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Quand le fric devient l’étalon-or de la culture : l’exemple du cahier « Livres » du Monde…

22oct

Alors même que ces jours-ci, en mon for intérieur _ qu’on veuille me pardonner de l’étaler ainsi au grand jour ! _ je me réjouissais de la qualité des romans de cette rentrée littéraire

(et me préparais à rédiger un éloge du magnifique « Le Siècle des nuages » _ j’ai failli écrire « des lumières«  à la place de « des nuages«  !!! un lapsus plein de sens… _),

voici que ce matin,

je tombe sur un article d’Alain Beuve-Méry, à la page  du cahier « Livres » du Monde,

intitulé « Littérature française : le creux de la vague« ,

qui me chagrine très fort ! :

quant à la dérive d’un quotidien dit « de référence« …

Et qui résiste mal aux _ tristes _ sirènes de l' »air _ intéressé ! cupide… _ du temps« …

Voici,

avec mes farcissures critiques,

le corps du délit :

Littérature française : le creux de la vague

LE MONDE DES LIVRES | 21.10.10 | 11h45  •  Mis à jour le 21.10.10 | 11h45

Mais où est donc passée la littérature française ?

Bien présents sur les tables des librairies, les romans français sont en revanche, en cette rentrée 2010, étrangement absents des palmarès des meilleures ventes _ tel serait donc le lieu privilégié, et même unique, de la littérature ! Tiens, tiens !.. Un seul titre fait la course _ du « palmarès des meilleures ventes«  _ nettement en tête : La Carte et le territoire (Flammarion), de Michel Houellebecq _ je ne le lirai certainement pas !!! Sorti le 9 septembre, soit trois semaines après la première salve de parutions de la rentrée, l’ouvrage a déjà dépassé les 200 000 exemplaires vendus (chiffres d’Edistat) et devrait atteindre les 250 000 avant même l’ouverture du bal des prix _ combien de lecteurs sont-ils capables de se réellement taper cela jusqu’au bout ?.. Le savoir fournirait une mesure de l’avancée du masochisme (du lectorat) en ces temps de nihilisme avancé, faisandé… La Carte et le territoire a d’ailleurs toutes les chances de continuer sur sa lancée _ de chiffres de vente ! _, puisqu’il figure sur les sélections des _ prescripteurs de lecture ! _ trois grands prix d’automne (Goncourt, Femina et Renaudot _ mais pas le Médicis : le moins inféodé ! _) et sur celle du Grand Prix du roman de l’Académie française _ jusque là va donc l’inféodation !.. _, décerné le 28 octobre _ on en vient ainsi à préférer un jury de lecteurs, tel que celui du Prix du Livre-Inter ; un jury (un peu plus aléatoire…) de lecteurs libres : non inféodés, car non stipendiés par « leurs«  maisons d’édition… N’est-ce pas le jury du Prix du Livre-Inter qui, en 2009, osa couronner cette merveille qu’est l’immense Zone de Mathias Enard ! Mais oui… Cf mon article du 3 juin 2009 : Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard

Ce phénomène de l’inféodation de ceux que certains baptiseraient, bien indument, « l’élite« , fait partie des symptômes de la maladie endémique de notre société (nihiliste, en son fond) d’achetés et vendus ! corrompus ! société dans laquelle la parole ne vaut plus rien ; n’est pas digne de confiance, tant elle est « fausse », tant elle ment. Faute d’oser assumer, en un commerce « vrai«  des esprits et des personnes, la moindre liberté du juger !!! C’est très grave…

A la mi-octobre, La Carte et le territoire est le seul ouvrage français en grand format _ hors « poches«  _ présent dans le top 20 (toutes ventes confondues) réalisé par Ipsos pour Livres Hebdo, avec celui _ c’est tout dire ! _ de Bernard Werber, Le Rire du Cyclope, sorti le 1er octobre chez Albin Michel. A la même époque, en 2009, on trouvait quatre titres français, dont Trois femmes puissantes, de Marie Ndiaye (Gallimard) _ peut-être pas son meilleur, me suis-je laissé narrer par des amis à la lucidité littéraire desquels je fais confiance… _, et Mauvaise fille, de Justine Lévy (Stock) _ fille de Bernard-Henri _, plus un Bernard Werber _ déjà, encore et toujours ! ces auteurs ont donc leurs affidés ! _ et un Jean-Christophe Grangé _ et peu importent les titres ; ce voisinage (de ventes, seulement, Dieu merci !) deviendrait presque inquiétant pour Marie N’Diaye... En 2008, c’étaient cinq titres, dont Ritournelle de la faim, de J. M. G. Le Clézio (Gallimard), Où on va papa ?, de Jean-Louis Fournier (Stock), Le Fait du prince, d’Amélie Nothomb (Albin Michel), et toujours un Werber et un Grangé _ avec leur perdreau de l’année ! CQFD !!! Cela dit, ce phénomène n’a rien de neuf en 2010 : que l’on compulse la liste des best-sellers du XIXe siècle ; on constatera, et non sans s’en amuser un peu, ce qui a (littérairement) « survécu«  à (et de) ces succès de ventes !.. Le temps fait son tri ! Et il juge bien mieux… C’est au XIXe siècle que la politique commerciale des éditeurs commence l’ampleur de ses ravages… Dans un texte essentiel de son Ainsi parlait Zarathoustra, Lire et écrire, Nietzsche, recommandant de ne lire que « ce que quelqu’un écrit avec son sang«  (« et tu verras que le sang est esprit« …), s’en lamentait déjà : « Encore un siècle de lecteurs _ et d’éditeurs, ajouterais-je _, et l’esprit va se mettre à puer«  : c’était en 1884…

Pourtant, de Paul Otchakovsky-Laurens, qui dirige POL, à Olivier Nora, patron de Grasset et Fayard, tous assurent qu’« il n’y a pas _ cette année 2010-ci _ d’effet Bienveillantes«  : en 2006, le pavé _ bien peu ragoûtant ! _ de Jonathan Littell avait littéralement assommé _ en concentrant sur lui (par l’appât du nec plus ultra de l’horrible à couleur de vrai : le déchainement d’un sadisme historiquement avéré _ cf par exemple le travail d’historien de Christopher Browning : Des Hommes ordinaires _, avec les confessions imaginées d’un membre des einsatzgruppen), le capital (exploitable) des acheteurs-consommateurs de livres, sinon de lecteurs authentiques ! _ la rentrée _ commerciale, du moins ! Cette fois, d’autres titres se vendent bien _ ouf pour les éditeurs ! _, qu’il s’agisse de _ tant mieux pour eux : combien de saisons dureront-ils ? Guère… _ La Première Nuit, de Marc Levy, en Livre de poche, de La Chute des géants, du Britannique Ken Folett (Robert Laffont), ou encore de XIII, Mystery, Joe Bar Team et Blacksad, trois bandes dessinées parues en septembre _ la BD étant parmi ce qui se vend le mieux, paraît-il…

D’autres ouvrages, à mi-chemin entre essai et littérature _ hum ! hum ! tant pour l’appellation « littérature » que pour l’appellation « essai » !.. « à mi-chemin«  est encore ce qui convient le mieux à ce type de brouet… _, se portent bien _ toujours en chiffres de vente : pour les caisses des éditeurs, donc… Face à Houellebecq, les deux titres qui résistent _ le vocabulaire (de l’auteur de l’article) est opérationnel, voire guerrier _ le mieux sont, d’un côté, le livre assez sombre _ mais l’auteur a ses files de fidèles ! _ de Jean d’Ormesson, C’est une chose étrange à la fin que le monde (Robert Laffont), de l’autre, celui d’Ingrid Betancourt, Même le silence a une fin (Gallimard) _ en tout cela, c’est bien la rumeur des medias qui semble la clé du succès éditorial ! Même si l’interview que j’ai écoutée d’Ingrid Betancourt sur France-Culture, le vendredi 1er octobre, m’a assez impressionné, tant par la langue, que par les analyses…

Histoires de bouche-à-oreille

La littérature étrangère ne connaît pas non plus de fléchissement _ de ventes ! toujours… C’est bien lui le critère (et unique !) ici… _ notable, comme en témoignent les succès _ de vente, toujours ! _ de Suite(s) impériale(s), de Bret Easton Ellis (Robert Laffont), et dIndignation, de Philip Roth _ lui est « un grand«  : lire en priorité Les faits, et sa suite : Patrimoine _, qui constitue l’une des meilleures ventes de Gallimard _ en attendant l’effet « Nobel » _ voilà ! le jury Nobel étant un prescripteur (assez inégal : il y a les Prix Nobel géniaux ! (par exemple, Imre Kertész, dont sort enfin en français le très impatiemment attendu Journal de galère…), mais il y a aussi les politiquement corrects ! A nous lecteurs de faire le tri… _ sur l’œuvre de Mario Vargas Llosa _ de lui, lire par exemple l’excellent La Tante Julia et le scribouillard… De son côté, la littérature scandinave connaît de belles histoires de bouche-à-oreille _ hors marketing, donc ! voilà un bon signe ! _, avec deux auteurs inconnues et traduites pour la première fois en France : la Finlandaise Sofi Oksanen, qui a reçu le prix Fnac pour Purge (Stock) et vendu 60 000 exemplaires de son roman, et l’Islandaise Audur Ava Olafsdóttir, avec Rosa candida, très soutenu par les libraires. Son éditeur, Zulma, en est à plus de 30 000 exemplaires imprimés.

Patron de Denoël, Olivier Rubinstein observe _ on admirera la technicité du langage ! _ « une hyperconcentration des ventes sur quelques titres ». Un phénomène qui a tendance à s’amplifier d’une année sur l’autre _ qu’en déduire quant à la courbe des motivations, sinon des lecteurs, du moins des acheteurs de ces livres ?.. Voilà l’enquête qu’il m’intéresserait de voir mener… De fait, malgré le succès d’estime _ ô la jolie expression ! et ce qu’elle masque de déception (commerciale) ! _ rencontré par Le Troisième Jour, de Chochana Boukhobza, c’est sur Just Kids, de Patti Smith _ encore une people… _, et Le Choc du nouveau siècle, un beau livre _ au titre déjà bien accrocheur : à la Paris-Match : « le choc des photos« _ consacré aux photographes de l’AFP, qu’il mise _ éditorialement : mais, après tout, que peut donc bien rechercher un éditeur ? _ pour cette fin d’année.

Ce constat de faiblesse _ en chiffres de vente ! voilà ici le seul critère qui fait foi !!! _ concernant la littérature française _ l’année, pourtant, de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, de Mathias Enard (cf en ce même cahier littéraire du vendredi du Monde cet article-ci, de Julie Etienne : Un Orient épique et lyrique à la fois…), l’année du Siècle des nuages (un chef d’œuvre !) du toujours magnifique Philippe Forest, l’année du très riche et très habité Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal ;

cf les entretiens avec ces 3 excellents auteurs dans les salons Mollat : de Francis Lippa avec Mathias Enard ; de Jean-Michel Valençon avec Philippe Forest ; de David Vincent avec Maylis de Kerangal

Quelle ingratitude à l’égard des auteurs de ces grands livres !!! _ est aussi partagé chez Grasset et au Seuil. « Les Etats-Unis ont connu un creux semblable _ de vente, faut-il supposer, de la part de ces discours d’éditeurs ! Qui ne sont, eux, après tout, que des passeurs (de livres) ! Faudra-t-il en venir à se passer de tels intermédiaires ??? _, il y a quelques années, avant de repartir _ en chiffres de vente _ avec Jonathan Franzen, notamment » _ je n’ai pas encore lu cet auteur ; je n’ai pas encore éprouvé un désir assez fort de le lire, devrais-je plutôt dire : parmi la cohue des livres se pressant à lire… _, observe Olivier Nora. Dans ce paysage atone _ en chiffres de ventes… _, Apocalypse Bébé, de Virginie Despentes _ cf ceci (et tout à fait succulent !), intitulé Histoire belge, dans le cahier Livres de Libération du jeudi 14 octobre : merci à Madame Edmonde Charles-Roux de mettre, si bien, les pieds dans le plat !.. _, fait d’ailleurs mieux que se défendre. « Un auteur, cela reste toujours une exception », observe _ enfin justement ! en cet article centré sur les chiffres de vente _ M. Nora _ les vrais lecteurs, sans doute aussi !.. De son côté, Martine Saada, qui dirige la littérature au Seuil, note que « les livres sur lesquels il y avait de fortes attentes font moins que prévu » _ toujours dans cette logique des chiffres de vente… Son meilleur résultat, elle le doit au Testament d’Olympe, de Chantal Thomas, avec 30 000 exemplaires sortis. « Pas si mal que ça pour de la littérature exigeante », dit-elle _ c’est tout dire du « bien peu d’exigence«  du commun de ce qui se vend… Le morceau de vérité étant ici craché par l’éditrice qui est la compagne (ou le fut au moins un temps, me souvient-il) de Pascal Quignard : un auteur assez « exigeant« , lui, assez probablement !.. Au Seuil, l’heure est à l’optimisme, car la maison devrait, pour la première fois depuis sept ans, être bénéficiaire en 2011. Et ce, grâce à quatre titres, dont trois beaux livres (Fragments, de Marilyn Monroe _ documentairement intéressant, au moins, sinon un chef d’œuvre de littérature ! Toujours les people : ce sont eux les étalons-mètres de la notoriété ! Ou l’ère sinistrée du « vu à la télé«  _, Les Mythologies (édition illustrée _ par les soins judicieux de Jacqueline Guittard… _), de Roland Barthes _ une grande chose : et qui s’en prend, en ces années cinquante, aux peoples !!! dont il « démonte«  magnifiquement la mécanique de l’idéologie… _, La France, de Raymond Depardon _ un livre trash sur une France trash : à comparer avec les si beaux 101 éloges du paysage français, de Bernard Plossu, édité par Silvana Editoriale, un éditeur italien… _) et un polar, L’Homme inquiet, d’Henning Mankell.

Chez Flammarion, l’ombre portée du livre de Michel Houellebecq nuit _ tiens donc ! _ aux autres titres, en littérature française _ quelle peine ! Mais tous les éditeurs ne se plaignent pas. Françoise Nyssen, patronne d’Actes Sud, se réjouit du succès d’Ouragan, le dernier roman de Laurent Gaudé _ un autre bon vendeur… _, et du bon accueil fait à Jérôme Ferrari pour Où j’ai laissé mon âme. Yves Pagès (Verticales), lui, est l’éditeur comblé de Maylis de Kerangal et d’Olivia Rosenthal, dont les livres _ Naissance d’un pont et Que font les rennes après Noël ?, je suppose : le titre de son roman n’est même pas indiqué ici !.. _ se vendent bien _ plus de 15 000 exemplaires chacun _ et qui figurent sur les listes de prix. Reste que, comme tous les éditeurs, il constate « un effondrement des ventes petites et moyennes », ce qui crée un environnement darwinien _ ah ! ah ! _ pour tous les auteurs en quête d’une place au soleil _ du lectorat.

Alain Beuve-Méry

Article paru dans l’édition du 22.10.10

Il est vrai que cet article _ d’Alain Beuve-Méry _ prend place dans la rubrique « Actualités« , à la page 2 du cahier « Livres » du Monde ; et concerne spécifiquement le petit monde _ surtout germano-pratin _ de l’édition…

Il aurait pu, au moins, être accompagné d’une précision de son auteur, concernant le caractère purement éditorial du point de vue exploré par cette enquête journalistique pour Le Monde…

Quant au titre de l’article _ « Littérature française : le creux de la vague«  _, il est, lui, purement calamiteux,

en laissant penser _ ou plutôt croire : et c’est là qu’il abuse le lecteur pas assez vigilant !.. _ que la valeur de la littérature française est bel et bien déclinante,

au seul item du comptage du palmarès des ventes :

c’est contre cela que je veux protester ici,

en un blog qui n’a en vue que le (modeste) service, mais exclusif _ sans en déchoir ! c’est le luxe de ma liberté ! _, de la qualité des œuvres… 


A contrario

de cet article, et de son malencontreux titre,

je dis donc :

vive la littérature (française, et autre) !

Vivent les vrais auteurs !

Et vivent _ et survivent : au marketing ; et aux medias… _ les vrais lecteurs !

Et tant pis pour les livres achetés

encombrant vainement la mémoire oublieuse _ de poisson-rouge ? _ de tant de lecteurs…

Dans le même Lire et écrire, cité plus haut,

Nietzsche,

qui, lui, sur sa montagne,

ne cherchait à ménager personne

_ le sous titre de ce plus que jamais sublime Ainsi parlait Zarathoustra n’est autre que : Un Livre pour tous et pour personne ! _,

Nietzsche disait aussi :

« Je hais les oisifs qui lisent« …

Soient les destinataires _ nihilistes : proliférant… _ de l’industrie _ plus que jamais prospère, elle… _ du divertissement !

Au passage,

et en faveur de l’a contrario,

je signale la parution, aux Éditions Flammarion, de l’essai important du très vaillant Bernard Stiegler :

Ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue _ De la pharmacologie

Titus Curiosus, le 22 octobre 2010

Le « bisque ! bisque ! rage ! » de Dominique Baqué (« E-Love ») : l’impasse (amoureuse) du rien que sexe, ou l’avènement tranquille du pornographique (sur la « liquidation » du sentiment _ et de la personne)

22déc

Sur « E-Love _ petit marketing de la rencontre« , par Dominique Baqué, aux Éditions Anabet :

le livre de 130 pages, excellemment écrit (et c’est un euphémisme !) par une _ par ailleurs… _ très intéressante critique d’Art

(dont la photographie ;

cf par exemple, en 2004, son « Photographie plasticienne : l’extrême contemporain » ; et, en 2006, « Identifications d’une ville » _ les deux aux Éditions du Regard),

est paru en juillet 2008 ;

et vient de bénéficier dune incivive et passionnante « lecture » par le toujours très avisé (et affuté) Yves Michaud, en son blog « Traverses » sur le site de Libération, le 7 décembre dernier :

« Méfiez-vous, fillettes« , s’intitule l’article remarquable, lui aussi, qui a attiré mon attention, et « ouvert » ma « curiosité » sur ce livre important :

quant à un peu mieux clairement saisir l’air du temps…

La quatrième de couverture a l’avantage de résumer _ grosso modo _ le propos général de l’ouvrage :

« Un journal de bord _ Oui ! _ écrit à la première personne les très authentiques péripéties d’une femme prise dans les filets d’un site de rencontres _ ou plutôt d’une addiction à un tel site ; ainsi qu’à ce qui, en cascade, va s’ensuivre (en déboulant, à « train d’enfer«  : « freins«  et « marche arrière«  comme coupés !…)…

Après dix ans de vie commune et un divorce incendiaire _ là étant le branle sine qua non de l’aventure et des accélérations de ses tourbillons _, l’auteur(e) se lance _ mais sans le savoir ni le vouloir vraiment ! _ à la découverte _ malgré elle : c’est loin d’être une enquête sociologique méthodique programmée ! _ des mœurs de ses contemporains masculins  : « je cherche un homme (40-50), cultivé et curieux, tendre et cérébral, pour construire _ eh ! oui ! _ une relation durable. Hommes mariés, séducteurs d’un soir et allergiques au tabac, merci mais… non merci ».

Derrière l’échange des mails, des « chats », des occasions manquées et des aventures sexuelles compulsives, la narratrice n’épargne personne, pas plus les hommes qu’elle-même _ certes pas, en effet ! elle fut fort courageuse (sinon, à une ou deux « occasions« , même carrément téméraire) ! _, n’oubliant jamais _ enfin, presque ! _ qu’il s’agit d’un jeu _ le terme demandant, toutefois, à être un peu plus « éclairé«  _ dont il lui faudra progressivement _ à son corps (ainsi qu’âme) défendant ! _ décrypter les règles _ de fait : de  marché…

En filigrane de ce récit, se dessinent les désirs _ est-ce bien tout à fait le mot juste ?.. _ d’une société _ elle-même ? ou bien plutôt ses « membres«  : épars, et éparpillés ?.. _ qui, n’ayant plus _ ou plutôt consentant (eux-mêmes !) à ne plus vouloir si peu que ce soit le prendre _ le temps d’aimer _ et voilà bien le cœur de cible de l’affaire ! _, accélère le tempo et suscite de nouveaux _ sociologiquement, probablement ; car pour le reste, un amour est-il jamais « ordonné«  ??? _ désordres amoureux.

Premiers tâtonnements _ où l’on (= l »héroïne de l’aventure) s’égare, se perd…

« Ma faiblesse est de ne pas savoir résister au désir _ (réductivement !) physique et hic et nunc ! _ d’un homme. Toujours cette faille narcissique qui demande à être comblée » _ se dit à maintes reprises à elle-même l’auteur(e),

en « Alice«  (« Cendrillon«  dénudée ; à moins qu’elle ne se retrouve aussi en guenilles) en ce « Wonderland«  de notre « modernitude«  assez confortablement installée… :

« Wonderland«  d’instants (extatiques) pas trop longs

d’à portée de clavier, et tout de suite, à présent, désormais !.. n’arrêtant plus le « Progrès«  (de plaisirs _ orgasmiques _ remarquablement « bien tempérés« ) !…

Regardons-y donc _ attentivement intensivement : dans le détail… _ d’un peu plus près.

En fait,

« Divorcée. Me voici donc divorcée _ elle n’en revient pas…

 Je répète ces mots avec incrédulité

_ il va lui falloir bien des épreuves pour l’affronter et l’assumer vraiment ; et c’est à la dernière page seulement que Dominique Baqué acceptera le fait (d’absolue singularité) de l’amour (ou/et de son absence) : qu’il « n’est pas un produit marketing«  : soit la phrase finale de ce petit (grand) livre, à la page 124… _,

comme s’ils ne me concernaient pas, comme s’ils n’avaient pas pu m’arriver, à moi. Surtout avec cet homme _ « D.« , son « ex-mari » (page 4) _ que j’avais aimé à corps et cœur perdus.« 

Tel est l’incipit de l’essai « E-Love _ Amours & Compagnie« ,

est-il indiqué (en titre) à la page 1 (d’un premier chapitre « En faillite« )

à la place de « E-Love _ petit marketing de la rencontre« , sur la couverture !!!

Le paragraphe qui suit l’explicite : « Le divorce est comme un incendie qui dévore tout sur son passage : les êtres, mais aussi les souvenirs, les objets, les lettres, les photographies. Abrasée, calcinée, je n’existe plus«  : effondrée, avec ce sol qui se dérobe sous son pas, tout se dissout donc…

Dominique quitte donc la maison commune

avec ses « quelques biens _ pour l’essentiel des livres, trop de livres, ces livres qui envahissent mes appartements successifs et dévorent ma vie au point, parfois, de m’empêcher de la vivre _,

et accompagnée de ma fille, âgée de huit ans, qui, comme tous les enfants du divorce, fait les frais de l’incommensurable bêtise des adultes« ,

car l’enfant (de l’amour ou pas) demeure bel et bien, lui,

toute femme abandonnée ne devenant pas nécessairement Médée ;

non plus que Didon…

« Seule , je le suis doublement : trois semaines à peine avant que je fasse mes cartons, D., mon ex-mari, s’affichait _ voilà donc l’expression terrible ! _ avec une nouvelle compagne,

alors même qu’il proclamait, il y a peu encore, vouloir vivre une impériale solitude.

Je suis donc à terre, déchue

et en proie au plus cruel _ et abrasif _ des questionnements : qu’ai-je donc été pour cet homme _ est-ce donc là l’aune du réel ? _ si, après dix ans de vie commune, je suis

aussi rapidement

_ le critère de la vitesse importe à la mesure du rapport entre temporalité et consistance de la réalité, face à la perpective (de quelle consistance, elle ?) de l’éternité ;

cf Spinoza : « Nous sentons _ mais quand, comment, à quelles conditions de réalité (vérité) ? _ et expérimentons _ le questionnement redouble et jusqu’à l’infini le quid déjà ressenti au premier « niveau«  et « degré«  du (simple) sentir _ que nous sommes éternels« … _ ;

si, après dix ans de vie commune, je suis aussi rapidement

et facilement

remplacée ? _ voilà la pire blessure : la mise au néant de l’irremplaçable singularité du soi (pour l’autre aussi)…

Dix ans d’erreurs et d’illusions _ mises ainsi à la poubelle _, peut-être _ le mot est paradoxalement une opportunité de réconfort : et si le pire n’était pas le plus sûr ?..

The wrong woman in the wrong place… _ sur quelque échiquier (social) pré-programmé ; pré-installé…

quelque chose comme une erreur de parcours _ en une carrière : et si là était précisément l’erreur de fond (encore !) de Dominique Baqué, du moins au moment de l’écriture de ce premier chapitre ?..

La jalousie est une tyrannie _ sociale, encore !.. quand donc s’en extirpera-t-elle ?.. _ que je connais trop bien, pour l’avoir vécue à chaque fois qu’un homme me trompait » _ dit l’auteur(e), page 4. Et :

« je hais cette nouvelle femme presque autant que D.,

je hais leur bonheur _ ah! bon ! comment peut-elle le croire ? sachant ce qu’elle sait de son ex-mari… : elle est vraiment bien déprimée… _

si rapidement acquis _ un bonheur s’acquiert-il ? Non ! Voilà une des « erreurs«  de base, ici… _ ;

ce cadeau qui lui a été fait _ et par qui donc ??? _ à lui,

et non à moi _ que d’erreurs ! déjà… ,

de retrouver _ encore une nouvelle erreur _ les transports des premiers commencements _ que de naïvetés (de midinettes) ! que d’ignorances ! que d’inexpériences de cinquante ans de vie pourtant !…Qu’apprend-on donc de l’Art (vrai) et de la culture (quand elle est authentique) ?..

Au résultat, page 5,

« maintenant, c’est le silence _ de la solitude _ qui m’assourdissait«  _ à la place des cris (de dispute) d’un couple « mal assorti« , sans amour vrai…

« Certes, je suis de nature solitaire, les groupes me terrifient et je n’ai que peu d’amis

_ même si Dominique Baqué ajoute immédiatement, dans le souffle même de sa phrase : « mais je puis dire qu’ils _ elles, d’ailleurs _ répondent à ma haute exigence en matière d’amitié« .

Mais là, le silence était tel qu’il se cristallisait dans la pièce, se faisait minéral : on aurait pu le toucher.« 

Aussi, avec le recul de la réflexion, la conclusion semble-t-elle bel et bien s’imposer :

« C’est ce silence, bien davantage que le manque d’un corps _ tel que celui de son « ex-mari«  ; d’« un corps«  plus que d’une âme ? ou d’un visage ? et d’une vraie conversation ?.. _ qui m’a redonné le désir _ ou le besoin ? _ d’un homme _ quel qu’il soit ? _ à mes côtés _ pour « re-former«  un « couple« , en quelque sorte…

Après une telle épreuve de plusieurs mois _ car le temps passe _, j’avais d’ailleurs revu à la baisse mes exigences _ de quel ordre, quant à l’altérité d’autrui ?.. _ : je ne demandais même plus à l’autre ces conversations que j’affectionne sur la culture contemporaine _ sont-elles de suffisamment de consistance, cependant ? _ ; non, je voulais juste parler, dialoguer, raconter ma journée, écouter de la bouche d’un autre les nouvelles de son monde à lui _ ici (« son monde à lui« ), il y a progrès…


Mais la réalité _ en son « manque«  !!! _ était _ se révélait _ sans appel : il n’y avait personne à mes côtés _ dans mon lit ? seulement ?..

Pour la première fois de ma vie amoureuse _ envisagée et comme une continuité, comme un dû, comme une norme (sociale !) _,

rien _ et non pas « personne«  !!! _,

absolument rien _ encore ! _ ne se présentait«  _ comme corps d’usage à proximité immédiate, probablement ! Dans le décor familier (de l’appartement), en quelque sorte…

«  »Sors ! », me répétaient mes amies. »

Mais : « Je me méfie des galeristes, que _ en tant que « critique d’Art«  _ je soupçonne d’être aimable pour tirer de moi quelque article _ à leur profit _ profitable ;

et je tiens en piètre estime humaine _ voilà un critère un peu plus intéressant, enfin ! _ les artistes au narcissisme souvent démesuré,

incapables de s’intéresser _ ah ! l’intérêt ! et la rareté du désintéressement ! pour ne rien dire de la folie de la générosité passionnelle ! _ à autre chose qu’à leur œuvre _ en prolongement de leur (tout) petit égo _ :

j’ai d’ailleurs pris pour principe de ne regarder que les œuvres

et de ne plus jamais chercher à connaître leurs auteurs »

_ mais que peut donc « valoir«  l’œuvre de quelqu’un dont on n’a pas le moindre désir de faire (vraiment) la connaissance ?

Et en irait-il de même de tous les « rapports«  humains : en ne « s’intéressant«  rien qu’aux actes et aux résultats, bien séparément, surtout, des personnes dont ces actes et ces résultats émanent ; et (personnes) dont on se préservera avec tous les préservatifs possibles et imaginables au monde !..

« Quant aux collègues de l’université où j’enseigne,

soit ils sont déjà mariés _ et il est hors de question pour moi de jouer les backstreet _,

soit ils incarnent tout ce que je déteste dans l’université prétendument de gauche qui est la mienne :

dogmatiques et intolérants pour l’intérieur _ si tant est que cela puisse seulement se dire ! _,

vaguement négligés _ cheveux douteux, gros pull et pantalon en velours côtelé, épais mocassins _ pour l’extérieur.
Bref, l’antidote même au désir…
« 


Mais, page 8, « je n’en demeurais pas moins désespérément seule.

Décidément, il me fallait _ oh ! la fâcheuse confusion du désir avec le besoin ! _ un compagnon. Et vite«  _ qui plus était !.. Comme si le salut se trouvait dans de pareilles configurations !!! Cherchez l’erreur !..

avec ce commentaire hyper-lucide, à côté, cependant : 

« D’autant que la haine _ voilà le terreau de tout cela : sur le ressentiment, lire Nietzsche (« La Généalogie de la morale« ,  » Par-delà le Bien et le mal« , etc…)… _ ;

D’autant que la haine se nourrit de vengeance _ tout part ici de là _, et que, oui, je voulais me venger _ Bisque ! bisque! rage !!! _ de ce bonheur _ vraiment ? un peu moins se laisser prendre aux « images«  et aux récits « rapportés«  _ trop expansif _ ou seulement démonstratif, exhibé, voire exhibitionniste ? _ que D. affichait

_ voilà donc le mot ! nous ne sortons guère du monde de la « publicité« , de la « publication«  (et de ce que Michaël Foessel analyse si joliment sous son expression si juste de « La Privation de l’intime » cf mon article du 11 novembre dernier : « la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la démocratie » _ 

jusque dans les rues, m’avait-on rapporté _ bien sûr : le « dispositif«  (social) fonctionne à plein (et envers le seul amour-propre socialisé)…

Alors, page 8 : « Ce n’est qu’en me souvenant d’articles consacrés dans la presse à l’expansion des sites de rencontres _ de quel type ? Dominique Baqué ne semble pas s’en inquiéter ; ni au présent de son histoire ; ni à celui de son écriture : elle demeure encore (un peu) trop « collée«  à son sujet ; et à sa « mésaventure«  _ que, peu à peu, l’idée a pris corps _ significative tournure ! quant à la représentation, même métaphorique d’un corps (et du peu de réflexion sur « tout ce que peut un corps« , ainsi que le formule l’admirable Spinoza, en son « Éthique« …) _ de m’inscrire sur l’un d’entre eux… »

« Pour moi _ continue Dominique Baqué, page 9 _, s’inscrire sur un site de rencontres resta l’aveu d’un échec ;

d’une incapacité à séduire _ séduire est-il de l’ordre de la stratégie ? de la technique ? de l’instrumental ? _ par des voies que j’oserais dire plus « naturelles » _ moins « artificieuses«  et « factices« , plutôt _, la signature d’un abandon.

J’hésitai longtemps avant d’y souscrire.

En revanche, une fois que la décision fut prise,

je mis tout en œuvre pour y adhérer vraiment _ elle met le paquet ! Et j’y crus, au début, tant il est vrai que pour toute chose _ naïveté signifie « neuveté«  _ « les commencements sont les temps les plus beaux »... Sauf que l’enfance est aussi le sommeil de la raison…

Je me garderai bien de déflorer le reste,

qui est passionnant,

pour cette Alice – Cendrillon au « Pays des Merveilles«  !

Je me contenterai de relever quelques annotations :


Page 29-30, cette confidence de Paul :

« « Pour un homme, le site c’est extraordinaire, c’est comme une boulangerie géante où l’on choisirait ses gâteaux… » Un peu interloquée par la comparaison pâtissière, je la trouvai par la suite très juste : Paul avait formulé tout haut ce que tant d’internautes pensaient tout bas, derrière _ par rapport à l’interlocutrice _ leur écran. Le Net était un hypermarché du sexe,

et celle qui en attendait autre chose _ « construire une relation authentique« , avait écrit Dominique sur sa petite annonce ; « séducteurs d’un soir, non merci«  (page 14) _ risquait fort d’être déçue. Ce fut, si je puis la formuler ainsi, la première « leçon » de mon apprentissage sur le réseau« , page 30 du chapitre « Premiers tâtonnements« …


Pages 67-68, au final du chapitre « Compulsion et rentabilité« , et à propos de l’« addiction« , confrontée à l’accumulation des « déceptions«  :

« La puissance du Net (…) joue fort efficacement sur la dialectique du « décept » et de la réparation narcissique.

Lorsque vous venez de vous faire éconduire, plus ou moins brutalement, par un homme,

vous êtes en état de grande vulnérabilité psychique ;

vous venez de subir quelque chose de l’ordre de la blessure narcissique ;

et cette blessure réclame réparation _ au sens freudien du terme  _ ou comment ne pas demeurer scotché, encalminé, à l’échec ?

Mais comment réparer ? Aussi incroyable que cela puisse paraître à ceux qui sont extérieurs au réseau,

en attendant le prochain flash…

Car, et c’est une autre force du système _ et c’est là un des apports fructueux de l’analyse de Dominique Baqué _, vous repartez vierge, si j’ose dire, à chaque expérience : tout est oublié,

c’est la prochaine expérience,

le prochain partenaire _ et ils sont légion à se bousculer à votre portillon ! comme les non-joueurs au Loto qui ont 100 % de chances de ne pas y gagner ! _,

qui seront les bons _ ou la force (magicienne) de la croyance !

La capacité d’oubli sur le Net est extraordinaire. C’est elle qui permet qu’à chaque fois la machine puisse se relancer.

Qu’un homme _ au sens physiologique _ vous flashe et vous adresse des mails flatteurs, puis érotiques,

contribue ainsi très vite _ et très facilement _ à une restauration narcissique _ bien peu exigeante, par là _,

quand bien même celle-ci est sujette à caution

et tout à fait provisoire.

Mais cela,

vous choisissez _ dans la fébrilité de l’instant et de ce qu’il semble offrir de possibilités _ de l’ignorer _ soit vous illusionner ! _,

et donc de poursuivre.

La puissance du Net joue avec et sur des pulsions archaïques fondatrices du psychisme » _ infantile, et infantilisant, donc : en jouant l’exclusivité du « principe de plaisir«  par rapport au « principe de réalité«  !..

« D’autant plus que, dans cet univers de la marchandise qu’est le réseau,

la machine induit d’elle-même des comportements addictifs : le sujet y voit son désir certes mis à mal _ par le réel auquel il vient, durement et durablement, se cogner _, mais sans cesse relancé par la compulsivité des annonces. Plus je consomme, plus le désir en redemande _ mieux et davantage : le manque se creuse, qu’il faut très vite combler.

La machine s’affole :

je passe de corps en corps,

de lit en lit. Malgré moi, malgré les puissances de la rationalité qui m’enjoignent de tout arrêter,

je poursuis,

prise dans les rets de ce jeu,

et la fascination _ du « joueur » : cf Dostoïevski _ pour le toujours-davantage.


Mais
que l’on ne s’y trompe pas : il ne s’agit guère de libertinage _ pratique sexuelle hautement cérébrale à laquelle la littérature, dix-huitiémiste notamment, a donné des lettres de noblesse.

Les joueurs du Net ne peuvent être des libertins,

parce qu’ils sont happés par l’univers de la marchandise.

Et dans cet univers, il y a peu de surprise,

peu de marge de liberté aussi : chacun est programmé,

qu’il le sache lucidement ou non,

pour une sorte de parcours fléché

au terme duquel

on ne rencontre jamais l’autre,

mais une marchandise.« 

Tout est donc exhumé ici !..

« Ainsi pourrait-on dire que le pornographique s’est saisi d’un outil, le Net,

et qu’il contribue largement au devenir-marchandise des corps _ vidés d’âme : voilà !!!
Sans issue.
« 

Vient alors, au chapitre « Je suis foutue » _ car « amoureuse !«  _ page 72, ce qui s’avèrera la seule vraie rencontre (du moins possible) : avec quelqu’un ! qui soit une « personne«  !.. (et pas rien qu’un porteur d’un sexe ; ou de plusieurs…) :

« J’attends. Je l’attends _ Nathan _, depuis une demi-heure maintenant (…) lorsque soudain il est devant moi, haletant d’avoir trop couru, dans l’envol de son trench blanc et son parfum de Lucky Strike. Je lève les yeux,

et enfin surgit un visage. Nathan a un visage,

là où les autres n’avaient que des têtes… _ comme c’est magnifiquement ressenti…

Et aussitôt résonne en moi la phrase de Roland Barthes s’apercevant _ dans « Fragments d’un discours amoureux«  _, comme une évidence brutale, qu’il est amoureux : « Je suis foutu »…

Surtout ne rien laisser transparaître de mon éblouissement,

même si, tout en parlant, je ne cesse d’admirer la beauté brune et sèche de son visage,

qui n’est pas sans évoquer celui de l’acteur Laurent Terzieff dans sa jeunesse…

Très vite, avec Nathan, la complicité se noue : il entretient avec la langue le même rapport que moi à l’écriture,

c’est dire combien il aime converser

et surtout, par comparaison avec ses prédécesseurs, combien sa parole fait sens…

Etc… page 73… Tout cela _ quant aux conditions du « sens«  _ est en effet très important…

… 

Mais, bientôt, page 78, un peu plus tard ce même soir :

« Nous faisons l’amour. Mal.

Nathan est peut-être un libertin, comme il me l’a laissé entendre à diverses reprises _ cette longue soirée-là, déjà _,

mais c’est un amant médiocre.
A la vérité, je ne suis même pas déçue,

je m’en moque.
Car pendant l’amour, je n’ai cessé de contempler
_ mais regarder ainsi, est-ce aimer ? ou seulement « tomber amoureux«  ? _ son visage sublime, concentré,

dépourvu de toute expressivité _ ah ! bon ! Presque dur.

Etc…

Le chapitre suivant, intitulé « La douleur » _ pages 85 à 89 _,
réserve quelques jolies surprises,

bel et bien « libertines« , effectivement, cette fois-ci…

Avec suites bien décevantes _ je n’en dirai pas davantage ici _ pour Dominique.

Avec un épilogue (tardif) le 1er janvier 2008 :

« Je n’aurai la clef de cet abandon que le le 1er janvier 2008 lorsque, mue par je ne sais quelle nostalgie,

j‘adresserai à Nathan, sur son adresse électronique personnelle _ et non sur le « site de rencontres«  _, un mail de bonne année,

qui se voulait élégant et distancé, mais non exempt de mélancolie,

puisque je lui avouais

qu’il avait été le seul homme à avoir su m’émouvoir

_ le mot compte : prémisse à l’émergence (mort-née ?..) de sentiments ? _

depuis mon divorce.

Il me répondit ce qui suit :

« Bonne année à toi, Dominique.

Si j’ai cessé tout contact avec toi,

c’était pour que la coupure soit nette et sans appel.

Je voulais _ ah ! le vouloir en ces « affaires«  ! est nul et non advenu ! _ pour nous deux une relation sans concessions,

où tu aurais tenu le rôle d’objet sexuel _ voilà qui est on ne peut plus clair !

J’avais trop d’amitié pour toi pour te l’imposer _ ce « rôle«  d’« objet«  _ ,

et trop de désirs _ mais est-ce bien là le terme adéquat ? au moins, est-ce ainsi, que lui, Nathan, se dit, à lui-même d’abord, l’éprouver… _ pour ne pas le regretter.

Nathan. »

Les deux derniers chapitres d' »E-Love » s’intitulent « l’amour sans amour« 

et « une affaire de marketing » :

à relier avec le projet de Dominique de « construire une relation authentique«  (page 14)…

« Echaudée par ma dernière relation avec Mounir, lasse soudain, je cessai de consulter le site de rencontres sur mon ordinateur«  (page 105).

« J’étais déjà quelque peu misandre avant cette expérience, je le devins davantage encore.
Je ne comprenais décidément rien à ces hommes qui, tels des girouettes, disent et se dédisent,

n’accordent aucune valeur à la parole donnée _ comment vivre sans confiance vraie ? _,

se comportent comme des goujats,

n’honorent pas les rendez-vous convenus.
et qui, surtout,

ne semblent rien savoir de ce qu’ils veulent vraiment,

ni de ce qu’ils traquent sur le réseau.« 

« Pourquoi n’avoir pas arrêté, de nouveau ? »

« C’est la narration, par ma fille, de ce qui semblait être un bonheur édénique

entre D., mon ex-époux, et sa nouvelle compagne,

qui, de rage,

me réinstalla face au clavier.

Piètre argument en vérité _ convient-elle _ : je savais d’ores et déjà que je ne trouverais jamais l’équivalent _ mais que vaut ici ce vocabulaire (d' »équivalence« ) ? _ sur le site

de ce bonheur supposé _ deux termes à mettre aussi, et de toute urgence, au trébuchet !..

Je commençais à me sentir vraiment désabusée : toutes mes illusions s’étaient envolées au fil des rencontres _ qui n’en étaient que de grimaçantes, affreuses, caricatures ! _ ;

et aussi (page 116) :

« Mounir, Olivier, Nathan, Charles, Mario et tant d’autres encore

m’apprirent la multitude des corps ;

mais la relative indifférenciation des pratiques,

quand bien même un amant était plus attentionné qu’un autre,

ou plus performant,

ou plus inventif _ Mario étant, je l’ai dit, celui qui me donna le plus de plaisir.

Mais il existe paradoxalement un ennui, à la longue, de passer de corps en corps,

tant la sexualité, somme toute, propose peu de variations :

en ce sens,

j’irai jusqu’à dire que

la pornographie,

précisément parce qu’elle est la caricature codée de la sexualité,

en propose une certaine vérité.

C’est cette répétition du même dans l’autre,

et plus encore le devenir-marchandise des corps,

qui me semblent caractériser la vie sexuelle sur le Net,

et qui ont fait que, peu à peu, malgré mon addiction, je m’en suis détachée :

je crois finalement plus passionnant _ mais la passion, Dominique,

se prête-t-elle jamais,

ni si peu que ce soit,

à quelque comparaison que ce soit ??? _

d’explorer les possibles d’un seul corps _ mais s’agit-il bien de « propositions«  d’« expérimentations«  (= « explorations« ) ? _

que d’échanger des corps

qui,

du fait même de l’échange,

en deviennent indifférenciés,

l’altérité se perdant dans une sorte de communauté molle…

_ ou la pataugeoire gluante du nihilisme…

Par ailleurs,

une telle sexualité oblitère la parole :

je veux dire par là que la parole y est réduite à sa simple fonction

d’introduction

et d’accompagnement.

 Elle ouvre _ a minima !!! _ la rencontre,

permet diplomatiquement _ très minimalement encore !!! _ que l’accouplement ne soit pas trop brutal

_ on appréciera l’oxymore, entre « degré de brutalité«  et « permissivité diplomatique«  ! par où « faut-il«  donc venir « en passer«  ? et pour quels « résultats« , diantre, bigre !?! Quels Thermopyles (de la relation :

mais entre quoi : entre des corps ?

et réduits, qui plus est, à de purs sexes ?

quelle étrange (drastique) « réduction«  gymnique ?! ) ?! _,

mais ne vise à rien d’autre qu’à l’amener _ cet accouplement-là !..

Tout ça rien que pour ce si peu-là !..

Les mails et surtout les chats sont dotés d’une seule fonction _ toujours la réduction (du « modèle«  d’instrumentalisation « économique« ) _ :

après des circonvolutions et détours plus ou moins développés _ plutôt les « abréger« , parant (seulement) au plus pressé (et à moindre coût) : « time is money« , « isn’t it ? » _,

fixer le premier rendez-vous qui,

en principe,

amènera _ et le plus tôt sera le mieux _

à la relation sexuelle _ soit l’objectif (orgasmique) !

Quant à la parole vivante _ on admirera l’adjectif _ du rendez-vous _ en tant que tel _,

elle prend le relais :

elle est purement marchande et fonctionnelle _ ne s’agissant que d’une transaction à régler (vite fait, bien fait)…

Une borne phonique automatisée ferait quasiment aussi bien _ voire mieux _ l’affaire !..


Il est très rare qu’elle donne lieu à une véritable conversation

_ tout un art ! et toute une culture ;

sinon, une « civilisation«  (« des mœurs« , nous dirait un Norbert Elias  : l’édition originale de son livre datant _ très significativement _ de 1939 (et en Angleterre) !!!..

Et sur « l’art de la conversation » lui-même,

on se reportera à la très remarquable anthologie réunie en 1997 par Jacqueline Hellegouarc’h, aux Classiques Garnier : l’anthologie va du Père Bouhours à l’Abbé André Morellet)… _ ;


Il est très rare qu’elle donne lieu à une véritable conversation _ donc, je reprends _,

un authentique débat d’idées _ quelle idée ! saugrenue !!! en pareille tractation d’« accouplement«  (de sexes)… _,

puisque l’essentiel _ aïe ! _ se joue ailleurs,

dans la rencontre _ réduite au strict physiologique (génital) _ des corps.


En fait la parole _ puisque c’est d’elle qu’il s’agit dans cette notation importante de Dominique Baqué _,

participe d’une même mécanique

que l’ensemble des rapports sur le Net :

c’est, elle aussi, une « parole marchande »

qui suit les sentiers très balisés d’un questionnaire soumis à peu de variations

_ profession, enfants, projets, précédentes rencontres sur le réseau, etc… _,

et coupe court _ certes ! ce n’est pas là le bon « flux«  !.. et « couper court«  est tout son office !… _

à tout véritable dialogue,

chacun des protagonistes ne se demandant qu’une chose :

« Est-ce qu’il/elle me plaît ? Est-ce que moi je lui plais ?.. »

_ dans l’unique perspective, et à très court terme (pour ne pas dire « immédiat« ), d’être tout simplement « agréé«  (comme sexe…) à la chose à accomplir (ou pas) ici et maintenant : sur le champ et sur l’heure (et, éventuellement, un lit)…

Cf Crébillon fils, en 1755 : « La Nuit et le moment« ...

« C’est pourquoi

_ et c’est la conclusion de ce chapitre « L’amour sans amour » _

les chats et les mails sur le Net

sont d’une telle pauvreté sémantique

_ et humaine « non-inhumaine« ,

ainsi que le dirait un Bernard Stiegler (dans « Prendre soin 1 _ de la jeunesse et des générations« )... _ :

ils ne cherchent pas à faire sens,

mais _ rien que _ à être efficaces,

à frapper leur cible _ obtenir leur effet…

Nul besoin de littérature pour cela…


Sauf pour ceux qui ne vivent que dans le virtuel

_ cela devient de plus en plus (technologiquement ) possible ! _

et ne passent _ même… _ jamais au stade de la rencontre _ il y en a, même s’ils sont

_ pour le moment, encore, probablement… _

minoritaires _ ;

pour les autres (que ces partisans du virtuel-là),

il s’agit d’accélérer le tempo de la rencontre _ en effet ! _

pour plus vite passer à l’acte _ ce sont des hyper-actifs !!! et à quoi bon perdre son temps

en circonvolutions (et préliminaires intempestifs) ?..


Car le temps du Net

n’est pas de l’ordre de la temporalité ordinaire _ c’est fort bien vu !!! _ :

c’est un temps compressé,

où chacun s’applique à faire vite _ sans perdre la moindre once de son temps (de vie : si précieux !..) _,

dans l’urgence sexuelle _ cela vaut mieux que d’employer le beau mot de « désir«  en pareille occurrence… _

des corps

_ strictement envisagés dans l’ordre du pur physiologique :

bien séparés ici de quelque âme que ce soit :

tant celle de soi, que celle de l’autre ;

ainsi que de celles de tous les autres…

Il n’y a plus ici que de ces poupées à la Bellmer :

point qui n’échappe d’ailleurs pas à certains de ces « sexo-protagonistes«  :

dont Nathan (page 79) :

« Est-ce ce que tu veux jouer à la poupée avec moi ? »

Et va s’ensuivre,

après « un relooking complet«  (toujours page 79),

toute une opération (dans le quartier du Palais Royal) où se précise ce « qu’il appelle jouer à la poupée avec lui » (page 82),

que commente ainsi Dominique :

« je me savais exhibitionniste, mais n’avais eu jusqu’alors aucune occasion de manifester cette préférence sexuelle : Nathan m’a tout de suite devinée« …


Quant à Charles,

après avoir prononcé (page 64) « cette phrase que je n’ai entendue de la part d’aucun autre homme : « Fais de moi ce que tu veux, je suis ta pute »,

il « s’adresse maintenant » (page 65) à Dominique « comme à une pute » :

ce qui vaut ce commentaire de l’auteur :

« j’ai toujours eu des difficultés à accepter, voire même à entendre, la crudité de la parole sexuelle masculine. »

Avec cette « leçon«  de l’expérience (page 66) :

« Je me sens en péril : peut-être suis-je allée trop loin dans les sites de rencontres.

C’est la compulsivité qui, après une euphorie factice, a déclenché mon angoisse.

Je suis en train de m’égarer dans des rapports sexuels dépourvus de sens

_ comme en Art, comme en tout, c’est bien la question du sens qui est cruciale !!! _,

je ne fais que participer à l’échange généralisé _ interchangeable jusqu’à plus soif ! et à n’en plus pouvoir mais… _ des corps sur le réseau.« 


« Il n’est pas sûr, loin s’en faut _ commente alors Dominique, page 66 toujours) _ que cela convienne à mon mode d’être _ et c’est probablement un euphémisme…

Que veux-je prouver ? _ et à qui donc ?.. Que je peux séduire, encore ? C’est fait.

Mais à quel prix…
Quelques images brouillées, des bribes de souvenirs, des prénoms qui se mélangeront dans ma mémoire oublieuse
. »

Mais la carrière de « poupée soumise » que Dominique avoue avoir « donc accepté de devenir » pour Nathan (page 85)

s’arrêtera là ;

et pas de son fait, mais de celui de Nathan,

qui choisit (par là) de la préserver d’y donner suite.

J’ai déjà, plus haut, indiqué pourquoi, avec ce « dernier mail de Nathan« , « le 1er janvier 2008«  (page 89) :

« Je voulais pour nous deux une relation sans concessions _ bigre ! _,

où tu aurais tenu le rôle d’objet sexuel _ voilà la clé de ce mot de « poupée«  !..

J’avais trop d’amitié _ un rapport à autrui « non-inhumain«  !.. _ pour te l’imposer

_ à une esclave ; à une bête domptée ; à une chose « dés-humanisée«  !.. ;

et trop de désirs _ sado-masochistes _ pour ne pas le regretter«  :

Nathan (militant _ pour les élections municipales à Bordeaux _ du PS : page 87) a su tout de même, de ces « désirs« -là, faire son deuil, avec elle, du moins ; sinon avec d’autres…

Voilà qui donne aussi pas mal à penser…

Quant à Mounir,

« Mounir _ même _ n’est plus Mounir«  (page 102), le jour où pour la première fois il l’emmène chez lui :

« Les caresses sont plus rudes qu’à l’accoutumée. Mounir me pénètre plus rapidement

et, pour la première fois, il parle. D’une voix péremptoire, sans appel.

_ « Dis-moi que tu es ma chose. »

Cette fois-ci, je sens que ce n’est pas comme avec Olivier,

je pressens que

si je me moque,

les choses vont mal tourner,

même si je ne sais de quelle façon.

Mounir n’est plus Mounir. Je répète donc, d’une voix atone que, oui, je suis sa chose.
Mais Mounir veut, si j’ose dire
_ et c’est bien de « volonté«  (et du seul rapport de forces) qu’il s’agit là _ des aveux complets.

_ « Dis : « Je suis ta pute« .

_ …
_ Dis-le ! » (page 102)…


(…)

Soudain, dans le combat qui s’engage, je comprends que je suis perdante.

Pour d’inexplicables raisons, Mounir a changé.

Personne ne sait où je suis ce soir-là _ le point (contextuel) est d’importance.

Si les choses dérapent _ (!!!) _ personne ne viendra à mon aide.
Je choisis de capituler, dans un souffle.

La mort dans l’âme _ qui demeure, donc…

Je suis vaincue.

Et à propos de cette « énigme » de « la transformation de Mounir« ,

ces réflexions, encore, page 103 :

« Je crois que, pour la première fois chez lui, en territoire conquis,

il put enfin laisser libre cours à ses fantasmes

_ ce qu’il se retenait de faire chez moi :

assumer sa domination sur moi,

me chosifier,

me traiter comme une putain.

Soit le fantasme finalement le plus partagé par les hommes du Net

_ ou une « nouvelle«  « humanité« , probablement…

(…)

Face à une femme du réseau _ d’une « nouvelle » « humanité« , probablement aussi… _,

ils s’arrogent immédiatement le droit d’en faire une chose,

de la constituer en marchandise…

Dans le meilleur des cas,

d’en faire une pure surface de projection fantasmatique ;

dans le pire,

de la traiter comme une putain,

les conventions sociales ayant explosé _ dans les rapports « humains«  _ avec une violence inouïe » .

Alors, au bilan de son dernier chapitre, d’à peine 5 pages (intitulé « Une affaire de marketing« ),

« après cinq mois de pratique intensive du Net » _ tel en est l’incipit, page 119 _, et « pour une seule vraie rencontre, celle de Nathan« ,

Dominique Baqué ne peut plus refuser « l’évidence » :

« je n’avais été _ et cela, depuis la rédaction de l’annonce _ qu’un pur produit de marketing. Une marchandise à vendre, ou plutôt à louer, avant date de péremption«  _ sur ce marché-là, s’entend… ; avec un « statut » guère « différent, rétribution en moins« , de celui des « femmes des célèbres vitrines rouges d’Amsterdam… »

C’est que « le Net se repaît de mensonges.

Qui voudrait donner de soi une image juste ?

Entre l’image plus ou moins formatée par les codes publicitaires que l’on expose sur le Net

et la propre projection fantasmatique de celui auquel elle _ cette « image« -là _ s’adresse,

se joue déjà un double effet de décalage _ en est-on forcément, et dans quelle mesure, dupe ?..

Dès lors, il ne peut y avoir que maldonne _ pour tous ? même les corps (ou sexes) ?..

Et duperie.


Et cela pour ne rien dire de ce (« authenticité« , « tendresse« , « sensualité« ) que « promettent«  ou « proposent«  _ comment faut-il le qualifier ?les « annonces«  elles-mêmes…

« Vaste histrionisme de ces annonces,

mensonge élevé au rang d’un art ubuesque,

comédie des sentiments,

leurre des apparences.

Car tout est _ donc... _ leurre et mensonge sur le Net » :

« l’annonce _ en tant qu’« appel à la consommation

qui se modélise d’ailleurs assez souvent sur le modèle publicitaire » _ ;

« la photographie«  ;

« mais surtout, et plus gravement, c’est la rencontre elle-même qui est un leurre :

parce que chacun est pour l’autre,

au mieux,

une surface de projection fantasmatique ;

au pire,

un produit à consommer le plus vite possible ;

l’autre est nié

dans son altérité même«  _ voilà le plus « grave » et destructeur, en effet, des liens de personne à personne ; dans la vérité des regards et des visages… ;

pour ne rien dire de ce qui est détruit

de la personne même ; elle-même

_ si tant est qu’une identité puisse (jamais !) s’établir et se constituer à l’écart de ses rapports avec les autres, bien sûr !!!


Dominique Baqué le dégage parfaitement, page 121 :

« Dans ce monde du leurre et de la marchandise,

il ne peut y avoir ni « envisagement »

_ un autre disait on ne peut plus explicitement : « la tête sous l’oreiller«  ; et, seul, le seul le sexe « offert »  _ ;

ni dialogue

comme vecteur _ dynamisant ! vers toi !.. _ de sens :

tout est réglé mécaniquement _ « protocolisé« , en quelque sorte (avec masque);

le monde des possibles est comme écrasé ;

ne reste que le parcours fléché _ et à tapis roulant _

entre deux sujets _ en fait « objets assujettis«  ; certes pas « sujets s’inventant leur propre devenir« , « librement«  !.. _

qui n’adviendront jamais l’un à l’autre _ non plus qu’à eux-mêmes, d’ailleurs,

en ce bal des ectoplasmes (hyper) sexués…

Le triste, est que « cependant vous poursuivez,

car vous êtes devenue addict

_ addict aux visages _ ou plutôt masques-leurres (et sans visage, justement !!!) _ qui se déroulent _ ou dévident _ sur l’écran _ électronique _, chaque soir ;

aux flashs et aux mails ;

à cette excitation factice

dont vous ne parvenez plus à vous passer _ du frisson de nuage de possibles (en grappes, et comme à l’infini) suscitant de l’attente… _ ;

tant il est vrai _ réellement avéré _ que le réseau est une addiction comme une autre,

avec sa part d’irrationalité et ses zones d’ombre _ qui peuvent, de fait, charmer _ ;

et dont il est extrêmement difficile de se défaire,

malgré coups bas, humiliations et rendez-vous manqués » _ à croire que le masochisme primaire et la pulsion de mort, sont considérablement puissants, dirait Freud (en ses « Essais de psychanalyse« )…

« Dommage que l’on ne puisse filmer ni enregistrer ces rencontres piteuses et drolatiques

_ je me souviens d’en avoir été jadis le témoin (très amusé !), en un lieu voué à de telles « rencontres«  « de sexe« , vacancières _,

cela ferait des sketches à l’humour imparable » _ à la Dino Risi : « Les Monstres » et « Les Nouveaux monstres« , autant que « Le Fanfaron » ; plus encore peut-être que bien des comédies acides de Woody Allen… _, s’amuse alors Dominique Baqué, page 122.

« Une véritable comédie humaine s’y déroulerait sous nos yeux,

avec pour enjeu majeur « ça ».

Ça : faire l’amour _ baiser, niquer.

Car l’une des caractéristiques majeures des rencontres sur le Net

étant une formidable accélération _ cf Paul Virilio _ du temps,

vous pouvez vous retrouver dans le lit

de celui qui était un parfait inconnu il y a une heure à peine

_ ce qui a pour effet pervers

_ par la (seule) pente (raide) à toujours « passer à autre chose«  !.. _

d’épuiser la possibilité même d’une relation ;

ou de la réduire fatalement, si j’ose dire, à n’être que la répétition de cette première fois :

soit une relation strictement sexuelle,

où jamais la dimension affective

_ vécue désormais comme « étrangère«  et « surnuméraire«  : « parasite«  ! _

ne viendra _ de « l’extérieur«  ! _ s’immiscer«  :

voilà qui donne bien à penser…

Roland Barthes développant cette analyse de la bien plus grande obscénité du sentiment (que du sexe)…

Et si,

en dépit du « Méfiez-vous, fillettes« , par lequel le bien avisé _ et avisant !!! _ Yves Michaud ponctue on ne peut plus clairement, par ce titre, son article sur ce lucide livre de Dominique Baqué,

« vous voulez y aller malgré tout _ Mesdames _,

alors affutez vos armes,

soyez drôle,

cynique ;

transformez-vous en guerrière du sexe : séduisez, prenez et jetez = vengez-vous bien !..

Surtout n’attendez rien d’autre des hommes _ à commencer par l’envisagement de « construire une relation authentique » (page 14)…

Amusez vous comme savent le faire les hommes.
Devenez une dominatrice
_ à votre tour, faites d’eux vos « poupées » !..

Ainsi le Net deviendra pour vous _ aussi, à votre tour, donc ! _ ce qu’il est et n’a jamais cessé d’être : l’espace d’un échange généralisé des _ seuls _ corps _ ayant abandonné ce qui leur restait (peut-être ?) d’âme au vestiaire…

N’y cherchez surtout pas l’amour _ qui ne se recherche jamais !

il ne fait qu’être trouvé, rencontré, accueilli ;

et c’est déjà beaucoup, si le voilà qui vient à passer pas trop loin de votre attention flottante… ;

cela doit (ou devrait) finir tout de même par s’apprendre, à un certain âge ;

du moins, cela (je veux dire un tel « apprentissage » ; une telle « sagesse de l’amour« )

peut (ou pourrait) raisonnablement s’espérer

(sans aller, cependant, jusqu’à s’escompter, toutefois !)… _ :

il ne sera pas au rendez-vous

_ car tel n’est pas (du tout !) le mode d’« arriver«  (= « survenir« ) de l’amour…

« L’amour n’est pas _ du tout ! il le fuit même irrévocablement ! comme la peste ! _ un produit marketing...


L’heure du marché viendrait-elle soudain de passer

cet automne ?..

Titus Curiosus, le 21 décembre 2008

De la « crise » ; et du « naufrage intellectuel » à l’ère de la « rapacité » _ suite : les palais de l' »âge d’or », à Long Island

20oct

Voici, maintenant, ce très bel article de Paul R. Krugman _ « For richer » _,

publié dans le « New-York Times » le 20 octobre 2002,

puis, en traduction française, dans le numéro 636, du 9 janvier 2003, de « Courrier international », sous le titre de « Main basse sur l’Amérique » :

« Lorsque, adolescent, je vivais à Long Island, l’une de mes excursions préférées était d’aller admirer, sur la côte nord, les magnifiques demeures de « l’âge d’or » _ la période qui sépare la fin de la guerre de Sécession, 1865, du début de la Première Guerre mondiale, 1914. Ces véritables palais n’étaient pas seulement des pièces de musée architecturales. C’étaient des monuments érigés en hommage à une société aujourd’hui disparue, dans laquelle les riches pouvaient se permettre d’employer des armées de domestiques nécessaires à l’entretien d’une maison de la taille d’un château européen. Quand je les contemplais, bien entendu, cette époque était révolue. Aucune ou presque ne servait plus de résidence privée. Celles qui n’avaient pas été transformées en musées abritaient une maison de retraite ou une école privée.

Car l’Amérique dans laquelle j’ai grandi _ l’Amérique des années 50 et 60 _ était une société de classes moyennes, tant dans les faits que dans les apparences. Les immenses écarts de revenus et de richesses de l’âge d’or avaient disparu. Certes, il y avait la pauvreté du « quart-monde », mais on considérait généralement à l’époque qu’il s’agissait d’un problème social, et non économique. Certes, quelques riches hommes d’affaires et héritiers de grosses fortunes menaient un train de vie sans commune mesure avec celui de l' »Américain moyen » ; mais ils n’étaient pas riches comme l’étaient les accapareurs qui avaient construit les manoirs et ils n’étaient pas très nombreux. L’époque où les ploutocrates constituaient une force avec laquelle il fallait compter dans la société américaine, sur un plan économique aussi bien que politique, semblait appartenir à un passé lointain.


La réalité quotidienne confirmait l’impression d’une société plutôt égalitaire. Les personnes qui avaient fait de longues études et exerçaient un bon métier (cadres moyens, professeurs d’université, voire avocats) prétendaient souvent gagner moins que les ouvriers syndiqués. Les familles considérées comme aisées vivaient dans des maisons à deux niveaux, avaient une femme de ménage qui venait une fois par semaine et passaient leurs vacances d’été en Europe. Mais, comme tout le monde, ces gens mettaient leurs enfants à l’école publique et prenaient eux-mêmes le volant pour se rendre au travail. Mais c’était il y a longtemps. L’Amérique des classes moyennes de ma jeunesse était un autre pays.

Nous connaissons actuellement un nouvel « âge d’or », aussi extravagant que l’était l’original. Les palais sont de retour _ en 2002. En 1999, The New York Times Magazine a publié un portrait de Thierry Despont, « le pape des excès« , un architecte spécialisé dans les maisons pour richissimes. Ses créations affichent couramment une superficie de 2 000 à 6 000 mètres carrés ; les plus grandes sont à peine plus petites que la Maison-Blanche. Inutile de dire que les armées de domestiques sont également de retour. Les yachts aussi.

Comme le prouve l’article sur M. Despont, il serait injuste de dire que les inégalités croissantes aux Etats-Unis sont passées sous silence. Pourtant, un bref coup de projecteur sur le mode de vie des riches dépourvus de goût ne donne pas une idée précise des bouleversements qui sont intervenus dans la distribution des revenus et des richesses dans ce pays. A mon avis, rares sont ceux qui se rendent compte à quel point le fossé s’est creusé entre les très riches et les autres, sur une période relativement courte. De fait, il suffit d’évoquer le sujet pour être accusé d’appeler à la « lutte des classes« , à la « politique de l’envie« , et ainsi de suite. Aussi, très rares sont ceux qui sont disposés à parler des profondes répercussions _ économiques, sociales et politiques _ de cet écart grandissant _ en 2002.

Et pourtant, on ne peut comprendre ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis _ actuellement : c’était donc à l’automne 2002 _ sans saisir la portée, les causes et les conséquences de la très forte aggravation des inégalités qui a lieu depuis trente ans, et en particulier l’incroyable concentration des revenus et des richesses entre quelques mains. Pour comprendre l’actuelle vague _ en 2002, donc _ de scandales financiers, il faut savoir comment l’homme en costume de flanelle grise a été remplacé par le PDG au pouvoir régalien _ un tel « bilan » rétrospectif est encore plus opportun, et déssillant, en ce basculement d’octobre 2008…

Le divorce conflictuel de Jack Welch, le légendaire ancien président de General Electric (GE), a eu le mérite inattendu de soulever un coin du voile sur les privilèges dont bénéficient les grands patrons. On a ainsi appris qu’au moment de partir à la retraite, M. Welch s’était vu accorder l’usage à vie d’un appartement à Manhattan (repas, vins et blanchissage inclus), l’accès aux avions de l’entreprise et de multiples autres avantages en nature, d’une valeur d’au moins 2 millions de dollars par an. Ces cadeaux sont révélateurs : ils illustrent l’étendue des attentes des patrons, qui escomptent un traitement digne de l' »Ancien Régime« . En termes monétaires, cependant, ces faveurs ne devaient pas signifier grand-chose pour M. Welch. En l’an 2000, sa dernière année complète à la tête de GE, il a gagné 123 millions de dollars, principalement sous forme d’actions et de stock-options.

Mais les salaires mirifiques des présidents des grandes entreprises constituent-ils une nouveauté ? Eh bien, oui. Ces patrons ont toujours été bien payés par rapport au salarié moyen, mais il n’y a aucune comparaison possible entre ce qu’ils gagnaient il y a seulement une trentaine d’années et leurs salaires d’aujourd’hui. Durant ce laps de temps, la plupart d’entre nous n’avons obtenu que de modestes augmentations : le salaire moyen annuel aux Etats-Unis, exprimé en dollars de 1998 (c’est-à-dire hors inflation), est passé de 32 522 dollars en 1970 à 35 864 dollars en 1999 _ soit une hausse d’environ 10 % en vingt-neuf ans. C’est un progrès, certes, mais modeste. En revanche, d’après la revue Fortune, la rémunération annuelle des 100 PDG les mieux payés est passée, durant la même période, de 1,3 million de dollars _ soit trente-neuf fois la paie du salarié lambda _ à 37,5 millions de dollars par an, mille fois ce que touchent les salariés ordinaires _ et 2 884 % en vingt-neuf ans.

L’explosion des rémunérations des patrons est un phénomène en lui-même stupéfiant et important. Mais il ne s’agit là que de la manifestation la plus spectaculaire d’un mouvement plus vaste, à savoir la nouvelle concentration des richesses aux Etats-Unis. Les riches ont toujours été différents des gens comme vous et moi, selon l’expression de Scott Fitzgerald _ dans « Gatsby le Magnifique » , en 1925. Mais ils le sont bien plus maintenant _ de fait, ils le sont autant qu’à l’époque où l’écrivain a fait ce célèbre commentaire. C’est une affirmation controversée, pourtant elle ne devrait pas l’être. Les données du recensement montrent incontestablement qu’une part croissante des revenus est accaparée par 20 % des ménages et, à l’intérieur de ces 20 %, par 5 %. Néanmoins, nier cette évidence est devenu une activité en soi, fort bien financée. Les groupes de réflexion conservateurs ont produit d’innombrables études qui tentent de discréditer les informations, la méthodologie et, pis, les motivations de ceux qui rapportent l’évidence. Ces études reçoivent le soutien de personnalités influentes dans les pages éditoriales des journaux et sont abondamment citées par des responsables de droite. Il y a quatre ans, Alan Greenspan (mais pourquoi a-t-on toujours pensé que ce n’était pas un esprit partisan ?) a prononcé un discours important à la conférence annuelle de la Réserve fédérale _ dont il est le président _ qui revenait à nier l’aggravation des inégalités aux États-Unis.

Par leur simple existence, tous ces efforts concertés sont symptomatiques de l’influence grandissante de notre ploutocratie. Mais, derrière cet écran de fumée, créé à des fins politiques, l’élargissement du fossé ne fait aucun doute. En fait, les chiffres issus du recensement ne montrent pas la véritable ampleur des inégalités parce que, pour des raisons techniques, ils tendent à sous-estimer les très hauts revenus _ par exemple, il est peu probable qu’ils reflètent l’explosion des rémunérations des chefs d’entreprise. Or d’autres indices montrent que non seulement les inégalités s’accroissent, mais que le phénomène s’accentue à mesure qu’on s’approche du sommet. Ainsi, ce ne sont pas simplement les 20 % des ménages en haut de l’échelle qui ont vu leurs revenus s’accroître plus vite que ceux des classes moyennes : les 5 % au sommet ont fait mieux que les 15 % suivants, le 1 % tout en haut mieux que les 4 % suivants, et ainsi de suite jusqu’à Bill Gates _ le président fondateur de Microsoft est l’homme le plus riche du monde, selon le classement du magazine américain Forbes .

Des résultats encore plus saisissants nous viennent d’une enquête menée par les économistes français Thomas Piketty et Emmanuel Saez. En se fondant sur les déclarations fiscales, ils ont estimé les revenus des personnes aisées, riches et très très riches depuis 1913. Il en ressort avant tout que l’Amérique des classes moyennes de ma jeunesse ne correspond pas à l’état normal de notre société, mais à un intermède entre deux âges d’or. L’Amérique d’avant 1930 était une société dans laquelle un petit nombre d’individus immensément fortunés contrôlaient une grande part de la richesse du pays. Nous ne sommes devenus une société de classes moyennes qu’après le recul brutal de la concentration des revenus durant le New Deal _ la politique menée par Roosevelt à partir de 1933 _, et surtout durant la Seconde Guerre mondiale. Les revenus sont ensuite restés assez équitablement partagés jusque dans les années 70 : la forte progression des revenus durant les trente années qui ont suivi 1945 a été largement répartie au sein de la population.

Mais, depuis, le fossé s’est rapidement creusé. MM. Piketty et Saez confirment ce que j’avais pressenti : nous sommes revenus au temps de Gatsby le Magnifique. Après trente années durant lesquelles les parts des plus gros contribuables étaient bien inférieures à leurs niveaux des années 20, l’ordre antérieur a été rétabli.

Et les grands gagnants sont les « très très riches ». Un stratagème souvent employé pour minimiser l’aggravation des inégalités consiste à recourir à une ventilation statistique assez grossière, en divisant la population en 5 quintiles comprenant chacun 20 % des ménages ou, au maximum, en 10 déciles. Le discours de M. Greenspan à Jackson Hole se fondait par exemple sur des données par déciles. De là à nier l’existence des riches, il n’y a qu’un pas. Ainsi, un commentateur conservateur pourrait concéder que la part du revenu national accaparée par 10 % des contribuables a quelque peu augmenté, avant de souligner qu’il suffit de gagner plus de 81 000 dollars par an pour faire partie de cette catégorie. Il ne s’agirait donc que d’un simple transfert au sein de la classe moyenne.

Mais pas du tout : ces 10 % comprennent certes un grand nombre d’individus faisant partie de la classe moyenne, mais ce ne sont pas eux qui ont le mieux tiré leur épingle du jeu. L’essentiel de l’augmentation de la part de cette catégorie sur ces trente dernières années a été le fait du 1 % le plus riche (au-dessus de 230 000 dollars de revenus annuels en 1998) et non des 9 % suivants. De plus, 60 % de l’augmentation réalisée par ce 1 % sont allés à 0,1 % des contribuables, ceux dont les revenus annuels sont supérieurs à 790 000 dollars. Et, pour finir, près de la moitié de ces gains est allée à 13 000 foyers seulement (0,01 % des contribuables) qui disposent d’un revenu annuel de 17 millions de dollars en moyenne.

Alors, il n’est nullement exagéré de dire que nous sommes entrés dans un second « âge d’or ». A l’époque de l’Amérique des classes moyennes, la caste des bâtisseurs de palais et des propriétaires de yachts avait plus ou moins disparu. Selon MM. Piketty et Saez, en 1970, 0,01 % des contribuables disposaient de 0,7 % du revenu total : ils ne gagnaient « que » 70 fois la moyenne, pas de quoi acheter ou entretenir une méga-résidence. Mais, en 1998, ces 0,01 % ont perçu plus de 3 % de l’ensemble des revenus. Cela signifie que les 13 000 familles les plus fortunées des États-Unis disposaient, à elles seules, d’un revenu presque égal à celui des 20 millions de ménages les plus modestes _ ou 300 fois supérieur à celui d’un ménage moyen.

Certains économistes _ mais pas tous _ essayant de comprendre ces inégalités croissantes ont commencé à prendre au sérieux une hypothèse qui aurait paru terriblement fumeuse il n’y a pas si longtemps. Cette théorie met l’accent sur le rôle des normes sociales dans l’établissement de limites à l’inégalité. Selon elle, le New Deal a eu des répercussions plus profondes sur la société américaine que ne l’ont cru ses plus fervents partisans : il a imposé des normes en matière d’égalité relative des salaires, qui ont duré pendant une trentaine d’années, créant cette société de classes moyennes que nous en étions venus à considérer comme normale. Mais ces standards ont commencé à perdre du terrain dans les années 70 et le recul n’a ensuite fait que s’accélérer.

On en a une première illustration avec les rémunérations des cadres supérieurs. Dans les années 60, les grandes entreprises américaines se sont comportées davantage comme des républiques socialistes que comme de féroces firmes capitalistes, et leurs dirigeants ressemblaient plus à des bureaucrates du service public qu’à des capitaines d’industrie. Je n’exagère pas. Il suffit de se reporter à la description du comportement du chef d’entreprise faite par John Kenneth Galbraith dans « Le Nouvel Etat industriel » _ aux Éditions Gallimard, en 1968. Selon l’économiste, une gestion saine exige de la retenue. Certes, le pouvoir de décision donne l’occasion de gagner de l’argent, mais si chacun cherchait à le faire, l’entreprise serait emportée par la cupidité. Un homme d’entreprise qui se respecte s’abstient de faire ce genre de choses ; un code efficace interdit ce type de conduite. En outre, la prise de décision collective fait en sorte que les agissements, voire les pensées de chacun, sont connus de tous. Tout ceci, selon Galbraith, plaçait la barre très haut en matière d’honnêteté personnelle.

Trente-cinq ans après, un article en couverture de Fortune s’intitulait « Vous avez acheté. Ils ont vendu« . « Dans toutes les entreprises américaines, est écrit en sous-titre, les dirigeants ont vendu leurs actions avant que leurs sociétés ne sombrent. Et qui se retrouve avec un paquet d’actions sans valeur ? Vous. » Je vous l’ai dit, notre pays a changé.

Laissons un instant de côté les malversations actuelles _ à l’automne 2002 _, et demandons-nous plutôt pourquoi les salaires relativement modestes des patrons d’il y a trente ans ont atteint leur niveau astronomique d’aujourd’hui. On a avancé deux explications, qui ont en commun de mettre l’accent sur l’évolution des normes et non sur des facteurs purement économiques. La plus optimiste trouve une analogie entre l’explosion des rémunérations des PDG et celle des joueurs de base-ball. Les patrons qui coûtent cher valent leur pesant d’or, parce que, pour une entreprise, avoir l’homme qu’il faut représente un énorme avantage par rapport à la concurrence. Dans la version plus pessimiste _ la plus plausible, selon moi _ la compétition pour attirer les talents joue un rôle mineur. Certes, un grand patron peut faire la différence _ mais ces énormes rémunérations sont trop souvent accordées à des dirigeants dont les prestations sont au mieux médiocres. La principale raison pour laquelle le chef d’entreprise gagne autant aujourd’hui est qu’il nomme les membres du conseil d’administration, lequel fixe sa rémunération et décide des nombreux avantages accordés aux administrateurs. Aussi, ce n’est pas « la main invisible du marché » qui décide des revenus astronomiques des cadres dirigeants, c’est « la poignée de main invisible » échangée dans la salle du conseil d’administration. Mais pourquoi ces patrons n’étaient-ils pas aussi grassement payés il y a trente ans ? Là encore, il s’agit de « culture d’entreprise ». Pour toute une génération, après la Seconde Guerre mondiale, la peur du scandale a imposé une certaine retenue. De nos jours, personne ne s’offusque plus. En d’autres termes, l’explosion des salaires des patrons traduit un changement social plutôt que la loi purement économique de l’offre et de la demande. Il ne faut pas la considérer comme une tendance du marché, mais comme quelque chose d’analogue à la révolution sexuelle des années 60 _ un relâchement d’anciennes contraintes, une nouvelle permissivité. Mais en l’occurrence, la permissivité est financière et non sexuelle.

Comment expliquer une telle évolution de la culture d’entreprise ? Économistes et théoriciens du management commencent à peine à y réfléchir, mais on peut d’ores et déjà suggérer quelques facteurs. L’un d’eux concerne le changement structurel des marchés financiers. Dans son nouveau livre « Searching for a Corporate Savior » _ « A la recherche du sauveur de l’entreprise » _, Rakesh Khurana, de la Harvard Business School, estime que dans les années 80 et 90, le  » capitalisme managérial » _ le monde de l’homme en costume de flanelle grise _ a été remplacé par le « capitalisme investisseur ». Les investisseurs institutionnels voulaient des chefs héroïques, souvent venus de l’extérieur, et ils étaient prêts à débourser des sommes énormes pour les attirer. D’ailleurs, le sous-titre du livre de Rakesh Khurana est « La quête irrationnelle du PDG charismatique » _ « The Irrational Quest for Charismatic CEO’s«  .

Mais les théoriciens à la mode ne trouvent rien d’irrationnel à cette quête. Depuis les années 80, on attache toujours plus d’importance au « leadership« , autrement dit aux qualités personnelles, à la personnalité charismatique du chef. Lorsque Lee Iacocca, le PDG de Chrysler, est devenu une figure connue du grand public au début des années 80, il était pratiquement seul dans ce cas : comme le rappelle Rakesh Khurana, au cours de l’année 1980, un seul numéro de Business Week a montré un PDG en couverture. En 1999, 19 unes leur ont été consacrées. Une fois qu’il est devenu normal, voire nécessaire pour un patron d’être célèbre, il est également plus facile de faire de lui un homme riche.

Les économistes ont également contribué à légitimer des niveaux de rémunération autrefois impensables. Dans les années 80 et 90, d’innombrables articles écrits par des universitaires  _ popularisés dans les revues économiques et intégrées par les consultants dans leurs recommandations _ donnaient raison à Gordon Gekko _ financier incarné par Michael Douglas dans le film « Wall Street » , réalisé par Oliver Stone en 1987 _  : la cupidité est une bonne chose, et elle marche. Pour obtenir le meilleur des dirigeants d’entreprise, prétendaient ces articles, il est nécessaire d’aligner leurs intérêts sur ceux des actionnaires. Et pour ce faire, il faut leur attribuer généreusement des actions ou des stock-options.

Loin de moi toute insinuation sur la corruption personnelle des économistes et des théoriciens du management. Il s’agirait plutôt d’un processus inconscient et subtil : les idées reprises par les écoles de commerce et qui rapportaient de coquets honoraires de consultant ou de conférencier, allaient dans le sens d’une tendance existante et donc lui apportaient leur caution.

Ce que suggèrent maintenant des économistes comme MM. Piketty et Saez est que l’histoire des revenus des patrons a valeur de symbole. Bien plus que ne l’imaginent économistes et partisans de l’économie de marché, les salaires, surtout les plus élevés, sont déterminés par les normes sociales. Dans les années 30 et 40, de nouvelles conceptions de l’égalité se sont imposées, en grande partie sous l’impulsion des hommes politiques. Dans les années 80 et 90, elles se sont vues remplacées par le « laisser-faire », avec pour conséquence l’explosion des revenus au sommet de l’échelle. Un incident en dit long sur ce phénomène. Répondant à un courrier électronique d’une téléspectatrice canadienne, Robert Novak, l’un des animateurs de l’émission Crossfire sur CNN, s’est fendu de ce petit discours : « Marg, comme la plupart des Canadiens, vous n’êtes pas bien informée et vous vous trompez. Aux États-Unis, la durée de vie y est la plus longue, l’espérance de vie y est plus grande que dans n’importe quel autre pays au monde, y compris le Canada. C’est un fait. » Mais les faits donnent tort à M. Novak. Les Canadiens vivent en moyenne deux ans de plus que les Américains. Et l’espérance de vie aux États-Unis est bien inférieure à ce qu’elle est au Canada, au Japon et dans tous les grands pays d’Europe occidentale. Nous vivons un peu moins longtemps que les Grecs, un peu plus que les Portugais. Les hommes font de moins vieux os aux États-Unis qu’au Costa Rica. Néanmoins, on comprend pourquoi M. Novak croyait que nous étions les meilleurs. Après tout, nous sommes le pays le plus riche du monde, avec un PIB réel par habitant d’environ 20 % supérieur à celui du Canada. Et dans ce pays, nous croyons dur comme fer qu’une marée montante ne laisse aucun bateau échoué. Notre richesse nationale montante ne se traduit-elle pas par un niveau de vie élevé pour tous les Américains ?

Eh bien, non. Si nous avons le revenu par habitant le plus élevé parmi les pays développés, c’est surtout parce que nos riches sont bien plus riches. D’où cette idée radicale : si les riches obtiennent plus, il en reste moins pour les autres. Cette thèse _ qui est une simple question d’arithmétique _ est systématiquement assimilée à la défense de la « lutte des classes ». Si l’accusateur se fait un peu plus précis, il dira probablement qu’il n’y a pas de quoi faire un drame de la richesse de quelques personnes. Cela pour deux raisons : d’abord, parce que si l’élite gagne apparemment beaucoup d’argent, sa part du total reste faible _ autrement dit, tout compte fait, les riches ne prennent pas une si grande part du gâteau que cela ; ensuite, parce qu’essayer de réduire les hauts salaires fait surtout du tort aux personnes défavorisées, les tentatives de redistribution entraînant une démotivation.

Il fut un temps où ces arguments étaient tout à fait pertinents : lorsque nous étions dans une société de classes moyennes. Mais ils se défendent beaucoup moins de nos jours. En premier lieu, la part des riches dans le revenu total n’est plus négligeable. A l’heure actuelle _ c’était en 2002 _, 1 % des ménages touchent environ 16 % du revenu total brut, et environ 14 % du revenu net. Cette part a pratiquement doublé en trente ans, et elle est désormais comparable à celle des 40 % de la population les moins favorisés. Le transfert en faveur des privilégiés est donc important. D’un point de vue purement mathématique, les revenus des familles modestes ont dû, normalement, augmenter bien moins que le revenu moyen. Et c’est ce qui s’est effectivement passé. Le revenu moyen des ménages, hors inflation, a crû de 28 % entre 1979 et 1997. Mais le revenu médian _ celui d’une famille au milieu de l’échelle de distribution, qui constitue un meilleur indicateur de la situation des familles américaines _ n’a augmenté que de 10 %. Quant au revenu du cinquième de la population situé au bas de l’échelle, il a même légèrement baissé.

Nous nous enorgueillissons, à juste titre, de notre croissance économique sans précédent. Mais depuis quelques dizaines d’années, il est frappant de voir à quel point cette croissance a peu profité aux familles ordinaires. Le revenu médian ne s’est accru que d’environ 0,5 % par an _ et ce gain était probablement imputable pour l’essentiel à la durée plus longue du temps de travail des femmes. En outre, les chiffres ne reflètent pas la précarité grandissante dont souffre le salarié moyen. A l’époque où le constructeur automobile General Motors était surnommé en interne « Généreux Motors« , nombre de ses salariés pensaient jouir de la sécurité de l’emploi _ l’entreprise ne les licencierait que si elle n’avait vraiment plus le choix. Nombreux étaient ceux dont le contrat de travail prévoyait une assurance maladie même après un licenciement. Ils bénéficiaient d’un régime de retraite qui ne dépendait pas de la Bourse. De nos jours, les entreprises bien établies procèdent couramment à des dégraissages massifs. Perdre son emploi, c’est perdre sa couverture médicale, et comme des millions de personnes l’ont appris à leurs dépens, un plan d’épargne d’entreprise ne garantit en aucune manière une retraite confortable.

Il n’en reste pas moins que, pour une grande partie de la population, si le système économique américain crée beaucoup d’inégalités, il génère aussi des revenus plus élevés, et par conséquent tout le monde y gagne. C’est la morale que Business Week a tirée dans un récent numéro spécial sur les « 25 idées pour un monde en mutation« . L’une de ces idées était que « les riches s’enrichissent, et c’est normal« . Les revenus les plus élevés, entend-on souvent dire, sont le fruit d’une économie de marché qui encourage avec moult récompenses les bons résultats. C’est le système qui permet ce genre de performance, autrement dit, les privilégiés n’amassent pas des fortunes aux dépens des gens comme vous et moi. Les esprits chagrins feront remarquer que l’explosion des rémunérations des patrons n’est que très vaguement liée à leurs performances réelles. Jack Welch comptait parmi les 10 PDG les mieux payés aux Etats-Unis en 2000, et on pourrait soutenir qu’il le méritait. Mais qu’en est-il de Dennis Kozlowski de Tyco _ forcé à la démission et inculpé de fraude et vol _, ou de Gerald Levin de Time Warner _ autre groupe en crise dont la comptabilité fait l’objet d’une enquête fédérale _, qui figuraient également sur cette liste ?

Est-il possible de produire des preuves directes des effets de l’inégalité ? On ne peut pas remonter le cours de l’Histoire et se demander ce qui serait arrivé si les normes sociales de l’Amérique des classes moyennes avaient continué à limiter les plus forts revenus, et si la politique gouvernementale avait lutté contre les inégalités croissantes au lieu de les renforcer. Mais nous pouvons nous comparer à d’autres pays industrialisés. Et les résultats ont de quoi surprendre. Nombreux sont les Américains qui croient que, vivant dans le pays le plus riche du monde avec le PIB réel par habitant le plus élevé, ils s’en portent forcément tous mieux : ce ne sont pas uniquement nos riches qui sont plus riches que leurs pairs à l’étranger ; la famille américaine typique est bien mieux lotie que son homologue ailleurs, et même nos pauvres s’en tirent bien par rapport au reste du monde.
Hélas, ce n’est pas vrai. Prenons le cas de la Suède, cette « bête noire » des conservateurs. Il y a quelques mois, le cybergourou conservateur Glenn Reynolds a fait sensation en soulignant que le PIB par tête de la Suède est comparable à celui du Mississippi : voyez, ces ridicules partisans de l’État-providence se sont eux-mêmes appauvris ! M. Reynolds a sans doute conclu que le Suédois moyen est aussi pauvre que l’habitant moyen du Mississippi, et par conséquent bien moins favorisé que l’Américain moyen. Mais les Suédois vivent trois ans de plus que les Américains. La mortalité infantile en Suède est moitié moindre qu’aux États-Unis, et l’illettrisme y est bien moins répandu que dans notre pays.

Comment est-ce possible ? L’une des raisons est que le PIB par habitant constitue un indicateur parfois trompeur. Les Suédois prennent plus de vacances que les Américains, ils ont donc une durée annuelle de travail moins longue. C’est un choix, et non un échec économique. Le PIB réel par heure travaillée est de 16 % inférieur à celui des États-Unis, ce qui met la productivité des Suédois à parité avec celle des Canadiens. Mais le revenu moyen inférieur à celui des États-Unis s’explique surtout par le fait que nos riches sont tellement plus riches. La famille médiane suédoise jouit d’un niveau de vie à peu près comparable à celui de son homologue américaine : les salaires sont même plus élevés dans ce pays scandinave, et la pression fiscale plus forte est compensée par une couverture médicale et des services publics généralement meilleurs. Et à mesure que l’on descend l’échelle des revenus, le niveau de vie en Suède se place bien loin devant celui aux Etats-Unis. Les familles suédoises avec enfants, appartenant aux 10 % au bas de l’échelle _ c’est-à-dire plus pauvres que 90 % de la population _ disposent d’un revenu de 60 % supérieur à celui de leurs homologues américaines. Très peu de Suédois connaissent la grande pauvreté : en 1994, 6 % d’entre eux vivaient avec moins de 11 dollars par jour, contre 14 % des Américains.

Moralité : même si l’on pense que l’inégalité criante aux États-Unis est le prix à payer pour notre revenu national élevé, il n’est pas du tout évident que le jeu en vaut la chandelle. La raison pour laquelle les conservateurs se lancent régulièrement dans une campagne de dénigrement de la Suède est qu’ils veulent nous convaincre de l’impossibilité d’un compromis entre efficacité et équité _ en d’autres termes, si l’on essaie de prendre aux riches pour donner aux pauvres, tout le monde y perd. Mais la comparaison entre les États-Unis et d’autres pays développés n’étaie en aucune manière cette thèse.

Et l’on peut même retourner contre eux l’argument des conservateurs : l’inégalité aux États-Unis a atteint un niveau tel qu’elle est devenue contre-productive. Jusqu’à une date récente, il était pratiquement admis que, quoiqu’on en dise, les nouveaux patrons « impériaux » avaient obtenu des résultats qui faisaient paraître négligeable le coût de leurs rémunérations. Mais maintenant que la bulle boursière a éclaté, il apparaît de plus en plus clairement que la facture était trop lourde. Le prix payé par les actionnaires et la société dans son ensemble pourrait être beaucoup plus élevé que le montant effectivement versé aux PDG.

Les détails des scandales financiers ont de quoi laisser perplexe : emprunts d’initiés, stock-options, structures ad hoc, évaluation au prix du marché (mark-to-market), et autres dettes achetées avec décote et revendues à leur valeur nominale (round-tripping). Une telle complexité s’explique aisément. Toutes ces pratiques étaient destinées à favoriser les initiés, à gonfler la rémunération du PDG et de ses proches. Mais si l’on ne fait plus preuve d’aucune retenue au sein de l’entreprise américaine, le monde extérieur (y compris les actionnaires) se montre en revanche toujours aussi pudibond et n’accepte pas encore que des cadres supérieurs se livrent ouvertement au pillage. Aussi faut-il camoufler les malversations, au travers de techniques complexes que l’on peut présenter à l’extérieur comme d’astucieuses stratégies d’entreprise.

Les patrons qui consacrent leur temps à imaginer des manières innovantes de détourner l’argent de l’actionnaire pour leur profit personnel ne s’occupent probablement pas très bien des vraies affaires de l’entreprise (pour preuve, les cas d’Enron, Worldcom, Tyco, Global Crossing, Adelphia, entre autres). Les investissements choisis parce qu’ils donnent l’illusion de la rentabilité, pendant que les initiés lèvent leurs options d’achat d’actions, représentent un gaspillage de précieuses ressources. Et lorsque prêteurs et actionnaires rechignent à mettre la main au portefeuille parce qu’ils n’ont plus confiance, c’est l’ensemble de l’économie qui en pâtit.

Les partisans d’un système dans lequel certains s’enrichissent énormément se sont toujours appuyés sur l’argument suivant : l’attrait de la richesse constitue une grande motivation. Motivation, d’accord, mais pour quoi faire ? Plus on apprend ce qui se passe dans les entreprises américaines, moins on est convaincu que ces mesures incitatives ont effectivement encouragé les patrons à travailler dans notre intérêt à tous.

En septembre dernier, le Sénat a examiné un texte de loi qui aurait introduit un impôt sur les plus-values pour les Américains qui renoncent à leur nationalité afin d’échapper à la fiscalité de notre pays. Le sénateur Phil Gramm s’en est offusqué, jugeant cette mesure « digne de l’Allemagne nazie« . Propos sans doute excessif, mais pas plus que la métaphore employée par Daniel Mitchell, de la Heritage Foundation _ groupe de réflexion ultraconservateur _, pour décrire un projet de loi visant à empêcher les sociétés de se reconstituer à l’étranger pour des raisons fiscales : M. Mitchell a qualifié le texte d' »équivalent fiscal du verdict Dred Scott« , en faisant allusion à l’infâme décision de la Cour suprême de 1857 qui ordonnait aux Etats anti-esclavagistes de livrer les esclaves réfugiés chez eux.

Il y a vingt ans, un ténor du Sénat aurait-il comparé à des nazis ceux qui veulent faire payer des impôts aux riches ? Un membre d’un groupe de réflexion étroitement lié à l’administration aurait-il établi un parallèle entre l’impôt sur les sociétés et l’esclavage ? Je ne le pense pas. Les commentaires de MM. Gramm et Mitchell reflètent deux changements radicaux qu’a connus la vie politique américaine. L’un concerne la polarisation croissante _ nos hommes politiques sont de moins en moins enclins à faire preuve de modération, même dans les apparences. L’autre changement porte sur la tendance des responsables politiques à défendre les intérêts des riches. J’entends par là les vraiment très riches, pas les simples individus aisés : seule une personne qui possède un patrimoine d’au moins plusieurs millions de dollars peut envisager un exil pour des raisons fiscales.

De la Seconde Guerre mondiale jusqu’aux années 70 _ soit la période durant laquelle les inégalités de revenus étaient tombées à leur plus bas niveau _ la politique fut bien moins partisane que de nos jours. Ce n’est pas une affirmation subjective. Mes collègues professeurs de science politique à Princeton, Nolan McCarty et Howard Rosenthal, ont, avec Keith Poole de l’université de Houston, fait une analyse statistique démontrant que le comportement électoral d’un membre du Congrès est, selon son appartenance à un parti, bien plus prévisible de nos jours qu’il y a vingt-cinq ans. De fait, le clivage entre partis n’a jamais été aussi net depuis les années 20.

Mais sur quoi s’affrontent les partis ? La réponse est simple : l’économie. Cela paraît peut-être simpliste de décrire les démocrates comme un parti qui veut taxer les riches et aider les pauvres, et les républicains comme une formation qui entend maintenir les impôts et les dépenses sociales à un niveau aussi bas que possible. A l’époque de l’Amérique des classes moyennes, cela aurait été effectivement de la caricature, car la politique n’était alors pas fondée sur des questions économiques. Mais c’était un pays différent. Comme les professeurs McCarty, Rosenthal et Pool l’ont dit, « si les revenus et les richesses sont distribués de manière plutôt équitable, les hommes politiques n’ont pas grand-chose à gagner à faire de la politique en fonction de conflits qui n’existent pas« . Aujourd’hui, les conflits existent bel et bien, et notre vie politique tourne autour d’eux. En d’autres termes, les inégalités de revenus grandissantes expliquent probablement le clivage politique croissant.

Cependant, l’opposition entre riches et pauvres n’a pas eu l’effet politique que l’on aurait pu prévoir. Alors que les revenus des privilégiés se sont envolés, alors que les ménages moyens ont au mieux vu les leurs progresser modestement, on se serait attendu à voir les hommes politiques courtiser les électeurs en se proposant de faire payer les riches. En fait, la polarisation politique s’est produite parce que les républicains se sont davantage ancrés à droite, et non pas parce que les démocrates se sont déplacés vers la gauche. Du coup, la politique économique a effectivement évolué en faveur des privilégiés. Les importantes réductions d’impôts des vingt-cinq dernières années _ celles décidées par Ronald Reagan dans les années 80 et celles de George W. Bush _ ont toutes joué fortement en faveur des très riches. Malgré la confusion savamment entretenue, plus de la moitié des allégements fiscaux de Bush profiteront en fin de compte à 1 % des ménages, les plus fortunés bien sûr. La principale augmentation d’impôts durant cette période, à savoir l’alourdissement de l’imposition des revenus du travail dans les années 80, a frappé avant tout la classe ouvrière.

L’exemple le plus frappant de l’évolution de la politique au bénéfice des riches est le mouvement en faveur d’une suppression des droits de succession. Ces droits représentent avant tout un impôt sur la fortune. En 1999, seules 2 % des successions, les plus grosses, les ont supportés, et la moitié de cet impôt a été payée par 3 300 successions seulement, soit 0,16 % du total, valant au minimum 5 millions de dollars et en moyenne 17 millions de dollars. Un quart des recettes proviennent de 467 successions seulement. Les histoires d’exploitations agricoles et d’entreprises familiales démantelées pour payer les droits de succession sont des légendes du monde rural. Nous n’en avons trouvé pratiquement aucun exemple concret, malgré tous nos efforts.

On aurait pu penser qu’un impôt qui frappe si peu de personnes tout en générant des recettes fiscales considérables serait populaire et ne susciterait pas une large opposition politique. D’autant que l’on entend depuis longtemps l’argument selon lequel les droits de succession promeuvent les valeurs démocratiques, précisément parce qu’ils limitent la capacité des grandes fortunes à former des dynasties. Aussi, comment expliquer la vigoureuse campagne en faveur d’une suppression de cette taxe ? Pourquoi cette mesure constitue-t-elle le pivot de la baisse d’impôts voulue par Bush ?

Certes, ceux qui en profiteraient ne sont qu’une poignée, mais ils ont beaucoup d’argent et encore plus d’influence. C’est le genre de personnes qui attirent l’attention des hommes politiques en quête de fonds électoraux. Il ne s’agit pas simplement de financement des campagnes électorales : les partisans d’une abolition de cette taxe ont réussi à convaincre une grande partie de l’opinion de son caractère néfaste. Discuter avec des retraités relativement prospères est éclairant. Ils qualifient cette taxe d’ « impôt sur la mort » ; nombre d’entre eux croient que leur patrimoine sera grevé par les taxes, même si la plupart ne paieront en réalité pas grand-chose, voire rien du tout ; et ils sont persuadés que les PME et les exploitations agricoles familiales supporteront l’essentiel du fardeau.

Ces idées fausses ne sont pas le fruit du hasard. On les a délibérément promues. Par exemple, un document de la Heritage Foundation intitulé « Il est temps de supprimer les impôts fédéraux sur la mort, ou le cauchemar du rêve américain » évoque des cas qui, en fait, ne se produisent que rarement, sinon jamais, dans la vie réelle. « Les propriétaires de petites entreprises, en particulier ceux appartenant aux minorités, sont angoissés à l’idée que l’affaire qu’ils espèrent léguer à leurs enfants soit détruite par l’impôt sur la mort… Les femmes qui ont arrêté de travailler pour élever leurs enfants, une fois ceux-ci devenus grands cherchent désespérément des moyens de réintégrer la vie active sans mettre en péril le patrimoine familial à cause des impôts. » Et devinez qui finance la Heritage Foundation ? Des fondations créées par les familles fortunées, évidemment. Ce n’est donc pas un hasard si les idées profondément conservatrices, qui militent contre l’imposition de la fortune, sont devenues populaires alors que les riches deviennent encore plus riches : outre qu’il permet d’acheter de l’influence, l’argent sert aussi à manipuler l’opinion.

C’est probablement un processus qui se renforce de lui-même. A mesure que le fossé entre les riches et les autres se creuse, la politique économique défend toujours plus les intérêts de l’élite, pendant que les services publics destinés à l’ensemble de la population, notamment l’école publique, manquent cruellement de moyens. Alors que la politique gouvernementale favorise les riches et néglige les besoins de la population, les disparités de revenus ne cessent d’augmenter.

Les États-Unis des années 20 ne constituaient pas une société féodale. Néanmoins, c’était un pays dans lequel d’immenses privilèges, souvent hérités, formaient un contraste frappant avec une misère noire. C’était également un pays dans lequel l’État, plus souvent que de raison, se mettait au service des privilégiés tout en faisant fi des aspirations de l’homme de la rue.

Cette époque est, dit-on, révolue. Mais qu’en est-il réellement ? Les inégalités dans l’Amérique d’aujourd’hui ont retrouvé leurs niveaux des années 20. Les gros héritages ne jouent plus un grand rôle dans notre société, mais avec le temps _ et l’abrogation des droits de succession _ nous permettrons la formation d’une élite héréditaire tout aussi éloignée des préoccupations de l’Américain moyen. A l’instar de l’ancienne élite, la nouvelle exercera une énorme influence politique. Dans son livre « Wealth and Democracy » _ « Richesse et Démocratie » _, Kevin Phillips émet cette sombre mise en garde en guise de conclusion : « Soit la démocratie se renouvelle, avec une renaissance de la vie politique, soit la fortune servira de ciment à un nouveau régime moins démocratique : une ploutocratie, pour l’appeler par son nom.«  C’est un point de vue extrême, mais nous vivons à l’heure des extrêmes. Même si les apparences de la démocratie demeurent, elles risquent de se vider de leur sens. Il est par trop facile de deviner le pays que nous pourrions devenir, un pays dans lequel de grands privilèges seront réservés aux individus qui ont le bras long ; un pays dans lequel l’homme de la rue voit son horizon bouché ; un pays dans lequel l’engagement politique semble inutile, parce qu’au bout du compte seule l’élite voit ses intérêts défendus. »

Voilà pour ce très bel article _ merci à Rufus Œconomicus de me l’avoir amicalement signalé ! _ « For richer« , de Paul Krugman, en octobre 2002…

Comme quoi, la lucidité existe, et sait résister

aux « prêt-à-penser » qui font « période », « air du temps » ;

aux paradigmes dominants qui se voudraient intimidants :

« sans nulle alternative » !

Madame Thatcher en faisait alors sa posture _ et sa « marque » de « reconnaissance » (d' »élection »…) _, en la décennie 80…

Et voici que « le réel » change, comme d’un coup, de « forme » ;

« imposant » aux « réalistes » de tous poils et tous acabits de toutes les « real-politiques« ,

de modifier, le plus subito presto possible, leur « mine », leur « figure » _ ou leur(s) masque(s)… ;

ou de changer de pied leur fox-trott, leurs footsteps, leur tango et leur valse…

Du tout récent _ lundi 13 octobre : soit juste une semaine _ prix Nobel d’économie, Paul Krugman, sont disponibles en français :

« La Mondialisation n’est pas coupable _ vertus et limites du libre-échange« , aux Éditions La Découverte, en janvier 2000 ;

et « L’Amérique que nous voulons« , aux Éditions Flammarion, en août 2008,

dont voici _ pour comparaison avec ce que nous venons de lire (d’octobre 2002) la quatrième de couverture :

« Quelques mois après l’élection présidentielle de 2004, j’ai subi des pressions : je devais cesser de passer mon temps à critiquer l’administration Bush et les conservateurs en général. « Les urnes ont parlé « , m’a-t-on dit. Avec le recul, cette élection apparaît comme l’ultime exploit du conservatisme de mouvement avant sa chute.

Quand Bush est entré à la Maison-Blanche, ce mouvement s’est enfin trouvé en mesure de contrôler tous les leviers du pouvoir, et s’est vite révélé inapte à gouverner, pratiquant des politiques contraires aux intérêts de la grande majorité des Américains : une poignée de super-riches et un certain nombre de grandes entreprises ont quelque chose à gagner à la montée de l’inégalité, à la suppression de la fiscalité progressive, à l’abrogation des droits de succession et de l’État-providence.

Mais des évolutions de fond ébranlent leur tactique politique. La principale, c’est que l’électorat américain, pour le dire crûment, devient moins blanc. Les sondages suggèrent qu’en matière de politique inférieure le centre de gravité de l’électoral s’est nettement déplacé vers la gauche depuis les années 1990 et que la race est une force en perte de vitesse dans un pays qui, réellement, devient de moins en moins raciste.

Le conservatisme de mouvement a encore l’argent de son côté, mais cela n’a jamais suffi. On peut raisonnablement imaginer qu’en 2009 les États-Unis auront un président démocrate et une majorité démocrate au Congrès. Mais cette nouvelle majorité, que doit-elle faire ? Elle doit, pour le bien du pays, suivre une politique résolument progressiste. Réduction de l’inégalité et expansion de la sécurité sociale, lancement d’une assurance maladie universelle. Soit un nouveau New Deal !« 

Avec ces mots récapitulatifs de l’éditeur :

« Paul Krugman éclaire magistralement les raisons du naufrage américain _ la fin des valeurs démocratiques et de la prospérité _ en examinant de manière décapante un siècle d’histoire politico-économique. Il propose des mesures indispensables à la juste répartition des richesses et à la renaissance d’une classe moyenne… »

A bon entendeur, salut !

Titus Curiosus, ce 20 octobre 2008

Filiation, guerre, sexe, Histoire : la valse plutôt tragique d’Eros et Thanatos (1)

28sept

Première partie

_ sur « Les Bains de Kiraly » de Jean Mattern (aux Éditions Sabine Wespieser) _

d’une méditation sur des œuvres (romans ?) de refus de la filiation :

« Zone » de Mathias Énard (aux Éditions Actes-Sud),

« L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident » de Bruno de Cessole (aux Éditions de La Différence)

et « Les Bains de Kiraly » de Jean Mattern (aux Éditions Sabine Wespieser)

_ par lequel (roman) je commencerai, donc, ici ;

et par rapport à « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas » d’Imre Kertész (aux Éditions Actes-Sud et Babel)… :

soit,

pour les présenter rapidement ici un peu,

l’immense _ et sublime _« Zone » de Mathias Enard _ cf mon article précédent « Emerger enfin du choix d’Achille » _
aux Éditions Actes Sud ;

l’intéressant mais finalement encore un peu trop chichiteux, sans assez de folie (= de folie de style ! trop « léché » !… trop à la mode « Académie française » : de bon ton…) « L’heure de la fermeture dans les jardins d’Occident » de Bruno de Cessole _ cf mon article « rue de Tournon… » _
aux Éditions de la Différence ;

et le pas vraiment « écrit » (hélas ! et pas assez « décoincé »,  du moins à mon goût !) « Les Bains de Kiraly » de Jean Mattern _ cf mon article « patience et battons les cartes _ l’excellent blog de Pierre Assouline » _
aux Éditions Sabine Wespieser ;

sur ce défaut _ rédhibitoire _ de style, je retiens la parfaite formule d’un correspondant, Kohnliliom, en commentaire, le 25 septembre, d' »Emerger enfin du choix d’Achille » : « Il faut pour écrire plonger en soi et ne pas se soucier des caméras«  braquées _ ou pas _ sur soi…

Ou celle de Nietzsche en 1883, en son style pugnace et presque désespéré _ « à coups de marteau » _, dans le chapitre « Lire et écrire » de son « Ainsi parlait Zarathoustra » :

« De tout ce qui est écrit, je ne lis que ce quelqu’un écrit avec son sang. Écris avec ton sang, et tu verras que le sang est esprit.

Il n’est guère facile de comprendre le sang d’autrui : je hais les oisifs qui lisent.

Celui qui connaît le lecteur, celui-là ne fait plus rien pour le lecteur. Encore un siècle de lecteurs _ et l’esprit lui-même va se mettre à puer« …

tous ces livres-ci,

celui de Mathias Énard,

celui de Bruno de Cessole,

celui de Jean Mattern,

dans le sillage de « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas » d’Imre Kertész



Afin de ponctuer davantage mon tout dernier article (« Emerger enfin du choix d’Achille« ) à propos du très grand « Zone« ,
je voudrais, ainsi, mettre ici ce magnifique « Zone » en perspective


et cela, à propos du refus de la filiation (sur le versant de la paternité : à désirer et assumer)

_ et à propos, aussi, de ces « sujets » majeurs _ et « tissés serré » entre eux _, que sont la guerre, « le » sexe et l’Histoire _

avec quelques œuvres (romans ? assez autobiographiques…) pratiquant elles aussi, donc, le récit _ centré sur un protagoniste principal, voire narrateur à la première personne _ d’un pareil « refus », masculin : de paternité et descendance ;

les  situant, par ce trait précis-là du refus d’être père,

dans le sillage _ surtout, à mes yeux _ du grand Imre Kertész

_ même si « Kaddish, prière pour l’enfant qui ne naîtra pas » est peut-être de tous les livres de Kertész parus jusqu’ici en français
celui que personnellement je goûte

_ tout étant ici fort relatif : Kertész est un auteur « de génie » ! _

le moins ;

et livre qui pourtant

_ mais est-ce vraiment un paradoxe ? _

d’entre les siens

a rencontré le plus de succès en France :

impayable lectorat français !!!

(ou éditeurs parisiens germano-pratins ?) :

pas assez sensible(s) à l’authentique altérité ! pas assez curieux de cette altérité, justement !..

Peut-être parce que Kertész
sortait alors lui-même, en 1989, de sa propre lecture du très grand _ un « génie », lui aussi ! _, Thomas Bernhard ;

et que ce livre-là, « Kaddish« , en restait _ à mon goût _ un peu trop imprégné :
dois-je ajouter que j’adore _ et le mot est encore bien faible !!! _ Thomas Bernhard ?

A commencer par, en toute priorité, l’autobiographie (bernhardienne) :

quelle splendeur ! quelle rare œuvre avec si puissante force de vérité !

on comprend qu’elle ait pu « toucher »

_ jusqu’à peut-être (un peu trop) « imprégner » (= sans qu’il réussisse à s’en détacher avec assez de souveraineté) _

même un auteur lui-même aussi « génial » tel que l’immense Imre Kertész (en personne !!!) ;

ainsi que tout le dernier (sublime !) volet de l’œuvre bernhardien : « Des Arbres à abattre« , « Extinction« , etc…

et encore aussi « Maîtres anciens« , et « Le Neveu de Wittgenstein« , parmi les plus « immenses » ;

sans compter tout le « terrible » théâtre : par exemple « Minetti » ou « Le faiseur de théâtre« …

Mais passé ce moment (de légère faiblesse : un peu trop « bernhardien » probablement, au détriment du proprement « kertészien ») de « Kaddish« ,
Imre Kertész est (re-)devenu pleinement « kertészien », pour de nouvelles « métamorphoses«  _ cf déjà « Un autre_ chronique d’une métamorphose » _ ;

lire surtout
en, superbe de grandeur, contrexemple d’échec de « métamorphoses » des protagonistes du récit (ou de la pièce de théâtre)

le sublimissime « Liquidation » _ le (re-)dirai-je jamais assez ?!..

Tout Kertész, publié en traduction française aux Éditions Actes-Sud, étant peu à peu disponible en collection de poche Babel…

Si je devais en choisir une illustration picturale,

plus encore qu’un Égon Schiele _ viennois _,

je pourrais élire un Lucian Freud,

un « métamorphosé » londonien de Vienne _ encore ! _,

via père et grand-père paternel transbahutés

par quelques trains d’exil…

J’en profite pour rappeler mon impatience de voir enfin paraître en français

une traduction du kertészien  « Journal de galère » _ des si longues années « sous » la botte stalinienne de Budapest et de la Hongrie, avant octobre-novembre 1989 ;

de même que les divers « Essais » d’Imre Kertész,

qui paraissent régulièrement uns à uns en Allemagne,

et pas en France :

le lectorat allemand et les éditeurs allemands _ associés _ faisant preuve d’une immensément plus grande et intense curiosité

que le lectorat français

ou/et le petit monde éditorial (germano-pratin, surtout)…

Soit, probablement,

si je m’interroge un peu (et « creuse ») sur les responsabilités d’un tel « état de choses »,

le côté « superficiel niais » de la bienheureuse et vivante, par ailleurs, « légèreté française »

_ par exemple, la belle légèreté pétillante d’un Diderot :

lire les merveilleusement virevoltantes « Lettres à Sophie Volland« …

Les Éditions « Actes-Sud » « résidant », elles, à Arles ;

et « Verdier », à Lagrasse ;

et « Le Temps qu’il fait », à Cognac…

Sans parler de « William Blake and Co », par exemple, à Bordeaux…

Fin de l’incise sur l’impatience de lire davantage de « grands livres » de « grands auteurs »…


Donc, j’en viens au fait du refus de la paternité _ et de sa descendance _ comme un symptôme des temps qui courent, un trait révélateur de ce qui tourne, perce et advient dans l' »air du temps »…

Dans le cas du roman « Les Bains de Kiraly » de Jean Mattern,

auquel est consacrée cette première partie de ma méditation-article-ci,

comment se présente le refus d’assumer la paternité

de la part du narrateur en première personne, Gabriel

_ le mal nommé: il est aux antipodes d’annoncer

non seulement la bonne nouvelle ;

mais d’annoncer quoi que ce soit :

il se réfugie dans le silence de la fuite ;

et se volatilise carrément, jusqu’à la tentation d’« un nouveau départ« ,

d’« une autre vie« ,

par « une nouvelle porte« , vers « un autre chemin« , page 133,

« par vingt-cinq heures de jeûne, pour commencer, et pas de réveillon.

Une kippa à la place des confettis et des serpentins. Une prière

plutôt que ces résolutions mondaines prises quelques minutes avant minuit

et vite oubliées _ et peut-être un nouveau départ« , pages 132-133) ?..

C’est ce dispositif du « refus de paternité »

que nous nous proposons de dégager ici, en notre « lecture » des « Bains de Kiraly« …

Le narrateur s’est mis aussi à l’écriture

_ de ce que nous lisons :

comme si nous étions, bien plus tard, son fils…

« Cela va faire un an » qu’il a fui son chez lui pour « ce meublé sinistre dans le quartier de Golders Green _ à Londres _ qui (lui) sert de cache : je ne sais pas si c’est la honte ou la fatigue qui m’a poussé à m’y réfugier, ou la lâcheté » (écrit le narrateur, page 13). Mais Gabriel n’est en rien quitte des conséquences de ce « départ » :

« Léo occupe mon esprit, mes pensées. Ma trahison envers lui m’empêche de dormir« , écrit-il page 131.

Et aussi, immédiatement à la suite : « Seulement, Laura est la mère de mon enfant _ qui vient d’avoir sept mois. Elle détient les clés d’une autre vie dont je me suis _ si terriblement, et de son propre fait à lui, Gabriel, le père de l’enfant _ exclu. »

Les remords travaillent donc Gabriel, en cette écriture de « leur » histoire (commune)

_ « une histoire, a-t-il aussi écrit, page 19, « que je ne voulais _ d’abord _ pas me raconter à moi-même » :

« J’ignore si Léo _ je reprends le récit des remords de Gabriel, page 131 _ pourra un jour retrouver cette confiance qu’il avait en moi. Je ne sais pas non plus si Laura pourra comprendre. »

Certes ;

mais le plus douloureux de tout, en matière de responsabilité,

est à venir :

« Mais mon fils

_ lui (son père en ignore jusqu’au prénom ; depuis l’échographie au « cabinet du docteur Waugh« , il a seulement su qu’il s’agissait d’un garçon) _

doit savoir. D’une manière ou d’une autre » _ par l’écrit au moins… (page 131) :

cela vaut-il, pour autant rémission ?..

« Les bruits du cœur de notre enfant que je venais d’entendre

se confondaient avec l’écho des pelletées de terre qui tombent sur un cercueil. Voilà pourquoi j’ai lâché la main de Laura. Je n’aurai jamais la force de mon père. J’ai plié devant l’échographie de mon enfant : elle se superposait à l’image de Marianne _ sa sœur _ dans son cercueil. C’est ma seule excuse » (page 122-123).

Remontons plus en amont dans l’histoire de la rencontre _ et « séduction » _ de Laura et Gabriel :

Je lis, pages 20-21-22 : « Avant Laura (…) je ne me suis jamais laissé séduire. Mais son rire s’était emparé de moi. J’étais saisi. Enveloppé par les débordements de gaîté, par les cascades de sons désordonnés et joyeux sortant de sa bouche, hypnotisé par ses yeux, rieurs eux aussi. Était-ce parce qu’ils ne cherchaient pas à me séduire ? Sa joie semblait se suffire à elle-même, ou plutôt elle paraissait se déployer dans ce rire sans se soucier des autres. Mais comment rester en dehors ? _ s’interroge, comme pour se pardonner à lui-même de ne pas avoir su le faire, Gabriel. Comment ne pas avoir envie de se fondre, se noyer dans ce carillon _ voilà le gouffre (d’un simili de vie) qui l’attirait donc si invinciblement… Laura, ou la « sirène »… A confronter au récent « Boutès » de Pascal Quignard, aux Éditions Galilée…

Mes sens _ c’est-à-dire le sexe, ainsi « appelé », « sommé », dressé à « répondre » à quelque appel provocateur, pour lui, du moins (Laura ne cherchant pas, elle, à séduire), d’Éros _ étaient mis en éveil par la promesse _ toute « sociale » _ de ce rire timbré et sonore qui faisait vibrer tout mon corps _ « sexuellement », donc, ou « érotiquement », peut-être… Il sonnait comme une réponse à mes doutes _ d’enfant pas vraiment (jamais) regardé par ses parents. Au moment de notre rencontre _ avec cette Laura anglaise (Gabriel, lui, est un « expatrié »…) _, cette idée me traversa l’esprit : deux êtres humains pouvaient-ils réellement connaître l’entente, reposer l’un dans l’autre ? Si c’était possible ? Reposer _ étrange désir ; dure fatalité, en conséquence : qui peut être « reposant » ? Un orgasme (à répétitions) ? une tombe ?.. Quelle étrange représentation du « bonheur »…

Le cas de Gabriel tient en partie à des passages de frontières, à des exils, à des changements _ de carte (et papiers) _ d’identité ; et de langue _ de plusieurs générations européennes (depuis Sopron, après 1896).

Voici, page 21 (au chapitre premier) : « Je n’ai plus de langue maternelle, je n’en ai jamais eu. Celle qui aurait pu l’être, mes parents la chuchotaient seulement quand ils se croyaient seuls. J’entendais leur langue _ laquelle ? le magyar ? l’allemand ? le yiddish ? nul indice n’en propose une piste : à comparer avec « Kaddish pour l’enfant qui ne naîtra pas » d’Imre Kertész, et son narrateur, « B. », en voyage chez un oncle et une tante, et écoutant parler yiddish… _ à travers la cloison de leur chambre, mais elle m’était interdite. La grammaire de leur enfance ne s’appliquait pas à la mienne. On l’a voulue _ celle de Gabriel _ ordinaire, passe-partout _ en France, en Champagne, même, plus précisément (à Bar sur Aube). Oubliant leur exil _ voilà la clé _, ils voulaient m’offrir une enfance française dans une petite ville de province ordinaire _ passe-murailles…

J’appris par cœur les mots et les phrases qui permettent de se fondre dans le décor _ voilà l’objectif parental _, j’obéis à leur désir. Je devins un élève brillant, surtout en français, un habitué des félicitations » _ au lycée…

Quant aux parents, « ils parlaient un français désuet aux formules bien rodées, figées dans l’angoisse de se trahir _ tiens donc ! _ par une faute de grammaire.«  Le résultat est que, pour l’enfant Gabriel, « cette langue ne devint jamais mienne, et la seule grammaire que je possède est faite de cette règle unique énoncée un jour par mon père : « Dieu a donné, Dieu a repris« . »

Avec pour conséquence l’intrigue et l’énigme

_ du refus de paternité , donc, du personnage du narrateur _

de ce roman, « Les Bains de Kiraly » : « J’ai quitté Laura parce que ces six mots ne me permettent pas de vivre, d’être un père pour notre enfant. Ni un mari pour elle. Six mots ne suffisent pas pour aimer, et tous mes traités de stylistique ne m’aident pas à lui parler »

_ Gabriel empruntera pour parler à Laura, et en des lettres seulement, la prose _ anglaise _ de son ami Léo, amoureux, lui _ la circonstance est propice _, d’une Clare…


Gabriel continue ainsi :  » La douleur de ne pas connaître le nom de notre enfant m’étrangle (page 22). Il mérite mieux que mes silences et mes mensonges«  _ analogues à ceux de ses parents envers lui…

Et presque aussitôt après, (cette même page 22) :  » Notre fils va avoir sept mois, et Laura lui a sans doute acheté ses premiers habits pour l’hiver. Pourtant c’est un enfant du printemps, de la lumière. Un enfant sans père aussi. »

Page 76, à propos d’un éventuel divorce _ formalisé _ d’avec Laura : « Tous les magazines féminins connaissent le sujet : un mari qui ne parle plus à sa femme, et qui se tourne vers son meilleur mari _ pour lui écrire et lui parler ; et surtout le lire. Puis disparaît au moment où elle tombe enceinte _ cela (un « rapport » sexuel, comme il se dit, en dépit de Lacan…) peut remplacer (tenir lieu de ?) la parole… J’aurais tous les torts, je sais _ envisage-t-il ainsi _, je paraîtrais un vrai monstre aux yeux de la cour. Mais j’ignore _ au présent de cette narration _ si Laura a demandé le divorce de son mari volatilisé _ dans le grand Londres. J’ignore si elle espère me revoir un jour, ne serait-ce que pour me cracher à la figure. Si elle _ elle du moins _ espère encore. » Fin du chapitre IV, page 77.

Au chapitre V, vient le récit de la « volatilisation » du mari, pour ne pas assumer la « condition » de père… « Ce Jeudi Soir (sic), (…) Laura portait déjà en elle notre enfant. Elle venait me l’annoncer, le jour même. Elle semblait si heureuse pendant ce déjeuner improvisé _ pour pareille circonstance ! _ quelque minutes seulement après son rendez-vous chez le gynécologue. Son appel pour me demander de la rejoindre une demi-heure plus tard à Kensington Court, dans un de nos restaurants préférés, ne m’avait pas surpris : nous jouissions tant de cette liberté que nous procuraient l’argent et des métiers sans contrainte d’horaires fixes qu’il arrivait fréquemment à Laura de me convoquer sur-le-champ _ est-ce là un amour ? _, comme elle aimait à le répéter, pour un déjeuner ou un verre quelque part dans Londres.

Quelques heures, quelques jours tout au plus après l’étreinte _ à partir de quel moment peut-on parler d’un fœtus, d’un embryon, d’un enfant ? D’un être humain ? Les dictionnaires médicaux pourraient sans doute me renseigner, mais peu importe. Je venais de comprendre que j’avais donné la vie _ cette chose impensable : ma semence s’était transformée en un début d’existence humaine _ lorsque j’ai commencé à écrire à Léo » (pages 79-80).

La lettre à Léo _ « Cher Léo« , par courriel… _ occupe les pages 82 à 89 de ce chapitre V.

Voici quelques extraits intéressant le refus d’assumer la paternité de Gabriel : « Je t’avoue que je ne sais plus très bien où j’en suis avec Laura

_ « figure-toi que Laura n’est même pas au courant du fait que Paul Matthieu (l’éditeur commanditaire d’une nouvelle traduction en anglais de « Docteur Faustus » de Thomas Mann) a abandonné le projet!« , vient de confier Gabriel à son ami Léo en ce courriel, quatre phrases plus haut…

En train de faire fausse route, sans doute. Je ne vois aucune issue. Comment sortir de cette spirale infernale ?

J’ai tellement tu _ par simple mutisme hérité de l’enfance en pareille constellation familiale (intimant le silence !) _

de choses à Laura

_ toujours en me disant que je lui expliquerais plus tard _ expliquer demande tant de temps (d’autant plus when « Time is Money ») _, quand elle me connaîtrait mieux _

qu’il me paraît simplement impossible de changer d’attitude _ si bien installée, incrustée, en habitus, entre eux, en habitude _ maintenant. Par où pourrais-je commencer ? » confie-t-il à l’ami Léo, en ce courriel… « Le plus idiot dans cette histoire, c’est que je n’ai jamais voulu cacher quoi que ce soit à Laura _ la rieuse, si bien installée elle-même dans la satisfaction de son seul rire (et de ce qu’il peut provoquer en son sillage, pour elle)... Gabriel, lui, n’étant ni un menteur, ni un cachotier ; seulement un mutique…

Mais cela ne change rien. L’accumulation de tous ces silences me fera passer pour un menteur auprès de la personne la mieux intentionnée _ est-ce toutefois là l’ordre de l’amour ? _ à mon égard. Quand j’y réfléchis, je me dis qu’elle ne sait rien de moi _ ni ne cherche à savoir ? à connaître ? à aimer ? qu’est-ce donc qu’aimer ?.. Nul, ici, ne semble s’y interroger… Te rends-tu compte de cela  : pas un mot sur la mort de ma sœur, rien sur oncle Joszef, ni sur mon grand-père. Je n’ai _ même _ pas pu lui parler de mon séjour en Hongrie » (page 83)… Peut-on donc seulement partager rien qu’un lit et du sperme _ Gabriel, lui, dit « semence » ?..

Aussi, Gabriel doit-il se résoudre à convenir que « le temps ne résout rien. Il creuse, il aggrave, il accentue. De telle sorte que même quand il n’y a pas de secret honteux, pas de faute cachée et inavouable, la moindre faille devient un fossé béant _ avec le temps, justement. »

Avant cette précision-ci : « Je ne vois pas pourquoi je te raconte tout ça _ pour faire avancer l’intrigue (du roman) par le coup-de-théâtre qui va s’ensuivre, quand Laura découvrira, par inadvertance, ce courriel à l’ami Léo ?.. Si, bien sûr. Depuis quelques heures, tout a changé : Laura attend un bébé. Notre enfant. Je suis ivre de bonheur, et totalement terrifié _ il s’agit donc d’une « terreur totale » !.. en cette perspective de « paternité » !

 Mais maintenant ? Un enfant. Tu te rends compte ? L’impensable. » Difficile à « réaliser » comme cela se dit improprement, mais significativement. Ou quand le réel se met à bel et bien « terroriser »…

« Attention, pas de méprise : je désire cet enfant plus que tout au monde.

Lorsque Laura me l’a annoncé tout à l’heure, au restaurant, j’ai été bouleversé de joie.

Je n’ai pas su le montrer, bien sûr _ comment interpréter cette expression : en donner des signes extérieurs intentionnels clairs ? fonctionnels ? « communicationnellement » efficaces quant au destinataire de ces signaux ?.. _,

mais j’ai toujours pensé _ en quel sens ? « envisagé » ? « espéré » ? à la façon d’une « option » « profitable », « rentable » ?.. _ qu’un enfant m’offrirait un nouveau départ.

Par le simple fait que je pourrais lui donner cette enfance insouciante que je n’ai pas eue. Une enfance idéale _ « insouciante« , « idéale » : les adjectifs du narrateur sont décidément maladroits, inadéquats, faux : quel empoté !.. Celle que l’on ne veut pas quitter, celle de Peter Pan

_ « Tous les enfants, sauf un, grandissent » est « la première phrase du roman de James Barrie, « Peter Pan« , souligne le magnifique Philippe Forest en son formidable « Tous les enfants, sauf un » (page 162), après l’avoir choisie, cette phrase, nous dit-il aussi, pour « le bandeau rouge de « L’enfant éternel » ;

lire, aussi, et peut-être d’abord, de Philippe Forest, l’unique « Toute la nuit«  ! Fin de l’incise Philippe Forest..

Et par la même occasion, effacer un peu plus la mienne

_ mais en quel sens, « effacer » ? gommer ? supprimer ?

ou bien se « métamorphoser » ? dirait Imre Kertész…

Si seulement je pouvais le mériter aussi.

Quand on existe si peu _ une confidence importante (!) du narrateur à l’ami Léo _,

quand on ne sait pas _ comment l’apprendre ? qu’est-ce donc que vivre, si ce n’est, précisément, et à toute heure, cela : apprendre à exister vraiment ?_ comment être ni mari, ni ami,

comment pourrait-on devenir père ?

Je ne sais même pas _ un point important, lui aussi _ dans quelle langue lui parler, à cet enfant _ mon enfant.

J’ai l’impression que l’on _ ah ! quelle instance de pression ! que ce « on » ! _ me demande de jouer devant une salle pleine

_ socialement, donc : « où sont les caméras ? » dit fort pertinemment Kohnliliom (en commentaire de l’article « Emerger enfin du choix d’Achille« ) _

la Sonata alla turca

alors que je n’ai pas fini mes gammes

_ il fallait être un « enfant prodige » pour être, précocement, Wolfgang Amadeus Mozart !!!

Un débutant maladroit sur la scène du Royal Albert Hall _ nous en sommes ici à la case Londres _, ou à Pleyel _ Gabriel est aussi passé par la case Paris, après la case Bar sur Aube et la case Proverville (avec la tombe de sa sœur Marianne), dès l’ouverture du roman, page 11…

Une erreur de casting

_ est-ce de cet ordre-là qu’est le vivre ; et qu’est le « vivre avec » : être ami ; être mari ; être père ???

En se comparant avec son ami Léo (avec Clare),

Gabriel (si maladroit avec Laura) se dit (page 90) :

« Léo et moi étions des frères jumeaux emmurés dans la même solitude _ du deuil d’une sœur (Marianne, Charlotte). Léo

_ « Suis de Colchester ? Et toi ? Tu n’es pas d’ici ?« , dit-il à Gabriel  le jour de leur première rencontre, à Norwich, se souvient Gabriel, page 39) ;

Léo,

« il était né à Colchester, à une centaine de kilomètres au sud de Norwich et il avait suivi des études de gestion et de français«  (page 41),

lui aussi a perdu « sa sœur aînée, d’une méningite«  (page 42) ;

« mais le simple fait qu’il parvienne à se confier à moi, dans un flot de paroles ininterrompu _ car je ne savais tout simplement pas quoi dire _, fut un miracle pour moi.

« Il n’y a rien à dire. La vie continue. J’ai deux enfants qui me restent. » Ces mots de ma mère résonnaient encore dans ma tête, et m’interdisaient de répondre à Léo, par la force de l’habitude. De si longues années de silence imposé ne se brisent pas en une seule fois, lors d’une soirée au pub« , à Norwich (page 42) _

Léo _ donc _ a trouvé les mots pour briser ce silence, pas moi.

Mais quelle différence ?

Depuis _ « cela va faire un an« , a-t-il dit tout au début de son récit, page 13 _ que je vis ici, caché, reclus

_ de tous ses proches, dans un autre quartier (Golders Green) de Londres, ratiocinant ce monologue que nous lisons, via Jean Mattern en ces « Bains de Kiraly« -là _,

je passe des heures à réfléchir à cela

_ lui, Gabriel, n’est pas « emporté », comme Francis Servain Mirković, vers Roma-Termini (ou Istanbul, ou Syracuse) par un Pendolino...

Léo a réussi à garder Clare,

ou plutôt il a réussi à exister pour elle _ formule intéressante.

Pas moi : Laura vivait avec un fantôme, faisait même l’amour avec un fantôme

_ d’où mon titre pour cet article-ci : « valse plutôt tragique d’Éros et Thanatos« .

Je crains même qu’elle n’ait fait un enfant avec un fantôme »

_ quasi une éprouvette… (toujours page 90). « Je cherche un homme« , criait Diogène avec sa lanterne allumée en plein jour…

Pages 107-108, l’intrigue romanesque prend son tournant _ faut-il dire « plutôt tragique » ?

« Alors comme ça il paraît que tu te demandes dans quelle langue tu vas parler à notre enfant ? Et tu te considères comme une erreur de casting dans le rôle de père ? »  intervient Laura.

Juste avant, cependant : « Son corps me manque, nos corps me manquent. Le mien dans le sien.

C’est là, précisément _ « le sexe », ou « Éros », du titre de l’article _, le point de rupture :

nos corps enchevêtrés qui ont engendré.

Nous avons commencé une page d’écriture _ génétique (par le jeu de l’ADN) : de « filiation » _ pour laquelle toute grammaire me fait défaut.

Cet enfant, je ne sais pas comment lui parler,

et quelle syntaxe lui enseigner

_ seraient-ce donc là, par hasard, des scrupules qui honorent ?!?!

Dans quel dictionnaire trouver les mots ? _ Gabriel est traducteur de son métier…

C’est pour cela que je suis parti _ se dit-il à lui-même. Ce nouveau chapitre _ la vie serait-elle un livre ? _ devait s’écrire sans moi.« 

Chacun _ à commencer par le fils _  jugera…

« L’entrée en matière _ de Laura (enceinte), toujours page 107 fut fracassante,

mais il est vrai que Laura aime _ dans tout ce qu’elle entreprend _ c’est une battante, bien armée d’un « fighting spirit«  _ donner le la dès la première mesure. Tâtonner, chercher, expérimenter, elle déteste. Elle envoie des signaux clairs à ses interlocuteurs ; son sourire ou sa mine de désapprobation indiquent en général dès le début de l’échange _ Laura est une communicante efficace _ la tournure que prendra la conversation.

Ici, je reconnus mes propres mots, et même si je ne pouvais pas croire à une trahison de Léo, j’étais anéanti _ d’être à un tel point « découvert », lui qui, déjà, « existait » « si peu »… _ :

je savais que Laura ne me laisserait aucune chance _ de m’expliquer un tant soit peu : quel couple !!! chercher l’erreur !!! _ dans la discussion qui allait suivre. »

Voici, alors, l’explication par Laura :

 » « J’ai ouvert ton courriel à Léo. Par mégarde, je précise. Tu ne fais jamais le ménage dans ta boîte à lettres, alors de temps en temps je m’y mets _ tiens donc ! Et quand j’ai vu ton mail intitulé « Bonne nouvelle », je me suis dit : il est tellement content, il l’a annoncé tout de suite à son  meilleur ami, c’est formidable ! Je n’avais même pas l’impression d’être indiscrète en l’ouvrant, tellement j’étais heureuse à l’idée que tu débordais toi aussi de bonheur _ une idée tellement simple ; et si universellement partagée… Quelle idiote je suis. Mais peu importe maintenant » : tel est le discours rapporté de Laura par Gabriel, qui le conserve si bien en son oreille (page 108).

« Je n’offrais aucune résistance, et _ c’est bien connu _ on se fatigue bien plus vite à taper dans du vide que sur un punching-ball. Sa tristesse, sa colère, sa douleur, son sentiment d’avoir été trahie, de ne rien y comprendre _ bien des choses se mêlent en affluant ici à vitesse supersonique _, je n’avais rien à y opposer. Dix minutes, peut-être quinze, à l’écouter ainsi en silence, puis je me levai en disant « Je crois que je vais aller nager un peu.«  Je la vis secouer la tête, très lentement, l’incrédulité se lisait sur son visage (…) : elle était désemparée. »…

Au retour de la piscine, « elle avait fait ses valises » (page 109). Fin du chapitre VI.

Page 123, ceci : « Je ne peux effacer le mal que j’ai fait _ seulement au passé ?!?  J’ai disparu sans laisser de trace » _ et à l’égard de quiconque en Angleterre, Léo compris…

Avec ce commentaire du narrateur : « Certains beaux esprits prétendent que la disparition est la forme la plus radicale de notre liberté. Ils ne savent pas de quoi ils parlent. Je suis prisonnier de mon absence.

Et Laura ne connaît même pas l’adresse de ma prison » _ et ce n’est pas seulement le « meublé » de Golders Green !..

Et encore, page 129, cela : « J’ai séduit Laura avec les mots d’un autre _ ceux de Léo à Clare.

Je l’ai aimée dans une langue qui n’est pas la mienne _ en a-t-il, seulement, une à lui, lui le traducteur de profession ? _,

et je ne sais pas comment parler à mon enfant. »

D’où le choix de ne jamais connaître cet enfant : passez muscade !.. Et le tour serait joué, a-t-il pensé alors, « sur le champ« , en quelque sorte…

Comment va donc s’en sortir notre héros ?

La religion lui sera-t-elle,

par exemple en quelque synagogue, telle que celle de la londonienne Beth Hamedrash (du quartier de Golders Green),

de quelque secours ?..


A la dernière page (page 133), on peut lire : « La rue dans laquelle se trouve la synagogue de Golders Green porte ce nom étrange, The Exchange. L’échange.«  Le narrateur apporte alors ce commentaire : « M’est-il encore permis d’échanger une autre vie contre la mienne ? Ouvrir une nouvelle porte, et trouver un autre chemin ? Un pas devant l’autre. »

Pareil degré d’égocentrisme effare : serait-ce l’air du temps de 2008 ?

Ainsi que l’air de Londres et du « monde des affaires » de la City ? Brrr…


Et enfin, quant à la question de la filiation

(et de ce refus d’assumer la paternité, bien réelle, elle),

ceci encore, page 132 :

« Je ne possède aucune photo non plus de mon fils.

Son visage porte-t-il la moindre ressemblance avec ses ancêtres _ de Sopron, en Hongrie (au pays du château de parade des Esterházy) _ dont je viens d’apprendre _ confirmation officielle de _ l’existence

_ voici la référence : « mon enfant compte bien parmi ses ancêtres une certaine Alma Rosalia Roth, née Biro, ainsi que Michaël Baruch Roth, convertis au christianisme en 1896. (…) Ce jeune couple était-il opportuniste, assoiffé de reconnaissance sociale, ou réellement touché par la grâce d’une nouvelle foi ? Aucune photo ne me permet de scruter l’expression de leurs visages _ c’est assurément très frustrant ! _

ni de chercher une étincelle de vérité au fond de leurs yeux _ l’expression est magnifique !

Aucune lettre _ non plus _ ne me permet de comprendre _ c’est-à-dire rétablir le fil de l’histoire tue, cachée, tronquée. En tout cas, le petit Karel, mon grand-père _ maternel _ a bien été juif pendant quelques semaines _ on appréciera toute l’ambiguïté des interprétations possibles de la formule… (…) Moi, je ne sais quoi faire de ces ombres du passé » _ cf mes articles « Ombres dans le paysage » et « Lacunes dans l’histoire » _, vient juste de se dire le narrateur toujours « bloqué » (un peu plus haut, en cette même page 132).

Je reprends et termine ma lecture (sélective) :  « Je ne possède aucune photo non plus de mon fils. Son visage porte-t-il la moindre ressemblance avec ses ancêtres dont je viens d’apprendre l’existence ? Mais surtout : saura-t-il mieux comprendre que moi ? »

Et assumer, lui,

en aval, comme en amont,

sa filiation ?

Voilà pour le refus d’assumer sa paternité pour le narrateur des « Bains de Kiraly« …

Page 13, le narrateur, Gabriel, avait cependant déjà annoncé :

« Abandonner Laura

et laisser Léo sans nouvelles

me parut la seule solution pour sortir de l’impasse

_ de la difficulté de prévoir quelle langue et quelle grammaire le père (qu’il devenait)

pourrait utiliser en ses rapports avec son fils (à naître…).

Ce fut une erreur.

Je suis plus que jamais _ au présent de la narration de ce récit _ pris à mon propre piège _ de cette particulièrement malencontreuse tentative de « sortie «  » :

Gabriel, en fils de ses parents, reproduisant ce que ses parents ont fait pour le sortir, lui, de leur « Histoire »…

Ou la question qui demeure : comment faire _ et dignement _ front à ce tragique meurtrier du déni de vivre que quelqu’uns emploient à l’égard de quelques autres ?… Et comment nouer des liens plus et mieux aimants, qui ne soient pas des « prisons«  _ ou des « abattoirs » ?..

Voilà.

Ce nouvel aperçu sur le roman de Jean Mattern confirme

(et rectifie aussi un peu, à la marge)

ma première appréciation (en mon article « patience et battons les cartes _ l’excellent blog de Pierre Assouline » _) :

un très beau et fort « sujet »

_ l’implacable « prison«  (le mot se trouve, entre autres pages, page 123) de certains silences

(parentaux,

en pyramides générationnels : parents, grands-parents… ;

mais aussi personnels : ne pas vouloir savoir…

ne rien chercher à échanger avec ses proches…) _,

auquel il aurait fallu un vrai style (d’écriture : romanesque, ou autre…),

un souffle beaucoup plus généreux ;

à moins que ce ne soit, aussi,

une affaire de lecteur ?..

et de désir _ et d’horizon d’attente _ de lecture,

face à la vérité sur le réel

chaloupé

de « la valse plutôt tragique d’Eros et Thanatos« …

La « confession » du narrateur demeure _ encore, à ma re-lecture _ sans assez de souffle ;

et les personnages

_ Gabriel, Laura, chacun des autres (tous appréhendés, il est vrai, à travers le discours de ce malheureux Gabriel) _ souffrent assez cruellement d’un (important, voire énorme) manque d’épaisseur,

à la façon des personnages de « cadres »-pantins (ou porte-manteaux) des « Choses » de Georges Perec, en 1965…

Il est vrai qu’ici, en ce récit-ci, à Londres aujourd’hui, nous sommes plongés en un milieu de « bobos » plutôt friqués (et assez peu sensibles à l’altérité et aux autres

_ et c’est encore un euphémisme !.. le réel dépassant, comme toujours, la fiction…),

comme il en pleut, de ces bobos-là, à la douzaine à Londres par ces temps-ci…

Voilà pour le Mattern…

Venons-en au Énard…

A suivre…

Titus Curiosus, ce 28 septembre

Rue de Tournon et découvertes discographiques du dernier « Baroque »…

29août

 Sur « L’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident » de Bruno de Cessole (aux Éditions de la Différence)

ainsi que 3 nouveautés discographiques :

« Missæ breves«  BWV 234 & 235, de Johann Sebastian Bach, par l’Ensemble Pygmalion : CD Alpha 130 ;

« Missa votiva » ZWV 18, de Jan Dismas Zelenka, par les Collegium 1704 & Collegium Vocale 1704, sous la direction de Václav Luks : CD Zig-Zag Territoires ZZT 080801 ;

et « La Primavera _ Cantate per una prima donna« , de Joseph-Martin Kraus, par Simone Kermes, et L’Arte del Mondo, sous la direction de Werner Ehrhard : CD Phœnix Edition 101

T’ai-je dit que j’étais en train de lire « L’Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident« 
de Bruno de Cessole (à la Différence) ?

dont l’action (des conversations-déambulations _ philosophiques sur ce qui « s’annonce » dans « l’air du temps » _, pour l’essentiel) se déroule
du côté de la rue de Tournon

_ lequel, « Tournon » _ Camille, comte de Tournon (1778-1833) _, fut préfet de Rome (= du « département du Tibre« ) de 1809 à 1814
_ une expo (« Camille de Tournon : le préfet de la Rome napoléonienne (1809-1814)« ) lui fut consacré à la Bibliothèque Marmottan de Boulogne-Billancourt en 2001-2002 : avec de notables transformations urbaines romaines
_ que constata Granet (en bons termes avec Tournon à Rome ;
cf mon article « François-Marius Granet, admirable tremblement du temps, Aix, Paris, Rome » _ ;

dont celle, « transformation », par l’architecte-urbaniste Valadier, de la Piazza del Popolo : l’entrée
_ et Porte (d’apparat ! depuis l’arrivée somptueuse de la reine Christine : le 20 septembre 1655 ! Alexandre VII Chigi ayant chargé le Bernin de nouvelles décorations en cet honneur-là : d’une reine s’établissant à Rome, convertie du luthérianisme au catholicisme…) _ ;
et Porte, donc, du « chemin de France »…) _ ;

puis préfet _ l’institution ayant demeuré sous la Restauration _ de la Gironde (du 25 juillet 1815 au 4 février 1822, très exactement…)

_ existe un « Cours Tournon » à Bordeaux (dans le prolongement vers la « Place des Quinconces » de la « Place Tourny ») _,

et enfin préfet du Rhône, à Lyon (jusqu’au 22 janvier 1823) ; puis « Pair de France« ) ;

fin, ici, de l’incise « Tournon » _ ;

du côté de la rue de Tournon, donc, et du côté du Jardin du Luxembourg ;
enfin dans ton quartier de la rue Crébillon

( le siège et la boutique d’Alpha sont 3 rue Crébillon, à proximité de l’Odéon) :
je peux « suivre » leurs déambulations sur un plan déplié de Paris…

Un livre assurément intéressant

_ et significatif de ce qui peut « se creuser », en ce moment, dans quelques « recoins » de consciences contemporaines : ce serait-là un « signe » éditorial, en quelque sorte… _

que cette « Heure de la fermeture dans les jardins d’Occident«  ;
même si je trouve le passage _ le chapitre XVI, de la page 235 à la page 256 _ sur Rome

(avec « passage obligé », dès l’arrivée du voyageur, au Caffe Greco, via Condotti)

_ il y en a donc un aussi, de « passage » (sur Rome)… _
un peu convenu :

un peu trop « à la touriste pressé »…

_ je pense ici à ce mot d’Yves Michaud : « on est toujours le « touriste » d’ « un autre »… ;

« un autre » qui se pense, lui, un peu moins empêtré

dans les « clichés » « courant les rues » ;

Gœthe, lui-même, n’a-t-il pas mis plus de six mois

_ arrivé le 1er novembre 1786 (et parti pour Naples le 21 février de l’année suivante),

c’est à partir de son second séjour romain (du 8 juin 1787 au 14 avril 1788) qu’il commence à vraiment « voir » et comprendre (au-delà des clichés « importés ») Rome ! _ ;

Gœthe n’a-t-il pas mis plus de six mois, donc,

à « découvrir vraiment » Rome ? on s’en rend assez bien compte quand on lit un peu « attentivement intensivement » son très, très riche (en détail passionnant, pour si peu qu’on s’y penche) Journal de « Voyage en Italie » ;

et c’est là une des grandes raisons du séjour prolongé

(trois ans ; puis deux ; combien de mois aujourd’hui ?)

des artistes « pensionnaires » de l’Académie de France à Rome ;

Granet, non « pensionnaire », a vécu vingt-sept ans à Rome ; Poussin, et Claude (le Lorrain) ont choisi, eux, de n’en plus partir… ;

à comparer à l’heure des week-ends (forfait « tout compris » !) par avion !!!

Fin de l’incise sur le « passage romain » de « L’Heure de la fermeture « …

Intéressant surtout pour l’excellent « portrait » du philosophe _ baptisé « Frédéric-Émile Stauff » ; et son angle de « vision » sur cette « heure de fermeture » des « jardins«  demeurant encore un peu,

tels des îlots que menace l’assez peu résistible « montée des eaux »

des océans du « réchauffement climatique »,

au cœur de nos cités d' »Occident« 

Ou ce qui change dans notre « air du temps« …

A part cela, j’ai écouté hier après-midi une première fois
3 disques :

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_ les 2 messes brèves (« Missæ breves » BWV 234 & 235, par l’Ensemble Pygmalion : CD Alpha 130) de Johann Sebastian Bach ;

_ une messe votive (« Missa votiva » ZWV 18, par les Collegium 1704 & Collegium Vocale 1704, sous la direction de Václav Luks : CD Zig-Zag Territoires ZZT 080801) de Jan Dismas Zelenka ;

_ et un récital de cantates italiennes (de Métastase : « La Primavera _ Cantate per una prima donna« , par Simone Kermes, et L’Arte del Mondo, sous la direction de Werner Ehrhard : CD Phoenix Edition 101) de Joseph-Martin Kraus ;


ma curiosité s’étant d’abord portée sur le génie, trop chichement « servi » au disque, de Zelenka ;
dont tant d’œuvres (dont une collection de splendides messes, à Dresde) demeurent _ si étonnamment ! _ encore inédites discographiquement ! ;

si bien que je me suis dit (à part moi…), à propos du CD Alpha : « pourquoi encore Bach ?.. » ;
« et ne pas _ bien plutôt _ donner à découvrir les chefs d’œuvre de Zelenka ?!… »
_ ici, chez Zig-zag _ par d’excellents tchèques
enregistrés à l’église du Prytanée de La Flèche : telle était donc mon interrogation : je te la livre ici « telle quelle »…

Cela dit, si le CD Zelenka tient ses promesses (de splendeur) : quel immense musicien, catholique _ tchèque (= du royaume de Bohème) _ pour la cour du fastueux roi de Pologne

_ converti au catholicisme, lui, pour raison de condition sine qua non d’accession (par élection !) au trône polonais !… _,

à Dresde

_ capitale de l’électeur saxon (que le roi _ élu _ de Pologne demeurait aussi)… _

quel immense musicien que ce Zelenka ! Que de chefs d’œuvre (baroques) encore à « découvrir » de lui !.. ;


si le CD Zelenka tient ses promesses (de splendeur) _ je reprends l’élan de ma phrase _, le CD Bach ne lui cède rien en « beauté » :
lui aussi est « splendide » : en l’intimité même, toute de ferveur, de son interprétation _ intense _

par ces tout jeunes interprètes : on sent le souffle de leur passion…

Une très grande chose, à nouveau, cher maître d’œuvre !..

Et en plus, la notice, par le jeune chef (de Pygmalion), Raphaël Pichon, est passionnante,

à propos des pratiques de « parodies » de Bach…

Quelqu’un, ce jeune Raphaël Pichon, à suivre ; un nouveau, donc, de tes excellents « poulains », mon cher Jean-Paul… Bon boulot d’édition, donc ! aussi ; en plus du régal de cette interprétation-ci de pareille si belle musique !..

Et combien le jeune librettiste-et-surtout-chef (de son Ensemble : « Pygmalion ») est fondé à « reprendre », page 12 du livret, le mot malheureux du vieux « médecin, théologien, organiste et musicologue Albert Schweitzer » _ c’est à ce genre de « décalage » temporel « culturel » que nous mesurons mieux, cher Jean-Paul, combien le temps (de l’Histoire) passe (pour tous…) ; et combien nous avons besoin de voir nos propres sens _ notre æsthesis _ toujours « ra-fraîchis » par de nouveaux enthousiasmes autrement (et, si possible, mieux) lucides !!! _ ;

est fondé à « reprendre », donc,

le mot qui qualifiait ces messes-là de « superficielles et dénuées de tout sens« , parce que « parodiques », et constituées de pièces empruntées à droite et à gauche (ou « de bric et de broc » : à telle ou telle de ses cantates : BWV 72, 102, 179, 187…) : comme quoi même une oreille aussi avisée que celle du vénérable « sage » de Lambaréné _ et auteur de «  »Jean-Sébastien Bach, le musicien poète » (publié aux Éditions Fœtisch, en 1904) _ pouvait avoir ses propres « tâches aveugles » (en l’occurrence « sourdes« ) _ selon le cliché « romantique », lui (et impropre au « Baroque »), des « chefs d’œuvre » (au compte-gouttes)… : la ferveur connaissant alors, surtout avec un Bach (ou avec un Zelenka), d’autres rythmes qu’un peu plus tard ; quand il faut, bientôt, même l' »enseigner », aux « Nathanaël » (des « Nourritures terrestres » : en 1897, dans le cas d’André Gide, alors âgé de vingt-huit ans _ 1869 – 1951)…

Mais tu m’avais prévenu, que ces jeunes-là _ « Pygmalion » et Raphaël Pichon devraient très vite se faire un nom… _ avaient un talent fou !..
En effet !

Une excellente découverte
_ et pour Alpha !
et pour la joie des oreilles
(et un peu, voire beaucoup, plus que cela) des mélomanes !..

Enfin, le CD Joseph-Martin Kraus est lui aussi _ mais nous ne sommes plus « à l’église » _ très beau ;
mais là, nous sortons
_ en plus de l’église, au « profit » du « concert » _
qui se « développe » au XVIIIème siècle (depuis l’ouverture, à Paris, du « Concert spirituel« , dans les années 20 de ce siècle : le privilège royal est du 22 janvier 1725, très précisément…) ;

mais là, nous « sortons », donc, aussi, du « dernier baroque » du XVIIIème siècle ;
et entrons (et nous trouvons) dans quelque chose d’assez proche _ en beauté aussi !!!

(et virtuosité : pour le gosier d’une rare agilité et hauteur _ « de vue », aussi  : le livret, page 10, parle de « difficulté inouïe des parties de soprano«  _ d’une « prima donna » (à la brève existence, elle aussi : Louisa Sofia Augusti (1756-1790 !) _ ;

nous nous trouvons, donc, dans quelque chose d’assez proche _ et en beauté d’abord ! _ de Mozart
_ dont Joseph-Martin Kraus (de vie tout aussi « brève » : Miltenberg am Main, en Bavière, 1756 – Stockholm, 1792, pour celui-ci) est le quasi contemporain (Salzbourg, 1756 – Vienne, 1791, pour celui-là, Mozart…).
Pour comparer :
Johann Sebastian Bach : Eisenach, en Thuringe, 1685 – Leipzig, 1750 ;
et Jan Dismas Zelenka : Louňovice pod Blaníkem en Bohême, 1679 – Dresde, 1745 : quasi contemporains l’un de l’autre, eux aussi (et qui se sont connus _ et appréciés _ à Dresde)…

Le livret de ce CD de cantates (italiennes) de Kraus rapporte (page 11) ce mot du compositeur, dans une lettre du « 2 août 1790 au secrétaire royal et directeur de théâtre, Abraham-Niclas Clewberg-Edelcranz à Paris, s’exprimant ainsi sur la perte de ce talent exceptionnel : « Si seulement notre pauvre Augusti _ « morte le 25 juin 1790 à Stockholm » (nous informe le livret, page 10) _ avait voulu nous laisser là ses cordes vocales, je m’en lamenterais moins : mais _ Mon Dieu ! Mes pauvres arias et toutes les superbes colorations !!!« 

Bref de bien belles musiques, en cette fin de vacances d’été
et de « rentrée » pré-automnale : le temps est devenu splendide _ lui aussi… _ à Bordeaux et dans le Sud-Ouest…

Bien à toi,

Titus

Ps : la Belgique a-t-elle « précisé » la date de sortie du DVD de « Cadmus et Hermione » ?
L’extrait accessible sur Internet est superbe : Vincent Dumestre est, comme il nous y a habitués, en merveilleuse forme… Et cette « première » de la toute première « tragédie en musique » du « Surintendant » Lully (représentée sur scène, dans la salle du jeu de paume du Béquet, en mars ou avril 1673) suscite mon impatience…

Enfin une scandaleuse absence discographique (du fondateur de la tradition française de chant : pas moins ! dont les « rejetons » sont Rameau, Berlioz, Debussy, et bien d’autres…) « réparée » ! Et par un musicien, Vincent Dumestre (théorbiste merveilleusement fin et subtil : ce n’est pas pour rien qu’il a donné pour nom à son ensemble « Le Poème harmonique » !) particulièrement attentif à la finesse des sources _ idiomatiques _ de ce génie-ci, qui n’est ni italien, ni allemand ; et pas un « dix-huitiémiste », comme jusqu’ici ; et tant d’autres interprètes pas aussi « soigneux » _ ni aussi fins, ni aussi justes _, encore aujourd’hui…

La réponse, aux dernières nouvelles, à cette dernière question (sur la date de parution du DVD de « Cadmus« ) serait le 16 octobre prochain…

Titus Curiosus, ce 29 août 2008

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