystère continue donc de régner ici.

Leon Buchholz, donc, le propre grand-père, adoré !!!, de l’auteur :

« un homme généreux et passionné,

dont le tempérament fougueux _ voilà ! _ pouvait se manifester de manière brusque et inattendue« ,

ainsi commence la présentation-portrait de son cher grand-père Leon, qu’entreprend, à la page 39, son petit-fils Philippe ;

qui poursuit _ lui qui, né le 17 octobre 1960, aura eu trente-sept ans au moment du décès de son grand-père en 1997 ; et chaque année le londonien Philippe Sands, de double nationalité française et britannique, venait passer quelques jours chez (ou avec) ses grands-parents français Buchholz, à Paris : il a donc eu le temps, sur la durée, de bien le côtoyer et le connaître, et l’apprécier, l’aimer… _ :

« J’ai beaucoup de souvenirs heureux,

et pourtant l’appartement de Leon et Rita _ situé vers le milieu de la rue de Maubeuge, non loin de la gare du Nord, à Paris _ ne m’est jamais apparu comme un lieu joyeux _ voilà, et cela en très net contraste avec le tempérament « généreux et passionné«  du grand-père Leon ; soit une conjonction d’éléments de base de l’énigme du couple (de presque cinquante ans de durée : 1937 – 1986) de ses grands-parents, à élucider, pour leur petit-fils. 

Jeune garçon _ dans les années soixante _j’en sentais _ de cet appartement _ déjà la lourdeur,

une tension _ voilà… _ faite d’appréhension _ de quoi donc ? _

et imprégnée du silence qui remplissait l’air _ mais les lieux parlent.

Je ne venais _ de Londres à Paris _ qu’une fois par an _ aux vacances _,

et pourtant je me souviens _ tout spécialement _ de l’absence _ endémiquement pesante _ de rires » _ en ce lieu de vie des grands-parents Buchholz…

et cela, donc, d’un autre côté,

un côté forcément plus restreint et peu ouvert aux débats _ et c’est un euphémisme ! _et d’abord à l’intérieur même du cercle des proches _ que ce silence devait avoir, semble-t-il, pour intention de protéger ! _,

le côté, donc, de l’histoire intime un mot qui va se révéler crucial ! _ de la propre famille _ Buchholz – Flaschner – Landes – Gruber, etc. _ de l’auteur, Philippe Sands ;

et cela à travers aussi, et peut-être surtout, le parcours de vie (ainsi que les souvenirs _ tamisés et plus ou moins transmissibles en fonction des époques et de l’avancée en âge de chacun _ à propos de ses parents, Leon et Rita) de sa propre mère Ruth, née _ le 17 juillet 1938, à Vienne _ Ruth Buchholz ;

Ruth, au départ éminemment chahuté de Vienne _ le 22 juillet 1939 _, à l’âge d’un bébé de tout juste un an _ un an et 5 jours _, et voyageant en train de Vienne à Paris sans personne de sa famille pour l’accompagner, son père se trouvant déjà à Paris, et sa mère étant restée à Vienne : comment fut-ce possible ? C’est à peine croyable !.. Et pourquoi était-ce son père, et non pas sa mère, qui allait prendre en charge, et tout seul, isolé, à Paris, un enfant si petit ? Il y a assurément là de quoi s’interroger !

Ce que résume bien le témoignage (pages 66 et 67), récent, je suppose, du cousin _ né à Vienne en 1933 _ Emil Landes _ chirurgien-dentiste de son état, comme l’était son père Wilhelm (le frère aîné de Rita), ainsi que l’ami d’enfance (l’expression se trouve à la page 499) à Londres, d’Emil, Allan Sands : le mari de Ruth et père de Philippe… _ :

«  »Comment Rita a-t-elle pu vivre à Vienne _ seule : sans son mari Leon, parti à Paris dès janvier 1939 (comment et pourquoi ?) _  jusqu’à la fin de 1941 ? » _ s’interroge Philippe. Son cousin _ en fait le cousin germain de Ruth _ Emil, qui _ lui _ avait quitté Vienne _ pour Londres avec ses parents _ en 1938 l’année de ses cinq ans _, ne se l’expliquait pas _ lui non plus, quand Philippe est venu, assez récemment, je suppose, au début de son enquête, peut-être en 2010, le consulter là-dessus. « C’est un mystère, et cela a toujours été _ mais depuis quand ? _ un mystère« , m’a-t-il dit doucement. Savait-il que Leon et Rita n’avaient pas quitté Vienne ensemble ? « Non. Ils ne sont pas partis ensemble ? » me demanda-t-il. Savait-il que Rita était restée à Vienne jusqu’à la fin de 1941 ? « Non » _ rien n’avait donc filtré de cela dans cette famille Landes non plus…

Et aussi :

« Je n’ai absolument aucune idée de la manière dont ton grand-père _ Leon _ s’est arrangé _ remarque bien intéressante : Leon était un homme aussi remarquablement discret qu’intelligent et courageux, au milieu d’effroyables menaces _ pour quitter Vienne« , me dit Emil, le cousin de Ruth.

« Et j’ignore comment il a pu permettre à sa fille _ un bébé (juif, qui plus est !) de tout juste un an _ de quitter Vienne _ quant à cet exploit-là, l’enquête nous en apprendra davantage un peu plus loin : Leon était admirablement ingénieux ! et audacieux !

Et Leon participa aussi, mais sans en faire état non plus, à la Résistance en France ; cela, il a fallu que son petit-fils le déduise de ses patientes et rhizomiques recherches, et de quelques témoignages qu’il est parvenu, avec un peu de chance aussi, à obtenir ; notamment à partir du décryptage d’une photographie d’un cortège lors d’une cérémonie en un cimetière : il s’agissait du cimetière d’Ivry-sur-Seine ; et c’était le 1er novembre 1944 ; Leon y figure juste derrière le général de Gaulle !.. (pages 86 à 88) _,

ou comment ta grand-mère _ Rita, la tante d’Emil, et juive elle aussi… _ a pu s’échapper » _, Philippe découvrira plus tard que ce fut le 9 novembre 1941 : « le lendemain, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit à la dernière minute » : le caractère énigmatique de ce départ (au bon moment !) du Reich allemand de Rita, ne faisait donc que se renforcer… (ce sera à la page 74) ;

tout cela, cependant, ce n’est pas frontalement que nous l’apprendrons ; nous devrons en rester à des suppositions à partir de quelques indices, principalement une série de photos, datant (mais il aura fallu aussi l’établir !) de l’année 1941, et conservées chez elle par Rita, d’hommes vêtus de Lederhosen (culottes de cuir) et de Weissstrüpfe (hautes chaussettes blanches) : « signe, je le sais maintenant, de sympathie pour les nazis. Dans un tel contexte, ces chaussettes prenaient une allure sinistre« , commente Philippe Sands, page 256 ; et d’hommes se tenant en la compagnie de Rita dans un jardin d’un beau quartier du centre de Vienne (voir la photo, page 256), au décisif chapitre V, L’Homme au nœud papillon, pages 245 à 258. Ce beau jardin viennois, Philippe Sands, l’ayant localisé, le visitera : il jouxte le splendide immeuble du 4 Brahmsplatz, où résidait cet homme au nœud papillon dont on peut voir la photo à la page 241. Ces photos ont été découvertes par Ruth, sa fille, « parmi les papiers de Rita, après sa mort en 1986 » ; et Ruth « les avait ensuite rangées avec celles de Leon _ décédé, lui, en 1997 _ dans un endroit où elles étaient restées durant une décennie« , avant que Philippe ne les découvre à son tour, en 2010, et cherche à les comprendre, en sa méthodique et minutieuse enquête, où le moindre détail devient un magnifique (et indispensable) indice (page 247). Fin de l’incise.

Confiée par sa mère, Rita, à une étrangère, une anglaise, dont on commence par ne connaître que le nom, Miss Tilney

_ un nom inscrit à la-va-vite sur le quai de la gare de l’Est, sur un petit bout de papier jaune (la photo de ce document se trouve page 159), griffonné probablement dans la perspective, pour Leon, d’un contact ultérieur _,

la petite Ruth, née donc à Vienne le 19 juillet 1938, arrive à Paris, à la gare de l’Est, le 23 juillet 1939, à l’âge de tout juste un an, mais sans sa mère Rita, demeurée, elle, à Vienne ; Rita, quant à elle, ne retrouvera son mari Leon et sa fille Ruth, à Paris, qu' »au début de l’année 1942 » (page 75), en pleine Occupation ; et alors qu’elle avait quitté le Reich _ ici demeure un trou spatio-temporel de deux mois, plutôt étrange … _ le 9 novembre 1941 : « le lendemain _ 10 novembre 1941, et par décision d’Adolf Eichmann _, les « frontières du Reich allemand furent fermées aux réfugiés », toute émigration cessa et toutes les voies de départ furent bloquées. Rita partit _ ainsi _ à la dernière minute _ tiens donc ! Sa fuite fut, soit très chanceuse, soit préparée par une personne informée _ j’ajoute donc ici ce commentaire très parlant de Philippe Sands à la citation commencée de donner un peu plus haut ! Je ne sais pas écrit Philippe Sands, page 74 _ quand Rita arriva à Paris ni comment elle y parvint. Sur le Fremdenpass conservé par Rita en ses papiers _, il n’y avait ni tampon ni explication. D’autres documents confirment cependant qu’elle a bien retrouvé son mari à Paris au début de l’année 1942″ (pages 74-75)

_ soit quasiment deux mois après son entrée, probablement par la Sarre, en France :

« Le 14 août _ 1941, à Vienne _, on délivra à Rita un Fremdenpass, valable pour un an, lui permettant de voyager, de quitter le Reich et d’y revenir. Bien qu’elle fût enregistrée comme Juive, le tampon J rouge n’y figurait pas. Deux mois plus tard, le 10 octobre, la police de Vienne l’autorisa à quitter le pays, et elle partit pour Hargarten-Falck, dans la Sarre, à la frontière entre l’Allemagne et la France _ voilà.

Le voyage devait avoir lieu _ elle le savait ! _ avant le 9 novembre. La photo du passeport montre une Rita terriblement triste, les lèvres serrées, les yeux pleins de pressentiment. J’ai trouvé une copie de cette photo dans les papiers de Leon ; Rita l’avait envoyée de Vienne à Paris. Au dos, elle avait inscrit : « pour ma chère enfant, pour mon enfant en or » (…) Avec, un peu plus bas, ce commentaire : « Pour quitter Vienne, Rita a dû bénéficier de l’aide d’une personne ayant des relations«  (pages 73-74). Fin de l’incise.

Et Rita, Ruth et Leon étaient juifs tous les trois…

Leur survie à Paris sous l’Occupation nazie fut, elle aussi, forcément problématique ; comme l’avait été l’existence de Rita, juive, à Vienne, dans le Reich, au cours des trois _ très _ longues années précédentes : 1939-40-41 _ de séparation du couple qu’elle formait avec Leon

L’énigme à décrypter se précise peu à peu _ step by step.

Qui est donc cette Miss Tilney

qui s’est chargée de convoyer par le train de Vienne à Paris, la petite Ruth, ce bébé d’un an à peine, à son père Leon ?

Cette énigme-ci sera résolue.

Mais d’autres au moins aussi étranges, et à multiples rebondissements, viennent vite s’y adjoindre et jalonner le somptueux récit palpitant de cette enquête tant historico-juridique qu’intimement familiale _ ces deux pans de la même quête entremêlés, croisés, alternés _en ce merveilleux Retour à Lemberg

_ cf mes trois précédents articles d’approche, des 23, 29 et 31 mars derniers :

«

»

»  _ ;

je n’en suis qu’à ma troisième lecture de ce livre passionnant et si riche,

et je découvre à chaque fois de nouveaux micro-détails

avec de nouvelles macro-connexions à opérer

en fonction de nouveaux éléments de contexte que je découvre, au fils du récit, et dont je prends de mieux en mieux conscience, par ces connexions mêmes, et dont je me souviens de mieux en mieux, aussi ; mais c’est cela, lire vraiment un texte, c’est-à-dire découvrir, parcourir et déchiffrer les couches successives de matériaux d’un palimpseste ; matériaux directement issus des vies des personnes dont sont observés à la loupe, comme ici, les parcours, et se découvrant, dès que l’on creuse un peu ; cela pouvant même se réaliser au corps défendant de l’auteur, et à son insu :

ainsi, par exemple, pourquoi le prénom du frère cadet (Marc) de Philippe, n’est-il jamais prononcé dans le livre, les deux fois que celui-ci est pourtant évoqué ? Cf à ce propos, la précision que Philippe Sands lui-même donne dans un article sien The Diary: Philippe Sands du Financial Times du 3 juin 2016 :

At an event in London earlier this week, it was a relief to reach the part where I could make a few remarks.
I took the opportunity to express, very publicly, feelings of fraternal love towards my brother, who has put up with years of queries about obscure family memories for things I’ve written.
 
Later, over dinner at nearby Fischer’s — where the Wiener schnitzel wins out over all competition — he thanks me for my nice words,
then asks whether there was a particular reason he got no mention in the acknowledgments for my latest book.
I want to set him straight, but am unable to do so after leafing through the relevant pages.
Aghast, I immediately email my publishers with a corrective insert, extolling the virtues of my brilliant brother Marc, the finest.
Knopf in New York replies, asking if he is my only brother. “This information affects whether to use restrictive or non-restrictive commas,” they explain. I take an instant decision not to consult our father.
Et pourquoi Marc Sands n’est-il pas, non plus, cité dans la liste pourtant apparemment exhaustive des Remerciements de l’auteur à tous ceux qui lui ont apporté une aide, si menue ait-elle été (parfois même un seul mot !), donnée aux pages 499 à 505 de Retour à Lemberg ?… Fin de l’incise _ ;

chaque relecture apporte donc son lot de nouvelles connexions à essayer, comme autant de pistes s’offrant à explorer…

Après le bref Prologue : Une Invitation (pages 23 à 33 = 11 pages),

ainsi que le tout premier et très important _ fondamental et probablement principal ! _ chapitre I, Leon (pages 37 à 91 = 54 pages),

les chapitres impairs suivants, tous brefs,

_ et que l’on aurait pu superficiellement penser ne constituer que des chapitres de transition, pittoresques et anecdotiques, afin de pimenter le récit principal, qui est celui de la grande Histoire _,

sont consacrés à des personnages apparemment secondaires et fugaces _ ils ne réapparaîtront pas _, de témoins ou comparses _ probablement annexes… _ de l’intrigue familiale _ celle réputée a priori par nous secondaire _,

soient les chapitres III : Miss Tilney de Norwich, pages 161 à 182 = 12 pages) ; V : L’Homme au nœud papillon (pages 245 à 258 = 14 pages) ; VII : L’Enfant qui est seul (pages 321 à 328 = 7 pages) ; et IX : La Fille qui avait choisi de ne pas se souvenir (pages 375 à 384 = 10 pages),

chapitres qui constituent comme autant d’étapes de la démarche d’enquête familiale du petit-fils de Leon et Rita, quant au parcours de vie, notamment pendant la guerre et sous l’Occupation, de ses grands-parents…

_ je pense ici à la très belle enquête d’Ivan Jablonka à propos du parcours de vie (et de mort ) de ses grands-parents paternels, en Pologne, puis à Paris (sous l’Occupation), en son passionnant Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus _ une enquête ; cf aussi, sur ce beau livre, mon article du 9 avril 2012 : »

Et je pense aussi à l’enquête superbe, encore, et de par le monde entier, de Daniel Mendelsohn, Les Disparus (le livre est paru en 2006 aux États-Unis, et en 2007 pour son édition française) ; cf mes deux articles des 8 et 9 juillet 2009 : «  et » ; rédigés suite à ma lecture du livre suivant de Daniel Mendelsohn paru en français, en 2009 (mais l’original était paru aux Etats-Unis en 1999), L’Étreinte fugitive

Et aussi, forcément, à ce chef d’œuvre absolu que sont les travaux éblouissants de Saul Friedländer : L’Allemagne nazie et les Juifs, volume 1 : Les Années de persécution 1933-1939, paru en 1997, et volume 2 : Les Années d’extermination 1939-1945, paru en 2008 ;

précédé de son très beau Quand vient le souvenir, paru en 1978 ; et suivie de son merveilleux Où mène le souvenir _ ma vie, paru en 2016 ;

sur cette somme, cf mes deux articles en suivant des 16 et 29 septembre 2016 : «  et »

Et sur l’histoire de la Galicie,

consulter aussi l’admirable travail de Timothy Snyder Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline ; et mon article du 26 juillet 2012 : «

Cf aussi, à propos de ma rencontre avec le Père Desbois, le 31 janvier 2008, à Bordeaux, pour le colloque Les Enfants de la guerre, ainsi que ma lecture de son terrible Porteur de mémoires _ sur les traces de la Shoah par ballesces articles du 12 novembre 2008 et du 9 juillet 2009 : « … ; et »

Auparavant, j’avais lu, terrifié, eu égard au silence radical de mon père, né à Stanislawow le 11 mars 1914, l’impressionnant roman de Wlodzimierz Odojewki (Poznan, 14 juin 1930 – Piaseczno, 20 juillet 2016) Et la neige recouvrit leur trace, paru aux Éditions du Seuil, en 1973…

Un des premiers souvenirs de mon père, raconte ma mère (qui vient d’avoir cent ans le 11 février 1918 : quelles dates !), c’est celui de l’entrée des cosaques, sabre au clair, dans la cour de la maison de ses parents, à Stanislawow, en Galicie, au pied des Carpates ; sa mère Fryderyka (native de Lemberg, et fille de Sara Sprecher, de la famille Sprecher, de Lemberg…), ayant pu sauver à temps le petit Benedykt, traumatisé à vie… Au cours d’un épisode de ces guerres austro-russes d’alors ; j’en ignore la date…

Fin de cette longue incise bibliographique (et personnelle, aussi) ; et retour à Retour à Lemberg.

Nous serions donc, de prime abord, tentés de recevoir ces brefs chapitres impairs comme faisant fonction de virgule, de pause, entre les principaux et gros chapitres _ les chapitres pairs _, parties prenantes, eux, d’un récit _ de portée universelle, lui _ de la grande Histoire, celui de la vie et de l’œuvre (mêlées), de ces deux grands juristes du droit international que sont Lauterpacht et Lemkin, ainsi que de la vie et de l’œuvre (de mort) du nazi important _ juriste de formation, lui aussi, et principal concepteur du statut juridique des lois du régime nazi ! et ce point est fondamental du point de vue du Droit… _, qu’est Hans Frank, un des principaux accusés (et condamnés) du procès de Nuremberg

soient les chapitres II, Lauterpacht (pages 95 à 158 = 64 pages) ; IV, Lemkin (pages 185 à 242 = 57 pages) ; VI, Frank (pages 261 à 327 = 66 pages) ; VIII, Nuremberg (pages 331 à 371 = 41 pages) ; et X : Jugement (pages 387 à 440 = 54 pages) ;

et juste avant le bref et tranchant Épilogue : Vers les bois (pages 441 à 453 = 13 pages).

Ces chapitres impairs, presque anodins _ historiquement _ par rapport aux chapitres pairs de la grande Histoire, comportent de menus, mais décisifs éléments _ ou détails _ d’énigmes, se présentant, à chaque étape de l’enquête, comme un défi à résoudre, et se révélant bientôt, l’un après l’autre, comme autant de pièces-ressources successives de la résolution du puzzle familial dont pas mal d’éléments étaient, bien sûr, cachés, soigneusement tenus secrets par les uns et les autres, et pour divers motifs _ des Buchholz,

amenant,

sinon toujours la pleine résolution frontale des étrangetés et énigmes (aux éléments se clarifiant pas à pas) _ l’auteur, en très fin avocat qu’il est, répugne à asséner de massives résolutions au lecteur, préférant laisser celui-ci mariner un moment dans ces bizarreries et difficultés à s’orienter au sein de ce qui se révèle peu à peu, en effet, un puzzle ; puis se faire lui même, à partir du dossier d’éléments d’abord épars, puis assemblés peu à peu et réunis par l’auteur, ses propres conclusions de lecteur, d’autant mieux assertées ainsi, et alors, en ce processus de découverte progressive par lui-même ! _,

du moins, de quoi se faire une idée un peu approchée _ mais sans trop lourdement y insister, de la part de l’auteur : un très filial respect demeure aussi très présent, quand la compréhension finit par se faire jour ! _ de ce que cachaient des secrets longtemps tus _ car trop douloureux à porter à une lumière trop vive _ et donc tenus floutés, laissés plutôt à esquisser, à un peu de distance et en arrière-plan ;

et dont quelques très menus signes-détails seulement affleurent, laissés, avec infiniment de pudeur et de délicatesse, à peine perceptibles, et dans les blancs du discours (ou dans des gestes ou expressions du regard surpris au vol) plutôt que dans des paroles explicites et nettes ;

comme en témoignent, si l’on y prête bien attention, les mots de commentaire contenus, mais fermes cependant et pleinement assumés, de la nièce de Leon, Herta Gruber-Peleg, à Tel-Aviv (« ni surprise, ni choquée« , commente la scène Philippe Sands, page 383) ;

et plus encore, bien sûr, le « sourire entendu » (page 384) sur le visage de Ruth, la mère de l’auteur, se souvenant de sa propre rencontre en Californie _ dans les années 70, m’a précisé de vive voix Philippe Sands _, avec Max, l’ami de jeunesse viennois de son père…

_ Ruth s’est mariée jeune, elle avait 18 ans, en 1956, à un londonien, Allan Sands, le meilleur ami de son cousin Emil Landes, immigré à Londres, à l’âge de cinq ans, en 1938 ; Allan et Emil, amis d’enfance, ont tous deux été étudiants en dentisterie, puis chirurgiens-dentistes… Et à l’instant où j’écris cela, je m’aperçois que le nom de Sands est comme pré-inscrit dans celui de Landes.

Pas mal d’humour, riche d’amour et de générosité, dans cette discrétion subtile et délicate, est assurément bien là, présent, chez les Buchholz, et à travers les générations qui se succèdent : Leon, Ruth, Philippe et maintenant les enfants de Philippe Sands et Natalia Schiffrin.

Rien n’est ici trahi, 

du moins pour ce qui concerne les actes de Leondont certains héroïques : je veux parler ici d’actes de Résistance, durant les années d’Occupation, à Paris, même si rien n’en sera vraiment précisé, ni a fortiori étalé par lui-même _ et pas davantage dans le récit que s’efforce d’en recomposer très filialement ici, son petit-fils Philippe…

Il s’agit de l’infatigable travail de Leon à l’UGIF, l’Union Générale des Israelites de France

_ dont le récit est rapporté aux pages 82-83, avec aussi cet épisode : « Brunner nommé à Paris le 9 février 1943, afin d’intensifier le processus de déportation des Juifs de Frances’étant personnellement rendu dans les bureaux du 19 rue de Téhéran _ de l’UGIF _ pour superviser les arrestations, Leon lui avait échappé en se cachant derrière une porte » ; récit transmis à Philippe par sa chère tante Annie, qui le tenait de son mari, Jean-Pierre, le frère cadet (1947 – 1990) de Ruth _ ;

ainsi que de ses liens avec les Résistants du groupe Manouchian, membres des MOI, les Francs-Tireurs et Partisans de la Main-d’Œuvre Immigrée

_ rapportés aux pages 87-88 : « Un membre de l’affiche _ l’affiche rouge d’Aragon, rendue célèbre par la chanson de Léo Ferré _ m’était familier _ rapporte Philippe Sands, page 88 _, Maurice Fingercwajg, un Juif polonais de vingt ans. Je connaissais ce nom : Lucette, une amie de ma mère avec qui elle allait à l’école tous les matins après la fin de l’Occupation, avait épousé Lucien Fingercwajg, le cousin du jeune homme exécuté. Le mari de Lucette m’a appris plus tard que Leon avait eu des contacts avec le groupe _ voilà _, mais il n’en savait pas davantage. « C’est pour ça qu’il est parmi les premiers dans le cortège du cimetière d’Ivry », m’a dit Lucien » _ dans ce cortège, Leon se trouve juste derrière le général de Gaulle, sur une photo (page 87) prise le 1er novembre 1944 à Ivry : « De Gaulle avait visité le Carré des Fusillés, le mémorial des combattants résistants exécutés par les Allemands pendant l’Occupation » (page 86) ; une photo que Leon avait conservée en ses papiers, et « la première que j’ai vue dans le salon de ma mère avant le voyage pour Lviv« , l’été 2010, indique Philippe Sands, à la recherche passionnée, désormais, de toute ce qu’avait eu à surmonter, en sa vie, ce grand-père adoré, depuis son départ de Lemberg…


Rien n’est trahi.

Tout au contraire ; une parfaite piété filiale _ Leon n’appelait-il pas Philippe « mon fils  » ? (page 39)vient, et toujours discrètement, s’accomplir.

Et par ce lumineux livre-tombeau

à son grand-père,

le petit-fils fait pleinement droit à ce que fut la vérité profonde de la vie de Leon

Halleluiah !

Le second exergue, à la page 10, du livre,

en l’occurrence, et en tout premier lieu, une extraordinaire citation des psychanalystes Nicolas Abraham et Maria Torok, extraite de L’Écorce et le noyau _ à la page 427 de l’édition dans la collection Champs des Éditions Flammarion _ :

« Ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter _ voilà ! _,

mais les lacunes _ fantômales _ laissées en nous _ sans que nous, qui les subissons, y puissions, du moins tout d’abord, grand chose ! _ par les secrets des autres« 

_ sur ces lacunes mêmes, cf mes articles des 16 et 17 juillet 2008, à propos de Jeudi saint, de Jean-Marie Borzeix : «  et » _ ;

ainsi que,

et un peu plus loin, à la page 12 de la Préface à l’édition française du livre _ et seulement elle ! Et le titre français de ce récit d’enquête, Retour à Lemberg, me semble, aussi, bien plus parlant que le titre originel East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity », en déplaçant l’accent à la fois sur le lieu parfaitement identifiable de la ville de Lemberg-Lviv (un carrefour de tensions toujours très vives pour notre Europe, et face à la Russie), et sur la très concrète démarche d’enquête (avec d’inlassables « retours » physiques de l’auteur qui y poursuit très concrètement ses recherches autour d’Otto von Wächter), plutôt que sur la question plus théorique (même si elle est, bien sûr, très importante !), de la genèse des concepts du Droit international ; et même si les enjeux d’application de ces derniers, surtout, sont, plus que jamais en 2018, considérables ! pour une plus effective démocratie, on n’y insistera jamais assez… _,

la double expression suivante :

« Retour à Lemberg est un livre sur l’identité et le silence _ résume ainsi splendidement ce qui en fait le principal et l’essentiel, Philippe Sands !

Et nous découvrirons, peu à peu, qu’il s’agira aussi, fondamentalement (même si ce n’est pas théorisé par l’auteur), de la formation et du devenir des identités personnelles, toujours potentiellement ouvertes et dynamiques, perçues et appréhendées, ici, à travers celles des principaux protagonistes (surtout Leon, Lemkin et même Frank ; un peu moins Lauterpacht ; mais même aussi l’identité plastique de la personne de l’enquêteur-narrateur lui-même, par rapport, notamment, à l’identité ressentie plutôt que consciemment connue, de son grand-père, Leon… ; et sa merveilleuse capacité de sourire et de presque tout surmonter…) ; même si parfois, voire souvent, il arrive à certaines, ou même à la plupart, de ces identités en mouvement de ces personnes-personnages de Retour à Lemberg, de se fermer, puis demeurer, fixement, refermées (névrotiquement), faute, alors, d’assez de capacité dynamique et dynamisante de plasticité et de ré-ouverture, ou résilience, en elles, ces identités personnelles… Savoir rebondir… Et ces enjeux-là de plasticité et dynamisme de nos identités, nous concernent, bien entendu, chacun et tous, sans exception ! ; et cela aussi en fonction, forcément, des contextes (sociaux et culturels : complexes et mouvants, eux aussi ; et cela sein de l’Histoire générale, qui nous porte et emporte ; parfois nous soulève, et parfois nous pèse, ou nous engloutit et détruit), à commencer par les comportements et réactions des autres, et des autres en groupe (un phénomène auquel Raphaël Lemkin est particulièrement sensible ; lire ou relire ici, aussi, le Masse et puissance d’Elias Canetti, un autre contemporain (1905-1994) important de cette Europe centrale…) ; de ces autres auxquels notre moi a l’occasion, d’abord, et occasion positive, de plus personnellement s’identifier et former, subjectiver (cf par exemple le processus dintrojection de Mélanie Klein), mais aussi, d’autres fois, de parvenir à se déprendre, se libérer, s’extirper d’une emprise nocive, névrotique, ou perverse… Etc. _ ;

mais c’est aussi une sorte

_ à la John Le Carré (par exemple dans le sublime Comme un collégien) ; et il se trouve, en plus, que John Le Carré est un voisin et ami, à Londres, de Philippe Sands... _

de roman policier

c’est-à-dire une patiente et très déterminée enquête, à passionnants rebondissements, obstinément menée par l’auteur (qui nous la détaille _ et l’attention au moindre des détails est en effet capitale ! _, en presque la moindre de ses démarches, et nous y fait participer ainsi, magnifiquement !) au cours de six années de déplacements de par le monde (et à Lemberg et Zolkiew, en Galicie, désormais ukrainienne, tout particulièrement),

à rechercher et décrypter de très nombreux documents d’archives qu’il fallait d’abord repérer et dénicher (sans rien laisser passer d’important…), rassembler et réunir, comparer et connecter entre eux, pour parvenir, ainsi mis en rapport, à les faire vraiment parler ! Et parler implique toujours un contexte (hors-champ : à impérativement éclairer), ainsi qu’une adresse (à des personnes déterminées, spécifiquement motivantes…) ; et la pratique plurivoque de son métier d’avocat a bien aidé Philippe Sands en ces diverses tâches d’enquêteur-décrypteur, puis auteur-compositeur de son récit !

Et s’efforcer, plus encore urgemment, de recueillir, à contresens du temps filant à toute allure des horloges biologiques des vies

_ « But at my back I always hear

            Time’s wingèd chariot hurrying near« ,
s’exclamait To his coy mistress le poète Andrew Marvell… _ ;
et s’efforcer de recueillir tant qu’il est temps, et en sachant aussi à l’occasion les provoquer, d’irremplaçables témoignages (parfois d’un seul mot !), quand est en train de s’achever, pour ce qui concerne les exactions de la Shoah principalement, ce qu’Annette Wiewiorka a nommé l’« ère du témoin«  (cf son livre de ce titre) ; mais, cela, pas seulement à l’égard de meurtres de masse ; cela peut concerner aussi les menues existences les plus privées, certaines expériences les plus intimes, en la singularité la plus discrète ou secrète, des rapports les plus personnels des individus, à d’autres, avec d’autres, avec certains autres, qui leur sont chers, ou qui veulent leur peau !.. Les affaires de l’intimité peuvent elles aussi se dérouler sur des fonds de violence, aussi bien dans le déchaînement de leur effectivité objective que dans le vécu le plus inquiétant ou affolant de leurs ressentis _

mais c’est aussi une sorte de roman policier

à double entrée :

la découverte des secrets de ma propre famille _ autour des liens affectifs noués, et plutôt en secret, à Vienne, par son grand-père Léon, d’une part, et sa grand-mère Rita, d’autre part (chacun de son côté) ; et ce seront bien là les clés de l’énigme familiale du couple (un peu atypique, au final, mais peut-être pas tant que cela…) des grands-parents Buchholz… _d’une part,

et, d’autre part, l’enquête de l’origine _ ou plutôt de la genèse… _ personnelle _ de la part, cette fois, des deux inventeurs de ces concepts décisifs du droit international contemporain, à partir de 1945 : Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin _ de deux crimes internationaux _ ou plutôt de leur dénomination et surtout détermination juridique officielle ; mais il fallait, bien sûr, et extrêmement précisément, les déterminer ! _ qui m’occupent _ lui, Philippe Sands _ dans ma vie professionnelle _ d’avocat spécialisé plaidant en ces matières dans des procès on ne peut plus effectifs _ au quotidien,

le génocide _ le néologisme a été créé de toutes pièces par Raphaël Lemkin, qui le propose pour la première fois en son livre Axis Rule in Occupied Europe, achevé de rédiger le 15 novembre 1943 (page 231), et publié un an plus tard, en novembre 1944 (page 235) _

et le crime contre l’humanité«  _ avec Hersch Lauterpacht (dont le livre An International Bill of the Rights of Man parut, lui, en juin 1945), René Cassin, qui fut le principal concepteur (dès ses années de la France libre, à Londres, auprès du général de Gaulle), puis rédacteur principal de la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 ; René Cassin, donc _ dont je suis un ami de la famille, et d’abord de son neveu Gilbert Cassin _, en partage la paternité de conception et dénomination ; mais Hersch Lauterpacht était, lui un juif de Galicie, devenu, aussi, à Cambridge, un très pragmatique britannique ; alors que René Cassin préfère lui, en bon français qu’il est, et à Londres, auprès du général de Gaulle, raisonner et agir en termes de principes universels… Mais leur profond souci et le plus effectif possible du Droit, est bien le même…

Philippe Sands précisant alors :

« Au lecteur de décider

si l’enchevêtrement _ dans la (très heureuse !) rigoureuse alternance des chapitres impairs concernant les Buchholz, et pairs concernant les grands juristes, Lauterpacht et Lemkin, puis Frank et le déroulé du procès de Nuremberg (un grand merci, ici à Victoria Wilson, son « éditrice parfaite : attentive, aimante et sceptique, elle n’a cessé de me vanter les mérites de l’écriture lente, je lui en suis très reconnaissant« , page 505)  _ de ces deux histoires toutes deux passant par cette même cité de Lemberg-Lwow (aujourd’hui Lviv), et à des moments qui les concernent, directement ou indirectement, chacun et tous, et sous la pression tragique des mêmes causes ! _n’est dû _ ou pas _ qu’au hasard

_ ou bien, plutôt, et aussi !, à quelque(s) conjonction(s) de facteurs personnels (d’identité et subjectivation) communs prégnants, liés certes au lieu et au moment, et aux milieux, menaces et actions armées d’autres (= les autres, en groupes surtout ; et c’est là-dessus qu’insiste Lemkin pour l’incrimination de génocide, que, lui, identifie à partir du modèle de l’exemple arménien de 1915 (pages 194-196…) ; mais aussi, peut-être, à d’autres facteurs plus personnels et intimes, voire singuliers (et facteurs puissants de notre identité ! ou identification…), pouvant être, aussi, lourds de violences, et déjà de menaces, qui y interviennent, là encore, plus ou moins directement ou indirectement, de la part surtout, il est vrai, de groupes… C’est que « nul homme n’est une île«  ! selon l’expression de John Donne. Et c’est fondamentalement au sein même des échanges avec les autres (à commencer par celui de la parole, en l’apprentissage de la langue, puis de toute la culture… ;  ainsi que des regards), mais aussi de tous les autres signes, y compris corporels et les moins conscients, avec nos proches, d’abord (puis d’autres ; qu’il faut apprendre à apprivoiser ; et avec lesquels s’accorder plus ou moins…), que nous, humains, nous formons et forgeons peu à peu, et continûment, notre identité de personne-sujet (qui est ainsi ouverte, et non pas fermée)… Et sur cette articulation-là, Philippe Sands, avec une très grande humanité et merveilleuse délicatesse, creuse loin et profond, et profondément juste, en son balancement très mesuré entre le poids de ces divers facteurs d’identification...

Et, de plus, et encore, nous sommes ici sur le terrain de droits (et pas de simples faits bruts) : de droits (à revendiquer et soutenir) à faire naître et apparaître d’abord, délimiter et faire reconnaître, d’abord théoriquement et en droit positif, puis à faire entendre, respecter et protéger très effectivement, sur le terrain, cette fois, quand d’autres les bafouent et les violent ! Et osent théoriser sur ces abus, tel le Calliclès du Gorgias de Platon, ou tel Carl Schmitt : un cran philosophique au-dessus du médiocre Hans Frank… Cf aussi le riche Masse et puissance, d’Elias Canetti…

Et au passage, nous pouvons comprendre le conseil de Léon à son cher petit-fils Philippe (page 38 : « Leon m’encouragea à faire du droit« ), c’est-à-dire consacrer sa vie professionnelle la plus effective au Droit, et la défense vigoureuse et argumentée, la plus concrète, des droits… Cf aussi, plus tard, et à la page 437 : « Leon était ravi de mon choix de carrière« … Mais, ici, et cette fois avec son œuvre d’auteur, et auteur de ce si éloquent Retour à Lemberg, Philippe Sands donne encore beaucoup plus d’ampleur à la mission reçue de son cher grand-père. Et c’est très émouvant.

Le sens des faits _ avec la lucidité et la clairvoyance qui le conditionnent, ce crucial et fondamental « sens des faits«  _

et les détails (le diable, nous le savons, sait s’y cacher ! mais c’est aussi là qu’il se fait démasquer !) _ de ce voyage qui va d’Est en Ouest et retour

_ (East West Street _ On the Origins of « Genocide » and « Crimes Against Humanity » est le titre originel anglais de ce Retour à Lemberg… : East West Street étant la traduction anglaise du nom polonais de la rue principale de Zolkiew, berceau de la branche maternelle, les Flaschner, de la famille de Leon Buchholz (mais la maison des Lauterpacht, les parents de Hersch, se trouvait dans cette même rue de Zolkiew !) ; une rue qui s’est appelée, à diverses périodes de domination germanophone : autrichienne, puis allemande-nazie, LembergerStrasse…  _

est en partie au moins _ une affaire personnelle » et cela, déjà, pour chacun des protagonistes de ce récit : les juristes-concepteurs, qui sont aussi de très pragmatiques acteurs des nouvelles conceptions du Droit international, à la création duquel ils ont décisivement contribué alors ; les traqueurs-prédateurs nazis ; et les traqués et victimes (quelques uns parvenant à en échapper, mais la plupart des autres, pas), juifs surtout…

Et c’est un immense mérite de ce livre qu’est Retour à Lemberg, que de réussir à nous faire approcher, encore une fois avec une extrême délicatesse, ces facteurs personnels et intimes, d’identité, profondément « humains« , jusque dans les amours un peu compliquées et chahutées, de certains, et même de la plupart, des protagonistes pris ici comme objets d’analyse fouillée en cette enquête extrêmement minutieuse, même un Hans Frank ; tous impliqués, à divers degrés, et ne serait-ce que dans leur famille, dans les violences et soubresauts annexes de l’Histoire collective ; sous les regards réels (ou potentiels) d’autres, des autres, ainsi que de groupes se conglomérant (cf, par exemple, ici, le Masse et puissance, d’Elias Canetti) ; afin de mieux comprendre la part de ces facteurs humains et inhumains, tant dans les comportements effectifs que dans les jugements sur eux…

Bien sûr,

au départ de l’enquête menée par Philippe Sands ici,

il y a cette invitation universitaire _ au printemps 2010 : l’Ukraine indépendante (et surtout sa partie le plus occidentale, la Galicie et sa ville principale, Lviv) s’ouvrait alors un peu à l’Europe de l’Ouest… _ faite à l’avocat de droit international spécialisé en affaires de génocides et de droits de l’homme qu’il est

_ et qui découvrira la ville de Lviv à la toute fin du mois d’octobre 2010, et y prononcera sa conférence dans la salle même où se trouvèrent, étudiants, Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin durant le cursus de leurs études de droit (de 1915 à 1919, page 104, pour Lauterpacht ; et de 1921 à 1926, page 192, pour Lemkin) ; de même que se trouva, aussi, dans cette même salle, Hans Frank, pour un fameux discours prononcé là le samedi 1er août 1942 (pages 293 à 295, avec deux photos) : « c’était l’anniversaire de l’incorporation de Lemberg dans le Gouvernement général _ que dirigeait Hans Frank _, comme capitale du Distrikt Galizien, germanisé depuis peu _ à partir de l’été 1941, et le déroulé de l’opération Barbarossa. (…) Le principal objectif de Frank était de restaurer _ à son profit de Gouverneur Général de (toute) la Pologne occupée _ un régime civil sous la houlette ferme _ et c’est un euphémisme ! _ du gouverneur _ de Galicie, à Lemberg _ Otto von Wächter… » _ son subordonné ; page 291 _

par la Faculté de Droit de l’Université de Lviv, et à propos des conceptions nouvelles, depuis 1945-46 _ et le procès de Nuremberg _ de ce droit.

Mais, ce qu’ignorent encore, ce printemps 2010 de leur invitation, les instances invitantes de Lviv,

c’est que, d’une part, les deux inventeurs de ces concepts, Hersch Lauterpacht (1897 – 1960) et Raphaël Lemkin (1900 – 1959), sont tous deux étroitement liés à leur ville de Lviv

_ Lauterpacht est né à la très proche Zolkiew (LembergerStrasse) le 16 août 1897, et gagna Lemberg, avec ses parents, en 1910, afin d’y faire ses études (dont le début de celles de droit, à l’université, de 1915 à 1919 ; en 1919, pour causes de mesures antisémites polonaises à l’université, il dut partir pour Vienne afin d’y poursuivre et terminer ces études de Droit : auprès du grand Hans Kelsen) ; mais ses parents continuaient, eux, de résider à Lwow (où ils y furent raflés, en août 1942, pages 144-145) ; quant à Lemkin, lui est venu à Lwow, en octobre 1921, afin d’y faire, lui aussi, ses études de droit : la prohibition des éudiants juifs de 1919 avait alors cessé, du fait de l’application du Traité des droits des minorités ; et dont il sortit diplômé le 20 mai 1926 _,

mais, mieux encore,

les invitants ignoraient aussi, et d’autre part, que leur invité, l’avocat londonien Philippe Sands (né à Londres en 1960, y vivant, y exerçant son métier d’avocat et d’enseignant à l’université, ainsi qu’y résidant toujours),

avait lui aussi de très étroits liens avec la ville de Lviv _ des liens familiaux et culturels (juridiques !), même si ces liens étaient encore assez vagues pour lui-même, à ce moment d’octobre-novembre 2010 : son grand-père Leon, en effet, ne lui avait pas dit un mot, pas plus du détail de ses dix années de petite enfance passées à Lemberg (de sa naissance, le 10 mai 1904, à son départ de la ville, au mois de septembre 1914, fuyant les armées russes) que du détail des vingt-quatre années suivantes de sa jeunesse passées à Vienne (de son arrivée chez sa sœur Gusta Buchholz-Gruber, en septembre 1914, à son départ (tout seul !) pour Paris et la France, au mois de janvier 1939).

puisque son grand-père maternel, Leon Buchholz (1904 – 1997), lui aussi, était né à Lemberg (le 10 mai 1904), y avait vécu (jusqu’en septembre 1914, et sa fuite vers Vienne), et y était revenu, à Lwow _ la Lemberg autrichienne étant alors devenue polonaise _, à l’été 1923 : c’était, à ce moment, afin, d’une part, de disposer _ du fait du Traité des minorités imposé par les Alliés, le 28 juin 1919, à la Pologne renaissante _ d’un passeport polonais _ qui lui était désormais nécessaire, en tant que né en Galicie ; et qui, d’une certaine façon, bien plus tard le sauvera des Nazis (quand il sera considéré, sur la foi de tels papiers, non pas comme juif autrichien, mais simplement apatride : sans mention, à l’encre rouge sur ces dits papiers, de sa judéité !)… _, et, d’autre part, de rendre visite à ses cousins Flaschner _ du côté de sa mère, Malke, née Flaschner _, à Zolkiew

_ et c’est cet été 1923-là, que Leon aurait pu croiser à Lwow, et Raphaël Lemkin qui effectivement y étudiait ; et même, peut-être, Hersch Lauterpacht, qui certes y avait cessé d’étudier l’été 1919 (où, pour contourner les mesures anti-juives prises alors à l’université de Lwow par les toutes nouvelles autorités polonaises, il avait dû gagner Vienne pour pouvoir y achever sa formation de juriste, auprès du grand Hans Kelsen) ; qui s’était marié (à Vienne, le 20 mars 1923) ; et qui, le 5 avril suivant, avait rejoint l’Angleterre pour occuper bientôt, en octobre, un poste de professeur de droit qui lui avait été offert, à Londres ; mais Hersch Lauterpacht aurait pu venir à Lwow depuis Londres, rendre visite à ses parents, qui continuaient, eux, et continuèrent de résider à Lwow ; ainsi que son frère David, et sa sœur Sabina, et leurs époux respectifs : Ninsia, pour David, et Marcele Gelbard, pour Sabina ; et leurs filles : Erica, pour David Lauterpacht, et Inka, pour Sabina Gelbard,… En 1945, de toute cette famille Lauterpacht résidant à Lwow-Lemberg-Lviv, n’aura survécu que la seule Inka Gelbard (nièce de Hersch) ; tous les autres avaient été assassinés…

Leon, lui, ne reviendra plus jamais à Lwow.

Après Vienne, c’est la France et Paris qu’il gagnera, en janvier 1939 ; et pour toujours :

devenu français, Leon adorait la France ;

et au fils qui lui naîtra le 3 janvier 1947, il choisira pour prénom Jean-Pierre

_ et au passage je note que le fils aîné de Philippe Sands a été prénommé, en 1995, Leo JP…


L’art de la recherche _ en quelque domaine que ce soit _comme celui de la réalisation d’une œuvre à accomplir, nécessite de prendre l’initiative de concevoir _ Sape audere !, telle est la devise des Lumières, comme le proclame bien haut Emanuel Kant, en son indispensable Qu’est-ce que les Lumières?, en 1784 _ et de faire, en procédant à de fécondes connexions :

rien n’est ici simplement subi passivement, ou reçu de l’extérieur ; pas davantage qu’isolément, non plus.

Et dans les rapports du sujet cherchant, et créant, à son réel environnant,

il ne s’agit jamais, en rien, de simples coïncidences purement circonstancielles et extérieures, étrangères aux personnes _ et à la personnalité même, singulière _ du chercheurs et créateur.

Surtout quand viennent interférer, comme ici, des jeux meurtriers et à très grande échelle, de chats et souris entre traqueurs et traqués, bourreaux et victimes :

ainsi,

et à côté de bien d’autres _ presque tous, à vrai dire ! _ de leurs parents,

la mère de Leon, Malka Buchholz, née Flaschner, est assassinée à son arrivée sur la rampe de Treblinka, au bout de la Route vers le paradis, au mois de septembre 1942 (page 360) ;

quand la mère de Rita, Rosa Landes, venait, moins d’une semaine auparavant, le 16 septembre 1942, de mourir d’épuisement à Theresienstadt (page 76)…

Malka, Rosa : deux des arrière-grand-mères de Philippe Sands ;

Treblinka, Theresienstadt : deux des grands sites d’assassinat des Nazis…

..

Ce en quoi, pour ce qui concerne au moins les bourreaux,

le moment (20 novembre 1945 – 1er octobre 1946) du procès de Nuremberg

allait se révéler décisif, face à la phénoménale mauvaise foi persistante et endurante de la plupart de ces prédateurs attrapés, capturés, et désormais maintenus, à leur tour, dans une nasse, à Nuremberg ;

tel Hans Frank

_ quant à son subordonné direct, Otto von Wächter, éminent résident de Lemberg en tant que Gouverneur de la Galicie nommé par Hitler lui-même (le 22 janvier 1942), et terriblement efficace en l’extermination de ses Juifs, il réussit à fuir l’avancée de l’Armée rouge quand celle-ci, lors du reflux de la Wehrmacht hors de l’Union soviétique, vint s’emparer de Lemberg, le 27 juillet 1944 ; Wächter parvint, lui, à échapper, du moins provisoirement, au châtiment : il put se réfugier à Rome, où il bénéficia de hautes protections ecclésiastiques… jusqu’à sa mort, à Rome, le 10 septembre 1949, semble-t-il.

Outre son passionnant film The Nazi legacy : what our fathers didréalisé avec l’étroite collaboration _ et participation à ce documentaire _ de deux fils de bourreaux nazis, Niklas Frank et Horst von Wächter (tous deux nés en 1939),

le présent travail en cours de Philippe Sands, et grâce à la vaste documentation _ familiale _ que lui a généreusement fournie Horst von Wächter, concerne, justement, le parcours de vie entier (décès compris, à Rome), d’Otto von Wächter, éminent et singulier citoyen de Lemberg…

L’œuvre d’écrivain-chercheur de Philippe Sands se poursuit donc, à côté de son travail d’avocat en droit international spécialisé dans les crimes de génocide et d’atteintes aux droits de l’homme : passionnante, en sa quête de vérité, comme en sa très profonde _ et empreinte de la plus grande délicatesse _ humanité.

Mais je voudrais m’attacher au plus émouvant _ et touchant _ de tout,

même, peut-être, par rapport aux combles de l’horreur que furent les massacres d’extermination _ Shoah par balles, chambres à gaz, etc. _ :

le portrait si délicat par Philippe Sands de son bien aimé grand-père Leon Buchholz,

via, ici,

_ et entre autres assez rares témoignages désormais disponibles, à partir de novembre 2010 (début de cette enquête), quant au passé viennois de Leon, entre 1914 et 1939, puisque c’est sur ce passé viennois-là que vient se focaliser, à ce stade de sa recherche, la curiosité de son petit-fils, afin de mieux comprendre ce qu’a pu être en vérité le couple assez étrange qu’ont formé ses grands-parents Leon et Rita, disons entre leur mariage « célébré le 23 mai 1937 au Leopoldstempel, une belle synagogue de style mauresque, la plus grande de Vienne » (page 61)et la naissance de leur second enfant, Jean-Pierre, à Paris, le 3 janvier 1947 _

via, ici, donc,

le témoignage « viennois« ,

obtenu par Philippe Sands « dans une maison de retraite avec une belle vue sur la Méditerranée, non loin de Tel Aviv » (page 376), en 2012 _ à au moins soixante-quatorze ans de distance (entre 1938, son départ de Vienne, et 2012, ce jour de leur rencontre à Tel-Aviv) _, de la cousine Herta, âgée de 92 ans,

une des nièces de ce grand-père Leon _ puisque Herta Peleg, née Gruber, est la seconde des filles (après sa sœur Thérèse-Daisy, née en 1914, et avant sa sœur Edith, née en 1923) de Gusta Buchholz (la sœur aînée de Leon) et son mari Max Gruber ; et témoin potentiel privilégié, du fait que c’est chez Gusta et Max Gruber (qui venaient de se marier en janvier 1913), que vinrent se réfugier, l’été 1914 à Vienne, Leon et sa mère Malka, quand Lemberg fut prise et en partie dévastée par l’armée impériale russe.

Herta Peleg :  « la fille qui avait choisi de ne pas se souvenir« ,

ainsi qu’elle-même l’affirme à Philippe Sands, le fils de sa cousine Ruth, à la page 380 :

« Je veux que tu saches que ce n’est pas vrai _ comme certains le disaient, tel son propre fils Doron, Doron Peleg, que Philippe avait réussi à contacter depuis Londres _ que j’ai tout oublié,

voilà ce qu’elle dit, les yeux rivés aux miens _ précise alors Philippe.

C’est juste que j’ai décidé il y a très longtemps que c’était une époque dont je ne souhaitais pas me souvenir.

Je n’ai pas oublié. J’ai choisi de ne pas me souvenir« …

Ce témoignage-clé (aux pages 380 à 384) qui constitue un apport crucial décisif pour l’intelligence de la personnalité de son grand-père Leon, telle qu’elle avait pu se révéler et s’épanouir en sa jeunesse, à Vienne,

a été obtenu par Philippe Sands à Tel Aviv en 2012,

soit soixante-quatorze ans après le départ de Vienne (en septembre 1938, page 375) d’Herta, qui n’a plus jamais revu son oncle Leon, qui lui-même quitta Vienne peu de temps après, en janvier 1939.

Dans l’état d’esprit qui était celui de Philippe Sands au moment de ce voyage à Tel-Aviv,

Herta Gruber-Peleg,

était, pour lui, la dernière nièce vivante de Leon _ ce qui n’était pas tout à fait le cas ; car Philippe découvrira un peu plus tard, en 2016 (cf page 531, dans la Postface), l’existence, et à Tel-Aviv aussi, d’une autre nièce de Leon, et qui, dira-t-il, pleura en lisant certaines pages de Retour à Lemberg (paru en anglais en 2016, en effet) ; mais il n’en précisera pas l’identité, indiquant seulement que Doron Peleg était son neveu ; il s’agit donc, ou bien de Thérèse-Daisy, l’aînée des trois soeurs Gruber, née en 1914, ou, plus vraisemblablement, d’Edith, la benjamine, née en 1923… _,

et semblait constituer le tout dernier témoin à pouvoir lui parler de Leon au moment de sa jeunesse _ et de son mariage avec Rita, en 1937 _ à Vienne :

« D’après moi _ venait d’écrire l’auteur page 376 _, Herta était la seule personne vivante qui pouvait avoir _ et donc transmettre _ des souvenirs de Vienne, de Malke et de Leon.

Elle ne voulait pas parler _ avait prévenu son fils Doron, Doron Peleg _,

mais on pouvait peut-être rafraîchir sa mémoire _ un bon avocat devait en être capable ; surtout avec l’aide de quelques photos anciennes que Philippe apporterait et lui mettrait sous les yeux…

Elle se souvenait peut-être du mariage de Leon et de Rita au printemps de 1937, ou de la naissance de ma mère _ Ruth _ un an plus tard, ou des circonstances de son propre départ de Vienne. Elle pourrait peut-être aussi m’éclairer sur la vie de Leon à Vienne _ un élément important ; c’était là ce que se disait Philippe Sands, chez lui, à Londres, devant la perspective d’une telle rencontre à Tel-Aviv… Elle accepta de me recevoir. Qu’elle consente à parler du passé était une autre affaire » (page 376).

Mais l’avocat subtil et empathique qu’est le chaleureux et remarquablement fin Philippe Sands, va superbement y réussir.

Et cet échange, durant deux pleines journées d’échanges intenses, avec Herta, dans son appartement de la maison de retraite où désormais elle vivait, face à la Méditerranée, constitue le sommet _ en toute délicatesse et pudeur _, et la clé finale, du questionnement de Philippe à propos de son grand-père Leon _ et de sa grand-mère Rita. A moins que d’ultimes témoignages, ou de nouveaux documents, sollicités et décryptés, livrent de nouvelles découvertes. La recherche a aussi quelque chose de passionnément infini.

Ces pages-ci (de 380 à 384)

de la rencontre de deux jours, donc, de Philippe Sands avec Herta, à Tel-Aviv, et ce qu’il va en apprendre,

et qui comprennent aussi, in fine, en un paragraphe de sept lignes, page 384, la mention du « sourire entendu«  de Ruth, la mère de Philippe,

quand celle-ci, un peu plus tard, lui raconte sa rencontre avec Max, en Californie, dans les années 70..,

vont venir donner au petit-fils de Leon, le plus beau et juste portrait de son merveilleux grand-père.

Et, à ce stade presque final de ma lecture, je voudrais ici rappeler les mots de son petit-fils qui, page 39, ouvraient le portait de son grand-père Leon :

« un homme généreux et passionné,

dont le tempérament fougueux pouvait _ à l’occasion _ se manifester de manière brusque et inattendue » ;

soit un homme passionné, foncièrement ouvert, mais sachant aussi parfaitement se contenir et demeurer discret, de même que très audacieux, et même héroïque, quand il le fallait…

Après les dix ans, de 1904 à 1914, de sa prime enfance à Lemberg,

Leon avait en effet vécu à Vienne vingt-quatre années, qui avaient été celles de sa jeunesse joyeuse : de l’automne 1914, à son départ pour Paris en janvier 1939.

Et il en vivra encore cinquante-huit de plus, à Paris, jusqu’à son décès en 1997 _ et son veuvage, depuis 1986.

Nous découvrons d’abord ceci, à l’important chapitre 133, et à la page 381 :

« Ce fut le nom de Leon qui suscita le souvenir le plus vif _ de la vieille cousine Herta.

Son oncle Leon, elle l’avait _ en effet _ « adoré »,

comme un frère aîné, de seize ans seulement son aîné.

Il était toujours dans les parages _ chez elle et ses parents, à Vienne _,

une présence constante.

« Il était si gentil, je l’aimais. »

Elle s’interrompit,

surprise par ce qu’elle _ elle campée d’habitude sur un plutôt ferme quant-à soi… _ venait de dire.

Puis elle le redit,

au cas où _ qui l’aurait chagriné _  je n’aurais pas entendu.

« Je l’aimais vraiment ».

Ils avaient grandi ensemble, expliqua Herta,

ils vivaient dans le même appartement après le départ de Malke pour Lemberg en 1919 _ quand la situation s’était apaisée là-bas, à Lwow, désormais.

Il était là quand elle était née en 1920, il avait seize ans, c’était un lycéen viennois.

La mère de Herta, Gusta, le gardait en l’absence de Malke.

Leon était une présence constante _ et marquante _ dans sa vie. » (page 382). 

Puis, ceci, un peu plus bas, toujours page 382 :

« Lorsque nous feuilletions les albums de photos _ ceux d’Herta comme ceux que Philippe avait apportés _,

son visage s’adoucissait _ voilà _ chaque fois qu’elle voyait une photo de Leon

_ la douceur de Leon suscitait, et maintenant encore, de la douceur…

 Elle reconnut le visage d’un autre jeune homme qui apparaissait sur plusieurs photos

_ qu’avait apportées Philippe ; et qui dataient toutes d’à partir de 1924, l’année des vingt ans de Leon, en l’épanouissement de sa période « viennoise« , en quelque sorte.

Regarder surtout les photos des pages 59 et 383.

Son nom lui échappait.

C’est Max Kupferman, lui dis-je, le meilleur ami de Leon.

« Oui, , bien sûr », dit Herta.

« Je me souviens de lui, c’était l’ami de mon oncle, ils étaient toujours ensemble.

Quand il venait à la maison, il venait toujours avec son ami Max. »

Cette remarque m’incita à l’interroger sur les amies de Leon.


Herta secoua la tête vigoureusement,

puis sourit, d’un sourire chaleureux

_ sourire, douceur, chaleur, sont décidément des marqueurs cruciaux dans le recueil très attentif des témoignages à propos de son grand-père Leon auxquels procède Philippe Sands.

Ses yeux aussi sourirent _ et ils parlent clair.

« Tout le monde passait son temps à demander à Leon _ et c’est là la pression du groupe _ « quand vas-tu te marier ? »  Il répondait toujours qu’il voulait ne jamais se marier » _ a précisé alors Herta : « toujours, jamais« .

Je l’interrogeai _ donc _ sur d’éventuelles _ parfois _ petites amies.

Elle ne se souvenait d’aucune amie.

« Il était toujours avec son ami Max ».

C’est tout ce qu’elle a dit,

répétant ces mots

_ « Il était toujours avec son ami Max« 

Doron _ le fils d’Herta _ demanda _ alors, avec beaucoup de modération dans le conditionnel de la formulation _ si elle pensait que Leon aurait pu être gay _ un mot, bien sûr, assez récent.

« On ne savait pas ce que c’était alors » _ dans les années 20 et 30 ; surtout une petite fille née en 1920… _,

répondit Herta, d’un ton égal _ et bien sûr les intonations de la voix, de même que les regards, comptent beaucoup dans l’expression des témoignages…

Elle ne fut ni surprise, ni choquée. Elle ne confirma, ni n’infirma« .

Fin ici du chapitre 133.


 

Puis, ceci, encore, au chapitre suivant, 134 (pages 383-384) :

« De retour à Londres,

je me suis replongé dans les papiers de Leon, rassemblant _ avec méthode _ toutes les photos que je pouvais trouver. (…)

 Je mis de côté toutes celles où il y avait Max,

les rangeant par ordre chronologique du mieux que je pouvais. (…)

Entre 1924 _ l’année des 20 ans de Leon _ et 1936, sur une période de douze ans _ et en 1936, Leon avait eu 32 ans, le 10 mai… _,

Leon avait collectionné plusieurs douzaines de photos _  pas mal, par conséquent ! _ de son ami Max.

Pas une année apparemment ne s’était écoulée sans qu’une photo ne soit prise, ou plusieurs.

Les deux hommes en randonnée. Jouant au foot. Á une cérémonie. Á une fête sur la plage, accompagnés de filles, bras dessus, bras dessous. Ensemble près d’une voiture dans la campagne.

Ces _ plusieurs douzaines de _ photos prises sur une période de douze années,

entre vingt _ 1924 _ et trente-trois ans _ 1937 _ (quelques mois avant son mariage avec Rita _ qui eut lieu le 23 mai 1937, pour ce qui concerne les données biographiques de Leon… _),

témoignent d’une _ très réelle _ relation de proximité _ entre Leon et Max.

Qu’elle fût intime ou non _ voilà l’adjectif qui revient ici _,

n’apparaît _ cependant _ pas clairement _ au vu des seules photos (toutes dénuées d’impudeur) étalées sur la table.

Les revoyant à nouveau _ et plus attentivement _ aujourd’hui,

avec _ désormais, en plus _ les remarques de Herta en tête

_ procéder aux connexions judicieuses (prenant en compte aussi le hors-champ !) est, forcéement, décisif ; tout élément doit être, toujours, et le plus correctement possible, bien sûr, contextualisé ! c’est-à-dire connecté à d’autres… C’est la justesse de cette connexion qui ouvre l’intelligence (ou pas) de la signification… Par l’auteur, au premier chef, évidemment ! Mais par nous, les lecteurs, aussi (lire est lui aussi un acte d’intelligence ; et donc un engagement de soi, personnel et singulier) ; ce qui nécessite, de notre part, en emboitant le pas, en quelque sorte, à la démarche même d’écriture inventive de l’auteur écrivant, quelques relectures, à chaque fois un peu plus attentives aux détails qui avaient pu jusque là nous échapper ; et sur lesquels l’auteur avait peut-être, justement, choisi de ne pas trop lourdement insister ! faisant confiance à notre propre finesse de lecteur attentif (ou pas) aux moindres nuances et intonations (voire aux silences) de ses phrases… Hic Rhodus, hic saltus _,

je me dis que c’était là une intimité d’un genre particulier _ peut-être, mais lequel ? A nous d’y méditer…

Leon avait dit qu’il ne voulait jamais se marier _ et il n’existait certes pas alors de mariage entre personnes de même sexe ; ni de pacs.

Et encore moins de procréation médicalement assistée.

Les solutions fines à la configuration personnelle de telles relations étaient possiblement alors moins formatées que ce qui se déploie à très grande échelle aujourd’hui dans nos sociétés moutonnières, alors même que les individus se figurent être absolument singuliers et uniques : par un aveuglement (de totale cécité !) habilement construit par de très peu visibles, voire invisibles, dispositifs algorithmiques sociaux…


Max avait réussi à quitter Vienne _ quelles raisons précises l’y avaient donc incité ? _ ;

comment, quand, je ne le savais pas _ et c’est bien dommage : ni Herta Gruber-Peleg, née en 1920, et nièce de Leon ; ni Emil Landes, né en 1933, et neveu de Rita, ne l’ayant jamais su, ne pouvaient donc pas le savoir ; et même Emil Landes, bien trop jeune en 1937-38, ne pouvait évidemment pas avoir connu ni se souvenir de ce Max Kupferman… Et qui d’autre, maintenant, pouvait apporter un nouveau témoignage fiable sur tout cela ?..

Il était parti _ mais à quelle date ? dès 1937 (soit le moment où cessent les photos jusqu’alors si fréquentes de l’ami Max, au moins dans la collection qu’en conserva Leon) ? plus tard ? mais quand ? Et qu’est ce qui avait donc pu motiver son départ, à lui, de Vienne, et d’Autriche ?.. L’Anschluss (Max aussi était juif) ne se produisit que l’année suivante : au mois de mars 1938… Et pour quelles raisons Max était-il parti tout seul ?.. Qu’est- ce qui avait pu retenir si fort l’ami Leon à Vienne ? Sa profonde affection pour sa mère Malka ? Le désir de se marier et d’avoir des enfants ? Qui pourrait le dire ? _

il était parti

pour l’Amérique, New-York, puis la Californie _ Philippe Sands n’indique pas précisément ce qui lui permet de l’affirmer : une correspondance entre Max et Leon ? un témoignage particulier, tel celui de Ruth, issu de leur rencontre californienne ?.. Cela n’est pas explicité.

Il était _ cependant _ resté en contact avec Leon _ par échange de lettres ? et en permanence ? Il semblerait que oui, mais là encore Philippe Sands laisse discrètement ces éléments dans le flou. Il en reste au stade de l’allusion. Durant l’Occupation, Leon se trouvant à Paris sous la botte allemande, il avait dû leur être assez difficile de communiquer par le courrier, très surveillé ; chacun (Leon à Paris, Max en Amérique) devait disposer d’une adresse sûre et fiable de l’autre afin de réussir à le joindre, sauf à utiliser les services de la poste restante, mais dans une ville forcément préalablement connue de soi (peut-être Max a-t-il résidé toutes ces années-là, sans en bouger, à New-York…). La pratique de la poste restante était fréquente en France sous l’Occupation et le régime de Vichy. Par exemple, Hannah Arendt et ses amies allemandes du XIVéme arrondissement de Paris (dont Herta Cohn Bendit), l’utilisaient, une fois parvenues en zone libre et ayant à s’y déplacer (Lourdes, Toulouse, Montauban, Marseille), en 1940-41… _ ;

et plusieurs années plus tard, lorsque ma mère était _ ce « était à«  semble impliquer un minimum de résidence dans la durée _

à Los Angeles _ Ruth était devenue adulte, et depuis longtemps ! Ruth a épousé Allan Sands, l’ami d’enfance de son cousin Emil Landes (né en 1933, lui), en 1956 (elle avait 18 ans) ; j’essaie de me repérer… Mais Philippe Sands ne donne pas davantage de précision sur ce séjour de Ruth Sands à Los Angeles _,

elle l’avait rencontré _ Ruth, et à sa suite Philippe, sont donc tout à fait en mesure de dater correctement cette rencontre californienne de Ruth et de Max (dans les années 70, m’a dit de vive voix Philippe).

Leon avait-il indiqué à sa fille l’adresse de Max en Californie ? Ou avait-il communiqué à Max les coordonnées de Ruth lors de son passage ou séjour à Los Angeles ?.. C’est plus que probable… Mais cette précision ne nous est pas donnée ; Philippe Sands nous dit que Leon et Max gardèrent contact (mais à distance, sans se voir), l’un habitant Paris, et l’autre en Amérique : par-dessus l’Atlantique qui les séparait désormais ; et surtout il nous laisse penser que Leon a favorisé cette rencontre californienne entre son ami de toujours, Max, et sa fille, Ruth. Qu’avait donc dit Leon à sa fille (trentenaire alors) ?.. Et celle-ci en a-t-elle, depuis, confié le détail à Philippe ? C’est très vraisemblable. Mais le récit tel qu’il est publié, préfère, avec délicatesse, s’abstenir d’entrer dans ce détail du devenir de l’amitié viennoise de Leon et de Max..

Il s’était marié tardivement _ qu’est-ce à dire ? quand, plus précisément ? _,

m’avait dit ma mère _ née, elle, en 1938 ; et Max Kupferman ayant, pouvons-nous supposer, approximativement l’âge de Leon, né lui en 1904 ; cela pour tenter d’évaluer ce que pouvait être l’âge de Max (certainement plus de soixante ans) au moment de cette rencontre californienne (au cours des années 70) _,

et il n’avait pas d’enfants _ et avoir des enfants (ou pas) peut être très important pour certaines personnes.

Comment était-il ?

Chaleureux _ nous y re-voilà ! _,

aimable _ tiens, tiens ! _,

drôle _ et c’est parfaitement perceptible sur pas mal des photos de Max conservées par Leon : Max adorait plaisanter et rire ! _,

selon elle

_ et toutes ces micro-appréciations d’intonations que nous fournit ici Philippe Sands, nous apprennent, elles aussi, beaucoup.

Au passage, et à propos de l’importance de ces intonations de la voix, je veux souligner ici le vif et très émouvant plaisir qu’éprouve Philippe Sands (et c’est parfaitement perceptible sur la vidéo), à tenir, en concert, le rôle de récitant ; de récitant d’extraits de son Retour à Lemberg, accompagnés de merveilleuses illustrations musicales (Erbarme dich, de la Passion selon Saint-Matthieu de Jean-Sébastien Bach, chanté par Laurent Naouri, etc…), dans le spectacle  qu’il donne quatre fois par an de par le monde, en compagnie magnifique de proches amis : musiciens, chanteurs, comédiens… Mais la profession d’avocat en apprend déjà beaucoup sur les intonations efficaces…

Pour ma part, je me souviens d’avoir proposé à mes élèves de Terminale, l’année de ma toute première année d’enseignement de Philosophie (c’était en 1972, au lycée René Cassin, à Bayonne), en sujet de dissertation, ce fragment d’Héraclite (dit l’Obscur) : « Ces gens qui ne savent ni écouter, ni parler« … J’y suis particulièrement sensible ; et d’abord au « savoir écouter« 

Et j’ai été aussi récitant lors de concerts de La Simphonie du Marais et Hugo Reyne ; la toute première fois, ce fut pour un concert Lully, dans le grand salon de l’Hôtel-de-Ville de Lyon, le 20 novembre 1993… Plus tard, j’ai aussi appris sur le tas à parler à la radio (France-Culture, France-Musique, à Paris, à Versailles) ; puis à devenir modérateur pour des entretiens, chez Mollat, à la Cité du Vin, au Théâtre du Port-de-la-Lune, à Bordeaux. Cf mon listing d’entretiens disponibles par podcasts et vidéos. Etc.

Je suis donc très sensible à l’importance des intonations de la voix… Fin de l’incise.

Comment était-il ?

Chaleureuxaimable, drôle, selon elle.

« Et flamboyant » _ voilà !

Philippe et sa mère ont maintenant tout loisir d’entrer bien plus avant, dans leurs échanges, dans le détail de ce qu’ils ont appris de Leon, qui se trouve être aussi, par ailleurs, allais-je écrire, pour elle, le père, et pour lui, le grand-père dont ils ont connu d’autres facettes de l’identité, complexe, riche et dynamique ; de même que pour l’identité de quiconque, si l’on veut bien creuser un peu…

Et toutes ces remarques sur ce qui émanait de la personnalité de Max telle que Ruth a pu l’éprouver lors de cette tardive rencontre californienne, sont magnifiquement corroborées par la photo en gros plan du visage de Max (et celui de Leon), prise en 1929, à Vienne, dans une étroite cabine de photomaton : plus de quarante ans avant que Ruth ne découvre le visage et ne perçoive la personnalité de Max, le viennois, en Californie…

Elle avait souri _ encore et toujours ce fondamental sourire : d’intelligence et d’affection, les deux _,

d’un sourire entendu

_ Ruth savait donc. Mais n’avait rien dit, jusque là.

Philippe n’avait pas non plus demandé grand chose à sa mère, avant ce voyage à Lviv, en octobre 2010 ; et avant l’apparition de cette affectueuse curiosité ainsi déclenchée, à Lviv, envers la personnalité pas assez encore connue de lui jusque là, de ce grand-père Leon, qu’il aimait tant. Oui, ce fut bien ce voyage très émouvant d’octobre 2010 à Lviv qui fut le catalyseur de cette curiosité et de toute cette démarche d’enquête, et qui mena à cette meilleure connaissance par Philippe de son grand-père, via tout ce dossier ; et cela à côté de son enquête sur les parcours de vie et les œuvres des juristes Hersch Lauterpacht, Raphaël Lemkin et Hans Frank, et à propos de l’articulation conflictuelle entre les droits nationaux et le droit international…

Mais maintenant, Ruth a tout loisir de bien en parler à Philippe, et avec ce joli sourire d’intelligence complice entre eux deux…

Je retournai _ poursuit Philippe Sands _, à la seule lettre de Max que j’avais trouvée _ que sont devenues les suivantes ? puisque le contact entre Leon et Max s’est poursuivi jusqu’aux années 70 au moins… _ dans les papiers de Leon.

Écrite _ aux États-Unis _ en mai 1945, le 9, le jour où les Allemands avaient capitulé face à l’Union soviétique.

C’était _ visiblement _ une réponse à une lettre de Leon

_ quel pouvait être son contenu ? Leon avait-il pu déjà avoir connaissance, en avril 1945, et à Paris, de l’étendue des meurtres de Juifs en Europe centrale et orientale ? et, plus particulièrement du sort des proches de son ami Max Kupferman ?.. _,

expédiée depuis Paris _ qui avait été libéré le 25 août 1944 _ un mois plus tôt _ début avril 1945, donc : détails en effet significatifs…

Max décrivait la perte de membres de sa famille _ perte dont il venait de recevoir, d’Europe centrale, probablement, confirmation ; car il demeure assez peu probable qu’en avril 1945, Leon ait pu déjà disposer depuis Paris, de beaucoup d’informations sur les massacres d’Europe centrale ; et cela en dépit des relations nouées avec le réseau des gens de l’UGIF… Mais qui sait ? Leon était ingénieux et audacieux… _,

l’instinct de vie _ qui était le sien _,

l’optimisme retrouvé _ ce que Boris Cyrulnik a baptisé la « résilience« 

Ses mots _ de Max _ dénotaient un espoir _ mais lequel ? _ palpable _ si les signes sont bien là, sous nos yeux, c’est à nous qu’il revient d’apprendre à les interpréter ; et en fonction, bien sûr, des contextes, mouvants…

Ce que Philippe Sands s’est efforcé, bien sûr, de faire, au fur et à mesure des avancées (à rebondissements) de ses investigations…

Comme Leon _ pense alors par devers soi et comme à voix haute Philippe _,

il buvait la vie _ telle est la dominante du tempérament joyeux et optimiste (« flamboyant«  !) commun aux deux amis, Max et Leon ! _,

même si la coupe _ étant donné la situation, de part et d’autre de l’océan _ n’était qu’à moitié pleine

_ et ce qui tranche, aussi, avec l’absence endémique de rire de l’épouse de Leon, Rita…

Même si Rita et Leon donnèrent à Ruth un petit frère, Jean-Pierre, né à Paris le 3 janvier 1947.

Des choix drastiques furent donc faits, et à plusieurs reprises, et par chacun des impliqués ;

et où chacun d’entre eux se trouvait alors : à Vienne, à Paris, à New-York, en Californie ; ainsi qu’en fonction des divers lieux où il pouvait se déplacer, ou fuir, échapper à la nasse…

La dernière ligne _ de cette ultime lettre de Max conservée par Leon dans ses papiers : que devinrent les autres ? _ accrocha mon regard,

comme lorsque je l’avais lue pour la première fois,

mais c’était alors pour une raison différente,

sans connaître le contexte _ forcément crucial ! _,

avant d’avoir entendu le témoignage _ sur le vif, et irremplaçable _ d’Herta.

Max se référait-il à des souvenirs viennois _ précis _ lorsqu’il avait écrit ces mots,

lorsqu’il avait envoyé des « baisers affectueux » à Leon,

avant de terminer sa lettre par une question ?

« Dois-je répondre à tes baisers, avait écrit Max _ avec une bonne pincée d’humour noir _, 

ou sont-ils seulement pour ta femme ? » 

          

Sur cette question des droits les plus intimes _ je reprends cet adjectif in fine très important _ de la personne,

face aux pressions (et parfois _ voire souvent _ aux violences _ par exemple, en l’occurrence, homophobes _) des autres _ et le plus souvent en groupes (très vite fanatisés, qui plus est…) _,

deux autres situations _ et souffrances, chagrins _ peut-être proches, sinon exactement similaires,

ayant affecté l’intimité de deux des autres principaux protagonistes de l’enquête :

Raphaël Lemkin,

et Hans Frank,

doivent être aussi abordées quant à ce volet de l’intimité personnelle, et peut-être même singulière ;

et ses droits…

D’abord, et surtout _ par la détresse qui la nimbe d’un bout à l’autre, semble-t-il… _la situation personnelle de Raphaël Lemkin,

comme s’y intéresse, avec pudeur ainsi que prudence, Philippe Sands _ et d’après son enquête sur lui, éminemment scrupuleuse et la plus complète possible : un travail de bénédictin ; presqua analogue à celui que fit Lemkin à propos de Hans Frank ! _au chapitre 136 (de la partie X Jugement), et surtout à la page 390 ;

Lemkin, qualifié, page 390, de « célibataire endurci« , ne s’était, en effet, pas marié ;

de même qu’est souligné, page 442, le fait qu’il « mourut sans enfants« .

Il n’avait eu ni « le temps, ni les moyens de mener une vie maritale« , avait-il confié _ en 1959, soit l’année même de sa mort _ à Nancy Ackerly,

une jeune étudiante _ « de Louisville, Kentucky » _ avec laquelle, au printemps 1959, à New-York, il avait sympathisé et lié amitié _ après s’être amusé un jour qu’il se promenait dans un parc, et l’avait rencontrée par hasard, alors qu’elle « pique-niquait avec un ami indien sur la pelouse du Riverside Park, non loin de Columbia University« , à New-York, à lui claironner, par fanfaronnade, qu’il était capable, lui qui n’était plus un tout jeune homme (il allait avoir cinquante-neuf ans), de dire « je vous aime«  en vingt langues différentes ! (page 185).

Et, bientôt « devenus proches« ,  l’été qui suivitet qui allait être celui-là même de sa mort, d’une crise cardiaque, le 28 août 1959 _,

Raphaël Lemkin et Nancy Ackerly ont travaillé « ensemble sur le manuscrit _ des Mémoires de Lemkin que Lemkin intitula Totally Unofficial » (page 185) ; ce qui fait de cette jeune femme, qui fut sa confidente de prédilection en 1959, un témoin très privilégié de son parcours de vie.

Raphaël Lemkin était un homme à la personnalité singulière, un individu assez isolé socialement _ un « outsider«  ! ai-je entendu à diverses reprises le qualifier Philippe Sands… _ :

un homme « solitaire, déterminé, compliqué, émotif et volubile,

quelqu’un qui n’était pas véritablement charmant, mais qui « essayait _ et sans vrai succès _ de charmer les gens » »,

d’après l’éditorialiste Robert Silvers (page 196), qui l’avait bien connu, et en a parlé en ces termes à Philippe Sands ;

et cela, malgré une indiscutable sociabilité :

« Sociable _ il se liait plus facilement que Lauterpacht _, il vivait en homme du monde » (page 389) ;

mais c’est seul, tristement seul, qu’une fois rentré chez lui, il se retrouvait

et s’éprouvait, douloureusement :

sans personne auprès de qui vraiment s’épancher, se confier ;

contre qui se serrer, se blottir,

à qui s’abandonner ;

et étreindre…

 

Sa mère Bella l’en avait pourtant prévenu, averti, mis en garde, notamment la dernière fois qu’il était passé revoir ses parents, chez eux, à Wolkowysk, en Pologne, à la fin octobre 1939 :

« Bella insista, rappela à son fils que le mariage était un moyen de se protéger,

qu’un homme « solitaire et sans amour » aurait besoin d’une femme, une fois « privé » du soutien de sa mère.

Lemkin ne l’encouragea pas à poursuivre«  _ un tel discours.

Raphaël « répondit aux efforts de Bella avec affection, prit dans ses mains la tête de sa mère, caressa ses cheveux, baissa ses yeux, mais ne fit aucune promesse.

« Tu as raison », c’est tout ce qu’il put lui offrir, espérant que sa vie de nomade lui sourirait davantage à l’avenir« , page 210.

Le texte de ces Mémoires de Lemkin ne trouvant pas d’éditeur à ce moment (1959-1960)

probablement du fait du décès de Lemkin, le 28 août 1959 ; et plus encore de l’absence d’un vrai réseau d’amis fidèles, ou de disciples, auprès de lui, et ayant souci du soin de son œuvre ainsi que de sa mémoire au regard de la postérité.

Raphaël Lemkin n’avait pas non plus d’héritier dont il serait demeuré proche :

le fils de son frère Elias, son neveu Saul Lemkin, né en 1927 (la famille d’Elias avait réussi à survivre aux Nazis comme aux Soviétiques, et à rejoindre l’Amérique après la guerre), vivait lui-même, « à quatre-vingt ans passés« , assez isolé à Montréal, dans des conditions plus que modestes, quand Philippe Sands le rencontra pour recueillir son témoignage sur son oncle Raphaël ; mais les liens familiaux entre Raphaël Lemkin et son neveu Saul, étaient très distendus (pages 210-211).

Et la jeune étudiante qu’était Nancy Ackerly, en 1959, ne disposait, quant à elle, d’aucune autorité, ne serait-ce qu’universitaire, pour assumer et assurer ce rôle de conseil auprès d’un éditeur _,

le texte, donc, de Totally Unofficial

« finit _ un peu perdu, et en tout cas non édité (et donc demeuré invisible)… _ (…)

dans les entrailles de la New-York Public Library« 

_ de laquelle Bibliothèque, ce n’est que bien « des années plus tard » que « un jeune universitaire américain mentionna le manuscrit, et m’en fit _ ensuite _  parvenir une photocopie« , raconte Philippe Sands (page 186) ; ayant pris connaissance de l’existence de ce document, très précieux pour sa propre recherche concernant Lemkin (sa vie personnelle solitaire, sa vie professionnelle un peu compliquée et conflictuelle, ainsi que son rapport passionnel à son œuvre de juriste), Philippe Sands obtint donc de s’en procurer une photocopie, qui, bien sûr, le passionna et dont il tira énormément d’éléments pour son travail de reconstitution du parcours de vie et de la genèse à méandres de l’œuvre de juriste de Raphaël Lemkin. Et un tel travail de précision de reconstitution dans les moindres détails, tant d’une vie que d’une œuvre, est, bien sûr, la seule méthode qui vaille.

Plus loin,

aux pages 209-210,

continuant de se pencher sur les méandres peu heureux _ et c’est un euphémisme _ de la vie de Lemkin, Philippe Sands note bien que « l’une des caractéristiques frappantes de la biographie de Lemkin est en effet l’absence de référence _ qu’elle ait été exprimée, cette « absence de référence à toute relation intime« , par lui-même, ou bien reconnue et établie par d’autres _ à toute relation intime _ sic : cela va donc assez loin. Lemkin ferait-il donc partie de ceux qu’on qualifierait aujourd’hui d’« asexuels«  ? Probablement que non.

De tous les documents que j’ai dépouillés _ poursuit Philippe Sands _aucun ne mentionne _ en effet _ une femme, bien que certaines aient apparemment manifesté _ publiquement _ un intérêt pour lui.« 

Et c’est ce qui transparaît aussi, plus loin, page 390, de ce document privé exceptionnel et particulièrement expressif qu’est la petite œuvre poétique _ totalement inédite _ de Raphaël Lemkin, « trente poèmes qu’il avait écrits et qu’il avait voulu partager avec _ sa jeune amie et collaboratrice de 1959 _ Nancy » Ackerly ; et que celle-ci, bien des années après la disparition de Lemkin, adressa, par la poste, à Philippe Sands :

« La plupart _ de ces poèmes, résume Philippe Sands _ portait sur les événements _ de diverses sortes, probablement _ qui avaient façonnés sa vie et était (sic) heureusement _ pour sa faible qualité poétique ? pour ce qu’elle révélait (un peu trop ?) de la vie de son auteur ?.. _ restée dans l’ombre,

 mais certains poèmes parlaient d’affaires de cœur _ nous y voilà.


Visiblement, aucun n’était destiné à une femme en particulier _ qu’il aurait aimée ou courtisée un peu durablement _,

mais deux d’entre eux s’adressaient apparemment _ au vu de la syntaxe _ à des hommes.

Pris dans « l’effroi de l’amour »

_ est-ce là le titre du poème ? ou bien une expression significative du poème dont est cité l’extrait qui suit ? _,

il écrivait :

M’aimera-t-il davantage

Si je ferme la porte à clef

Lorsqu’il frappera cette nuit ?

Un autre, sans titre, s’ouvrait sur ces vers _ mais la suite (plus impudique ?) ne nous est pas ici donnée _ :

Monsieur, ne vous débattez pas

Laissez-moi baiser

Votre poitrine avec amour.

Philippe Sands concluant, page 391, ce passage à propos des confessions poétiques _ inédites _ de Raphaël Lemkin _ qui comporte probablement d’autres richesses biographiquespar ces mots :

« On ne sait à quoi _ à quel hors-champ bien réel (inconnu jusqu’ici) de son existence _ ces vers faisaient référence.

Il semble cependant que Lemkin avait vécu une vie _ entière _ de solitaire,

et qu’il avait peu de personnes avec qui partager sa frustration

…sur l’évolution du procès » _ de Nuremberg,

eu égard aux difficultés qu’il avait en effet éprouvées à obtenir la place officielle de premier plan, et au procès de Nuremberg même, qu’il désirait en ce décisif procès, au service de la reconnaissance universelle de son concept de « génocide« 

Et dans l’Épilogue de Retour à Lemberg, à la page 442,

nous retrouvons cette notation de Philippe Sands : « Lemkin mourut sans enfants ».

D’autre part,

Philippe Sands remarque, page 231, dans la Préface que Lemkin rédigea pour son livre capital Axis rule in Occupied Europeque de tous les groupes de personnes dont Raphaël Lemkin s’attachait à vouloir défendre _ sur le terrain du droit international _ les droits  _ en particulier les « Juifs, Polonais, Slovènes (?), et Russes » ; semble exister ici une maladresse de traduction… _,

« d’un groupe au moins, il ne faisait aucune mention :

les homosexuels« .

Qui étaient pourtant passibles, le fait est bien connu, d’abord du port de l’étoile rose, et qui furent très effectivement persécutés en tant que groupe identifiable _ ainsi marqué et fiché _ et stigmatisé…

Que déduire de pareille omission en ces écrits de Lemkin ?

Probablement une gêne toute personnelle de la part de Lemkin en sa vie d’homme sexué ;

et dont, à ce point d’être incapable de pouvoir l’aborder en son texte de droit _ pouvait-il y en avoir de vraies raisons théoriques ? _il souffrait et avait honte…

Raphaël Lemkin serait peut-être ainsi un gay

_ mais le mot n’est pas cette fois prononcé pour lui, faute de discours de quiconque sur lui sur ce chapitre : pas de Niklas, comme pour Hans Frank ; pas de Doron, comme pour Leon Buchholz ;

dans le cas de Raphaël Lemkin, son neveu, Saul Lemkin, qui vivait (pauvrement) à Montréal, ne sait rien de la vie personnelle et intime de son oncle, et ne porte pas le moindre jugement sur elle… _

qui n’aurait pas vraiment assumé ses penchants… ;

ou leur éventuelle publicité…

Et cela, que ce soit du temps de sa vie en Pologne _ quand ses parents, Bella et Joseph, n’avaient pas encore été exécutés par les Nazis ; ce fut à Treblinka (page 422) _, ou ensuite aux États-Unis…

Mais les pratiques homosexuelles, à cette époque _ avant 1960 _, et notamment à New-York,

constituaient-elles, ou pas, un comportement de groupe ?..

S’agissait-il là _ comme le néologisme qu’est le vocable de « gay«  _, ou pas,

d’un phénomène sociologique, et d’époque ?..

Etait-ce l’assignation de sa propre singularité à un groupe, qui lui répugnait ?

Ou plutôt, la constitution en quelque sorte officielle et au sein de la théorie juridique d’un tel groupe d’Homosexuels ?..

Le point serait intéressant à creuser…

Ce qui concerne, maintenant, le cas de Hans Frank

sur cette part relativement tue de sa propre intimité,

et cela malgré (ou à cause de) ses liaisons bien connues, voire ses affichages avec diverses maîtresses,

se trouve au chapitre 109 (de la partie VI, Hans Frank), et à la page 315 ;

et il est abordé par Philippe Sands à partir des analyses _ d’une sévérité impitoyable ! _ du dernier fils (né en 1939) de Hans Frank,

Niklas Frank,

en partie à partir de confessions, dans le Journal de l’épouse de Hans _ et mère de Niklas _, Brigitte Frank,

à propos de l’intimité _ en effet plutôt bizarre _ de leur couple :

« Niklas avait compris que

sa mère _ d’un côté _ exerçait une forte emprise _ psychique _ sur Frank,

malgré son attitude cruelle _ à lui, d’un autre côté _ envers elle

_ en une relation de couple sado-masochiste, et doublement perverse en quelque sorte.

« Sa cruauté _ envers Brigitte son épouse, « de cinq ans son aînée«  _ devait servir à cacher son homosexualité », me dit Niklas.

Comment le savait-il ?

Grâce aux lettres de son père

et au Journal de sa mère.

« Chaque fois, de nouveau _ c’était donc endémique… _,

il semble que mon Hans lutte désespérément _ et en vain ! _, encore et encore »confiait Brigitte à son Journal, « pour se libérer de son attitude juvénile _ qu’est-ce-à-dire ? qui datait de sa jeunesse ? qui concernait son attirance envers des jeunes gens ?.. _ pour les hommes »en référence au temps qu’il avait passé en Italie _ la référence demeure obscure, faute de disposer d’informations sur la jeunesse ou/et les voyages de Frank en Italie…

C’était pourtant le même Frank _ mais y a-t-il vraiment là incohérence ? _ qui avait favorablement accueilli le paragraphe 175a du code pénal du Reich étendant la prohibition de l’homosexualité_ adopté le 28 juin 1935 (in la note 103 de la page 481 ; avec cette précision : « Frank avait prévenu que « l’épidémie de l’homosexualité » menaçait le Reich« …) ; mais seulement si celle-ci tournait à l’exclusivité…

Et les Nazis (race de seigneurs !) n’avaient pas la moindre complaisance pour ce qui ressortait de l’universel, ou même du général.

Un tel comportement, avait déclaré Frank, est « l’expression d’une disposition contraire à la norme de la communauté nationale » _ une norme, c’est-à-dire un simple habitus majoritaire : de fait, et non de droit ; mais que peut donc signifier le droit pour un Nazi ? sinon le simple fait brut de la force, et de son pur arbitraire… ; cf ici les analyses de Carl Schmitt ; ou, déjà, en amont, le discours que prète à son personnage de Calliclès, dans Gorgias, Platon… _ qui doit être puni sans merci « si l’on ne veut pas que la race périsse » _ seulement par pragmatisme bien compris.

« Je crois qu’il était gay », dit Niklas » (page 315), en conclusion de ce raisonnement.

Et voici donc l’autre occurrence de ce mot « gay » (page 313, donc),

avec la question de Doron Peleg, à Tel-Aviv, à propos de Leon Buchholz (page 383)

dans Retour à Lemberg.

Ce qui nous ramène

à réfléchir à ce qui constitue, et en lui donnant forme,

dans le temps d’une vie humaine, tant au sein de la personnalité de l’individu, que dans l’évolution de ses rapports aux autres,

et dans l’affiliation _ tant recherchée par soi qu’assignée par d’autres (ou les autres) _ à divers groupes, sociaux, raciaux, ou autres,

l’identité :

l’identité, toujours complexe et dynamique, est toujours potentiellement ouverte,

et comporte toujours au moins une part de plasticité…

Et nous retrouvons ici la distinction et les approches concurrentes que faisaient dans leurs démarches de conceptualisation théorique du droit (et des droits)

Hersch Lauterpacht et Raphaël Lemkin ;

et que continue d’interroger, aussi, Philippe Sands…

Dont voici le podcast (de 56′ 38″) de la présentation de son livre,

mercredi 28 mars, à la Station Ausone,

tel qu’il vient d’être d’être mis en ligne par le site de la librairie Mollat…

Ainsi que la vidéo.

Ce lundi 2 avril 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

A propos de quelques GTE des Basses-Pyrénées entre 1940 et 1943, et de Marcel Brenot, commandant des 182e et 526e GTE

20avr

En complément _ et précisions _ de mon article Un point sur une enquête de micro-histoire sur un commandant de GTE dans les Basses-Pyrénées de novembre 1940 à juillet 1943 » du 22 avril 2015,

voici, assortie de quelques commentaires miens (en vert), une remarquable synthèse que Bruno Le Marcis, parent par alliance de Marcel Brenot, a fait parvenir à Claude Laharie _ l’historien du camp de Gurs _ ; et que vient de publier le Bulletin trimestriel de l’Amicale du Camp de Gurs, en son numéro 145 de décembre 2016.

HISTOIRE DU CAMP

Le commandant Marcel Brenot, chef du 182e GTE de Gurs puis du 526e _ GTE départemental _ d’Izeste (1940-1943)

Nous sommes en relations _ ici, c’est Claude Laharie qui présente la synthèse que lui a adressée Bruno Le Marcis à propos des activités de Marcel Brenot dans les Basses-Pyrénées, de son arrivée à Oloron, le 25 juin 1940, à son départ (pour Vichy) à la mi-juin 1943 _ depuis plusieurs mois avec Bruno Le Marcis

_ pour ma part, c’est le 2 février 2015, d’abord par un courriel (à 16h 08), puis par un contact téléphonique (à 16h 12), que Bruno Le Marcis et moi-même, Francis Lippa, sommes entrés en contact, sur le conseil de Claude Laharie

(qui répond ceci par courriel à Bruno Le Marcis le 1er février 2015 : « Je n’ai pas beaucoup d’informations à vous donner sur ce sujet _ le suivant : « Je cherche à me documenter sur le rôle exact tenu par Marcel Brenot (…) au camp de Gurs (je pense) où il supervisait un groupe de « Travailleurs Étrangers Volontaires » », disait Bruno Le Marcis…

Le nom de votre aïeul par alliance _ Marcel Brenot, donc _ m’est inconnu. Il me semble que je ne l’ai jamais rencontré dans mes recherches sur Gurs, mais je ne peux pas l’affirmer totalement…

_ réserve prudente ainsi que judicieuse, car le nom de Marcel Brenot apparaît bel et bien, au moins, déjà, sur les en-têtes de documents officiels émanant des 182e et 526e GTE, aux moments où Marcel Brenot en assumait le commandement ; mais il me semble me souvenir qu’apparaissent aussi son nom et sa signature sur plusieurs de ces documents tels qu’ils sont conservés aux archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, à Pau, ainsi que j’ai pu le constater les plusieurs fois où, recherchant méthodiquement trace du nom de mon père, le Dr Benedykt Lippa, attestant de sa présence, soit au camp de Gurs, soit au sein des 182e et 526e GTE,  je suis venu y rechercher tout document concernant et le camp de Gurs et les GTE des Basses-Pyrénées ; à plusieurs reprises, donc : tout ce dossier est donc à relire… _

(…) Vous dites cependant que M. Brenot aurait commandé le 526ème GTE d’Oloron-Fabrèges-Buziet. C’est une information à creuser. Ce GTE ne dépendait en aucun cas du camp de Gurs _ car c’est exactement l’inverse : c’était le 182e GTE du camp de Gurs qui dépendait du 526e GTE départemental ; du moins à partir de la date (à vérifier !) où le 526e GTE fut, à la place de celui de Buziet, décrété GTE départemental !.. A mon avis, c’est ce point que vous devez tenter de préciser. Comment ? Je ne sais pas. Je sais par ailleurs que M. Francis Lippa, professeur bordelais à la retraite, a travaillé sur ce _ 526e _ GTE, puisque son père y fut _ effectivement : du 26 août au 9 décembre 1943, puis du 21 juillet au 30 septembre 1944 _ incorporé « ) ;

Bruno Le Marcis et moi-même, Francis Lippa, sommes entrés en contact sur les conseils de Claude Laharie, donc, que Bruno Le Marcis venait de joindre la veille (à 15h 45) pour avoir des éclaircissements sur ce camp de Gurs, dont le grand-père de son épouse, Marcel Brenot (17-7-1893 – 1-1-1986), avait dirigé le 182e GTE, et à propos duquel camp de Gurs il venait de découvrir de très nombreux très précieux documents, soigneusement conservés dans les archives privées de Marcel Brenot ; et cela à la suite du décès récent, au mois de novembre 2014, d’une des deux filles de Marcel Brenot _,

Nous sommes en relations depuis plusieurs mois avec Bruno Le Marcis

qui réalise une recherche familiale sur un aïeul par alliance, Marcel Brenot. Notre correspondant a retrouvé une volumineuse _ oui ! _ documentation d’archives, sur les activités de Marcel Brenot pendant la guerre : textes, rapports, circulaires, fiches, photos et même quelques objets dont on trouvera la reproduction ci-dessous

_ deux d’entre eux, un drapeau et une tranche de bois de chêne gravée, fabriqués par des T.E. républicains espagnols du 182e GTE du camp de Gurs, sont exposés à la Maison du Patrimoine d’Oloron en attendant l’édification d’un Musée au camp de Gurs même…

Une documentation et une iconographie assez complètes qui répondent à beaucoup de questions et en soulèvent de nombreuses autres.

Bruno Le Marcis a accepté de faire don à l’Amicale des quelques objets ayant appartenu à son aïeul. Nous l’en remercions vivement, de même que nous tenons à exprimer notre reconnaissance à M. Francis Lippa, professeur à Bordeaux, qui a servi de relais entre nous _ j’ai en effet remis ces deux premiers objets symboliques du 182e GTE du camp de Gurs (le drapeau et la tranche de bois de chêne gravée), reçus de Bruno Le Marcis à Bordeaux le 10 juillet 2015, à Claude Laharie aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, à Pau, le 26 août 2015, en me rendant aux obsèques de Jean-André Pommiès à Oloron – Sainte-Marie ; et Claude Laharie les a, ensuite, confiés aux bons soins d’Emile Vallès, qui les a mis en dépôt à la Maison du Patrimoine, rue Dalmais, à Oloron.

Mais surtout, Bruno Le Marcis nous a transmis le texte que nous publions ci-dessous, sur les activités de Marcel Brenot à Gurs.

Ce document est d’une grande valeur historique _ en effet ! _, car il vient combler une importante lacune _ oui ! En effet, rien de sérieux _ ni a fortiori nulle synthèse tant soit peu exhaustive : faute, pour l’essentiel, de documents dûment recensés et répertoriés, surtout dans les archives nationales ou départementales ; existe cependant la thèse importante de Peter Gaida, Camps de travail sous Vichy, en 2007, déjà… _ n’a jamais été écrit sur l’histoire du 182ème Groupe de travailleurs étrangers (GTE) de Gurs, ni sur celui de son frère jumeau, le 526ème d’Izeste _ c’est-à-dire le 526e Groupe de Travailleurs Etrangers d’Izeste – Louvie-Juzon, puis d’Oloron-Sainte-Marie ; avant que son siège soit transféré de la rue Saint-Grat à Oloron-Sainte-Marie, à Jurançon, à la Villa Montréal, au cours du mois de septembre 1943, comme l’atteste la consultation et comparaison des en-têtes de divers documents officiels, dont, surtout, les contrats mensuels successifs de T. E. de mon père, le Dr Benedykt Lippa (alors polonais), qui, méthodiquement conservés dans les archives privées de Pierre Klingebiel (1896-1984), leur co-signataire, m’ont été remis par son fils, le Pr André Klingebiel ; lequel, né en 1930, se souvient fort bien de mon père à Oloron en ces années-là, 1943 et 1944, de guerre et d’occupation par les Allemands…

Nous soumettons donc à nos lecteurs ce texte exceptionnel _ en effet ! _ qui vient éclairer l’un des aspects les plus méconnus de l’histoire du camp _ pour ce qui concerne son 182e GTE.


Le commandant Marcel Brenot, brillant officier devenu fonctionnaire atypique, occupe une place importante _ en effet _ dans l’histoire du camp de Gurs, à l’époque de Vichy. Il fut en effet le commandant du 182ème Groupe de travailleurs étrangers de Gurs du 9 novembre 1940 _ remplaçant Hubert Cosse _ au 1er avril 1942 _ date à laquelle, après y avoir été officiellement affecté le 19 mars 1942, il rejoint le 526e GTE départemental d’Izeste – Louvie-Juzon, où il va s’installer et résider alors ; et c’est le 20 avril 1942 que le chef Charles Rivalland lui cède la place à la tête de ce 526e GTE.

Auparavant, il s’était fait remarquer pendant la première guerre mondiale. Il avait combattu d’abord dans l’infanterie, puis dans l’aviation où il avait effectué une centaine de missions de reconnaissance aérienne. Héros de guerre, blessé à quatre reprises, il fut élevé au rang de chevalier de la Légion d’honneur à l’âge de 27 ans, reçut la Croix de Guerre avec palmes, ainsi que cinq citations. Marié au lendemain de la guerre, il eut trois enfants, devint négociant en vins et spiritueux à Saumur (49), puis exerça dans un négoce de bois avant de retourner dans l’armée active. Promu chef de bataillon en 1939, il est affecté à Saint-Cyr l’Ecole. Il y essuie les bombardements de juin 1940 et se replie avec son bataillon à Oloron-Sainte-Marie, où il arrive le 25 juin au soir, sous une pluie battante. Le 2 octobre 1940, il est finalement démobilisé à Pau. Le mois suivant, le 9 novembre, il est nommé au camp de Gurs, à la tête du 182ème GTE _ ici débute donc sa présence au camp de Gurs ; Marcel Brenot, et sa famille (son épouse et ses trois enfants) résidant très probablement alors à Oloron : à son arrivée, avec son Bataillon de l’Air 116 (de Saint-Cyr-l’École), à Oloron le 25 juin 1940, le commandant Marcel Brenot avait résidé dans la belle et vaste propriété Bordeu (avec parc) ; mais jusqu’à quelle date y est-il demeuré ? À quelle date lui et sa famille (acheminée, non sans difficultés, du Loir-et-Cher, à Oloron début septembre 1940) se sont-ils installés dans l’appartement « de fonction«  du 18 rue Dalmais, que leur loue Émile Lucbéreilh ; appartement dans lequel s’installera, au départ de Marcel Brenot d’Oloron pour Vichy, puis Orléans, son successeur provisoire à la tête du 526e GTE, celui qui était jusqu’alors son second (à cette date du 19 juin 1943), François Bodin-Hulin ? Au cours du mois de septembre 1943, le chef nouvellement nommé du 526e GTE départemental, Philippe Grandclément, décidera de transporter le siège de ce 526e GTE départemental, d’Oloron (22 rue Saint-Grat) à Jurançon, à la Villa Montréal, dans la banlieue de Pau


Le commandant Brenot assis à son bureau, à Izeste (1942)

Marcel Brenot, commandant du 182ème GTE de Gurs

Il y déploie tous ses efforts pour gérer les travailleurs étrangers — pour la plupart des Républicains espagnols, qu’il place _ du moins ceux qui deviennent ainsi des « T.E. détachés » auprès d’employeurs privés, agricoles ou industriels ; les autres T. E. demeurant, eux, cantonnés à l’intérieur du camp _, par des contrats de travail, dans les usines et les entreprises _ aussi des exploitations agricoles _ de la région _ du fait du nombre très important des prisonniers de guerre retenus en Allemagne, la main d’œuvre (surtout très bon marché, telle que celle-ci !) fait, en effet, cruellement défaut.

Beaucoup d’entre eux sont employés aux travaux forestiers _ mon père, le Dr Benedykt Lippa, y fut, lui aussi, un moment affecté, à Louvie-Juzon (à l’entreprise Lombardi Morello) : c’est une des rares mentions qu’il se plaisait à faire de ses activités d’alors, comme « bûcheron«  ! Un domaine que connaît bien Marcel Brenot. C’est un spécialiste du bois : les essences n’ont pas de secret pour lui. Il sait d’un coup d’œil sûr cuber un fût jusqu’au houppier lorsqu’il n’a pas avec lui son grand compas de forestier en chêne. A cette époque, pénurie d’essence oblige, camions et automobiles sont équipés de gazogènes alimentés en charbon de bois.

La gestion des travailleurs étrangers n’est pas toujours de tout repos. Il faut savoir canaliser quelques personnalités trop marquées, voire les écarter pour préserver coûte que coûte le moral des troupes, garant d’un bon entrain… et de la productivité qu’en attendent les employeurs. Tous les groupes de travailleurs étrangers ne se ressemblent pas, tant s’en faut. Et certains petits chefs _ tel, par exemple, Alexandre de Moroge (qui fut aussi milicien), à Buziet _, sans doute moins imprégnés de la droiture militaire qui guide encore Marcel Brenot, peuvent se montrer injustes et brutaux : tout ce qu’il exècre.

Autour du camp de Gurs se développe sporadiquement un marché aussi noir que parallèle, alimenté par des travailleurs étrangers en quête d’un pécule. Gare aux vrais voyous qui abusent de la situation ! À Pau, le tribunal, auquel le préfet réclame « des mesures très sévères », tourne à plein régime. La relative liberté de mouvement dont jouissent, hors le camp, les hommes _  surtout les « T.E. détachés » ; beaucoup moins les autres… _ du 182e GTE. susciterait-elle des jalousies ? Marcel Brenot prend soin de recueillir des témoignages et y met bon ordre en réorganisant le groupe, comme il sait le faire, sur le mode militaire. Il redonne de la tenue aux hommes en organisant, autant que faire se peut, un semblant d’homogénéité dans les « uniformes ». Chemises avec poches à rabat ; culottes de cavalerie et bérets pour l’encadrement ; ponchos taillés dans des couvertures, qui font office de cache-misère pour le reste de la troupe.


Un des emblèmes du 182ème GTE de Gurs, gravé dans une tranche de bois de chêne

 

L’emblème, le fanion et l’hymne du 182ème

Fin 1940, le 182ème GTE incorpore, aux côtés des travailleurs espagnols, un certain nombre d’Allemands expulsés du Pays de Bade pour cause d’antiracisme notoire, juifs pour la plupart _ l’opération de transfert est ordonnée et supervisée par Adolf Eichmann. Dans les rangs de ces désormais apatrides, dont certains réussiront à émigrer, figurent de nombreux intellectuels, écrivains, acteurs, musiciens, peintres, dessinateurs, plasticiens… et des sportifs aussi. Une équipe de football (maillot bleu, short blanc et chaussettes à bandes blanches) est même organisée, qui se produira au stade d’Oloron.

Un Groupe artistique du 182e GTE voit également le jour à Gurs, puissant dérivatif à la désespérance qui hante les autres internés, consignés dans des baraquements sommaires _ prévus pour ne durer qu’un seul été !!!! au printemps 1939… _ que les rudesses des deux hivers précédents ont déjà bien mis à mal _ et c’est encore peu dire ! Sur un terrain, en effet, argileux, où, sous ce climat pluvieux atlantique, tout devient boue ! Marcel Brenot commande aux artistes la création d’un insigne avec l’edelweiss pour emblème (les Béarnais l’appellent imortèla) sur fond bleu-blanc-rouge. Aux musiciens, il commande aussi l’écriture d’un hymne bien martial, une marche, paroles et partition pour voix et piano, que l’orchestre du camp pourra exécuter. Le musicien Hans Ebbecke et le pharmacien Julius Schwab, infirmier du GTE, signent leur œuvre, La marche du 182e, à la Noël 1941. Excusez du peu, le compositeur Hans Ebbeckke n’était rien moins, avant la guerre, que l’organiste de la cathédrale de Strasbourg ! L’hymne reprend en titre et en couplet la devise du groupe, que n’aurait pas reniée Baden Powell : « Toujours prêt ! ». Bon et utile…


Gravure du Groupe artistique du 182ème GTE de Gurs (1941)

La partition originale de l’hymne «Toujours prêts»du 182ème GTE de Gurs (paroles de Julius Schwab, musique de Hans Ebbekke)


Traduction en français de l’hymne du 182ème GTE de Gurs

Le 182e G.T.E. est _ de même que tous les autres GTE : bien commodes réservoirs de main d’œuvre immédiatement disponible ! _ l’objet de toutes les attentions de l’Organisation Todt, chargée de la construction du « Mur de l’Atlantique ». Le 30 juillet 1941, deux sergents recruteurs enrôlent _ avec, aussi, l’attrait d’une paye un peu plus substantielle que celle, misérable, des T.E. … _ 248 hommes, dont 141 membres du Groupe

_ l’année suivante, mon père, le Dr Benedykt Lippa, interpellé fin juin 1942, et mis d’abord quelques jours en « résidence forcée » à Grenade-sur-Adour, puis « versé » à ce 182e GTE du camp de Gurs début juillet 1942, échappera, lui, à ce sort, le temps de son cantonnement à Gurs, c’est-à-dire de la fin juin – début juillet 1942 jusqu’au 26 août 1943, où il sera transféré au 526e GTE d’Oloron (et mon père résidera alors à Oloron-Sainte-Marie, 40 rue des Oustalots, chez Joseph et Léonie Castille) grâce à un contrat de T. E. de complaisance, conçu par Marcel Brenot, et exécuté par son successeur à la tête de ce 526e GTE d’Oloron Philippe Grandclément, et son adjoint, Joseph de Goussencourt :

excellent médecin

(mon père était assistant en ORL du Professeur Georges Portmann à la Faculté de Médecine de Bordeaux jusqu’à ce 5 juin 1942, où Portmann, extrêmement bien informé _ il avait été Secrétaire d’Etat à l’Information à Vichy durant l’intermède Flandin, en janvier et février 1941 ; et conservait de très efficaces contacts dans les milieux d’information, presse, radio… _, l’ayant prévenu de sa prochaine arrestation par la Gestapo, lui permet de fuir, au sein d’un transport organisé par des Résistants bordelais _ recherche à creuser !!! _ en un autocar dirigé par une infirmière de la clinique Bagatelle (à Talence), en franchissant la ligne de démarcation à Hagetmau : ma mère, qui a 99 ans et fort bonne mémoire ancienne, ayant fait l’aller-retour Bordeaux-Hagetmau-Bordeaux en cet autocar spécialement affrété, peut encore en témoigner !),

et qui parle couramment allemand, polonais, russe et espagnol, outre ses compétences médicales,

Benedykt Lippa est chargé de diverses fonctions de secrétariat au sein de ce GTE ; il s’occupe notamment des formulaires d’engagement des T.E. ; dont le verso d’un exemplaire vierge a servi de couvre-livre à un ouvrage dédicacé à mon père, par son auteur, le Pasteur Cadier ; et que, ramené avec lui, en son bagage, par mon père à Bordeaux le 30 septembre 1944, je possède…

Le 3 août, la gendarmerie les escorte jusqu’au Groupement régional n° 2 de Toulouse (4 rue de Belfort), dont dépendent les 27 GTE _ à cette date ; mais il faut bien noter que le nombre des GTE en fonction sera très mouvant tout au long de leur existence _

de _ cette partie de la _ zone non-occupée, quelque 13.000 hommes, pour être remis aux Allemands.

A la Noël 1941, en amenant les couleurs du 182e pour la dernière fois de l’année, Marcel Brenot fait sensation au camp de Gurs _ et dans la hiérarchie des administrations de Vichy _ en prononçant un discours qualifié de « chaleureux » devant les hommes de son groupe. Homme entier et indépendant, il n’hésite pas à critiquer ce qui le rebute. Est-ce la raison pour laquelle _ le 1er avril 1942 _ il est éloigné du camp ? _ il faut cependant noter qu’il y a eu, aussi, en février-mars 1942, de gros problèmes (un violent conflit entre le chef Charles Rivalland, jusqu’alors à la tête de ce 526e GTE départemental depuis le 21 mai 1941, et l’irascible colonel Lespert, qui dirigeait un chantier de jeunesse en vallée d’Ossau) au sein de la direction du 526e GTE départemental d’Izeste – Louvie-Juzon, qui est donc réaménagée ce 1er avril 1942. Et accéder au commandement du GTE départemental constitue une promotion ! Par ailleurs, à la tête de ce poste « départemental« , le commandant Brenot garde un œil vigilant sur ce qui se passe dans les deux GTE du camp de Gurs ; Gurs, où sa présence physique est attestée à plusieurs reprises en divers documents conservés aux Archives départementales des Pyrénées-Atlantiques, à Pau : par exemple, un contrat passé en décembre 1942 avec le commandant du camp de Gurs, René Gruel, transfère pour un mois au 526e GTE d’Izeste un certain nombre de T.E. « hébergés« … Toujours est-il que, le 1er avril 1942, Marcel Brenot est affecté au commandement du 526e GTE départemental d’Izeste -Louvie-Juzon.

Ce GTE départemental _ et c’est bien là son statut officiel : il y a en effet un « GTE départemental » pour chaque département de la zone non-occupée _ chapeaute les autres GTE des Basses-Pyrénées-et-Landes-non-occupées _ ainsi la moitié ouest du département des Landes, y compris, sa préfecture, Mont-de-Marsan, se trouve-t-elle en zone occupée ; alors que sa moitié est, et la sous-préfecture d’Aire-sur-Adour, est rattachée, elle, à la partie est, également non occupée, du département des Basses-Pyrénées ; et dépend donc administrativement de la préfecture de Pau. Il compte 777 travailleurs (21 employés par le groupe, 744 détachés _ voilà ! _ chez les employeurs, 4 disponibles et 8 absents). Le 7 mai 1942, le 526e grossit. Les effectifs atteignent 900 hommes « 600 Espagnols, 100 juifs et 200 de nationalités diverses, mais ariens », selon un rapport du Comité d’Assistance aux Réfugiés (CAR). Le siège du 526e est d’abord à Izeste (tél. : le 5 à Louvie-Juzon) _ avant d’être déplacé à Oloron-Sainte-Marie, le 7 novembre 1942 ; très probablement par la volonté de Marcel Brenot lui-même. Mais le groupe dispose aussi _ déjà ? _ de bureaux à Oloron-Sainte-Marie, 22 et 25 rue Saint-Grat (tél. : 343), où sont situés aussi l’écurie et le garage. Les magasins (ordinaire et matériels) sont situés 9 rue Carrerot _ et cela avant que le siège de ce 526e GTE départemental soit transféré d’Izeste – Louvie-Juzon à Oloron-Sainte-Marie. Marcel Brenot, précédemment installé _ les dates ont de l’importance : à tâcher de préciser ; ne serait-ce pas plutôt l’inverse ?… _ dans un appartement de fonction meublé 18 rue Dalmais, qu’il loue à Émile Lucbéreilh, fabricant des pâtes alimentaires Luc (marque déposée), investit _ à quelle date ? _ avec femme et enfants le _ beau et vaste _ pavillon _ avec un grand parc _ dévolu à la direction du Groupe _ ou plutôt, dévolu au domicile personnel de son commandant : les photos conservées par Marcel Brenot permettant de très clairement le situer : il s’agit de la propriété Bordeu… Sur tous ces points, préciser la chronologie des domiciliations successives de Marcel Brenot (et de sa famille) en Béarn serait bien utile…

A Izeste, le paysage est somptueux, le jardin à l’arrière de la maison offre une pleine vue sur le Pic d’Izeste. Dans les communs, des employés entretiennent une basse-cour et une petite porcherie d’une dizaine d’animaux moyennement gras. Ils cultivent également un vaste potager. Une symphonie pastorale dans la fureur de la guerre. Plus au nord-ouest, à 38 kilomètres à vol d’oiseau d’Izeste, au strict opposé d’Oloron, les détenus du camp de Gurs sont en proie à la famine et aux pires maladies _ dont la dysenterie et le typhus.

Poussé par la nécessité d’informer plusieurs centaines de travailleurs étrangers _ les T. E. « détachés«  _ éparpillés dans les entreprises _ et exploitations agricoles _ de la région, Marcel Brenot réussit à obtenir des subsides d’une association caritative pour éditer un bulletin bilingue franco-espagnol de 2 ou 4 pages, dont il est l’unique rédacteur-gérant. Faute de papier disponible chez l’imprimeur, son bulletin, dénommé Servir, tiré à mille exemplaires, ne connaît, semble-t-il, que quatre parutions. Il y exhorte ses hommes à la patience et à l’engagement. Il promet : « Je veillerai à ce que vos femmes et vos enfants ne soient pas dans la misère. Je pense aux regroupements familiaux. » Il assure : « Je serai juste, équitable, humain, aussi bien pour les employeurs que pour le T.E. » S’ensuit une liste de courts conseils et de renseignements pratiques, comme ce bref encadré en bas de page, intitulé « Recommandations importantes pour MM. Les employeurs ruraux » : « Pour avoir de bons T.E., fidèles et dévoués, occupez-vous aussi d’eux en dehors du travail. Préoccupez-vous fréquemment du sort de leur famille, de leur femme ou de leurs enfants. Procurez-leur toute l’aide matérielle et morale possible. Ils vous en seront très reconnaissants ».

Les 23, 25 et 27 juillet 1942 _ et cette fois mon père, le Dr Benedykt Lippa, se trouve bien présent au camp de Gurs, au sein du 182e GTE : depuis la fin juin ou le tout début juillet de 1942 ; il y assume notamment des fonctions de secrétariat et interprétariat, en plus de services spécifiquement médicaux auprès de l’équipe médicale… _, la Commission Todt est encore à pied d’œuvre, le Mur de l’Atlantique réclame toujours plus de bras pour réaliser ce projet pharaonique dont Adolf Hitler a confié la supervision au Maréchal Rommel _ un an et demi plus tard : le 5 novembre 1943 _ : 15.000 bunkers et blockhaus _ dont « seule la moitié a été complètement terminée » en juin 1944… _ du Danemark à la Bidassoa, nécessitant quelque 13 millions de m3 de béton…

Le 11 novembre 1942, l’ambiance générale se refroidit brutalement dans les Basses-Pyrénées : les Allemands _ en représailles immédiates au débarquement allié en Afrique du Nord _ envahissent la zone libre _ ainsi la Gestapo est-elle présente, et active, à Oloron. Plus que jamais, la prudence s’impose. Les visites impromptues se multiplient au camp de Gurs _ Marcel Brenot, lui, ne s’y trouve plus… Et les claquements de portières des voitures de la Gestapo à la porte de son bureau _ transféré trois jours plus tôt, le 8 novembre 1942, au 22 de la rue Saint-Grat, à Oloron-Sainte-Marie _ hantent encore Marcel Brenot. Les Allemands missionnent-ils des « moutons » dans les GTE ?

Le tournant de 1942

Cultivé, polyglotte, germanophile, Marcel Brenot parle allemand couramment depuis la fin de ses études à Sens, et un peu anglais ; conférencier à ses heures pour ses camarades officiers, grand lecteur féru d’histoire, Marcel Brenot sait qu’elle ne repasse jamais tout à fait les mêmes plats. Il est urgent d’attendre, de rester debout et de préserver a minima l’ordre qu’exige toute organisation.

En 1940, s’il semble adhérer aux principes de la Révolution nationale, c’est d’abord en soldat, comme beaucoup d’officiers de sa génération, par respect pour le vainqueur de Verdun. Nourrit-il des sentiments antisémites ? Sûrement non. Mais il ne dit mot des lois scélérates de 1941, encore moins de l’organisation au Camp de Gurs de six convois de détenus emportant vers « une destination inconnue » 3.907 juifs allemands et ressortissants d’autres pays, chargés à même la paille des wagons à bestiaux en gare d’Oloron-Sainte-Marie. Ses archives sont muettes sur le déroulement de ces événements tragiques, dont on peut imaginer que l’ampleur et la soudaineté ont dû mobiliser l’essentiel des rouages de l’organisation du Camp (et des deux GTE qui en font partie _ en plus du 182e GTE , l’autre est le 722e _) et dont il a nécessairement eu connaissance. Rien n’atteste, cependant, que Marcel Brenot ait participé d’une quelconque manière à leur préparation ou leur organisation.

L’année 1942 marque sans doute un tournant important dans le parcours de Marcel Brenot. Elle alimente sa déconvenue. Tout _ bientôt _ menace de partir à vau-l’eau dans l’organisation des GTE _ cf là-dessus le livre important d’Antoinette Maux-Robert : La Lutte contre le chômage à Vichy 1939 – 1944 _ Henri Maux, le Juste oublié L’administration de Vichy ne suit pas.La nourriture est comptée. Le matériel vient à manquer, comme l’habillement, surtout les chaussures, qui font cruellement défaut et sont l’objet de réclamations incessantes, ravivées au gré des aléas de la météo. Ses exhortations à l’ordre et la patience ne sont, chaque jour un peu plus, que des mots, rien que des mots s’éloignant dangereusement de la réalité. C’est sur le terrain de l’humanitaire que Marcel Brenot va nouer des liens avec certaines familles d’Oloron et de la région _ ce serait bien intéressant d’obtenir ici de plus amples précisions _, comme avec Henriette Verdalle, fille de Paul Verdalle, maire et conseiller général de Navarrenx _ celui-là même qui au printemps 1939 avait accepté que fut là installé, principalement sur le territoire de la commune de Dognen, le camp dit « de Gurs« , à la place du lieu initialement prévu en 1939, à Ogeu-les-Bains, et habilement rejeté par le maire d’Ogeu, le chanoine Biers. Cette dernière _ Henriette Verdalle est en effet depuis longtemps une militante vigoureuse et assidue des Droits de l’Homme _ apporte un soutien actif aux internés du Camp de Gurs, parmi lesquels, un avocat berlinois : M. Frederic Wachsner _ Ohlau, 1893 – Navarrenx, 28-2-1958. Marcel Brenot le dote d’un contrat de travail en bonne et due forme, autorisant Mme Verdalle à l’employer et l’héberger chez elle à Navarrenx _ au Vieux-Logis. M. Wachsner supervisera les études du fils de sa protectrice, André Laclau-Barrère, né en 1925 _ Cierp, 4-11-1925 – Susmiou, 1-5-2001 _, avant d’être exfiltré en Espagne, puis de passer à Londres. À la Libération, il reviendra en France pour épouser Henriette Verdalle _ le 8 décembre 1945, à Navarrenx ; et tout au long de leurs vies, Henriette Wachsner-Verdalle (Navarrenx, 21-8-1896 – Mauléon-Licharre, 27-8-1988) et Marcel Brenot (Saint-Laurent-lèz-Macon, dans l’Ain, 17-7-1893 – Voisins-le-Bretonneux, 1-1-1986) ne manqueront pas d’entretenir d’amicales relations…

Le sort heureux du Dr Benedykt Lippa, polonais originaire de Galicie _ Stanislawow, 11-3-1914 – Bordeaux, 11-1-2006 : il est venu en France en 1932 pour y faire ses études de médecine, et il est docteur en médecine (et spécialiste en ORL) depuis le mois de juillet 1939 _, T.E. au 182e du camp de Gurs, est à mettre également à l’actif de Marcel Brenot _ comme le signalent, et c’est un témoignage très précieux, les archives privées du Professeur Pierre Klingebiel. Il lui prépare _ et de sa pure initiative : c’est à souligner ! C’est lui, Marcel Brenot, en effet, qui sollicitera à cette fin Pierre Klingebiel, professeur de philosophie au Collège d’Oloron, Protestant actif, profondément humaniste, et chargé de famille nombreuse… _ un contrat de travail _ « agricole » !.. _ de complaisance c’est là un point très important ! _ en juin 1943, afin que le Dr Lippa, une fois sorti du camp, serve de médecin aux T.E. _ que le commandant Brenot a toujours très à cœur ! _ du 526e d’Oloron _ et soit ainsi, aussi, (un peu) éloigné du camp de Gurs, et par là un peu moins à portée immédiate de menaces « de type Organisation Todt«  Contrat qui sera honoré après son départ d’Oloron et du 526e, le 19 juin 1943, par l’un de ses successeurs _ à la tête de ce 526e GTE d’Oloron _, Philippe Grandclément _ Rochefort, 25-7-1904 – Rochefort, 26-4-1974, le frère aîné du fameux Résistant bordelais André Grandclément (Rochefort, 28-7-1909 – Saugnacq-et-Muret, 27-7-1944), dont le nom et la signature sont présents sur ce contrat « agricole«  de complaisance à la date du 26 août 1943… _, et son adjoint, Joseph de Goussencourt _ Saint-Eman, 9-5 1896 – Banalec, 1985 ou 1992 ; déjà présent, ce dernier, dans l’équipe administrative du GTE à Oloron du temps du commandement de Marcel Brenot, en particulier à cette date du 19 juin 1943 ; et donc bien connu de lui ! _, à la date du 26 août 1943 _ et cela grâce aux liens précédemment établis entre Marcel Brenot et Pierre Klingebiel, qui avait, en effet, sollicité et obtenu à plusieurs reprises des contrats mensuels de T.E. pour des Républicains espagnols protestants internés au camp de Gurs (Francisco Maso et Jose Mortes), pour des travaux agricoles saisonniers, à Agnos, au bénéfice du père de son employée de maison ; Pierre Klingebiel était aussi très proche de son collègue et ami le Résistant Jean Bonnemason (Gère-Bélestein, 29-11-1894 – Oloron, 8-12-1955), qui sera très actif au conseil municipal d’Oloron au moment de la Libération de la ville, avant de devenir conseiller général de Laruns et de la Vallée d’Ossau : ainsi existe à Oloron une rue Jean Bonnemason. En 1945, Jean Bonnemason rédigera un courrier d’appui à la sollicitation par mon père d’une reconnaissance officielle de sa participation à des activités de Résistance dans la région d’Oloron.

Dans un mémoire daté de l’automne 1944, qui ne mentionne ni les convois ni le nombre de déportés, Marcel Brenot estime que « le Camp de Gurs a connu, pendant les années d’occupation, une notoriété d’un caractère spécialement douloureux. Destiné à recevoir des étrangers, il a été le théâtre de la part de la Gestapo et du gouvernement de Vichy des pires excès. Le camp comprenait des communistes espagnols, des israélites belges, allemands, autrichiens, etc., dont beaucoup avaient servi et combattu dans les rangs de l’armée française. » Il souligne : « J’ai fait tout ce qui était humainement possible pour adoucir les rigueurs des ordres et de la discipline, pour faciliter les évasions, pour sauver de la déportation de malheureux internés. » « Les mesures prises de ma propre initiative, poursuit-il, ont représenté le maximum de ce qu’il était possible de faire étant donné le contrôle allemand de Vichy : déplacement du cantonnement des Travailleurs [du 182e G.T.E.] à la périphérie du camp ; enlèvement des fils de fer barbelés ; autorisation quotidienne de libre sortie pendant plusieurs heures ; permission de la journée et de 24 heures le dimanche ; permissions exceptionnelles de plusieurs jours pour toute la Zone Sud (nombreux conflits à ce sujet avec la direction du camp et le Préfet. Rappel à l’ordre de Vichy) ; incorporation au Groupe de nombreux internés du camp, ex-volontaires étrangers, dont de nombreux israélites qui, par cette opération, devenaient Travailleurs libres en bénéficiant immédiatement du statut de T.E. J’ai, de cette manière, soustrait d’innombrables anti-hitlériens de l’Europe centrale à la persécution de la Gestapo et de la police française ; création d’un foyer et d’une cantine, gérés par les Travailleurs, ce qui a permis de distribuer 300 frs par tête lors de la dissolution du Groupe ; rédaction et signature d’un contrat collectif de travail avec le directeur du camp _ M. Gruel _, sauvegardant ainsi les droits sociaux de mes hommes ; rétablissement du libre exercice du culte israélite et suppression du travail le samedi » _ tout ce détail des mesures prises constituant un apport passionnant et très riche à la connaissance des GTE !

Les soupçons de Vichy

Le Commandant Brenot organise aussi la protection des T.E., « étrangers antinazis recherchés par la Gestapo ». Il prépare « de nombreuses évasions et passages à l’étranger des travailleurs recherchés », indique des lieux de retraite, « bien qu’étant [lui]-même surveillé et soupçonné par la police vichyssoise, qui avait connaissance de [son] activité. »

Plus impliquant encore, il revendique la refonte du fichier du Groupe en une nuit « pour reculer les dates d’entrée en France de certains Polonais, Hongrois, Tchèques, Autrichiens, presque tous israélites, pour les soustraire aux mesures d’internement prévues par Vichy, en reculant leur date d’entrée en France (avant 1933). »

Un procès-verbal manuscrit en date du 5 mars 1943, atteste que ce jour à 15 heures, Marcel Brenot, assisté par quatre personnes _ Jean Coulon, alors commandant en second du 526e GTE (Jean Coulon sera affecté à Lille au début du mois de mai suivant ; François Bodin-Hulin le remplaçant à ce poste de commandant-adjoint ; ensuite, ce sera Joseph de Goussencourt, qui demeurera à ce poste de commandant-adjoint au moins jusqu’en juillet-août 1944), Camille Portier, chef comptable, Hubert Heinnen, surveillant, Vicente Gardia, employé du GTE ; ainsi qu’une cinquième personne, dont la signature demeure illisible _ a procédé dans les bureaux du 526e GTE _ à Oloron-Sainte-Marie, 22 rue Saint-Grat, par conséquent _ à l’incinération de « 710 ordres de mission, cartes d’identités de Travailleurs étrangers du Groupe, périmés, remplacés par les nouvelles revêtues du nouveau cachet » (sic).

Sur un plan plus politique, dès 1941, Marcel Brenot prend une initiative remarquée en faveur des Républicains espagnols. On ne lui connaît pas de sympathies communistes, ce serait plutôt le contraire. Le 15 avril 1941, bravant les consignes propres à l’État de siège alors en vigueur, Marcel Brenot organise et préside devant un parterre de 300 ex-miliciens espagnols, tous du 182e GTE _ c’est à noter _, un grand banquet à l’hôtel Lubeigt de Navarrenx _ avec l’accord bienveillant du maire de Navarrenx, Paul Verdalle. Ils célèbrent ensemble le 10e anniversaire de la seconde République espagnole (1931-1939). Peut-il soupçonner à cet instant qu’un certain nombre de travailleurs du 526e G.T.E. _ que dirige alors, à Izeste, le chef Charles Rivalland _, affectés au chantier de construction de la centrale hydroélectrique de Fabrèges, dans la vallée d’Ossau, seront bientôt approchés par la Résistance toulousaine ? Les documents qu’il a laissés ne permettent pas de le supposer _ mais à cette date du 15 avril 1941, Marcel Brenot n’a nul regard, depuis son poste de commandant du 182e GTE du camp de Gurs, sur ce qui se passe au 526e GTE départemental d’Izeste – Louvie-Juzon.

En 1943, les exigences allemandes depuis l’invasion de la zone libre _ le 11 novembre 1942 _, auxquelles s’ajoutent les pressions et les projets de l’Organisation Todt sur les GTE, et particulièrement en mai 1943 sur le 526e, les lourdeurs de l’administration de Vichy _ cf sur ce point les détails qu’en donne le livre d’Antoinette Maux-Robert La Lutte contre le chômage à Vichy 1939 – 1944 _, tout finit par convaincre Marcel Brenot qu’il est temps de partir. Il démissionne du 526e GTE fin mai 1943.

Après deux ans et huit mois passés dans les Basses-Pyrénées, il est nommé commandant régional des Groupes Mobiles de Réserve (G.M.R.) à Orléans. Il prend ses fonctions en juin 1943 avec le grade de Colonel.

Les critiques n’ont pas manqué à l’encontre de Marcel Brenot, durant son séjour pyrénéen, elles ne manqueront pas non plus jusqu’à la Libération. Un dicton béarnais affirme Qui passe par Izeste sans être critiqué peut passer l’enfer sans être brûlé. La suite du parcours de Marcel Brenot montrera qu’il peut faire aussi parfois très chaud hors de l’enfer…

Bruno Le Marcis

Le fanion du 182ème GTE de Gurs

Voilà un apport décidément majeur à la connaissance des faits advenus au camp de Gurs ces années-là ;

ainsi qu’à la connaissance du fonctionnement, vu en interne et du point de vue des initiatives prises (ou à mener), des GTE, à travers les cas bien concrets _ vus quasiment au jour le jour, et à l’épreuve des problèmes qui surgissaient _ des 182e et 526e GTE…

Titus Curiosus, ce mardi 18 avril 2017

Un admirable monument de micro-histoire de l’Occupation : le « Dictionnaire de la Collaboration _ Collaborations, compromissions, contradictions » de François Broche

12nov

Poursuivant un travail entamé avec L’Armée française sous l’Occupation (2002-2003), Une histoire des anti-gaullismes des origines à nos jours (2007) _ je viens d’en commencer la lecture ; et c’est passionnant et très riche ! _ et le Dictionnaire de la France Libre (2010 _ je viens de le parcourir de la première à la dernière page : c’est aussi une très riche source de micro-informations…),

François Broche nous livre ce mois-ci, avec son Dictionnaire de la Collaboration _ Collaborations, compromissions, contradictions, qui paraît aux Éditions Belin, un admirable monument (de 928 pages et 848 entrées) de micro-histoire, magnifiquement fouillée, sur le sujet ô combien complexe _ ainsi que délicat, encore, même si des braises s’apaisent… _ des Collaborations, compromissions et contradictions _ pour reprendre les termes excellemment choisis de son sous-titre _ de diverses sortes, et à des degrés très variés, vis-à-vis tant de l’Occupant allemand que de l’État français de Vichy.

Le temps est donc venu, comme ont bien commencé de nous l’apprendre les travaux très précis _ et très précieux, ainsi : la précision est en effet indispensable ! _ de Robert Belot (La Résistance sans De Gaulle, L’Affaire suisse, Les Secrets de la Résistance, Aux Frontières de la liberté) et de Bénédicte Vergez-Chaignon (Les Vichysto-Résistants), de dépasser l’ère de la domination des clichés tant résistantialistes que vichystes et néo-vichystes qui encombraient et gênaient une historiographie enfin suffisamment soucieuse des complexités, nuances et évolutions _ sinon contradictions : au gré des circonstances et changements survenant ; à commencer par l’issue des batailles se livrant sur divers fronts (au premier chef desquels ceux de l’Est et ceux d’Afrique), et influençant les attentistes de tous poils… dans le temps, des protagonistes des événements survenant en France ainsi qu’en son empire entre 1940 et 1944-45,

pour cesser de succomber aux manichéismes tant idéologiques que moralisateurs, simplificateurs :

écueil que sait magnifiquement éviter François Broche…

Pour ce qui _ modestement _ me concerne en tant que chercheur de la micro-histoire de mon père, entre le 7 juin 1942 et le 30 septembre 1944 _ dates de son départ de Bordeaux occupé, et de son retour à Bordeaux libéré ; cf mon article Poursuite d’enquête sur les liens de résistance entre Pierre de Bénouville et les Portmann, père et fils _, et en zone non-occupée (principalement Oloron, Gurs, Toulouse, Beaupuy),

c’est le fil d’Ariane de l’Armée Secrète qui principalement mobilise l’enquête que je poursuis,

à travers, d’abord, les personnalités des Résistants qui l’ont aidé (d’abord Jean Bonnemason et Pierre Klingebiel, les deux à Oloron) ;

mais aussi les commandants des GTE des Basses-Pyrénées (Marcel Brenot, Philippe Grandclément, E. Delluc, se succédant au 526e GTE d’Oloron _ rue Saint-Grat _, puis Jurançon-Pau _ Villa Montréal, avenue Henri IV _, à partir du mois de septembre 1943)

et de Haute-Garonne (Georges Ledoux, au 561e GTE de Beaupuy _ au Domaine de La Gaillarde _ ; et éventuellement Brouguière, au 562e GTE de Toulouse-rue de Belfort ; ainsi que Lemay, qui dirigeait le Groupement II des GTE de Toulouse, pour être exhaustif _ jusqu’ici j’ignore les prénoms de ces Messieurs Brouguière, Lemay et E. Delluc) ;

ainsi que le Professeur Georges Portmannn, le maître en ORL de mon père à la Faculté de Médecine de Bordeaux, qui lui a permis de fuir la Gestapo, à Bordeaux, les premiers jours de juin 1942, en l’informant à temps que la Gestapo allait venir l’arrêter _ cf à nouveau mon article précédent : Poursuite d’enquête sur les liens de résistance entre Pierre de Bénouville et les Portmann, père et fils.

Si le nom de Georges Portmann apparaît bien à la page 752 du Dictionnaire de la Collaboration de François Broche, à l’entrée « Radio-Vichy« , mais très succinctement _ trop succinctement pour ma curiosité _,

en revanche Georges Portmann n’y est pas cité comme ayant été Secrétaire général à l’Information au gouvernement de Vichy (du 2 janvier au 16 février 1941), ainsi que directeur de la Radio de Vichy, lors de l’intermède Flandin _ Pierre-Étienne Flandin, dont Georges Portmann était alors le « bras droit« , comme le signale, parmi d’autres, Philippe Burrin, en sa France à l’heure allemande (page 381) ; Olivier Wieviorka, en son Histoire de la Résistance, qualifie Georges Portmann d‘ »un des fidèles de Flandin«  _, entre un premier gouvernement Laval _ avec Jean-Louis Tixier-Vignancourt au Secrétariat à l’Information _ et le gouvernement Darlan _ les tous premiers jours, c’est Henry Moysset qui, seul, remplace Georges Portmann ; puis, à partir du 23 février, Paul Marion est associé à Henry Moysset à cette fonction gouvernementale ;

ni, non plus comme ayant fait partie, et cela dès l’origine, de la Délégation française à la Commission allemande d’armistice de Wiesbaden _ François Broche me précise que ce fut très précisément du 28 juin au 13 septembre 1940.

Alors que le nom de Max Brusset _ rencontré, lui, dans les Souvenirs de Georges Portmann (parus en 1982), comme dans Le Sacrifice du matin de Pierre de Bénouville (rédigé et paru dès 1945, aux Éditions La Palatine, à Genève ; le texte sera modifié-enrichi lors de plusieurs rééditions, dès 1946 et jusqu’en 1983, aux Éditions de son ami Robert Laffont) : à propos de l’intervention de la Gestapo chez lui, 28 Boulevard Raspail, le 26 mars 1944, à dix heures du matin, alors que devaient se retrouver dans ce salon et à cette heure plusieurs membres du réseau de Pierre de Bénouville, dont Georges (le père) et René (le fils aîné) Portmann, ainsi que Pierre de Bénouville lui-même : c’est ainsi que furent arrêtés ce 26 mars 1944 Armand Magescas et Alain de Camaret… _ en est absent.

Depuis, François Broche m’a appris que Max Brusset a été député gaulliste de Charente-Maritime de 1946 à 1958 _ d’abord ce fut sous l’étiquette du Parti Républicain de la Liberté, de Joseph Laniel, de décembre 1946 à juin 1951 (le RPF n’avait pas encore été créé en décembre 1946) ; puis comme député RPF, de juin 1951 à décembre 1955 ; et enfin sous l’étiquette des Républicains Sociaux (nouveau nom d’un parti rassemblant des gaullistes, avant 1958), de janvier 1956 au 30 novembre 1958) _ cf là-dessus le très utile et très précis Dictionnaire de la France libre, dirigé par François Broche, Joseph Caïtucoli et Jean-François Muracciole.

Max Brusset a été aussi maire de Royan, de mai 1953 à mars 1959,  démissionnant de ce mandat municipal, après avoir été battu le 30 novembre 1958 aux élections législatives par André Lacaze (candidat Indépendant et Paysan) ; à la mairie de Royan, lui succèdera alors, au mois de mars 1959,  l’amiral Hubert Meyer _ oncle de l’actuel maire de Royan, Didier Quentin.

J’ai découvert aussi, depuis, que, à partir de 1937 et pendant la guerre, Max Brusset, journaliste et homme de radio de son métier, a pris des parts, à partir de 1938, à une radio dans le Midi, à Antibes-Juan-les-Pins : Radio Nice-Côte d’Azur, qui était devenue le 20 mars 1937 Radio-Méditerranée. Et que cette radio deviendrait, suite à diverses péripéties durant la période de guerre, et impliquant les Allemands _ dont Otto Abetz _, Radio Monte-Carlo… Voilà donc un point de convergence entre Max Brusset et Georges Portmann, ainsi que Pierre de Bénouville, qui a vécu à Antibes, Biot, etc., sur la Côte d’Azur, sous l’Occupation.

Mais c’est au Dictionnaire de la Collaboration _ Collaborations, compromissions, contradictions de François Broche que je veux rendre ici l’hommage que ce travail considérable et magnifique, passionnant, mérite.

Les 848 entrées de ce Dictionnaire, magnifiquement précises et détaillées, et même fouillées, nous livrent en effet un portrait somptueusement riche _ et étonnamment vivant ! _, au travers de toutes ses complexités, de cette époque particulièrement riche en nuances _ et évolutions, sinon contradictions _ de toutes sortes ;

assorties, pour chacune des entrées, d’une bibliographie aussi complète que possible (et par là extrêmement utile), elle aussi.

Je tiens à souligner au passage le souci de François Broche de donner le maximum de précision, en matière de lieux _ pour ce qui concerne la domiciliation des diverses institutions abordées : un soin assez rare, il faut le souligner… _, de dates _ c’est aussi très appréciable _, de détails bibliographiques sur les personnes, sans s’en tenir, d’ailleurs, à la seule période (1940-1944) de la Collaboration _ tant ce qui précède (dans la formation et les carrières des individus) que ce qui suit ces moments (dans le devenir de l’après-guerre) est en effet très judicieusement porté à la connaissance du lecteur, et nous apprend beaucoup…

Max Brusset a lui-même beaucoup appris en travaillant à sa passionnante et très riche, déjà, histoire des anti-gaullismes des origines à nos jours

Et cela _ je reviens au Dictionnaire de la Collaboration _ Collaborations, compromissions, contradictions _ à partir d’une conception éditoriale elle-même extrêmement bien conçue : chaque titre de notice est accompagné d’un excellent sous-titre, et chaque entrée comporte une ou deux citations représentatives mises en exergue, à côté du corps du texte lui-même.

Si bien que ce Dictionnaire de la Collaboration _ Collaborations, compromissions, contradictions constitue désormais un outil de référence indispensable pour les chercheurs comme pour les curieux de cette période plus que jamais fascinante…

Au passage, je peux indiquer que deux éléments ont sollicité tout particulièrement ma curiosité, au point d’en désirer découvrir davantage… :

tout ce qui concerne, d’une part, les très riches interconnexions des milieux d’affaire, autour de ce qui alors fut qualifié par certains de synarchie _ cf ainsi, et entre bien d’autres, l’article que François Broche lui consacre aux pages 829-830 ; et au passage, je remarque l’absence d’une entrée consacrée à Pierre Taittinger (1887-1965)… _ ;

et d’autre part, ce qui concerne, parmi les divers medias d’information, communication, propagande, la radio _ cf les articles Radio-Paris et Radio-Vichy, aux pages 751-752-753 ; et j’aurai souhaité en apprendre davantage sur les autres radios, en particulier en zone d’abord dite non-occupée ; par exemple à propos de Radio-Méditerranée, à Antibes, et de la naissance de Radio-Monte-Carlo, autour des activités de Max Brusset ; ou encore du développement de Radio-Andorre… _ cf La Résistance à Toulouse et dans la Région 4, de José Cubero.

Et il me faut souligner que les articles consacrés aux différents organes de presse (ainsi que d’édition) de cette période de l’Occupation sont tout particulièrement riches, et nous font pénétrer fort judicieusement dans les arcanes de l’information et de la propagande sous l’Occupation ; mais aussi pour toute la période qui suit, où fleuriront de nombreuses publications néo-vichystes : ici, l’apport de François Broche est tout spécialement remarquable, et très précieux pour le lecteur…

Bref, cet ouvrage de 928 pages de François Broche est bien davantage qu’un simple dictionnaire :

c’est un monument passionnant et grouillant de vie de micro-histoire,

en plus de former un très riche répertoire d’informations, à consulter par entrées, au fur et mesure de ses curiosités, comme pour tout dictionnaire…


Titus Curiosus, le 12 novembre 2014          

Poursuite d’enquête sur les liens de résistance entre Pierre de Bénouville et les Portmann, père et fils

27sept

Aujourd’hui, je fais le point des avancées de ma recherche à propos des liens de résistance entre Pierre de Bénouville et les Portmann, Georges, le père, et René, le fils. En prolongement de mon article du 31 juillet dernier : La fécondité magnifique du détail dans le travail d’enquête de Robert Belot sur les Résistances en France sous l’Occupation

A cette fin _ et sur les conseils avisés de Jacques Hogard, le neveu de Pierre de Bénouville _, je me suis procuré et j’ai lu _ méthodiquement, et donc à trois reprises _ le superbe livre de souvenirs de Pierre de Bénouville, Le Sacrifice du matin, paru en 1945 _ dans l’édition (tardive) de 1983, aux Editions Robert Laffont _ ; ainsi que le très beau, aussi, L’Aventure incertaine _ De la Résistance à la Restauration, de Claude Bourdet, paru en 1975 _ dans la ré-édition de 1998, aux Editions du Félin _ ; et Résister _ Histoire secrète des années d’Occupation, de Jacques Baumel, paru en 1999 _ dans l’édition originale de 1999, aux Editions Albin Michel _ : Pierre de Bénouville, Claude Bourdet et Jacques Baumel étant trois des principales chevilles ouvrières de Combat, puis des MUR, auprès de Henri Frenay

_ dont je n’ai pas encore lu La Nuit finira _ Mémoires de Résistance 1940-1945, paru en 1973, parce que ce sur quoi se focalise ma présente recherche concerne plus particulièrement, d’une part, les activités de René Portmann, auprès de Pierre de Bénouville, dans le Service des Relations Extérieures des MUR (d’octobre 1943 à août 1944), ainsi que, d’autre part, les circonstances très précises des arrestations de Claude Bourdet-Lorrain, le 24 mars 1944, et d’Alain de Camaret-Nizan et Armand Magescas-Miranda, le 26 mars 1944, à un moment où Henri Frenay ne se trouvait plus à Paris, mais à Alger ; cependant, j’ai pu d’ores et déjà constater que les noms de Georges Portmann et de René Portmann ne figurent, ni l’un, ni l’autre, dans La Nuit finira. Pas davantage, d’ailleurs, non plus, que dans les deux livres de Claude Bourdet et Jacques Baumel : les services étaient le plus rigoureusement possible compartimentés, sinon absolument étanches… Et d’autre part, j’ai lu le Henri Frenay _ de la Résistance à l’Europe, de Robert Belot…

Mes interrogations portent donc ici sur la chronologie des liens de Résistance entre, d’abord, Georges Portmann (1890-1985) et Pierre de Bénouville (1914-2001) ; puis entre René Portmann (1919-1957) et le même Pierre de Bénouville.

Et cela, eu égard à l’action _ salvatrice ! _ du Professeur Georges Portmann à l’égard de mon père, le Dr Benoît Lippa (1914-2006), qui était son assistant en ORL à Bordeaux, et citoyen polonais :
Georges Portmann prévenant mon père, début juin 1942, que la Gestapo allait venir l’arrêter, et permettant ainsi à mon père de quitter à temps Bordeaux (franchissant la ligne de démarcation à Hagetmau, dans les Landes, le 7 juin 1942,
grâce à un transport en autocar organisé par une infirmière résistante de la clinique Bagatelle, à Talence, dans la banlieue de Bordeaux).
De fait, très peu de temps après, les Allemands sont venus chercher mon père au domicile de sa fiancée (= ma mère) et de ses parents, où habitait mon père depuis sa démobilisation (comme engagé volontaire, en septembre 1939) et son retour à Bordeaux, à l’été 1940, 177 rue Judaïque à Bordeaux.


De plus, parmi les documents précieux qui m’interrogent, est restée, parmi les papiers de mon père, une carte de recommandation (non remise à son destinataire, puisque conservée par mon père…) au « Dr Rigault, chargé de cours d’ORL » à Toulouse, par laquelle le professeur Portmann recommandait mon père _ que « la rigueur des temps a mis dans la nécessité de partir«  : de la zone occupée… _ à ce médecin toulousain ; la carte est datée d' »octobre 42 » _ mon père a-t-il rendu visite à ce Dr Rigault lors de son séjour dans la région de Toulouse, au 561e GTE de Beaupuy, de décembre 1943 à juillet 1944 ?.. Qui était donc ce Dr Rigault ? Etait-il Résistant ?.. Mon père a-t-il pris contact avec lui, et l’a-t-il rencontré ? font partie des questions que je cherche à éclairer, à Toulouse…
Mon père, en effet, un an et demi plus tard que ce 7 juin 1942, est resté à Toulouse _ et plus précisément, au 561e GTE de Beaupuy, dont le siège et le cantonnement se situaient au Domaine de La Gaillarde ; et peut-être aussi, le dernier mois (de la mi-juin à la mi-juillet 1944) au 561e GTE de Toulouse, rue de Belfort : sur ce dernier point une ambiguïté demeure… _ du 10 décembre 1943 au 20 juillet 1944 ; et il a cependant pu revenir à Oloron, d’où il était venu (il faisait alors partie du 526e GTE ; comme il en re-fit partie, du moins officiellement, à ce retour : selon la légalité très sourcilleuse du régime de Vichy), le 22 juillet 1944, en dépit des troubles de cette période (ou même grâce à eux), en bénéficiant d’un nouveau « contrat agricole » de complaisance, auprès, à nouveau, du professeur de philosophie au collège d’Oloron, Pierre Klingebiel…

C’est Philippe Grandclément (1904-1974) _ le frère aîné du fameux André Grandclément (1909-1944), membre dirigeant de l’OCM en Aquitaine, et qui sera assassiné par d’autres Résistants, dont Roger Landes, le 27 juillet 1944, au Muret _, qui, alors qu’il commandait le 526e GTE des Basses-Pyrénées, a d’abord exfiltré mon père du camp de Gurs, à la fin août 1943 (mon père y était interné pour franchissement illégal de la ligne de démarcation), en lui obtenant un « contrat agricole » de complaisance auprès de Pierre Klingebiel (1896-1984), professeur de philosophie à Oloron (qui avait déjà fourni de tels « contrats agricoles » de complaisance à des républicains espagnols protestants, afin de les exfiltrer, eux aussi, de Gurs) ; puis qui lui a évité de partir pour l’Organisation Todt, ou pire (cette fois à la mi-décembre 1943), alors que, sur ordre du préfet de région de Toulouse, il envoyait de nombreux autres T.E. au camp de Noé, à des fins de triage _ mon père, lui, fut chargé d’organiser l’infirmerie du 562e GTE de Beaupuy (au Domaine de La Gaillarde), lors du transfert de ce GTE de Clairfont à Beaupuy, au mois de décembre 1943 ; et d’y faire fonction de médecin pour les Travailleurs Etrangers qui allaient y être cantonnés.

Philippe Grandclément dirigeait peut-être _ voire probablement… _ encore le 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées lors du passage de mon père, en provenance de Toulouse, à la Villa Montréal à Jurançon le 21 juillet 1944, Philippe Grandclément étant toujours assisté de celui dont je déchiffre le nom comme étant peut-être Gourmençon (?)… ; en revanche, ce n’est plus lui, Philippe Grandclément, qui dirige ce GTE départemental des Basses-Pyrénées le 4 août 1944, mais E. Delluc, qui dirigeait jusque là le 525e GTE départemental des Hautes-Pyrénées, dont le siège se trouvait à Bagnères-de-Bigorre :

21 juillet (Jurançon), 27 juillet (Saugnacq-et-Muret), 4 août 1944 (Jurançon), ces dates forment pour nous une chaîne d’indices…


Ce mois de juillet 1944, mon père est ainsi revenu de Beaupuy (et Toulouse) à Oloron, muni de gros livres de médecine qu’il n’avait certes pas pu se procurer ailleurs qu’en une ville universitaire telle que Toulouse ; non sans s’être arrêté, cette journée du 21 juillet, au siège du 526e GTE départemental des Basses-Pyrénées, situé à la Villa Montréal, à Jurançon, afin de régulariser sa situation de T.E. ; le commandant du GTE, probablement encore Philippe Grandclément ce 21 juillet 1944-là _ en tout cas, c’est la même signature (à l’encre verte) de son même adjoint que le 26 août et le 16 septembre 1943 : un nommé Gourmençon (?), semble-t-il, à ce que je déchiffre sur divers documents administratifs de ce 526e GTE, jusqu’à ce 21 juillet 1944 compris (depuis le 26 août 1943, pour le premier de ces documents, et jusqu’à ce 21 juillet 1944, pour le dernier d’entre eux), et demeurés en possession de Pierre Klingebiel en ses archives privées ; le nom de Philippe Grandclément apparaissant, lui, aux dates des 26 août, 16 septembre et 19 novembre 1943 _ ;

 

le commandant du GTE, probablement encore Philippe Grandclément ce 21 juillet 1944-là, produisant pour mon père, une nouvelle fois, un « contrat agricole » de complaisance, et à nouveau auprès du même Pierre Klingebiel à Oloron. La situation générale du pays, entre le débarquement du 6 juin, en Normandie, et celui _ à venir bientôt… _ du 15 août, en Provence _ ce second débarquement allait être décisif en provoquant, sur ordre de Hitler, le repli immédiat des troupes allemandes du sud de la France vers le nord et l’est du pays… _, avait déjà bien changé par rapport à celle de décembre 1943. Et mon père sera présent à Oloron au moment de la Libération de la ville, le 22 août 1944 ; notamment, il interviendra afin d’éviter de plus graves ennuis à un cousin de ma mère, aux opinions un peu trop bruyamment pétainistes…


En plus des activités de Georges Portmann à Bordeaux en juin 1942 _ informé de très prochaines rafles de la Gestapo à Bordeaux, il en prévient mon père, ce qui permet à celui-ci de fuir Bordeaux pour passer en zone non-occupée, vers Oloron, où vivaient deux des oncles de sa fiancée, ma mère : Oloron est le berceau de la famille Bioy _ sur lesquelles je désire obtenir des précisions,

je m’interroge aussi sur l’affaire de l’arrestation à Paris (le 26 mars 1944, à 10 heures), au domicile de Max Brusset, 28 boulevard Raspail, de


ou bien Armand Magescas, Miranda, de son nom de résistance

(ici, selon le témoignage, en 1982, de Georges Portmann, en ses Souvenirs, publiés en 1982, page 168 :

Georges Portmann, prévenu _ cette fois aussi : à Paris en mars 1944, comme à Bordeaux en juin 1942… _, à 9 heures, de l’intervention de la Gestapo au domicile de Max Brusset, 28 boulevard Raspail, où devaient se réunir, à 10 heures, un certain nombre de résistants, dont Pierre de Bénouville ; et réussissant à prévenir les divers membres du réseau qui devaient s’y retrouver, sauf Armand Magescas-Miranda, débarquant, lui, tôt le matin même de ce 26 mars, à la gare d’Austerlitz, d’un train de nuit en provenance de Biarritz… Et Pierre de Bénouville passant d’abord, comme il avait été préalablement convenu entre eux, rue Benjamin Franklin, où Georges Portmann, en sa clinique parisienne, l’attendait pour se rendre ensemble chez Max Brusset),

ou bien Alain de Camaret, Nizan, de son nom de résistance

(là, selon le récit, en 1945, de Pierre de Bénouville, page 326 du Sacrifice du matin :

en effet, selon Pierre de Bénouville, c’est à la gare d’Austerlitz, et tôt le matin, que la Gestapo intercepte Armand Magescas à sa descente du train de Biarritz _ et non lors de son arrivée au domicile de Max Brusset, boulevard Raspail, vers 10 heures, comme dans le souvenir (bien plus tardif) de Georges Portmann en 1982. Et c’est Alain de Camaret _ parvenant, dès dix heures, au domicile de Max Brusset, boulevard Raspail, de retour dare-dare de la gare d’Austerlitz, où il n’avait pas pu retrouver Armand Magescas, cueilli lui par les Allemands sur le quai, dès sa descente du train ; et exfiltré de la gare « par une porte dérobée«  (selon ce que signale Pierre de Bénouville, page 326 du Sacrifice du matin) _ qui se fait prendre dans la souricière tendue par les Allemands au domicile de Max Brusset.


Je remarque au passage que dans Le Sacrifice du matin, Pierre de Bénouville ne mentionne pas une seule fois le nom du Professeur Georges Portmann _ dont le nom demeurait bien trop sulfureux en 1945, au moment de l’écriture du Sacrifice du matin : Georges Portmann avait été ministre (Secrétaire général à l’Information) du gouvernement de Vichy en janvier-février 1941 ; et s’apprêtait, pour cela, à affronter un procès d’épuration devant la Haute Cour de Justice : il y sera acquitté le 27 février 1946)… ;

et que, si il y parle à plusieurs reprises, en revanche, de René Portmann,

Pierre de Bénouville ne cite ce nom de René Portmann (ou bien, aussi, son pseudonyme : La Varende _ mais aucun de ses autres pseudonymes : 3 bis, Godard, et même 15, que cite Robert Belot dans L’Affaire suisse : le travail d’enquête historiographique de ce dernier est magnifique ! Au passage, je remarque qu’à cinq reprises dans ce livre, Robert Belot prend soin de préciser ou rappeler que 3 bis est le pseudonyme de René Portmann : aux pages 262, 321, 322, 395 et 395, à propos de courriers en date, respectivement, des 31 janvier, 5 février, 18 février, 17 janvier et, à nouveau, 18 février 1944 : soit bien avant la décision de Pierre de Bénouville de quitter Paris pour gagner Alger… _), à propos des activités de ce dernier pour le service des Relations Extérieures des MUR,

qu’à partir du mois de mars 1944, c’est-à-dire seulement une fois que Pierre de Bénouville l’a choisi _ et très vraisemblablement à la suite de cette catastrophe qu’a été l’arrestation de Nizan – Alain de Camaret (qui a eu lieu le dimanche 26 mars 1944) ; si je lis bien Le Sacrifice du matin, je constate, page 327, que, rendant compte de ce qui se passe à la date du lundi 27 mars, Pierre de Bénouville écrit : « J’ai, l’après-midi, rendez-vous avec La Varende. Fortoul y viendra. La Varende remplacera Nizan«  _

pour le remplacer, à Paris _ mais remplacer qui, alors ? Nizan, comme je viens de le citer ? ou plutôt, carrément lui-même, Bénouville ?.. Sans doute faut-il ici établir une chronologie plus fine… _, à la direction du Service des Relations Extérieures des MUR, une fois que lui-même aura quitté Paris, c’est-à-dire les tous premiers jours du mois d’avril 1944 _ ce qui sera réalisé probablement le 5 avril au soir, selon mes calculs, par un train de nuit vers Toulouse et Tarbes, via Limoges _ ; car le dimanche de Pâques _ repère mémorable ; et c’est à partir de ce repère que j’effectue mes calculs rétrospectifs sur ses journées précédentes… _, le 9 avril 1944, Pierre de Bénouville, qui a franchi clandestinement la frontière par la montagne du côté d’Ascain durant la nuit, le passe à Saint-Sébastien, comme il l’indique précisément à la page 336 du Sacrifice du matin.

Mais je lis aussi, page 328, à propos des conséquences pour leur réseau à Paris, de ce départ vers l’Espagne de Maurice Chevance _ quelques jours avant lui, Bénouville, probablement le vendredi 31 mars, pour ce qui concerne Chevance, et par le même itinéraire et grâce aux mêmes relais fixés par Armand Magescas, d’après l’indication donnée à la page 335 du Sacrifice du matin _ et de lui-même, Bénouville : « Cheval _ Georges Rebattet _ et Dormoy _ Marcel Degliame _ nous remplaceront _ à quels postes de l’organisation, précisément ?  _ pendant notre absence. Mais je ne partirai _ se souvient s’être dit ce décisif lundi 27 mars, Pierre de Bénouville _ que quand mon service _ celui des Relations Extérieures des MUR _ fonctionnera de nouveau normalement » ; et cela _ entre le lundi 27 mars et le mercredi 5 avril _ allait prendre dix jours :

car ce ne sera que le 5 avril _ si je calcule bien, à rebours, à partir du dimanche de Pâques 9 avril que Pierre de Bénouville se souvient d’avoir passé à Saint-Sébastien, page 336 _, par un train de nuit, que Pierre de Bénouville quittera Paris, vers Limoges, Toulouse _ où il rencontrera Conze, de l’ORA, qui l’accompagnera jusqu’à un rendez-de vous, à Tarbes, organisé par Armand Magescas – Miranda… _, et enfin Tarbes ; où il rencontrera _ le 6 _ Pouey-Sanchou, dit d’Ossau, et son adjoint Quérillac, qui lui font rencontrer, surtout, Gelos, secrétaire de la mairie de Saint-Jean-de-Luz, et Larramendy (« l‘hôtelier dont la maison sert de relais au-delà de Saint-Jean » _ page 334) ; « le soir _ de ce 6 avril _, mes guides et moi couchons à Pau _ sans plus de précision ; Armand Magescas est palois. Son père, Félix, avocat à la cour d’appel de Pau, avait son domicile 17 rue Samonzet, à Pau. Le lendemain matin _ le 7, page 335 _, nous sommes à Biarritz. En fin de journée, je gagne Saint-Jean-de-Luz par le train. (…) Gelos, le secrétaire de mairie, m’attend à la sortie _ de la gare de Saint-Jean-de-Luz. (…) Le soir, je couche _ non loin _ à Chantaco, chez Larramendy. J’y passe toute la journée du lendemain _ celle du 8 avril _, jusqu’à la tombée de la nuit, au moment où, entre chien et loup, le maire d’Ascain, un bon bonhomme solide, vient me prendre à vélo. Mes hôtes me prêtent une bicyclette« … Puis, grâce à trois relais de guides (basques) successifs, le faisant cheminer de nuit sur les deux versants de la montagne « immense » à franchir _ page 336 : « Nous sommes comme des insectes sur son dos rond, des insectes perdus entre des brindilles «  _, Pierre de Bénouville parviendra en Espagne, et, depuis Irun, par un autocar, « vers dix heures« , rejoindra Saint-Sébastien, le dimanche de Pâques 9 avril. Et « Le lundi _ de Pâques, 10 avril 1944 _, une auto, que protège l’insigne du Corps diplomatique _ Armand Magescas disposait en Espagne de très efficaces appuis _, vient me prendre et me conduit à Madrid« , conclut le récit de ce départ de France Pierre de Bénouville, pages 336-337 du Sacrifice du matin



D’autre part, et encore,
dans les Entretiens (réalisés entre septembre 1998 et juin 2000) de Pierre de Bénouville avec Laure Adler, intitulés Avant que la nuit ne vienne, page 86,

Pierre de Bénouville indique ceci, à propos de son passage à Vichy début décembre 1940, à la recherche de compagnons _ tel son ami Roger de La Grandière, rencontré par lui à l’entrée de l’Hôtel du Parc _, prêts à gagner avec lui, Alger, pour rejoindre l’armée d’armistice là-bas, dans l’espoir de reprendre le plus tôt possible le combat contre les Allemands :


à la question de Laure Adler :

« _ Quelle fut donc votre moisson, à Vichy ? Avez-vous réussi à convaincre certains de vos amis, qui étaient proches du Maréchal, de vos idées et de votre combat pour la guerre ?« ,

Pierre de Bénouville répond, de manière un peu inattendue, à y réfléchir :

« _ Mais bien sûr.

Je me suis lié avec un médecin très réputé, le professeur Portmann _ la retranscription (par Laure Adler ?) oublie le second N de Portmann ; mais, surtout, devons-nous induire de cette réponse que ce « médecin très réputé, le professeur Portmann«  faisait partie, lui aussi, des « amis«  d’avant-guerre de Pierre de Bénouville ? Georges Portmann (né en 1890) appartient en effet à une autre génération que celle des amis (ce sont des jeunes gens) que Pierre de Bénouville (né en 1914) cherchait à « recruter«  à Vichy (et aussi, en suivant, à Paris, où il retrouve son ami Michel de Camaret qui, lui, est né en 1915), afin de gagner ensemble l’Algérie : « Humbert de Croy, Alain de Chavagnac, Roger de La Grandière, Albert Bénard, Armand du Tinguy du Pouët, et beaucoup d’autres porteurs de noms de notre terroir » (la liste de ces amis se trouve à la page 43 du  Sacrifice du matin)… ; et, d’autre part, Georges Portmann, membre de la très officielle Commission d’armistice de Wiesbaden, est-il, dès ce début de décembre 1940, converti à la nécessité de reprendre le combat contre les Allemands ? alors que le mois suivant, il va devenir, le 2 janvier 1941, auprès de son ami Pierre-Etienne Flandin, Secrétaire général à l’Information du gouvernement de Vichy, ainsi que directeur de la radio (et cela jusqu’au 16 février suivant, quand Darlan évincera Flandin et ses proches, dont Georges Portmann, du gouvernement de Vichy) : la chronologie du parcours politique (et bientôt résistant…) de Georges Portmann semble ici tout de même un peu bousculée… _,

Je me suis lié avec un médecin très réputé, le professeur Portmann,

qui a accepté _ immédiatement, dès cette rencontre à Vichy, ce mois de décembre 1940 ?.. _de faire pour moi un réseau« …


Mais cela, à quelle date se fit-il au juste ? Quand « se fit » donc ce « réseau« -là ?

La réponse faite par Pierre de Bénouville à Laure Adler dans le feu de leur conversation, me semble condenser des époques distinctes…

..

Certainement pas dès ce mois de décembre 1940, mais bien plus tard : au moins après avril 1942 (et le retour de Laval au pouvoir à Vichy), et même, le plus probablement _ mais jusqu’ici, je ne l’ai pas encore précisément identifié… _, au cours de la seconde moitié de l’année 1943, à partir de l' »installation » de Pierre de Bénouville à Paris _ où ils purent à nouveau se rencontrer… _, au mois de juillet 1943 :

ne pas oublier, en effet, que Pierre de Bénouville ne fait la connaissance de Henri Frenay _ grâce à son vieil ami Jacques Renouvin (1905-1944), devenu en 1942 chef national des Groupes francs de Combat (et, après l’arrestation de Jacques Renouvin, le 29 janvier 1943, ce sera Serge Ravanel qui lui succédera à la tête de ces Corps-Francs des MUR…) _ que le 4 décembre 1942, à Montélimar, et ne s’engage très effectivement dans Combat que le 17 décembre 1942 ; même s’il travaillait déjà pour Henri Frager _ qu’il a connu, lui, presque dès son arrivée sur la Côte d’Azur, au tout début de 1941, vraisemblablement, grâce à leur ami commun, Georges Batault, « replié à Cagnes«  : au moment de son retour dare-dare, après son passage à Vichy, à la mi-décembre 1940, et, surtout, s’être presque fait arrêter, ainsi que son ami Michel de Camaret, le 25 décembre, chez lui, 141 avenue Victor-Hugo, à Paris _ ; et, par Frager, pour le réseau Carte, d’André Girard…


Je remarque aussi que, alors que,

page 114 du Sacrifice du matin, Pierre de Bénouville fait débuter sa collaboration, via Henri Frager, avec le réseau Carte, au mois de septembre 1941 _ après les épisodes de son arrestation et internement à Alger, puis de son internement, ensuite, à Toulon : c’est en effet le 8 août 1941 que, acquitté par le tribunal militaire de Toulon, Pierre de Bénouville retrouve enfin sa liberté et peut rejoindre « tout de suite Cannes pour y reprendre (ses) contacts« , page 93 du Sacrifice du matin _, Bénouville ne rencontrant  pour la première fois Carte lui-même, André Girard, (à Cannes) qu’un peu plus tard : « Au retour d’un voyage rapide _ qu’il faudrait dater précisément _ au cours duquel j’avais _ venant de son domicile de Biot _ traversé Marseille, Lyon et Clermont-Ferrand pour y retrouver des camarades que je voulais utiliser dans le nouveau service que je créais _ alors, pour Frager (et Carte)… _, Frager me prévint enfin que Carte désirait me voir le lendemain à Cannes » (page 128) : sans plus de précision de datation, cependant (mais Pierre de Bénouville a déjà commencé de se rendre à Genève, et d’y nouer des contacts très fructueux, qui constituent l’amorce de la future Délégation suisse des MUR, qu’il aménagera au cours des premiers mois de 1943, pour Frenay, Combat et les MUR, autour de Philippe Monod et du général Davet ; cf page 123, pour ces tous premiers contacts suisses de Pierre de Bénouville ; cf aussi L’Affaire suisse, page 87)…


le biographe de Pierre de Bénouville, Guy Perrier affirme cependant, lui, page 75 de sa biographie Le Général Pierre de Bénouville, le dernier des Paladins  : « Frager recrute Bénouville à l’automne 1942 _ et non pas dès septembre 1941 _ et le fait entrer dans le réseau Carte » ;
et page 76 (et, semble-t-il, d’après surtout, ce qu’en a dit Carte, dans son livre en réponse à celui de Bénouville, Peut-on dire la vérité sur la Résistance ?, paru aux Editions du Chêne, en 1947) : « Bénouville fera au moins _ écrit prudemment Guy Perrier _ trois voyages en Suisse : novembre 1942, décembre 1942 et janvier 1943« .
La chronologie, ici, demeure donc floue.

Et Pierre de Bénouville ajoute, à propos du Professeur Portmann, toujours page 86 de ses Entretiens avec Laure Adler :

« Je lui avais donné une adresse à Paris, chez une amie _ qui donc était cette amie, Nicole Durand ? _, où on m’adressait le courrier

_ à quel moment, cela ? En quelle année ? Probablement pas dès le mois de décembre 1940, quand Bénouville et Portmann font (semble-t-il…) connaissance à Vichy ; mais, vraisemblablement bien plus tard, à partir, au moins, du mois de juillet 1943, quand Pierre de Bénouville, quittant Lyon (comme allait le faire, à sa suite, tout l’état-major des MUR : Bourdet, Baumel, etc.), après l’affaire de Caluire, (re-)vient s’installer (logements et « bureaux« ) en divers lieux de Paris

_ lieux de Paris que j’ai essayé de répertorier dans ce qu’en écrit (souvent très elliptiquement) Pierre de Bénouville : ainsi, pour ce qui est des logements de Pierre de Bénouville (outre ses divers « bureaux« , qui peuvent, eux aussi, servir à l’occasion de planques), en mars 1944, quand sa femme (épousée civilement à Pessan, non loin de Toulouse et tout près d’Auch, le 22 juin 1943 : le lendemain même de la tragédie de Caluire, avec l’arrestation de Jean Moulin) le rejoint à Paris (après leur mariage en pays gascon, celle-ci était restée cachée jusqu’alors chez des amis dans le Cantal), ils habitent (cf page 323 du Sacrifice du matin) « avenue Marceau, l’appartement de la mère _ Marguerite Boissier _ de la fidèle amie _ genevoise _ qu’est Odette Massigli _ épouse du diplomate René Massigli (1888-1988). Les fenêtres de ma chambre donnent sur la cour de la Légation de Suède. » (…) Et « Nizan _ Alain de Camaret _ occupe toujours l’hôtel particulier que j’avais loué pour Frenay _ à Passy, dans l’éventualité du retour de Henri Franay, d’abord de Londres, puis d’Alger _ et qu’avec Pierrot _ Mussetta _ il avait transformé en forteresse. Miranda _ Armand Magescas _ n’a pas quitté son appartement de la rue Saint-Didier. Mais c’est à mon corps défendant _ précise ici Pierre de Bénouville _, car si le centre (sic) du boulevard Haussmann est pris _ et c’est ce qui se produira le samedi 25 mars 1944 ! _, les Allemands retomberont _ aussitôt _ sur son domicile« .  Et Pierre de Bénouville dispose à Paris de pas mal d’autres planques : rue Caumartin, avenue Niel, boulevard des Batignolles ; mais aussi rue de la Pompe, aux Halles, etc. _,

et très soigneusement discrets :

courant juillet 1943 (cf le chapitre 48 du Sacrifice du matin, aux pages 282-283-284 : « J’avais organisé mon secrétariat particulier chez une amie d’enfance, Jacqueline Gruner, avenue de Breteuil. Avec elle, je m’étais installé _ voilà ! _ dans différents quartiers de Paris _ voilà !  _, des bureaux, des appartements de travail, des boîtes aux lettres. (…) Mes camarades du Comité Directeur des Mouvements Unis de la Résistance ne tardèrent pas à me rejoindre _ cette fin juillet et durant le mois d’août 1943 _ à Paris. Emmanuel d’Astier revint de Londres » (cela, ce fut le 25 juillet 1943 : une date-repère, donc…) ;

de plus,

et cela juste avant de commencer à loger un moment chez son ami Armand Magescas, rue Saint-Didier (« Je me rendis _ « en zone Nord« , et à Paris, ce mois de juillet 1943 _ en élément précurseur _ c’est là clairement exprimé. A Paris, mon ami Magescas _ né, lui, en 1905 _, que nous appelions du nom espagnol de Miranda _ peut-être du nom de ce camp franquiste par où passaient, internés un trop long moment, la plupart de ceux qui avaient franchi les Pyrénées clandestinement, et s’être fait interpeller par la Guardia civil… ; cf là-dessus cet autre livre passionnant de Robert Belot, Aux frontières de la liberté _ Vichy, Madrid, Alger, Londres _ S’évader de France sous l’Occupation _ parce qu’il s’occupait des lignes traversant les Pyrénées, avait un appartement rue Saint-Didier. Je m’installai _ un moment, donc _ avec lui. Comme il était administrateur d’une société d’exportations et d’importations installée au 76, boulevard Haussmann, je lui proposai de me prendre dans son affaire sous le faux nom, que j’adopterais pour Paris, d’Albert Langlois. Ainsi donc, j’avais une raison sociale, une couverture et un bureau où je pouvais travailler presque au grand jour. Parmi les employés de Magescas, tout le monde me croyait « Langlois »…« , pages 282-283 du Sacrifice du matin),

Pierre de Bénouville, afin de se refaire une santé (!), commence même par séjourner une semaine à l’Hôtel Bristol, ainsi qu’il le raconte avec humour à Laure Adler, page 221 d’Avant que ne vienne la nuit :

« Au milieu de l’été 1943 _ après la tragédie de Caluire, le 21 juin, et son mariage civil avec Georgie Thimonnier, à Pessan, près d’Auch, dans le Gers, le 22 juin dans l’après-midi, et avoir manqué se faire prendre par les Allemands à leur retour à Toulouse, le soir de cette journée (cf le chapitre 47 du Sacrifice du matin, pages 271 à 282) _, alors que j’étais le second de Frenay,

je parcourais _ cette fin juin et ce mois de juillet 1943 : Pierre de Bénouville et son épouse ont pris d’abord le chemin du Cantal (= le train vers Aurillac) _ en tout sens la France clandestine, exalté et de plus en plus surveillé _ son épouse restant alors cachée dans la région de Mauriac… J’étais alors très fatigué. Les Allemands s’approchaient de plus en plus de moi. Je sentais le piège se refermer sur moi. Pour avoir la vie sauve, il fallait se retirer.

Je me suis dit qu’on n’est jamais mieux protégé que chez l’ennemi. J’ai donc décidé d’aller m’installer à l’Hôtel Bristol _ à Paris. (…) Je suis resté dans cette chambre pendant une semaine« , juste avant de « s’installer«  provisoirement chez l’ami Magescas, rue Saint-Didier, et demeurant à Paris désormais ; « J’étais arrivé au Bristol épuisé, affamé, car à l’époque, trouver à manger était une obsession. Dans cet hôtel de luxe, il suffisait de téléphoner au service d’étage et je me faisais apporter tout ce que je voulais sur un plateau« ;

sur la datation de cette ré-installation à Paris de Pierre de Bénouville, puis de la venue à Paris de tout l’état-major des MUR ,

cf aussi le chapitre « Paris en été«  de L’Aventure incertaine de Claude Bourdet, pages 237-238-239 : « Je me souviendrai toujours de cette installation des Mouvements unis fin juillet ou début août 1943. (…) Il fallut trouver des logements et des locaux. (…) Bénouville installa le bureau central du service « Suisse » chez Jacqueline Gruner, avenue de Breteuil (…) Ce grand appartement devint vite un lieu de travail très actif, car les membres du service y préparaient toute la documentation à destination des Alliés (…). Vers la fin d’août, notre installation était complète«  ;

cf encore Jacques Baumel, Résister, page 368 : « Octobre 1943. L’installation des MUR _ à Paris _ est à peu près faite« …) ;

cela, en ce Paris quitté précipitamment au petit-matin, très tôt (à cinq heures, dès la levée du couvre-feu), du 25 décembre 1940, après avoir manqué se faire arrêter, lui et son ami Michel de Camaret, à son domicile d’avant-guerre, 141 avenue Victor Hugo (cf le chapitre 8 du Sacrifice du matin, aux pages 44 à 48 : « Nous sûmes, à la fin de la matinée _ de ce 25 décembre 1940 _, à un rendez-vous que j’avais donné au fils de ma concierge, que c’était à six heures du matin que, suivis de policiers français, les Allemands s’étaient présentés et qu’ils m’avaient demandé«  ; et « Les Allemands perquisitionnèrent chez moi, puis repartirent en emportant quelques papiers personnels. Pendant quatre ans, à intervalles réguliers, ils ne cessèrent jamais de revenir visiter ma maison«  de l’avenue Victor-Hugo, ainsi s’achève ce chapitre 8…).

Fin ici de l’incise sur les divers domiciles parisiens de Pierre de Bénouville, de courant juillet 1943 (à son retour, de Lyon, puis son mariage près de Toulouse, à Paris), jusqu’au tout début avril 1944 (lors de son départ vers l’Espagne, afin de rejoindre Alger).

Je reprends donc le passage interrompu de la page 86 d’Avant que ne vienne la nuit, à propos des liens de résistance noués entre Pierre de Bénouville et le Professeur Georges Portmann :

« Je _ = Pierre de Bénouville _ lui _ = Georges Portmann _ avais donné une adresse à Paris, chez une amie, où on m’adressait le courrier.

Et cette amie s’appelait Nicole Durand _ qui était donc au juste cette Nicole Durand ? Voilà un mystère qu’il faudrait bien élucider…

Le jour où Alain de Camaret a été arrêté _ le dimanche 26 mars 1944 _, il allait relever la boîte aux lettres en question _ dans ce récit tardif de Pierre de Bénouville à Laure Adler, de l’arrestation de Nizan – Alain de Camaret, le 26 mars 1944, il n’est pas question, cette fois, du rendez-vous (et de la souricière) au domicile de Max Brusset, 28 boulevard Raspail. Que doit-on en déduire ?


Au moment où je partais de chez moi _ ce dimanche 26 mars _, avenue Marceau faut-il en déduire que Pierre de Bénouville et son épouse Georgie n’ont pas encore quitté, ce dimanche, l’appartement de l’avenue Marceau, après la catastrophe de la prise par les Allemands du « Centre » de l’avenue de Breteuil ; et pas déjà rejoint l’hébergement de substitution de la rue Hamelin ? En effet, c’est bien le lendemain (le lundi 27 mars 1944) seulement, que s’opèrera ce transfèrement, comme l’indique explicitement La Sacrifice du matin, page 327… _, le matin _ c’est Pierre de Bénouville qui parle ; et dans ce souvenir, plus de cinquante ans plus tard après l’événement, son domicile, ce dimanche 26 mars 1944, était donc encore l’appartement de l’avenue Marceau (celui de la mère d’Odette Massigli, Marguerite Boissier), et pas encore celui (d’un autre ami) de la rue Hamelin, pour lequel il lui faut, à lui et son épouse, déménager de toute urgence… _, je me suis surpris à vérifier _ par précaution : nous sommes bien, ce dimanche, le surlendemain de l’arrestation de Claude Bourdet-Lorrain et de Jacqueline Gruner-Juliette au « bureau«  de l’Avenue de Breteuil, le vendredi 24 mars ; et Pierre de Bénouville était, et c’est peu dire, sur le qui-vive : sur des charbons ardents… _ que la voie _ pour qui ? pour son ami Nizan parti « relever la boîte-aux-lettres«  de chez Nicole Durand (mais aussi, ne l’oublions pas !) pour prévenir Armand Magescas, à son arrivée de Biarritz, à la gare d’Austerlitz…) ? ou bien pour lui-même, Pierre de Bénouville ? Il y a ici une ambiguïté qui fait question… _ était libre.


Et j’ai appelé cette Nicole, et je lui ai dit : « _ Tout va bien, Nicole ? »

Elle m’a dit : « _ Oui, tout va bien, mais pas pour toi ».
Je lui ai dit : « _ Bien. Très bien, merci. »

Et j’ai compris qu’il y avait _ ce jour, aussi, ce dimanche 26 mars, à nouveau _ quelque chose _ de grave _ qui se passait.
La Gestapo _ en effet _ était là _ chez Nicole Durand, donc… _

et a arrêté _ là, à cette « boîte-aux-lettres«  qu’il s’apprêtait à relever… _ un de mes seconds, le frère de Michel, Alain de Camaret _ Nizan _, qui n’est jamais revenu« …


Alors que dans Le Sacrifice du matin, en 1945, Pierre de Bénouville indique, page 326, que
« Nizan _ Alain de Camaret _ est arrivé _ au rendez-vous chez Max Brusset ; et en revenant de la gare d’Austerlitz où il n’avait pas pu retrouver Armand Magescas, puisque c’est sur le quai que celui-ci avait été immédiatement arrêté par les Allemands, à sa descente du train, et que les Allemands avaient quitté la gare avec leur prisonnier « par une porte dérobée«  (page 326 du Sacrifice du matin), à son insu, donc : cela je l’induis du reste des indications… _ exactement à l’heure dite _ dix heures, ce 26 mars 44 ;

et sans que puissent intervenir,

ni Pierre de Bénouville, arrivé trop tard boulevard Raspail (pour l’informer de la souricière tendue là par la Gestapo, comme il en avait été lui-même prévenu, soit par Georges Portmann, soit par Max Brusset…), de son domicile de l’avenue Marceau et de la boîte aux lettres de l’avenue Victor-Hugo ;

ni Max Brusset, qui se cachait chez sa voisine de l’étage du dessus, les Allemands occupant son appartement… _,

et qu’il a été pris immédiatement dans la souricière«  ; ce même dimanche 26 mars 1944, où a donc été arrêté aussi Armand Magescas – Miranda, mais lui plus tôt, ce matin-là, à sa descente du train, sur le quai de la gare d’Austerlitz.


Selon le récit des Entretiens,

c’est au domicile de Nicole Durand que s’est produite l’arrestation de Nizan (« Il allait relever la boîte aux lettres en question« ) ;

alors que c’est au domicile de Max Brusset que cette arrestation est advenue (« Arrivé exactement à l’heure dite _ dix heures _, Nizan a été pris immédiatement dans la souricière« ), selon le récit du Sacrifice du matin

Et si il est assez peu vraisemblable qu’il s’agisse du même domicile, cependant de l’ambiguïté, ici aussi, demeure, et m’interroge : quel lien peut-il donc y avoir entre l’adresse de Max Brusset et l’adresse de Nicole Durand ?.. Cela est à creuser !

Où se situe donc le domicile de cette Nicole Durand à Paris ?..

Et comment parvenir à le savoir ?..

Jusqu’à présent, je n’ai rien découvert concernant cette dame, amie donc de Pierre de Bénouville ;

sinon, tout de même _ mais est-ce vraiment approprié à l’identification de cette personne ? _, ce que rapporte Robert Belot, ce très remarquable chercheur _ et défricheur, ainsi, de détails décisifs ! _, à la page 104 de L’Affaire suisse, avec l’expression _ mais probablement cryptée… _ qu’utilise Philippe Monod (à Genève), en une note adressée à Pierre de Bénouville (à Lyon), le 20 avril 1943,

quand il parle de « la bonne Madame Durand » _ peut-il s’agir de la même personne que la Nicole Durand qu’évoque Pierre de Bénouville dans son récit tardif à Laure Adler ?.. Et qui peut donc cacher ce pseudonyme, si c’en est un, sous la plume de Philippe Monod, en avril 1943 ?.. A cette date d’avril 1943, il faut noter que Pierre de Bénouville ne s’est pas encore « ré-installé«  à Paris, où il n’est retourné, et très brièvement, qu’en février précédent, pour aider (en vain) à délivrer son ami Renouvin, prisonnier à Fresnes (cf Le Sacrifice du matin, pages 226 à 228 : « Le soir même j’étais dans le train roulant vers Paris, que je n’avais pas revu depuis décembre 1940 » ; il y passe deux journées et une seule nuit) ; il y retournera tout aussi brièvement le 16 mai suivant pour y rencontrer Max – Jean Moulin (pages 247 et 248 : « Max était à Paris. J’arrivais à Paris où je n’étais plus allé depuis l’arrestation de Renouvin«  et « Je repartis le soir même pour Mâcon, afin de me concerter avec Frenay« ) ; à propos de ces brefs retours à Paris avant le mois de juillet 1943, je remarque cependant, aussi, cette note de bas de page de Pierre Péan, dans son Vies et morts de Jean Moulin, à la page 428 : « selon Bénouville _ probablement lors d’un entretien Péan / Bénouville le 29 septembre 1998 _, il recrute Magescas lors de son voyage «  : Pierre de Bénouville n’évoque pas ce voyage à Paris au mois d’avril 1943, et, surtout, ses retrouvailles avec son ami Magescas, dans Le Sacrifice du matin_

et, cela, pour le travail de recherche de Robert Belot, d’après « un fonds d’archives inédit constitué de lettres et de notes que le siège de la Délégation à Genève fait parvenir au « Centre « , c’est-à-dire à Lyon, quai Saint-Vincent, où se trouvent _ encore à ce moment, c’est-à-dire au mois d’avril 1943 : aux mois de juillet et août ils déménageront à Paris _ les bureaux du service des relations extérieures des MUR, dirigé par Bénouville, et grâce au courrier retour de celui-ci. Avec le fonds Davet, nous possédons un corpus de toute première importance parce qu’il permet de reconstituer au jour le jour la perception que les résistants avaient des enjeux et des acteurs du moment« , pour reprendre la précision donnée par Robert Belot, page 97 de L’Affaire suisse ;

voici donc ce passage, à la page 104 de L’Affaire suisse :

« L’argent est le thème obsessionnel de cette toute première phase _ celle du mois d’avril 1943, donc _ de l’histoire de la Délégation _ suisse des MUR à Genève. On lui a donné _ à l’argent, donc : très impatiemment attendu des Américains, via leur ambassade de Berne _ le nom charmant de « cadeau de fiançailles », explique Robert Belot. Le « cadeau de fiançailles » est attendu dès la mi-avril _ mais il n’arrivera que le 7 juin… (cf page 117) _ comme le rapporte Monod en termes quelque peu sibyllins :

« 9 m’apprend ce soir _ le 20 ou le 21 avril 1943 _ que son cadeau de fiançailles lui sera livré demain mardi par le bijoutier qui le fera livrer chez 14. Je suis heureux de savoir que la bonne Madame Durand _ voilà l’expression intéressante ! _ se chargera de le transmettre aux époux qui pourront je pense l’admirer avant la fin de la semaine. »

« 9 » est américain, c’est tout ce que nous savons de lui, et de « 14 » nous ignorons tout, comme de « Madame Durand »… », précise en commentaire Robert Belot, page 104 de L’Affaire suisse


Il faut donc constater que le souvenir de l’arrestation de Nizan – Alain de Camaret le 26 mars 1944, tel qu’en fait le récit Pierre de Bénouville à la toute fin des années 90
ne coïncide
ni avec le souvenir-témoignage, en 1982, de Georges Portmann _ qui affirme que c’est Armand Magescas qui fut le seul à être arrêté en arrivant au domicile de Max Brusset, boulevard Raspail _,
ni, non plus, avec le récit premier, et bien plus détaillé, qu’avait fait en 1945 _ si j’en crois, du moins, mon édition de 1983 : il faudrait comparer les textes des éditions successives… _ Pierre de Bénouville dans Le Sacrifice du matin, aux pages 322 à 328 _ Alain de Camaret étant arrêté en arrivant au domicile de Max Brusset, à l’heure prévue (de dix heures)…


Voici donc, maintenant, le détail de ces deux récits,
en commençant par celui de Georges Portmann, page 169 de ses Souvenirs :


après avoir rappelé, à la page 168,
d’abord « les réseaux de résistance qu’animait Pierre de Bénouville, et dont mon fils René fut à ses côtés un des membres les plus actifs«  _ dont acte ! _ ;
puis,

que « c’est 28 boulevard Raspail dans le salon de Max Brusset que je (je = Georges Portmann) lui (lui = Pierre de Bénouville) présentai mon fils _ la date n’en étant pas indiquée…
René Portmann, qui dirigeait en Savoie un des réseaux de résistance _ mais pas auprès de Valette d’Osia, comme je l’avais précédemment envisagé dans mon article du mois de juillet ; là-dessus, j’ai obtenu d’utiles précisions de la part d’Eric Le Normand, de l’AERI _, étant complètement brûlé, avait été rappelé à Paris _ à quelle date ? comment ? par qui ? Nous l’ignorons à ce jour…

Tout naturellement, je proposai à Pierre de le prendre avec lui, ce qu’il fit, après avoir jugé de la qualité de l’homme« ,

voici, maintenant, le récit par Georges Portmann, en 1982, de l’arrestation d’Armand Magescas, pris dans la souricière de la Gestapo au domicile de Max Brusset _ et pas à sa descente du train de nuit en provenance de Biarritz, sur le quai de la gare d’Austerlitz _ :


« Ce salon _ de Max Brusset, 28 boulevard Raspail _ devait d’ailleurs devenir _ quelque temps plus tard cette présentation par Georges Portmann de son fils René à Pierre de Bénouville _ le lieu d’un drame qui fut heureusement limité _ à l’arrestation d’une seule personne : Armand Magescas, selon Georges Portmann _ par une intervention in extremis _ la sienne, après réception, vers neuf heures, de l’information de l’intervention de la Gestapo à dix heures…
Ma vie professionnelle _ raconte le Professeur Portmann _ se passait _ en partie, du moins : en dehors de ses activités maintenues aussi à Bordeaux ; Georges Portmann faisant le va-et-vient entre Bordeaux et Paris _ dans une maison de santé privée, 15 rue Franklin _ à Paris.

Mon bureau était devenu une des boîtes à lettres _ telle celle de Nicole Durand… _ du réseau de Pierre de Bénouville.
Il m’arrivait ainsi de prévenir les membres du réseau du lieu et de la date des réunions _ indépendantes du « bureau » de Juliette, avenue de Breteuil, indique et souligne à plusieurs reprises, de son côté, Pierre de Bénouville dans Le Sacrifice du matin.

Un certain matin _ le rendez-vous du réseau, ce 26 mars 1944, avait été fixé pour dix heures _
Je fus, une heure avant _ vers les neuf heures du matin, donc _, prévenu _ Georges Portmann dispose décidément toujours de très utiles informations… _ que la Gestapo viendrait nous surprendre _ comment la Gestapo en avait-elle été mise au courant ?.. _,

et je téléphonais à tous ceux que je pus atteindre de ne pas se rendre boulevard Raspail.


Pierre _ de Bénouville _ devait venir me retrouver à Franklin, et je pus _ donc, ainsi _ l’intercepter.


Max Brusset, comme il nous le raconta par la suite, resta chez lui jusqu’au dernier moment afin de limiter les dégâts _ mais que pouvait-il faire une fois les Allemands présents dans son appartement, et lui terré, se cachant à l’étage au-dessus, chez sa voisine ? Sinon téléphoner (très brièvement) de chez sa voisine, comme Pierre de Bénouville en a témoigné…

Et il ne s’enfuit par un vasistas dans la maison voisine que lorsqu’il entendit les coups de sonnette des policiers allemands _ ici, le témoignage de Georges Portmann diverge de celui de Pierre de Bénouville.


Malheureusement nous ne pûmes alerter à temps Magescas _ débarquant, lui, du train de Biarritz à la gare d’Austerlitz _ qui tomba entre leurs mains _ en arrivant chez Max Brusset, dans l’esprit de Georges Portmann, semble-t-il, quand il dit : « Ce salon _ de Max Brusset, boulevard Raspail _ devait d’ailleurs devenir le lieu d’un drame _ celui de l’arrestation d’Armand Magescas _ qui fut heureusement limité par une intervention in extremis«  Il fut arrêté, martyrisé et resta gravement handicapé« .


Et voici maintenant le récit des arrestations de ce 26 mars 1944 par Pierre de Bénouville en 1945 dans Le Sacrifice du matin,
qui débute avec le récit de précédentes arrestations, déjà, le 24 mars, au domicile de Jacqueline Gruner – Juliette, avenue de Breteuil,
un des « bureaux«  _ et plus spécialement celui de la « voie Lahire« , vers la Suisse _ où travaillait très fréquemment Pierre de Bénouville à Paris.

Je rapporte ici ce récit à partir de la page 323 du Sacrifice du matin :
« Arrivé de Suisse, Miranda _ = Armand Magescas _ part pour trois jours. Il ira jusqu’à Saint-Sébastien préparer notre passage _ celui de Maurice Chevance et de lui-même, Pierre de Bénouville, par l’Espagne vers Alger, où se trouvent et Frenay et de Gaulle, afin d’y rejoindre ces derniers. Armand Magescas se rend ainsi à Saint-Jean-de-Luz et à Saint-Sébastien préparer les modalités pratiques du dispositif de passage en Espagne, par Ascain et la montagne ; puis du voyage, depuis Saint-Sébastien, vers Madrid.


Pour la durée de mon absence _ à Alger _, je me suis choisi un remplaçant _ à la tête du service des Relations Extérieures des MUR, à Paris, et pour servir de relais-directeur avec la Délégation suisse des MUR à Genève _, René Portmann _ voilà ! mais ce choix peut-il avoir eu lieu avant l’arrestation de Nizan, le dimanche 26 mars 1944 ?.. _, qui a été _ jusqu’à quel moment ? _ responsable des maquis de Savoie _ dans les Bauges et la Maurienne ; mais pas auprès de Valette d’Osia _ ; nous le baptisons La Varende _ mais La Varende, au départ, ne devait-il pas devenir l’assistant de Nizan, plutôt que carrément le remplaçant de Pierre de Bénouville ?..


Je l’initie _ mais à partir de quand ? Peu avant ce projet de départ de Chevance et Bénouville vers Alger ? Ou bien dès, au moins, le mois d’octobre 1943, à suivre l’analyse de la correspondance entre Pierre de Bénouville et la Délégation suisse des MUR, à Genève, que mène très remarquablement Robert Belot dans L’Affaire suisse ? _, avec Nizan _ Alain de Camaret _ et Juliette _ Jacqueline Gruner _, au fonctionnement du service _ des Relations Extérieures des MUR, désormais situé à Paris : depuis juillet-août 1943… (…).


Tout est en ordre. J’ai fait mes adieux à tous mes camarades. Chevance et moi allons partir.


Miranda va rentrer d’un instant à l’autre _ quel jour sommes-nous donc ? vendredi 24 ? samedi 25 ? dimanche 26 ? Non, nous sommes encore, ici, le vendredi 24 _ et me dire _ Armand Magescas est en effet un grand connaisseur des Pyrénées (il est palois ; et d’une famille très anciennement fixée à Peyrehorade, au confluent des Gaves de Pau et d’Oloron, et de l’Adour) ; ainsi que grand connaisseur de l’Espagne, en particulier au cours de la guerre civile espagnole (d’où le choix de ce pseudonyme : Miranda) ; et son épouse est espagnole _ quelle voie nous suivrons _ d’abord pour pénétrer clandestinement de France en Espagne ; ensuite, pour rejoindre, à partir de Saint-Sébastien, Madrid, et Gibraltar, puis Alger.


Il a, pour le surlendemain _ de ce 24 mars, jour dont se souvient ici Pierre de Bénouville ; et le surlendemain, c’est bien le dimanche 26 mars ; et c’est ce 26 mars seulement qu’Armand Magescas débarquera effectivement du train revenant de Biarritz… _, rendez-vous avec nous _ chez Max Brusset, 28 boulevard Haussmann, très probablement… _, vers dix heures du matin _ car c’est bien là l’heure du rendez-vous d’ores et déjà fixé, avec certains (dont Georges Portmann) chez Max Brusset ; et ce que permet en effet, à Armand Magescas – Miranda, cette arrivée très matinale du train de nuit en gare d’Austerlitz ; outre la capacité de passer même auparavant aussi chez lui, rue Saint-Didier, voire au « bureau«  du boulevard Haussmann. Armand Magescas est donc bien au courant de ce rendez-vous fixé chez Max Brusset dimanche 26 mars à dix heures !


Nous sommes _ ce vendredi 24 mars _ en train de déjeuner hâtivement, ma femme et moi, avenue Marceau, lorsque Nizan arrive en trombe _ depuis l’appartement de Passy, probablement, qui lui sert de domicile.
Il attend que le concierge qui sert _ à table _ soit sorti de la pièce et me dit :
_ « La Gestapo est chez Juliette » _ avenue de Breteuil.
Il vient en effet de téléphoner chez notre amie pour lui rappeler que j’irai travailler chez elle l’après-midi,
et tout de suite elle lui a dit qu’elle était très malade et qu’elle ne pourrait pas nous recevoir.
(…)
_ « Je suis très malade », a répété Juliette : « très malade. » (…) « J’en ai au moins pour un an ! »
Je dis à ma femme de m’attendre en préparant _ aussitôt _ nos valises _ il faut e plus vite possible déguerpir ! ; Pierre et Georgie de Bénouville vont trouver à se faire héberger chez un ami totalement indépendant des réseaux de Résistance, rue Hamelin, de l’autre côté de la place de l’Etoile par rapport à l’avenue Marceau ; mais quand se fera ce changement de domicile ? Le lundi 27 mars seulement : le récit de ce départ de l’appartement de l’avenue Marceau pour celui de la rue Hamelin, se trouve à la page 327 du Sacrifice du matin

Je me précipite dans un bureau de tabac proche et, pour vérifier _ cette terrible nouvelle de Nizan _, compose le numéro Suffren 49-10 _ de Juliette – Jacqueline Gruner.
(…)
_ « Je voudrais parler à Mademoiselle Gruner. »
_ « Al est sortie », dit l’homme. « Mais ça serait t’y pas monsieur Barrès ? » (…)  « Et al m’a dit de vous dire », continue la voix, « de bien prévenir tous les copains de venir aujourd’hui. Al est souffrante et pourra pas travailler demain. »
(…)
Nous sommes _ présentement _ seuls, Nizan et moi, pour faire face à l’orage.
Et il faut se presser, car Claude Bourdet qui sait que je devais préparer le courrier pour la Suisse chez Juliette, doit y passer _ ce vendredi 24 mars _ avant quatre heures
_ cf ce que corrige de ce détail Claude Bourdet page 324 de L’Aventure incertaine.


Il n’y a pas moyen de faire autrement : je pars guetter devant la porte _ avenue de Breteuil, donc.
(…)
Un instant je monte chez mes parents qui habitent à deux pas de là. Ils quitteront _ eux aussi _ Paris le jour même _ pour se mettre immédiatement à l’abri des représailles de la Gestapo à l’égard de la parenté de Pierre : il n’y a pas une seule seconde à perdre !
Je reviens prendre ma faction _ avenue de Breteuil.
L’heure limite _ quatre heures de l’après-midi _ s’écoule. Bourdet manque souvent ses rendez-vous et je ne suis donc pas étonné qu’il en soit ainsi aujourd’hui, mais bien au contraire soulagé.
Je rejoins Nizan à qui j’ai fixé un point de rencontre près des Invalides. Lui-même doit non loin de là retrouver La Varende _ René Portmann.


Il faut vite prendre des décisions _ pour la sécurité-survie du Service, et de ses membres : en interrompre l’hécatombe.
D’abord prévenir Chevance que l’avenue de Breteuil _ qu’il connaît lui aussi _ est brûlée.
Puis envoyer tout de même le courrier.
Je ne peux me séparer ni de Nizan ni de Fortoul. C’est Dominique Faroni qui partira vers la frontière _ suisse. J’ignore qui sont Fortoul et Dominique Faroni : probablement des porteurs de courrier.


En prenant le métro vers dix heures du soir _ ce vendredi 24 mars, toujours ? ou déjà samedi ?.. _, nous _ avec qui, précisément, se trouve ici Pierre de Bénouville ? Nizan ? La Varende ? Fortoul ? et où se rend-il ? avenue Marceau, encore ? ou bien rue Hamelin, déjà ?.. Non, le départ, avec son épouse, pour la rue Hamelin ne se produira que le lundi ! _ rencontrons Vélin _ André Bollier _, qui est certain _ hélas à tort _ que Claude n’a pas été pris parce qu’il aurait été retenu ailleurs par un autre rendez-vous. C’est un samedi soir _ le 24 mars était un vendredi. Que déduire de cette donnée, ici (« C’est un samedi soir« …), du récit ? Que le récit de Pierre de Bénouville vient là de condenser les deux journées ?..


Le dimanche _ le 26, par conséquent… _, nous nous concertons _ comment ? où ? et à quelle heure, très tôt le matin… _ avec Nizan et La Varende _ René Portmann, donc : « adjoint« , alors de Bénouville (ou de Nizan) , au service des Relations Extérieures des MUR, avant d’y devenir le « remplaçant«  de Pierre de Bénouville quand celui-ci sera parti, début avril (le soir du 5), vers Alger ; et que Nizan aura été arrêté (un peu plus tard dans cette même matinée du 26 mars : à dix heures !)par la Gestapo…


J’appelle le boulevard Haussmann _ au 76, se trouve en effet un autre des « bureaux«  de Pierre de Bénouville, là où siège l’entreprise d’import-export que dirige Armand Magescas _ d’une cabine téléphonique _ qui donc Pierre de Bénouville cherche-t-il à y contacter ?.. Je l’ignore.
Un Allemand me répond en mauvais français, s’impatiente qu’on ne parle pas. (…) Et il raccroche _ le « bureau«  du boulevard Haussmann est donc désormais lui aussi brûlé ! Nouvelle catastrophe, après celle de l’avenue de Breteuil !..


Avec La Varende, nous bondissons rue Saint-Didier _ au domicile personnel de Magescas. (…) C’est là _ chez lui, à son domicile _ que doit _ au moins possiblement _ se rendre Magescas en sortant du train _ de nuit venant de Biarritz, à la gare d’Austerlitz.
Sur un bout de papier, je gribouille :
« Ne va pas au bureau _ du boulevard Haussmann. Rendez-vous _ impératif ; et c’est un rappel : Miranda, en étant déjà au courant… _ à dix heures chez le gendre de Robert ».


J’ai en effet rendez-vous _ avec qui exactement ? _ ce matin-là _ le dimanche 26 mars _ chez Max Brusset dont le beau-père a pour prénom Robert.
Brusset habite boulevard Raspail _ au 28. Il fut avant guerre chef de cabinet de Mandel.
Et il a conservé de précieux contacts aux PTT. Il doit précisément me faire rencontrer des gens des Postes et de la radiodiffusion _ dont Georges Portmann ? Lequel fut, en effet, à Vichy, du 4 janvier au 16 février 1941, non seulement Secrétaire général à l’Information, mais aussi directeur de la radio : il y connaît beaucoup de monde ; et Pierre de Bénouville (dont le métier est journaliste !) l’avait rencontré (et noué un très précieux contact avec lui) lors de sa venue à Vichy, la première quinzaine de décembre 1940.

De bonne heure, le matin _ de ce dimanche 26 mars 1944 _, Nizan _ qui habite la villa (à trois entrées différentes) de Passy, que Bénouville réserve à l’éventuel retour à Paris, de Londres, puis d’Alger, de Henri Frenay… _ passe me voir _ où ? est-ce déjà au nouveau domicile de la rue Hamelin, si Pierre de Bénouville et son épouse Georgie ont quitté l’appartement de l’avenue Marceau dès le vendredi 24 mars, à l’annonce que le « bureau«  de l’avenue de Breteuil était « brûlé«  ! Non, ils ne quitteront l’avenue Marceau que le matin du lundi 27 mars, avant le déjeuner (cf Le Sacrifice du matin page 327) : le lendemain, par conséquent, de ce dimanche très bousculé.

Je lui confirme _ et lui aussi, comme Miranda, en est informé ; et il n’y a pas (pas encore du moins, de si bonne heure) contre-ordre… _ le rendez-vous _ de dix heures chez Max Brusset.
Et pour plus de sécurité, je lui demande d’aller _ d’abord, auparavant _ attendre Magescas à la gare _ d’Austerlitz, à l’arrivée du train de nuit de Biarritz : nous sommes alors, en effet, de très bonne heure ; et il s’agit d’empêcher coûte que coûte l’ami Magescas de se rendre au « bureau«  du boulevard Haussmann, désormais « brûlé«  ; et même à son domicile de la rue Saint-Didier, probablement lui aussi « brûlé« . Il y a très grave péril en la demeure…


Au moment où je sors de chez moi _ encore avenue Marceau, donc  _, je décide d’aller à deux pas de là pour voir si rien n’est arrivé pour moi dans une boîte aux lettres installée avenue Victor-Hugo et où aboutit une des lignes du Jura.
Je m’y rends. L’amie qui m’accueille _ qui est-elle ? Serait-ce elle, la mystérieuse Nicole Durand ?.. _ n’a rien reçu.


Je la quitte et suis déjà dans l’escalier lorsque le téléphone sonne dans l’appartement. Un instant elle hésite à répondre, puis me prie d’attendre et décroche.
Elle dit :
_  « Un instant. »
Puis, pâle, elle me rejoint :
_ « On demande d’urgence M. Barrès » _ un des pseudonymes de Pierre de Bénouville. « Que dois-je répondre ? »


Je remonte vite,

je cours aux fenêtres qui donnent sur l’avenue pour vérifier qu’aucune voiture suspecte ne stationne,
puis après un instant je me décide à prendre l’appareil et à dire :
_ « Allô ! qui demandez-vous ? »
Je reconnais la voix de Max Brusset que nous appelons Montherlant.
Il murmure plus qu’il ne dit :
_ « Ne viens pas à la maison. Ils sont chez moi. »
La communication est tout de suite coupée.
Comment a-t-il pu savoir le numéro de l’endroit _ cette « boîte-aux-lettres » de l’avenue Victor-Hugo… _ où j’étais ?

J’apprendrais par la suite que la Gestapo s’est présentée chez lui alors qu’il était encore au lit _ sans donc en avoir été prévenu par un coup de fil de Georges Portmann, peu après neuf heures.
Par un escalier intérieur, il a grimpé, à peine vêtu, à l’étage supérieur où une vieille dame, qui dormait encore, n’a pas été autrement surprise de voir entrer chez elle ce monsieur en pyjama.
Elle a accepté de le cacher.


Brusset s’est alors souvenu du numéro de téléphone d’une amie commune _ qui est-elle ? est-ce celle-ci, la fameuse Nicole Durand ?..  _ qui a quelquefois fait des liaisons entre nous.
Il a eu l’idée de lui téléphoner et de lui demander mon adresse _ que Max Brusset, par précaution de sécurité du service, ignorait donc, car « Miranda – Magescas, Nizan », et Pierre de Bénouville lui même, « sont les seuls à connaître«  cette adresse de l’avenue Marceau, celle de « cette demeure qui fut la nôtre pendant de longs mois« , à son épouse, depuis son arrivée, du Cantal, à Paris, et lui-même (Le Sacrifice du matin, page 327)…
Celle-ci _ l’amie contactée par Max Brusset _, bien entendu _ sécurité oblige ! _, l’ignorait. (…)
Néanmoins (…) à tout hasard, elle donna le numéro de téléphone de l’appartement de l’avenue Victor-Hugo. C’était en effet elle qui m’avait fourni cette boîte aux lettres.

Il s’agit maintenant _ poursuit son récit Pierre de Bénouville, page 326, et suite à ce coup de fil de Max Brusset, vers les neuf heures _ d’empêcher _ à tout prix ! _ Miranda-Magescas et Nizan _ Alain de Camaret, parti gare d’Austerlitz prévenir l’ami Magescas à sa descente de train, de ne surtout pas se rendre boulevard Haussmann, au « bureau«  brûlé… _ de monter chez Brusset.


Je me précipite dans le métro _ il n’y a pas une minute à perdre !
Les changements _ depuis l’avenue Victor-Hugo _ sont longs.
Lorsque j’arrive _ aux alentours du 28 boulevard Raspail, le domicile de Max Brusset _, il est _ déjà _ 10 heures passées.
J’apprendrai plus tard _ probablement par Max Brusset _ que Nizan est arrivé exactement à l’heure dite, qu’il a été pris immédiatement dans la souricière _ dès qu’il a sonné _,
et que pendant que je l’attendais _ au dehors, à proximité de l’immeuble _, on le fouillait, on le frappait, on l’interrogeait et que commençait son martyre.

Quant à Miranda-Magescas _ continue son récit Pierre de Bénouville, page 326 du Sacrifice du matin _,
Nizan n’a _ même _ pas vu le voir à la sortie de la gare _ d’Austerlitz : à quelle heure donc ? Très tôt ; bien avant les dix heures du rendez-vous chez Brusset ! _,
car il était attendu sur le quai par la Gestapo
et a été désigné aux policiers dès sa descente de train par la secrétaire de notre société _ celle d’import-export que dirigeait Armand Magescas _ du boulevard Haussmann _ cette adresse du boulevard Haussmann ayant été elle-même découverte probablement lors de l’intervention de la Gestapo chez Jacqueline Gruner – Juliette, le vendredi 24 mars, avenue de Breteuil.
Cette femme ignorait tout de notre société secrète (…). Quelques claques vigoureuses la feront parler.
Ainsi elle acceptera de dire qu’elle croit que Miranda-Magescas _ le patron de l’entreprise d’import-export _ va rentrer de Biarritz par le train du matin.
Cela ne l’empêchera pas d’être déportée«  (…) : « comme juive. Nous avions toujours ignoré qu’elle l’était« …

Les catastrophes, avenue de Breteuil le 24, boulevard Haussmann le 25, à la gare d’Austerlitz et boulevard Raspail le 26 mars 1944, se sont ainsi enchaînées, ces terribles trois jours de la fin mars 1944.

A propos de cet enchaînement de catastrophes de la fin mars 1944

_ il faut y ajouter, en effet, la catastrophe du samedi 25 mars, comme l’indique Claude Bourdet, page 324 de L’Aventure incertaine : « Les catastrophes ne s’arrêtèrent pas là _ à son arrestation, après celle de Juliette – Jacqueline Gruner, et la main-mise par la Gestapo sur tous les papiers de ce « Centre » de la « Voie Lahire« , avenue de Breteuil… _ : le lendemain _ du vendredi 24 mars, avec la double arrestation de Claude Bourdet lui-même et de Jacqueline Gruner, avenue de Breteuil : le samedi 25 mars, donc _, un autre bureau de la « Voie Lahire » _ celui du boulevard  Haussmann : c’est très probablement à celui-là que Claude Bourdet fait ici allusion _ était pris ; le surlendemain _ le dimanche 26 mars _, Camaret et Magescas étaient arrêtés _ dans quel ordre ? d’abord, Magescas, à sa descente de train ; ensuite Camaret, ayant sonné chez Max Brusset, vraisemblablement. Je les ai retrouvés à Compiègne le 1er ou le 2 juin« , indique Claude Bourdet, page 335 de L’Aventure incertaine : pas moins de deux mois après, les mois d’avril et de mai s’étant donc écoulés pour eux dans les geôles et entre les griffes de la Gestapo… ;

et c’est bien de Compiègne que tous ces membres (et amis entre eux) de Combat et des MUR partirent ensemble, en un même convoi, pour l’Allemagne, « probablement le 3 au matin, car nous sommes restés trois jours en route, et nous sommes arrivés le 6 _ juin 1944. Je m’étais joint _ Claude Bourdet, ici, poursuit son récit, à la page 337 de son livre _ aux camarades que je connaissais, en particulier Alain de Camaret, Armand Magescas et d’autres camarades _ encore : lesquels ? _ du service de Bénouville, arrêtés fin mars » ;

« Enfin, un matin au petit jour _ le 6 juin 1944 _, nous sommes arrivés au camp de Neungamme« , où, plus tard dans la journée, un « Hollandais, prisonnier politique » dira « avec un grand sourire dans les yeux : « ils ont débarqué ce matin à l’aube en Normandie ; faites passer« … », ainsi que rapporte cet élément de datation en effet mémorable, Claude Bourdet à la page 339 de L’Aventure incertaine.

Fin ici de l’incise de ce que rapporte Claude Bourdet des conséquences de l’intervention des Allemands au « bureau«  de l’avenue de Breteuil, et « centre«  de la « voie Lahire« , le 24 mars 1944 _ ;

A propos de cet enchaînement de catastrophes de cette fin mars 1944,

je détache cette remarque rétrospective de Pierre de Bénouville, récapitulant la succession des arrestations, cette fin mars 1944, page 327 du Sacrifice du matin :

« Quelles sont les découvertes faites par la Gestapo ? Comment a-t-elle pu intervenir _ aussi _ chez Brusset qui fait partie d’un circuit tout à fait différent _ il faut le souligner _ de celui où j’ai inséré Juliette ? » _ Jacqueline Gruner, arrêtée chez elle, avenue de Breteuil _ ;

et encore cette autre, page 333 du Sacrifice du matin :

« Les Allemands ont dû trouver chez Juliette _ avenue de Breteuil, donc _, sur un morceau de papier oublié ou dans un carnet, l’adresse du boulevard Haussmann, où celle-ci n’était venue qu’une fois.

Cependant leur intervention boulevard Raspail, chez Brusset, demeure _ elle _ inexplicable » _ étant donné le cloisonnement des services ainsi que des agents, auquel veillait impérieusement Pierre de Bénouville, probablement sur les conseils très stricts de Jean Gemälhing,

comme l’indique aussi pour sa part Jacques Baumel dans son Résister, pages 85 à 87 :

« Gemähling avait mis au point un certain nombre de règles qui peuvent paraître aller de soi, mais qui étaient difficiles à respecter, et pourtant impératives si on voulait espérer survivre plus de six mois. (…) Ces règles étaient développées dans un véritable petit guide du parfait espion que Gemähling avait rédigé avec une virtuosité remarquable. Il l’avait fait taper par une secrétaire de Belpeer _ un ami commun marseillais : Jacques Baumel vivait à Marseille ; et Jean Gemälhing a fait partie, à Marseille, du réseau de Varian Fry… _ et m’en avait confié un exemplaire. J’ai malheureusement perdu ce texte étonnant dans mes pérégrinations ultérieures. Tout y était répertorié. (…) Je dois à mon observance presque maniaque de ces règles d’avoir non seulement survécu, mais, ce qui est une sorte d’exploit, de n’avoir jamais été arrêté par les forces de répression » _ bien que n’ayant jamais quitté, lui, Jacques Baumel, le territoire métropolitain toutes ces années d’Occupation, ni pour Londres, ni pour Alger ; mais résidant, jusqu’à la Libération, d’abord dans le Midi (Baumel est marseillais), puis à Lyon, et ensuite à Paris, ou parcourant la France occupée.

Ces journées du vendredi 24 et du dimanche 26 mars 1944, ont été ainsi arrêtés, le vendredi 24, Jacqueline Gruner – Juliette et Claude Bourdet – Lorrain ; puis Armand Magescas – Miranda, le dimanche 26, très tôt le matin. Puis, un peu plus tard, à dix heures, Alain de Camaret – Nizan, toujours ce même dimanche 26 mars… Et peut-être, ou probablement, d’autres…


Et ici, à propos de ces divergences de témoignages-souvenirs que j’ai en ce travail de confrontation relevées,
je voudrais citer une belle réflexion de Claude Bourdet sur la très réelle difficulté d’apporter à la détermination des faits historiques, la contribution, le temps passant, des souvenirs, même les plus sérieux et sincères, des acteurs et témoins de l’Histoire, page 146 de L’Aventure incertaine :


« Je me suis étendu sur ce problème _ celui des incertitudes de datation et de contextualisation, pour qui essaie de témoigner par l’acte de se souvenir, de faits vécus passés… _ pour montrer comme il est difficile, trente ans après _ les faits _, de rapporter de manière tout à fait précise _ et sans erreur _ des événements auxquels on a été pourtant étroitement mêlé. Moulin, Delestraint, Marcel Peck, les trois hommes qui auraient _ à propos de l’occurrence précise dont Claude Bourdet traite alors, à propos d’événements du mois de septembre 1942 _ qui auraient pu le mieux _ aider, contribuer, à _ préciser cette chronologie, sont morts. Aucun de nous ne tenait de « journal ». Chacun conserve un souvenir assez vivant des événements _ certes _, mais quant aux dates, quant aux relations _ très importantes pour comprendre ce qui s’est passé, et l’établir le mieux possible… _ avec d’autres faits qui se sont produits à la même époque, c’est plus douteux. C’est pourquoi on relève certaine contradictions dans tous les récits.« 


C’est bien sûr là que doit venir prendre le relais des témoignages des acteurs de l’Histoire, le travail propre, et spécifique, des historiens :

vérifiant la stricte matérialité des faits mêmes, et les contextualisant sans relâche, afin d’affiner leurs analyses de ce qui s’est passé, et en commençant, forcément, par essayer d’établir _ et c’est fondamental et basique ! _ ce qui s’est effectivement produit _ en mettant la précision maximale possible sur les lieux et sur les dates, voire les horaires ; ainsi que sur l’identification des personnes… _ ; en s’appuyant aussi, outre la critique des divers témoignages dont ils disposent, sur ce que peuvent nous apprendre, jour après jour, des archives parmi celles qui sont heureusement conservées, quand elles sont judicieusement explorées et interrogées. Soit un chantier complexe et riche, ouvert à l’infini _ tant le moindre détail devient très important pour qui peut en tirer parti…


Maintenant,
sur le parcours de résistance singulier de René Portmann (= La Varende, Godard, 3bis, 15 : soient les divers pseudonymes qu’indique Robert Belot dans L’Affaire suisse _ la Résistance a-t-elle trahi de Gaulle ?…),
j’ai repéré et lu avec soin tout ce qu’en dit Robert Belot dans L’Affaire suisse (aux pages 36, 219, 261 à 263, 280 à 283, 295, 321-322, 327, 363 à 365, 384, 398-399, pour être exhaustif).


Or la chronologie accessible, semble ici indiquer _ cf déjà mon article du mois de juillet : La fécondité magnifique du détail dans le travail d’enquête de Robert Belot sur les Résistances en France sous l’Occupation _ que René Portmann est en étroite liaison avec Pierre de Bénouville bien avant ce mois de mars 1944 quand Pierre de Bénouville lui demande de s’apprêter à le remplacer _ en fait, probablement, d’abord remplacer Nizan – Alain de Camaret (initialement prévu pour le remplacer lui, Bénouville) ; puis, une fois Nizan arrêté, alors le remplacer lui-même : par la force de ce tragique concours de circonstances !.. _, à Paris, au Service des Relations Extérieures des MUR, quand il a décidé (ainsi que Maurice Chevanche) de partir au plus tôt rejoindre _ en fait,ce sera aux premiers jours d’avril _, et via le très risqué passage en Espagne, Alger :


soit au moins dès le 22 octobre 1943 (à suivre ce qu’indiquent les remarquables analyses _ d’après les archives du service des Relations Extérieures des MUR et celles de sa Délégation suisse de Genève _, de L’Affaire suisse, à la page 283).

Cf, ainsi, les diverses références aux courriers échangés (envoyés ou reçus par René Portmann) :
le 17 janvier 1944 (page 264),
le 31 janvier 1944 (page 280),
vers le 2 février 1944 (page 281),
le 5 février 1944 (page 321),
et deux courriers le 18 février 1944 (pages 321 et 322)
que cite et utilise Robert Belot en son livre.

C’est pour cela que la chronologie des diverses activités de résistance de René Portmann m’intéresse spécialement,
notamment les modalités de son passage des maquis des Corps-francs de Savoie, dans les Bauges et la Maurienne _ Georges Portmann, son père, est natif de Saint-Jean-de-Maurienne… _
au Service des Relations Extérieures des MUR à Paris _ via peut-être, aussi, un passage par Lyon : mais dès le mois d’août 1943, les services des MUR ont tous quitté Lyon pour s’installer à Paris _,

et, plus spécialement encore, en rapport avec la Délégation de Genève des MUR, dirigée, là-bas, par le général Davet et Philippe Monod : peut-être Eric Le Normand, qui connaît particulièrement ce dossier des maquis de Savoie, pourra-t-il apporter sur ce point de nouvelles précisions…

Et je recherche aussi des précisions sur ces personnes trop rarement citées dans les travaux des historiens : Max Brusset _ qui fut chef de cabinet de Georges Mandel au ministère des PTT _, Nicole Durand, etc. : membres plus obscurs, jusqu’ici, des réseaux de Pierre de Bénouville…

De même que j’aimerais savoir ce que sont devenus, après la guerre _ et d’abord dans l’immédiat après-guerre _, ceux de ces Résistants qui ont survécu à ces événements :

par exemple Armand Magescas, à son retour de déportation _ à la différence d’Alain de Camaret, ou de Jacqueline Gruner, qui ne sont pas rentrés : je sais seulement que Pierre de Bénouville l’a fait travailler avec lui aux Editions Robert Laffont  _,

et aussi, bien sûr, René Portmann : pourquoi la chronique historiographique est-elle aussi silencieuse à son sujet ?

de même, déjà, que les propres témoignages de Pierre de Bénouville sur lui, tant dans Le Sacrifice du matin que dans Avant que la nuit ne vienne ;

ainsi que Georges Portmann, du moins avant son brillant retour au Sénat le 19 juin 1955 :

quels éléments de son dossier concernant ses activités de Résistance, conduisirent-ils à son acquittement le 27 février 1946 par la Haute Cour de Justice ?

L’Histoire de l’épuration, de Bénédicte Vergez-Chaignon, qui, page 510, cite seulement _ hélas _ le nom de Georges Portmann au sein d’une liste d’autres personnalités acquittées _ sans nulle précision, ni commentaire _, demeure, je l’ai déjà dit, décevante, du moins pour ma recherche le concernant, lui.

Sans compter que n’existe à ce jour aucun travail historiographique consacré ce bordelais éminent qu’a été George Portmann !

Tout cela est à suivre…

A côté de mon enquête principale de micro-histoire, celle que je poursuis sur le parcours de mon père, homme discret, dans le Sud-Ouest sous l’Occupation…

Titus Curiosus, le 27 septembre 2014

L’apport de la photographie à l’histoire : « Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre » de José Cubero

06nov

Certains des précédents ouvrages de José Cubero, tels son magnifique (et très riche) La Résistance à Toulouse et dans la Région 4 (aux Éditions Sud-Ouest, en 2005), ou son passionnant Les Républicains espagnols (en sa réédition de 2013 aux Éditions Cairn), se signalaient déjà par un très remarquable souci de documentation photographique à l’appui ou en complément du texte : je m’en étais fait la remarque…

Or voici qu’aujourd’hui nous parvient un superbe ouvrage de grand format, cette fois-ci, appuyé pour l’essentiel sur deux magnifiques fonds photographiques _ artistiques, aussi ! _ toulousains : celui de Germaine Chaumel (22-11-1895 – 12-4-1982) et celui de Jean Dieuzaide (20-6-1921 – 18-9-2003) :

Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre, aux Éditions Cairn.

Il n’est que le comparer avec le remarquable et très riche (et passionnant…) travail de documentation photographique, mais brut, lui,

qu’avait réalisé Michel Goubet dans un ouvrage au titre quasi homonyme, en 1987, aux Éditions Horvath : Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre 1939-1945 _ la vie quotidienne en images.

Les deux-tiers des photographies que propose ici aujourd’hui l’ouvrage de José Cubero, paru ce mois de novembre 2013 aux Éditions Cairn, à Pau, proviennent de la collection d’une remarque artiste, Germaine Chaumel _ c’est ici une importante découverte pour la plupart d’entre nous ! _ ; avec un complément (copieux) du jeune Jean Dieuzaide, pour ce qui concerne le moment de la Libération de Toulouse, au mois d’août 1944 ; ainsi que quelques autres encore, Jean Ribière, Gril, etc.

En plus du texte de présentation de la Quatrième de couverture, que je retranscris ici in extenso, car il exprime excellemment le propos maîtrisé de ce très beau livre :

« Trop durablement méconnu, le fonds Germaine Chaumel constitué de milliers de photographies nous invite à retrouver la vie quotidienne _ voilà _ à Toulouse et dans la Haute-Garonne pendant les « années noires ». Accréditée à partir de 1935 par des journaux régionaux et nationaux, puis internationaux à partir de 1938, dont le New York Times, Germaine nous fait vivre de l’intérieur _ mais oui ! avec une très intense qualité d’attention _ la dureté des temps, les privations, la hantise du ravitaillement, la rigueur des hivers. Mais elle révèle aussi des aspects que la mémoire collective a parfois voulu oublier.

Son regard _ sur des regards _ traduit la détresse des réfugiés, quels qu’ils soient, la tristesse et le deuil portés par la défaite. Elle capte les regards, les attitudes _ voilà. Mais elle dévoile aussi les nouveaux rituels qui expriment la volonté de Vichy d’encadrer la population : serments répétés, défilés incessants, manifestations de loyalisme à la personne de Pétain _ cf ^par exemple la terrible naïveté des regards de la famille pétainiste de la photo page 132…

Bien sûr, elle aussi est présente avec son Rolleiflex lors de la libération de Toulouse au moment où le jeune Jean Dieuzaide réalise son véritable premier reportage photographique. C’est alors que les Toulousains découvrent les résistants sortis des maquis ou de la clandestinité.

Germaine et Jean, chacun de son côté, les fixent à jamais _ pour nous qui pourrons ainsi revenir à loisir désormais les regarder _ sur la pellicule. Leurs visages sont dès lors, tout au moins pour certains _ les autres avaient déjà été éliminés ! _, devenus familiers.

Avant leur sortie de l’ombre, les résistants, clandestins mais poursuivis et durement _ souvent sauvagement même… _ réprimés, tant par Vichy que par l’occupant, sont donc des anonymes _ et invisibles. Pour respecter la logique de l’ouvrage fondée sur un dialogue constant _ voilà ! _ entre la photographie et le texte, il a fallu évoquer l’organisation de la Résistance par le recours _ souvent mince, ou pauvre ; avec  tant de photos qui , et pour cause, n’ont pas pu exister !.. _ à d’autres fonds relevant d’archives publiques et privées »,

l’Avant-Propos de José Cubero, pages 16 à 19, précise et cerne parfaitement le propos plus spécifiquement historien-historique de ce très bel ouvrage d’Histoire et de photographie, très intelligemment et comme amoureusement entremêlées ;

j’y relève plus particulièrement ceci  :

« Toulouse fut l’une _ avec Lyon et Marseille _ des grandes capitales de la Résistance. Précocement, des homme et des femmes, dans les mouvements et dans les réseaux, se dressèrent contre Vichy, puis _ à partir du 11 novembre 1942 et l’invasion de la zone Sud par les Allemands _ contre l’occupant. (…)

Mais l’histoire de Toulouse n’est pas seulement celle du refus, refus de la défaite, refus de Vichy, refus de l’Occupation et du nazisme. Elle s’inscrit aussi dans ces années noires dominées par la tyrannie _ rude _ du quotidien pendant que le nouveau régime, une _ sinistre _ dictature réactionnaire _ à la façon de celle de Salazar, au Portugal ; cf page 99, la significative présence d’un ministre portugais, Caeiro da Matta, accompagnant le secrétaire d’État à l’Éducation et ministre de la Jeunesse, Jérome Carcopino, lors d’un rassemblement scout, le 1er mars 1942 _, qui entend _ dès le 11 juillet 1940 _ effacer toute tradition républicaine, tente de se faire accepter tout en collaborant avec le vainqueur du moment.

La photographie devient alors un témoin aujourd’hui _ en effet historiquement _ irremplaçable. Germaine Chaumel, la première femme reporter de Toulouse, avec son regard humaniste, nous dévoile un temps observé « par en bas ». Les séparations, lors de la déclaration de guerre _ cf la trés belle photo d’adieu d’un couple sur le quai de la gare Matabiau, pages 44-45 _, ont lieu dans l’intimité, une intimité dévoilée _ et montrée, en sa dimension tragique _, ou dans une convivialité de circonstance _ cf page 43, la photo des deux soldats dans une cantine, avant leur départ, ou lors d’une permission, précise la légende. Les visages _ toujours les visages ! _ des réfugiés, espagnols dès 1938, puis belges et français originaires du Nord, expriment la lassitude, l’épuisement et la détresse. Les queues qui se forment devant les magasins ou les points de distribution de l’aide du Secours national disent l’ampleur des pénuries qui frappent toute la population. Les rues enneigées, les fontaines publiques et la Garonne prises par les glaces rappellent la dureté des hivers sans chauffage _ et il n’y a pas eu de photos de ce qui se passait ces terribles hivers-là dans les camps de Haute-Garonne : à Noé, au Récébédou, à Clairfont… Les manifestations publiques et les visites « du Maréchal » _ copieusement documentées, elle, par Germaine Chaumel _, en rassemblant les foules, traduisent la volonté du régime de contrôler les esprits _ une forme d’organisation de l’opinion qui perdurera par la suite de la part de certains politiques ; Charles de Gaulle n’est sans doute pas pour rien le filleul de Philippe Pétain ; on lira aussi avec profit, pour l’épisode de la visite du général de Gaulle à Toulouse, les 16 et 17 septembre 1944, les éclairants témoignages de Pierre Bertaux et Serge Ravanel (La Libération de Toulouse et de sa région, aux Éditions Hachette en 1973, pour Pierre Bertaux ; et L’Esprit de résistance, aux Éditions du Seuil, en 1995, pour Serge Ravanel)…

Pourtant, la répression menée par les tribunaux de Vichy contre les résistants débouche, à partir de 1942 et en particulier avec l’exécution de Marcel Langer, sur une véritable guerre civile qui s’élargit en actes de guerre contre l’occupant. Et si Germaine Chaumel montre relativement peu _ en effet _ la présence allemande effective avec l’invasion de la zone Sud le 11 novembre 1942, elle vise juste avec en particulier deux clichés qui disent le traumatisme d’une région qui, depuis la campagne de Wellington en 1914, n’avait pas connu d’invasion ou d’occupation étrangère. Les deux soldats de la Wermacht devant le Capitole _ page 223 _ provoquent toujours un choc ; et des officiers allemands, saluant dans un stade aux côtés des représentants officiels du régime de Vichy _ page 225 _, traduisent la réalité de la collaboration.

Ce fonds photographique, fondamental pour cette période, est complété par les collections des Archives municipales avec les fonds Ribière et Gril, du Musée départemental de la Résistance et de la Déportation, de la Dépêche, et par les clichés que Jean Dieuzaide consacra à son premier reportage, lors de la libération de la ville.

Mais, bien que certaines de ces photographies semblent nous livrer d’emblée leur signification _ défilés, manifestation, arrivée des résistants, hommage dû aux morts, visite de De Gaulle _, toutes nécessitent une contextualisation _ oui ! et c’est bien là la tâche essentielle de l’historien _ qui éclaire _ pour nous lecteurs d’aujourd’hui _ la complexité _ à démêler, et mieux comprendre, en quelques uns, les principaux, du moins, de ses tenants et aboutissants… _ de cette période faite de difficultés, de souffrances, mais aussi d’espoir. Une contextualisation d’autant plus nécessaire que la Résistance, clandestine, ne s’est pas offerte _ elle : et pour cause ! _  en spectacle et n’apparaît donc au grand jour qu’après le 6 juin 1944, voire à Toulouse _ même _ lors des combats de la Libération

_ quand, sur l’ordre d’Hitler, les Allemands quittent précipitamment tout le Sud, au lendemain du débarquement des troupes alliées en Provence le 15 août ! « Au soir du 15 août 1944, le débarquement des Alliés en Provence a déjà mis les Allemands en difficulté, car après la percée d’Avranches en Normandie, ils ne peuvent tenir deux lignes de défense. Comme leur commandement avait envisagé un débarquement sur le littoral méditerranéen à l’ouest du Rhône, des troupes importantes, le groupe d’armées G avec la 11e division blindée, sont massées dans le grand Sud-Ouest. Aussi, dès le 16, Hitler donne-t-il l’ordre de repli (…). « La décision fut extrêmement pénible pour Hitler. Les fruits de la victoire en 1940 étaient perdus. » Cet ordre de repli, immédiatement exécutoire, n’arrive que le 17 août à 11 heures 45 à Pierrelatte, le poste de commandement du groupe d’armées G du général Blaskowitz. Celui-ci a déjà alors quitté Rouffiac, son quartier général qui se trouvait à huit kilomètres au nord-est de Toulouse. Dans le Midi toulousain, l’état-major principal de liaison de Toulouse doit organiser le départ des troupes qui, par Carcassonne, Narbonne, Montpellier et la vallée du Rhône, se concentreront ensuite à Dijon. (…) A Dijon, Blaskowitz installe son poste de commandement dès le 23 août.« , explique José Cubero pages 250-251 ; fin de l’incise.

Le texte prend alors provisoirement le pas sur l’image, car la nécessité s’impose de présenter _ assez en détail ; et sans de « belles »  photographies de Germaine Chaumel ou de Jean Dieuzaide _ les mouvements et les réseaux à travers quelques portraits _ écrits seulement, par conséquent ; avec seulement quelques pauvres photos d’identité… _ de dirigeants, toulousains comme François Verdier, Raymond Naves ou Marie-Louise Dissard, réfugiés comme Francisco Ponzán ou Marcel Langer, repliés et nommés à Toulouse à des titre divers comme Pierre Bertaux, Jean Cassou, Jean-Pierre Vernant ou Serge Ravanel. Des organisations dirigées aussi bien par des civils que par des militaires, des Français que des étrangers.

De plus, si Vichy aime s’offrir en spectacle à travers ses multiples manifestations, il tient _ sévèrement ; et pour cause ! _ occultées la réalité _ en conséquence invisible par Germaine Chaumel… _ des camps et sa complicité active dans le crime de masse de la Shoah _ ce qui ne s’avèrera que bien plus tard dans le siècle. Le film Shoah de Claude Lanzmann est présenté le 30 avril 1985 ; cf ma série d’articles de l’été 2009 (du 29 juillet au 7 septembre) à propos du Lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann : de La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ présentation I à La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ dans l »écartèlement entre la défiguration et la permanence », « là-haut jeter le harpon » ! (VII) ; fin de l’incise.

L’ouvrage veut donner à voir des fonds photographiques que, par leur qualité intrinsèque _ artistiquement, donc… _, l’on peut considérer aujourd’hui comme patrimoniaux. Ils permettent aussi _ à l’historien _ de construire une cohérence _ c’est là tout son travail infiniment patient, tant d’analyse que de synthèse _ malgré l’enchevêtrement des faits. Car la logique thématique suivie ici, malgré quelques recoupements qui, pensons-nous, s’enrichissent par leur complémentarité, est en harmonie avec un déroulement chronologique. Un travail qui entend aussi saisir _ pour nous, lecteurs _ cette densité humaine _ oui ! et véridique ! _ faite de tensions, de privations, de peurs et de souffrances _ c’est parfaitement réussi ! _ et, en intégrant le travail de la mémoire, accomplir _ pleinement : oui ! _ un devoir _ au service de la compréhension exigeante du devenir historique _ d’histoire« …

Patronné par le Conseil Général de la Haute-Garonne, et parrainé par l’Académie des Jeux floraux de Toulouse,

ce très bel album qu’est  Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre de José Cubero, aux Éditions Cairn,

est ainsi à la fois un excellent et très nécessaire outil pédagogique à l’usage des jeunes générations,

et un fort beau livre sachant excellemment contextualiser de riches photographies :

afin de mieux regarder pour mieux décrypter et comprendre notre Histoire…

Titus Curiosus, ce 6 novembre 2013

 

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