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Le mystère de l’espace toujours vivant des sanctuaires désertés : les approches de l’alpha et omega des choses, par Jean-Paul Kauffmann en son « Venise à double tour »

18juin

Après avoir précisé le désir originel et le fil conducteur  de la traque vénitienne de Jean-Paul Kauffmann en son Venise à double tour,

en mon article du 13 juin dernier Enfin de justes mots en français sur Venise : Jean-Paul Kauffmann, en son sensuel « Venise à double tour »,

et au-delà de la recherche _ première : n’est ce qu’un Mac Guffin ? _ de repérage-identification de la source ponctuelle _ en quelque église (oubliée) à parvenir à faire ouvrir ! dans Venise _ d’une ancienne émotion de jeunesse _ lors de son bref premier passage à Venise au cours de l’été 1968, le jeune homme avait 24 ans _,

il me faut en venir à ce qui se fait jour peu à peu, étape après étape, au fil des progrès désordonnés et un peu chaotiques _ avec pas mal d’impasses et déceptions, d’abord _ de cette quête

_ un point utile étant fait sur ces péripéties à rebondissements, au début du chapitre 24, aux pages 212-213 :

« Voici un point de situation avant les fêtes de Noël _ c’est au « début de l’automne« , en septembre, que l’auteur et son épouse ont pris posssession de leur appartement de location, sur l’île de la Giudecca (page 42) : trois mois se sont donc écoulés. Combien d’églises se sont-elles ouvertes? Une seule, San Lorenzo, et encore par hasard. Une fausse église fermée, Santa Maria della Visitazione. Une, entredéverrouillée et inaccessible, Sant’Anna _ l’auteur a seulement pu y jeter un coup d’œil (de désolation !) par l’entrebaillement de la porte, restée cadenassée. En attente : San Benetto, San Fantin et Spirito Santo. Ces trois là dépendent du bon vouloir du Vicaire _ que l’auteur nomme le Cerf noir. Il tarde à donner son feu vert _ et ne le donnera pas.Incertitude _ pour le moment _ quant à l’IRE, l’organisation qui détient les clés des Penitenti, ainsi que de l’Ospidaletto et des Zitelle. Vagues espérances _ qui se réaliseront _ pour l’hôpital civil de Venise qui a la haute main sur Santa Maria del Pianto et Mendicanti. Inutile de s’étendre sur les cas d’autres sanctuaires cadenassés devant lesquels je passe régulièrement… Ceux-là sont des causes désespérées. Ils me mortifient. Je dois les oublier. Je les cite néanmoins pour mémoire et par masochisme. Les Terese, Sant’Andrea della Zirada, Sant’Aponal, Misericordia, Sant’Agnese, Catecumeni, Eremite, Santa Giustina, etc. _ pas mal d’entre elles se prêteront à une visite… Une mention particulière doit être faite pour la Giudecca _ lieu de la résidence à Venise du chercheur et son épouse Joëlle _ avec Santa Croce et Santi Cosma e Damiano, ces deux édifices qui ponctuent ma promenade du début de soirée. Ils me font rêver. Curieusement, leur fréquentation assidue ne crée chez moi aucun sentiment de frustration _ le panorama sur le Canal de la Giudecca et lez Zattere est revigorante.

Cependant ce serait trop commode de noircir exagérément la situation. Le terrain est moins clos qu’il n’y paraît. Grâce à Alma _ la guide rusée et d’une très grande compétence ; c’est à elle, Christine Adam, que le livre est dédié _, il s’est même élargi _ au-delà du Patriarcat (et son vivaire, Gianmatteo Caputo). Le centre de gravité limité au Patriarcat s’est déplacé. Des espaces _ d’autres pouvoirs _ s’ouvrent. Des circonstances plus favorables se présentent à travers les rencontres que je cherche _ désormais _ à multiplier. Stratégie d’écart ou, si l’on veut, de contournement. Il est des détours qui rapprochent du but et permettent de l’atteindre plus rapidement. En tout cas, je veux m’en persuader. Dans ce qui ressemble à un combat, j’ai au moins compris qu’il ne fallait pas concentrer son attaque sur une aile. L’apprivoisement du Cerf blanc _ soit Alessandro Gaggiato, chercheur solitaire, et non universitaire : l’auteur ignore encore à ce stade, presque tout de lui, à commencer par son adresse à Venise… C’est un architecte (peut-être Antonio Foscari) rencontré par hasard lors de l’ouverture du Fondaco dei Tedeschi, qui a inscrit mystérieusement le nom de celui-ci sur le carnet de notes de l’auteur..  _ s’inscrit dans cette approche. Il n’entre aucun calcul dans ma conduite. A présent, je n’ai pas d’autre choix, agir par des moyens indirects« 

quant aux raisons plus essentielles de fond, spirituelles et métaphysiques, disons, qui se découvrent bientôtet cela indépendamment de la quête obstinée de la « peinture qui miroitait« , même si  celle-ci continue de fonctionner en apparence, pour la conscience première du chercheur patient et obstiné qu’est l’auteur, comme son but recherché, mais qui, de fait, vient s’avérer de moins en moins constituer, plus au fond, le principal _ voilà, c’est dit _ de son entreprise passionnée de prospection vénitienne.

Car le principal qui vient progressivement se faire jour en ces mois automnaux vénitiens de recherche d’églises à déverrouiller pour les  explorer du regard, se découvre au fur et à mesure de la montée de la prise de conscience, en l’auteur _ probablement, car c’est le moment décisif de ce début de prise de conscience, à partir de son entrée dans l’église (fermée au public) San Lorenzo, dans laquelle il a réussi, par hasard, à pénétrer, même si c’est très brièvement, une première fois (« Combien de temps a duré mon incursion ? Pas plus de trois minutes. J’ai oublié mon carnet à la Giudecca, mais tout ce que j’ai vu s’est imprimé dans ma mémoire« , page 149) ; mais déjà le regard jeté un peu auparavant, depuis l’entrebâillement de la porte de Sant’Anna (pages 125 à 128, au chapitre 18) avait commencé de jouer un rôle, bien que négatif en ce cas-là, en cette prise de conscience progressive _, de son goût, qui se déclare et va se développer, de prendre la mesure, par rapport à lui-même, de ce qui continue d’animer, ou pas, les espaces intérieurs de ces églises fermées :

selon que le dépeçage effectué a échoué ou pas à détruire totalement ce qui faisait vraiment de ce bâtiment une église ; « une grange, un entrepôt, certainement pas une église« , conclut, en forme de constat « désolé« , page 128, le chapitre consacré au regard jeté par l’auteur à ce qu’avait été, jusqu’en 1810, l’église Sant’Anna.

« Sant’Anna _ maintenant _ est un crève-cœur. Elle donne la mesure de la « grande pitié _ présente _ des églises vénitiennes » » _ du moins de certaines d’entre celles qui sont fermées _, page 126 ;

« Quelle vision ! Non pas la vue d’une église vide, mais le spectacle de la désolation _ même. Un silence de mort _ ce qui ne sera  pas du tout le cas de l’espace (pleinement musical, lui) de San Lorenzo. La cessation effrayante de tout bruit _ alors que Venise frémit en permanence d’une foule de bruits divers : ceux de l’eau, ceux du vent, ceux du concert des cloches, etc. (…) La représentation d’un démembrement, ou plutôt d’un arrachement en règle. On appelle cela un dépeçage. Une volonté délibérée de démonter et de faire disparaître toute forme qui fait saillie. Il ne reste rien, aucune structure, aucun ornement, rien qu’une immense fosse maçonnée sans ombre, à sec. Un mausolée inoccupé dégageant une odeur acide et vaguement ammoniaquée. Une forme d’escamotage (…), et le tour de passe-passe rend ici une note tragique, car, même à distance, il est facile de constater que toute substance _ voilà ! _ s’est envolée _ de là. Le principe spirituel, l’âme ont disparu » _ voilà le principal de la chose _, page 127 ;

« La rapine est ancienne, d’où la perception d’un lieu dévalisé qui a pris cet aspect _ totalement _ desséché _ maintenant. Ce qui est un grand paradoxe en une cité aussi liée à l’eau que Venise… (…) C’était donc cela, ma quête des églises fermées _ fait ici, et à ce premier moment-là de perception d’un tel état d’une église fermée, le regardeur obstiné qu’est Jean-Paul Kauffmann. Entrevoir un édifice brisé, hors d’état, si affreusement mutilé qu’il était impossible d’imaginer _ de quelque façon que ce soit _ son état _ vivant _ d’avant _ ainsi totalement effacé, réduit à néant, ici, à Sant’Anna ; ce qui ne sera pas le cas d’autres églises fermées auxquelles aura accès par la suite le chercheur. Une grange, un entrepôt, certainement pas une église« …


L’intuition se dessinant mieux et se développant en présence tout particulièrement de l’espace intérieur immense _ et cette fois positif ! et musical, aussi et même surtout… _ de l’église _ fermée elle aussi, pourtant ; mais pas du tout en même état !.. _ de San Lorenzo

_ « C’est un édifice gigantesque qui s’élève à plus de vingt-quatre mètres de hauteur« , page 147 ;

et c’est « l’église légendaire du quartier Castello (…)Sanctuaire mythique où fut donné le 25 septembre 1984 la première de Prometeo _ Tragedia dell’ascolto en est le sous-titrede Luigi Nono, une œuvre qui passe pour être l’un des grands événements musicaux du XXe siècle. Claudio Abbado dirigeait l’orchestre, l’architecte Renzo Piano avait conçu la scène, Emilio Vedova les décors et l’éclairage. (…) Prometeo s’avère être une entreprise hors du commun. Elle est rarement jouée et ne semble souffrir que le direct car l’espace où elle est exécutée est capital _ c’est bien sûr à souligner. San Lorenzo, haut lieu de la musique vénitienne, bénéficie d’une acoustique exceptionnelle« , page 145 _ ;

aux chapitres 21 (pages 144 à 153), 22 (pages 154 à 156), 23 (pages 157 à 162) et surtout 24 (pages 163 à 169) :

« En fait, qu’ai-je aperçu ? _ s’interroge l’auteur, pages 150-151, à propos de sa brève incursion (d’à peine trois minutes) à San Lorenzo. D’abord une extraordinaire scénographie. Comment ne pas être frappé par la lumière livide de grands fonds marins, le décor, l’incroyable acoustique et surtout la beauté fanée de l’architecture baroque avec cette couleur cendrée projetée sur les murs et les statues à la manière des vedustiti (peintres de ruines), un entassement de marbres, de motifs décoratifs brisés (acanthe, festons, palmettes) ? Une forme de démesure aussi qui fait écho en moi _ de l’ordre d’un miroitement : le fait est important. Depuis ma détention _ libanaise durant trois ans (mai 1985 – mai 1988) _ je ne cesse de me débattre contre l’espace. (…)

Tout monument en ruine porte _ nécessairement, par l’essence même de ce qu’est une ruine ! _ le deuil d’une histoire. Et celle de San Lorenzo, qui faisait partie d’un des plus luxueux monastères de Venise, est particulièrement riche. Toutefois, aucun doute : San Lorenzo n’est pas _ aujourd’hui _ menacée d’effondrement _ une résilience est possible ; et peut-être prochaine... Qu’y a-t-il donc d’inexplicable dans ce dérèglement _ ressenti _ ? Une forme à la fois de tarissement et d’attente, un arrêt, un épuisement objectif ? San Lorenzo est dépouillée de presque tous ses attributs _ ecclésiaux. Que lui reste-t-il à part un mobilier religieux, scellé, devenu impossible à démonter ?

L’église fantôme a _ cependant et sans conteste _ quelque chose _ de toujours vivant _ à offrir. Eglise fantôme, voilà en fait ce qui la définit. Non pas une église morte, Elle n’a pas tout à fait cessé de vivre _ le fantôme, présent, est là qui rode, cela se ressent. En tout cas, si à un moment, elle a pu passer de vie à trépas, l’édifice est sur le point d’opérerprésentement _ un pivotement dans le temps _ une résilience ? une résurrection ? _ comme l’annoncent la porte entrouverte _ ce jour _ et l’équipe d’experts _ ingénieurs en visite de chantier. Encore vivace aussi, le souvenir de Prometeo _ en 1984 _ que rappelle le rayonnement acoustique _ spectaculaire _ des voûtes. Oui, c’est bien cela, revenue _ revenante, au présent _ de la mort. Comme un fantôme. Mais le temps _ cependant _ presse _ il ne faut plus tarder à rétablir sa situation. Maintenant il importe que l’écoulement inexorable _ du temps qui altère _ soit vite comblé _ renversé. (…) Malgré sa vacance, l’église baroque reste majestueusement belle. Demeure encore la trace d’un enivrement ou d’une extase _ rien moins ! et c’est capital ! _, surtout le maître-autel, à double face, le vrai survivant de San Lorenzo« .

Avec cette première conclusion _ au sortir même _ de la visite, au chapitre 21, pages 152-153 :

« Je n’arrive pas à descendre les escaliers _ de San Lorenzo. Ma première église… Cette fois _ à la différence de l’expérience précédente de Sant’Anna (et de l’accablement de sa « désolation«  sans remède) _, un pas important a été accompli. Enfin je prends conscience _ voilà ! _ que ma démarche _ de recherche _ n’est pas vaine _ même si elle est en train de changer en partie au moins, et peut-être même complètement, de sens… Non seulement m’introduire dans ces édifices verrouillés en vaut la peine, mais j’accède _ voilà ! _ à une autre réalité ! _ même si cette découverte nouvelle n’est pas celle de la « peinture qui miroitait«  de 1968… Rien à voir avec la pétrification du passé. Un moment _ pleinement _ actuel, une action en train de se faire, un peu comme un message qu’on décachette en faisant sauter brutalement le sceau. Que vais-je y lire ? Je ne le sais pas encore. Cette église qui vient de s’entrouvrir _ à peine trois minutes _ a fait naître un trouble _ très fécond. Peut-être une présence _ à explorer _ dans ce silence, mais un silence habité«  _ voilà : à la différence du silence désespérément vide de Sant’Anna, touchée à mort, assassinée pour de bon, elle…

La réflexion sur cette expérience rapide _ et d’autant plus intense _ vécue ici à San Lorenzo, se précise encore, et c’est bien intéressant, au chapitre 24 (pages 163 à 169) :

« San Lorenzo. Je suis certain _ en y réfléchissant bien _ d’une chose : toutes les églises se ressemblent _ en leur dispositif principiel et leur fonction de fond. Ce point est à approfondir auprès du Cerf blanc qui a étudié _ minutieusement _ dans le détail _ le plus pointu _ les églises vénitiennes, mais il reste introuvable _ pas pour longtemps : le très positif, lui qui n’est ni un religieux, ni un universitaire, ni un fonctionnaire de quelque institution que ce soit, maus un simple curieux solitaire et très méthodique, Alessandro Gaggiato apparaîtra bientôt, page 206 ; la très ingénieuse Alma (Christine Adam) a réussi à le « débusquer«  dans Venise (« Il habiterait dans le sestiere de San Marco, près de l’église San Salvator. J’espère qu’il ne fera pas de manières comme le Grand Vicaire » du Patriarcat),  page 194. Beaux ou laids, anciens ou modernes, les sanctuaires _ et pas seulement les sanctuaires chrétiens ou catholiques : tous… _ ont tous _ par l’essence même de leur mise en situation (électrique !) du rapport du profane au sacré _ un air de famille. (…) Une expérience religieuse qui s’extériorise _ se donne à partager _ dans le même dispositif _ oui, architectural d’abord ; et interne comme externe _, le même programme de signes et d’images symboles _ picturaux, sculpturaux, musicaux, narratifs, etc. Si ces édifices n’ont pas tous _ de fait _ la même odeur, ils possèdent la même texture _ voilà _ de silence _ propice au nécessaire recueillement de l’adresse-prière à du Transcendant, via l’efficace, très puissant, d’une immanence dynamique bien sensible. Cette épaisseur, plus ou moins compacte, plus ou moins déliée _ de silence habité, ultra-vivant (et non vide) de ce lieu, clos ou pas _, nous avertit non seulement d’une présence _ immanente-transcendante, donc _ invisible, mais aussi que quelque chose va advenir _ répondre vraiment à un espoir. Depuis toujours, cette permanence et cette attente me rendent familiers ces édifices _ -dispositifs subtils et efficaces d’une vraie foi. Dès que j’arrive dans une ville ou un village inconnus, je prends soin de les visiter _ et cela, aussi humbles qu’ils soient. Vieille habitude, je vais voir l’église pour y vérifier _ sensiblement, voire sensuellement _ la substance _ voilà _ de ce silence _ de recueillement procuré. Il me faut toujours le mesurer à _ l’aune de _ l’église de mon enfance _ faisant fonction de miroir de référence _, là où tout a commencé : mes premiers émois esthétiques, la musique et le chant, l’odeur de l’encens, les histoires de l’Ancien Testament, le merveilleux chrétien, la pompe post-tridentine, surtout l’appréhension _ bien sensible _ d’un mystère, l’imminence d’une révélation que j’attendais _ désirais. Que j’allais _ vivement _ connaître. Désir, espoir, présage qui allaient conduire _ bientôt _ à un dévoilement _ attendu, espéré. Expérience dont les mots peuvent s’appliquer tout aussi bien _ en effet _ à la littérature. Ne vise-t-elle pas à mettre en lumière _ par le ruban de ses phrases déployées, elle _ une vérité cachée _ à découvrir au fil des phrases, des lignes et des pages _, un contenu latent et libérateur ? » _ à faire advenir et partager : dans l’écriture même, comme dans la lecture _, pages 163-164…

Et pages 167-168 :

« Quand je suis sorti de mon bled _ le village de Corps-Nuds, en Île-et-Vilaine, où les parents de l’auteur étaient boulangers-pâtissiers _ pour affonter le monde, ce monde m’a paru _ forcément, au départ toute vie baigne dans l’ignorance du réel _ un mystère. Un mystère qui pouvait être en partie démêlé, mais ne suffirait jamais à répondre à toutes les questons posées _ celles-ci pouvant s’étendre à l’infini de possibles du pensable. J’ai tendance même à penser qu’il s’épaissit _ bien sûr : le questionnement sur le réel étant inépuisable pour la curiosité ; de même qu’est inépuisable, et d’abord, le réel même à connaître pour le curieux. Dès ma première visite à Venise _ en 1968 ou 69 _, je me suis douté que ses églises _ et tout spécifiquement elles : par leur magnificence toute spéciale de signes : plus profusément, richement et sensuellement qu’ailleurs qu’à Venise _ me prendraient à partie _ défieraient. D’emblée, j’ai su _ aussi _ qu’elles me renverraient à cet instant _ de prière _ de mon enfance. Il était donc inévitable de les affronter _ vraiment et patiemment et complètement _ un jour _ à nous deux, églises de Venise ! Les églises de Venise _ tout spécialement _, non les églises de Rome, Florence, Palerme ou Paris. L’église vénitienne _ du fait de son effarante richesse au temps de sa splendeur, et surtout conservée-préservée (grosso modo) telle quelle en son bâti, en cette ville unique… _ les récapitule toutes. C’est là _ en ces églises de Venise, donc _ que réside l’essence même du catholicisme dans son plus beau principe _ sensible, sensuel _ de représentation _ architecturale, picturale, sculpturale, musicale, artistique donc, en la diversité exultante de ses formes et couleurs _, le plus humain aussi _ à Rome, c’est différent : c’est le catholicisme dans sa manifestation _ papale _ la plus grandiose, l’humain y est parfois écrasé _ ce qui n’est jamais le cas à Venise, toujours à l’étage de l’humaine (casanovienne ?) sensualité. L’approche du divin dans sa part la plus sensuelle _ nous y voici ! _, la plus jubilante _ Jubilate, Deo ! _, dans ce pouvoir de symbolisation infini _ du catholicisme, notamment post-tridentin _ qui fascinait tant Lacan. Ces églises fermées _ et cela, davantage encore que les églises ouvertes _ en sont la quintessence _ du moins pour le visiteur en sa frustration, face à la porte close, cadenassée, de ne pouvoir y pénétrer, les découvrir, s’en délecter, selon le principe exprimé dans le Polyeucte de Corneille : « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » Elles portent _ ainsi _ très haut _ ces églises vénitiennes fermées _ ce qu’il y a de plus indispensable, de plus réussi, de plus occulte et sans doute de plus spirituel dans la transmission _ même _ du temps _ le temps de cette vie mortelle qui passe ; et de ce qui parvient, nonobstant cela, à durer, survivre, à l’aune de ce qui est l’éternité du hors-temps, tout en naissant, forcément, en un temps donné circonscrit, et ayant à se dégrader et à laisser la place à d’autres… Et Venise offre avec générosité à quiconque s’y trouve (demeure, séjourne, passe), quelque chose de ce hors-temps de l’éternité (et sensible !) face au temps historique ; c’est même là sa spécificité (« S’il y a une ville qui n’est pas dans la nostalgie, c’est bien Venise. Mon envoûtement vient peut-être de là. Elle fait tôtalement corps avec son passé. Aucun regret de l’autrefois. Aucune aspiration au retour. Pas besoin d’un déplacement. La translation du temps, on y est« , lit-on page 67). Quelque chose qui se cache _ un peu, mais pas trop ; qui se pressent, se devine _tout en se manifestant _ et se ressentant bien sensiblement. La présence d’une absence _ voilà : physiquement et sensuellement ressentie. Tel est le message de ces sanctuaires scellés par les hommes qui invoquent _ pour justifier le fait de les fermer à la visite _ les outrages du temps _ pour en proscrire in concreto l’accès dégradant. Il importe _ donc : tel est le devoir quasi héroïque que se fixe ici Jean-Paul Kauffmann _ de les desceller _ ces sanctuaires cadenassés _, comme on on détache ce qui est fixé _ attaché, prisonnier, emmuré _ dans la pierre« …

Puis, encore, de nouveau et plus tard, à San Lorenzo, au chapitre 44 (pages 306 à 315) :


« Vision vertigineuse de Venise. Sur une plate-forme suspendue dans le vide qui ne cesse de tanguer, la cité marcienne exulte. Elle se déploie sous mes pieds à perte de vue, pareille à une plaine couleur brun orangé d’où émergent, dans leur force de vie, une forêt de campaniles et de cheminées à cloche. Rares sont les canaux qui se révèlent à cette hauteur, seules quelques lignes vertes sont visibles.

Je me trouve sur le toit _ voilà _ de l’église San Lorenzo _ la revoilà donc _ et m’apprête à pénétrer sous les combles avec le Dr Mario Massimo Cherido. Avec l’aide d’Alma toujours elle : la décidément très précieuse guide vénitienne _, j’ai enfin retrouvé l’homme qui conduisait la visite lorsque, il y a quelques moisdéjà ! c’était alors en automne : combien de mois se sont-ils écoulés ? _, je me suis introduit en catimini dans le sanctuaire. Les travaux venaient alors à peine de commencer. Je n’étais resté qu’un très court instant trois minutes à peine _ suffisamment néanmoins pour entrevoir _ déjà _ la beauté et la majesté de cet édifice dont la construction fut ahevée en 1602. Un certain nombre de palais et d’églises portent _ désormais _ l’empreinte du Dr Cherido, encore qu’il réprouve ce mot. Selon lui, un restaurateur digne de ce mot doit s’effacer le plus possible devant l’œuvre et ne pas laisser de traces.

Rien de plus admirable que la charpente d’une église. (…) En haut, sous l’ossature de pièces de bois, on voit bien que la pulsation _ « de soufflerie continue et régulière qui s’insinue entre poutres et solives » : Venise est bien ventée ; et ses calli labyrinthiques se protègent du vent…  _ n’a jamais cessé. Le rythme cardiaque produit par la douce ventilation, qui anime piliers, chevrons et étais, est régulier. L’agent de survie de San Lorenzo est bien cette respiration aisée _ voilà _ qui circule sous les toits. Elle n’a jamais cessé de fonctionner.

À pas comptés, nous parcourons les travées cernées par la futaie de bois aseptisée. Le vent murmure à travers des soupiraux grillagés _ pièces essentielles et ultra-intelligentes de cette respiration du bâtiment. Nous avançons avec précaution alors que le plancher est ferme. (…) Nous nous sommes insinués dans la vraie intimité de l’église, dans son être le plus profond. (…) Ce cœur en altitude, siège de son for intérieur, n’a jamais subi d’atteinte. L’espace du dedans, impénétrable à l’observation externe, nous sommes en train de le fouler. (…) Le plus étonnant est la propreté de ces combles. (…) C’est un état naturel dû peut-être _ mais oui _ à cet air brassé qui souffle suavement _ le trait est souligné _ en permanence. Pas d’odeur de poussière ni de dépôt. Cette netteté a quelque chose d’inquiétant. J’ai le sentiment non pas d’être enfermé mais de pénétrer par effraction dans un espace silencieux _ secret et préservé _ dont je ne dois pas m’occuper« , pages 306-307-308

Au Dr Cherido, « je parle des jambes de force qui soutiennent le toit :

_ On dirait un clavier, vous ne trouvez pas ?

_ Ça n’a rien d’étonnant, on en revient toujours à Prometeo, œuvre de rupture. Que l’un des plus grands événements musicaux du XXe siècle ait eu lieu à San Lorenzo n’a rien de surprenant. Il flotte dans cette construction une atmosphère d’élévation, de grandeur, mais aussi de sédition _ les deux : une forme de résistance. (…)

La vie en surplomb change tout. Un univers de treuils, de poulies, d’échafaudages, l’espace est démesuré. Toujours ce contraste violent d’eau-forte entre les masses solides et les trouées de lumière à la Piranèse. Et les bruits ! Ils n’ont pas la même consistance, la même réverbération qu’ailleurs. Luigi Nono avait constaté l’étrangeté de cette acoustique : « Occuper l’espace et le silence de San Lorenzo, se laisser occuper par eux. » Se laisser occuper par le silence ! Tout est là. Le silence qui s’impose ici n’est pas absence de bruits. Il n’est pas vide mais, au contraire, plein, condensé, déchirant. Nono affirmait que le vrai silence intervient toujours dans ce qu’il y a de plus bruyant.

La phase de consolidation et de mise en sûreté de l’édifice est sur le point de se terminer« , pages 309-310.

Ce mercredi 19 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le genre aimé du quatuor avec piano : un beau CD avec deux Quatuors avec Piano de Johann Wilhelm Wilms, par le Valentin Klavierquartett

12juin

Au fur et à mesure de ma connaissance se développant

du répertoire musical,

j’ai pris conscience,

qu’au sein de la musique de chambre

_ domaine que j’apprécie, déjà, tout particulièrement _,

m’agrée tout spécialement

le quatuor avec piano

_ probablement pour ce que la percussion du piano apporte d’allègre piaffement rythmique,

de vie.


Par exemple,

je viens de découvrir deux quatuors avec piano de Johann Wilhelm Wilms (1772 – 1847,

avec le CD CPO 555 247-2 Two Piano Quartets

en l’occurence celui de l’opus 30 en Fa majeur

et celui de l’opus 22 en Do majeur,

par le Valentin Klavierquartett

qui me plaisent fort bien !


Le livret de ce CD, sous la plume de Joachim Draheim

présente aussi un excellent panorama de ce genre du Quatuor avec piano,

depuis les chefs d’œuvre de Mozart (le KV 478, en Sol mineur, et le KV 493 en Mi bémol majeur),

jusqu’aux œuvres de

Gustav Mahler (le mouvement de Quatuor avec piano en La mineur),

Richard Strauss (opus 13)

et surtout Josef Suk, l’opus 1, que j’aime tout spécialement.

Ce mercredi 12 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

La remarquable acuité philosophique de Barbara Stiegler en son « Il faut s’adapter : un nouvel impératif politique »

16mar

Le mardi 5 mars dernier,

eut lieu à la Station Ausone,

la quatrième et dernière séance de la saison 2018-2019

de notre Société de Philosophie de Bordeaux,

avec la présentation par notre collègue Barbara Stiegler

de son récent _ et lumineux et brillant _ essai de philosophie politique :

Il faut s’adapter : un nouvel impératif politique,

paru aux Èditions Gallimard.

En voici le podcast (de 69′) ;

ainsi que la vidéo.

En voici aussi la quatrième de couverture :

D’où vient ce sentiment diffus, de plus en plus oppressant et de mieux en mieux partagé, d’un retard généralisé _ des personnes, des citoyens _, lui-même renforcé par l’injonction permanente _ et massive _ à s’adapter au rythme des mutations d’un monde complexe ? Comment expliquer cette colonisation progressive du champ économique, social et politique par le lexique biologique _ voilà _ de l’évolution ? La généalogie _ selon une méthode nietzschéenne _ de cet impératif nous conduit dans les années 1930 aux sources d’une pensée politique, puissante et structurée, qui propose un récit très articulé sur le retard _ ou néotonie _ de l’espèce humaine par rapport à son environnement _ culturellement mouvant _ et sur son avenir _ à construire. Elle a reçu le nom de « néolibéralisme » : néo, car, contrairement à l’ancien _ libéralisme (classique) _ qui comptait sur la libre régulation du marché pour stabiliser l’ordre des choses, le nouveau en appelle _ lui _  aux artifices de l’État (droit, éducation, protection sociale) afin de transformer l’espèce humaine _ voilà _ et construire ainsi artificiellement le marché : une biopolitique _ pour reprendre le terme foucaldien _ en quelque sorte. Il ne fait aucun doute pour Walter Lippmann _ 1889 – 1974 _, théoricien américain de ce nouveau libéralisme, que les masses sont rivées à la stabilité de l’état social (la stase, en termes biologiques), face aux flux qui les bousculent. Seul un gouvernement d’experts peut tracer la voie de l’évolution des sociétés engoncées dans le conservatisme des statuts. Lippmann se heurte alors à John Dewey _ 1859 – 1952 _, grande figure du pragmatisme américain _ voilà _, qui, à partir d’un même constat, appelle à mobiliser l’intelligence collective des publics, à multiplier les initiatives démocratiques, à inventer par le bas _ lui _ l’avenir collectif. Un débat sur une autre interprétation possible du sens de la vie et de ses évolutions au cœur duquel nous sommes plus que jamais.

Ce samedi 16 mars 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le violoncelle dynamique du magnifiquement sympathique Gary Hoffman : un interprète merveilleux de vie !

10mar

La semaine du 25 février au 1er mars,

c’est avec un très vif plaisir

que j’ai pu suivre la très intéressante interview _ en cinq journées _,

par Judith Chaine,

en l’émission Les Grands Entretiens, sur France-Musique,

du magnifiquement sympathique violoncelliste Gary Hoffman :

« Mon identité est liée à la musique« 

« Les Hoffman, ils sont tous musiciens !« 

« Bien jouer, je ne sais pas ce que ça veut dire« 

« Il y a certaines choses qu’on ne peut pas vivre en-dehors de la scène« 

et « Jouer les Suites de Bach, rien de plus effrayant« .

Par lui, Gary Hoffman,

je disposais surtout du magnifique CD ladolcevolta LDV35

des deux Sonates pour piano et violoncelle de Johannes Brahms,

avec l’excellente Claire Désert au piano.

Et je me suis procuré depuis

le CD ladolcevolta LDV42

de Schelomo, rhapsodie hébraïque pour violoncelle et orchestre, d’Ernest Bloch,

et le Concerto pour violoncelle, d’Edward Elgar,

avec l’Orchestre Royal Philharmonique de Liège, dirigé par Christian Arming.

C’est très beau !

Et je me mettrai en chasse du CD

de l’intégrale de l’œuvre pour violoncelle de Felix Mendelssohn

_ un musicien que je vénère ! _,

le CD ladolcevolta  LDV05,

avec son compère pianiste David Selig.

Des univers musicaux

assurément bien différents,

mais tous interprétés _ en leur idiosyncrasie _ avec un merveilleux naturel,

le plus vivant _ et juste ! _ qui soit !

Rendons leur grâce !


Ce dimanche 10 mars 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Toute la théâtralité haydnienne merveilleusement redécouverte dans « Gli Impresari », le parfait volume 7 de l’intégrale « Haydn 2032″, de Giovanni Antonini

16fév

CD après CD,

en sa généreuse et magnifique entreprise Haydn 2032,

d’enregistrement à nouveaux frais des 104 symphonies de Joseph Haydn (1732 – 1809),

le chef Giovanni Antonini nous fait génialement percevoir,

avec une merveilleuse acuité

_ et c’est proprement une re-découverte musicale (merveilleusement dépoussiérée) !!! _,

les diverses et infiniment variées facettes

de la très riche et magnifiquement colorée _ infiniment vivante et zébrée d’humour ! _ palette musicale

de ces 104 Symphonies de Joseph Haydn ;

et en l’occurrence pour ce volume-ci, n° 7,

intitulé Gli Impresari

_ « c’est-à-dire les directeurs de ces troupes de théâtre que Nicolas Ier Esterhazy _ le très mélomane patron de Haydn ! _ engageait pour jouer dans ses théâtres d’opéra«  _,

consacré à trois Symphonies de Haydn :

la n° 9 (en 1762, pour une cantate profane, très vraisemblablement donnée par une troupe de « comédiens romands« , dont l’impresario était Girolamo Bon),

la n°65 (en 1769, pour la comédie du poète dramatique autrichien Cornelius von Ayrenhoff, L’Attelage en poste, ou les nobles passions, dont les impresarios étaient Joseph Hellmann & Friedrich Koberwein),

et la n° 67 (en 1772, pour la comédie de Charles Collé, La Partie de chasse de Henri IV, dont l’impresario était Carl Whar) ;

ainsi qu’à la musique de scène de Mozart (en 1776, pour le drame héroïque du baron Tobias von Gebler, Thamos, König in Egypten, et dont l’impresario s’est trouvé être à nouveau Carl Whar).

Ce formidable travail musical de Giovanni Antonini

s’appuie sur le travail de recherche musicologique, à la Fondation Haydn, de Bâle,

et sous la direction de Wolgang Fuhrmann,

de Christian Moritz-Bauer,

« consacré à la redécouverte et à l’importance des musiques de scène pour le développement de l’œuvre symphonique de Joseph Haydn« .

Le résultat musical, prodigieusement vivant,

est une réussite majeure

pour la re-découverte de ce si riche pan de l’œuvre de Haydn !!!

Et Johannes Brahms avait parfaitement su le percevoir, lui qui affirmait si bien :

« De nos jours, les gens ne comprennent plus rien à Haydn. Nul ne pense plus (…) que nous vivons précisément à une époque  où _ il y a exactement cent ans _ Haydn créa toute notre musique (…). Ça c’était un homme ! Comme nous sommes misérables à côté de lui « …

Et Giovanni Antonini de commenter tout aussitôt :

« Il avait saisi la grandeur de Haydn en comprenant son esthétique, ainsi peut-être qu’une pratique d’exécution qui, un siècle plus tard, dans un monde historiquement et culturellement changé, avait désormais disparu« .

A chaque époque, ses tâches…

Ce samedi 16 février 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

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