Posts Tagged ‘vérité

Question : lesquels des « Tirages Fresson » de Bernard Plossu, sont ceux que je préfère ?.. Et un postlude, pour les images « tendant vers l’abstraction »

13nov

Dans le choix des deux listes (de 13, puis, complémentaire, de 22) de mes préférences personnelles parmi les 80 images du récent sublime « Tirages Fresson » de Bernard Plossu, aux Éditions Textuel,

j’ai fait le choix principiel d’écarter les images qui tendent _ une image photographique procède toujours d’un réel originel, qui a ensuite été saisi par le geste du photographe sur une pellicule, puis choisi, puis tiré, puis exposé… _ un peu trop, pour moi, vers l’abstraction,

alors que je sais bien la place de cœur que de telles images, quasi abstraites, ou plutôt « tendant vers l’abstraction« ,

occupent au sein du goût personnel de l’ami Bernard Plossu

_ cf ce qu’il en dit dans ses passionnantes, très précises, merveilleusement détaillées, conversations avec Christophe Berthoud dans l’indispensable « L’Abstraction invisible« , en 2013, déjà aux Éditions Textuel.

Mais, à quelque niveau, ou moment, que ce soit, opérer un choix nécessite toujours forcément des sacrifices

_ et en l’occurrence ici, pour moi, celui d’images à ne pas retenir parmi mes préférences personnelles… Et exclure et rejeter (et a fortiori jeter) m’est toujours difficile : mon tropisme de fond est de tout retenir…

Et en effet, pour moi, ces images « tendant vers l’abstraction »

_ une telle image ne pouvant bien sûr pas, dans l’absolu, s’abstraire totalement, absolument, de ce réel dont viendra (ou est venue) sourdre, justement, sur la pellicule nécessairement impressionnée, l’image photographique... _

font plutôt partie de ce que j’appellerais une sorte de « cahier d’exercices » préparatoires du photographe,

telles ce que sont, pour le peintre figuratif, les dessins préparatoires, les  premiers jets, les esquisses _ du moins avant Fragonard _,

le travail de « l’artiste«  _ et je sais que Plossu n’aime pas du tout ce terme-là pour lui être appliqué ! _, du moins en une certaine conception classique _ pour un Molière, par exemple ; même si celui-ci s’est aussi amusé à monter des « Impromptus » un peu audacieux, sortant quasi effrontément des normes officielles des genres en cours (et de la cour)… _,

consistant à _ le plus adroitement et subtilement possible _ effacer dans l’œuvre finale la moindre trace d’effort, de travail long et pénible, difficile, d’exercice préliminaire préparatoire compliqué, afin de donner, a contrario, le plus grand sentiment de « naturel » et d’aisance immédiate possible, de la part de l’auteur de l’œuvre parfaitement accomplie, à qui viendra admirer la grâce aisée la plus évidente, et confondante, de la performance géniale, d’où résulte, comme magiquement, le chef d’œuvre exposé…

Ces exercices d’abstraction sont donc certes bien intéressants pour comprendre d’un peu près la genèse un peu tâtonnante et complexe, nécessairement, et toujours, d’une œuvre, au fil des réalisations successives _ avec bien des « ratés« , forcément : il existe fort peu de miracles du « premier jet«  _ de son auteur,

mais n’offrent pas tout à fait _ à mes yeux de regardeur, du moins _ la qualité de sidération admirative la plus sincère des images dont est clairement mieux perçue la filiation _ figurative _ issue du réel perçu en la ressource immensément généreuse de sa profuse concrétude…

Même si l’artiste est bien sûr, lui aussi, et le premier, placé face à de très nécessaires choix, artisanaux _ de représentation : il s’agit là de sa cuisine interne, de ses démarches d’atelier… _, par rapport à ce si formidablement riche réel à figurer : afin de nous en faire ressentir et partager, sans faisandé trucage, la « poésie » la plus « vraie » de l' »ambiance« , pour reprendre certains des mots de Bernard Plossu…

Et ici, c’est moi qui ai à justifier les options esthétiques de mes injustes (!) choix ici…

Bref,

parmi les 80 images de ce nouveau proprement merveilleux « Tirages Fresson« ,

je viens de choisir encore 3 images « tendant vers l’abstraction » :

à la page 44, l’image référencée « Dans le train, Italie, 2008« ,

à la page 45, l’image référencée « Barcelone, Espagne, 2019« .

et à la page 46, l’image référencée « Mexico, Mexique, 1966« .

Bernard Plossu aime beaucoup, en ses nombreux voyages, se déplacer en train : cela lui donne l’occasion d’images à prendre depuis le compartiment du wagon _ cf son livre « Col treno« , avec Jean-Christophe Bailly, aux Éditions Argol, en 2014

 et cf aussi l’image que j’avais tout spécialement choisie pour l’article inaugural et programmatique de mon blog « En cherchant bien« , intitulé « Le Carnet d’un curieux« , le 3 juillet 2008 :

(sans titre) © Bernard Plossu

 

  _,

et cela lui permet de se plonger, l’assez long moment du voyage, dans la lecture suivie d’un livre de littérature,

qui vient aussi nourrir l’acuité de la sensibilité de sa quête iconique à venir…

L’image de la page 44,

légendée « Dans le train, Italie, 2008« ,

et qui n’occupe que la moitié supérieure de la page de gauche de l’album,

donne ainsi à percevoir la porte ouvrant sur le couloir d’une voiture _ d’un train, en Italie, en 2008, donc _, avec les deux premières fenêtres du couloir, d’où l’on devine _ à la couleur _ le défilement à grande vitesse du paysage _ de verdure _ traversé. C’est principalement le jeu géométrique des lignes qui anime l’image, avec un contraste dominant de noir et de blanc…

L’image qui lui fait face, et sur la page entière cette fois _ et la composition de la mise en page est, bien sûr, toujours très importante ! _,

à la page 45,

est légendée « Barcelone, Espagne, 2019« .

Cette fois-ci, l’image, au contenu très riche, ne se laisse pas aisément immédiatement décrypter,

tant l’entremêlement des lignes et des surfaces colorées _ blanc, gris, noir, avec aussi deux courtes lignes rouges _,

ne permet presque pas d’identifier ce dont il s’agit en cette scène,

saisie ainsi _ à dessein _ de très près :

il pourrait peut-être s’agir là d’un bateau, à quai _ Barcelone est aussi un grand port… _, mais c’est peu discernable…

Cette image a pour moi quelque chose de kafkaïen _ Franz Kafka : 1883 – 1924 _ ;

et aussi, vaguement _ mais plus lointainement _, de Juan Gris _ 1887 – 1927…

Enfin, à la page 46, se trouve l’image légendée « Mexico, Mexique, 1966 » :

qui compte parmi les toutes premières de la carrière photographique de Bernard Plossu, né en 1945

_ Bernard Plossu avait alors ses grands-parents maternels qui vivaient au Mexique…

L’image n’a pas un brin vieilli.

Il s’agit d’une vue, légèrement de biais, prise à travers les barreaux, noirs, d’une fenêtre très moderne,

d’un immeuble très moderne, lui aussi, tout blanc, et au semblable fenêtrage noir ;

avec une unique fine ligne verticale rouge, doublant une fine ligne verticale noire, partageant toutes deux l’image en deux parties égales.

L’effet obtenu en l’image

a quelque chose d’un pastiche réussi de la géométrie d’un Mondrian… 

Ce vendredi 13 novembre 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

Question : lesquels des « Tirages Fresson » de Bernard Plossu, sont ceux que je préfère ?.. Pour commencer, les images de nature : montagnes, déserts, campagnes, forêts…

08nov

Bernard Plossu est un adepte bien connu de marches-randonnées dans la nature _ plus ou moins sauvage… _ :

montagnes, déserts, hauts-plateaux, voire grandes prairies,

campagnes, et même jardins,

ainsi que sous-bois et forêts…

En ce chapitre-ci d’une « nature » au sein de laquelle cheminer, sac au dos

_ et appareil-photo à portée immédiate de main, tel le large filet pour le collecteur de papillons (cf ici Vladimir Nabokov…)… _,

un peu à l’aventure,

au moins 7 images (sur 80) de ce « Tirages Fresson« 

sont consacrées à des images disons _ et pour bien mal le résumer _ « vertes« ,

je veux dire peu ou prou « écologiques« ,

avec des degrés d’ailleurs fort divers entre sauvagerie et civilisation,

entre nature quasi vierge _ « wilderness«  américaine (cf Catherine Larère…) _, et culture _ européenne _ un tant soit peu peignée…

En ce « Tirages Fresson » qui vient de paraître,

au moins 7 images de « nature » se trouvent aux pages

13 (« Ardèche, France, 2012« ),

15 (« Taos Mountain, Nouveau-Mexique, États-Unis, 1978« ),

29 (« Californie, États-Unis, 1977« ),

30-31 (« Cantal, France, 2014« ),

53 (« Port-Cros, France, 2011« ),

69 (« Sud du Nouveau-Mexique, États-Unis, 1980« )

La librairie Artazart, sur les bords du Canal Saint Martin à Paris, vous propose de venir à la rencontre du photographe Bernard Plossu pour la parution de son album Western Colors, ce jeudi 23 juin à partir de Nouveau Mexique, Photographie Couleur, Onirique, Peinture, Rencontre, Yeux, Photographie Numérique, Photographie De Voyage, Les Photos Noir Blanc

et 80 (« Giverny, France, 2010« ).

On remarquera au passage l’imprécision _ bien évidemment par force ! _ de localisation _ quelque part… _ des sites

où ont été saisies ces images… 

Ce qui donne, cette fois au sein de ma liste de 13 images entre toutes préférées,

pour ce qui concerne le chapitre de l' »extérieur-nature« ,

le fait que j’ai retenu 2 images proprement sidérantes, à mon œil,

les images des pages 30-31 (« Cantal« )

_ peut-être un poil trop majestueuse (spectaculaire !) et photogénique, celle-ci, pour pouvoir servir véritablement d’emblème de la singularité extraordinaire du mode de faire, foncièrement modeste, aux antipodes du « m’as-tu vu« , de Plossu…,

et servir, du moins à mon goût personnel, pardon !, de couverture à l’album :

mais quelle infiniment tendre sensualité caressante se dégage des courbes, au premier plan, de cette merveilleuse « vue verte«  surplombante d’un très vaste, quasi infini, panorama cantalien, en Auvergne…

Bernard Plossu n’est pas l’homme des bien trop époustouflants vertigineux à-pics des Dolomites… _

et 53 (« Port-Cros« )

_ celle-ci (peut-être une image inédite ; à moins, et c’est plus vraisemblable !, qu’elle n’ait déjà paru, en 2013, en un album que je ne possède hélas pas !« L’Incertaine apparence de Port-Cros«  de Bernard Plossu et François Carrassan, paru aux Éditions de l’Égaré, en 2013 : un album probablement tiré alors à très peu d’exemplaires…) est, entres toutes, ma préférée : celle que j’aurais personnellement encouragé à choisir pour la couverture !

Quel infiniment doux plaisir sensuel de cheminer-s’enfoncer sans se perdre sur (ou dans) le chemin de ce vert sous-bois à la fois un peu sombre et combien chaleureusement lumineux d’Eden méditerranéen, accueillant, où vagabonder à l’envi sans jamais risquer de se perdre… Le paradis est juste là ! Et l’on s’y meut, en une île ! cette île de Port-Cros…

Port-Cros, Porquerolles, l’ïle du Levant : le paradis même du « Pierrot le fou » de Godard, dont Bernard avait si justement saisi les orgasmiques « ambiances«  en quelques magiques images de son si beau Plossu Cinéma, en 2010 (aux Éditions Yellow now) ; cf mon article du 27 janvier 2010 : … _ ;

ainsi que, aussi,

et cette fois dans ma liste supplémentaire de 22 autres images, cette fois,

_ il est si difficile de réduire le nombre de ses choix ! _,

les 2 images, encore,

des pages 69 (« Sud du Nouveau-Mexique« )

_ ici encore un chemin, ou plutôt cette fois une route pierreuse, mais désertique, sec et aride, celui-ci ! Et cette fois encore, un Plossu emblématique, et presque trop, pour le coup, pour que j’eusse choisie cette image-ci comme couverture… Et, à dire vrai, ma préférence, très subjective, bien sûr (et injuste !), va au Plossu européen, et même, assez souvent (mais pas exclusivement non plus : cf ici même son extraordinairement beau « Giverny« , de la page 80, ou, et à propos des villages, son admirable « Bourgogne« , de la page 81…), au Plossu méditerranéen… _

et 80 (« Giverny« )

_ une nature superbement peignée, cette fois, mais surtout pas trop, non plus, ici chez Monet : une merveille de classicisme (français, je le constate…) ouvert, à la fois retenu et déboutonné, et hyper-détendu, idéalement paisible, en sa respiration, pleine de fantaisie, amusée, et en même temps d’une idéale sérénité ; paradisiaque encore, mais d’une autre façon : apollinienne, dirai-je, cette fois, plutôt que dionysiaque (comme était le si chaleureux « Port-Cros« ) : quelle sublimissime renversante image, que ce « Giverny« – là, en son tendre délicatissime équilibre-déséquilibre (à la Marivaux), si français !..

Mais on comprend très bien aussi le degré d’embarras de choix de Bernard Plossu à sa table de travail,

face aux nécessaires choix éditoriaux à réaliser, à la profusion fastueuse de ses images, offertes, là, sous ses yeux ;

disponibles images, parmi _ et au sein de _ ses innombrables richissimes planches-contact _ qui les recèlent et les conservent _ ;

Bernard Plossu en face de ses milliers de somptueuses images saisies, qui, beaucoup d’entre elles, méritent vraiment, les unes ou les autres

_ et surtout celles au tout premier abord apparemment les plus « ratées«  ! _,

une nouvelle chance de parvenir à paraître, au moins une fois, quelque jour à venir, à nos yeux de regardeurs, à notre tour :

en quelque prochain nouvel album, ou quelque prochaine nouvelle exposition.

Oui, parmi les images qui n’ont pas été retenues cette fois-ci, pour ce « Tirages Fresson« -ci,

des centaines, probablement, l’archi-méritaient _ et méritent toujours _ pleinement,

mille fois davantage même, peut-être parfois, que celles sur lesquelles a porté, ce jour-là, le magnifiquement judicieux choix, déjà !, de leur auteur-capteur-saisisseur-receveur-partageur, à sa table de La Ciotat _ comme je l’y ai vu procéder, le 22 juillet 2008, pour son « Plossu Cinéma« , assis que j’étais auprès de Michèle Cohen et de Pascal Neveux, présents là pour ce tout premier choix…

Mais, et soyons-en certains,

ce n’est, pour ces belles endormies, sommeillant, pour le moment encore, en leurs planches-contact,

que partie remise, pour la prochaîne occasion de publication d’un album, ou d’une exposition ;

et grâce, bien sûr aussi, à la médiation féérique, décisive, elle aussi, du tirage de l’image,

par les doigts de fées de magiciens

tels que, ici, de père en fils _ Pierre, Michel, Jean-François _, les Fresson, à Savigny-su-Orge…

Car Bernard Plossu sait mieux que personne tout ce qu’il doit à la perfection infiniment soignée du travail de ses tireurs d’images préférés,

son épouse, Françoise Nunez, et Guillaume Geneste ;

et, ici, pour ces fabuleux tirages-couleurs-Fresson,

Pierre, Michel et Jean-François Fresson, à Savigny-sur-Orge… ;

dont la perfection infiniment soignée _ pardon de la répétition !, mais il faut y insister, comme le fait d’ailleurs lui-même, et à nouveau,  après le « Plossu couleurs Fresson » de 2007, le titre si justement reconnaissant de cet album de 2020 : « Tirages Fresson« … _ de ce travail de tirage

lui permet, à lui _ le rencontreur passionné d’images à faire sourdre-surgir, de ce réel inattendu à apprendre à vraiment, et vraiment presque partout, surprendre et percevoir vraiment (il faut insister aussi, et toujours, sur ce très profond souci de vérité de Bernard Plossu à toutes les étapes de son travail, et son refus absolu et même forcené du moindre trucage falsificateur !), en un clin d’œil, sur le champ, décisif ; et saisir, pour l’éternité désormais, par ses images photographiques qui vont être engrangées, conservées, tirées et publiées… _,

de vraiment se consacrer quasi exclusivement _ voilà ! c’est simplement un gain de temps et d’énergie à répartir (de confiance !)… _ à la pure rencontre _ miraculeuse _ offerte de ce si vaste réel à parcourir,

ce réel tout à la fois le plus normal et quotidien possible _ et ce peut-être celui-là même de sa propre maison à La Ciotat, comme jadis à Grenoble ; comme celui d’absolument le plus banal n’importe où (telle la plus simple chambre d’hôtel)… _et en même temps fantastiquement riche, et à quasiment inépuisable profusion _ pour qui sait, « sur le motif » d’abord, et c’est bien sûr le principal, le percevoir (puis, une fois « pris« , « saisi » sur la pellicule photographique et conservé, bien sûr encore apprendre à le reconnaître et identifier, très a posteriori, à sa table de travail), en sa merveilleuse fulgurance poétique iconique _, de formidables fabuleuses surprises ;

dont, Kairos aidant, et hic et nunc,

lui va pouvoir réaliser, l’éclair d’un clic instantané sur la pellicule photographique, ces fantastiques images vraies

qui vont demeurer à partager _ en une admirable œuvre réalisée _ pour jamais :

le défi, quasi permanent alors _ en ces très intenses autant que très sereines (de concentration paisible, vierge de tout parasite…) chasses aux papillons iconiques « sur le motif«  _, est immense…

Que de merveilleux trésors de poésie _ déjà réalisés, mais encore en partie dormants, en attente qu’ils sont de « réalisation finale«  lors du tirage sur du papier adéquat… _ attendent donc, encore,

dans les inépuisables rangements de planches-contact de Bernard Plossu, chez lui, à La Ciotat,

la grâce de lumière d’un tirage parfait enfin réalisé ;

puis d’un livre édité, ou d’une exposition exposée !

Et,

tout en bout de course, et presque accidentelle _ et assez pauvre en nécessité _,

la découverte émerveillée, consécutive,

par nous,

de nos regards éblouis de spectateurs _ de ces images, dans le livre, ou à l’exposition _ attentifs admiratifs,

infiniment reconnaissants de ces sublimes éclats si merveilleusement bienfaisants

de lumière

que nous recevons instantanément alors, tout en bout de course, en cadeau…

Car ces couleurs nous font vraiment du bien…

Ce dimanche 8 novembre 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

Nouvel aperçu récapitulatif sur la poursuite de mes recherches sur les cousinages cibouro-luziens de Maurice Ravel (du 6 septembre 2020 au 11 octobre 2020)

14oct

En prolongement de mon déjà exhaustif  du 2 septembre dernier,

voici, ce jour, mercredi 14 octobre 2020,

un bref nouvel ajout récapitulatif de mes recherches ravéliennes cibouro-luziennes,

comportant 5 nouveaux articles,

à partir du 6 septembre, et jusqu’au 11 octobre compris :

_ le 6 septembre :  ;

 _ le 4 octobre :  ;

_ le 5 octobre :  ;

_ le 6 octobre :  ;

_ le 11 octobre :  .

Rechercher des faits à découvrir, établir et valider,

implique

en plus d’une certaine culture, déjà _ mais cela se forge peu à peu, avec la constance d’un peu de patience _, du domaine à investiguer,

et d’une relativement solide mémoire _ potentiellement infinie en ses capacités de se repérer à (voire retrouver) des éléments faisant maintenant fonction d’indices… _ grâce à laquelle se trouver en mesure de puiser et se connecter avec efficacité et si possible justesse

une capacité, fondamentale _ très au-delà de la paresse des simples compilations de travaux antérieurs ! _, de forger _ par audace (voire génie : en toute humilité !) d’imageance (cf ici les travaux de mon amie Marie-José Mondzain)… _ des hypothèses _ si peu que ce soit vraisemblables en leur très essentielle visée de justesse… _ de recherche

accompagnées, bien sûr, aussi, de processus pragmatiques afin de, le plus (et le mieux) possible, valider-confirmer ces hypothèses _ Montaigne, lui, parlait d’« essais«  ; un mot que lui a repris, avec la fortune que l’on sait, Francis Bacon, en son Novum organum, en 1620… _,

c’est-à-dire prouver _ avec rigueur _ leur validité de vérité !

_ cf ici le Popper bien connu de La Logique de la découverte scientifique ;

et aussi les si fins travaux, pour ce qui concerne plus spécifiquement les démarches des historiens, de Carlo Ginzburg :

Le Fil et les traces, Mythes, emblèmes, traces, Rapports de force : histoire, rhétorique, preuve, A distance, Le juge et l’historien, etc.

Un minimum de culture épistémologique ne fait jamais de mal en pareilles entreprises

pour mieux asseoir qualitativement l’effort de découvrir de l’insu (ou même du caché)…

Ce mercredi 14 octobre 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

Alberto Moravia : 30 ans déjà, le 26 septembre 1990 ; un homme et un auteur d’une magnifique exigence de lucidité et liberté

30sept

Un article du Corriere della Sera _ du samedi 26 septembre dernier _ intitulé Moravia alla 30 anni dalla morte : « Scrittore indispensabile »

vient me rappeler la disparition, il y a 30 ans déjà, le 26 septembre 1990, du grand Alberto Moravia

(Rome, 28 novembre 1907 – Rome 26 septembre 1990).

et vient rafraîchir mes souvenirs tout frais

_ cf mes articles des 21 août, 22 août , 23 août, 24 août, et 19 septembre derniers :

 

 ;

 ;  ;  ;

et _

de ma lecture, le mois dernier, du passionnant Piccola de Rosita Steenbeek,

que vient de traduire René de Ceccatty, aux Éditions Vendémiaire ;

et dans lequel Alberto Moravia (Alberto Pincherle) est très présent dans le récit de souvenirs de la narratrice

sous le nom d’Edoardo Pincrini.

Sans oublier, bien sûr, l’indispensable biographie d’Alberto Moravia, par René de Ceccatty,

parue aux Éditions Flammarion en 1990.

Voici cet article d’anniversaire-hommage, sous la plume d’Ida Bozzi :

Moravia a 30 anni dalla morte: «Scrittore indispensabile»

Nuovi titoli e un’eredità attuale dell’autore che visse l’Italia e la seppe interpretare _ voilà qui est magnifiquement bien vu. Antonio Debenedetti : era la cultura. Giorgio Montefoschi : giovani, leggete «La ciociara»

Moravia a 30 anni dalla morte: «Scrittore indispensabile»
Alberto Moravia (1907-1990) nella spiaggia di Sabaudia

Sono passati trent’anni, oggi _ samedi 26 septembre _, dalla morte di Alberto Moravia, testimone due volte del cambiamento dell’Italia novecentesca : una volta per averlo attraversato tutto — gli umori e le inquietudini del Paese prebellico, la fuga dopo l’8 settembre 1943 vicino a Fondi con Elsa Morante, le trasformazioni del Dopoguerra, le stagioni luminose o buie della società italiana, fino al 26 settembre 1990, quando Moravia morì — e un’altra volta per avergli dato nuovo corpo _ voilà , en son imageance singulière d’artiste extrêmement lucide ! _ in romanzi e racconti.

 Nelle immagini: i titoli di Alberto Moravia, editi da Bompiani per il trentennale: «Racconti 1927-1951» (pp. 520, euro 18)
Nelle immagini : i titoli di Alberto Moravia, editi da Bompiani per il trentennale : «Racconti 1927-1951» (pp. 520, euro 18)

In questi anni, anche per l’avvicinarsi del trentennale, sono tornate in libreria per Bompiani molte opere dello scrittore : quest’anno I racconti (1927-1954), il quinto volume delle Opere e la raccolta di scritti L’America degli estremi, che offre lo sguardo del Moravia «inviato» e poi scrittore sulla società d’Oltreoceano. Ma qual è oggi l’attualità e la forza dell’autore di Agostino, de Gli indifferenti, de Il conformista, in un Paese che non è più lo stesso del secolo scorso e in un momento storico in cui ogni equilibrio geopolitico (ma anche ogni equilibrio interiore, e Moravia fu pure un grande indagatore dell’interiorità) è mutato rispetto al Novecento ? Che cosa può incontrare, oggi, un giovane che legga le opere di Moravia (e quali) ?

«L’America degli estremi» (in libreria dal 7 ottobre, pp. 528, euro 22)
«L’America degli estremi» (in libreria dal 7 ottobre, pp. 528, euro 22)

«Se Roma è stata negli anni dopo la Seconda guerra mondiale — inizia lo scrittore Antonio Debenedetti — una capitale culturale mondiale come Londra e Parigi, si deve a Moravia e al suo modo anche fisico di esserci, di essere presente. Era presente quando si parlava di cinema, di arte, anche di musica». Debenedetti ricorda quella presenza, lo rivede nelle case romane, in cui «si entrava — racconta — e c’era Gadda vicino alla porta, Ungaretti in una stanzina più in là, e poi Moravia : ci si sentiva in mezzo agli dèi»; e rammenta l’edizione del premio Strega del 1952, «che aveva due grandi concorrenti quell’anno : Moravia e Gadda. Hanno votato Moravia, perché per tutti loro lui era, in quel momento, la cultura italiana».

 «Opere/5» (pp. 1650, euro 50). Bompiani sta preparando una serie di iniziative sull’autore in collaborazione con il Fondo Moravia
«Opere/5» (pp. 1650, euro 50). Bompiani sta preparando una serie di iniziative sull’autore in collaborazione con il Fondo Moravia

«Moravia è indispensabile — continua Debenedetti — per capire la Roma del Dopoguerra : lui è riuscito a scrivere nei suoi racconti il mutamento dei volti, delle facce delle ragazze romane, dalla Liberazione a quando, pochi anni dopo, le vedevi passare sul sedile della Vespa con i capelli al vento».
Proprio i Racconti romani (1954) restano secondo Debenedetti un testo insostituibile anche per i giovani del post-pandemia, e ne spiega il motivo : «I ragazzi di oggi, che sono impegnati ad esempio nella battaglia di questi giorni per andare a scuola, stanno comprendendo tutto quello che hanno fatto le generazioni precedenti. Si sentono impegnati contro il virus, che è come un esercito d’occupazione, che avanza con il passo dei soldati : questa generazione vuol sentirsi degna di questa battaglia, dicono : “Noi combattiamo il virus”. Questo è importantissimo : e Moravia, il Moravia dei Racconti romani, ha dato il senso di una società che muta e che deve lottare per mutare».

Sull’attualità dell’opera moraviana, lo scrittore Giorgio Montefoschi risponde, sulle prime, con una battuta : «Siamo quasi tutti non attuali, in questo momento, quindi anche Moravia…». Poi continua : «Guardandomi intorno, vedo che la letteratura di oggi è molto “commissariata”. Cioè, è attuale se nel tuo romanzo hai un commissario di pubblica sicurezza. Quindi dico : Moravia è un grande scrittore. Punto».

E per quanto riguarda il romanzo che i giovani di oggi dovrebbero leggere, Montefoschi non ha dubbi, indica in primo luogo un’intera stagione della produzione moraviana (dall’esordio nel 1929 fino al 1960) e poi si ferma con sicurezza su un titolo : «Oltre a Gli indifferenti, e a tutte le altre opere di Moravia fino a La noia, io consiglio in particolar modo la lettura de La ciociara, romanzo bellissimo cui deve molto La Storia di Elsa Morante. Perché devono leggerlo ? Perché qui i giovani possono trovare un grande racconto della guerra, la storia di questa madre e di sua figlia, trovano un’epoca che non è tanto lontana dalla nostra, e soprattutto trovano un bel romanzo. Non trovano, invece, il commissario…».

Un riche et très intéressant article,

qui marque bien l’importance, aujourd’hui, pour les Italiens et en Italie,

de l’œuvre _ tant d’essais (et d’articles) que de romans _ qu’a laissée Alberto Pincherle,

ou plutôt l’auteur qu’est devenu, par son travail inlassable d’imageance lucide, Alberto Moravia.

On aimerait bien que les médias français de 2020

offrent aux Français d’aujourd’hui, et en France,

des articles de cette lucidité-là ;

à destination, aussi, des lecteurs de journaux aujourd’hui,

et tout particulièrement ceux des jeunes générations : apprendre à vraiment mieux comprendre le présent, comme le passé _ pour mieux construire l’avenir _, est tellement capital

pour notre liberté !

Ce mercredi 30 septembre 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

Quelques réactions mieux venues à la disparition de Bernard Stiegler, penseur singulier décidément inclassable

11août

Bernard Stiegler

(Villebon-sur-Yvette, 1er avril 1952 – Epineuil-le-Fleuriel, 6 août 2020)

est décidément un penseur singulier, inclassable

_ du moins au regard de la plupart des membres de la communauté universitaire,

dont il n’était pas.

Voici trois nouveaux articles _ un peu plus consistants, cette fois _ de réception de la nouvelle du décès de Bernard Stiegler :

dans Libération (sous la plume de Valentin Denis et Marie Loslier : Bernard Stiegler, penseur de la génération «Thunberg»),

Marianne (sous la plume de Philippe Petit : Mais au fait, c’était quoi la pensée de Bernard Stiegler ?)

et La Croix (sous la plume d’Elodie Maurot : Le philosophe Bernard Stiegler est mort).

TRIBUNE

Bernard Stiegler, penseur de la génération «Thunberg»

Par Valentin Denis, étudiant à l’Ecole Normale Supérieure de Paris et Marie Loslier, diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris et diplômée en philosophie
10 août 2020 à 18:05
Bernard Stiegler à Paris, le 24 août 2005.
Bernard Stiegler à Paris, le 24 août 2005. Photo Ulf Andersen. Getty Images. AFP

Le philosophe des techniques, mort jeudi, avait à cœur de transmettre sa philosophie à la jeunesse. Refusant de s’enfermer dans une tour d’ivoire, il n’avait de cesse de penser le réel comme on panserait un monde malade.

Tribune.

Depuis l’annonce de la mort de Bernard Stiegler, le monde a perdu pour nous encore un peu plus de son sens. Dans l’épais brouillard que constitue notre réalité contemporaine, il était bel et bien de ces penseurs lumineux qui contribuent à rendre le monde plus habitable _ oui.

La conjonction de son imagination théorique et de ses engagements pratiques, sa lutte contre l’abêtissement généralisé provoqué par la séparation du «penser» et du «panser», inspirait quotidiennement nos travaux de recherches, mais aussi nos combats.

Perdre Bernard Stiegler, à l’acmé de sa force, laisse un trou béant d’où nulle consolation ne peut émerger.

Nous ne l’avions rencontré en personne qu’à quelques rares occasions, comme ce soir de novembre à la Sorbonne, lors d’une conférence sur le lien entre objets numériques et objets du désir. Après une brève présentation des organisateurs, il avait d’abord remercié les étudiants qui l’avaient invité et les participants qui étaient venus le voir en cette soirée hivernale ; puis il avait commencé sa conférence : sur l’écran était apparue la tribune du Giec qui nous alertait en 2017 sur la situation dramatique de notre planète. Débuter par ce texte, c’était rappeler que toute pensée digne de ce nom doit se confronter au réel et à son urgence _ voilà. Le reste est vain. Son projet théorique ne se séparait pas d’une attention constante _ oui _ à l’état de la société.

Philosophe critique

Apprendre sa mort, c’est pour nous dire adieu à une voix inoubliable, qui savait porter au langage les pires maux affrontés par nos sociétés tout en constituant un abri paradoxal : la sagesse de cet homme qui semblait voir clair dans le péril avait quelque chose de réconfortant. C’est dire adieu à un enfant des Trente Glorieuses qui se montrait pourtant si soucieux de laisser aux jeunes générations une Terre habitable ; à un de ceux qui avaient compris que le souci de la transmission, du passage entre les générations, doit être réinvesti par la pensée critique _ oui _ plutôt que d’être jeté en pâture aux forces de la régression nationaliste.

À une époque où la jeunesse se sent de plus en plus abandonnée, Bernard Stiegler était de ceux qui lui donnaient des raisons d’espérer.

En un sens, son attitude évoquait ce que Theodor W. Adorno et Max Horkheimer, entourés aussi de Herbert Marcuse ou Walter Benjamin, avaient appelé dans les années 1930 la « Théorie critique » – projet interdisciplinaire visant à faire enfin travailler de concert les différentes sciences sociales en vue de produire une critique immanente des sociétés capitalistes. Plutôt que d’enfermer la philosophie dans sa cage de fer, dans ses systèmes clos et ses concepts figés, il fallait partir de notre réalité brisée, décrite par des savoirs empiriques, pour rendre la société adéquate à ses propres désirs d’émancipation. Ces théoriciens œuvraient dans ce qui s’appelle encore, à Francfort, un Institut de recherche sociale – nom que celui de l’Institut de recherche et d’innovation, fondé par Stiegler en 2006, n’est pas sans évoquer. Avec lui, la philosophie recherchait une véritable actualité, au sens où l’entendait Adorno dans sa leçon inaugurale à Francfort en 1931.

Encore aujourd’hui, ce n’est plus à la philosophie de nous apprendre, de l’extérieur, quelque chose sur le réel : c’est le réel qui s’impose à la philosophie, laquelle doit s’y mesurer _ voilà _ si elle veut pouvoir en dire quelque chose de vrai _ oui.

Figure de la jeunesse écologiste et militante

Chez Stiegler, le travail incessant de mise en relation des savoirs _ oui _, à la croisée de la philosophie, de l’anthropologie, de la psychologie, de la sociologie, de l’économie mais aussi de la physique et de la biologie, montrait aux étudiants en philosophie d’aujourd’hui qu’il ne saurait y avoir de salut pour leur discipline dans une tour d’ivoire ; à tous ceux qui croient que les sciences humaines peuvent quelque chose contre l’époque de crises dans laquelle nous entrons, il affirmait la nécessité d’un dialogue permanent _ oui _ entre elles, comme en témoignait la formation récente du collectif Internation, rassemblant des chercheurs et des chercheuses de toutes disciplines et de tous pays.

Mais Bernard Stiegler n’était pas qu’un intellectuel pour spécialistes. Son parcours hors normes continue d’impressionner tous ceux qui le découvrent, aussi bien pour sa puissance romanesque que pour la force d’âme qu’il manifeste. Soucieux de la diffusion de sa pensée, il fut aussi un homme de parole, de conférences et de radio, plus hostile à la télévision dont il dénonçait bien souvent la toxicité.

Ses récents entretiens pour Thinkerview l’ont amené à rencontrer des jeunes issus de ce qu’il appelait la «génération Thunberg» depuis son dernier ouvrage, le second volume d’une série intitulée Qu’appelle-t-on panser ? – titre qui rend hommage aussi bien à Heidegger qu’à Derrida, maîtres qu’il n’aura eu de cesse de citer, mais aussi de critiquer _ c’est-à-dire continuer à penser, à partir d’eux _, puisque c’était pour lui la seule manière de se rendre digne de leur héritage. Il devenait une des figures intellectuelles tutélaires de la jeunesse écologiste militante, qui trouvait enfin une voix contrebalançant celles des éditocrates de plateaux télévisés l’invitant à retourner en classe pour apprendre sagement les lois inéluctables du marché.

Panseur des maux

Oui, ses concepts étaient exigeants ; mais comme il le soulignait lui-même, la véritable réflexion ne peut se développer dans le langage de la communication. Pour lui comme pour Derrida, toute pensée était d’abord une expérimentation dans l’écriture _ oui. Et c’est grâce à ce langage proprement philosophique qu’il parvenait à mettre le doigt sur les maux les plus cruciaux de nos sociétés.

Médecin de la civilisation, il aimait rappeler, après Nietzsche, que la pensée ne commence pas tant par l’étonnement que par l’effroi _ voilà. Face à cette société malade, qui reproduit aveuglément les conditions de sa propre destruction, Stiegler a réussi à dévoiler pour nous l’ambivalence _ oui _ des techniques en tant qu’elles sont profondément liées au destin de l’humanité.

Sans doute n’y a-t-il qu’une manière de rendre hommage au «panseur» qu’il fut : continuer à penser pour soigner le monde malade qui est le nôtre, en développant les organes qu’il avait lui-même élaborés dans cette optique.

A nous de le lire, de l’écouter. A nous d’écrire. A nous, encore, de nous battre pour enfin «bifurquer» face aux catastrophes qui viennent. S’il est vrai, comme l’écrivait Walter Benjamin en 1940 peu de temps avant sa mort, qu’une révolution contre le capitalisme et son avorton fasciste rachèterait du même coup tous ceux qui, dans le passé, luttèrent pour une société émancipée, alors peut-être Bernard Stiegler pourra-t-il savourer, lui aussi, cette échappée belle pour laquelle il a tant œuvré.

Sa mort nous laisse un monde un peu plus sombre ; mais c’est aussi grâce à sa lumière que nous pouvons continuer à l’éclairer.

En attendant ces jours meilleurs, le phare qu’il était continuera de nous guider, vulnérables esquifs tentant de rejoindre la terre ferme par gros temps.

Valentin Denis étudiant à l’Ecole Normale Supérieure de Paris , Marie Loslier diplômée de l’Institut d’études politiques de Paris et diplômée en philosophie

– Patxi Beltzaiz / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Nécrologie

Mais au fait, c’était quoi la pensée de Bernard Stiegler ?

Le philosophe Bernard Stiegler est mort

Le Collège international de philosophie a annoncé jeudi 6 août le décès de Bernard Stiegler, à l’âge de 68 ans. « La Croix » avait rencontré en 2017 ce penseur. L’occasion d’entamer une méditation sur l’art d’habiter et approfondir sa réflexion sur les territoires et leur mise en réseau.

  • Élodie Maurot,
  • le 11/08/2017 à 06:55
  • Modifié le 07/08/2020 à 11:54

Lecture en 6 min.

Le philosophe Bernard Stiegler est mort

 …
Bernard Stiegler, philosophe français, est décédé le 6 août 2020.JOSEPH MELIN POUR LA CROIX

« Le Collège international de philosophie a la tristesse de faire part de la disparition du philosophe Bernard Stiegler. Un contemporain hors du commun, qui a cherché à inventer une nouvelle langue et de nouvelles subversions. », c’est ainsi que l’on apprenait le décès de l’intellectuel Bernard Stiegler, jeudi 6 août.

——————

[ARCHIVE] Article paru le 11 août 2017

Difficile d’imaginer environnement plus paisible. L’extérieur, une mare ourlée de verdure, où glissent un majestueux cygne blanc et quelques canards… L’intérieur, un ancien moulin du XXe siècle, grand cube percé de baies vitrées, où le philosophe Bernard Stiegler a aménagé un loft lumineux aux tons crème, dans l’esprit de l’architecture industrielle d’un Mallet-Stevens. Belles hauteurs sous plafond, escaliers métalliques minimalistes qui laissent les perspectives ouvertes, hautes portes coulissantes en bois et en verre rappelant les intérieurs japonais…


Un lieu pour vivre et penser

À Epineuil-le-Fleuriel, petit village du Cher et patrie du Grand Meaulnes, Bernard Stiegler a aménagé, avec son épouse Caroline, ce lieu pour vivre et penser. « J’aime la nature et les paysans. J’ai absolument besoin de voir les arbres et le ciel, mais je suis un moderniste, raconte-t-il. Je n’avais pas envie de vivre dans une maison rurale pittoresque avec une grande cheminée… Là, ça a été un compromis. »

Digne d’une revue d’architecture, la maison bénéficie d’une décoration soignée, mais sans ostentation. Peintures abstraites, sculptures, dessins dialoguent avec les livres, offrant un refuge de culture. D’autres objets plus énigmatiques, comme ces algues et fleurs de cocotiers séchées dont les lignes brunes dessinent des sculptures très graphiques, invitent à une évasion poétique. On s’y sent ici et ailleurs.

Le moulin, qui appartenait à la famille de sa femme, était à l’abandon depuis les années 1970 « lorsque les grands moulins ont décidé de tuer les petits et de prendre le monopole de la farine boulangère », précise-t-il. Les arbres avaient envahi le bief, les ronces la maison. Tout était à imaginer et à créer. Comme une métaphore du travail du philosophe.

Dans ce berceau paisible, loin du tumulte des grandes métropoles mondiales où il se rend régulièrement, Bernard Stiegler peut penser la crise totale que traversent les sociétés occidentales, et ce qu’il appelle la « disruption », ce phénomène d’accélération de l’innovation technologique qui les conduit au point de rupture.

Dans son dernier livre (1), il en a donné une description impressionnante, mettant en lien les effets des industries culturelles et des médias de masse, mortifères par leur manière de capter l’attention, d’appauvrir la culture, de formater _ voilà _ les désirs et de libérer le pulsionnel dans un « processus de désinhibition », et ceux de la révolution numérique, qui provoque une synchronisation, une standardisation _ uniformisante _ et un contrôle sans précédent des comportements.

Savoir-faire qui se perdent, liens sociaux qui se délitent, transmission entre générations qui ne se fait plus : les symptômes de la crise sont nombreux _ en effet. Pour Stiegler, ce véritable burn-out collectif explique la prolifération des comportements barbares ou auto-destructifs (et notamment la violence djihadiste), « passages à l’acte d’individus devenus littéralement fous ».

Le diagnostic est lourd, le « malade » possiblement incurable, mais le philosophe s’est engagé dans l’élaboration d’une thérapeutique, à même de lutter contre cette « nouvelle forme de barbarie comme consumérisme et vénalité généralisée ». « L’optimisme et le pessimisme, dans de telles circonstances, sont indignes, indécents et lâches », juge-t-il. L’impératif est « d’être courageux ».

Or il se trouve que pour Bernard Stiegler, le courage est aussi une affaire de lieux _ oui ; et de leur génie… « Il est des lieux qui rendent courageux, comme les lieux de culte, qui sont là pour donner de la force, ou l’architecture de la Grèce ancienne. Heidegger les désigne par le terme de Lichtung : ce sont des clairières. » Des clairières dans l’obscurité et la dureté des temps. « Ils vous donnent le sentiment que l’absolument improbable devient possible. »

« J’ai beaucoup réfléchi à ce que veut dire habiter, insiste le philosophe, qui a vécu enfant en milieu rural, sur le plateau de Villebon, avant de rejoindre les tours du grand ensemble de Sarcelles. Je suis réputé pour travailler sur la technique et le temps, mais en réalité mon travail part de la mémoire et du lieu. » _ affirmation cruciale. Nul besoin d’évoquer trop longuement son parcours atypique et son virage tardif vers la philosophie, aidé par les philosophes Gérard Granel et Jacques Derrida, après cinq années de prison pour braquage de banques dans les années 1970. « Je me suis toujours dit qu’après ces cinq années de non-habitat, de non-habitable, j’aurais un habitat », glisse-t-il.

L’esthétique ne fait pas tout.

À Epineuil-le-Fleuriel, le philosophe, qui ne cache pas être régulièrement victime d’épisodes dépressifs, parvient à surmonter l’angoisse. « Le lieu est beau et réconforte à soi seul », glisse-t-il. Mais l’esthétique ne fait pas tout. Le bon lieu est surtout celui qui permet de retrouver des « capacités », de « déployer une manière de se projeter » _ et s’épanouir vraiment : à la Spinoza. « Pour produire du courage, il faut des lieux encourageants, des communautés encourageantes. À partir de là, tout lieu, même lorsque c’est un non-lieu comme la prison, peut avoir une vertu : la vertu de projeter dans ce qui n’existe pas encore. » _ par imageance féconde.

Cette projection dans l’avenir, cette créativité, Bernard Stiegler s’y oblige car les temps l’exigent. En 2005, il a créé l’association Ars Industrialis pour imaginer des réponses concrètes au mal du siècle, une « économie contributive » qui utiliserait à bon escient les nouvelles technologies, dans un esprit démocratique _ oui _, tout autre que celui des princes de la nouvelle économique numérique.

Une académie d’été pour chercheurs venus du monde entier

Pendant quelques années, Epineuil fut son terrain d’expérimentation. En 2010, il s’y installe à temps plein, accompagné de sa femme et de ses deux plus jeunes enfants, « avec la résolution très ferme de m’impliquer sur ce territoire, de construire un nouveau rapport à la localité ». Pour aider les jeunes du coin, il pense d’abord à créer un collège, mais abandonne devant la complexité de la mise en œuvre.

Son projet se transforme en un cours de philosophie sur Platon, qu’il déploie en même temps sur Internet. Il développe aussi un séminaire de recherche et une académie d’été pour chercheurs venus du monde entier.

Après cinq années au village, la famille est pourtant rentrée à Paris. « J’ai dû renoncer à vivre ici à cause de nos enfants. Ils étaient en train de s’enliser dans un système scolaire défaillant, pas du fait des personnes, mais d’un ensemble de causes instituionnelles _, confie le philosophe. Et pourtant, je ne suis pas du genre à renoncer. »

La tragédie de la « diagonale du vide » française

Cet « ensemble de causes », dont le philosophe n’a pas fini de tirer les enseignements, c’est la tragédie de la « diagonale du vide » française : le chômage massif qui frappe la région, l’absence d’avenir qui plongent familles et territoires dans la dépression. « Dans la classe de ma fille, qui était au collège à Montluçon, trois jeunes ont fait des tentatives de suicide en une année », alerte-t-il.

Le philosophe a le souci de ne blesser personne, mais pense qu’il est aussi temps de témoigner de la désespérance qu’il a rencontrée. « Beaucoup de Montluçonnais se battent pour inverser la tendance, mais ce n’est pas un problème individuel. C’est un problème de portance _ oui. Ici, on n’atteint pas le seuil critique qui fait que l’on se dit qu’on peut élever ses enfants et leur donner un avenir. »

Le philosophe Bernard Stiegler est mort

Cette expérience ratée l’a toutefois encouragé dans une piste philosophique. Bernard Stiegler a renoué avec la réflexion sur la cosmologie, qui fut chez les anciens « une pensée des échelles », recherchant la bonne articulation entre microcosme et macrocosme. Plus que jamais, il est convaincu qu’il faut repenser l’agencement du local, du régional, du national et de l’Europe, « et que l’on peut utiliser intelligemment le réseau pour cela ».

À Epineuil comme en Seine-Saint-Denis – où il est engagé dans un projet d’expérimentation autour de l’économie contributive –, Bernard Stiegler plaide pour l’invention d’une politique territoriale audacieuse. « Les urbanistes prédisent que les villes vont devenir de plus en plus grosses, mais ce n’est pas soutenable, prévient-il. Il faut réinvestir les territoires inoccupés et mettre les lieux en réseau. » _ oui.

———————–

Reconstruire un monde commun

1952. Naissance à Villebon-sur-Yvette (Essonne).

Dans les années 1970, il exerce différents métiers (ouvrier agricole, manœuvre…), puis ouvre un bistrot musical à Toulouse, où il invite des musiciens de jazz. Parmi ses clients, le philosophe Gérard Granel, professeur à l’université de Toulouse.

1978-1983. Incarcération à la prison Saint-Michel de Toulouse, puis au centre de détention de Muret, pour braquage de quatre banques. Gérard Granel obtient d’avoir des livres en prison. Bernard Stiegler reprend des études, en philosophie.

1984. Directeur de programme de recherche au Collège international de philosophie.

1988. Enseignant à l’Université de technologie de Compiègne.

1993. Thèse sous la direction de Jacques Derrida.

1994. Publie son premier livre La Technique et le Temps. La Faute d’Epiméthée (Galilée).

1996. Directeur général adjoint de l’Institut national de l’audiovisuel (INA). En 2002, il devient directeur de l’Ircam.

2003. Aimer, s’aimer, nous aimer : du 11 septembre au 21 avril (Galilée). Puis en 2004, Mécréance et discrédit (Galilée) et De la misère symbolique (Flammarion).

2005. Cofonde l’association Ars Industrialis.

2006. Fonde l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du Centre Pompidou. Publie La Télécratie contre la démocratie (Flammarion).

2008. Prendre soin. De la jeunesse et des générations (Flammarion). Puis en 2010, Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue (Flammarion).

2013. Pharmacologie du Front national (Flammarion).

2015. La Société automatique (Fayard).

(1) Dans la disruption. Comment ne pas devenir fou ? Les Liens qui libèrent, 470 p., 24 €.

Voilà.

 

 

Une singularité rare.

Ce mardi 11 août 2020, Titus Curiosus – Francis Lippa

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur