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En hommage à Claude Lanzmann (1925 – 2018) et son « Lièvre de Patagonie », en 2009 (V)

09juil

En hommage à Claude Lanzmann
(Bois-Colombes, 27-11-1925 – Paris, 5-7-2018),

qui nous a quitté jeudi 5 juillet dernier,

et à son superbe Lièvre de Patagonie (en 2009)

ainsi qu’à son œuvre cinématographique (dont le magistral Shoah),

re-voici

en sept épisodes (des 29 juillet, 13, 17, 21 et 29 août, et 3 et 7 septembre 2009)

la lecture que j’avais faite, de ce 29 juillet à ce 7 septembre 2009,

de son Lièvre de Patagonie ;

et pour ce jour le cinquième volet :

L’abord de l’homme était plutôt rugueux.

Mais l’œuvre est magistrale !

— Ecrit le samedi 29 août 2009 dans la rubriqueCinéma, Histoire, Littératures, Philo, Rencontres, Villes et paysages”.

En conclusion (V) de « mon » petit « feuilleton de l’été » :

lire et relire cet immense livre, inrésumable, et heureusement !,  qu’est « Le Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann,

je voudrais mettre un peu en évidence l’ »art du temps« 

_ sinon sa « maîtrise«  (« j’ai été maître du temps », vaudrait-il mieux dire, plutôt que « j’ai été LE maître du temps« , page 234, à propos des douze ans de la réalisation en forme de « course d’obstacles«  de « Shoah«  ) : si tant est que celle-ci, la « maîtrise« , soit jamais, étant de l’ordre, oxymorique (comme tout ce qui est « le principal » !), de ce que Georges Bataille appelle « l’impouvoir«  !.. _

l’ »art du temps » auquel a peu à peu « appris » à « se former » Claude Lanzmann,

tant pour « exister » lui-même _ d’abord « survivre«  (pendant la guerre et la résistance), et puis s’épanouir _ en tant qu’individu vivant, « survivant« , et en tant que personne,

que pour « réaliser« , opus après opus, son œuvre _ inachevé à ce jour : à poursuivre ! _ d’ »auteur » :

faut-il désespérer, en effet, de le voir « s’attaquer » _ page 329 _  bientôt, ou jamais,

à un nouvel opus (cinématographique !)

a priori  _ une nouvelle fois ! _ « impossible« 

_ « je ne cessais pas de penser avec entêtement à ce film impossible« , se dit-il à chaque minute des quatre jours de son nouveau séjour, après celui de six semaines d’été, en 1958,  à Pyongyang (Corée du Nord) en septembre 2004 : page 338 _ ;

mais qu’il « esquisse » cependant, bel et bien _ et c’est passionnant ! _ au final, superbe, de son chapitre XIV, aux pages 329 à 342 :

« On m’avait tellement dit _ de la « brève rencontre » (ou la « folle journée » ! ) avec Kim-Kum-sung, de « fin août 1958«  à Pyongyang _ : « Quel film ce serait ! « 

que j’y avais réfléchi,

me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

je m’attaquerais _ voilà ! _ à ce pan de mon histoire personnelle

_ = cette « brève rencontre« , page 326 :

« j’avais vu autrefois un film anglais de David Lean intitulé « Brief encounter« (« Brève rencontre« ), avec Trevord Howard et Celia Johnson ; et je ne pensais jamais à Kim sans l’évoquer.

Étonnamment, je revis ce film avec Sartre dans une salle d’art et d’essai, à Montparnasse je crois, et nous sortîmes tous deux en pleurs. Nous étions aussi  fleur bleue l’un que l’autre« , page 326 ;

ou cette « folle journée« , page 343 :

« Jamais septembre parisien ne fut plus glorieux que celui qui suivit mon retour d’Asie _ cette fin d’été 1958. J’aurais dû quitter la ville à peine revenu : le Castor et Sartre m’attendaient impatiemment à Capri, avides de me revoir, avides de récits. Il avait été convenu que nous prolongerions en Italie les vacances jusqu’au début octobre. Mais je ne pouvais pas partir ; quelque chose me retenait ; j’avais besoin d’être seul, de flâner à ma guise dans Paris, de jouir des forces que je sentais neuves en moi et d’une liberté encore inconnue.

Je n’étais plus le même ;

la folle journée

_ voilà donc l’expression : à la Beaumarchais et à la Mozart ! cette fois ! Au passage, je m’étonne un peu que jamais le nom de Mozart, ni celui du prince des lièvres, « Leporello«  (en son « Don Giovanni« ), ne vienne à la bouche,ni, même _ « Madamina !.. » , dans le chant (pour l’ »air du catalogue »), de Claude Lanzmann !.. _

la folle journée, donc,

avec Kim Kum-sun m’avait modifié en profondeur ;

et c’est seulement dans l’atelier de la rue Schœlcher _ celui de Simone de Beauvoir _ que j’en prenais pleinement conscience. A Capri, le Castor s’impatientait…« , page 343 ;

la folle journée, je poursuis,

avec la très belle infirmière Kim Kum-sun

(« ravissante »

est le mot qu’emploie rétrospectivement Claude Lanzmann à la première des sept « apparitions« , un « lundi, à huit heures du matin« , dans sa chambre à l’hôtel,« l’hôtel Taedong-gang«  (à Pyongyang),

de l’infirmière,

flanquée de l’interprète, Ok, et de « cinq hommes à casquettes » : « ils sont six en tout, tous au centre de ma chambre, prêts à observer sourcilleusement chaque moment, chaque détail de l’action«  : une « injection » « dans le fessier, de vitamines B12 1000 gammas. C’est mon ami Louis Cournot qui, dans son cabinet de la rue de Varenne, face au Musée Rodin, m’avait prescrit cette cure » ; « j’avais emporté sept ampoules et la prescription médicale« , page 294 ;

et « d’une insolente et insolite beauté« 

est l’expression qu’il emploie, page 296, lors de son ultime « apparition« , le dimanche, cette « folle journée ! « , donc, pour « l’injection ultime » (qui « devait avoir lieu le lendemain, dimanche« ) ; « je me disais que l’infirmière, en l’absence d’Ok

_ l’interprète, en permanence présent, mais requis pour accompagner, ce dimanche-là, le reste de la « délégation » (« la première délégation occidentale invitée par la Corée du Nord, cinq ans après la fin de la guerre » de Corée, page 285…) des visiteurs français à« un pique-nique à la campagne«  auquel Claude avait réussi à se soustraire (« je renonçais au pique-nique : ayant vu trop de gens et trop parlé depuis un mois, j’avais décidé de rester seul ; ce qui serait la meilleure façon de me reposer : il fallait me comprendre…« , page 296) … _,

je me disais que l’infirmière

serait flanquée d’une ou plusieurs casquettes.

Rien ne se produisit comme je l’escomptais. A dix heures pile, on frappe, j’ouvre, nulle casquette, mais elle seule ; elle métamorphosée, méconnaissable ; elle une autre ; vêtue à l’européenne d’une jupe légère et colorée, les seins débridés saillants sous le corsage, nattes escamotées, ramassées en chignon, cheveux bouclés sur le front, la bouche rouge très maquillée, d’une insolente et insolite beauté« , donc :page 296)

« On m’avait tellement dit « Quel film ce serait ! » que j’y avais réfléchi, me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction, je m’attaquerais à ce pan de mon histoire personnelle

_ = la « brève rencontre« , chacun des sept jours d’une semaine de fin du mois d’août, pour une piqûre intramusculaire de vitamine B 12 1000 gammas,

et surtout « la folle journée« , le dernier jour, le  dimanche,

de, et avec, la très belle infirmière Kim Kum-sun à Pyongyang,

à la place d’« un pique-nique à la campagne, passe-temps favori des Coréens« , qui avait été « prévu pour la délégation«  française en visite on ne peut plus officielle en Corée du Nord, alors, et pour rien moins que six copieuses semaines :

« notre venue était clairement un événement, voulu et regardé comme tel« , page 291 ; et « le programme du voyage en Corée

_ dont  deux rencontres avec Kim Il-sung, « le Grand Leader » (« avec qui nous dînâmes deux fois en sacrifiant au cérémonial des réceptions d’État« , page 292) _

était intéressant, effrayant quelquefois, fatigant, éreintant même. Visites de deux ou trois usines par jour, plusieurs exposés, discours d’accueil, discours d’adieux, échange de cadeaux«  ; « il m’arrivait de prendre la parole trois fois par jour« , page 292 ;

« à la fin août 1958« , page 310 _

me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

je m’attaquerais _ plus de cinquante ans plus tard, à ce jour, par conséquent ! et cinématographiquement, surtout ! _  à ce pan de mon histoire personnelle,

entrelacée à la grande Histoire« , page 329 ;

un entrelacs présent, c’est à noter, dans tout l’œuvre (cinématographique) lanzmannien ! _ ;

mais « pan«  qu’il est difficile, dit aussi Claude Lanzmann, de seulement « résumer«  :

« Il m’arriva de raconter _ déjà par les mots _ à des amis ma brève rencontre _ sans guillemets ici _ avec Kim ;

mais cela _ déjà, avant le passage même au medium du film de cinéma… _ n’était possible

et n’avait du sens

_ voilà ! à l’heure du « il faut tout faire vite«  ;

cf là-dessus les travaux percutants de Paul Virilio ; par exemple le tout récent « Le Futurisme de l’instant _ stop-eject«  _

que si j’avais la possibilité de la raconter longuement ;

cela ne se résume pas« , page 326

_ sur la « manie » des « résumés«  (des gens « pressés« ), cf Montaigne, « Essais« ; Livre III, 8 : « tout abrégé d’un bon livre est un sot abrégé«  _ ;

tout en précisant _ page 330 _ et cette fois à propos du « passage » au récit proprement cinématographique ! :

« Je n’étais pas sûr

ni d’être capable de mettre en scène ce qu’impliquait un tel passage _ cinématographique : là était le défi !.. _ à la fiction _ cinématographique, donc ! soit un défi à la puissance 2 !! _,

ni, plus profondément

_ mais cela n’est pas neuf : cf les précédents « sas » de doute : et au moment de se lancer, ou pas, dans l’entreprise de « Pourquoi Israël« , lors du voyage à Jérusalem, en novembre 1970 (et avant la rencontre d’Angelika Schrobsdorff) ; et au moment de se lancer, ou pas, dans l’entreprise de « Shoah« , lors de la « pascalienne » « nuit de feu« parisienne de Claude Lanzmann, « au début de l’année 1973 » :

il faut aussi du courage pour se lancer dans l’ »opaque« = un peu plus que le « vertige » à surmonter de la (déjà un peu reconnue)  mallarméenne « page blanche«  ; pouvant, en sa « dépression« , mener, même

 _ cf, en ce « Lièvre de Patagonie« , l’épisode, quand Claude Lanzmann était « au plus mal » (page 231), en 1977, du « flirt avec la mort » (page 234) de la « presque noyade » à Césarée, aux pages 231 à 234 _,

pouvant, au plus « bas«  de sa « dépression« , mener, même, à un suicide

_ tel que celui, fictif, lui, du personnage (cézannien) de l’artiste-peintre Claude Lantier dans « L’Œuvre » de Zola : très intéressant roman sur les crises de la poiesis ; et qui fut la malencontreuse cause de la fâcherie, irréversible et non fictive, elle, des deux « grands amis d’enfance«  aixois qu’étaient Émile Zola et Paul Cézanne … _

il faut aussi du courage pour se lancer dans l’ »opaque« , donc

_ et « il n’y a pas de création véritable sans opacité ; le créateur n’a pas à être transparent à lui-même« , page 243 _

pour se lancer dans l’ »opaque« 

de telles audacieuses « aventures » de « création » du « génie » ;

et tout particulièrement eu égard aux moyens assez considérables, financièrement parlant, pour commencer (ou poursuivre)

_ et Claude Lanzmann n’a jamais manqué, chaque fois, d’« en baver«  passablement avec les divers producteurs (et productrices ; et autres divers financeurs de par le monde… _,

que nécessite la-dite « production » de cinéma !..

« Je n’étais pas sûr ni d’être capable de mettre en scène ce qu’impliquait un tel passage à la fiction, donc,


ni, plus profondément

de le vouloir » ;

tant il y faut d’« élan« 

et d’ »allant » : de la « jeunesse » du « bondissement » ;

ainsi que d’ »amplitude de souffle » ;

dans l’engagement de départ

comme dans  la persévérance de l’effort requis pour de telles œuvres cinématographiques :

« amplitude de souffle » absolument indispensable à l’ »auteur« -créateur

face à la complexité, somme toute, « intriquée« 

_ et « il m’a fallu des années pour« , non seulement « me déprendre des stéréotypes« , mais surtout « me faire au concret et à la complexité du monde« , page 347… :

c’est cette « complexité  du monde« -là que le « miracle«  de l’œuvre (ou « chef-d’œuvre«  !)

du « vrai«  « auteur«  (les chemins pour y parvenir étant eux-mêmes complexes, longs, tortueux, semés d’embuches, à côté de leur formidable joie !)

que le « miracle«  de l’œuvre, donc,

doit lumineusement faire ressentir et comprendre, en la (relative) désintrication de pas mal de ses fils,

à tous ceux qui, en toute loyauté, vont, pleinement et en toute confiance, il vaut mieux, y livrer leur propre sensibilité (ou aesthesis) de spectateurs ouverts et de bonne foi ! _,

face à la complexité, somme toute, « intriquée« , donc,

de ce « réel » à donner à « vraiment » « ressentir« ,

dans la clarté de l’intrication-désintrication de ses divers éléments, par nous autres spectateurs ;

même si, d’autre part page 338 _ :

« Kim Kum-sun _ la sidérante infirmière _ était gravée dans ma mémoire ;

et je ne cessais pas de penser avec entêtement à ce film impossible _ voilà la formule décisive ! _ ;

que la faim, le dégoût de la nourriture _ servie à Pyongyang _ semblaient rendre plus impraticable encore« ,

en ce séjour « nord-coréen«  de quatre petits jours seulement, à Pyongyang, en « septembre 2004« , à partir de Pékin (page 327) _  :

« quel film ce serait !  » que ce « film nord-coréen« , à tourner par Claude Lanzmann à Pyongyang !..


Mais « il y avait, dans ma propre « brève rencontre » »

_ d’il y avait, ce mois de septembre 2004-là, lors de cet improbable « retour à Pyongyang« , depuis Pékin (« dès mon arrivée à Pékin, je m’informai sur les possibilités _ ou incompossibilités ! _ d’entrer en Corée du Nord« , page 330),

quarante-six ans d’écoulés depuis cette si improbable semaine elle-même, d’un lundi à un dimanche, « à la fin août 1958 » (avec l’acmé de sa dernière « folle journée«  !) :

« je décidai qu’il me fallait en avoir le cœur net,

prendre la mesure des changements survenus depuis 1958 _ voilà !

étant donné que « permanence et défiguration des lieux sont la scansion du temps de nos vies« ,

a noté _ et combien, de fait, est-ce capital ! _, page 169, Claude Lanzmann ;

c’était, là, à propos des métamorphoses successives du « coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain«  : le café « Royal« 

, à la fin des années quarante, se produisit (« quatre regards s’échangèrent en un éclair« , page 170) le second coup-de-foudre de sa sœur Évelyne et de Deleuze (« nul n’aurait pu alors imaginer que le « Royal » ne serait pas éternel« , page 169),

le café « Royal« , donc,

ayant, et depuis longtemps, disparu :

remplacé par le Drugstore Saint-Germain« , d’abord ;

auquel lui-même,« mort tout à la fois de sa belle mort et des bombes de la terreur« , quelques années plus tard encore,

« a succédé une boutique du roi de la fringue transalpine, avec un restaurant chic et cher au premier étage« , page 169… ;

et Claude Lanzmann ayant commenté, page 169 toujours, cette « permanence et défiguration des lieux«  et « scansion du temps de nos vies«  :

« Je l’ai vérifié autrement , dans le désespoir, pendant la réalisation de « Shoah« , lorsque je fus confronté aux paysages _ d’abord muets _ de l’extermination _ industrielle : des chambres à gaz… _ en Pologne.


Ce combat, cet écartèlement entre la défiguration

_ le mot employé, « défiguration« , est le même que celui qui clôt le terrible chapitre premier,

à propos du « visage« , non « défiguré« , justement, après la « décapitation« , de « l’égorgé«  :

« le visage de l’égorgé

_ maintenant contemplable, sur la « minable vidéo d’amateur tournée par les tueurs eux-mêmes » (en ces « images atroces des mises à mort d’otages perpétrées sous la loi islamique en Irak ou en Afghanistan« , page 27) _ ;

« le visage de l’égorgé

et celui du vivant qu’il était _ encore l’instant précédent _

se ressemblent irréellement. C’est le même visage ; et c’est à peine croyable«  _ pour nous qui osons le regarder _ ;

tant « la sauvagerie de cette mise à mort était _ en effet _ telle qu’elle semblait ne pouvoir se sceller _ objectivement _ que d’une radicale défiguration » :

mais non advenue ! le « visage«  de l’assassiné « demeurant«  : « c’est le même visage« , nonobstant le meurtre ! non défiguré !) _

Ce combat, cet écartèlement entre la défiguration, donc,

et la permanence furent alors _ en ces moments du tournage en Pologne, cette fois ; toujours page 169 _ pour moi un bouleversement inouï, une véritable déflagration, la source de tout« , page 169 donc :

d’où le prix, tel celui du sang, de la parole, indispensable !, de « témoignage«  de ceux qui « se souvenaient« , en une formidable (« hallucinée et précise« , tout à la fois) « reviviscence«  absolument « vraie«  ! _ ;

Et Claude Lanzmann d’ajouter superbement,

en commentaire, page 170, de ce souvenir toujours irradiant de feu le café Royal et de sa sœur Évelyne (y rencontrant à nouveau Deleuze) ; Évelyne disparue, elle, le 18 novembre 1966 (« les novembre ne me valent rien » depuis, dit Claude, page 189) :

« Vivants, nous ne reconnaissons plus _ du fait d’abord des très puissantes forces de l’oubli _ les lieux de nos vies ;

et éprouvons _ si l’on se met, a contrario, si peu que ce soit, à y réfléchir _ que nous ne sommes plus les contemporains de notre propre présent. Je ne partage pas avec beaucoup le savoir que le « Royal » a existé«  ;

continuant, immédiatement à la suite, après une simple virgule :

« et je pense toujours, dans l’admiration et le scepticisme absolu _ tout à la fois !_ à la plaque mémorielle appliquée à la façade du 1, quai aux Fleurs, immeuble où vécut Vladimir Jankélévitch ;et où j’ai habité moi-même quelque temps. On peut y lire cette pensée du philosophe, extraite d’un de ses livres _ « L’Irréversible et la nostalgie« , page 275 de l’édition originale, aux Éditions Flammarion, de 1983 _, que j’appris aussitôt par cœur tant elle m’émouvait et que je me récite souvent la nuit ; ou quand il m’arrive de passer quai aux Fleurs :

« Celui qui a été

ne peut plus désormais ne pas avoir été.
Désormais, le fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu

est son viatique pour l’éternité »« ,

toujours page 170 : « viatique«  oxymorique : d’où la sublime conjonction de « l’admiration et le scepticisme absolu« 

Fin de l’incise sur la si décisive « permanence et défiguration des lieux » comme constituant « la scansion du temps de nos vies«  ;

et retour sur l’« essai de repérage« , quatre jours à Pyongyang, en septembre 2004,

pour le « projet«  et le « désir«  même de film « nord-coréen » de Claude Lanzmann,

pour surmonter la part de « défiguration » de « la scansion du temps de nos vies« ,

et possible medium, non seulement en ce bref « repérage« , mais aussi en sa « réalisation«  en suivant,

cet éventuel film,

pour ré-accéder, par une « reviviscence« , à la « permanence » de la « joie » magnifique d’alors, à Pyongyang, déjà, « à la fin août 1958« , éprouvée ;

« viatique pour l’éternité« , donc :

pas seulement, alors et ainsi, au regard de soi-même (ayant vécu, ineffaçablement ! par le fait ! cela de « passé«  et de « non oublié« …) ;

mais aussi possiblement offert,

par le medium effectif de l’œuvre, cette fois… _ et ici l’œuvre de cinéma (encore à ce jour à « réaliser » !) _ quand elle aura enfin été « réalisée » !.. ;

possiblement offert, donc, à la sensibilité (ou aesthesis) de quelques autres, pouvant ainsi,

par les émotions « vraies » qu’ils éprouveront alors (comme « homines spectatores » actifs _ = « en acte« , pas seulement « en puissance« … ; et pas seulement passifs _, pour reprendre l’expression de Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator« ),

pouvant ainsi, en partie au moins, « le«  partager !

partager un peu de cette rare-là « joie«  « vraie » (de « fin août 1958 » ; à Pyonyang) !

Puisque tel est le « miraculeux«  pouvoir de « présentification«  (page 82) d’une œuvre (ou « chef-d’œuvre« ) « vrai(e) » !

« je décidai _ de passage à Pékin (pour y présenter « Shoah«  à « des cinéphiles chinois« , page 326), ce mois de septembre 2004 _ qu’il me fallait en avoir le cœur net,

prendre la mesure des changements survenus _ à Pyongyang _ depuis 1958,

espérant que ce retour

_ tenté ! en forme accélérée, de quatre jours seulement (et, cette fois encore, régime oblige, bien difficile !), de « pré-repérage« , en quelque sorte…) _

vers ce lointain passé _ et c’est ici bien davantage qu’une métonymie ! _

m’aiderait à prendre la bonne décision en ce qui concernait mon désir de film« , page 330 _,

« il y avait, dans ma propre « brève rencontre » _ de 1958 _, donc,

tant de « scènes qui pouvaient être d’une grande puissance proprement cinématographique«  _ dit Claude Lanzmann, page 329 _ que « la perspective d’avoir à tourner de pareilles séquences » non seulement « ne m’effrayait pas« , mais« m’excitait _ et même suprêmement ! _ au contraire«  _ page 330 ;

je vais, bien sûr, moi-même y revenir, ici-même ! _

A Pyongyang, donc,

en cette Corée du Nord qui « a arrêté le temps

_ on lit bien !, page 335 : en tant qu’État ; que « régime« … ;

les « régimes totalitaires«  ont d’étranges lubies ;

à milles lieues _ quant à ce qu’ils s’« autorisent«  à décider, mortellement, des vies mêmes !.. _, du « régime poiétique«  du « présent«  de « présentification« 

_ cf la merveilleuse expression employée, page 82, à propos du « génie poétique » (et du « brio » et de la « verve«  : « la magnifique éloquence, le brio, la verve de Monny, le génie surréaliste qui structurait sa parole et ses relations avec autrui, sa générosité sans limites avec nous, aussi illimitée que l’amour qu’il portait à ma mère« , page 130) de Monny de Boully ! _,

à milles lieues du « régime poiétique«  du « présent«  de « présentification« 

lui, de la création artistique… _

A Pyongyang, donc, je reprends l’élan de ma phrase

en cette Corée du Nord qui « a arrêté le temps 

deux fois au moins :

en 1955, à la fin de la guerre ;

et en 1994, à la mort de Kim Il-sung, le Grand Leader.

Kim Il-sung n’est pas mort, ne peut pas l’être ; il est présent _ lui… _ pour l’éternité » !

C’est de ce nouveau travail cinématographique-là, qui défie, à l’état de « projet » et de « désir« , en balance encore, et attend, pour le passage à sa « réalisation » en œuvre effective de film de cinéma, Claude Lanzmann,

à Pyongyang, en Corée du Nord,

telle une nouvelle « face Nord«  _ de quelque nouvel Eiger, Mönch, ou Jungfrau… _,

ou telles quelques nouvelles « aiguilles de Chamonix«  :

un peu plus, toutefois, que de « hauts rochers d’apprentissage obligé pour tous les futurs grimpeurs », formule de la page 387, appliquée aux « parois des Gaillands« ,cependant :

le temps _ long : mais peut-on faire autrement, afin d’« apprendre«  et ensuite de « faire« , mais « vraiment«  ?.. _

le temps de l’ »apprentissage« , ou du « faire ses classes« 

_ l’expression « faire ses classes«  est présente page 272 :

« on _ dans l’équipe du « groupe de presse » de Pierre et Hélène Lazareff, dès le début des années 50 _ m’avait proposé de faire des reportages difficiles sur des faits divers criminels; et j’avais à plusieurs reprises accepté. Cela m’amusait, m’intéressait ; j’ai beaucoup appris : à questionner, à ruser, à prendre des risques ; je faisais mes classes ; apprentissage

_ tel que celui de la pêche, auprès du « directeur d’école républicain » de Saint-Chély-d’Apcher, Marcel Galtier : « il m’instruisait de tout, et d’abord de la pêche à la mouche dans les étroites et serpentines rivières à truite des hauts plateaux de l’Aubrac« , page 67 _;

celui de la chasse, auprès de son ex-beau-père René Dupuis : « outre les leçons de billard, dont je n’ai rien retenu, je lui dois les bonheurs de l’attente et de l’imminence, posté « ventre au bois » sur une sente gelée et verglacée, guettant le déboulé d’une harde de sangliers, m’enchantant du langage infini, précis et poétique de la chasse  _ ne jamais tirer sur une laie « suitée de marcassins en livrée » _ ;

je lui dois _ aussi _ mes premières descentes en rappel à plus de quarante ans et le passage de l’alpinisme livresque, dans lequel, on l’a vu _ en compagnie du Castor, dans les Alpes bernoises et valaisanes _ j’excellais, à la lutte réelle _ cette fois _ contre le vide, contre la tétanisation des muscles au moment de franchir, dans les parois des Gaillands _ hauts rochers d’apprentissage obligé pour les futurs grimpeurs _, des difficultés, considérables pour moi, de degré 5 ou 6« , pages 386-387 ;

apprentissage complété par Claude Jaccoux, « qui fut président du Syndicat national des guides de haute montagne« , avec lequel « je me confrontai à de rudes classiques, certaines pour débutants, comme l’arête des Cosmique, d’autres plus sévères comme la Tour ronde ou encore Midi-Plan, cataloguée comme « AD », assez difficile, course exténuante de neige, de glace et de roc, avec franchissement de barrières de séracs qu’il nous fallait dévaler, talons plantés, sans nous autoriser un seul arrêt pour réfléchir ou reprendre souffle, car le soleil déjà haut dans le ciel dardait droit sur les blocs de glace qui, déstabilisés, s’effondraient derrière nous dans un fracas de bombardement, nous contraignant à la fuite en avant _ toute une école ! _, page 388 ;

celui du théâtre, auprès de son épouse Judith Magre, le « changeant« , à force d’accroissement de la « sensibilité«  au « plus infinitésimal écart dans un mouvement du corps, dans la hauteur d’un timbre » qui « prenait«  alors « pour moi une importance démesurée« , le « changeant« , donc, « tout à la fois à«  son « insu et au comble de la lucidité, en guetteur implacable et émerveillé« , page 385  ;

ou auprès de maîtres d’école, tel, « à l’école communale de Mâle« , « aux environs de Nogent-le Rotrou« , l’instituteur M. Étournay : « la séparation d’avec M. Étournay fut déchirante ; il dit à mon père sur un ton de reproche : « Vous m’enlevez mon meilleur élève » », page 102 ;

de lycée, aussi, tel, qui « enseignait la littérature en lettres supérieures«  à Blaise-Pascal, à Clermont-Ferrand, Jean Perus : « c’était un professeur magnifique ; et je n’ai jamais oublié la moue dédaigneuse de ses lèvres lorsqu’il récusait d’une seule phrase une de nos interprétations. Il me guérit à jamais du comparatisme _ réducteur des singularités _ le jour où, ayant à commenter à voix haute devant lui et mes condisciples un passage de Rabelais, j’évoquai stupidement Bergson que j’avais à peine lu. Le dédain de sa célèbre moue me fit carrément dégoût : « Mon petit, Rabelais ne connaissait pas Bergson »« , page 37  ;

et je ne re-passerai pas en revue, l’ayant fait dans un précédent article, tous ses professeurs de philosophie, au premier rang desquels se détache cependant le magnifique Ferdinand Alquié, ami de Monny de Boully, « qui avait participé avec lui aux grandes batailles du Surréalisme ; et occupait alors à Louis-le-Grand la chaire de philosophie pour les classes préparatoires à l’École normale« , page 131 :

« Alquié«  qui « s’était efforcé de dompter son accent languedocien _ de Carcassonne _ mais l’avait gardé en inventant une combinatoire unique du geste et de la parole : il articulait chaque mot, chaque syllabe, déconstruisant ses phrases pour mieux se faire comprendre ; mais reliant, réunissant les savoureux cailloux épars de l’occitan par un extraordinaire jeu des bras et des mains avec des arrondis de bailadora sévillane, ou d’anguleuses poussées des coudes, à la façon des danseuses princières d’Asie du Sud-Est« , page 141 ; « je l’adorais, nous l’adorions : major de l’agrégation en 1931, il était petit, fort mince, toujours élégant, avec d’immenses yeux très noirs aux lourdes paupières bistrées ; et nous étions tous conscients de notre chance d’avoir, à vingt ans, un tel maître : impeccable historien de la philosophie, philosophe lui-même, dédaigneux des modes, des brigues ou intrigues ; et qui, nous instruisant sérieusement avec une totale absence d’esprit de sérieux, nous enseignait du même coup à penser librement et à ne pas plier«  ; quel portrait ! et quel hommage !

« J’aimais aussi sa femme, une belle Normande blonde et plantureuse, bien plus grande que lui, pleine d’esprit ; et je me plaisais parfois à imaginer mon professeur englouti, lui aussi tourterelle, dans l’étreinte des beaux bras blancs de Denise » ; page 142 _ il se trouve que j’ai connu Ferdinand Alquié, à Carcassonne, au mariage de notre ami Jean -Yves David, dont j’étais le « témoin«  ; Ferdinand Alquié (grand ami de Henri Tort-Nouguès, professeur de philosophie et carcassonnais, lui aussi : le père de la mariée) ; Ferdinand Alquié, donc, étant le « témoin«  de la mariée, notre amie Sylvie… ;

et je ne redirai rien de tout ce que Claude Lanzmann a pu apprendre au quotidien, et de Sartre, et du Castor _ « avec leur sérieux si touchant« , page 248 ; en même temps que (même si la remarque n’est qu’à propos de Sartre, et d’après le témoignage, tout premier, de Jean Cau, en 1946) « la simplicité de Sartre, son abord fraternel, sa totale absence d’esprit de sérieux« , page 150 _ ;

sinon, emblématiquement, ceci, et c’est à propos des voyages de Claude « avec eux« , et de son « apprentissage« , par eux deux, « du regard et du monde«  : « J’apprenais à voir _ en échangeant par la parole avec eux _ par leurs yeux _ voilà (de l’image à la parole et vice versa) le va-et-vient véritablement formateur ! y compris cinématographiquement !.., nous le verrons,  d’un véritable « apprentissage«  du « regarder-écouter«  « vraiment«  !.. _ ; et je puis dire qu’ils m’ont formé ; mais cela n’allait pas sans réciprocité : nous avions des discussions serrées et intenses _ voilà ! _ ; l’admiration que je vouais à l’un et à l’autre, n’empêchaient pas qu’elles fussent égalitaires«  ; par là et ainsi, très concrètement, sur le tas, en ces voyages « ensemble », partagés, donc, « ils m’ont donné à penser, je leur donnais à penser » _ toute une pédagogie non didacticienne ! _, page 251 ;

ni ne redirai rien, non plus, de ce que ce Claude Lanzmann a pu apprendre du merveilleux Gershom Sholem, ami très proche d’Angelika (et témoin des « épousailles juives«  d’Angelika et de Claude « lorsque le rabbin Gotthold«  les « unit à Jérusalem, sous la houppa, à la fin d’un jour d’octobre encore très chaud« , en 1974), page 421 : « J’aimai Scholem lui-même dès le premier dîner auquel, avec sa femme Fania, il nous avait conviés, Angelika et moi. Ce grand savant était dépourvu de cuistrerie, généreux de science à la condition d’être persuadé de l’authentique intérêt de son interlocuteur ; il était pionnier, défricheur, curieux de tout ; penseur, philosophe, polémiste, libre dans ses propos et d’une drôlerie souveraine. Je l’aimais aussi pour son visage, son grand nez puissant, ses yeux bleux clairs où demeurait une lueur d’enfance« , page 421… ;

ni, non plus, encore, de ce que je viens de relever, un peu plus haut, de ce que Claude a pu apprendre du « génie poétique » _ « le génie surréaliste qui l’habitait, son français d’une richesse admirable«  (page 79) _, de la « verve » et du « brio » ; de la « liberté« , de la « générosité » et du « non-conformisme » du nouveau compagnon, depuis 1939 ou 40, de sa mère, l‘ »extraordinaire magicien » (page 82), Monny de Boully ; le « Rimbaud serbe«  !.. Car immédiatement, grâce à ce sublime « génie poétique » de Monny, entre Paulette et lui, puis les enfants Lanzmann : « outre l’amour, le ciment de cette miraculeuse entente était l’intelligence, la liberté, l’accord de tous pour placer au dessus de tout ces vertus cardinales ; le refus des tabous dans les conduites et les paroles« , page 130 : quelle leçon de liberté !…

« je faisais mes classes ; apprentissage

qui me fut rendu au centuple quand je réalisai « Shoah« , que l’on peut regarder, à maints égards _ et tout spécialement de l’« instruction » des « témoignages«  _, comme une investigation criminelle« _

« faire ses classes  » (d’ »auteur« )

_ cf par exemple à la page 427 ; et d’abord à propos de « Pourquoi Israël« , à un moment de son montage, en 1972, lors d’« une projection de travail« , « qui avait emballé _ sinon la productrice ! du moins _ les quelques personnes invitées«  ; celles -ci « justifiaient leurs applaudissements par une catégorie de pensée nouvelle pour moi« , se souvient ici Claude Lanzmann : « C’est un film d’auteur, c’est un film d’auteur ! «  ; soit la première prise de conscience d’une « vraie » singularité sienne (d’« auteur« , donc) en train de naître

puis, à la page 520, cette reconnaissance, beaucoup plus large et de poids, d’« auteur«  et d’une « œuvre« , en une « réconciliatrice nuit du 4 août« , à un important colloque organisé à Oxford en septembre 1985, pour une cruciale projection « polonaise« (et internationale) de « Shoah » (la présentation du film à Washington n’eut lieu que le mois suivant, le 23 octobre ; alors que la toute « première«  à Paris, au Théâtre de l’Empire, avait eu lieu au mois d’avril précédent) :

_ « la puissance invitante (en) était un institut d’études judéo-polonaises et son journal, « Polin », organisme pionnier composé de deux solides sections, l’une à Oxford, l’autre en Pologne même. Celle-ci semblait avoir fait l’union autour de « Shoah » et abandonné les anciennes querelles _ déchaînées dès le lendemain même de la première projection du film à Paris, au mois d’avril, donc. Car parmi les invités de poids se trouvaient des membres du Parti communiste, des hommes de Jaruzelski, mais aussi les journalistes et écrivains catholiques les plus réputés de Pologne, comme Jerzy Turowicz, rédacteur en chef du « Tugodnik Powszechny » de Cracovie, le Pr Jozef Gierowski, recteur de l’université Jagellon, de Cracovie aussi. Le plus étonnant dans cette réconciliatrice nuit du 4 août, c’est que participaient également les intellectuels de la dissidence polonaise, ceux qui avaient décidé de fuir leur pays quand Gomulka avait déclenché la grande crise d’antisémitisme officiel, comme le philosophe Leszek Kolakowski et le Pr Peter Pulzer« , précisent les pages 519-520 _

à Oxford, donc, en septembre 1985 : « la discussion _ suivant la projection (intégrale, est-il besoin de le préciser !), la veille, de « Shoah« _ qui dura en vérité plus de sept heures, commença par un mea culpa unanime, tous les participants s’excusant envers moi de l’attaque vicieuse et officielle qui avait été menée contre « Shoah » en Pologne _ à la sortie parisienne (et française), seulement, du film _ ; et continuait d’ailleurs à l’être _ sur pareille lancée… Même s’ils avaient des critiques à formuler contre le film, ils tombèrent tous d’accord pour déclarer qu’il s’agissait d’une œuvre d’art, obéissant à ses propres lois ; et non pas du tout d’un reportage sur la façon dont les Polonais avaient été les plus proches témoins de l’extermination de leurs concitoyens juifs.

Il faut se référer aux nombreux et substantiels articles qui parurent le lendemain du colloque d’Oxford, un peu partout : aux États-Unis, en Angleterre, en Israël, en Pologne même ; par exemple celui de Timothy Garton Ash qui occupait vingt pages de la « New-York Review of Books » ; de Neal Ascherson dans « The Observer » ; ou d’Abraham Brumberg dans « The New Republic ». Tous étaient un salut à « Shoah«  et à la façon dont mon savoir historique et le travail préalable qui y avait conduit, avaient littéralement mis en déroute ceux qui, au début _ à la sortie française du film, en avril ; et ses suites, depuis… _, prétendaient se présenter comme les plus acharnés de mes adversaires, auxquels j’avais montré _ par le film lui-même, d’abord, comme dans les échanges substantiellement nourris de ce colloque _ que leurs poches étaient vides et leurs munitions creuses.

Un certain nombre, comme le philosophe Leszek Kolakowski, m’écrivirent après la projection pour me dire que leur éblouissement l’emportait largement sur leurs objections ; et que si « Shoah«  ne disait pas tout _ certes _, il submergeait _ en effet _par sa puissance de suggestion et son originalité, dévoilant la vérité _ son objectif unique ! _ comme cela n’avait jamais été fait« , pages 520-521 _,

le temps de l’« apprentissage« , donc,

_ « conscient que j’aurais à grandir, à vieillir« , se dit-il, page 249, à propos de sa difficulté ancienne, en 1953, à « tout de suite écrire _ comme le lui conseillait alors Sartre à propos de sa découverte d’Israël, le semestre précédent, d’août à novembre 1952 _ , changer en un livre la matière de sa vie ; ce qui est souvent le défaut des professionnels de la littérature » ;

« en un livre«  ou en quelque autre œuvre, en quelque autre medium, que ce soit : pour lui, Claude, ce sera, in fine, en un certain mode de film de cinéma : nous allons y venir… _,

le temps de l’« apprentissage« 

ou du « faire ses classes » (d’« auteur« ), donc,

je reprends le fil de ma phrase plus haut, avant l’incise sur la reconnaissance d’un « auteur » et d’une « œuvre« , parfaitement singuliers,

finissant par passer… ; au tournant de la décennie 70 :

quand « une fille de milliardaire«  (« C. W.« , qui « s’était proclamée productrice de cinéma« , « depuis qu’elle avait vu ce que j’avais tourné sur le canal de Suez« 

_ pour le magazine de télévision d’Olivier Todd, « Panorama » : « ma décision de faire un jour du cinéma est sûrement liée à la réalisation de ce film » « tourné pour « Panorama », combinant les interviews des hommes sur le canal avec ceux des mères, des épouses, des enfants, à l’arrière« , est-il précisément indiqué, page 410 _

quand « une fille de milliardaire« , donc,

« me bombardait de messages comminatoires pour que je passe à l’acte«  ;

mais « j’avais besoin de réfléchir ; de savoir si j’avais véritablement le désir de ce film _ la même expression exactement (et la même attitude pour l’« éprouver« , dans le « réel« , sur le lieu ad hoc) que pour le « film nord-coréen« , à l’heure du passage à Pékin, en septembre 2004, page 330 : « je décidai qu’il me fallait en avoir le cœur net ; prendre la mesure des changements survenus depuis 1958 ; espérant que mon retour vers ce lointain passé m’aiderait à prendre la bonne décision en ce qui concernait mon désir de film« , donc ! _ ; et également si je me sentais capable de faire du cinéma sans avoir fréquenté aucune école, sans avoir suivi un seul cours«  _ cette inquiétude-là ayant été, en 2004, fort heureusement « dépassée«  ! _, page 412 ;

et ce sera « un coup de foudre violent et partagé«  _ à Jérusalem, page 420 : avec Angelika Schrobsdorff, qui deviendra bientôt, en octobre 1974, sa nouvelle épouse… _ qui fit que « la question de réfléchir à la possibilité _ ou l’incompossibilité _ ne se posa plus : il allait de soi que je le ferais _ les « coups de foudre » n’ayant pas, non plus, étaient avares pour Claude Lanzmann, tout au long de sa vie : à commencer par celui, dans des circonstancs particulièrement peu propices (au pays des « casquettes« partout !) de Kim-Kum-sung, à Pyongyang, en cette « fin août 1958«  Je restai près d’un mois en Israël, parcourant le pays, tantôt seul, tantôt avec elle _ Angelika. Elle me fit faire la découverte sans prix de ses amis, Juifs berlinois, amis de sa mère en vérité, qui la regardaient et la traitaient comme leur propre fille ; l’admirant aussi pour sa beauté et parce qu’elle représentait pour eux l’excellence de la langue allemande, la liberté critique, l’invention et la causticité de l’Allemagne pré-hitlérienne, dont ils avaient gardé l’inguérissable nostalgie » ; etc.., page 420. « Israël, l’Allemagne, les deux années que j’y avais passées, la Shoah, Angelika se nouaient en moi à d’insoupçonnables profondeurs« , page 420, toujours…

En conséquence de quoi, « je repartis pour Paris annoncer à la productrice que j’acceptais de réaliser le film, habité par une idée fixe : revoir Angelika, revenir au plus vite vers elle« , à Jérusalem et en Israël, page 421… C’est ainsi que « l’amour d’une femme a été _ cette première fois-là, en décembre 1970, en quelque sorte… _ le ressort décisif d’une œuvre« , le premier film de cinéma de Claude, « Pourquoi Israël« , page 422.

Puis, dans le courant de l’année 1973,

entre la fin des trois ans déjà bien difficiles de ce premier opus de cinéma, « Pourquoi Israël« 

_ « j’avais demandé un congé sans solde à Pierre Lazareff ; il me l’avait accordé« , page 427 ; et « comme j’étais novice, fou de désir de film et d’Angelika _ les deux, déjà, liés : je continue de penser à l’opus « nord-coréen«  toujours « en balance » de« réalisation« , en 2009… _, j’avais signé le contrat qu’on m’imposait sans en discuter les termes ; j’aurais signé n’importe quoi. Je fus payé au minimum, alors que j’avais trouvé _ sous-pression des diktats successifs de la nouvelle productrice (« intraitable », page 427, qui avait succédé à la décidément trop « amatrice«  (à un point « caricatural« , page 422)« fille de milliardaire« , (« C. W.« )… _ une partie de l’argent ; et que j’avais permis au film de s’achever. Par rapport au salaire _ de journaliste pour le groupe de presse de Pierre et Hélène Lazareff _ qui était auparavant le mien, la régression était considérable. Je terminai « Pourquoi Israël«  dans une très réelle pauvreté qui teintait d’une interrogation anxieuse la joie puissante _ certes ! _ d’avoir réalisé ce film« , pages 427-428 _,


 et les douze ans de « course-relais » qu’allait devenir, avec bien des hauts et des bas

(jusqu’à, même, une presque une noyade, à Césarée, avec « sa magnifique plage au sable dur, longée par un aqueduc romain à travers les arches duquel la mer s’offrait, scintillante et tentatrice« , page 231, l’été 1977…)

le film suivant, le second film de cinéma de Claude, « Shoah« 

_ «  »Shoah » fut une interminable _ et dangereuse, pour sa vie même, on va le voir immédiatement _ course de relais : ceux qui me soutenaient pour un temps, abandonnaient ensuite ; je devais en convaincre d’autres, qui reprenaient le flambeau ; puis d’autres encore ; jusqu’à la fin _ après la fin même, puisque, le film terminé, il n’y avait pas de quoi payer une première copie« , page 234 ;

car, bien « seul à pressentir

_ alors : c’était, donc, l’été « 1977, où seul un miracle _ probablement, eu égard au jeu de probabilité de compatibilité des divers  « compossibles«  _ me sauva la vie _ lors d’une « quasi noyade«  ; au large de Césarée, donc…

C’était une période sombre de mon existence et, ce qui est la même chose, de la réalisation de « Shoah« .

Le film auquel je travaillais depuis presque quatre ans, était en panne : je n’avais plus d’argent pour continuer ;

et les Israéliens

qui, après avoir vu « Pourquoi Israël« , tenu par eux comme le meilleur film jamais réalisé sur leur pays, m’avaient proposé de réaliser un film sur la Shoah, en avaient initié et financé les premières recherches,

venaient de m’annoncer _ patatras ! _ qu’ils ne soutiendraient pas plus avant un travail dont ils ne voyaient pas la fin« , page 229  _

et donc, bien « seul à pressentir

ce que serait cette œuvre _ en si difficile et « opaque« , page 231, « gésine« , page 234… _,

je m’épuisais _ alors _ à tenter de convaincre des bureaucrates ignorants du cinéma autant que de la Shoah _ cela est certes loin de n’exister qu’en Israël ! j’ai ma (petite) expérience des Drac ; et même de la Direction de la Musique (du temps de l’Hôtel Kinski, 53 rue Saint-Dominique)… _ à vouloir leur faire partager, comme si elles étaient claires, des idées encore opaques pour moi-même.

La trame de « Shoah » se dessinait _ peu à peu, cahin-caha, et de bric et de broc…_ en creux ; mais un pareil film est une aventure _ de la poiesis_ qui déborde par essence les limites _ d’écriture comme de chiffrage, sur le papier _ qu’on veut _ soi, d’ailleurs, tout autant que « les autres« _ lui assigner« , page 231… ;

D’où l’incident de la « presque noyade » dans la Méditerranée de Césarée :

« foncer au large, perpendiculairement à la côte, ne pas la longer, a toujours été ma façon de faire _ aller « droit, comme dirait Husserl, à la chose même«  a-t-il aussi précédemment dit, page 139 _ ; et eût été ma devise si la naissance m’avait gratifié d’un blason où la buriner » ;

et quand, après « cinquante brasses » _ mais « vingt déjà eussent été de trop« , page 231 _ « j’entrepris de revenir _ « le soleil était à son zénith, la plage brillante, clairement découpée« , page 231 _ je brassais, il me sembla _ au passé simple, cette fois : c’est l’amorce de la prise de conscience ! _ qu’elle ne se rapprochait pas. Je brassai plus fort, plus fermement ; et basculai dans l’évidence que c’était justement le contraire qui advenait : la plage s’éloignait ! A cet instant de la prise de conscience, tout s’accomplit et se cristallise en un éclair : (…) par-dessus tout, la fatigue. Elle me submerge. Je n’en puis plus, mon pied _ fracturé « un dimanche de printemps » en manquant « une marche biseautée » en me précipitant « dans les escaliers » « de notre immeuble » : « Deborah, la jeune chatte persane d’Angelika » avait sauté, « flèche noire, dans le jardin de notre immeuble parisien« . « Il fallut douze semaines avant qu’on prononçât ma guérison. Et ceci ne fut pas fait à Paris, mais à Jérusalem, par un professeur plein d’expertise, qui me conseilla la natation comme meilleur moyen de réapprendre à marcher et à muscler ma jambe.

Pourquoi Jérusalem ? (…) Parce que Menahem Beghin venait _ le 17 mai 1977 _de gagner les élections et d’accéder _ le 21 juin suivant _ à la charge de Premier ministre. C’étaient les travaillistes battus qui avaient renoncé à me soutenir. (…) Begin ne me déçut en rien ; tout avec lui sa passa comme je l’attendais, comme je l’espérais ; et ma gratitude lui est à jamais acquise. Mais les détails et les modalité de cette nouvelle aide durent être réglés avec ses conseillers, en particulier avec Éliahou Ben Élissar, homme secret et sans émotions (…) Pour l’aide qu’Israël était disposé à m’apporter, je devais m’engager à avoir terminé le film dans les dix-huit mois à venir ; et à ce que sa durée n’excède pas deux heures. C’était si loin de ce que je savais être la réalité que je restai comme assommé ; promis ; et signai _ cette fois-là encore _ tout ce qu’on voulait. La somme qu’on m’allouait me permettrait de poursuivre les recherches, mais pas d’entreprendre le tournage ; j’avais la certitude qu’il me faudrait encore des années _ ce serait huit ans plus tard, en 1985 _ avant de mettre le point final à mon travail ; et que le film serait au moins quatre fois plus long _ au bas mot : plus, même, de huit heures : 9 heures 10 en sa version française… _que ce qu’on m’avait prescrit. En vérité, je vivais ce concours qu’on me consentait comme une condamnation à mort _ comme la corde « soutenant«  son pendu _ du film ; et je me disais, ainsi que je l’avais pensé _ déjà _ plusieurs fois auparavant, qu’il ne servait à rien de m’obstiner ; que je ferais mieux de tout abandonner« , pages 229 à 231.

Aussi voici, maintenant, comment Claude Lanzmann interprète rétrospectivement « aujourd’hui« , page 233, « cet étrange épisode«  de sa « presque noyade » au large de Césarée

_ « l’irruption de la tragédie au grand soleil ; je continue à nager faiblement ; j’avale de l’eau très salée qui m’étouffe » ;

après survient la tentative (rapidement échouée) d’un premier sauveteur (« un grand blond, alerté par Angelika« ,  qui « abandonne presque aussitôt« , page 232) ;

et ceci, ensuite : « Il n’y a plus de plage _ à portée de vue _, plus de soleil ; je suis à moitié aveuglé par le sel ; je m’étouffe souvent ; j’ai cessé de me battre ; il faut mourir. Étrangement je m’apaise ; et j’envisage la mort par asphyxie non pas comme une fin, mais comme un passage, un sale moment, un très sale moment à passer, après lequel je pourrai à nouveau respirer à plein poumons, librement ; à grandes lampées d’air pur ; un détroit, un défilé, le chas d’une aiguille : de l’autre côté, la vie reprendrait _ un analogue de la métempsycose. J’attends donc la mort ; je ne bouge plus ; je ne nage plus ; je flotte sur le dos ; je fais la planche ; je me laisse aller ; je n’ai pas perdu conscience« , pages 232-233 ;


« mais une voix encore, une autre voix, voix claire, accent anglais parfait, m’interpelle brusquement sur mon arrière (…). Je me sentis alors fermement saisi aux aisselles, emporté non pas vers la plage, mais vers la haute mer.

Sa voix impérieuse de professionnel me commanda de l’aider en faisant avec mes jambes le mouvement de la brasse sur le dos. Yossi _ c’était le prénom de mon sauveteur _  nous fit décrire un très grand arc _ de grande amplitude ! _, remontée au large, puis retour vers le rivage, mais beaucoup plus loin, là où les courants traîtres n’existent pas ; là où j’aurais dû nager si j’avais connu Césarée. Il lui fallut presque deux heures pour me tirer jusqu’à la plage. (…)

Étudiant en droit à Tel-Aviv, natif d’un moshaf proche fondé par des Juifs marocains, Yossi Ben Shetttrit, sauveteur professionnel diplômé, était , avec le grand blond, le seul promeneur sur la plage de Césarée ce jour-là ; et le miracle _ voilà : au sein du panel des compossibles les moins probables ; ce n’est qu’une affaire (cf Hume : les « Dialogues sur la religion naturelle«  ; un grand livre ! au sein des écoles sceptiques ; sur lui, lire l’excellent « Le Travail du scepticisme«  de l’ami Frédéric Brahami, aux P.U.F, en mai 2001…) de taux de probabilités… _ est qu’Angelika l’ait rencontré.

Le dimanche précédent, au même endroit exactement, l’ambassadeur d’Angleterre en Israël s’était noyé ; et Yossi, appelé trop tard, n’avait réussi qu’à ramener son cadavre. Six employés de l’hôtel Dan Cesarea avaient _ aussi _ péri là en l’espace de six mois« , page 133 ;

« J’invitai mes deux sauveurs à dîner le lendemain soir ; et je leur manifestai une gratitude que je n’éprouvais pas vraiment«  _ tiens donc !

Car « vivre _ à ce moment présent précis-là, cet été 1977-là _ ne me faisait pas _ pour une fois ; pour un moment _ bondir de joie _ en cette phase dépressive-là de sa vie ; sur laquelle Claude Lanzmann revient par la réflexion rétrospective de ce livre-ci : l’expression est forcément très significative… _ ;

et repensant aujourd’hui _ nous y revoici donc ! après le plaisir de lecture de ce très beau passage (pages 231 à 234) _ à cet étrange épisode,

je me dis _ voici l’explication rétrospective promise, de Claude Lanzmann, page 234, en conclusion de l’« épisode« , donc.. _

que j’avais volontairement flirté avec la mort _ voilà ! _

tant les engagements pris _ cet été 77-là _ envers Ben Élissar et Israël

me semblaient _ réalistement _ impossibles à tenir.

Nous étions en 1977 ; « Shoah«  ne serait terminé que huit ans plus tard ;

et je savais que j’aurais à mentir année après année à ceux qui m’aideraient : Israéliens, Français ; gouvernements ou particuliers ; riches, moins riches, pauvres même.

A me mentir aussi, me mentir à moi-même,

car j’avais besoin d’espoir _ certes _ pour continuer : je me disais « l’année prochaine », comme on dit, dans l’attente messianique, « l’an prochain à Jérusalem » ;

tout en étant parfaitement conscient que je nous racontais des balivernes,

que je serais _ d’autre part encore _ intraitable et n’obéirais qu’à ma loi »

_ ou plutôt à celle que l’œuvre elle-même, en cette étrange, mais aussi impérieuse gestation (ou même « gésine« ), commandait !

Quelques lignes (et cinq phrases) plus loin, Claude Lanzmann le reformule d’ailleurs ainsi :

« Je n’ai cédé à rien ni à personne ;

ma seule règle a été l’exigence interne du film

_ = son « mandat«  interne, en quelque sorte : celui qui parvenait de la foule même des annihilés exterminés « dans le noir complet » et par asphyxie (au Zyklon B), dans le cas de la Shoah industrielle des chambres à gaz ; dont l’annihilation ignominieusement cachée (et/ou refoulée) réclamait hautement la lumière de la « vérité«  des « témoignages« à recueillir, à « accoucher« , à « débusquer«  _ ;

ma seule règle a été l’exigence interne du film ;

ce qu’il me commandait« , toujours page 234…

Et c’est seulement en cela que Claude Lanzmann peut se dire avoir été, alors, et pour ce « mandat« -ci, « maître du temps«  : celui de la manifestation de la « vérité«  !

Claude Lanzmann, se relisant, le précise et le justifie davantage :

« Je me relis :

ces deux dernières phrases sonnent bellement et paisiblement

_ certains y voient même, selon les lunettes qu’ils ont chaussées (cf par exemple, peut-être, la chronique de Pierre Assouline « Claude Lanzmann, le maître du temps« , le 21 août dernier…), la vanité mal placée d’un ego _

aujourd’hui ;

mais je suis le seul à avoir porté ce fardeau d’angoisse ;

seul à savoir ce _ jusqu’à manquer s’en noyer dans les courants contraires de Césarée _ ce que m’ont coûté ces mensonges, serments et fausses promesses.

J’étais comme l’État d’Israël avec ses immigrants.
Combien de fois pendant la gésine
_ c’est-à-dire l’accouchement _ du film, m’est-il arrivé de mesurer avec un incrédule effroi, comme réveillé soudain et rappelé à l’ordre,

que deux années, quatre, sept, neuf, dix années s’étaient déjà enfuies ?

Au bout du compte _ cependant _ et chacun le sait,

je n’ai trahi personne :

« Shoah » existe comme il le devait _ et la Shoah elle-même le « demandait » !..

« Ein brera », c’est encore une formule israélienne pour signifier qu’il n’ y a pas d’autre choix« , toujours page 274…

Entre les trois ans _ 1971- 1973 _ de travail cinématographique de « Pourquoi Israël« 

et les douze ans _ 1973 – 1985 _ de travail cinématographique de « Shoah« , donc,

la « brèche«  avec le passé « journalistique« 

et le premier versant _ en quelque sorte « les classes« , « l’apprentissage« … _ de la vie ainsi que des prémisses (et divers outils à « se mettre dans la main« ) de l’œuvre : à créer, concevoir peu à peu et réaliser, de Claude Lanzmann,

était devenue « incolmatable«  :

« je ne me voyais pas reprendre mon ancien métier de journaliste _ quitté en 1970-71 _ ;

cette période de ma vie était révolue« ,

prend conscience alors, comme de « quelque chose de très fort et même de violent« ,

Claude Lanzmann, page 429 ;

et, sans quitter le terrain du « reportage » (et du « monde« ),

voilà qu’il était ainsi passé, et passionnément, de l’écriture au stylo, sur le papier,

au langage propre _ avec images (de regards, de visages) et parolesscrupuleusement articulées les unes aux autres _ du film,

au cinéma…

C’est, donc, de ce nouveau travail cinématographique-là _ le film « nord-coréen« , à tourner à Pyong-Gyang _, qui le défie et l’attend encore, à ce jour d’août 2009,

telle quelque « nouvelle face nord » à de nouveau et encore, « affronter » et « vaincre« ,

que je voudrais ici même, tracer quelques linéaments ;

car, pour le dire un peu abruptement,

j’ai quelque mal à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

« auteur » d’une « œuvre« 

_ cinématographique : de « reportage« 

(lui toujours, comme dans ses « années Lazareff« , « à l’affût du monde« , page 373);

de « reportage » sur la « réalité«   du « monde«  _

j’ai quelque mal à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

« auteur » d’une « œuvre » cinématographique

si singulière en cours _ et je vais y revenir ! _,

que pour lui,

comme ce fut le cas, en 1966, pour son beau-père René Dupuis :

« l’alpinisme, pour moi, c’est fini ; je suis trop vieux« 

_ de fait, ici, son équivalent « au-delà du seul défi sportif«  pour lui :

soit l’« opus cinématographique » « nord-coréen«  à tourner à Pyong-Gyang !

cf, sur ce projet

_ « quel film ce serait ! « , page 326 ;

« on m’avait tellement dit : « Quel film ce serait !  » que j’y avais réfléchi,

me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

je m’attaquerais à ce pan de mon histoire personnelle, entrelacée _ voilà ! _ à la grande Histoire« , page 329 _

cf, donc, les extraordinaires « repérages«  _ de quatre jours de septembre 2004 _ et « esquisses » de la fin du chapitre XIV de ce « Lièvre de Patagonie« , aux pages 329 à 342 ! _,

j’ai quelque mal, donc, à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

« auteur » d’une « œuvre » cinématographique si singulière en cours,

« l’alpinisme » _ ce qui donne, en le transcrivant : le « défi«  cinématographique « nord-coréen«  !.. _,

que pour lui, en 2009,

ce soit « fini ; je suis trop vieux«  :

« sans le guide, je n’y serais jamais arrivé ; il a dû me tirer à plusieurs reprises« , avait dit René Dupuis, de retour d’une Nième « attaque du fameux Peigne, qu’il avait_ pourtant _ vaincu plusieurs fois ; et qui présente des passages extrêmement périlleux. On ne peut les franchir que d’un seul élan, en mobilisant audace et résolution musculaire » ;

renonçant ainsi « à sa passion pour l’alpinisme« 

« Nous fîmes _ certes _ encore, lui et moi, de longues marches jusqu’à des refuges de haute altitude,

mais c’était autre chose« , page 388 :

des « broutilles » de « retraité« 

qui, en fait et en clair, a bel et bien « décroché » des défis du « difficile » !.. sinon de l’ »impossible » !..

Eh bien! je ne peux personnellement pas « me faire« 

à ce que la formidable énergie (d’ »auteur« ), ainsi que le « génie » (cinématographique),

proprement inépuisables, tous deux,

de Claude Lanzmann,

lui qui a toujours, à quatre-vingt-quatre ans aujourd’hui, un appétit grand ouvert pour « cent nouvelles vies« 

_ cf cette expression magnifique de « confiance«  en la vie et le « monde« , page 192 :« je ne suis ni blasé, ni fatigué du monde : cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas«  !.. _,

un appétit grand ouvert pour « cent nouvelles vies » aventureuses,

encore et toujours à « mener » et « poursuivre » ;

et pour toujours, encore et encore, « bondir » et « rebondir« ,

_ à l’image, en effet, de cet extraordinaire « lièvre haut sur pattes » qui, un soir, « au crépuscule« , en 1995, avait « bondi comme une flèche » en traversant la route devant lui, « dans le balayement de » ses « phares« , « sur le dernier tronçon de route non asphalté après le village d’El Calafate » ;


et fait,

cet « animal magique » que ce « lièvre patagon« -là,

et fait qu’alors « la Patagonie tout entière » lui (Claude) « transperçait soudain _ à l’imparfait : c’est pour l’éternité ! _ le cœur de la certitude de » leur « commune _ définitive : irréversible et ineffaçable ! cf là-dessus, sur ce qu’est l’éternité, l’irréfractable sublime leçon de Spinoza ! _

lui « transperçait soudain le cœur

de la certitude de«  leur « commune présence« , toujours page 192 ;

à rebours de la « sagesse« , un rien contrite, elle _ ce sont des calculateurs fort prudents,

faisant, tel le renard face aux raisins présentement un peu trop hors de portée (« ils sont trop verts !« ) de la fable, par exemple en la version (« Fables« , III, 11) du merveilleux bonhomme La Fontaine… _ ;

à rebours de la « sagesse« , contrite et prudente, donc (= mélancolique, en fait, elle !), d’un Épicure ou d’un Lucrèce

pour laquelle, il serait vain, in fine

(et avec cette conséquence à tirer, selon eux, qu’il vaut, donc, tellement mieux, pour moins « souffrir« , se résigner sereinement à « partir«  de cette unique vie, mortelle, qu’à souffrir le supplice, plus encore que l’irréalisation, de nouveaux désirs ; à partir du constat impuissant, qu’ils font, eux, qu’on finit, en cette vie, par, déceptivement, « se blaser« , en effet !..) ;

pour laquelle « sagesse«  il serait vain, donc, in fine,

de désirer (et « espérer » avec si peu que ce soit de réalisme !) « renouveler« encore, un peu plus longtemps, l’expérience

de ce qui ne peut, hélas pour nous, qu’objectivement « s’épuiser » en matière de nouveauté (en fait de « renouvellement«  d’expérience, pour nous : à découvrir et vivre, avec « fraîcheur » !..)

dans ce que peut offrir, à cette expérience de « sujet«  à nouveau « découvrant« ,

ou « re-découvrant« ,

la non illimitée, pensent-ils, « nature des choses« 

de ce vieux, finalement, et toujours, fondamentalement, répétitivement

_ là-dessus, relire le « Différence et répétition«  de l’ami  de Claude (« l’amitié ressuscita«   par « la violence de son suicide« , page 171 : le 4 novembre 1995), Gilles Deleuze _

identique à soi,

monde unique :

« nature des choses«  qui finirait, donc, par révéler,

au moins à ce-dit apprenti « sage«  (épicurien) , moins malheureux, lui que de plus « fous » et de plus « vains »,

d’apprendre à consentir _ se faisant, pour son usage, de ce qu’il prend pour « nécessité«  un semblant de « vertu » : « amor fati« … _ à se résigner enfin à la radicale et foncière « monotonie« 

de cette « nature des choses«  !.. _,

Eh bien!

je ne peux personnellement pas « me faire« 

à ce que la formidable énergie (d’ »auteur« ), ainsi que le « génie« , inépuisables, de Claude Lanzmann

renoncent à quoi que ce soit, en matière de « joie bondissante« cinématographique ;

lui, ce Claude Lanzmann qui avait « pensé longtemps » appeler son livre _ ce « Lièvre de Patagonie« , donc _ « La Jeunesse du monde » ;

lui qui nous dit et redit :

« je ne sais pas ce que c’est que vieillir ;

et c’est d’abord ma jeunesse _ permanente, perpétuée _ qui est garante de celle du monde« , encore, en conclusion du livre, page 545…

Car, dès les vacances d’hiver 1952-53, à la petite Scheidegg, et plus encore, à leur séjour à Grindelwald, aux vacances d’été suivantes, avec Simone de Beauvoir,

Claude Lanzmann avait « attrapé« , et pour toujours,

« l’inguérissable virus » du défi à « relever » de la « haute-montagne« 

Il en rend un très vibrant hommage à Simone de Beauvoir

_ nous l’avions déjà nous-même découvert à la lecture, il y a déjà un bon moment, de ses magnifiques volumes de « Mémoires » que sont « Les Mémoires d’une jeune fille rangée« , « La Force de l’âge« , « La Force des choses« , « Tout compte fait« , comme « La cérémonie des adieux » ; ou encore dans ses « Lettres à Nelson Algren » : tous enthousiasmants d’une formidable énergie débridée ! _,

page 257 :

« La haute montagne désormais m’habitait ; et j’en ai, tout le reste de ma vie, rendu grâce au Castor« 

« Nos premières vacances d’été _ après celles d’hiver à la Petite Scheidegg _, furent spectaculaires« , page 254 ;

par exemple : « elle nous mijota (…) une marche de huit heures au moins _ et encore, à la condition d’être surentraîné _, de col en col, toujours en altitude, dans le grand cirque dominant Grindelwald, face à l’imposante barrière alpine qui enchaîne les plus de 4000 mètres, dont le Mönch, l’Eiger et la Jungfrau, déjà évoqués. Le but était un refuge isolé dans un paysage grandiose ; nous nous enthousiasmions de concert et marchâmes d’un bon pas, chaussés d’espadrilles, sans crèmes ni onguents protecteurs pour les lèvres et le visage, le crâne nu. (…) C’était « marche ou crève », les coups de soleil m’enfiévraient autant que le furoncle

_ qui, d’abord « une rougeur que j’avais traitée par le mépris« , au moment du départ, à Paris, puis « un énorme anthrax à trois têtes sur l’omoplate gauche« , mal soigné auparavant (seulement « avec de l’eau bouillie, de la ouate, des compresses« ) quand il avait explosé « vers onze heures du soir avant Tournus, où nous nous arrêtâmes« , s’était « réveillé » ;

« un autre furoncle se forma brutalement aux deux tiers du parcours (de cette marche aventureuse en haute-montagne) et au pire endroit le genou. (…) Nous étions loin de tout ; n’avions pas un médicament ; aucune trousse d’urgence« , page 255 _ ;

j’avançais péniblement, en boitant à chaque pas ; le Castor elle-même rouge pivoine, brûlée et transpirante, allait somnambulique, le regard perdu. Nous fûmes pris par l’obscurité ; nous nous égarâmes ; atteignîmes le refuge vers minuit, où par miracle, de vrais alpinistes helvètes, bien équipés _ eux _ nous prirent en pitié, nous tancèrent, nous fournirent en pommades apaisantes, me gavèrent d’antalgiques et nourrirent le Castor. Je ne mangeai rien ; ma température était proche de quarante ; le terrible abcès malin dont notre calvaire avait peut-être accéléré la maturation, explosa, dans un geyser libérateur. A Milan, un médecin lombard me prescrivit un traitement de choc aux antibiotiques, le seul efficace. J’eus portant une rechute à Mostar, accompagnée de forte fièvre ; fut soigné dans un hôpital de Sarajevo. Après quoi, le grand voyage se déroula calmement : j’étais aguerri ; mon intégration dans la famille sartrienne était accomplie« , pages 254 à 256... _ incontetablement une étape importante dans l’« apprentissage »


« L’été suivant, nous recommençâmes par la Suisse ; mais au lieu de l’Oberland bernois, de la Junfrau et de l’Eiger, ce furent les Alpes valaisannes, Zermatt, le Mont Cervin (Matterhorn), le Mont Rose et les sommets aux noms mythologiques, comme Pollux et Castor si on les décline de gauche à droite, blancs jumeaux qui culminent à plus de 4000 mètres«  _ encore, page 257.

De semblables mésaventures ne manquant pas de se reproduire alors, car si « à quarante cinq ans, Simone de Beauvoir était raisonnable, le Castor était encore plus folle que moi » ; et « c’est le Castor qui l’emporta« , page 261 : « refusant les solutions douces ou paresseuses _ que je préconisais, elle résolut que nous étions assez acclimatés pour entreprendre _ cette fois à nouveau _ une longue course exigeante : montée pédestre de Zermatt au col du Théodule, descente par le téléphérique jusqu’à Breuil-Cervinia en Italie, où nous passerions la nuit, retour le lendemain au Théodule par le même téléphérique. Nous aviserions alors selon l’état de nos forces : soit emprunter la benne suisse pour le retour, soit dévaler à pied le glacier du Théodule, les névés, les rudes pentes d’herbe rase par où l’on plonge dans la vallée, jusqu’aux chemins, interminables pour des muscles fatigués, qui conduisent à Zermatt, lointaine apparition sans cesse évanouie. Le temps promis était « grand beau » ; et le fut en effet. Nous partîmes au lever de soleil, en vrais montagnards, mais en espadrilles, comme l’année précédente, sans avoir rien appris, sans crèmes ni onguents ni couvre-chefs« , pages 262-263…


J’abrège les péripéties qui s’ensuivirent, page 264 :

« A Breuil-Cervinia, je dus aussitôt consulter un médecin, mon corps était gravement brûlé, je tremblais de fièvre ; il fallut me transporter par ambulance à l’hôpital d’Aoste où je fus admis immédiatement. Je souffrais de brûlures du premier et même du deuxième degré. J’y restais trois jours, veillé par un Castor anxieux« , page 264…

« Tant d’images de nos voyages se télescopent dans ma mémoire, sans ordre,

mais toujours comme si le temps _ celui qui est physique et que mesurent les horloges ; et qui est aussi le temps social, très inégalitairement partagé : pas celui de la création, de la poiesis_ était aboli« , page 264…

Mine de rien, nous sommes là au cœur de l’essentiel  de la découverte progressive, lente

_ il lui fallut vraiment ses longues et complexes « expériences«  cinématographiques de la décennie soixante-dix (le reste n’en étant que d’un peu lentes et un peu chaotiques « prémisses« , de bric et de broc, un bon laps de temps, les décennies précédentes) _,

par Claude Lanzmann de sa « vocation » et son « mandat » d’ »auteur » d’un grand œuvre de cinéma

_ et pas seulement « Shoah » ;

même si celui-ci, « Shoah« , est un incomparable « monument » à l’échelle de l’Histoire, selon la si belle formulation de Simone de Beauvoir, dans « les quelques lignes«  (page 271) qu’elle écrivit dans la foulée de sa première vision intégrale du film, en novembre 1984 :

« Je reçus le lendemain un appel du Castor :

« Je ne sais pas, me dit-elle, si je vivrai encore quand ton film sortira ; je veux qu’on sache ce que j’en pensais ; ce que j’en aurais pensé ; ce que j’en pense. J’ai écrit quelques lignes ; je te les envoie. »

C’est la première fois que je parle de cela ; les voici :

« Je tiens le film de Claude Lanzmann pour une grande œuvre ; je dirais même : un authentique chef d’œuvre. Je n’ai jamais rien lu, ni vu _ on appréciera le distinguo _ qui m’ait fait toucher _ oui : c’est une affaire d’aesthesis _ de manière aussi saisissante_ en effet, à l’envers des anesthésiants et autres émollients _ l’horreur de la « solution finale » ; ni qui en ait mis au jour _ « dans le noir » de l’asphyxie des chambres à gaz de l’extermination industrielle… _ avec une telle évidence les mécanismes _ matériels _ infernaux. Se situant du côté des victimes, du côté des bourreaux, du côté des témoins et complices plus ou moins innocents, plus ou moins criminels, Laznzmann nous fait vivre _ oui : éprouver ce qui fut éprouvé alors par tous ces « acteurs«  mêmes de la tragédie _, sous ces innombrables _ infinitésimalement infinis… _ aspects, une expérience qui jusqu’ici m’avait parue incommunicable _ faute d’écouter et regarder « vraiment » ceux qui pouvaient, ou ne pouvaient pas, l’exprimer et atteindre la compréhension « vraie« , c’est-à-dire « incarnée« , de la chose des autres… Il s’agit d’un monument _ cinématographique : oui ! _ qui pendant des générations permettra aux hommes de comprendre _ « vraiment«  _ un des moments les plus sinistres et les plus énigmatiques de leur histoire« .

Ajoutant encore : « Parmi ceux qui sont encore vivants aujourd’hui, il faut que

_ c’est aussi un enjeu important, surtout à l’heure du décérébrage accéléré à coup de divertissements généralisés, y compris d’inflation de « musées«  et de « commémorations«  « désincarnés«  (ainsi Claude Lanzmann se plaint-il, par exemple, de la conception du nouveau Musée de Yad Vashem à Jérusalem, par rapport à celle du premier) qui multiplient l’insensibilité et l’oubli…) qui n’a cessé depuis de s’amplifier… _

il faut que le plus grand nombre participe à cette découverte« .

Claude Lanzmann ajoute alors ces deux faits postérieurs, à ce message écrit de novembre 1984 :

« Au côté du Président de la République, au Théâtre de l’Empire, le Castor assista à la première de « Shoah« .

Je n’ai pas été invité au dévoilement de la plaque mémorielle au 11 bis de la rue Schœlcher« , le 10 mars 2007, page 271..

Fin de l’incise sur le « monument«  et le « chef d’œuvre » de « Shoah« , selon les mots de Simone de Beauvoir, page 271 aussi…

Un autre opus de cinéma étant encore, sinon « en gésine », du moins « en gestation » :

la « brève rencontre » de Claude et de Kim, l’été 1958, à Pyongyang…

Qu’en est-il donc de ce nouvel « impossible » projet de film « nord-coréen » ?..

Telle sera la teneur de la conclusion (VI) de cette « conclusion« , quant à l’opus « nord-coréen » en gestation…

Titus Curiosus, ce 29 août 2009

Ce lundi 9 juillet 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

En hommage à Claude Lanzmann (1925 – 2018) et son « Lièvre de Patagonie », en 2009 (IV)

08juil

En hommage à Claude Lanzmann

(Bois-Colombes, 27-11-1925 – Paris, 5-7-2018),

qui nous a quitté jeudi 5 juillet dernier,

et à son superbe Lièvre de Patagonie (en 2009)

ainsi qu’à son œuvre cinématographique (dont le magistral Shoah ),

re-voici

en sept épisodes (des 29 juillet, 13, 17, 21 et 29 août, et 3 et 7 septembre 2009)

la lecture que j’avais faite, de ce 29 juillet à ce 7 septembre 2009,

de son Lièvre de Patagonie ;

et pour ce jour le quatrième volet :

L’abord de l’homme était plutôt rugueux.

Mais l’œuvre est magistrale !

— Ecrit le vendredi 21 août 2009 dans la rubriqueCinéma, Histoire, Littératures, Philo, Rencontres, Villes et paysages”.

Et maintenant,

passés les trois « volets » de mon « introduction«  au « Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann _ tels un seuil « obligé«  vers quelque « saint des saints«  _,

voici la « clé« , à mes yeux, de cet immense « Lièvre de Patagonie » !.. :

le « débusquage » _ le mot « débusquer » revient plusieurs fois dans le livre ! _ par Claude Lanzmann,

en son effort de « rétrospection« , en ce livre-ci, du tissage complexe et riche

d’abord _ comme de règle pour tout un chacun « se cherchant« , touffu et « opaque« ; et, a fortiori, pour « un homme des mûrissements longs« , page 249… _

de sa vie et de son œuvre _ au tout premier chef duquel se situe l’aventure, quasi hors-temps, même si ce fut douze ans durant, du film « Shoah » :

cf l’expression, si parlante, de la page 545 : « Le temps un jour, et dans des circonstances dont je ne saurai rien _ de parfaitement clair… _ a pour moi _ devenant alors ainsi véritablement « auteur«  _ interrompu son cours. Cette suspension du temps a été d’une rigueur implacable pendant les douze années de la réalisation _ assez rarement pareil mot est d’emploi aussi juste qu’ici ! _ de « Shoah«  _ cette « réalisation » étant aussi rien moins, proprement, qu’une « incarnation » !.. Ou, dit autrement, le temps n’a jamais _ alors _ cessé de ne pas passer _ du moins pour le « génie » au « travail de l’œuvre » (et « travail de la vérité« , cette expression-ci se trouvant page 504) qui investissait totalement l’artiste créateur… Claude Lanzmann précisant : « Comment pourrait-on, s’il s’écoulait _ ce temps, comme à l’habitude des opérations non créatrices, mécaniques _, travailler douze ans à produire une œuvre ? Cette formulation, « le temps n’a jamais cessé de ne pas passer », indique à la fois l’écoulement inexorable de ce qu’Emmanuel Kant appelait _ en sa « Critique de la raison pure« _ « le sens interne » ; et son interruption _ dans l’activité productrice et créatrice, passionnante, du « génie » : cf du même Emmanuel Kant, cette fois la « Critique de la faculté de juger« .

Et bien qu’il _ le temps, donc : physique, biologique, social ! _ se soit _ depuis l’achèvement de « Shoah« , en 1985 _ remis très lentement _ comment l’artiste « auteur » « vrai » pourrait-il se résoudre à quitter jamais vraiment le presque hors-temps de l’activité créatrice (ou poiesis) ?.. _, convalescent _ dit alors joliment et par anti-phrase Claude Lanzmann _ à passer _ s’égrener « ordinairement« _, j’ai toujours le plus grand mal à m’en persuader«  :

à part les deux ans de rédaction vraiment « à fond«  de ce « Lièvre de Patagonie » (page 14 : « j’en avais le désir, mais, après l’effort colossal de la réalisation de« Shoah« , je n’étais pas _ immédiatement _ sûr de m’attaquer à un travail de si grande ampleur, de le vouloir vraiment«  : et c’est une condition vraiment nécessaire, pour qu’il y ait « œuvre« , que la force de cet « élan« …),

notre analyse devra aussi s’attacher d’un peu près à l’ »esquisse« , absolument magnifique, aux pages 341-342, très précisément, d’une autre « œuvre«  en projet de Claude Lanzmann : son film « nord-coréen« , à tourner à Pyong-Giang (!), qui conclut le récit des deux très beaux chapitres XIII et XIV :

je vais tâcher d’y revenir ici-même : et c’est même un éclairage capital, à mes yeux, sur l’œuvre (et sur la poïétique même !) de Claude Lanzmann !

voici la « clé« , donc, à mes yeux, de cet immense « Lièvre de Patagonie » !.. :

le « débusquage » par Claude Lanzmann,

je reprends le fil et l’élan de ma phrase,

de comment le « placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage« 

_ du « témoignage«  « vrai«  comme « loi » et « mandat » (impératif ! « l’impératif catégorique de la recherche et de la transmission de la vérité« , dit-il très précisément, page 453) de tout l’œuvre : pas moins ! _

permet et autorise la « survenue« , enfin, de cette « joie sauvage« (« bondissante«  !) de l’ »incarnation » réussie de l’ »être vrais ensemble« ,

qui constitue la plus précieuse moisson de la vie d’ »auteur » et de l’œuvre  de Claude Lanzmann  ;

soit une affaire de « rencontres » merveilleusement bien « accueillies« , remarquées _ on peut ne pas même seulement s’en apercevoir et les « relever«  !.. _ ainsi que, ensuite, « conduites« , « menées » ;

selon une « méthode » lentement, patiemment, opiniâtrement _ « je suis ainsi fait : il est difficile de me faire renoncer« , affirme-t-il page 307 _ avec délicatesse,

et beaucoup de courage aussi,

« élaborée » de bric et de broc au travers de pas mal de vrais dangers affrontés ;

quasi « une folie douce » (l’expression, corrigée, en effet, en « une folie, une folie pas douce« , se trouve page 505) :

sa « méthode d’enquête » (« à fond » : afin d’ »entrer dans les raisons et déraisons, dans les mensonges et les silences de ceux que je veux peindre ou que j’interroge« ),

Claude Lanzmann la spécifie même ainsi, page 285

_ c’est à propos d’articles rédigés en 1958 et 1959 : sur le « Curé d’Uruffe« , le premier (pour France-Dimanche : il en rédige

_ « je décidai que je ne pouvais pas en rester là et que j’allai écrire un autre texte, libre de toute contrainte, pour « Les Temps modernes », revue qui par ailleurs avait donné au fait divers un statut et une dignité ne le cédant en rien à ceux de la littérature ou de la philosophie. Sartre et le Castor dévoraient dans les journaux ce qui avait trait aux passions humaines, lisaient des romans policiers ; et la revue ne recula jamais devant la publication du récit des pires déviances, lorsque nous les jugions dévoilantes« , page 282 _ ;

il en rédige, donc, dans la foulée une version plus élaborée, « Le Curé d’Uruffe et la raison d’Eglise« , pour le numéro 146 des « Temps modernes« , au mois d’avril 1958 : « j’étais formidablement fier de ce long texte, qui fut d’emblée reconnu par ceux qui le lurent ; et qui est resté comme une balise inoubliée dans leur mémoire, j’en ai souvent des échos », page 283),

et sur « la fuite (du Tibet) du dalaï-lama« , le second, « pour « Elle », cette fois« , page 285 ; « l’article, fort long, parut dans le numéro 696 de « Elle », daté du 27 avril 1959« , page 260 _

Claude Lanzmann le spécifie même, donc, ainsi, et ce n’est pas qu’un oxymore :

« J’ai travaillé à ces articles ou à mes films de la même façon : enquêter à fond,

me mettre _ = ma subjectivité _ entre parenthèses, m’oublier entièrement,

entrer _ « vraiment«  : par un tel « décentrage » de soi !..  _ dans les raisons et déraisons _ objectives, par là ! _, dans les mensonges et les silences _ facteurs d’ajout d’« opacité«  : à dissiper !.. _ de ceux que je veux peindre ou que j’interroge, jusqu’à atteindre un état d’hypervigilance _ oui ! il le faut ! c’est le sas obligé vers le « dévoilement de la vérité«  recherché ! _ hallucinée

_ le terme, c’est à relever, revient, lui aussi (après « débusquer« ), à diverses reprises :

d’abord, page 494 : « j’étais dans un état second, halluciné » (il faut cette puissance-là de « dévoilement de la vérité«  !)

« subjugué par la vérité qui se révélait à moi«  alors… :

c’est lors de la toute première interrogation, en Pologne et à Treblinka, celle « du paysan en chemise rougeâtre, à la bedaine spectaculaire et heureuse, inoubliable pour ceux qui ont vu « Shoah«  » (page 493), celle de Czeslaw Borowi ;

ainsi que page 503 : « l’hallucination vraie dont j’étais la proie gagnait aussi les protagonistes«  de « Shoah« , tel un Henrik Gawkowski, après un Abraham Bomba… : c’est toujours à Treblinka, mais cette fois au moment du tournage avec le chauffeur de locomotive, Henrik Gawkowski : « de même que Bomba, dans les miroirs du salon de coiffure d’Israël _ lors du tournage de sa séquence _, allait se revoir coupant les cheveux des femmes à l’intérieur d’une chambre à gaz de Treblinka,

de même Henrik Gawkowski,

qui a peut-être effectivement transporté, dans un des wagons qu’il amenait jusqu’à la gare, Bomba, sa femme et son bébé,

hallucine lui aussi complètement lorsque, penché de tout son buste à la fenêtre de sa locomotive, il regarde sous l’œil de la caméra les cinquante wagons imaginaires _ le jour du tournage, n’était présente que la locomotive _ qu’il conduit _ on notera aussi au passage la métonymie _ à la mort _ ainsi « revue« , « réincarnée« , ce jour-là ! Il n’y a en effet aucun wagon, rien d’autre que la locomotive : louer un train entier eût été impossible, d’un coût exorbitant et inutile. C’est Henrik, son corps accablé de remords, ses yeux fous, la réitération du geste mimant l’égorgement, son visage hagard et concentré de détresse, qui donnent vie _ voilà _ et réalité _ = « vraie«  ; non menteuse ! _ au train fantôme _ de ce jour de tournage-là (« le premier tour de manivelle eut lieu six mois plus tard à Treblinka, autour du 15 juillet » 1978 … _ page 502), sans les cinquante wagons d’alors (« de juillet 1942 à août 1943, pendant toute la durée de l’activité du camp de Treblinka, alors que 600 000 Juifs y étaient assassinés« , page 491), ni, a fortiori, leur chargement de « pièces à traiter«  ! _ ; qui le font exister pour chacun des témoins _ devant les divers écrans, ensuite : au cinéma ; et maintenant grâce au DVD_ de cette scène stupéfiante«  ;

ou page 504-505 : « et chaque fois qu’il m’arrive de revoir les séquences tournées là-bas _ à « la gare de Sobibor » comme à « celle de Treblinka«  _, je me dis que c’est la même urgence hallucinée _ voilà ! _ qui me pousse, pour comprendre et faire comprendre _ les deux volontés intimement unies et mêlées : en faisant écouter, regarder et ressentir par ce que le film a pu saisir de ces « réincarnations« -là des divers « témoins« des actions on ne peut plus matérielles et « effectives«  de l’extermination, alors, les « revivant » en la difficulté même de leur récit en ces circonstances « hallucinées« -là _ à l’étrange démarche d’arpenteur que j’effectue, traversant les voies, en compagnie _ à Sobibor, cette fois-là _ de Piwonski, l’aiguilleur de 1942.

Je me vois et m’entends lui dire : « Donc ici c’est encore la vie. Je fais un seul pas et je suis du côté de la mort ». Disant cela, je fais en effet le pas _ rien ne pouvant remplacer cela, alors et là-bas ! en lieu et temps !!! _ ; je saute le pas ; et il m’approuve. Vingt mètres plus loin, je monte sur un talus herbeux ; il m’informe de sa voix un peu sentencieuse de colonel communiste : « Ici, vous vous trouvez sur la rampe où étaient déchargées les victimes destinées à l’extermination. » Bordant cette rampe sur toute sa longueur, deux rails d’acier bleui, imperméable au passage du temps. Je demande : « Et ce sont les mêmes rails ? _ Da, da », me répond-il

_ ce n’était donc pas rien que « le XIXe siècle qui existait là-bas«  (en Pologne) et qu’« on pouvait« , ainsi, « toucher«  : « Permanence et défiguration des lieux se jouxtaient, se combattaient, s’engrossaient l’une l’autre, analyse magnifiquement Claude Lanzmann à la page 494, ciselant la présence _ oui ! à qui apprend à la « percevoir«  _ de ce qui subsistait d’hier d’une façon peut-être encore plus aiguë et déchirante » : les années 40 aussi.

Il fait très beau _ je reprends la citation du passage à Sobibor, avec Jan Piwonski, page 505 _, une beauté du jour qui me désarçonne et me plonge dans le désarroi.  J’interroge : « Et il y avait des beaux jours comme aujourd’hui, j’imagine ? _ avec un peu de difficulté toutefois… Il murmure : « Il y avait des jours encore bien plus beaux qu’aujourd’hui. »« 

Et c’est immédiatement en suivant ce passage-là, et en conclusion (en quelque sorte « synthétique ») de sa conversation de ce jour-là, à Sobibor, avec Jan Piwonski, qu’intervient, page 505, l’expression « une folie pas douce«  :

« Je pense, on peut penser, que la folie, une folie pas douce, m’avait saisi : sur chacun des lieux de mort _ industrielle, de masse, de la dite « Solution finale«  _, j’ai voulu refaire

_ à seule et unique fin, absolument déterminée (= implacable !), d’« incarnation » « vraie » de cette « perception«  de « présence«  !.. sous la garantie conjointe de vérité ! et des paroles, et des gestes du corps, entièrement « ré-investi« 

(en tous ses sens « habités« , ce corps du « témoin«  qui parle et qui « revit« , par une « vision«  « vraie » de ce qui avait pu être éprouvé, en même temps que violemment nié, refoulé et anesthésié ! : cf les mots terribles d’Abraham Bomba, page 452 : « Oh, vous savez, « ressentir » là-bas… C’était très dur de ressentir quoi que ce soit : imaginez : travailler jour et nuit parmi les morts, les cadavres ; vos sentiments disparaissaient ; vous étiez mort au sentiment ; mort à tout«  (…) face à l’incommensurabilité de l’extermination de masse d’alors et au quotidien)

des « témoins«  survivants retrouvés  et rencontrés,

en une « reviviscence« , « ravivée« 

(« ces souvenirs, précieux comme de l’or et du sang, que je ravivais«  en permettant, par la seule écoute exigeante de leur récit, comme une torrentielle « résurgence«  : page 496)

de ce qui avait été alors accompli ! _

une folie pas douce, m’avait saisi : sur chacun des lieux de mort 

j’ai voulu refaire, par conséquent,

et chaque fois : à Treblinka, à Sobibor, à Chelmno, etc…

le dernier chemin«  des annihilés… ;

jusqu’au « noir« , définitivement invisible, à quiconque et à toute image, de leur asphyxie,

car « le fait est _ indépassable ! incontournable ! irréfractable ! _ que les gens mouraient dans le noir« , page 486 ;

à Auschwitz aussi :

« descendant avec Chapuis caméra au poing les degrés des salles souterraines des grands crématoires II et III de Birkenau, incapable de marcher droit parmi les blocs ruinés recouverts de neige, nous cassant tous les deux la gueule en protégeant l’appareil autant que nous le pouvions ; mais il était bon de se casser la gueule ; il était juste de souffrir , d’avoir par moins vingt degrés, à réchauffer le moteur de la caméra pour pouvoir continuer, absurdement, à faire de longs panoramiques gauche droite et droite gauche, reliant ce qui restait du vestiaire, nommé dans le récit de Filip Müller _ cf aussi son livre « Trois ans dans une chambre à gaz d’Auschwitz« , aux Éditions Stock _ « centre international d’informations », à l’immense chambre à gaz, et vice versa« , page 505 toujours… _

« J’ai travaillé

_ je reprends maintenant le fil de ma citation après cette incise sur le terme d’« hallucination«  _

à ces articles ou à mes films de la même façon :

enquêter à fond,

me mettre entre parenthèses, m’oublier entièrement,

entrer _ voilà l’objectif ! _ dans les raisons et déraisons, dans les mensonges et les silences de ceux _ = d’autres que soi _ que je veux peindre ou que j’interroge,

jusqu’à atteindre _ afin de pénétrer enfin, si peu que ce soit, le mystère, « opaque« , à l’abord, de leur « vérité » de personne, en son absolue « estrangeté«  _un état d’hypervigilance hallucinée

et précise,

qui est pour moi la formule même de l’imaginaire _ actif et fécond : pour connaître et comprendre « vraiment« , en en « démêlant«  les divers « composants« , le réel (= « la chose même« …) de la personne ;

à rebours de l’autre imaginaire (« la folle du logis«  de Malebranche, la « maîtresse d’erreur et de fausseté«  de Pascal) qui, par ses « feintes«  n’aspire, lui, qu’à divertir, tromper et fuir ce « réel«  « irréfractable » !..

C’est la seule loi _ le terme est décisif ! c’est une règle absolument impérative de l’esthétique de vérité (et son « mandat«  !) de Claude Lanzmann _ qui me permette de dévoiler leur vérité _ s’il le faut (et il le faut parfois ! dans le cas des « tricheurs » !..) de la débusquer _, de les rendre vivants et présents à jamais _ = « ceux« -là mêmes « que je veux peindre ou que j’interroge«  : voilà l’enjeu ! il est magnifiquement élevé !

Il ne s’agit pas de se laisser prendre et « séduire« , tromper, par de simples apparences (et tous les « faux-semblants«  qu’on voudra : et il n’en manque certes pas ! ils sont légion…).

Sur ce point, Claude Lanzmann est, d’ailleurs, on ne peut plus parfaitement dans le droit fil

et de sa mère, Pauline (dite aussi Paulette) : cf « sa tranchante intelligence qui débusquait _ voilà ! _ les compromis, les faux-semblants, le mensonge à soi«  (ou aux autres), page 134 _,

et de sa sœur, Évelyne : d’une part, « elle ne trichait pas, ignorait le compromis, était en proie au démon de l’absolu« , page 166 ;

d’autre part, elle pourtant si belle (« avec son œil de peintre, Serge Rezvani, qui fut son mari, portait un jugement très sûr et admiratif sur la beauté et l’expressivité du visage, sur le corps absolument parfait de sa femme« , page 168), et « alors qu’elle avait autour d’elle une véritable cour d’hommes beaux et attirants (…), ma sœur se sentait bien avec les hommes laids, ils la rassuraient ;

l’amour étant à ses yeux autre chose que le double mirage des belles apparences,

d’abord amour de l’âme« , page 178 ; peut-être parce qu’« elle vivait contradictoirement sa _ propre _ beauté ; évidente sous le regard des autres, problématique pour elle : elle ne s’en éprouvait pas propriétaire ; elle ne se tint jamais pour une « belle de souche » _ elle s’était fait « refaire«  le nez

(cf page 169 : « René Simon avait résolu que ma sœur, avec son corps idéal, devait faire carrière au cinéma ; mais que son nez d’intellectuelle juive était un obstacle dirimant. Il fut franchi. Elle n’eut de cesse, contre l’avis de son mari _ Serge Rezvani _ que de se livrer à la chirurgie esthétique, victime elle aussi du problème ontologique que le nez _ « l’énorme nez juif de ma mère« , page 91 : un peu trop spectaculairement sémite _ de Pauline posa à toute sa progéniture. Se refaire le nez était une mode naissante et fiévreuse à l’époque, une aventure libératrice (…) Le maître chirurgien alors était si couru par les dames qu’il donna éponymement son nom à la chose : on disait « le nez Claoué », qui n’était pas toujours une réussite absolue. Juliette Greco eut un nez Claoué ; Evelyne Rey _ ce fut le nom de scène que ma sœur se choisit _ eut le sien, ravissant en vérité. Je ne le découvris que plus tard, me trouvant la plupart du temps en Allemagne, à Tübingen puis à Berlin, pendant les années de sa vie avec Serge » _ au final de la décennie quarante) _ ;


elle ne se tint jamais pour une « belle de souche » ; et c’était la source constante d’une incertitude, d’une interrogation inquiète à laquelle il n’y aurait jamais de réponse avérée. Une belle femme n’est rien d’autre qu’une laide déguisée, a écrit quelque part Sartre ; et ce n’est pas pour rien qu’elle lisait et relisait sans fin « Belle du Seigneur«  d’Albert Cohen, dont le matérialisme féroce l’enchantait« , pages 178-179.

Fin de l’incise sur l’atavisme familial de la féroce allergie aux « faux-semblants«  ;

et retour à la décisive « loi«  lanzmannienne du « dévoiler la vérité« 

C’est ma loi en tout cas _ la chose est capitale ! et Claude Lanzmann l’assume jusqu’au bout !

Je me tiens pour un voyant ;

et j’ai _ même _ recommandé à ceux qui font profession d’écrire sur le cinéma d’intégrer le concept de « voyance » à leur arsenal critique« 

_ nous voici ici très proches de ce que, pour ma part, et en suivant la leçon de Marie-José Mondzain dans son fondamental « Homo spectator« , je me suis autorisé à nommer la faculté d’« imageance« .

De Marie-José Mondzain, sur le même sujet, consulter aussi la participation à un tout récent recueil d’articles : « La Bataille de l’imaginaire« …

Je précise maintenant ici tout de suite ce que j’entends par cette expression _ clé de mon analyse ici _ de

« placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage«  :

advenant, la dite « vérité » du « témoignage« , dans l’expérience « véritablement » partagée elle-même,

d’une façon ou bien consentie,

et même heureusement mutuellement désirée, en pleine confiance

_ l’exemple sans doute le plus achevé d’une telle « pleine confiance » étant celui, magnifique, des « dialogues« 

_ tout à la fois « partage« , « confrontation » et « échange« ,

comme cela s’avèrera bien davantage, cependant, avec le plus mutique Simon Srebnik, page 455 : « Quand Bomba, dans sa cabane, me parlait de Treblinka, j’entendais pleinement tout ce qu’il me disait ; l’idée de confronter son récit au lieu ne m’effleurait pas ; il le faisait revivre _ voilà ! _ par sa parole » ;

tandis que « les bribes que je recueillais avec Srebnik étaient les souvenirs fragmentés d’un monde éclaté, à la fois dans la réalité _ de Chelmno, cette fois (différent de Treblinka)_ et par la terreur qu’il lui _ âgé de treize ans et demi seulement alors _ avait inspirée« , page 454… _

l’exemple achevé et magnifique des « dialogues »

de Claude Lanzmann avec Abraham Bomba,

d’abord lors des « deux journées cruciales »  _ oui ! en 1977 _ dans sa « cabane de vacances dans les montagnes de l’État de New-York« , du côté d’Albany _ « cruciales, non seulement par ce qu’il m’apprenait, que j’ignorais, que tous ignoraient, et qui faisait de lui un témoin unique ;

mais encore parce qu’elles me livrèrent la clé de ce qui devait être ma posture _ d’écoute et d’enquête : voilà ! un apport éminemment capital ! _ face aux protagonistes juifs de mon film.

Dans son mauvais anglais rocailleux, Bomba le coiffeur était un orateur magnifique ; et je crois qu’il me parla, pendant ces quarante-huit heures, comme s’il n’avait jamais parlé devant personne, comme s’il le faisait pour la première fois. Jamais quelqu’un d’autre ne l’avait écouté _ oui ! _ en lui témoignant une aussi fraternelle et sourcilleuse attention _ un point capital ! _, qui le contraignit, par tous les détails avec lesquels je lui demandais _ « en guetteur implacable et émerveillé » (tout à la fois, selon l’expression magnifique de la page 385) que Claude Lanzmann apprenait toujours mieux à être… _ de fouiller _ une opération difficile _ sa mémoire, à se réimmerger _ un terme décisif ! _ de plus en plus profondément dans les indescriptibles _ certes _ moments qu’il avait passés à l’intérieur de la chambre à gaz.

Je compris qu’afin d’être capable de le filmer, lui et ses pareils, je devais à l’avance tout savoir sur eux ; ou du moins en savoir le plus possible, on ne sait jamais tout.

Car obtenir semblable reviviscence _ encore un concept absolument fondamental ! la clé même de « Shoah » ! _ requérait _ comme condition sine qua nonde l’« incarnation » de l’expérience traumatisante (à quel incommensurable degré !..) passée _ que je pusse leur apporter à tout instant mon aide ; aide (…) signifiant d’abord la possession de la connaissance nécessaire pour oser interroger ou interrompre ou remettre dans le droit-fil _ infiniment délicat et déterminé, tout à la fois, c’est un travail à deux _, pour poser les bonnes questions à leur heure _ le timing de l’échange que requiert la « menée » de la production du « témoignage«  (de l’indescriptible : « l’administration _ industrielle _ de la mort«  ! ici…) est lui aussi capital ; et requiert une « hypervigilance« , en effet, et « hyper hallucinée«  et « hyper précise » ! des deux !..

Entre Bomba et moi, lorsque je le quittai, l’une d’elles en tout cas était résolue : la question de confiance : il savait pouvoir compter sur moi et à qui il parlerait« , pages 447-448 _ ;

comme, ensuite _ « deux ans plus tard« , « à l’automne 1979« , page 448 _, lors des séances de tournage en Israël _ avec le récit à filmer de « la coupe des cheveux des femmes juives à l’intérieur de la chambre à gaz (de Treblinka), point d’orgue du pire » et « raison essentielle de notre commune entreprise«  de filmage, page 449 _, pour la poursuite et l’achèvement, au tournage, de ces « entretiens » avec Abraham Bomba :

« Au fur et à mesure de l’avancée du tournage _ « je le filmai face à la Méditerranée, sur la belle terrasse d’un appartement de Jaffa que m’avait prêté Théo Klein« , page 449 _, je sentais Bomba gagné par une nervosité à laquelle répondait ma propre anxiété. Nous savions, lui et moi, que le plus difficile était devant nous ; qu’il nous faudrait bientôt en venir à la coupe des cheveux des femmes juives à l’intérieur de la chambre à gaz, point d’orgue _ peut-être _ du pire, raison essentielle de notre commune entreprise.

A plusieurs reprises, à la fin des journées précédentes, il m’avait pris à part : « Cela va être très difficile ; je ne sais pas si je pourrais le faire », m’avertissait-il. Je voulais l’aider, m’aider moi-même ; il n’était pas question de continuer à le faire parler sur la terrasse, face à la mer bleue _ edénique, idyllique.

C’est moi qui eus l’idée du salon de coiffure. Bomba n’était plus coiffeur, il était retraité, et sa retraite était le motif majeur de sa « montée » en Israël, de son aliyah. Mais ma proposition lui agréa ; il se chargea de trouver lui-même le salon« , page 450 ; « il choisit une vraie boutique de coiffeur pour hommes, avec un patron entouré de plusieurs garçons qui officiaient sans un mot ; et des clients qui entraient librement, non prévenus de ce qui se passait à l’intérieur«  ; « C’est Abraham aussi qui choisit son client, un ami à lui, de Czestochowa probablement, à qui il coupa les cheveux, maniant presque sans interruption les ciseaux pendant toute la durée de la séquence, c’est-à-dire au moins vingt minutes. Ou plutôt à qui il fit semblant de couper les cheveux : l’eût-il fait vraiment, son « patient » eût terminé pratiquement tondu.« 

« Pourquoi le salon de coiffure ? Les mêmes gestes, pensais-je, pourraient être le support, la béquille des sentiments ; lui faciliteraient peut-être le travail de parole_ de « témoignage » : le « travail de vérité » au cœur ardent, « fulgurant« , même,  du« travail de l’œuvre » de (et qu’est) « Shoah« … _ et de monstration qu’il aurait à accomplir devant la caméra. Bien sûr, ce n’étaient pas les mêmes gestes ; un salon de coiffure n’est pas une chambre à gaz ; faire semblant de couper les cheveux d’un homme seul n’a rien à voir avec le récit que j’avais entendu dans la montagne américaine : nues , affolées par les coups de fouet des gardes ukrainiens, les femmes juives pénétraient par fournées de soixante-dix, dans la chambre à gaz où les attendaient dix-sept coiffeurs professionnels qui les faisaient asseoir sur des bancs de bois disposés à cet effet ; et les dépouillaient de leur chevelure entière en quatre coups de ciseaux. »


Quand, durant le tournage, je demande à Abraham de refaire les gestes d’alors, il empoigne, ciseaux brandis, la tête de son ami, son faux client, et montre comment il procédait et à quelle vitesse, faisant le tour de son crâne : « On coupait comme ça, ici… là… et là… ce côté… ce côté, and it was all finished. » Deux minutes par femme, pas plus.

« Sans les ciseaux, la scène eût été cent fois moins évocatrice, cent fois moins forte.

Mais peut-être même n’aurait-elle même pas avoir eu lieu : les ciseaux lui permettent d’incarner _ en son corps, en ses gestes, en ses moindres sensations : une« reviviscence«  _ son récit _ de « témoignage » de ce qui de fait advenait là, dans la chambre à gaz de Treblinka _ ; et de le poursuivre, de reprendre souffle et force, tant ce qu’il a à dire est impossible et épuisant« , page 451 ;

avec le moment « impossible » de l’arrivée dans cette chambre à gaz de Treblinka « des femmes de ma ville natale, que je connaissais qui me connaissais« , dit Bomba.

Car « il y a deux moments dans cette longue séquence : au commencement de son récit, Abraham adopte un ton neutre, objectif, détaché ; comme si tout ce qu’il doit raconter ne le concernait pas ; comme si l’horreur aller pouvoir s’engendrer sans son implication, harmonieusement presque« , page 451 ; musicalement sans « point d’orgue« « Mes questions ne lui permettent pas de continuer comme il voudrait ; elles sont d’abord topographiques ; réclament des précisions d’espace et de temps. (…) Ces questions permettent la recréation _ voilà _ la plus exacte possible des lieux et de la situation ; mais elles m’autorisent aussi à oser aborder _ émotionnellement _l’interrogatoire le plus difficile, qui ouvre le deuxième moment de la séquence :


« Qu’avez-vous éprouvé la première fois _ voilà l’objet précis de la question _ que vous avez vu déferler dans la chambre à gaz toutes ces femmes nues et ces enfants, nus également ? » Abraham esquive, répond à côté ;

la conversation se poursuit par d’autres précisions sur la coupe de cheveux, destinée à leurrer les femmes aux derniers instants de leur vie, en leur faisant croire, à cause de l’utilisation de ciseaux et de peignes et non d’une tondeuse _ jusqu’où peut aller la technique de la manœuvre de tromperie ! _, qu’il s’agit d’une coupe normale, comme la pratiquent les coiffeurs pour hommes.


A cet instant, quelque chose sur le visage de Bomba, dans le timbre de sa voix, dans les silences qui espaçaient ses paroles

_ données subtiles auxquelles l’« addiction » au théâtre de Claude Lanzmann l’avait très précisément sensibilisé, au moment de son mariage avec la magnifique comédienne Judith Magre, la décennie des années soixante ; cf pages 383 à 385 :

« j’étais devenu tellement sensible que le plus infinitésimal écart _ un concept leibnizien ! _ dans un mouvement du corps, dans la hauteur d’un timbre _ le registre du musical est spécialement ultra-sensible _, prenait pour moi une importance démesurée, me changeant, tout à la fois _ et la nuance est d’une vérité magnifique ! _ à mon insu et au comble de la lucidité, en guetteur implacable et émerveillé » : une expression magnifique de justesse ! Avec ce commentaire, alors, page 385 :  » C’est l’addiction même. J’aimais acteurs et actrices, l’univers du théâtre qui m’était chaque jour offert. On s’était tellement habitué à ma présence dans le sillage de Judith, à mes commentaires et à mes réflexions, qu’un échange, une forme d’entraide amicale s’instauraient _ même _ parfois entre les metteurs en scène et moi » ; avec, encore, cette remarque rétrospectivement prémonitoire, si j’ose l’expression : « J’apprenais peut-être les balbutiements d’un métier que j’exercerais plus tard, autrement, bien ailleurs…« ,page 385, donc  ; fin de l’incise

A cet instant, quelque chose sur le visage de Bomba, dans le timbre de sa voix, dans les silences _ musicaux, eux aussi _ qui espaçaient ses paroles,

m’alerta. Une tension visible, palpable montait dans la pièce _ de ce salon de coiffure _ ; j’ignorais quoi, quand, je n’en étais pas sûr ; mais j’eus le sentiment qu’un événement essentiel allait, pouvait se produire.

J’étais placé juste derrière le caméraman et je pouvais lire sur le compteur de la caméra combien de minutes de pellicule vierge restaient dans le magasin : cinq minutes. C’est beaucoup, c’est peu ; j’obéis _ alors _ à une intuition _ de « génie » (poïétique) d’« auteur«  _ brutale ; je dis à voix basse à Chapuis : « On coupe; et on recharge immédiatement ». Avec la caméra 16 mm Aaton que j’utilisais, il faut changer de magasin toutes les onze minutes. Des magasins pleins étaient prêts ; le changement s’opéra en un éclair ; et la conversation se poursuivit comme s’il n’y avait eu aucune interruption ; Bomba ne s’en avisa pas.


Après un temps, je reposai
_ revenant à la charge au service du « travail de la vérité«  et de sa « monstration«  _ la question laissée sans réponse.

Celle-ci fut _ alors _ magnifique et bouleversante ; il ne biaisa pas _ cette fois _ :

… 

« Oh, vous savez, « ressentir », là-bas… C’était très dur de ressentir quoi que ce soit : imaginez

_ c’est là tout l’enjeu de « représentation« , si difficile, de la « transmission » du« témoignage«  ; la force (ou la faiblesse) d’« autorité«  de celui-ci

à faire enfin, outre « vraiment«  écouter, « vraiment«  ressentir (à d’autres : nous, en l’occurrence, ici !) et enfin « vraiment«  comprendre l’incrédibilité

trop extra-ordinaire de l’absolument insupportable qui était, de fait, advenu…

Ce à quoi a, de fait (« un secret » est le sous-titre de son livre) échoué Jan Karski, avec « Mon Témoignage devant le monde« , au moment même où se perpétrait au quotidien (de toutes ces années), en sa Pologne, la « Shoah » ;

ou encore, à sa première publication, en 1947, à Turin, à 2500 exemplaires seulement, le « témoignage«  de Primo Levi, « Si c’est un homme » ;

ou encore ce que s’emploie à narrer le « génie«  (« littéraire » aussi : récompensé du « Prix Nobel de Littérature 2002« …) du grand Imre Kertész au retour (d’Auschwitz, Buchenwald et Zeitz, « comme lui« …) du narrateur, de quinze ans (à son retour, l’été 45, à Budapest, « comme lui-même« , aussi…d’« Être sans destin« , aux personnages de ses deux voisins juifs, Steiner et Fleischmann, demeurés eux à Budapest : mais « ils ne comprenaient pas trop«  ; « et je parlais, en vain peut-être, et aussi un peu à tort et à travers«  (pages 357), aux pages 348 à 359 de ce magnifique livre… : « je voyais qu’ils ne voulaient rien admettre _ de l’analyse de son « témoignage«  _, et ainsi, prenant mon sac et ma casquette, après quelques paroles, quelques gestes embarrassés, mouvements inachevés, au milieu d’une phrase inachevée, je suis parti« , page 359 d’« Être sans destin«  _,


imaginez,

travailler jour et nuit parmi les morts, les cadavres,

vos sentiments disparaissaient ; vous étiez mort au sentiment ; mort à tout ».

Puis il ajouta : « Je vais vous raconter quelque chose qui s’est produit pendant que je travaillais à la chambre à gaz quand sont arrivées des femmes de ma ville natale _ Cestochowa _ que je connaissais, qui me connaissaient ». 

« A cet instant précis, ce mort au sentiment fut submergé par le sentiment, avec une violence telle qu’il ne put aller plus loin, faisant de la main un petit geste qui signifiait à la fois la futilité et l’impossibilité de continuer à raconter ; et aussi, ce qui est la même chose, l’impossibilité, la vanité de comprendre.

La scène est célèbre _ le dialogue se trouve aux pages 168-169 de la transcription sur papier seulement de « Shoah«  (même si « un livre ? Quelle idée débile ! « Shoah » n’est pas un livre, c’est un film. C’est impossible que ce soit un livre« , répond abruptement Claude Lanzmann à la question de Jean-Michel Frodon : « Si vous aviez choisi de faire de « Shoah » un livre, ce serait une autre création, mais qui aurait amené d’autres choix« , à la page 118 du recueil d’articles « Le Cinéma et la Shoah« , paru en 2007 aux Éditions des Cahiers du Cinéma…) _ : Abraham efface d’un coin de serviette les larmes qui perlent à ses yeux, se mure dans le silence tout en continuant à tourner ciseaux en main autour de la tête de son ami ; et tandis qu’il tente de se ressourcer, parlant à ce dernier en yiddish d’une voix confidentielle _ il lui dit : « Ils mettaient ça dans des sacs et c’était expédié en Allemagne« ... _, s’instaure alors entre lui et moi le dialogue de deux suppliants, lui me pressant d’arrêter, moi l’exhortant fraternellement _ oui _ à poursuivre parce que je considère qu’il s’agit de notre tâche commune _ pour la mémoire (versus l’annihilation !) des exterminés _ de notre devoir _ envers eux _ partagé _ oui !

Tout ceci advint au moment où il n’y aurait plus eu de pellicule dans la caméra si je n’avais pas donné l’ordre de recharger. C’eût été une irréparable perte, car je n’aurais jamais pu demander _ certes : et c’est là un article puissant de la « loi« d’esthétique du « mandat«  de l’« œuvre de vérité » du cinéma de Claude Lanzmann _ à Bomba, comme cela se peut dans une répétition de théâtre, de recommencer à pleurer _ l’« incarnation« , ici (de « témoignage« ), n’est pas « théâtrale« 

La caméra ne s’est pas arrêtée de tourner ; les larmes d’Abraham étaient pour moi  _ comme « metteur en œuvre«  de la « vérité » même de la « Shoah«  (telle qu’elle est advenue) dans et par le film « Shoah » :

qu’on se souvienne des mots mêmes du « mandat » énoncé, « au début de l’année 1973« , par Alouf Haleken : « réaliser un film qui soit _ et « du point de vue des Juifs » : celui des annihilés eux-mêmes, à l’heure du plus noir de la chambre à gaz… _ qui soit la Shoah« , page 429 du « Lièvre de Patagonie«  _


les larmes d’Abraham étaient pour moi précieuses comme du sang, le sceau du vrai, l’incarnation même.

Certains ont voulu voir dans cette scène périlleuse la manifestation de je sais quel sadisme _ de ma part _, alors que je la tiens au contraire pour le paradigme de la pitié, qui ne consiste pas à se retirer sur la pointe des pieds face à la douleur, mais qui obéit d’abord à l’impératif catégorique de la recherche et de la transmission _ aussi ; ou « partage« , face aux comportements de mutisme et de censure des complices de l’annihilation… _ de la vérité _ objective.

Bomba m’étreignit longuement après le tournage ; et plus longuement encore après avoir vu le film : nous passâmes plusieurs jours à Paris ; il savait qu’il resterait _ par ce « témoignage«  de vérité désormais visible et audible...  _ comme un héros inoubliable« , pages 452-453…

Je reprends ici le fil de mon raisonnement interrompu par l’incise à propos du « partage«  du « témoignage« , dans le « travail de la vérité« , dans l’exemple, en deux temps (dans les montagnes de l’État de New-York, en Israël) d’Abraham Bomba :

je précise maintenant ici tout de suite ce que j’entends par cette expression de

« Placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage«  :

advenant, la dite « vérité« , dans l’expérience « véritablement » partagée elle-même

d’une façon ou bien consentie _ voilà où nous en sommes restés, avec l’exemple éloquent d’Abraham Bomba ; un parmi pas mal d’autres _ ;

ou bien d’une autre : dérobée

_ dans l’exception des « témoignages » arrachés par un dispositif de ruse (avec la « paluche » ; cf tout le chapitre XIX), aux bourreaux nazis _ qui constitue une autre version, un peu plus paradoxale, certes (car « piégée«  !.. via le dispositif de la « paluche« ), de cet « être vrais ensemble« , encore, par lequel et sur lequel Claude Lanzmann conclut, page 546,  tout le livre !

Ici, on peut se reporter à l’exemple de « l’ »être vrais ensemble«  arraché par la ruse à l’Unterscharführer SS Suchomel

_ « à la fin mars 1976« , « à Braunau am Inn, la ville natale d’un certain Adolf Hitler !« , page 471 ; « je louais des chambres à l’Hôtel Post : nous transformâmes l’une d’elle en studio d’enregistrement, punaisant au mur le plan de Treblinka, choisissant l’endroit où se tiendrait William _ Lubtchansky, le cameraman _, assez loin de celui que j’assignais à Suchomel afin qu’il ne soupçonnât rien« , page 472 _,

rapporté aux deux pages 472-473,

quand, chantant « par deux fois le chant de Treblinka que les Juifs du Sonderkommando devaient apprendre dès leur arrivée », « la dureté soudaine de ses yeux manifeste _ à tous, désormais _ qu’il est à cet instant entièrement ressaisi _ voilà la vérité (de l’homme Suchomel) qui se trouve alors « révélée » à l’image « saisie« , et pour jamais, par le film _ par son passé d’Unterscharführer SS ; et quel homme impitoyable il était lorsqu’il avait pouvoir de vie et de mort«  :

« ce fut une journée éprouvante et éreintante. J’étais horrifié par ce que j’apprenais ; je savais en même temps qu’il s’agissait d’un témoignage extraordinaire, car personne n’avait jamais décrit, avec un tel luxe de détails, généré par mes questions précises et d’allure purement techniques, dépourvues de toute connotation morale, le processus de la mise à mort dans le camp d’extermination de Treblinka« …

« Le même soir, dans un restaurant de Munich, William _ Lubtchansky, « mon chef opérateur » : lui « qui affina et approfondit mon éducation cinématographique« , a proclamé au passage, à propos du tournage de son premier film « Pourquoi Israël« , au début des années 70, Claude Lanzmann, page 427 _ et moi eûmes une dispute violente. Il était à bout, aussi sonné que moi par les risques encourus et les horreurs que nous avions entendues ; mais il n’avait pas supporté que j’invitasse Suchomel  _ ainsi que son épouse _ à déjeuner _ le mari et sa femme « se goinfrèrent de canard et de crème fouettée, tandis que William, dont le père avait été gazé à Auschwitz, m’assassinait de son regard noir« , page 472… _ ; encore moins que je le payasse _ « en billets de 100 Deutsche Mark, prix de ses « douleurs »« , page 473Je comprenais William, il avait raison ; mais sans la discipline de fer que je me suis imposée, il n’y aurait pas eu un seul nazi dans le film. Ma froideur et mon calme étaient partie intégrante du dispositif de tromperie«  _ au service de la manifestation de la vérité, par la « saisie« , au son et à l’image conjointement, le point est essentiel !, de tels « témoignages«  de « vérité«  ; et de pareille (fulgurante !) « incarnation«  !..  

« Placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage« , disais-je :

advenant, la dite « vérité« , dans l’expérience « véritablement » partagée elle-même,

d’une façon ou bien consentie ou bien dérobée,

dans l’expérience « véritablement » partagée du « témoignage » de quelqu’un

_ ou de quelque chose :

même si c’est, somme toute, un poil plus complexe, pour elle, la-dite chose, de se mettre à « parler« 

(sauf médiation d’un « génie«  tel que celui, poétique s’il en est, de La Fontaine en ses « Fables«  :

« Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons :

Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes » !..) ;

et de « s’adresser«  à une personne qui se mette, elle, de son côté, « en partenaire«  en quelque sorte, à enfin et « vraiment » l’« écouter«  !..

Toutefois, je note tout de même ceci, page 506 : « le dernier jour du tournage en Pologne _ à Chelmno _, en décembre 1981 (…), nous étions trois, Chapuis _ le caméraman _, moi-même et Pavel, l’ingénieur du son, qui n’avait nulle voix humaine à enregistrer puisque je n’interviewais _ alors plus _ personne ; mais simplement le chant des forêts, du vent et des rivières ; j’aurais besoin de cela aussi«  : voilà !..

Et encore, en suivant : « Avant Chelmno, nous étions restés quatre jours à Treblinka pour filmer encore et encore les pierres _ purement symboliques, commémoratives _ du camp ; et des locomotives trouant la nuit de leurs phares après avoir franchi le Bug sur le pont dont j’ai déjà parlé. Chapuis s’allongeait, caméra braquée, le long du ballast, presque au ras des roues ; et je lui enserrais le dos de mes bras pour qu’il ne bouge pas ni ne tombe. Pavel enregistrait su son Nagra le tonnerre du train«   _

« Placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage » de quelqu’un, donc,

ainsi que de quelque chose _ « le chant des forêts, du vent et des rivières » et « le tonnerre » « des locomotives » « après avoir franchi le Bug » : les moindres nuances d’expression sont éloquentes ! _, par conséquent…

« Placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage » de quelqu’un,

ainsi que de quelque chose, aussi, par conséquent,

qui, rompant avec le silence, le bavardage et le déni caractéristiques du mensonge, endémiques, si on les laisse faire, proliférer, gagner

_ dont il faut cependant distinguer le silence « vrai« , non trompeur, lui,

tel celui, atrocement traumatisé, d’un Dov Paisikovitch : « Sa jeunesse et son absolu mutisme avaient leur place éminente dans la tragédie que le film aurait à incarner« , car « le silence _ du mutisme qui ne peut pas être surmonté _ est aussi un mode authentique du langage«  ; et pour le « témoignage » au film de Dov, Claude Lanzmann s’était « dit : « On ne parlera pas, on pêchera ensemble ; et je raconterai son histoire en voix off« … » Solution palliative que « Dov avait acceptée«  ; mais qui ne put cependant pas être réalisée, parce que Dov « mourut malheureusement d’une crise cardiaque avant que je pusse tourner. J’eus beaucoup de regret. Et de peine« , page 441… _,

quelqu’un (et quelque chose) qui se mette, enfin, à parler « vrai« 

grâce _ aussi ; et c’est crucial ! _ à quelqu’un d’autre qui,

rompant, de même, lui aussi _ est-ce donc si fréquent ? _, avec l’inattention, la distraction, la surdité, et aussi l’hypocrisie, la sournoiserie, la tromperie,

se mette, enfin, à écouter « vrai« , de même ;

suscitant, aussi, par là un mode « vrai » de la parole de l’ »interlocuteur » ; et de l’ »interlocution » elle-même

et cela, l’un par _ et avec ! la condition est exigeante, rare ; mais aussi rédhibitoire ! _ l’autre ! ces « interlocuteurs« …

celui « écoutant » ainsi, suscitant, très sûrement, en effet, « l’élan » _ minimum _de « confiance » _ cf l’expression, à propos du lien avec Abraham Bomba, page 448 :« était  résolue la question de confiance« _,

« l’élan » de « confiance« , enfin, donc, de la « confidence« 

_ « confiance«  et « confidence«  : mots de la même famille ! et, surtout, ici, peut-être une qualité idiosyncrasique de quelques uns des Lanzmann-Grobermann,

notamment

la mère de Claude, Pauline (ou Paulette : cf aux pages 134 : « De ma mère, tous mes amis

_ « les provinciaux qui furent admis en khâgne à Louis-le-Grand à la rentrée suivante, celle de 1946«  et pour lesquels « ma mère devint « La Mère », être générique, Alma Mater, non pas la mienne seule » : « elle les aimait comme des fils, autrement et plus que les siens propres, puisqu’elle entretenait avec sa descendance, on l’a vu _ Claude Lanzmann dit même à propos de son rapport à sa mère, page 93 : « la question de l’amour filial fut lancinante tout au long de notre vie » ; « c’était abandon contra abandon, inépuisable réserve de conversations, serments et tentatives de paix ultérieurs« …  _, une relation spectaculairement dépourvue d’indulgence. A la suite de _ Jean _ Cau _ le meilleur copain d’hypokhâgne et khâgne de Claude à Louis-le-Grand _, tous l’appelèrent « La Mère » _

n’étaient sensibles qu’à la curiosité formidable qu’elle avait de la vie et des amours de chacun, à la façon dont elle attirait, attisait leurs confidences à tous avec une géniale avidité. Elle les fascinait par sa tranchante intelligence qui débusquait les compromis, les faux-semblants, le mensonge à soi ; par sa culture (…), son humour, sa vitalité«  ;

ainsi que 149 : « Monny _ de Boully : son nouveau compagnon et mari _ et Paulette_ qui « tint, donc chaque samedi un véritable salon littéraire« , recevant, dans le « petit appartement de deux pièces de la rue Alexandre-Cabanel, encombré de tableaux, de livres, d’objets précieux«  (page 130) « Éluard, Aragon, Cocteau, Ponge, d’autres encore« (page 147), tel que le philosophe et ami des Surréalistes, Ferdinand Alquié, dans les années qui ont suivi la Libération (page 148) _ savaient mettre les gens en confiance et avaient tous les deux _ par leur charme puissant _ le don de susciter les confidences les plus intimes«  ;

sur la puissance du « charme«  de Paulette (et de Monny), ceci, page 165, à propos des circonstances de la « rencontre«  de Claude avec Judith Magre, en 1946 :

« Une âme bien née _ on notera l’expression _, si elle avait la chance de croiser un jour Monny et Paulette, ne pouvait pas ne pas être ensorcelée _ rien moins ! _ et tomber immédiatement sous leur charme. Le foudroiement _ autre terme capital ! _en vérité fut réciproque ; ils se connurent par hasard au café de Flore _ Café de la Coupole, Café de Flore, Café Royal : une histoire de la « grande sociabilité«  parisienne est aussi une histoire des cafés ! cf  en partie là-dessus le très intéressant « Cafés de la mémoire » de la très remarquable Chantal Thomas… _ ; et s’enchantèrent _ oui : le chant des Muses est de la partie ! accompagnant le malicieux (et cruel aussi : d’une main, il donne ; de l’autre, armée de son rasoir, il tranche !) Kairos ! _ tant les uns des autres et les autres de l’une qu’après plusieurs heures de conversation Judith revint avec eux dîner rue Alexandre-Cabanel. Je me trouvais là, je fus présenté, couvert comme à l’accoutumée de lauriers _ d’Apollon _ et d’éloges, tandis que j’étais à mon tour et d’emblée foudroyé par cette merveilleuse liane de vingt ans, au corps mince et dur, à la voix profonde et riche de toutes les inflexions, par ce visage aux pommettes hautes, ce regard de feu, cette bouche rouge et sensuelle sous un nez puissant. elle ne s’appelait alors ni Judith, ni Magre : obéissant à un appel intérieur impérieux, elle avait fui sans un sou la province _ la Haute-Marne _ et ses parents industriels _ les Dupuis _, s’était inscrite au cours Simon où elle apprenait à devevenir la très grande actrice que l’on sait. Nous nous étreignîmes dans l’ascenseur » ; etc… « Nous vécûmes pendant près de six mois une passion torrentielle« , mais cela c’est une autre histoire que celle du « charme«  si puissant de Pauline-Paulette Grobermann-Lanzmann-de Boully : page 165 ;

ce « charme« -là de sa mère _ enfuie du cercle familial des Lanzmann quand Claude n’avait pas encore neuf ans, « cela se passait en 1934«  (page 81), Claude n’y accéda « vraiment«  que « le jour _ « c’était une aube du printemps 1942« , page 77 _ où Monny tapota à la porte de la cour brivadoise«  _ = de Brioude _, « cela faisait huit ans que nous ne vivions plus avec notre mère et plus de trois ans que nous ne l’avions pas revue_ les quelques lettres que nous avions échangées ne disaient rien d’important. Elle s’était estompée de ma mémoire, était devenue lointaine ; elle ne me manquait pas ; et s’il m’arrivait de penser à elle ou de l’imaginer, ce n’était pas sous la figure de la caresse et du gazouillis tendre que je l’évoquais, mais au contraire par tout ce qui, dans son être, démentait les représentations ordinaires de l’amour maternel, par tout ce qui, en elle et par elle avait fait honte à l’enfant conformiste que j’étais. Son bégaiement terrible, inexpugnable ; son énorme nez (…) que je percevais d’abord comme emblématiquement, spectaculairement juif ; ses colères qui faisaient rouler dans leurs orbites ses beaux grands yeux, mais qui étaient seules capables de dompter son bégaiement _ la fulmination chez elle désentravait la parole _ ; sa radicale absence de pitié (…).

Et soudain, en pleine guerre, au cœur des pires dangers, cette mère des hontes et des craintes se présentifiait _ voilà ! _ à moi tout autre, par l’amour _ sa puissance est extraordinaire _ que lui vouait un extraordinaire magicien _ Monny de Boully. Elle m’apparaissait _ pour la première fois, via le « magicien«  amoureux et poète, Monny _comme une inconnue mystérieuse, auprès de laquelle, pendant les neuf années où elle s’évertua à la maternité, je serais passé sans la voir _ comme c’est la norme de ceux qui ne sont ni amoureux, ni devins, ni poètes : cf l’électrisant « Ion » de Platon… _, sans pressentir sa richesse, sans comprendre _ en ressentant « vraiment » : l’« expérience » de la sensation étant un sas absolument crucial et fondamental pour toute personne « vraiment«  « humaine« … : d’où la « plaque tournante«  capitale (et tellement sacrifiée, aujourd’hui !) de toute « éducation«  de l’aesthesis !.. ; cf là-dessus « Le Partage du sensible«  de Jacques Rancière… _ qui elle était vraiment« , pages 81-82…

« Contrairement à moi, mon père et Monny partageaient le même savoir : l’un aimait Paulette, l’autre l’avait aimée ; il l’aimait peut-être encore ; il ne cessa jamais tout à fait de l’aimer. Monny se montra éblouissant pendant toute la semaine qu’il passa à Brioude, logé dans la chambre _ à donner ou louer _ de M. Legendre. Mon père était subjugué par lui autant que moi-même. Il comprit que Monny apportait à ma mère tout un universvoilà : de culture, de poésie, de pensée ; et un « génie » aussi, pour s’y mouvoir avec brio !.. _ qu’il n’avait pas eu, lui, les moyens _ proprement poïétiques _ de lui donner«  ;

aussi « quelque chose d’incroyablement fraternel, dû peut-être _ certes _ aux circonstances _ de la guerre et de l’Occupation (et de la « chasse aux Juifs« ) _ se noua(-t-il alors, dit Claude Lanzmann aux pages 82-83) entre nous trois (mon frère Jacques travaillait depuis peu comme valet de ferme chez des paysans) : Monny ne contait pas seulement la Gestapo, mais les jours et les nuits passés par ma mère dans un placard ; les déménagements, les fuites, l’entraide, les héros, les trahisons. Il incarnait Paris, la grande ville, la culture, la poésie et la pensée dans cette sous-préfecture endormie et alarmée tout à la fois«  de Brioude

Brioude où Armand Lanzmann venait, lui (avec les siens), chercher, avec la santé (le bon air de Haute-Auvergne :

« mon père adorait cette région où ses poumons avaient été soignés à la fin du premier conflit mondial : engagé volontaire à l’âge de dix-sept ans, tandis que son propre père combattait en première ligne depuis août 1914, il avait été gazé à l’ypérite sur la Somme« , page 34), de la tranquillité (« nous quittâmes Paris, dès octobre 39, après la déclaration de guerre, pour regagner Brioude« , toujours page 34) ;

de même, je le remarque au passage, que les parents d’Armand Lanzmann, Itzhak (qui « avait changé son nom barbare en celui, plus policé et complètement gratuit, de Léon« , page 96) et Anna Lanzmann (« aux cheveux de bon pain« , tous deux, pour Claude _ l’expression se trouve page 103 _ pour lesquels « les diastases de l’assimilation étaient à l’œuvre« , cette expression se trouve, elle, à la page 92), étaient venus chercher en Normandie, à Groutel, aux environs d’Alençon, semblable paix :

« mon aïeul de Wilejka _ shtetl où il « avait vu le jour en 1874«  : « shtetl à l’orthographe incertaine et changeante, aux environs de Minsk, en Biélorussie«  (page 97) ; et devenu « M. Léon », de même que « ma grand-mère Anna (…) _ née Ratut, à Riga _était connue comme Mme Léon«  (page 97), donc _ ;

mon aïeul de Wilejka, mû peut-être par une étrange prescience, avait coupé tout lien avec le monde juif et ses anciennes connaissances. Sauf un Joseph Katz, camarade de guerre et de la même origine biélorusse que lui, dont j’adorais l’accent et le visage, qui parut deux ou trois fois à Groutel, il

_ le bon « M. Léon« , donc : Claude l’adorait ! « Je l’ai connu longtemps et aimé aussi longtemps que je l’ai connu. Il ressemblait trait pour trait à Charlie Chaplin ; nous faisait rire, enfants, par toutes sortes de mimiques et grimaces empruntées à coup sûr à son illustre modèle. Mes rires étaient inextinguibles, et je ne pouvais les étouffer qu’en enfouissant mon visage dans les cheveux de mon aïeul, dont l’odeur de pain frais imprègne encore mes narines« , page 96 _

il ne vit, une fois installé là-bas, aucun Parisien, ses enfants et petits enfants exceptés. Lorsque Anna et lui voulaient se cacher de nous, ils se parlaient en une langue incompréhensible, rauque et gutturale avec des douceurs,langue du secret, de la honte peut-être. C’était le yiddish. Des énormes familles de douze ou treize enfants dont ils provenaient, nous ne connûmes jamais aucun membre, sinon une fois, à Paris, un rouquin anglais, boxeur professionnel de son état, qui me fut présenté comme le cousin Harry. Beaucoup ont dû périr dans la Shoah, mais pas tous. L’assimilation est aussi une destruction, un triomphe de l’oubli« , commente alors ce « trait«  familial des Lanzmann, Claude, page 105.

Et pour ma part, je regrette un peu que Claude Lanzmann n’ait pas consacré un « tombeau« , en une page de ce « Lièvre de Patagonie« , à ses grands-parents maternels Lanzmann,

retirés depuis leur retraite (de leur commerce de mobilier ancien auprès de l’hôtel des ventes de la rue Drouot), en 1934, à Groutel (« hameau primitif d’une dizaine de fermes entre Le Mans et Alençon« , page 92 _ Groutel se trouve dans la Sarthe, mais tout près d’Alençon),

non plus, d’ailleurs qu’à son père Armand et à sa seconde « Manou« ,« la belle Hélène«  _ une normande (de Caen), elle aussi _

un « tombeau« , tel que celui de la page 83, à sa mère, Monny et Evelyne…

Peut-être parce que ses rapports, avec ces Lanzmann-là, furent moins agités (remords compris), plus paisibles…

Pour conclure cette incise sur le « charme«  puissant de Paulette (et de Monny ; formant un couple fusionnel : « il était ses yeux, ses mains, ses oreilles, son cœur, sa chair, son esprit ; il était elle. Jamais pareille fusion n’exista, j’en témoigne« , page 81),

voici, donc, cette superbe conclusion, page 83, du chapitre IV du « Lièvre de Patagonie« , en forme de « tombeau«  (avec « stèle » gravée d’une inscription) :

« J’ai fait graver sans peur ce défi immortel sur la stèle qui surplombe la tombe de ma mère, au cimetière du Montparnasse.

Ils _ Monny et elle _ y sont enterrés côte à côte, auprès de ma sœur _ Évelyne Rey-Lanzmann _, qui disparut la première en se donnant la mort à l’âge de trente-six ans, le 18 novembre 1966. Deux ans plus tard, Monny fut terrassé par une crise cardiaque en traversant, au bras de ma mère, l’avenue des Champs-Élysées

_ Paulette, elle, a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-douze ans, en 1995 ; Claude cite, page 78, ce mot de condoléances reçu de Marthe Robert :

« Mon cher Claude, j’apprends la mort de Paulette par « Le Monde » d’aujourd’hui. Vous savez que je l’ai bien connue. A une certaine époque, j’allai très souvent la voir ; et je me plaisais beaucoup en sa compagnie. Surtout j’admirais sa beauté ; elle me semblait incarner toute la noblesse des antiques filles d’Israël« «  

Sur la même stèle, on peut donc lire aussi quatre vers d’un de ses poèmes _ il s’agit de Monny, « le Rimbaud serbe« …  _, déchirant poème sur la mort et le néant impensables, impensable pensée :

  « Passé, présent, avenir, où êtes-vous passés

   Ici n’est nulle part

   Là-haut jeter le harpon

   Là-haut parmi les astres monotones« 

Fin de l’incise sur Pauline-Paulette, la mère de Claude, et son talent à susciter la « confiance » des « confidences » ;

place, maintenant, au « talent d’écoute«  et « dialogue » d’Évelyne… 

Évelyne : cf page 185 : « elle était curieuse de tout ; instaurait avec les gens un rapport de confiance ; savait les faire parler et révéler d’eux-mêmes le plus essentiel« 

La remarque ci-dessus s’applique plus particulièrement à un « travail«  de reportage et d’« interviews«  filmé, qu’à un moment difficile de sa carrière de comédienne au théâtre et à la télévision elle avait entrepris, pour une émission d’Éliane Victor, à la télévision, quatre mois avant sa mort.

Déjà, en 1960 : « La politique eut, en 1960, de dures conséquences sur la carrière et la vie de ma sœur : elle signa avec nous tous _ et contre mon avis car je prévoyais ce qui arriverait _ le Manifeste des 121, appelant les conscrits à refuser de servir en Algérie ; et les représailles ne tardèrent pas. Elle travaillait alors beaucoup _ comme comédienne_ à la télévision, télévision d’État, qui la sanctionna immédiatement en annulant tous ses engagements et en lui fermant ses portes pour plusieurs années. Elle avait trente ans » (page 180).

Et « en septembre 1965, pour la reprise des « Séquestrés« 

_ « d’Altona«  : pièce que Sartre avait écrite pour elle ! « Toutes les pièces de Sartre, on le sait, furent écrites pour des femmes ; et comme le dit joliment Cau, dans « Croquis de mémoire«  : « Plutôt que d’offrir des fleurs, il leur offrait des pièces. » Mais « Les Séquestrés » furent la seule et unique pièce qu’il conçut pour Évelyne, avec laquelle il n’avait plus de relation amoureuse depuis plusieurs années« , pages 179-180.. _,

elle eut une crise de trac terrible : « elle tremblait de tout son corps ; tremblement qui culmina et explosa soudain en sanglots convulsifs, en hurlements coupés d’une longue plainte déchirante couvrant le bruit de la salle. (…) L’annonce d’un incident technique fut faite« . Mais « elle se reprit tout à coup, incompréhensiblement ; sécha ses yeux ; fut repoudrée et entra en scène. Elle joua très bien, la voix sèche et comme sans émotion ; je ne l’avais pas vue, dans les « Séquestrés«  aussi bonne« , page 182.

Mais « cette crise terrifiante était annonciatrice d’une défaite existentielle dont elle tira sans faillir les conséquences _ soit la renonciation à se produire sur scène au théâtre ! Elle tomba malade aussitôt la fin des représentations« , page 183.

Alors « elle ne voulait plus entendre parler de théâtre, mais pensa _ nous le pensions tous _ qu’elle serait très capable de réaliser des films, et, d’abord, des reportages pour la télévision.

Elle était curieuse de tout ; instaurait avec les gens un rapport de confiance ; savait les faire parler et révéler d’eux-mêmes le plus essentiel.

Éliane Victor, qui dirigeait alors une célèbre émission de télévision, « Les Femmes aussi », et qui l’aimait beaucoup, lui confia la réalisation d’un film sur les femmes tunisiennes.

Elle partit en août, puis en septembre faire là-bas des repérages ; en octobre pour le tournage proprement dit ; et elle commença le montage de l’émission dès son retour.

Avec Beya, une des femmes tunisiennes qu’elle avait choisie comme héroÏne de son film, elle noua une relation de tendresse bouleversante et fut littéralement adoptée par toute une famille.

Elle avait le sentiment d’avoir découvert quelque chose de central, qui ne serait pas fugitif « , page 185…

Mais le 18 novembre 1966, elle se suicidait…

«  »Beya ou ces femmes de Tunisie« , l’émission de télévision à laquelle Évelyne avec raison tenait tant, fut diffusée deux ans après son suicide, le 3 janvier 1968 ; elledurait cinquante minutes ; et fut unanimement saluée comme un comble d’intelligence et d’humanité. C’est Robert Morris qui tenait la caméra. Ma sœur, très belle, très jeune, svelte, la chevelure nattée, est à l’image en compagnie de Beya au tendre visage, pendant presque toute la durée du film« , page 189…

« confiance«  et « confidence«  : peut-être une qualité idiosyncrasique, donc, de quelques uns des Lanzmann-Grobermann,

telles Pauline-Paulette, la mère de Claude,

et Évelyne, sa sœur,

qui a « précédé«  en quelque sorte Claude sur les « chemins » du « reportage«  et de l’« entretien«  cinématographiques… ;

auxquelles j’associerai, aussi, le très remarquable « don » pour l’« écoute » de Simone de Beauvoir :

ainsi, page 270, « sa façon unique et toujours pour moi bouleversante d’écouter, sérieuse, grave, ouverte, totalement confiante«  ;

je cite tout le passage : « Pendant les douze années très difficiles _ de 1973-74 à 1984-85 _ qu’a duré la réalisation de « Shoah« , je venais vers elle chaque fois que je le pouvais ; j’avais besoin de lui parler ; de lui dire mes certitudes, mes doutes, mes angoisses, mes découragements. Je sortais toujours des soirées que nous passions ensemble, sinon rasséréné, du moins fortifié. Cela ne tenait pas tant à ce qu’elle savait et que nous pouvions partager _ comment eût-elle pu connaître toutes les horreurs que je découvrais ? C’est moi qui les lui apprenais _ qu’à sa façon unique et toujours pour moi bouleversante d’écouter, sérieuse, grave, ouverte, totalement confiante. L’écoute la transfigurait _ rien moins ! _, son visage se faisait humanité pure ; comme si sa capacité à se concentrer sur les problèmes de l’autre la délivrait de son souci, de sa propre angoisse et de la fatigue de vivre qui ne la quitta plus après la mort de Sartre » _ qui eut lieu le 15 avril 1980 ; Simone, elle, s’est éteinte le 14 avril 1986

(cf à la page 544 : « A l’aéroport international de Los Angeles, ceux qui m’accueillaient _ pour la remise de « la Torch of Liberty Award », « prévue et organisée depuis des mois » et « dont la date ne pouvait être changée » ; tandis que « les médecins m’avaient dit : « Elle sera encore là à votre retour » _ avaient une mine consternée , un télégramme venait d’arriver, annonçant le décès du Castor«  ; le lendemain, après « une nuit blanche, incapable de dormir« , je « repris l’avion, arrivai à Paris à l’aube pour prendre en mains aussitôt, comme je l’avais fait pour Sartre, l’organisation des obsèques du Castor. Elle ne se trouvait plus dans l’unité de soins intensifs, mais à la morgue de l’Hôpital Cochin« …).

mais aussi, page 251, à propos, cette fois, de la façon de s’écouter et d’échanger entre eux (ainsi que chacun d’eux avec un autre), de Simone et de Sartre, et de ce qu’eux-mêmes qualifiaient du principe pratique (duel ; et pas pluriel) : « chacun sa réception«  :

« Nous étions tous les trois _ du temps de la « vie commune » de Simone et de Claude, de 1952 à 1959 ; et du « partage«  de pas mal de moments avec Sartre _ très faciles à vivre. Elle comme lui _ et c’est aussi depuis longtemps ma conviction _ pensaient qu’on ne discute bien qu’avec ceux avec lesquels on est d’accord sur le fond. C’est pourquoi ils détestaient les mondanités et les grandes tablées françaises, privilégiant _ nous y voici _ la relation duelle… Être deux, se parler deux à deux était selon eux _ selon moi aussi, ils m’ont appris cela _ la seule façon de se comprendre, de s’entendre _ en commençant par « vraiment«  s’écouter ! _, d’avancer, de réfléchir. La formule de cette relation était : « Chacun sa réception »« , pages 250-251. Je ne reprends pas le récit, déjà donné dans un de mes articles d’introduction (le tout premier, et vers la fin de l’article : « La joie sauvage de l’incarnation : l’”être vrais ensemble” de Claude Lanzmann _ présentation I« ) à ce « Lièvre de Patagonie« , de l’« application«  quasi comique de cette « réception«  séparée, lors des déjeuners au restaurant, lors d’un séjour de vacances d’« avant-printemps«  à Saint-Tropez, en 1953..

Cependant, Simone était aussi sujette à des crises d’angoisse (« il s’agissait toujours d’une prise de conscience suraiguë, intolérable, de la fragilité du bonheur humain, du destin mortel de ce que les mortels appellent précisément « le bonheur », dont la nature est d’être toujours compromis. La seule pensée de la mort de Sartre, qu’il mourrait avant elle, ou encore qu’il y aurait une fin à notre relation d’amour, ce dont elle s’était pourtant dite certaine dès son début _ Claude et elle avaient dix-sept ans d’écart _, pouvait déclencher la plus violente crise« , page 278). Par exemple ainsi, toujours page 278 : « elle était habitée par la croyance compulsive que la narration des faits, ceux d’une journée, d’un dîner, d’une semaine, était toujours, à tout moment possible _ sans nulle « incompossibilité« , en quelque sorte. Il convenait de tout se dire, de tout se raconter _ selon quelles « focalisations » ?.. _, tout de suite, dans une précipitation haletante ; comme si se taire ou vouloir parler à son heure renvoyait au néant ce qui ne lui était pas rapporté sur-le-champ.

Il s’agissait véritablement d’un « rapport » inaugural _ à l’entame de toute retrouvaille _ et quasi militaire « d’activité » ; sa volonté de tout savoir ; ou sa crainte d’oublier ce qui restait à passer en revue interdisant _ aussi _ qu’on s’attardât sur tel ou tel événement saillant. Elle était si pressée _ sus et malheur aux tempi lents et aux « ralentendi » !.. _ d’aller au point suivant qu’à la lettre _ et c’est fâcheux ! _ elle n’entendait pas ce qu’on lui disait alors ; ou mélangeait tout _ jusqu’à des conséquences tragiques (telle, peut-être, celles, en 1990 _ « quatre ans à peine après la mort de Simone de Beauvoir« , quand « furent publiées en totalité par sa fille adoptive« « les lettres de celle-ci _ Simone _ à Sartre«  et « sans masquer«  le « nom de gens encore vivants« _, du suicide de Josie Fanon ; cf aux pages 365-367…). Les relations, orales ou épistolaires, qu’elle faisait plus tard, à Sartre par exemple _ car comme dans le miroitement tropézien que j’ai évoqué _ dans l’épisode quasi comique des deux cafés contigus sur le port, et des « réceptions séparées«  !.. _, le récit premier devenait toujours récit du récit du récit… _, témoignent de cette confusion, symptôme névrotique par excellence.


C’est plus tard, après notre séparation _ en 1959 _, quand la voyant deux soirées par semaine, je venais la chercher pour l’emmener au restaurant, que sa hâte avide dès les retrouvailles me fut souvent insupportable, parce que ayant des choses importantes ou difficiles à formuler, j’avais besoin d’installer entre nous mon propre temps _ absolument ! et musicalement… _ afin de pouvoir _ « vraiment » _ lui parler _ = se faire « vraiment » entendre d’elle… _, ce à quoi je tenais plus que tout. Les scènes _ entre Simone et Claude _ naissaient toujours au début des rencontres _ par la faute de tempipas encore accordés _ ; j’étais incapable de l’exposé à la course et à froid qu’elle attendait ; je le lui disais ; elle se fermait, prenait son visage offensé et sa moue boudeuse ; seul le vin appariait nos temporalités _ la formule est assez délicieuse ! et le phénomène est parfaitement musical ! _ ; nous pouvions alors passer de longues heures heureuses, où, son angoisse dissipée, la merveilleuse capacité d’écoute  _ la revoilà ! _ dont j’ai parlé se donnait libre carrière« , pages 277 à 279…

Fin, ici, de l’incise sur la capacité

_ de Pauline, d’Évelyne et de Simone (sans aller jusqu’à celle aussi, non négligeables, non plus, de Juliette Simont et de Sarah Streliski, auxquelles le « travail«  de ce « récit de vie«  de ce « Lièvre de Patagonie«  a été « confié« , davantage que simplement donné à « transcrire« , à la frappe « à bon rythme« (sans « tuer l’élan« , page 14), sur le clavier d’un ordinateur; ou à celle de Dominique (page 14 aussi) _

d’écouter et converser pleinement !.. _

celui « écoutant » ainsi 

suscitant, très sûrement, « l’élan » de « confiance« , enfin, de la « confidence« 

de pareil « témoignage »

(cf sur cette situation, l’ami Montaigne, en son sublime essai d’ouverture du livre III des « Essais » : « De l’utile et de l’honnête«  : « Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin _ le revoilà _ et l’amour« … ;

et pour une lecture experte et magnifique de cet essai majeur de notre immense bordelais , se reporter à l’indispensable « Montaigne _ Des règles pour l’esprit » de l’ami Bernard Sève)

je veux dire, dans le cas du « travail« ,

de longue haleine et de patience, autant que de tenace et implacable, sans faillir,détermination

de Claude Lanzmann,

la « vérité » du « témoignage« 

comme « loi » et « mandat » de l’œuvre

le « placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage« ,

donc,

tel est le sujet de ma proposition principale,

autorise et permet, très effectivement, à l’auteur de l’œuvre, la « survenue« ,

ô combien peu probable, certes, au départ ; et, par là même, quasi « miraculeuse« 

_ en tout cas pas « sur commande«  !.. ; c’est bien plus complexe ; et surtout « innocent » !.. :

une « grâce » donnée ; et qu’il faut apprendre à, et délicatement, en s’en rendant presque « prêt » a priori, « recevoir« , « accueillir«  ; presque « réceptionner« , au cas par cas, et en hôte bien humblement reconnaissant… _,

la « survenue » bondissante de cette « joie sauvage » de l’ »incarnation » réussie,

en tant que cette « incarnation » est bien _ et enfin ! après avoir été « entrevue« ,« désirée« , « espérée« … ; elle s’« annonçait«  un peu déjà, en quelque sorte… _ ; et même bel et bien,

un « être vrais ensemble » :

l’ »être vrais ensemble« 

de la rencontre « vraie » de certaines personnes, chaque fois singulières ;

de la rencontre « vraie » de certains lieux, chaque fois singuliers ;

la rencontre « vraie » de certains animaux, tels quelques lièvres, eux aussi assez particuliers :

des lièvres de Serbie

_ « dans les grandes forêts de Serbie« , selon l’expression de la toute dernière page, la page 546 ;

ou, d’abord : « nous nous dirigeons _ au présent _ vers le nord de la Yougoslavie« , à la page 256 _,

à moins que ce ne soit « les grandes forêts » de Bosnie, ou de Croatie, voire de Slovénie ; en l’ex-Yougoslavie, en tout cas :

cf l’indication, donnée deux pages auparavant (à la page 254), de l’itinéraire de « nos premières vacances d’été »

_ celles de Claude (Lanzmann) et de Simone (de Beauvoir) depuis qu’ils avaient entamé leurs sept ans (« nous vécûmes ensemble conjugalement, pendant sept ans, de 1952 à 1959« ) de « véritable vie commune« , page 250 _

brossé, cet itinéraire de vacances, à grands traits :

« nous avions prévu un voyage compliqué : les montagnes suisses d’abord, pour que je reprenne force et santé

_ après un stupide accident de ski (« je me laisse emporter sur le verglas ; je dévale à toute vitesse, sans savoir ni pouvoir tourner ; et c’est un sapin heurté de plein fouet qui arrête ma course en m’ouvrant le front. Je saigne considérablement« , page 253) aux précédentes (et premières, ensemble, Simone et Claude) vacances d’hiver, « deux semaines en décembre-janvier, au moment du plus grand froid, à la Petite Scheidegg (Kleine Scheidegg), un col battu des vents de l’Oberland bernois, à 2061 mètres d’altitude, au pied de la Jungfrau, vue sur les terribles faces nord

_ tiens : les voilà déjà ! cf l’expression de la page 429, à propos de « l’aventure« proposée de « Shoah«  (« avec une gravité et une solennité que je ne lui connaissais pas« , par son « ami Alouf Hareven, directeur de département au ministère des Affaires étrangères israélien », la « conversation dut avoir lieu au début de l’année 1973«  :

« Il ne s’agit pas de réaliser un film sur la Shoah, mais un film qui soit la Shoah. Nous pensons que toi seul es capable de le faire. Réfléchis. Nous connaissons toutes les difficultés _ certes ! _ que tu as rencontrées pour mener à bien « Pourquoi Israël « . Si tu acceptes, nous t’aiderons autant que nous le pourrons« …)  :

« je me sentais au pied d’une terrifiante face nord, inexplorée, dont le sommet demeurait invisible, enténébré de nuages opaques«  !! _

à la Petite Scheidegg, donc,

au pied de la Jungfrau, vue sur les terribles faces nord de l’Eiger et du Mönch« .

Fin de l’incise sur l’accident de ski bernois et le « défi«  des « terribles faces nord«  d’une vie non dépourvue de dangers affrontés, plus ou moins volens nolens, à l’unité, de divers ordres : « même si la Shoah est centrale dans « Pourquoi Israël« , je n’avais jamais envisagé de m’attaquer frontalement à pareil sujet« , toujours page 429…

Et retour à l’itinéraire « yougoslave«  de l’été 1953

et la « rencontre«  de Claude avec les tous premiers de ses lièvres (sauvages)« bondissants«  _

« nous avions prévu un voyage compliqué, les montagnes suisses d’abord, pour que je reprenne force et santé, donc,

une brève escale à Milan chez Hélène de Beauvoir, dite Poupette, la sœur du Castor, mariée à un attaché culturel, Lionel du Roulet, dont chacune des paroles était fardée d’une conscience seconde et légèrement pompeuse.

L’aventure se poursuivrait _ nous y voilà ! _ par Trieste, la Croatie, la côte dalmate, jusqu’à Dubrovnik, remontée par Sarajevo, toute la grande pleine serbe _ ou plutôt croate ? celle de la Slavonie, entre Vukovar et Ossijek et Zagreb ?.. _, Ljubljana, entrée en Italie à Tarvisio, Suisse derechef ; tout dépendrait du temps, le temps qu’il ferait et celui qui nous resterait. C’est moi qui conduisait la Simca Aronde… » pages 254-255. Fin de l’incise serbo-yougoslave ! Et retour aux autres lièvres bondissants (ou se glissant sous des barbelés) du livre… _

l’ »être vrais ensemble« 

de la rencontre « vraie » de certains animaux, tels quelques lièvres :

des lièvres de Serbie, donc,

_  « nous nous dirigeons _ donc _ vers le nord de la Yougoslavie. Je conduis. Dans le faisceau des phares, de grands lièvres bondissent _ le récit est toujours au présent ! et nous, lecteurs, les voyons « bondir« , à notre tour, autour de notre faisceau de lecture… _ des deux rives de la route. Ils me semblent pulluler ; je ne veux pas les heurter ; je roule doucement, je slalome dangereusement pour les épargner. Je n’en tue que trois, et c’est un exploit. (…) J’aime les lièvres ; je les respecte ; ce sont des animaux nobles ; et j’ai appris par cœur le long conte pour enfants de Silvina Ocampo, la poétesse argentine, intitulé « La Liebre dorada« , « Le Lièvre doré« , qui vient en exergue de ce livre. »

Avec encore cette annotation, en suivant immédiatement :

« S’il y a une vérité de la métempsycose

_ est-ce la poésie et le fantastique que pratiquaient allègrement, à Buenos Aires, Silvina Ocampo (d’elle _ 1903-1993 _, sont présentement disponibles en français : « Faits divers de la terre et du ciel«  ; et, avec Bioy « Ceux qui aiment haïssent« ), Adolfo Bioy (cf, de lui _ 1914-1999 _ « L’Invention de Morel« , « Le Journal de l’année du cochon » ou  « Le Songe des héros« ) et Borges (de lui _ 1899-1986 _ avec Bioy, à deux donc, notamment « Les Chroniques de Bustos Domecq« ), qui ont pu, en quelque façon, donner un peu de cette inspiration, ici, à Claude Lanzmann ? A quelle occasion Claude Lanzmann rencontra-t-il donc « La Liebre dorada » de Silvina ?.. Je n’ai pas pensé lui poser la question… _


« S’il y a une vérité de la métempsycose

et si on me donnait le choix,

c’est, sans hésitation aucune, en lièvre _ « bondissant » !.. _ que je voudrais revivre« , poursuit-il sa rêverie à propos des lièvres, page 256 ;

avec encore ceci, onze lignes plus loin, et en forme de conclusion, page 257 : « A Auschwitz-Birkenau, on ne tue plus, même les animaux : toute chasse _ dont celle à des « hommes«  ! _ est interdite. Nul ne tient le compte des lièvres. La seule chose sûre est qu’ils sont très nombreux _ l’espèce est bien connue pour sa prolificité…: elle est vivace ! _ ; et il me plaît de penser que beaucoup des miens _ qu’on avait voulu là « annihiler« , de mai 1940 au 27 janvier 1945 ; et avec leur progéniture _ ont choisi _ sic _, comme je le ferais _ re-sic _, de se réincarner _ et survivre ainsi et comme espèce et comme individus _ en eux« 

l’ »être vrais ensemble« 

de
la rencontre « vraie » de certains animaux, tels quelques lièvres, je poursuis l’élan de ma phrase :

des populations « bondissantes« , donc, de lièvres « de Serbie« ,

mais aussi un lièvre « intelligent » de Silésie-Pologne

_ celui « au pelage couleur de terre«  filmé à Auschwitz-Birkenau, « arrêté par un rang de barbelés du camp d’extermination de Birkenau » et présent, pour qui y fait assez attention, sur les images de « Shoah » : « deux plans rapides mais centraux pour moi« , indique Claude Lanzmann à la page 256 :

« on ne perçoit _ soi, spectateur subjectif :

la perception a toujours de fort complexes (et parfois même, sinon toujours, labyrinthiques) conditions : d’attention, de « focalisation« , de mémoire, de vocabulaire, de culture : de liaisons mentales (ou d’images mentales) à foisons, ou pas, maigrelettes et raréfiées ; de connexions cérébrales plus ou moins riches et plus moins rapides ; une phantasia en permanence en action, ou, a contrario, inhibée, ralentie, formatée, figée : endormie, anesthésiée, paralysée ; ou même carrément annihilée et détruite, aussi… ; ce que j’ai pu qualifier, en un article, à propos du très beau et majeur ! « Homo spectator » de Marie-José Mondzain, de « faculté d’imageance«  _

on ne perçoit ce que la caméra montre pourtant clairement _ objectivement, cette fois : sur la pellicule impressionnée _  qu’après un temps infinitésimal

_ un concept leibnizien, cet « infinitésimal« , lié (en leur « amont » : il les « conditionne«  …) aux importantes (au quotidien !) « petites perceptions » d’où sourdra la perception consciente, évidente et massive, elle… ; cf les « Nouveaux Essais sur l’entendement humain« , par exemple ; ou « la Monadologie« , de Leibniz _

de latence _ l’œil de l’esprit ayant dû procéder à une opération de« focalisation » impromptue : s’attendait-il à « découvrir » parmi les barbelés d’Auschwitz un lièvre ? _ :

un lièvre au pelage couleur de terre est arrêté par un rang de barbelés du camp d’extermination de Birkenau« 

pendant qu’on entend, défilant sur la bande son, la voix off du slovaque Rudolf Vrba :« une voix off

_ un des facteurs cruciaux de l’idiosyncrasie d’ »auteur de cinéma«  de Claude Lanzmann : dans tout l’œuvre cinématographique de Claude Lanzmann, jamais une voix off n’intervient pour « commenter« , en surplomb, l’image ; et en « imposer une signification«  qui soit fermée, totalisante (ou totalitaire), figée… ; c’est à un spectateur actif, d’esprit alerte et vif, d’opérer ses propres « connexions » attentives, vives, si possible « sagaces«  ;

en relation avec ce que Claude Lanzmann appelle, page 509, « la construction du film« 

« qui«  seule, « étant donné le parti que j’avais pris d’une absence totale de commentaire« , pour « Shoah« , « est la clé et le moteur de son intelligibilité, qui permet au récit

_ non univoque, à plusieurs voix (« les hérauts (« du peuple tout entier« ), oublieux d’eux-mêmes, suprêmement conscients de ce que le devoir de transmission, requérait d’eux, s’exprimeraient naturellement au nom de tous« , se dit, page 442, l’auteur et maître d’œuvre de « Shoah » très tôt, en l’élaboration complexe, d’abord « opaque« , de ce « film immaîtrisable« , page 441),

polychoral, du film : comme toutes les œuvres vraiment majeures, désormais, depuis l’« Ulysse«  de Joyce et « Le Bruit et la fureur«  de Faulkner _

qui permet au récit, donc,

d’avancer et d’être compréhensible pour le spectateur _ tant soit peu attentif et « mobilisé«  : en éveil, et pas endormi ; véritablement vigilant

Il n’y a _ dans « Shoah« , ni en aucun des films de Claude Lanzmann _ aucune voix off pour indiquer ce qui va arriver, pour dire quoi penser, pour relier de l’extérieur les scènes entre elles. Ces facilités propres à ce qu’on appelle classiquement un documentaire ne sont pas autorisées dans « Shoah« , page 509 ;

la voix off « témoigne«  seulement ;

ou bien « traduit«  (d’une langue à une autre : et toutes les opérations de traduction ont été scrupuleusement conservées _ même les maladroites et contestables : par déontologie à l’égard des traducteurs (Barbara Janicka, Francine Kaufmann) et à l’égard de l’œuvre elle-même s’élaborant ainsi, peu à peu (cf par exemple, les significatives pages 500 à 502 : « même les meilleures, surtout les meilleures, cèdent à leurs craintes, à leurs émotions«  : « elles gauchissent«  et « édulcorent« ) _ au montage) ;

« accouche«  aussi

(cf l’emploi du terme à la page 454 ; c’est à propos des difficultés du « témoignage« du « premier « revenant », Michael Podchlebnik«  : avec lui, « le problème ne se posait pas ainsi« 

_ = comme avec le mutique Simon Srebnik, pour lequel il fallut inventer un « commun langage : il me corrigeait, je le corrigeais. En un sens, j’en savais plus long que lui, car j’avais été partout _ à Chelmno _ en homme libre, tandis que lui marchait les chevilles entravées, souffrant de la faim, des coups, de l’humiliation, et de la peur de la mort à tout instant possible. Pourtant, le partage, la confrontation et l’échange, par le dessin, du savoir de chacun, furent une joie puissante et neuve : nous nous mîmes à parler ; je sus l’interroger ; il voulut raconter« , page 455 _ ;

avec Michael Podchlebnik, donc, « tout est dans son visage, son merveilleux visage de sourire et de larmes ; ce visage est le lieu même de la Shoah. Et chaque fois que je le revois sur l’écran, devinant ma main qui lui presse et lui masse l’épaule _ ainsi que Freud commença par procéder afin de faciliter l’expression de ses patients dans les tâtonnements de l’invention (magnifique !) de la psychanalyse _ pour l’aider à accoucher_ nous y voilà ! et c’est aussi la (magnifique encore !) méthode socratique ! cf les « dialogues » de Platon !.. _ le plus difficile des récits _ la découverte par lui de sa femme et de ses enfants parmi les cadavres à l’ouverture des portes de son premier camion à gaz _, instant où il passe soudain de son courageux sourire à de pudiques sanglots ; je ne peux que l’accompagner de mes propres pleurs. Héroïque et rigoureux Michael Podchlebnik, qui, dès sa première intervention dans le film, dit : « Il ne faut pas parler de cela » ; alors que Srebnik l’a précédé d’un « On ne peut pas se représenter cela ». Héroïque Podchlebnik qui ne raconte rien de sa fantastique évasion, car son histoire personnelle était selon lui sans importance. Rien non plus de la force et de la ruse qu’il sut mobiliser, des souffrances subies : il s’évada en effet dès le début de la première pétriode de l’extermination à Chelmno, et il lui fallut survivre en Pologne, sous les Allemands, pendant presque quatre années« , pages 454-455 ; sans autre commentaire de ma part… ;

mais aussi à la page 359 : « j’ai été véritablement un accoucheur«  ; et c’était lors de son séjour ultra-clandestin à l’état-major de l’Armée de Libération Nationale de l’Algérie, au mois d’août 1961 :

« un chauffeur du FLN est venu me chercher à cinq heures du matin pour m’emmener de Tunis à Ghardimaou, à la frontière algérienne. C’est à Ghardimaou qu’était cantonné l’état-major de l’A.L.N. Le conducteur prenait un plaisir visible à me terrifier en roulant à toute allure sur des routes impossibles, pour m’épater, ou pour me tester, me tuer peut-être. Après quelques heures de voyage, nous arrivâmes enfin dans une grande cour de caserne ensoleillée où des hommes jeunes, vêtus en civil, déambulaient. Plusieurs m’ont aussitôt entouré, très aimables, parlant un très bon français« , page 357 ;

« J’ai passé environ une semaine à l’état-major

_ où se trouvaient, entre autres, le colonel Boumediene (« Je n’en revenais pas : le grand rouquin au transistor « en tournée d’inspection », c’était lui ; il n’avait pas jugé bon de se présenter, même si je l’avais vu le premier jour, puis midi et soir, à chaque repas, depuis mon retour de la montagne !« , page 360) ;

mais aussi « un jeune capitaine de l’ALN aux magnifiques yeux bleus, un de ceux qui m’avaient parlé le premier jour, m’a pris en charge ; il me racontait presque poétiquement son bouleversement et la beauté de l’aube à l’instant du premier coup de feu d’une embuscade dans le Sud algérien. Sachant que j’étais juif, il avait ajouté : « Après l’indépendance, nous devrons envoyer des missions en Israël » ; et comme je m’étonnais :« Oui, nous avons énormément à apprendre d’eux _ En quel domaine ? demandai-je. _ Oh, les kibboutzim, l’irrigation, l’afforestation, l’amélioration des sols ». Ce capitaine qui n’a pas cessé de me piloter pendant le reste de mon séjour s’appelait Abdelaziz Bouteflika. On sait qu’il est aujourd’hui président de la République algérienne« , page 359 _

« Tous venaient me parler avec une extrême franchise ; chacun me confiant des pensées intimes ou secrètes dont ils osaient à peine s’ouvrir à leurs camarades. J’ai été véritablement un accoucheur« 

Fin de l’incise sur le terme « accoucher«  et le recueil des « confidences«  auprès du bras armé du FLN…

Et retour aux fonctions de la voix off selon le cinéma de Claude Lanzmann…

la voix off _ donc, je reprends l’élan de ma phrase _

« témoigne«  seulement, ou bien « traduit« , « accouche«  aussi et surtout

dans le cas, pour quarante minutes (sur les 550 que dure le film « Shoah« ), de la voix de Claude Lanzmann lui-même :

« accouche«  fraternellement les « revenants«  (des chambres à gaz) ;

ou implacablement les « bourreaux«  qui se vont se faire piéger par le dispositif de la « paluche« 

_ « avec les bourreaux, il fallait apprendre à tromper les trompeurs ; c’était un devoir impérieux« , page 468 ;

et à l’avocat engagé pour se défendre au procès intenté par Heinz Schubert (« l’un des chefs des Einsatzgruppen », « condamné à mort gracié par McCloy, responsable de l’immense tuerie de Simferopol, en Crimée« , page 477 ; « les Schubert avaient appelé la police, lui avaient remis le sac et la paluche _ dont s’était débarrassé, dans la bagarre et la fuite, Claude Lanzmann, après la découverte par les Schubert du dispositif de piégeage _; pris un avocat ; et, sur les conseils de celui-ci, porté plainte« , page 483) ;

et à l’avocat engagé par Claude Lanzmann (« choisi au hasard dans un annuaire professionnel de Hambourg« , page 484) :

« je lui expliquai que je travaillais pour l’Histoire et la vérité ; que, moi-même Juif et réalisant un film sur l’extermination de mon peuple, je ne pouvais pas me passer du témoignage des nazis ; j’exposai combien j’avais été franc et honnête pendant des années ; et que seule leur lâcheté profonde m’avait contraint à utiliser à mon tour la tromperie et le subterfuge pour briser le mur épais de silence qui empoisonnait l’Allemagne « , page 484 ;

et de fait, lors de ce procès, « le procureur, un homme d’une droiture remarquable, me répondit que mes arguments l’avaient convaincu, et qu’il renonçait à me poursuivre. Plus encore, il m’annonça qu’après un laps de temps de quelques mois imposé par la loi, la paluche, le sac et les étoiles _ qui constituaient un camouflage _ me seraient restitués. Ce qui fut fait« , page 484 _ ;

ou encore, cette même voix off« laisse parler«  « torrentiellement«  (en « une déferlante de paroles capitales », page 496) les « témoins«  polonais des camps d’extermination : nul n’ayant jusqu’alors, ces années-là, pensé venir chercher, sur le « lieu du crime«  (toujours page 496), à « vraiment » les « écouter«  _

une voix off _ donc _ parle sur cette première image _ du lièvre « au pelage marron«  face aux barbelés du camp de Birkenau, en un lien (de pure concomitance) non surligné, souligné… _,

celle de Rudolf Vrba,

un des héros du film, héros sans pareil

puisqu’il réussit à s’évader de ce lieu maudit _ de Birkenau _, gorgé de cendres.


Mais le lièvre est intelligent ; et tandis que Vrba parle, on le voit affaisser son échine
_ un geste crucial ; déjà emblématique… _, ployer ses hautes pattes

et se glisser sous les barbelés.

Lui aussi s’évade« 

_ et va pouvoir continuer ses courses folles, ses gambades et cabrioles, dans les champs et la forêt ; ainsi que, comme tous ceux de son espèce (bien connue pour être prolifique), se reproduire _ ;

et de fait aujourd’hui « à Auschwitz-Birkenau (…) nul ne tient le compte

_ les comptabilités étant rarement, et cela depuis Galilée, Descartes, Adam Smith, et les autres, « innocentes«  ;

cf la comptabilité exhaustive, elle, par « les statisticiens de l’Aktion Reinhardt« , des dépouilles prises sur les victimes juives « dans les trois camps de Treblinka, Belzec et Sobibor« , pages 497-498 :

« S’ils ne se sont pas souciés de tenir le compte exact du nombre de Juifs gazés là-bas » _ certains de ces chiffres, en effet, manquent… _, ces « statisticiens« -ci « ont par contre calculé au centime près les sommes _ en dollars, en drachmes, en florins, en francs, en devises de toutes sortes _ que les commandos, dont Suchomel avait la charge, trouvaient en décousant les manteaux, les vestes, les corsets des victimes, ou en faisant sauter les talons de leurs chaussures«  _ même si « bien sûr une partie de cet argent échappait aux comptables du WVHA (Wirtschaftsverwaltunghauptamt, organisme administratif des affaires économiques de la SS) pour aller dans les poches des préposés à la mort, SS, Ukrainiens, Lettons ; ou bien encore être enfouie dans le sol par les membres juifs des sonderkommandos, afin de servir dans le cas improbable d’une évasion.

C’est cet argent que villageois et prostituées recevaient contre de la vodka, du porc ou du plaisir« .

Et « Henrik _ Gawkoswki, le magnifique « témoin« , chauffeur de la locomotive des convois de Treblinka _, dans les larmes, me confessa au cours de la nuit _ de sa première « confession« _ avoir perdu au poker, jouant entre deux convois, 50 000 dollars, pactole alors fantastique. Il avait ajouté : « Bien mal acquis ne profite jamais ». Et « je le vis plus tard, quand je revins pour tourner, chanter de toute son âme et de toute la puissance de sa voix, dans la chorale de l’église » de Malkinia ;

cf aussi l’extraordinaire vénalité, congénitale peut-être, d’un Suchomel, « à la fin mars 1976«  : « dans sa dernière lettre«  avant le rendez-vous fixé à Braunau (et où il allait être filmé à son insu grâce à la mise au point, délicate et complexe, d’une « paluche« ), celui-ci spécifiait, le passage se trouve à la page 472 : « Cela me réjouit beaucoup que vous ne reveniez pas sur la somme promise de l’argent des douleurs (Schmerzensgeld). J’ai encore une prière : qu’il me soit versé en devises allemandes«  ; et « quand nous eûmes terminé _ l’entretien à l’Hôtel Post de Braunau _, je comptai très lentement devant lui et Frau Suchomel les billets de 100 Deutsche Mark, prix de ses « douleurs ». Il était si content, si sûr de lui, et de moi désormais, qu’il me proposa de remettre ça une autre fois. Je dis oui, mais ne donnai pas suite ; ce fut lui qui me harcela par de nouvelles lettres : mon argent l’intéressait vraiment. A Treblinka, il était le chef des Goljuden (les « Juifs de l’or »), un commando chargé de récupérer l’argent et les bijoux cachés dans les vêtements ; ou d’extirper les dents en or des mâchoires de ceux qu’on venait de gazer« , page 473… Fin de l’incise sur la comptabilité des « dépouilles«  prises sur les Juifs assassinés. Et retour aux lièvres ! _

et de fait aujourd’hui « à Auschwitz-Birkenau

nul ne tient le compte

des lièvres.

La seule chose sûre est qu’ils sont très nombreux« , page 256-257 ;

mais aussi, et encore,

Claude Lanzmann évoque un lièvre qui,

pour ne pas être trop « oublieux » de « la rumeur fantasque du monde« ,

savait se révéler particulièrement « capricieux » et « sagace » :

en Argentine ;

dans la « fantaisie« , tout le moins, du « génie » original de la poétesse Silvina Ocampo :

le lièvre « que la rumeur fantasque du monde qu’il gardait en mémoire, peuplée d’animaux préhistoriques, de temples semblables à des arbres secs, de guerres vaines et inopportunes« 

_ maintenant c’est Silvina Ocampo, « la poétesse argentine«  si merveilleuse qui se trouve être aussi l’épouse de mon cousin le, merveilleux lui aussi, écrivain argentin Adolfo Bioy Casares (et amis très proches, tous deux, de Borges) ;

c’est Silvina Ocampo qui s’exprime, dans l’« exergue de ce livre«  (lit-on, page 256 toujours), page 11 du « Lièvre de Patagonie«  _

le lièvre « que la rumeur fantasque du monde qu’il gardait en mémoire (…)

rendait plus capricieux _ en son « indomptable«  liberté _ et plus sagace«  que d’autres… ;

« indomptable«  : un adjectif que Claude Lanzman utilise, lui aussi, page 100, pour qualifier sa propre mère, à propos de ce qu’il va jusqu’à qualifier de « la guerre entre mon père et ma mère

_ au début des années trente : cette mère qui, n’ayant « pas d’autre choix _ écrivit-elle alors _ que de partir« , « déserta«  définitivement leur « maison de Vaucresson » un beau matin : « cela se passait en 1934«  (Claude n’avait pas encore neuf ans ; page 81) _,

la guerre entre mon père et ma mère qui s’étaient rendus fous mutuellement. (…)

L’un avec l’autre

_ lesquels , plus tard, « elle, avec Monny _ de Boully (Belgrade, 1904 – Paris, 1968) : Claude Lanzmann parle, page 87, de leur « rencontre » et « foudroiement réciproque sur une rouge banquette de la Coupole, boulevard du Montparnasse » et de leur « amour fou«  _, lui, avec la belle Hélène _ « une belle, plantureuse et sensuelle Normande, originaire de Caen et pas juive du tout« , page 71  _, vécurent chacun à sa façon une relation passionnée et pacifique«  _,

de surprenantes périodes d’accalmie mises à part,

ce fut _ de « scène«  « si violente«  en « scène«  « si violente« , ce début des années trente _ une tempête sans répit, une escalade de défis et de provocation ; mon père cherchant à asseoir son autorité sur une créature indomptable _ voilà l’adjectif ! _, à terrifier une femme qui n’avait peur de rien et qui crânerait jusqu’à sa mort«  : en 1995.

Page 101, Claude Lanzmann apporte cette précision rétrospective sur le goût de la liberté de sa mère : « elle ne le trompait pas ; il fallait _ seulement… _ qu’elle sorte _ par dessous d’invisibles barbelés _ ; elle n’en pouvait plus ; le confinement du mariage et de la maternité l’étouffait« .

Et ce n’est sans doute pas pour rien qu’elle, Paulette, qui habitait depuis 1934 rue Myrha (« ma mère quitta le foyer _ de Vaucresson, en 1934 _ sans un sou et partit travailler en usine, où elle sertissait des boites de sardines. Elle vécut, jusqu’à sa rencontre avec Monny, dans un hôtel garni du XVIIIe arrondissement, rue Myrha, face au quartier de la Goutte d’Or« , page 81),

et qui était « en adoration devant tout ce qui avait trait à la culture« , page 148,

rencontra son nouveau compagnon, le poète apprécié des Surréalistes _ « il avait été mandé à Paris par André Breton et Louis Aragon qui, après avoir lu ses poèmes de jeunesse, voulurent absolument l’intégrer au surréalisme français« , page 87 _ et qui est« considéré aujourd’hui comme le Rimbaud serbe« , page 87 aussi,

Monny de Boully _ qui « incarnait Paris, la grande ville, la culture, la poésie et la pensée« , page 83 ; et « apportait à ma mère tout un univers dont elle avait un besoin vital« , page 82 : là est donc l’essentiel ! _

« sur une rouge banquette de la Coupole, boulevard du Montparnasse« , page 87 encore…

Fin de l’incise sur l’adjectif « indomptable » ; et retour au lièvre de Silvina Ocampo_

le lièvre « que la rumeur fantasque du monde qu’il gardait en mémoire (…)

rendait plus capricieux

et plus sagace«  ;

voici la suite de l’extrait, au tout début du conte telle qu’elle est donnée, dans une traduction d’Elisabeth Pagnoux, par Claude Lanzmann, dans « l’exergue«  de la page 11 :

« Un jour il s’arrêta

_ ce lièvre qui mobilise le conte de Silvina Ocampo (raconté au petit Jacinto) ; et dont elle déclare, à la troisième phrase du conte, que « ce qui le distinguait des autres lièvres »,

« ce n’était pas son pelage », « pas plus que ses yeux de Tartare ou la forme capricieuse de ses oreilles.

C’était quelque chose qui allait bien au-delà de ce que nous, les hommes, appelons personnalité« .

Voici donc de quoi il s’agissait :

« Les innombrables transmigrations de son âme lui avaient appris _ c’est décisif _à se rendre invisible ou visible _ voilà une faculté cruciale _ dans les moments propices à la complicité de Dieu ou quelques anges audacieux.

Pendant cinq minutes, à midi, il faisait toujours une halte au même endroit dans la campagne.

Les oreilles dressées, il écoutait _ toujours _ quelque chose.

Le bruit assourdissant d’une cataracte qui fait fuir les oiseaux

et le crépitement d’un bois en feu qui effraie les animaux les plus téméraires

_ c’est dire ! _ n’auraient pas dilaté autant ses yeux.

Un jour, donc, il s’arrêta

comme à l’accoutumée à l’heure où le soleil donnant à pic empêche les arbres de faire de l’ombre,

et _ cette fois particulière-là _ il entendit les chiens aboyer ;

non pas un chien,

mais beaucoup de chiens _ une meute lancée ! _,

dans une course folle à travers la campagne _ pas à l’Est, ici, pas en Pologne (ou Biélorussie ou Ukraine) ; mais dans la Pampa ; ou en Patagonie.

D’un bond _ ce lièvre un peu « plus capricieux et plus sagace«  car un peu moins oublieux des temps « préhistoriques«  et de leurs « guerres vaines et inopportunes«  : « les oreilles dressées, il écoutait quelque chose«  _

le lièvre traversa le chemin et se mit à courir.

Les chiens le prirent en chasse dans la plus grande confusion _ de la meute canine déchaînée…

« Où allons-nous ? » criait le lièvre d’une voix tremblante,

vive comme l’éclair.

« A la fin de ta vie », criaient les chiens d’une voix de chien (…) ».

L’extrait cité en exergue s’interrompant là…

D’où, sans doute, et enfin,

un peu plus tard, en 1995 _ c’est l’année de la mort de Paulette :

serait-il donc possible qu’elle, elle aussi _ « sagace«  _, toujours vive et « bondissante », coure ,« réincarnée«  en lièvre ocampien, en « lièvre de Patagonie« , la campagne à l’autre bout de la planète ?.. _,

D’où, donc,

l’émerveillement de l’ »incarnation » patagonienne

de ce lièvre ocampien

sur « le dernier tronçon de route, non asphaltée, après le village d’El Calafate

_ « en remontant seul (…) la plaine immense de la Patagonie argentine vers la frontière du Chili et le fabuleux (lui-même !..) glacier du Perito Moreno« , page 192 _,

quand la Patagonie tout entière « s’incarna tout à coup, au crépuscule« , pour Claude Lanzmann, « dans le balayement de mes phares,

quand un lièvre _ bien effectif, lui ; et pas du tout rien que fantasmatique !.. _ haut sur pattes bondit comme une flêche

_ c’est un point décisif ! de ce processus de « présentification«  intensive !.. :

celui-là même par lequel l’amour et le « génie » poétique de Monny de Boully, fit « découvrir » enfin à Claude sa propre mère

« auprès de laquelle« , sans cela (sans cette « présentification« -là !), « il serait passé sans la voir, sans pressentir sa richesse, sans comprendre qui elle était vraiment« , je rappelle jubilatoirement cette phrase magnifique de la page 82 ! _

quand un lièvre haut sur pattes bondit comme une flêche

et traversa la route devant moi.


Je venais de voir _ voir vraiment !!! croiser ; et rencontrer ! _ un lièvre patagon,

animal magique _ depuis la révélation du conte fantastique ocampien ?.. _ ;


et la Patagonie tout entière _ par la seule vertu de la rencontre de ce « bond« , de ce« surgissement » prodigieux ! de lièvre _ me transperçait soudain le cœur

de la certitude _ rien moins ! _

de notre commune présence« 

_ « présence«  les uns aux autres  : c’est une relation, un rapport, un lien, une tension ! cette « co-présence » à l’autre comme à soi ; et à soi comme à un autre, dirait peut-être ici Ricoeur… :

le lièvre, plus (et mieux) « lièvre« , lui, alors, que jamais ;

la Patagonie, plus (et mieux) « Patagonie«  elle-même, alors, que jamais

au delà des clichés touristiques courant :

courant mille fois trop vite, eux ; sans rien « arpenter«  du tout !.. tant ils ne font, toujours, rien que tout « résumer«  ! sans la vraie « maîtrise du temps«  ; qui demande un « rien » plus de patience, lui… ; et de ténacité ; de force d’âme ;

cf l’expression, à propos du temps qu’a pris la réalisation de « Shoah« , page 234 :

«  »Shoah » fut une interminable course de relais _ douze ans durant; sans savoir si le « travail« , lui, « l’œuvre« , elle, parviendrait à son terme ;


« pourtant je n’ai cédé à rien, ni à personne : ma seule règle a été l’exigence interne du film ; ce qu’il me commandait. J’ai été _ au final ; mais ce n’était pas du tout le plus probable _ le maître _ du moins face aux pressions des autres _ du temps ; et c’est sans doute là _ face à eux, comme adversaires, à commencer par les formidables forces d’inertie _ ce dont je suis le plus fier _ face à eux ! avec justesse ! bravo !!!

courant, et par « circuits« , les touristes comme _ et avec : ils font la paire ! _ les clichés,

courant, donc, les grandes avenues du monde :

cf la confession rétrospective de Claude à propos du premier voyage en Algérie de Simone et de lui-même, « au printemps 1954, en pleine passion amoureuse » _ page 345 _, il est vrai  :


« Il m’a fallu des années pour me déprendre des stéréotypes, me faire au concret et à la complexité du monde« , conclut-il, en en résumant la leçon en effet rétrospective, l’analyse, page 347 :

c’est que « notre intérêt était _ alors _ coupablement folklorique : le Castor tenait absolument à ce que je vois, à Laghouat, les danses du ventre des Ouled Nails, prostituées qui portaient sur leur corps tout ce qu’elles avaient capitalisé au cours de leur vie, en bijoux et pièces d’or »  _ page 346 _ ;

« nous étions le paradigme du touriste à l’état pur, et jusqu’au ridicule«  _ page 348 _ ;

le touriste, le benêt (« Monsieur Homais« ) qui ne part un peu loin de son terrain, terrier ou territoire, que rechercher pleine (et circulaire) confirmation de ses clichés (d’exotisme de pacotille) simplificateurs de départ ! Lui, « touriste » tournant en rond telle une toupie qui s’excite un peu de sa vitesse, sur son vide, sa propre vacuité _ fort communément partagée ; mais il ne pourrait jamais le croire ! _  sans « arpenter«  si peu que ce soit, de l’un peu moins connu, n’apprendra jamais rien ; lui ne « rencontrera« jamais, nulle part, nul « estrangement«  ! ; car il n’est en rien dans l’ordre du « témoignage«  ; et de la « vérité » !

le lièvre, plus (et mieux) « lièvre« , lui, alors, que jamais ;

la Patagonie, plus (et mieux) « Patagonie«  elle-même, alors, que jamais

ainsi que soi, un peu plus (et mieux) « soi », ainsi, enfin, que d’habitude,

face au « bond«  du liévre « lièvre » (« patagon« )

et face à l’« évidence«  « poignante« , enfin, de la Patagonie « Patagonie«  ;

voyageur autre que « touriste » qui les « rencontrait«  ainsi, au sortir des centaines de kilomètres de plaine, vains, vides, en dépit de « quelques troupeaux« , trop placides probablement (non « bondissants » !.. eux…), « de lamas blancs«  : il a fallu ce « bond »magique !, page 192,

ou, autre vocable proche, ce « surgissement«  !

Les toutes dernières lignes du « Lièvre de Patagonie« , page 546, rappelant à nouveau l’« effraction« , dans la somnolence d’une trop longue route de plaine, de « l’animal mythique qui surgit _ voilà ! Hic Rhodus, hic saltus !.. _ dans le faisceau de mes phares après le village patagon d’El Calafate,

me poignardant littéralement le cœur de l’évidence _ absente, sinon ! _ que j’étais _ mais « vraiment » ! sinon, je n’aurais été qu’un des milliers de touristes « effleurant«  de ma quasi non-présence ces lieux de tourisme de cartes postales, comme il en est tant ! _ en Patagonie ;

qu’à cet instant la Patagonie et moi étions vrais ensemble« , page 546…



Titus Curiosus, ce 21 août 2009

Ce dimanche 8 juillet 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

 

 

la traversée du siècle d’un honnête homme (et beau garçon) en quelques fécondes rencontres d’artistes-créateurs en des capitales cosmopolites : le parcours de Peter Adam de Berlin à La Garde-Freinet, via Paris, Rome, New-York et Londres

02mai

Non sans quelques points communs _ nous allons le découvrir… _ avec cet immense livre qu’est « Le Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann :

une autre traversée _ un peu chahutée _ du siècle en quelques judicieuses rencontres (et un chef d’œuvre cinématographique !),

voici que Peter Adam _ ou Klaus-Peter Adam, un garçon juif allemand, au départ, natif de Berlin en 1929, puis devenu citoyen britannique vers 1965, peu après le décès de sa mère, la battante et admirable Louise, le 6 mai 1965 :

cf page 214 : « j’optai à cette époque pour la nationalité anglaise.

Depuis longtemps j’essayais de me débarrasser du garçon allemand _ qu’il était de naissance : la famille (juive) de son père venait de « Chodzesin, une petite ville de Prusse orientale. Mon arrière grand-père, Jacob Adam, y était né en 1789. Depuis le XVIIIème siècle, sa famille vivait du commerce du drap de laine. Cette activité les avait menés jusqu’en Pologne et en Lituanie« , page 14 ; « du côté de ma mère, les Leppin et les Gurke _ Gurke signifiant « concombre » _, étaient d’un tout autre genre : pauvres, chrétiens, et de souche paysanne« , page 20 _

afin de n’avoir de racines que dans l’imaginaire.« 

Et il poursuit : « Il se produisit mille choses dans ma vie et je possédais une énergie et une curiosité infinies. Je laissais l’univers tourbillonner autour de moi, espérant ne pas m’y noyer

_ le titre original de ce « Mémoires à contre-vent« , traduit par l’auteur lui-même en français en 2009, était, en anglais, en 1995 (pour les Éditions Andre Deutsch, à Londres) : Not drowning, but waving _ an autobiography

Je m’acceptais tel que j’étais, je n’étais gêné ni par mes défauts, ni par mes qualités. J’essayais, comme toujours _ en effet ! _ d’être honnête avec moi-même« 

voici que Peter Adam offre au lectorat français et francophone

_ mais cet amoureux de longue date de la France

avant même d’y venir séjourner, pour la première fois, en 1950

(cf au chapitre « Alma mater, 1949-1950« , les pages 139 à 146 :

« En 1950, je partis pour la première fois à Paris. Mon ami Klaus Geitel étudiait là-bas et je décidai de lui rendre visite. A Paris, Klaus m’attendait gare du Nord avec deux amis. J’étais tellement excité que j’entendis à peine leurs noms. Le premier, Hans Werner Henze, était un compositeur allemand ; le second, Jean-Pierre Ponelle, un scénographe français«  : mais oui !..) ;

puis, une seconde fois, en 1951, au chapitre suivant, « Mes premiers pas d’intellectuel _ Paris 1950-1953«  :

« A l’automne 1951 _ ayant obtenu « une bourse d’un an du gouvernement français, ainsi qu’une inscription à la Sorbonne« , page 147 _, je débarquais à Paris pour la seconde fois«  :

« J’arrivais au bon moment. Le passé était enfin soldé ou presque. La France de la Quatrième République commençait à se moderniser.  (…) Les gens avaient l’air riche ; ils possédaient un goût inné pour la qualité et le style _ voilà _, doublé d’un sens aigu de la compétition« , page 147 ; « Alors qu’à Berlin, nous avions essayé de construire un nouveau monde, les Français jouaient au ping-pong avec leur héritage culturel, retournant les idées dans tous les sens, juste pour le plaisir. Je me sentis immédiatement chez moi, le lycée de Berlin m’ayant bien préparé à ce perpétuel désir de théoriser et de synthétiser les idées. Les bâtiments de la Sorbonne reflétaient ce même esprit libre et chaotique. Les vieux couloirs sombres fourmillaient d’étudiants bruyants et fougueux. Les murs étaient recouverts de slogans très politiques, culturels ou sexuels, combinant parfois les trois en même temps comme dans celui-ci : « Fais-toi sucer en Russie, Simone ! » », page 148

il avait fait ses études secondaires au lycée français de Berlin, dès 1940, page 58)

mais cet amoureux de longue date de la France,

donc,

y vit désormais, depuis août 1989, à demeure, cela fait vingt-et-un ans

(depuis sa retraite de reporter et réalisateur de la BBC, en août 1989 : car c’est là, à la BBC, que se déroula, en effet, sa « principale«  carrière, du 4 avril 1968, à la cérémonie de départ de sa retraite, en août 1989) :

en son « cabanon«  du Mazet, à La Garde-Freinet, dans les Maures, et non loin de Saint-Tropez

_ Facundo Bo et Peter Adam découvrirent, en effet, cette thébaïde « un matin de 1970«  :

« un petit vallon où des moutons broutaient près des oliviers.

C’était l’endroit dont nous _ Facundo & Peter _ rêvions _ 12 000 mètres carrés isolés du monde et un petit cabanon. Nous l’achetâmes aussitôt.

La Garde-Freinet allait devenir notre port d’attache pour les quarante années à venir« , page 275 _

mais cet amoureux de longue date de la France y vit désormais à demeure,

avec son compagnon Facundo Bo : compagnon depuis leur coup de foudre lors d’un « dîner snob« , en 1968, à Paris ;

cf page 236 : « Durant la réalisation de ce documentaire _ pour la BBC : La maison Christian Dior, en 1968, donc _,

j’eus l’occasion, un soir, d’être invité à un de ces dîners snobs dont les Français raffolent. J’étais assis en face d’un jeune acteur argentin au physique extraordinaire, au type légèrement indien. Comme d’habitude, je parlais beaucoup, faisant de mon mieux pour impressionner. J’avais appris l’art de l’autodéfense et ajouté du cynisme à mon scepticisme naturel. Intrigué par les yeux inquisiteurs de ce garçon, je parlais des souffrances au Biafra _ dont Peter revenait d’y réaliser un reportage particulièrement périlleux (et tragique !) : il en fait le récit aux pages 227 à 232 _, mais également du grand bal de l’Opéra de Paris _ le Bal des petits lits blancs _ auquel j’avais assisté la veille. Je révélais ainsi l’un de mes nombreux paradoxes dont je n’étais pas très fier.

Facundo _ c’était le prénom de ce garçon très beau et gêné _ ne prononça pas un seul mot de la soirée. A la fin, au moment de partir, je lui glissai mon adresse à Londres.

Trois semaines plus tard, je reçus une lettre : « Cher Peter, détruisez cette lettre, je n’ai jamais écrit une telle lettre à personne, mais pendant ces trois dernières semaines, je n’ai pas arrêté de penser à vous et je voulais simplement vous le dire. Je vous prie de m’excuser ». La lettre était signée Facundo Bo.

Trois heures plus tard, je m’envolai pour Paris« 

« Je crois au coup de foudre _ poursuit-il aussitôt, toujours page 236, en commentaire rétrospectif. Pendant les quarante-deux ans à venir _ de 1968, leur rencontre, jusqu’en 2010, où paraissent ces « Mémoires » en traduction française _, Facundo serait la source de beaucoup de mes joies et de mes chagrins _ la maladie de Parkinson de Facundo déclarée « à l’âge de quarante ans« , « l’empêchant petit à petit _ lui acteur brillant de la troupe de théâtre TSE, d’Alfredo Arias _ de monter sur scène« , découvre-t-on, à un coin de page, page 412 ;

cf aussi, le jour de son départ de Londres pour gagner la France, page 440 : « Je ne savais pas alors combien ma nouvelle vie à Paris _ et au Mazet, à La Garde-Freinet _ allait m’apporter de joie d’amour solide et de douleur aussi, liée à la fragilité croissante _ parkinsonienne ! _ de Facundo. Mais jamais je n’ai regretté ma décision«  _ de venir vivre définitivement en France : avec Facundo Personne ne m’a jamais été aussi proche ; et je pense _ écrit-il maintenant en 2009-2010 _ que personne ne le sera jamais. Facundo devint le centre absolu de ma vie«  _ voilà !..  _

voici que Peter Adam offre au lectorat français et francophone une somptueuse traduction en français, cette année 2010, du récit autobiographique _ publié en 1995 à Londres sous le titre de Not drowning but waving _ an autobiography _ de sa traversée _ Berlin, Paris, Rome, New-York, Londres, La Garde-Freinet _ du siècle,

tout à la fois en beau garçon _ ce peut être un atout ; du moins pour commencer, en se faisant « remarquer«  ; car à la longue n’être que le « petit ami de« … s’avère un peu court pour poursuivre et s’établir au moins un peu…

et en honnête homme

et artiste _ filmeur du monde et de la création artistique : ce sera là sa « vocation«  _ probe _ absolument ! et sans compromission aucune :

certains de ses très proches et meilleurs amis se suicideront face à la « détérioration«  (Peter Adam emploie le mot « dégradation« , page 410, en son chapitre « Inventaire« …) de ce monde :

le magnifique « grand reporter«  James Mossman (celui-là même qui l’avait fait engager à la BBC : c’était le 4 avril 1968), le 5 avril 1971 ;

le peintre Keith Vaughan, le 4 novembre 1977… ;

mais encore, page 427 :

« Au travail, le suicide mon collègue Julian Jebb s’ajouta à la longue liste de mes collègues disparus, dont l’esprit toujours en éveil _ pourtant ! _, n’avait pas été capable d’arrêter la course à l’autodestruction _ voilà _ : les grands reporters James Mossman, Robert Vas et Ken Sheppard. Le garçon qui s’occupait de la maison de Tony Richardson à La Garde-Freinet, tua d’abord sa petite amie avant de se donner la mort. La boisson et la solitude durant les longs mois d’hiver au Nid du Duc _ le hameau de la colonie Richardson, l’auteur du film Tom Jones, à La Garde-Freinet _ l’avaient poussé à cet acte terrible, disait-on. La fille de Lawrence Durell, Sappho, se pendit« … Bref, « la mort continuait à jalonner ma route« , remarque Peter, page 427…

« Dans les années quatre-vingt, mon histoire d’amour avec la Grande-Bretagne touchait _ ainsi _ à sa fin. Mme Thatcher n’avait pas encore engagé _ profondément, pas encore _ sa politique absurde et désastreuse _ humainement : Peter Adam ne mâche pas ses mots ! _, mais un nouveau climat social se faisait _ déjà _ sentir, sapant _ durement _ les qualités de ce pays que j’avais tant apprécié. L’Angleterre, comme beaucoup de pays d’ailleurs, entraînée par son désir insatiable et impétueux de richesses, prônait _ maintenant _ l’arrivisme, la ruse, l’avidité comme qualités essentielles. Les inégalités flagrantes, la cruauté des riches, la complaisance des gens au pouvoir et la corruption _ lire ici Paul Krugman… _ devenaient monnaie courante. Je regardais les yuppies, interchangeables avec leurs chemises à rayures, leurs bretelles rouges, leurs manteaux à épaules marquées, leurs BMW, leur arrogance, leurs femmes à sac à mains à chaînes dorées _ on ne disait pas encore le bling-bling… J’observais la nouvelle génération, son appétit féroce, sa frénésie de consommation, son égoïsme impitoyable _ voilà _, et la comparais à ma propre génération qui avait l’espoir chevillé au corps que la vérité et la beauté _ voilà _ finiraient par l’emporter sur les mensonges et la laideur du monde _ quelle belle actualité ! toujours…

Bien sûr cette dégradation _ voilà _ ne se produisit pas en un jour. Ce n’était que le début d’un profond et triste changement qui, hélas, se propageait _ bientôt _ partout«  _ de par notre monde commun, pages 409-410…  _,

voici _ je reprends l’élan de ma phrase _  que Peter Adam offre au lectorat français et francophone une somptueuse traduction en français, cette année 2010, du récit autobiographique _ paru en anglais en 1995, lui _ de la traversée de son siècle :

tout à la fois en beau garçon

et en honnête homme et artiste probe

soucieux de la justesse…

en beau garçon, d’abord _ et le livre est généreusement (et judicieusement) agrémenté de photos de nombreuses personnes rencontrées et narrées _ :

via ses rencontres sexuelles (avant l’amour vrai de Facundo Bo, en 1968, donc : Peter aura alors trente-huit ans _ mais tout cela fort discrètement, et sans le moindre exhibitionnisme, ni a fortiori sensationnalisme ! très loin de là ! Peter Adam a beaucoup de délicatesse et pudeur…) et amicales, plus encore (dont certaines féminines : Hester Chapman et Prunella Clough, à Londres),

celles-ci _ « rencontres« , donc _ vont lui ouvrir bien des portes, bien des « clans«  (ou « réseaux » d’amis :

par exemple, pages 201-202, en débarquant de New-York à Londres,

ce passage-ci, clé ! :

« Parmi les quelques adresses que j’avais _ à Londres, donc, en 1958 _, aucune ne fut plus précieuse et appréciée que celle d’un ami d’Edward Albee _ merci à lui de cette « adresse«  ! de ce « contact«  décisif… _, Patrick Woodcock.

Patrick était le médecin du Gotha artistique londonien _ rien moins ! _ : de Noël Coward à Marlene Dietrich, de Peggy Ashcroft à David Hockney, de Peter Brook à Christopher Isherwood. (…)

Comme à Paris, Rome et New-York _ c’est un point décisif du parcours (et la vie !) de Peter ! _, j’ai eu la chance _ encore faut-il apprendre et à la saisir et plus encore à la cultiver ! et ne pas trop, non plus, la gâcher… _, d’être adopté _ apprécié par, aimé de _ par un clan _ voilà _

pour lequel j’étais _ du moins tout d’abord, au départ :

cela se dissipant cependant assez vite (cf la conclusion plus négative, en 1955, de l’épisode romain et sa « clique« , page 184 : je vais le préciser par le détail un peu plus loin)… _

un objet de curiosité : « Allemand, Juif, non émigré et sorti de l’Allemagne indemne. « How intersting« , disait-on » _ pour commencer, donc ; ici, c’était en 1958, Peter a vingt-neuf ans 

il est aussi très « beau garçon«  (cf les photos généreusement données du livre) ; et éminemment sympathique, plus encore : il a du charisme…

« Patrick était absolument convaincu qu’il était le mieux placé pour tout organiser _ sic _ et décida de me prendre sous son aile _ cela peut effectivement aider… Il m’ouvrit les portes _ voilà ! _ de la vie culturelle _ artistique _ londonienne qui comptait un nombre impressionnant de talents. Tous ses amis « baignaient » _ en effet _ dans l’art, faisaient de la critique de livres ou allaient s’applaudir les uns les autres sur la scène ou à l’écran.« 

Aussi

« la plupart de mes _ nouveaux _ amis _ vrais _ venaient _ -ils _ de son « écurie ».


Avec nombre d’entre eux j’entretenais
_ très bientôt, vite, aussitôt, déjà : c’est un talent ! _ une amitié _ et c’est là l’élément majeur (et de fond !) pour Peter ! _

qui allait s’approfondir _ voilà ! _ au fil des ans : une preuve de leur endurance _ à me supporter, souffrir, et accepter (et aimer)… _ et d’une certaine fidélité _ toujours de la modestie, avec les euphémisations : c’est là une vertu ; Peter n’a pas que des défauts… _ de ma part.

Pour quelqu’un qui vit seul _ pas « en couple« , donc : Peter assume son « célibat« … _,

les amis sont essentiels _ voilà.

Ils m’aidèrent à surmonter _ et durablement, pas à court terme : la dimension temporelle est capitale en ces affaires (existentielles) affectives ! _ mon sentiment _ endémique _ de déracinement _ qui comporte, aussi, il est vrai, l’avantage (non recherché !) du « décalement« , si crucial (pour la vie !), du regard… _,

car je portais en moi _ pour jamais _ des séquelles _ indélébiles, donc _ de mon enfance solitaire _ depuis, au moins, à l’âge de onze ans, le lycée (français, à Berlin, et puis à Züllichau, en Silésie) pour un enfant Juif (bien que ne portant pas l’étoile jaune, Louise, sa mère, étant « aryenne« …) en Allemagne nazie… _ et la nostalgie de mon adolescence _ à la Libération joyeuse, en même temps que pauvre, à partir de 1946… :

un passage assurément important de ce livre, pages 201-202, donc, comme on constate !..)

en beau garçon, d’abord,

via ses rencontres sexuelles et _ surtout, plus encore ! _ amicales

_ je reprends et poursuis maintenant ma phrase _,

celles-ci lui ouvrant bien des portes, bien des « clans » (ou « réseaux » d’amis) :

d’artistes, de créateurs, surtout ! _ c’est là l’élément majeur ! _, dans les diverses capitales que Klaus-Peter (bientôt Peter), va traverser :

Paris,

Rome : Peter devient le compagnon pour un temps, en 1955, d’Enrico Medioli, ami et collaborateur bientôt de Luchino Visconti ;

je m’y attarde un peu, maintenant (j’aime Rome !) :

« Je me rendais souvent à Rome. J’y découvrais un passé splendide. Alors que Paris représentait pour moi l’élégance et le raffinement _ voilà _ international, Rome incarnait _ oui : charnellement _ une grande civilisation ; même le chaos et la pauvreté des rues _ certes _ étaient parés _ oui _ d’une dignité intemporelle _ comme c’est juste ! Tout avait _ le baroque (même borrominien !) est ici mesuré ! sans morbidité : à la Bernin, plutôt… _ des proportions parfaites : les façades ocres baignées par la lumière de l’après-midi _ cf ici les descriptions si justes de mon amie Elisabetta Rasy en son magnifique « Entre nous » ; cf mon article sur son récit autobiographique suivant (« L’Obscure ennemie« ), toujours à Rome : « Les mots pour dire la vérité de l’intimité dévastée lors du cancer mortel de sa mère : la délicatesse (et élégance sobre) parfaite de “L’Obscure ennemie” d’Elisabetta Rasy« _, les toits avec leurs jardins suspendus, les terrasses des gens riches : tout semblait exprimer la sensualité, la douceur de vivre et le bien-être«  _ on ne saurait mieux dire !, page 181 ;

« Pendant l’un de mes nombreux voyages à Rome, j’avais rencontré Enrico Medioli. Enrico était un ami de Luchino Visconti et allait devenir bientôt l’un de ses plus proches collaborateurs. Avec Suso Cecchi d’Amico, il fut le scénariste de Rocco et ses frères, Sandra, Les Damnés, L’Innocent et Violence et passion.

Enrico incarnait pour moi la perfection : il était blond, aristocrate dans son comportement comme dans son style, grand, élégant, mondain, cultivé et possédait un humour caustique. Il était issu d’une grande famille de Parme et avait souffert de la tuberculose, ce qui ne fit qu’accroître à mes yeux son aura romantique. Il conduisait des voitures de sport et vivait dans un appartement avec terrasse qui surplombait les toits de la cité éternelle.

Il connaissait toutes les personnes qui valaient la peine _ voilà _ d’être connues à Rome.

Autour d’Enrico gravitait la jeunesse dorée. La plupart travaillaient dans le cinéma«  _ soit un medium en pointe :

voilà deux éléments importants dans la « formation«  du jeune Klaus-Peter (qui a alors à peine vingt-cinq ans), on va s’en rendre peu à peu mieux compte… ;

avant d’être plaqué (un peu abruptement !) par Enrico à Cortina d’Ampezzo :

« Enrico avait une énergie contagieuse. Nous allions jusqu’à la plage de Fregene si souvent filmée par Fellini _ dans Huit-et-demi, ou Juliette des esprits, par exemple _, pour déjeuner dans des restaurants que seuls les Romains connaissaient, ou nous dînions dans les établissements huppés de la via Appia. Enrico, qui qualifiait ces endroits de piccole trattorie, molto semplice, était salué par la moitié des clients. Nous prenions l’apéritif chez Bricktop’s et la granita di limone chez Rosati’s _ Piazza del Popolo….

Au fil des mois, l’usure _ cependant _ se fit sentir dans notre couple _ un mot qui sera rarement employé par l’auteur, en ces 443 pages, notons-le au passage. La clique romaine perdait _ pour Klaus-Peter _ son charme _ surtout vaporeux _, comme moi je perdais le mien à leurs yeux _ au pluriel… Je roulai dix-huit heures en voiture de Naples à Cortina d’Ampezzo, où Enrico possédait un chalet, pour apprendre qu’il pouvait juste m’accorder un dîner.

Je compris le message« , page 184…

Avec ce commentaire-ci : « Je revis Enrico quelques années plus tard à Londres où il montait _ comme Luchino Visconti ; ou comme Franco Zeffirelli : les metteurs en scène italiens s’enchantent à mettre leur talent à la disposition de l’opéra _ sa version de La Somnambula à Covent Garden. »

« Comme on perd facilement _ pas seulement de vue ! _ les gens dans la vie ! Pendant un moment, on les voit tout le temps, trois fois par semaine, on les appelle au milieu de la nuit, et puis tout à coup, ils disparaissent. Heureusement j’ai gardé beaucoup de mes relations _ voilà le terme approprié. Plus tard, j’ai eu la chance de revoir certains d’entre eux comme Luchino Visconti, Alberto Moravia, Maria Callas, Giuseppe Pattroni Griffi et Mauro Bolognini, Lila Di Nobili, Franco Zeffirelli et Giorgio Strehler. Cette fois-ci _ nouvelle _ c’était à titre professionnel _ pour des reportages filmés par Peter pour la BBC : entre 1968 et 1989 _ et quelques uns sont même devenus _ à des degrés divers : mais un palier important étant tout de même franchi ! _ des amis.« 

« Comme toujours, je désirais davantage _ relationnellement ; Klaus-Peter se remémore ici sa situation (notamment) affective en 1955 _

et voulais faire de nouvelles découvertes.

Il était temps de passer à autre chose« , pages 184-185 : un passage très important, mine de rien, que ce séjour italo-romain de Klaus-Peter, en 1955… 

mais surtout New-York :

cf le chapitre « America here I come _ 1956-1957« , pages 187 à 211 : venant aux États-Unis surtout pour y améliorer son anglais, Peter y fait la connaissance d’Edward Albee _ « un jeune auteur dramatique« _ et Richard Barr _ »un producteur de théâtre renommé« _, page 193. « Edward et Richard me firent rencontrer _ un terme important ! _ John et Tamara Ennery » _ lui avait été le mari de Tallulah Bankhead ; elle, née Tamara Gergeyeva, avait été l’épouse de Georges Balanchine, au temps des ballets russes de Serge Diaghilev : page 195.

Et enfin Londres, donc :

où Klaus-Peter _ devenu désormais définitivement Peter _ va s’installer, en 1958,

et, non sans difficultés et péripéties, trouver

et un travail qui soit et durable _ enfin : au bout de dix ans cependant ; Peter a commencé par faire ses gammes cinématographiques avec des films publicitaires _ et satisfaisant pour lui _ ce sera à la BBC, en 1968 ;

et pour vingt-deux ans, de 1968 à 1989, à l’âge de sa retraite professionnelle… _,

et _ plus encore ! _ sa vocation de créateur et artiste _ le principal pour lui ! mais il n’en a probablement pas encore vraiment conscience alors… _ :

cf le merveilleux compliment que lui fera Luchino Visconti, en remerciement du documentaire de Peter sur le tournage de Mort à Venise, en 1970 :

« Seul un artiste peut en voir _ = voir vraiment ! : cf le concept d’« acte esthétique » de Baldine Saint-Girons… _ un autre, merci. Amitié, Luchino« , en dédicace à « un très beau livre : Vecchie Immagine di Venezia, vieilles photographies de Venise«  ;

« Il y avait aussi une photo dédicacée : « Pour ta Mort à Venise sur ma Mort à Venise. »

De toute ma carrière _ d’homme d’images filmées _ aucun compliment ne m’a fait un tel plaisir« , page 267 _ :

je veux dire sa « vocation » _ émergeant peu à peu : suite à diverses rencontres, non programmées : par conjonctions de hasard _ de réalisateur de films et reportages culturels, ou plutôt : artistiques (et sur _ à propos… _ d’autres créateurs-artistes, en fait) à la BBC…

voici _ donc : je reprends une fois encore l’élan de ma phrase _

que Peter Adam offre au lectorat français et francophone

une somptueuse traversée de son siècle _ pas facile pour un garçon juif berlinois ! né en 1929 ! _,

tout à la fois en beau garçon

et en honnête homme

et artiste probe absolument et sans compromission soucieux de la justesse…

J’y viens maintenant…

Ce très grand livre qu’est Mémoires à contre-vent, est construit en trois grandes parties,

autour de la « formation » d’un homme

(et un artiste : Klaus-Peter Adam, devenu par son passage aux États-Unis, en 1956-1957, puis sa vie en Angleterre, de 1958 à 1989 ; et sa naturalisation anglaise, en 1965 : cf page 214, « un sujet de Sa Majesté » ! ; devenu « Peter Adam« , maintenant)

représentatif surtout d’une génération (d’Européens),

ainsi que l’auteur présente cet « essai » d’autobiographie d’abord tout à la fin, pages 438 à 440, de son dernier chapitre, « Le temps des moissons _ 1987-1989« , pour l’édition anglaise, parue en 1995 :

« J’avais l’impression d’avoir vécu plusieurs vies, adopté plusieurs cultures, rêvé et parlé dans plusieurs langues. En même temps j’étais de nulle part, un étranger partout. C’était ce qui me convenait le mieux.

Mon pays natal était un pays imaginaire, fabriqué à partir de souvenirs et d’amis.

Je songeais alors à écrire un livre sur mon enfance et à raconter l’histoire de ce garçon allemand au sang juif qui avait survécu au nazisme.
(…)

Je ne voulais certainement pas me construire une postérité

_ « d’encre et de papier«  : à côté de celle, familiale, de ses neveux, les fils de sa bien aimée sœur jumelle, Renate ;

ou du neveu de Facundo : Marcial di Fonzo Bo, un comédien de grande qualité (auquel, ainsi qu’à Facundo, est dédiée, remarquons-le aussi, cette version française de son autobiographie, Mémoires à contre-vent, page 7).

Je voulais transmettre

non pas mon histoire personnelle,

mais celle de toute une génération _ voilà ! _ marquée par l’Histoire en pleine mutation.

Il y avait eu beaucoup de récits _ écrits et publiés _ sur les bourreaux et les victimes, mais très peu sur la vie quotidienne de gens ordinaires, pris dans le tourbillon de l’Histoire.

Je souhaitais parler des horreurs de la normalité, de cette « banalité du mal »
_ selon l’expression de Hannah Arendt :

de fait les chapitres « allemands«  (1 à 3 : pages 13 à 88), à Berlin, puis au lycée français mis « à l’abri à la campagne« , en 1943, « à Züllichau, une petite ville de Silésie«  (page 86) ;

et les chapitres « autrichiens« , après que Klaus-Peter, expulsé pour judéité du lycée, début 1944, a rejoint les siens, qui s’étaient réfugiés déjà bien loin de Berlin, « à Tressdorf, dans une vallée perdue de la Carinthie«  (page 86, aussi ;

le premier chapitre « autrichien«  (le chapitre 4 : pages 89 à 104) est joliment intitulé « Intermède pastoral _ 1944-1945« … ;

et le suivant (pages 105 à 116 : « Après-guerre et nouveau départ _ 1945-1946« ) raconte ce qui suit la fin de la guerre et le retour, difficile à Berlin ; jusqu’à ce que le narrateur nomme, au bas de la page 116, « le début de l’après guerre« ) ;

sont des chapitres magnifiques de ces « Mémoires à contre-vent«  sur les conditions de survie des gens ordinaires sous le nazisme… _ ;

Je souhaitais _ donc, je reprends la phrase de Peter Adam… _ parler des horreurs de la normalité, de cette « banalité du mal » 

et montrer que, malgré tout, le bonheur pouvait survivre _ par résilience, ainsi que Boris Cyrulnik nomme ce processus… _ dans l’épreuve.

Peut-être y avait-il tout de même quelque chose dans cette vie et cette carrière en dents de scie _ voilà : je vais m’y pencher un peu… _ qui méritait d’être préservé » _ et transmis : pages 438-439…

D’autant que

« écrire mes mémoires se révéla _ à l’auteur que va devenir (et se découvrir : par là même !) aussi Peter Adam, à partir de 1990, par ce livre improbable et « ouvert«  de « retour«  sur sa vie… _ passionnant. Cela devenait mon jardin secret, des moments d’évasion _ créatrice ! _ dans un monde de contraintes. (…)

Ma curiosité _ d’analyse, maintenant, comme en actes : par les émissions à concevoir et à réaliser pour la télévision ! entre 1968 et 1989 _ m’avait amené plus loin dans la vie que je ne le pensais _ tout d’abord ; au départ…

La plupart des rencontres ont lieu par hasard. Ce que le désir, les intrigues et la détermination en font _ ensuite : tout un travail et une œuvre ! _ me paraissait plus intéressant que la rencontre elle-même _ advenue, survenue. Il y avait bien évidemment eu des expériences décisives, mais souvent je n’en avais pris conscience qu’après coup. Tout était lié _ ce fut sans doute la découverte la plus surprenante que je fis en écrivant« , page 439 ;

en ce même esprit, Peter a rapporté, page 411, ce mot, « une fois« , de son ami Bruce Chatwin (cf le récit de leur amitié de onze ans, de 1978 au décès de Bruce, le 18 janvier 1989 : aux pages 379 à 384 ; « Ce n’était pas facile d’être ami avec Bruce. Il menait plusieurs vies à la fois et ne permettait pas qu’elles se mélangent ou s’entrecroisent. En société, il était très réservé sur sa vie privée et ne laissait jamais transparaître ses sentiments« , page 380)


Bruce citant Le Portrait de Dorian Gray d’
Oscar Wilde : « Il s’efforçait de rassembler _ lui ; et non sans difficultés dues à tant et tant de hasards d’abord, et à son corps défendant, surtout, subis _ les fils écarlates de sa vie et d’en tisser un dessin«  : unifié, donc, où « tout« , finissant comme par « émerger«  du désordre ou chaos même, vécu par surprise en premier,
vient apparaître en quelque sorte enfin « lié«  et « en place« , « en ordre« , ou presque…

Telle, aussi, une image en un tapis…

Pages 410-411, Peter Adam a aussi écrit, à propos de sa « découverte » de l’écriture :

« Je n’avais jamais écrit de livre _ écrire des scénarios ou des articles _ utilitaires _ n’était pas la même chose _, mais je découvris  rapidement quel plaisir c’était. Rien dans ma vie professionnelle ne m’avait autant stimulé que la relation intime entre l’auteur et sa page, quand tout à coup des mots et des phrases émergent de nulle part«  : c’est la plus stricte vérité !.. Quelle jouissance ainsi rencontrée !

Et un peu différemment, encore,

en l' »épilogue » de 2o09-2010 _ rajouté pour cette « traduction« -« adaptation » française d’un livre qui avait été rédigé presque vingt ans plus tôt : entre 1990 et 1995 ; au moment de sa retraite (de son travail de « documentariste » à la BBC, en 1989) _ :


« En racontant ma vie une fois de plus en une autre langue _ en français, après l’anglais, cette fois _, je me suis découvert une perception du monde qui altérait _ et enrichissait _ la vision _ première _ que j’en avais vingt ans plus tôt _ en 1990. Certains événements n’avaient plus l’importance que je leur accordais en 1995 _ ou en 1989 ou 90… Des amitiés et des rencontres que je croyais emblématiques s’étaient fondues _ depuis lors _ dans l’ombre du temps.

Ainsi raccourci  _ ah! bon ! _ et réédité, Mémoires à contre-vent est un livre nouveau et très différent _ pour Peter le premier _ de Not Drowning, bur Waving.

Notre société et l’ordre du monde _ et nos regards (selon d’autres focalisations : neuves, plus perspicaces : c’est le gain du mûrir…) qui s’ensuivent… _ se sont profondément modifiés durant les vingt dernières années. Des systèmes totalitaires se sont écroulés, mais les droits de l’homme sont _ plus encore _ une vue _ seulement _ de l’esprit. Nous sommes encore bien loin du paradis terrestre où nous pourrions vivre en parfaite liberté, sans conventions hypocrites et libres de tout conformisme _ comme Peter l’a (ou l’avait) longtemps espéré…

Dieu nous est revenu _ de sa mort ! _ à travers deux conceptions qui sont une menace pour notre liberté : le fanatisme dérivé de l’islam et le zèle religieux d’une Amérique conservatrice _ jolie nuance… Dans certaines parties du monde, les bâtiments détruisent _ oui _ le paysage. Ailleurs, la terre _ livrée aux guerres de l’eau _ meurt de soif ; et les famines dues à la sécheresse chassent des populations entières _ émigrant _ de leur pays. Ils mettent leur vie en danger _ de se noyer _ pour traverser les mers à la recherche d’une existence meilleure dans un monde qui les rejette. Utopie mortifère _ combien !

Nous sommes tourmentés de toutes parts : la bêtise du pouvoir, l’imposture des politiques, les démocraties branlantes, la tyrannie des statistiques _ oui, oui, oui, oui ! _, l’omnipotence de la science _ et de ses expertises stipendiées _, l’absence _ veule _ de spiritualité, la fascination _ si niaise ! _ pour les people, cette triste pathologie de la vie moderne fondée sur la culture _ infantilisée _ du _ miséreux _ narcissisme.

Le superficiel règne en maître _ voilà ! Dans un monde obsédé par l’argent, il reste fort peu de place pour la métaphysique _ ou la poésie et le poétique… L’ennui général, très bien repéré par Hannah Arendt et Simone de Beauvoir, est devenu la condition humaine _ quasi générale sur la planète. Voilà pourquoi les gens ont désormais besoin d’être constamment _ et en pure perte _ divertis _ par l’entertainment (régnant à la télévision : même à la BBC ?..).

Il est devenu indispensable d’être joignable partout, à tout moment ; et cela se traduit par des heures de communication stériles _ c’est aimable _ via Internet ou les textos _ quelle sordide dérision !


La langue se banalise, le vocabulaire s’appauvrit ; nous sommes bombardés d’informations
_ et clichés _ ; mais le véritable échange d’idées _ condition de la vraie démocratie, pourtant _ est devenu bien rare. Les rapports épistolaires qui permettaient d’exprimer _ en la « formant«  vraiment _ la profondeur d’une pensée ou d’un sentiment _ plutôt que l’impact brut d’émotions _, ce magnifique plaisir _ certes _ de l’écriture, tombe en désuétude.


Trop de choses se ruent vers l’abîme
_ du nihilisme _ ; et je ne m’en console pas« , page 442…

A contrario, toutefois,

les « artistes » que Peter Adam a « eu le privilège de filmer » (et bien d’autres encore, aussi) « sont la preuve _ vive, vivante ! _ que l’humanité est encore et sera toujours capable de résister _ voilà ! _ à la conspiration _ grégaire _ de la médiocrité«  _ et de ses « statistiques«  ! pages 442-443.

Car « l’art nous donne accès _ en finesse et délicatesse _ à la richesse du monde dans ses dimensions _ qualitatives _ les plus complexes _ et diaprées : jusqu’au sublime…

La vie sans art n’est qu’une source _ minimalement _ tarie.

Seul le travail de l’esprit _ voilà _ peut nous offrir une existence plus vaste _ et libre en l’amplitude de ses mouvements _ que notre bref intermède biologique« , page 443 : bravissimo, M. Peter Adam !!!

La première partie du livre _ soient les chapitre 1 à 6, de la page 13 à la page 134 _ restitue le « terreau » de la génération de ceux qui ont été enfants sous le nazisme _ même si c’est non sans résistance critique dans le cas de la famille Adam, et de la mère, Louise, devenue veuve en 1935.

La seconde partie _ soient les chapitres 7 à 12, de la page 135 à la page 219 _ présente la période d’errances _ avec assez peu de boussoles _ cosmopolites (Paris, Rome, New-York, Londres) et les difficultés _ d’orientation _ de Klaus-Peter, puis Peter, avant de réussir à trouver le « dispositif » professionnel qui lui permettra de devenir véritablement lui-même ; et d’accomplir (en œuvres ! de partages) une « vocation« …

La troisième partie _ soient les chapitres 13 à 33 + l’« épilogue«  ajouté à la version française de la page 221 à la page 443 _ décrit l’éclosion (assez rapide : le chapitre 13 : « Témoin : Berlin, Biafra« , en 1968 et 69) et la maturation-maturité _ sereine _ de l’artiste-témoin :

et de son temps,

et des démarches de création des artistes ses contemporains (et souvent amis, vraiment !),

que sut devenir Peter Adam ;

avant de passer, in fine, à l’écriture _ puis la réécriture ! maintenant… _ du « témoignage » de son propre œuvrer…

Car très vite, dès 1969, « on avait demandé à James Mossman de reprendre la rédaction d’un magazine culturel hebdomadaire, Review, l’émission d’art la plus réputée de la BBC. (…) C’était l’occasion de rendre l’art accessible au plus grand nombre. Serait-il _ Jim _ capable de briser cette notion élitiste du bon goût qui dominait encore les reportages culturels de la BBC sans tomber dans le piège de la vulgarisation ou des généralisations _ tout Art est initiation à la singularité ! _ simplistes ?

Jim finit par accepter ce poste de rédacteur en chef, à condition que je l’accompagne dans cette aventure. Ce ne fut pas un choix facile, car j’aimais beaucoup les actualités. Je postulai donc pour ce nouveau travail, et fus embauché comme rédacteur en chef de cette émission artistique hebdomadaire.

Je venais de tourner une nouvelle page ; et un autre chapitre de ma vie commençait. J’avais quarante ans« , page 241.

Vont suivre vingt ans (1969-1989) de réalisations de films pour faire connaître _ en donnant à ressentir _ (par la BBC) le sens des créations artistiques modernes et contemporaines _ avec témoignages (= interviews ouvertes…) des créateurs, si possible, et documents audio et visuels à l’appui.

Ainsi _ parmi les projets entrepris et parfois avortés en chemin, ou effectivement réalisés et passés à l’antenne _ :

des émissions sur André Malraux (pages 243 à 245), Rudolf Noureev (245 à 248)

_ avec aussi, un reportage sur « Cuba : Art et révolution _ onze ans après » (249 à 257) _,

« Visconti au travail » pour Mort à Venise (259 à 267), Vladimir Nabokov (269 à 270), Andy Warhol (270 à 273), Doris Lessing (279 à 280), l’hommage, suite à sa mort par suicide, à James Mossman _ « J’intitulai l’émission To be a witness (« Être un témoin« )… _ (280 à 282), Borges (283 à 287)

_ avec, alors, la double décision, page 287, « de rester au département des Arts ; et de me consacrer à des films plus longs«  : c’est-à-dire moins courts ! afin de mieux rendre compte de ce qu’est la créativité singulière d’un artiste…

Hans Werner Henze (289 à 292), Man Ray (292 à 295), « Rêves royaux : Visconti et Louis II de Bavière« , à propos du tournage de Ludwig, le crépuscule des dieux (295 à 298)

_ avec, alors, une série de six émissions, « Eux et nous« , « sur l’art et la culture au sein des six pays fondateurs de la Communauté européenne » (pages 301 à 311) ; ainsi qu’une émission hebdomadaire consacrée au théâtre dans toute l’Europe (313 à 319) _,

« L’Esprit du lieu: la Grèce de Lawrence Durrell » (321 à  325)

_ la publication, en 1987, d’un livre de Peter Adam, « Eileen Gray, a biography » (paru aussi en traduction française, aux Éditions Adam Biro), consacré à son amie « la grande designer Eileen Gray«  qui vécut de 1878 à 1976 (327 à 333) _,

le « nouveau cinéma allemand » de Volker Schlöndorff, Wim Wenders, Werner Herzog, Hans Jürgen Syberberg et Rainer Werner Fassbinder (335 à 340), Jeanne Moreau (340 à 345), « Alexandrie revisitée : l’Égypte de Durrell » (347 à 351), Lillian Hellman et Lotte Lenya (353 à 367), « Diaghilev : une vision personnelle » (369 à 375), Edward Albee, « Un auteur dramatique face au théâtre » (385 à 388), David Hockney (388 à 394), une série consacrée aux « Maîtres de la photographie« , dont André Kertész, Alfred Eisenstaedt, Bill Brandt et Jacques-Henri Lartigue (395 à 407), « Richard Strauss « ressuscité » » (415 à 423) ; une dernière série (de 100 heures) consacrée à « L’Architecture au carrefour« , avec une trentaine d’architecte interviewés, dont I. M. Pei, Richard Rogers, Richard Meier, Norman Foster, Jean Nouvel et Arata Isozaki (page 425), « Gershwin « ressuscité » » (page 133), Buñuel (pages 433 à 434) ; et, pour finir, deux émissions d’une heure consacrées à « l’Art du troisième Reich » (435 à 438)…

Ces Mémoires à contre-vent (aux Éditions de La Différence) : un travail magnifique d’humaniste libre et exigeant !

« Passeur » de la poiesis des artistes ses contemporains les plus authentiques

par l’image filmique de la plus grande qualité ! dans le plus scrupuleux souci de l’intelligence du sens !

Bravo !

Titus Curiosus, ce 2 mai 2010

 

La joie sauvage de l’incarnation : l' »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ l’amplitude du souffle et le goût, toujours, du « bondir » V

29août

En conclusion (V) de « mon » petit « feuilleton de l’été » :

lire et relire cet immense livre, inrésumable, et heureusement !,  qu’est « Le Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann,

je voudrais mettre un peu en évidence l' »art du temps« 

_ sinon sa « maîtrise«  (« j’ai été maître du temps », vaudrait-il mieux dire, plutôt que « j’ai été LE maître du temps« , page 234, à propos des douze ans de la réalisation en forme de « course d’obstacles«  de « Shoah«  ) : si tant est que celle-ci, la « maîtrise« , soit jamais, étant de l’ordre, oxymorique (comme tout ce qui est « le principal » !), de ce que Georges Bataille appelle « l’impouvoir«  !.. _

l' »art du temps » auquel a peu à peu « appris » à « se former » Claude Lanzmann,

tant pour « exister » lui-même _ d’abord « survivre«  (pendant la guerre et la résistance), et puis s’épanouir _ en tant qu’individu vivant, « survivant« , et en tant que personne,

que pour « réaliser« , opus après opus, son œuvre _ inachevé à ce jour : à poursuivre ! _ d' »auteur » :

faut-il désespérer, en effet, de le voir « s’attaquer » _ page 329 _  bientôt, ou jamais,

à un nouvel opus (cinématographique !)

a priori  _ une nouvelle fois ! _ « impossible« 

_ « je ne cessais pas de penser avec entêtement à ce film impossible« , se dit-il à chaque minute des quatre jours de son nouveau séjour, après celui de six semaines d’été, en 1958,  à Pyongyang (Corée du Nord) en septembre 2004 : page 338 _ ;

mais qu’il « esquisse » cependant, bel et bien _ et c’est passionnant ! _ au final, superbe, de son chapitre XIV, aux pages 329 à 342 :

« On m’avait tellement dit _ de la « brève rencontre » (ou la « folle journée » ! ) avec Kim-Kum-sung, de « fin août 1958«  à Pyongyang _ : « Quel film ce serait ! « 

que j’y avais réfléchi,

me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

je m’attaquerais _ voilà ! _ à ce pan de mon histoire personnelle

_ = cette « brève rencontre« , page 326 :

« j’avais vu autrefois un film anglais de David Lean intitulé « Brief encounter«  (« Brève rencontre« ), avec Trevord Howard et Celia Johnson ; et je ne pensais jamais à Kim sans l’évoquer.

Étonnamment, je revis ce film avec Sartre dans une salle d’art et d’essai, à Montparnasse je crois, et nous sortîmes tous deux en pleurs. Nous étions aussi  fleur bleue l’un que l’autre« , page 326 ;

ou cette « folle journée« , page 343 :

« Jamais septembre parisien ne fut plus glorieux que celui qui suivit mon retour d’Asie _ cette fin d’été 1958. J’aurais dû quitter la ville à peine revenu : le Castor et Sartre m’attendaient impatiemment à Capri, avides de me revoir, avides de récits. Il avait été convenu que nous prolongerions en Italie les vacances jusqu’au début octobre. Mais je ne pouvais pas partir ; quelque chose me retenait ; j’avais besoin d’être seul, de flâner à ma guise dans Paris, de jouir des forces que je sentais neuves en moi et d’une liberté encore inconnue.

Je n’étais plus le même ;

la folle journée

_ voilà donc l’expression : à la Beaumarchais et à la Mozart ! cette fois ! Au passage, je m’étonne un peu que jamais le nom de Mozart, ni celui du prince des lièvres, « Leporello«  (en son « Don Giovanni« ), ne vienne à la bouche,ni, même _ « Madamina !.. » , dans le chant (pour l' »air du catalogue »), de Claude Lanzmann !.. _

la folle journée, donc,

avec Kim Kum-sun m’avait modifié en profondeur ;

et c’est seulement dans l’atelier de la rue Schœlcher _ celui de Simone de Beauvoir _ que j’en prenais pleinement conscience. A Capri, le Castor s’impatientait…« , page 343 ;

la folle journée, je poursuis,

avec la très belle infirmière Kim Kum-sun

(« ravissante »

est le mot qu’emploie rétrospectivement Claude Lanzmann à la première des sept « apparitions« , un « lundi, à huit heures du matin« , dans sa chambre à l’hôtel, « l’hôtel Taedong-gang«  (à Pyongyang),

de l’infirmière,

flanquée de l’interprète, Ok, et de « cinq hommes à casquettes » : « ils sont six en tout, tous au centre de ma chambre, prêts à observer sourcilleusement chaque moment, chaque détail de l’action«  : une « injection » « dans le fessier, de vitamines B12 1000 gammas. C’est mon ami Louis Cournot qui, dans son cabinet de la rue de Varenne, face au Musée Rodin, m’avait prescrit cette cure » ; « j’avais emporté sept ampoules et la prescription médicale« , page 294 ;

et « d’une insolente et insolite beauté« 

est l’expression qu’il emploie, page 296, lors de son ultime « apparition« , le dimanche, cette « folle journée ! « , donc, pour « l’injection ultime » (qui « devait avoir lieu le lendemain, dimanche« ) ; « je me disais que l’infirmière, en l’absence d’Ok

_ l’interprète, en permanence présent, mais requis pour accompagner, ce dimanche-là, le reste de la « délégation » (« la première délégation occidentale invitée par la Corée du Nord, cinq ans après la fin de la guerre » de Corée, page 285…) des visiteurs français à « un pique-nique à la campagne«  auquel Claude avait réussi à se soustraire (« je renonçais au pique-nique : ayant vu trop de gens et trop parlé depuis un mois, j’avais décidé de rester seul ; ce qui serait la meilleure façon de me reposer : il fallait me comprendre…« , page 296) … _,

je me disais que l’infirmière

serait flanquée d’une ou plusieurs casquettes.

Rien ne se produisit comme je l’escomptais. A dix heures pile, on frappe, j’ouvre, nulle casquette, mais elle seule ; elle métamorphosée, méconnaissable ; elle une autre ; vêtue à l’européenne d’une jupe légère et colorée, les seins débridés saillants sous le corsage, nattes escamotées, ramassées en chignon, cheveux bouclés sur le front, la bouche rouge très maquillée, d’une insolente et insolite beauté« , donc : page 296)

« On m’avait tellement dit « Quel film ce serait ! » que j’y avais réfléchi, me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction, je m’attaquerais à ce pan de mon histoire personnelle

_ = la « brève rencontre« , chacun des sept jours d’une semaine de fin du mois d’août, pour une piqûre intramusculaire de vitamine B 12 1000 gammas,

et surtout « la folle journée« , le dernier jour, le  dimanche,

de, et avec, la très belle infirmière Kim Kum-sun à Pyongyang,

à la place d’« un pique-nique à la campagne, passe-temps favori des Coréens« , qui avait été « prévu pour la délégation«  française en visite on ne peut plus officielle en Corée du Nord, alors, et pour rien moins que six copieuses semaines :

« notre venue était clairement un événement, voulu et regardé comme tel« , page 291 ; et « le programme du voyage en Corée

_ dont  deux rencontres avec Kim Il-sung, « le Grand Leader » (« avec qui nous dînâmes deux fois en sacrifiant au cérémonial des réceptions d’État« , page 292) _

était intéressant, effrayant quelquefois, fatigant, éreintant même. Visites de deux ou trois usines par jour, plusieurs exposés, discours d’accueil, discours d’adieux, échange de cadeaux«  ; « il m’arrivait de prendre la parole trois fois par jour« , page 292 ;

« à la fin août 1958« , page 310 _

me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

je m’attaquerais _ plus de cinquante ans plus tard, à ce jour, par conséquent ! et cinématographiquement, surtout ! _  à ce pan de mon histoire personnelle,

entrelacée à la grande Histoire« , page 329 ;

un entrelacs présent, c’est à noter, dans tout l’œuvre (cinématographique) lanzmannien ! _ ;

mais « pan«  qu’il est difficile, dit aussi Claude Lanzmann, de seulement « résumer«  :

« Il m’arriva de raconter _ déjà par les mots _ à des amis ma brève rencontre _ sans guillemets ici _ avec Kim ;

mais cela _ déjà, avant le passage même au medium du film de cinéma… _ n’était possible

et n’avait du sens

_ voilà ! à l’heure du « il faut tout faire vite«  ;

cf là-dessus les travaux percutants de Paul Virilio ; par exemple le tout récent « Le Futurisme de l’instant _ stop-eject«  _

que si j’avais la possibilité de la raconter longuement ;

cela ne se résume pas« , page 326

_ sur la « manie » des « résumés«  (des gens « pressés« ), cf Montaigne, « Essais« ; Livre III, 8 : « tout abrégé d’un bon livre est un sot abrégé«  _ ;

tout en précisant _ page 330 _ et cette fois à propos du « passage » au récit proprement cinématographique ! :

« Je n’étais pas sûr

ni d’être capable de mettre en scène ce qu’impliquait un tel passage _ cinématographique : là était le défi !.. _ à la fiction _ cinématographique, donc ! soit un défi à la puissance 2 !! _,

ni, plus profondément

_ mais cela n’est pas neuf : cf les précédents « sas » de doute : et au moment de se lancer, ou pas, dans l’entreprise de « Pourquoi Israël« , lors du voyage à Jérusalem, en novembre 1970 (et avant la rencontre d’Angelika Schrobsdorff) ; et au moment de se lancer, ou pas, dans l’entreprise de « Shoah« , lors de la « pascalienne » « nuit de feu«  parisienne de Claude Lanzmann, « au début de l’année 1973 » :

il faut aussi du courage pour se lancer dans l' »opaque« = un peu plus que le « vertige » à surmonter de la (déjà un peu reconnue)  mallarméenne « page blanche«  ; pouvant, en sa « dépression« , mener, même

 _ cf, en ce « Lièvre de Patagonie« , l’épisode, quand Claude Lanzmann était « au plus mal » (page 231), en 1977, du « flirt avec la mort » (page 234) de la « presque noyade » à Césarée, aux pages 231 à 234 _,

pouvant, au plus « bas«  de sa « dépression« , mener, même, à un suicide

_ tel que celui, fictif, lui, du personnage (cézannien) de l’artiste-peintre Claude Lantier dans « L’Œuvre » de Zola : très intéressant roman sur les crises de la poiesis ; et qui fut la malencontreuse cause de la fâcherie, irréversible et non fictive, elle, des deux « grands amis d’enfance«  aixois qu’étaient Émile Zola et Paul Cézanne … _

il faut aussi du courage pour se lancer dans l' »opaque« , donc

_ et « il n’y a pas de création véritable sans opacité ; le créateur n’a pas à être transparent à lui-même« , page 243 _

pour se lancer dans l' »opaque« 

de telles audacieuses « aventures » de « création » du « génie » ;

et tout particulièrement eu égard aux moyens assez considérables, financièrement parlant, pour commencer (ou poursuivre)

_ et Claude Lanzmann n’a jamais manqué, chaque fois, d’« en baver«  passablement avec les divers producteurs (et productrices ; et autres divers financeurs de par le monde… _,

que nécessite la-dite « production » de cinéma !..

« Je n’étais pas sûr ni d’être capable de mettre en scène ce qu’impliquait un tel passage à la fiction, donc,


ni, plus profondément

de le vouloir » ;

tant il y faut d’« élan« 

et d' »allant » : de la « jeunesse » du « bondissement » ;

ainsi que d' »amplitude de souffle » ;

dans l’engagement de départ

comme dans  la persévérance de l’effort requis pour de telles œuvres cinématographiques :

« amplitude de souffle » absolument indispensable à l' »auteur« -créateur

face à la complexité, somme toute, « intriquée« 

_ et « il m’a fallu des années pour« , non seulement « me déprendre des stéréotypes« , mais surtout « me faire au concret et à la complexité du monde« , page 347… :

c’est cette « complexité  du monde« -là que le « miracle«  de l’œuvre (ou « chef-d’œuvre«  !)

du « vrai«  « auteur«  (les chemins pour y parvenir étant eux-mêmes complexes, longs, tortueux, semés d’embuches, à côté de leur formidable joie !)

que le « miracle«  de l’œuvre, donc,

doit lumineusement faire ressentir et comprendre, en la (relative) désintrication de pas mal de ses fils,

à tous ceux qui, en toute loyauté, vont, pleinement et en toute confiance, il vaut mieux, y livrer leur propre sensibilité (ou aesthesis) de spectateurs ouverts et de bonne foi ! _,

face à la complexité, somme toute, « intriquée« , donc,

de ce « réel » à donner à « vraiment » « ressentir« ,

dans la clarté de l’intrication-désintrication de ses divers éléments, par nous autres spectateurs ;

même si, d’autre part page 338 _ :

« Kim Kum-sun _ la sidérante infirmière _ était gravée dans ma mémoire ;

et je ne cessais pas de penser avec entêtement à ce film impossible _ voilà la formule décisive ! _ ;

que la faim, le dégoût de la nourriture _ servie à Pyongyang _ semblaient rendre plus impraticable encore« ,

en ce séjour « nord-coréen«  de quatre petits jours seulement, à Pyongyang, en « septembre 2004« , à partir de Pékin (page 327) _  :

« quel film ce serait !  » que ce « film nord-coréen« , à tourner par Claude Lanzmann à Pyongyang !..


Mais « il y avait, dans ma propre « brève rencontre » »

_ d’il y avait, ce mois de septembre 2004-là, lors de cet improbable « retour à Pyongyang« , depuis Pékin (« dès mon arrivée à Pékin, je m’informai sur les possibilités _ ou incompossibilités ! _ d’entrer en Corée du Nord« , page 330),

quarante-six ans d’écoulés depuis cette si improbable semaine elle-même, d’un lundi à un dimanche, « à la fin août 1958 » (avec l’acmé de sa dernière « folle journée«  !) :

« je décidai qu’il me fallait en avoir le cœur net,

prendre la mesure des changements survenus depuis 1958 _ voilà !

étant donné que « permanence et défiguration des lieux sont la scansion du temps de nos vies« ,

a noté _ et combien, de fait, est-ce capital ! _, page 169, Claude Lanzmann ;

c’était, là, à propos des métamorphoses successives du « coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain«  : le café « Royal« 

, à la fin des années quarante, se produisit (« quatre regards s’échangèrent en un éclair« , page 170) le second coup-de-foudre de sa sœur Évelyne et de Deleuze (« nul n’aurait pu alors imaginer que le « Royal » ne serait pas éternel« , page 169),

le café « Royal« , donc,

ayant, et depuis longtemps, disparu :

remplacé par le Drugstore Saint-Germain« , d’abord ;

auquel lui-même,« mort tout à la fois de sa belle mort et des bombes de la terreur« , quelques années plus tard encore,

« a succédé une boutique du roi de la fringue transalpine, avec un restaurant chic et cher au premier étage« , page 169… ;

et Claude Lanzmann ayant commenté, page 169 toujours, cette « permanence et défiguration des lieux«  et « scansion du temps de nos vies«  :

« Je l’ai vérifié autrement , dans le désespoir, pendant la réalisation de « Shoah« , lorsque je fus confronté aux paysages _ d’abord muets _ de l’extermination _ industrielle : des chambres à gaz… _ en Pologne.


Ce combat, cet écartèlement entre la défiguration

_ le mot employé, « défiguration« , est le même que celui qui clôt le terrible chapitre premier,

à propos du « visage« , non « défiguré« , justement, après la « décapitation« , de « l’égorgé«  :

« le visage de l’égorgé

_ maintenant contemplable, sur la « minable vidéo d’amateur tournée par les tueurs eux-mêmes » (en ces « images atroces des mises à mort d’otages perpétrées sous la loi islamique en Irak ou en Afghanistan« , page 27) _ ;

« le visage de l’égorgé

et celui du vivant qu’il était _ encore l’instant précédent _

se ressemblent irréellement. C’est le même visage ; et c’est à peine croyable«  _ pour nous qui osons le regarder _ ;

tant « la sauvagerie de cette mise à mort était _ en effet _ telle qu’elle semblait ne pouvoir se sceller _ objectivement _ que d’une radicale défiguration » :

mais non advenue ! le « visage«  de l’assassiné « demeurant«  : « c’est le même visage« , nonobstant le meurtre ! non défiguré !) _

Ce combat, cet écartèlement entre la défiguration, donc,

et la permanence furent alors _ en ces moments du tournage en Pologne, cette fois ; toujours page 169 _ pour moi un bouleversement inouï, une véritable déflagration, la source de tout« , page 169 donc :

d’où le prix, tel celui du sang, de la parole, indispensable !, de « témoignage«  de ceux qui « se souvenaient« , en une formidable (« hallucinée et précise« , tout à la fois) « reviviscence«  absolument « vraie«  ! _ ;

Et Claude Lanzmann d’ajouter superbement,

en commentaire, page 170, de ce souvenir toujours irradiant de feu le café Royal et de sa sœur Évelyne (y rencontrant à nouveau Deleuze) ; Évelyne disparue, elle, le 18 novembre 1966 (« les novembre ne me valent rien » depuis, dit Claude, page 189) :

« Vivants, nous ne reconnaissons plus _ du fait d’abord des très puissantes forces de l’oubli _ les lieux de nos vies ;

et éprouvons _ si l’on se met, a contrario, si peu que ce soit, à y réfléchir _ que nous ne sommes plus les contemporains de notre propre présent. Je ne partage pas avec beaucoup le savoir que le « Royal » a existé«  ;

continuant, immédiatement à la suite, après une simple virgule :

« et je pense toujours, dans l’admiration et le scepticisme absolu _ tout à la fois ! _ à la plaque mémorielle appliquée à la façade du 1, quai aux Fleurs, immeuble où vécut Vladimir Jankélévitch ;et où j’ai habité moi-même quelque temps. On peut y lire cette pensée du philosophe, extraite d’un de ses livres _ « L’Irréversible et la nostalgie« , page 275 de l’édition originale, aux Éditions Flammarion, de 1983 _, que j’appris aussitôt par cœur tant elle m’émouvait et que je me récite souvent la nuit ; ou quand il m’arrive de passer quai aux Fleurs :

« Celui qui a été

ne peut plus désormais ne pas avoir été.
Désormais, le fait mystérieux et profondément obscur d’avoir vécu

est son viatique pour l’éternité »« ,

toujours page 170 : « viatique«  oxymorique : d’où la sublime conjonction de « l’admiration et le scepticisme absolu« 

Fin de l’incise sur la si décisive « permanence et défiguration des lieux » comme constituant « la scansion du temps de nos vies«  ;

et retour sur l’« essai de repérage« , quatre jours à Pyongyang, en septembre 2004,

pour le « projet«  et le « désir«  même de film « nord-coréen » de Claude Lanzmann,

pour surmonter la part de « défiguration » de « la scansion du temps de nos vies« ,

et possible medium, non seulement en ce bref « repérage« , mais aussi en sa « réalisation«  en suivant,

cet éventuel film,

pour ré-accéder, par une « reviviscence« , à la « permanence » de la « joie » magnifique d’alors, à Pyongyang, déjà, « à la fin août 1958« , éprouvée ;

« viatique pour l’éternité« , donc :

pas seulement, alors et ainsi, au regard de soi-même (ayant vécu, ineffaçablement ! par le fait ! cela de « passé«  et de « non oublié« …) ;

mais aussi possiblement offert,

par le medium effectif de l’œuvre, cette fois… _ et ici l’œuvre de cinéma (encore à ce jour à « réaliser » !) _ quand elle aura enfin été « réalisée » !.. ;

possiblement offert, donc, à la sensibilité (ou aesthesis) de quelques autres, pouvant ainsi,

par les émotions « vraies » qu’ils éprouveront alors (comme « homines spectatores » actifs _ = « en acte« , pas seulement « en puissance« … ; et pas seulement passifs _, pour reprendre l’expression de Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator« ),

pouvant ainsi, en partie au moins, « le«  partager !

partager un peu de cette rare-là « joie«  « vraie » (de « fin août 1958 » ; à Pyonyang) !

Puisque tel est le « miraculeux«  pouvoir de « présentification«  (page 82) d’une œuvre (ou « chef-d’œuvre« ) « vrai(e) » !

« je décidai _ de passage à Pékin (pour y présenter « Shoah«  à « des cinéphiles chinois« , page 326), ce mois de septembre 2004 _ qu’il me fallait en avoir le cœur net,

prendre la mesure des changements survenus _ à Pyongyang _ depuis 1958,

espérant que ce retour

_ tenté ! en forme accélérée, de quatre jours seulement (et, cette fois encore, régime oblige, bien difficile !), de « pré-repérage« , en quelque sorte…) _

vers ce lointain passé _ et c’est ici bien davantage qu’une métonymie ! _

m’aiderait à prendre la bonne décision en ce qui concernait mon désir de film« , page 330 _,

« il y avait, dans ma propre « brève rencontre » _ de 1958 _, donc,

tant de « scènes qui pouvaient être d’une grande puissance proprement cinématographique«  _ dit Claude Lanzmann, page 329 _ que « la perspective d’avoir à tourner de pareilles séquences » non seulement « ne m’effrayait pas« , mais « m’excitait _ et même suprêmement ! _ au contraire«  _ page 330 ;

je vais, bien sûr, moi-même y revenir, ici-même ! _

A Pyongyang, donc,

en cette Corée du Nord qui « a arrêté le temps

_ on lit bien !, page 335 : en tant qu’État ; que « régime« … ;

les « régimes totalitaires«  ont d’étranges lubies ;

à milles lieues _ quant à ce qu’ils s’« autorisent«  à décider, mortellement, des vies mêmes !.. _, du « régime poiétique«  du « présent«  de « présentification« 

_ cf la merveilleuse expression employée, page 82, à propos du « génie poétique » (et du « brio » et de la « verve«  : « la magnifique éloquence, le brio, la verve de Monny, le génie surréaliste qui structurait sa parole et ses relations avec autrui, sa générosité sans limites avec nous, aussi illimitée que l’amour qu’il portait à ma mère« , page 130) de Monny de Boully ! _,

à milles lieues du « régime poiétique«  du « présent«  de « présentification« 

lui, de la création artistique… _

A Pyongyang, donc, je reprends l’élan de ma phrase

en cette Corée du Nord qui « a arrêté le temps 

deux fois au moins :

en 1955, à la fin de la guerre ;

et en 1994, à la mort de Kim Il-sung, le Grand Leader.

Kim Il-sung n’est pas mort, ne peut pas l’être ; il est présent _ lui… _ pour l’éternité » !

C’est de ce nouveau travail cinématographique-là, qui défie, à l’état de « projet » et de « désir« , en balance encore, et attend, pour le passage à sa « réalisation » en œuvre effective de film de cinéma, Claude Lanzmann,

à Pyongyang, en Corée du Nord,

telle une nouvelle « face Nord«  _ de quelque nouvel Eiger, Mönch, ou Jungfrau… _,

ou telles quelques nouvelles « aiguilles de Chamonix«  :

un peu plus, toutefois, que de « hauts rochers d’apprentissage obligé pour tous les futurs grimpeurs », formule de la page 387, appliquée aux « parois des Gaillands« , cependant :

le temps _ long : mais peut-on faire autrement, afin d’« apprendre«  et ensuite de « faire« , mais « vraiment«  ?.. _

le temps de l' »apprentissage« , ou du « faire ses classes« 

_ l’expression « faire ses classes«  est présente page 272 :

« on _ dans l’équipe du « groupe de presse » de Pierre et Hélène Lazareff, dès le début des années 50 _ m’avait proposé de faire des reportages difficiles sur des faits divers criminels; et j’avais à plusieurs reprises accepté. Cela m’amusait, m’intéressait ; j’ai beaucoup appris : à questionner, à ruser, à prendre des risques ; je faisais mes classes ; apprentissage

_ tel que celui de la pêche, auprès du « directeur d’école républicain » de Saint-Chély-d’Apcher, Marcel Galtier : « il m’instruisait de tout, et d’abord de la pêche à la mouche dans les étroites et serpentines rivières à truite des hauts plateaux de l’Aubrac« , page 67 _;

celui de la chasse, auprès de son ex-beau-père René Dupuis : « outre les leçons de billard, dont je n’ai rien retenu, je lui dois les bonheurs de l’attente et de l’imminence, posté « ventre au bois » sur une sente gelée et verglacée, guettant le déboulé d’une harde de sangliers, m’enchantant du langage infini, précis et poétique de la chasse  _ ne jamais tirer sur une laie « suitée de marcassins en livrée » _ ;

je lui dois _ aussi _ mes premières descentes en rappel à plus de quarante ans et le passage de l’alpinisme livresque, dans lequel, on l’a vu _ en compagnie du Castor, dans les Alpes bernoises et valaisanes _ j’excellais, à la lutte réelle _ cette fois _ contre le vide, contre la tétanisation des muscles au moment de franchir, dans les parois des Gaillands _ hauts rochers d’apprentissage obligé pour les futurs grimpeurs _, des difficultés, considérables pour moi, de degré 5 ou 6« , pages 386-387 ;

apprentissage complété par Claude Jaccoux, « qui fut président du Syndicat national des guides de haute montagne« , avec lequel « je me confrontai à de rudes classiques, certaines pour débutants, comme l’arête des Cosmique, d’autres plus sévères comme la Tour ronde ou encore Midi-Plan, cataloguée comme « AD », assez difficile, course exténuante de neige, de glace et de roc, avec franchissement de barrières de séracs qu’il nous fallait dévaler, talons plantés, sans nous autoriser un seul arrêt pour réfléchir ou reprendre souffle, car le soleil déjà haut dans le ciel dardait droit sur les blocs de glace qui, déstabilisés, s’effondraient derrière nous dans un fracas de bombardement, nous contraignant à la fuite en avant _ toute une école ! _, page 388 ;

celui du théâtre, auprès de son épouse Judith Magre, le « changeant« , à force d’accroissement de la « sensibilité«  au « plus infinitésimal écart dans un mouvement du corps, dans la hauteur d’un timbre » qui « prenait«  alors « pour moi une importance démesurée« , le « changeant« , donc, « tout à la fois à«  son « insu et au comble de la lucidité, en guetteur implacable et émerveillé« , page 385  ;

ou auprès de maîtres d’école, tel, « à l’école communale de Mâle« , « aux environs de Nogent-le Rotrou« , l’instituteur M. Étournay : « la séparation d’avec M. Étournay fut déchirante ; il dit à mon père sur un ton de reproche : « Vous m’enlevez mon meilleur élève » », page 102 ;

de lycée, aussi, tel, qui « enseignait la littérature en lettres supérieures«  à Blaise-Pascal, à Clermont-Ferrand, Jean Perus : « c’était un professeur magnifique ; et je n’ai jamais oublié la moue dédaigneuse de ses lèvres lorsqu’il récusait d’une seule phrase une de nos interprétations. Il me guérit à jamais du comparatisme _ réducteur des singularités _ le jour où, ayant à commenter à voix haute devant lui et mes condisciples un passage de Rabelais, j’évoquai stupidement Bergson que j’avais à peine lu. Le dédain de sa célèbre moue me fit carrément dégoût : « Mon petit, Rabelais ne connaissait pas Bergson »« , page 37  ;

et je ne re-passerai pas en revue, l’ayant fait dans un précédent article, tous ses professeurs de philosophie, au premier rang desquels se détache cependant le magnifique Ferdinand Alquié, ami de Monny de Boully, « qui avait participé avec lui aux grandes batailles du Surréalisme ; et occupait alors à Louis-le-Grand la chaire de philosophie pour les classes préparatoires à l’École normale« , page 131 :

« Alquié«  qui « s’était efforcé de dompter son accent languedocien _ de Carcassonne _ mais l’avait gardé en inventant une combinatoire unique du geste et de la parole : il articulait chaque mot, chaque syllabe, déconstruisant ses phrases pour mieux se faire comprendre ; mais reliant, réunissant les savoureux cailloux épars de l’occitan par un extraordinaire jeu des bras et des mains avec des arrondis de bailadora sévillane, ou d’anguleuses poussées des coudes, à la façon des danseuses princières d’Asie du Sud-Est« , page 141 ; « je l’adorais, nous l’adorions : major de l’agrégation en 1931, il était petit, fort mince, toujours élégant, avec d’immenses yeux très noirs aux lourdes paupières bistrées ; et nous étions tous conscients de notre chance d’avoir, à vingt ans, un tel maître : impeccable historien de la philosophie, philosophe lui-même, dédaigneux des modes, des brigues ou intrigues ; et qui, nous instruisant sérieusement avec une totale absence d’esprit de sérieux, nous enseignait du même coup à penser librement et à ne pas plier«  ; quel portrait ! et quel hommage !

« J’aimais aussi sa femme, une belle Normande blonde et plantureuse, bien plus grande que lui, pleine d’esprit ; et je me plaisais parfois à imaginer mon professeur englouti, lui aussi tourterelle, dans l’étreinte des beaux bras blancs de Denise » ; page 142 _ il se trouve que j’ai connu Ferdinand Alquié, à Carcassonne, au mariage de notre ami Jean -Yves David, dont j’étais le « témoin«  ; Ferdinand Alquié (grand ami de Henri Tort-Nouguès, professeur de philosophie et carcassonnais, lui aussi : le père de la mariée) ; Ferdinand Alquié, donc, étant le « témoin«  de la mariée, notre amie Sylvie… ;

et je ne redirai rien de tout ce que Claude Lanzmann a pu apprendre au quotidien, et de Sartre, et du Castor _ « avec leur sérieux si touchant« , page 248 ; en même temps que (même si la remarque n’est qu’à propos de Sartre, et d’après le témoignage, tout premier, de Jean Cau, en 1946) « la simplicité de Sartre, son abord fraternel, sa totale absence d’esprit de sérieux« , page 150 _ ;

sinon, emblématiquement, ceci, et c’est à propos des voyages de Claude « avec eux« , et de son « apprentissage« , par eux deux, « du regard et du monde«  : « J’apprenais à voir _ en échangeant par la parole avec eux _ par leurs yeux _ voilà (de l’image à la parole et vice versa) le va-et-vient véritablement formateur ! y compris cinématographiquement !.., nous le verrons,  d’un véritable « apprentissage«  du « regarder-écouter«  « vraiment«  !.. _ ; et je puis dire qu’ils m’ont formé ; mais cela n’allait pas sans réciprocité : nous avions des discussions serrées et intenses _ voilà ! _ ; l’admiration que je vouais à l’un et à l’autre, n’empêchaient pas qu’elles fussent égalitaires«  ; par là et ainsi, très concrètement, sur le tas, en ces voyages « ensemble », partagés, donc, « ils m’ont donné à penser, je leur donnais à penser » _ toute une pédagogie non didacticienne ! _, page 251 ;

ni ne redirai rien, non plus, de ce que ce Claude Lanzmann a pu apprendre du merveilleux Gershom Sholem, ami très proche d’Angelika (et témoin des « épousailles juives«  d’Angelika et de Claude « lorsque le rabbin Gotthold«  les « unit à Jérusalem, sous la houppa, à la fin d’un jour d’octobre encore très chaud« , en 1974), page 421 : « J’aimai Scholem lui-même dès le premier dîner auquel, avec sa femme Fania, il nous avait conviés, Angelika et moi. Ce grand savant était dépourvu de cuistrerie, généreux de science à la condition d’être persuadé de l’authentique intérêt de son interlocuteur ; il était pionnier, défricheur, curieux de tout ; penseur, philosophe, polémiste, libre dans ses propos et d’une drôlerie souveraine. Je l’aimais aussi pour son visage, son grand nez puissant, ses yeux bleux clairs où demeurait une lueur d’enfance« , page 421… ;

ni, non plus, encore, de ce que je viens de relever, un peu plus haut, de ce que Claude a pu apprendre du « génie poétique » _ « le génie surréaliste qui l’habitait, son français d’une richesse admirable«  (page 79) _, de la « verve » et du « brio » ; de la « liberté« , de la « générosité » et du « non-conformisme » du nouveau compagnon, depuis 1939 ou 40, de sa mère, l‘ »extraordinaire magicien » (page 82), Monny de Boully ; le « Rimbaud serbe«  !.. Car immédiatement, grâce à ce sublime « génie poétique » de Monny, entre Paulette et lui, puis les enfants Lanzmann : « outre l’amour, le ciment de cette miraculeuse entente était l’intelligence, la liberté, l’accord de tous pour placer au dessus de tout ces vertus cardinales ; le refus des tabous dans les conduites et les paroles« , page 130 : quelle leçon de liberté !…

« je faisais mes classes ; apprentissage

qui me fut rendu au centuple quand je réalisai « Shoah« , que l’on peut regarder, à maints égards _ et tout spécialement de l’« instruction » des « témoignages«  _, comme une investigation criminelle« _

« faire ses classes  » (d' »auteur« )

_ cf par exemple à la page 427 ; et d’abord à propos de « Pourquoi Israël« , à un moment de son montage, en 1972, lors d’« une projection de travail« , « qui avait emballé _ sinon la productrice ! du moins _ les quelques personnes invitées«  ; celles -ci « justifiaient leurs applaudissements par une catégorie de pensée nouvelle pour moi« , se souvient ici Claude Lanzmann : « C’est un film d’auteur, c’est un film d’auteur ! «  ; soit la première prise de conscience d’une « vraie » singularité sienne (d’« auteur« , donc) en train de naître

puis, à la page 520, cette reconnaissance, beaucoup plus large et de poids, d’« auteur«  et d’une « œuvre« , en une « réconciliatrice nuit du 4 août« , à un important colloque organisé à Oxford en septembre 1985, pour une cruciale projection « polonaise«  (et internationale) de « Shoah » (la présentation du film à Washington n’eut lieu que le mois suivant, le 23 octobre ; alors que la toute « première«  à Paris, au Théâtre de l’Empire, avait eu lieu au mois d’avril précédent) :

_ « la puissance invitante (en) était un institut d’études judéo-polonaises et son journal, « Polin », organisme pionnier composé de deux solides sections, l’une à Oxford, l’autre en Pologne même. Celle-ci semblait avoir fait l’union autour de « Shoah » et abandonné les anciennes querelles _ déchaînées dès le lendemain même de la première projection du film à Paris, au mois d’avril, donc. Car parmi les invités de poids se trouvaient des membres du Parti communiste, des hommes de Jaruzelski, mais aussi les journalistes et écrivains catholiques les plus réputés de Pologne, comme Jerzy Turowicz, rédacteur en chef du « Tugodnik Powszechny » de Cracovie, le Pr Jozef Gierowski, recteur de l’université Jagellon, de Cracovie aussi. Le plus étonnant dans cette réconciliatrice nuit du 4 août, c’est que participaient également les intellectuels de la dissidence polonaise, ceux qui avaient décidé de fuir leur pays quand Gomulka avait déclenché la grande crise d’antisémitisme officiel, comme le philosophe Leszek Kolakowski et le Pr Peter Pulzer« , précisent les pages 519-520 _

à Oxford, donc, en septembre 1985 : « la discussion _ suivant la projection (intégrale, est-il besoin de le préciser !), la veille, de « Shoah« _ qui dura en vérité plus de sept heures, commença par un mea culpa unanime, tous les participants s’excusant envers moi de l’attaque vicieuse et officielle qui avait été menée contre « Shoah » en Pologne _ à la sortie parisienne (et française), seulement, du film _ ; et continuait d’ailleurs à l’être _ sur pareille lancée… Même s’ils avaient des critiques à formuler contre le film, ils tombèrent tous d’accord pour déclarer qu’il s’agissait d’une œuvre d’art, obéissant à ses propres lois ; et non pas du tout d’un reportage sur la façon dont les Polonais avaient été les plus proches témoins de l’extermination de leurs concitoyens juifs.

Il faut se référer aux nombreux et substantiels articles qui parurent le lendemain du colloque d’Oxford, un peu partout : aux États-Unis, en Angleterre, en Israël, en Pologne même ; par exemple celui de Timothy Garton Ash qui occupait vingt pages de la « New-York Review of Books » ; de Neal Ascherson dans « The Observer » ; ou d’Abraham Brumberg dans « The New Republic ». Tous étaient un salut à « Shoah«  et à la façon dont mon savoir historique et le travail préalable qui y avait conduit, avaient littéralement mis en déroute ceux qui, au début _ à la sortie française du film, en avril ; et ses suites, depuis… _, prétendaient se présenter comme les plus acharnés de mes adversaires, auxquels j’avais montré _ par le film lui-même, d’abord, comme dans les échanges substantiellement nourris de ce colloque _ que leurs poches étaient vides et leurs munitions creuses.

Un certain nombre, comme le philosophe Leszek Kolakowski, m’écrivirent après la projection pour me dire que leur éblouissement l’emportait largement sur leurs objections ; et que si « Shoah«  ne disait pas tout _ certes _, il submergeait _ en effet _ par sa puissance de suggestion et son originalité, dévoilant la vérité _ son objectif unique ! _ comme cela n’avait jamais été fait« , pages 520-521 _,

le temps de l’« apprentissage« , donc,

_ « conscient que j’aurais à grandir, à vieillir« , se dit-il, page 249, à propos de sa difficulté ancienne, en 1953, à « tout de suite écrire _ comme le lui conseillait alors Sartre à propos de sa découverte d’Israël, le semestre précédent, d’août à novembre 1952 _ , changer en un livre la matière de sa vie ; ce qui est souvent le défaut des professionnels de la littérature » ;

« en un livre«  ou en quelque autre œuvre, en quelque autre medium, que ce soit : pour lui, Claude, ce sera, in fine, en un certain mode de film de cinéma : nous allons y venir… _,

le temps de l’« apprentissage« 

ou du « faire ses classes » (d’« auteur« ), donc,

je reprends le fil de ma phrase plus haut, avant l’incise sur la reconnaissance d’un « auteur » et d’une « œuvre« , parfaitement singuliers,

finissant par passer… ; au tournant de la décennie 70 :

quand « une fille de milliardaire«  (« C. W.« , qui « s’était proclamée productrice de cinéma« , « depuis qu’elle avait vu ce que j’avais tourné sur le canal de Suez« 

_ pour le magazine de télévision d’Olivier Todd, « Panorama » : « ma décision de faire un jour du cinéma est sûrement liée à la réalisation de ce film » « tourné pour « Panorama », combinant les interviews des hommes sur le canal avec ceux des mères, des épouses, des enfants, à l’arrière« , est-il précisément indiqué, page 410 _

quand « une fille de milliardaire« , donc,

« me bombardait de messages comminatoires pour que je passe à l’acte«  ;

mais « j’avais besoin de réfléchir ; de savoir si j’avais véritablement le désir de ce film _ la même expression exactement (et la même attitude pour l’« éprouver« , dans le « réel« , sur le lieu ad hoc) que pour le « film nord-coréen« , à l’heure du passage à Pékin, en septembre 2004, page 330 : « je décidai qu’il me fallait en avoir le cœur net ; prendre la mesure des changements survenus depuis 1958 ; espérant que mon retour vers ce lointain passé m’aiderait à prendre la bonne décision en ce qui concernait mon désir de film« , donc ! _ ; et également si je me sentais capable de faire du cinéma sans avoir fréquenté aucune école, sans avoir suivi un seul cours«  _ cette inquiétude-là ayant été, en 2004, fort heureusement « dépassée«  ! _, page 412 ;

et ce sera « un coup de foudre violent et partagé«  _ à Jérusalem, page 420 : avec Angelika Schrobsdorff, qui deviendra bientôt, en octobre 1974, sa nouvelle épouse… _ qui fit que « la question de réfléchir à la possibilité _ ou l’incompossibilité _ ne se posa plus : il allait de soi que je le ferais _ les « coups de foudre » n’ayant pas, non plus, étaient avares pour Claude Lanzmann, tout au long de sa vie : à commencer par celui, dans des circonstancs particulièrement peu propices (au pays des « casquettes«  partout !) de Kim-Kum-sung, à Pyongyang, en cette « fin août 1958«  Je restai près d’un mois en Israël, parcourant le pays, tantôt seul, tantôt avec elle _ Angelika. Elle me fit faire la découverte sans prix de ses amis, Juifs berlinois, amis de sa mère en vérité, qui la regardaient et la traitaient comme leur propre fille ; l’admirant aussi pour sa beauté et parce qu’elle représentait pour eux l’excellence de la langue allemande, la liberté critique, l’invention et la causticité de l’Allemagne pré-hitlérienne, dont ils avaient gardé l’inguérissable nostalgie » ; etc.., page 420. « Israël, l’Allemagne, les deux années que j’y avais passées, la Shoah, Angelika se nouaient en moi à d’insoupçonnables profondeurs« , page 420, toujours…

En conséquence de quoi, « je repartis pour Paris annoncer à la productrice que j’acceptais de réaliser le film, habité par une idée fixe : revoir Angelika, revenir au plus vite vers elle« , à Jérusalem et en Israël, page 421… C’est ainsi que « l’amour d’une femme a été _ cette première fois-là, en décembre 1970, en quelque sorte… _ le ressort décisif d’une œuvre« , le premier film de cinéma de Claude, « Pourquoi Israël« , page 422.

Puis, dans le courant de l’année 1973,

entre la fin des trois ans déjà bien difficiles de ce premier opus de cinéma, « Pourquoi Israël« 

_ « j’avais demandé un congé sans solde à Pierre Lazareff ; il me l’avait accordé« , page 427 ; et « comme j’étais novice, fou de désir de film et d’Angelika _ les deux, déjà, liés : je continue de penser à l’opus « nord-coréen«  toujours « en balance » de « réalisation« , en 2009… _, j’avais signé le contrat qu’on m’imposait sans en discuter les termes ; j’aurais signé n’importe quoi. Je fus payé au minimum, alors que j’avais trouvé _ sous-pression des diktats successifs de la nouvelle productrice (« intraitable », page 427, qui avait succédé à la décidément trop « amatrice«  (à un point « caricatural« , page 422) « fille de milliardaire« , (« C. W.« )… _ une partie de l’argent ; et que j’avais permis au film de s’achever. Par rapport au salaire _ de journaliste pour le groupe de presse de Pierre et Hélène Lazareff _ qui était auparavant le mien, la régression était considérable. Je terminai « Pourquoi Israël«  dans une très réelle pauvreté qui teintait d’une interrogation anxieuse la joie puissante _ certes ! _ d’avoir réalisé ce film« , pages 427-428 _,


 et les douze ans de « course-relais » qu’allait devenir, avec bien des hauts et des bas

(jusqu’à, même, une presque une noyade, à Césarée, avec « sa magnifique plage au sable dur, longée par un aqueduc romain à travers les arches duquel la mer s’offrait, scintillante et tentatrice« , page 231, l’été 1977…)

le film suivant, le second film de cinéma de Claude, « Shoah« 

_ «  »Shoah » fut une interminable _ et dangereuse, pour sa vie même, on va le voir immédiatement _ course de relais : ceux qui me soutenaient pour un temps, abandonnaient ensuite ; je devais en convaincre d’autres, qui reprenaient le flambeau ; puis d’autres encore ; jusqu’à la fin _ après la fin même, puisque, le film terminé, il n’y avait pas de quoi payer une première copie« , page 234 ;

car, bien « seul à pressentir

_ alors : c’était, donc, l’été « 1977, où seul un miracle _ probablement, eu égard au jeu de probabilité de compatibilité des divers  « compossibles«  _ me sauva la vie _ lors d’une « quasi noyade«  ; au large de Césarée, donc…

C’était une période sombre de mon existence et, ce qui est la même chose, de la réalisation de « Shoah« .

Le film auquel je travaillais depuis presque quatre ans, était en panne : je n’avais plus d’argent pour continuer ;

et les Israéliens

qui, après avoir vu « Pourquoi Israël« , tenu par eux comme le meilleur film jamais réalisé sur leur pays, m’avaient proposé de réaliser un film sur la Shoah, en avaient initié et financé les premières recherches,

venaient de m’annoncer _ patatras ! _ qu’ils ne soutiendraient pas plus avant un travail dont ils ne voyaient pas la fin« , page 229  _

et donc, bien « seul à pressentir

ce que serait cette œuvre _ en si difficile et « opaque« , page 231, « gésine« , page 234… _,

je m’épuisais _ alors _ à tenter de convaincre des bureaucrates ignorants du cinéma autant que de la Shoah _ cela est certes loin de n’exister qu’en Israël ! j’ai ma (petite) expérience des Drac ; et même de la Direction de la Musique (du temps de l’Hôtel Kinski, 53 rue Saint-Dominique)… _ à vouloir leur faire partager, comme si elles étaient claires, des idées encore opaques pour moi-même.

La trame de « Shoah » se dessinait _ peu à peu, cahin-caha, et de bric et de broc… _ en creux ; mais un pareil film est une aventure _ de la poiesis_ qui déborde par essence les limites _ d’écriture comme de chiffrage, sur le papier _ qu’on veut _ soi, d’ailleurs, tout autant que « les autres« _ lui assigner« , page 231… ;

D’où l’incident de la « presque noyade » dans la Méditerranée de Césarée :

« foncer au large, perpendiculairement à la côte, ne pas la longer, a toujours été ma façon de faire _ aller « droit, comme dirait Husserl, à la chose même«  a-t-il aussi précédemment dit, page 139 _ ; et eût été ma devise si la naissance m’avait gratifié d’un blason où la buriner » ;

et quand, après « cinquante brasses » _ mais « vingt déjà eussent été de trop« , page 231 _ « j’entrepris de revenir _ « le soleil était à son zénith, la plage brillante, clairement découpée« , page 231 _ je brassais, il me sembla _ au passé simple, cette fois : c’est l’amorce de la prise de conscience ! _ qu’elle ne se rapprochait pas. Je brassai plus fort, plus fermement ; et basculai dans l’évidence que c’était justement le contraire qui advenait : la plage s’éloignait ! A cet instant de la prise de conscience, tout s’accomplit et se cristallise en un éclair : (…) par-dessus tout, la fatigue. Elle me submerge. Je n’en puis plus, mon pied _ fracturé « un dimanche de printemps » en manquant « une marche biseautée » en me précipitant « dans les escaliers » « de notre immeuble » : « Deborah, la jeune chatte persane d’Angelika » avait sauté, « flèche noire, dans le jardin de notre immeuble parisien« . « Il fallut douze semaines avant qu’on prononçât ma guérison. Et ceci ne fut pas fait à Paris, mais à Jérusalem, par un professeur plein d’expertise, qui me conseilla la natation comme meilleur moyen de réapprendre à marcher et à muscler ma jambe.

Pourquoi Jérusalem ? (…) Parce que Menahem Beghin venait _ le 17 mai 1977 _ de gagner les élections et d’accéder _ le 21 juin suivant _ à la charge de Premier ministre. C’étaient les travaillistes battus qui avaient renoncé à me soutenir. (…) Begin ne me déçut en rien ; tout avec lui sa passa comme je l’attendais, comme je l’espérais ; et ma gratitude lui est à jamais acquise. Mais les détails et les modalité de cette nouvelle aide durent être réglés avec ses conseillers, en particulier avec Éliahou Ben Élissar, homme secret et sans émotions (…) Pour l’aide qu’Israël était disposé à m’apporter, je devais m’engager à avoir terminé le film dans les dix-huit mois à venir ; et à ce que sa durée n’excède pas deux heures. C’était si loin de ce que je savais être la réalité que je restai comme assommé ; promis ; et signai _ cette fois-là encore _ tout ce qu’on voulait. La somme qu’on m’allouait me permettrait de poursuivre les recherches, mais pas d’entreprendre le tournage ; j’avais la certitude qu’il me faudrait encore des années _ ce serait huit ans plus tard, en 1985 _ avant de mettre le point final à mon travail ; et que le film serait au moins quatre fois plus long _ au bas mot : plus, même, de huit heures : 9 heures 10 en sa version française… _ que ce qu’on m’avait prescrit. En vérité, je vivais ce concours qu’on me consentait comme une condamnation à mort _ comme la corde « soutenant«  son pendu _ du film ; et je me disais, ainsi que je l’avais pensé _ déjà _ plusieurs fois auparavant, qu’il ne servait à rien de m’obstiner ; que je ferais mieux de tout abandonner« , pages 229 à 231.

Aussi voici, maintenant, comment Claude Lanzmann interprète rétrospectivement « aujourd’hui« , page 233, « cet étrange épisode«  de sa « presque noyade » au large de Césarée

_ « l’irruption de la tragédie au grand soleil ; je continue à nager faiblement ; j’avale de l’eau très salée qui m’étouffe » ;

après survient la tentative (rapidement échouée) d’un premier sauveteur (« un grand blond, alerté par Angelika« ,  qui « abandonne presque aussitôt« , page 232) ;

et ceci, ensuite : « Il n’y a plus de plage _ à portée de vue _, plus de soleil ; je suis à moitié aveuglé par le sel ; je m’étouffe souvent ; j’ai cessé de me battre ; il faut mourir. Étrangement je m’apaise ; et j’envisage la mort par asphyxie non pas comme une fin, mais comme un passage, un sale moment, un très sale moment à passer, après lequel je pourrai à nouveau respirer à plein poumons, librement ; à grandes lampées d’air pur ; un détroit, un défilé, le chas d’une aiguille : de l’autre côté, la vie reprendrait _ un analogue de la métempsycose. J’attends donc la mort ; je ne bouge plus ; je ne nage plus ; je flotte sur le dos ; je fais la planche ; je me laisse aller ; je n’ai pas perdu conscience« , pages 232-233 ;


« mais une voix encore, une autre voix, voix claire, accent anglais parfait, m’interpelle brusquement sur mon arrière (…). Je me sentis alors fermement saisi aux aisselles, emporté non pas vers la plage, mais vers la haute mer.

Sa voix impérieuse de professionnel me commanda de l’aider en faisant avec mes jambes le mouvement de la brasse sur le dos. Yossi _ c’était le prénom de mon sauveteur _  nous fit décrire un très grand arc _ de grande amplitude ! _, remontée au large, puis retour vers le rivage, mais beaucoup plus loin, là où les courants traîtres n’existent pas ; là où j’aurais dû nager si j’avais connu Césarée. Il lui fallut presque deux heures pour me tirer jusqu’à la plage. (…)

Étudiant en droit à Tel-Aviv, natif d’un moshaf proche fondé par des Juifs marocains, Yossi Ben Shetttrit, sauveteur professionnel diplômé, était , avec le grand blond, le seul promeneur sur la plage de Césarée ce jour-là ; et le miracle _ voilà : au sein du panel des compossibles les moins probables ; ce n’est qu’une affaire (cf Hume : les « Dialogues sur la religion naturelle«  ; un grand livre ! au sein des écoles sceptiques ; sur lui, lire l’excellent « Le Travail du scepticisme«  de l’ami Frédéric Brahami, aux P.U.F, en mai 2001…) de taux de probabilités… _ est qu’Angelika l’ait rencontré.

Le dimanche précédent, au même endroit exactement, l’ambassadeur d’Angleterre en Israël s’était noyé ; et Yossi, appelé trop tard, n’avait réussi qu’à ramener son cadavre. Six employés de l’hôtel Dan Cesarea avaient _ aussi _ péri là en l’espace de six mois« , page 133 ;

« J’invitai mes deux sauveurs à dîner le lendemain soir ; et je leur manifestai une gratitude que je n’éprouvais pas vraiment«  _ tiens donc !

Car « vivre _ à ce moment présent précis-là, cet été 1977-là _ ne me faisait pas _ pour une fois ; pour un moment _ bondir de joie _ en cette phase dépressive-là de sa vie ; sur laquelle Claude Lanzmann revient par la réflexion rétrospective de ce livre-ci : l’expression est forcément très significative… _ ;

et repensant aujourd’hui _ nous y revoici donc ! après le plaisir de lecture de ce très beau passage (pages 231 à 234) _ à cet étrange épisode,

je me dis _ voici l’explication rétrospective promise, de Claude Lanzmann, page 234, en conclusion de l’« épisode« , donc.. _

que j’avais volontairement flirté avec la mort _ voilà ! _

tant les engagements pris _ cet été 77-là _ envers Ben Élissar et Israël

me semblaient _ réalistement _ impossibles à tenir.

Nous étions en 1977 ; « Shoah«  ne serait terminé que huit ans plus tard ;

et je savais que j’aurais à mentir année après année à ceux qui m’aideraient : Israéliens, Français ; gouvernements ou particuliers ; riches, moins riches, pauvres même.

A me mentir aussi, me mentir à moi-même,

car j’avais besoin d’espoir _ certes _ pour continuer : je me disais « l’année prochaine », comme on dit, dans l’attente messianique, « l’an prochain à Jérusalem » ;

tout en étant parfaitement conscient que je nous racontais des balivernes,

que je serais _ d’autre part encore _ intraitable et n’obéirais qu’à ma loi »

_ ou plutôt à celle que l’œuvre elle-même, en cette étrange, mais aussi impérieuse gestation (ou même « gésine« ), commandait !

Quelques lignes (et cinq phrases) plus loin, Claude Lanzmann le reformule d’ailleurs ainsi :

« Je n’ai cédé à rien ni à personne ;

ma seule règle a été l’exigence interne du film

_ = son « mandat«  interne, en quelque sorte : celui qui parvenait de la foule même des annihilés exterminés « dans le noir complet » et par asphyxie (au Zyklon B), dans le cas de la Shoah industrielle des chambres à gaz ; dont l’annihilation ignominieusement cachée (et/ou refoulée) réclamait hautement la lumière de la « vérité«  des « témoignages«  à recueillir, à « accoucher« , à « débusquer«  _ ;

ma seule règle a été l’exigence interne du film ;

ce qu’il me commandait« , toujours page 234…

Et c’est seulement en cela que Claude Lanzmann peut se dire avoir été, alors, et pour ce « mandat« -ci, « maître du temps«  : celui de la manifestation de la « vérité«  !

Claude Lanzmann, se relisant, le précise et le justifie davantage :

« Je me relis :

ces deux dernières phrases sonnent bellement et paisiblement

_ certains y voient même, selon les lunettes qu’ils ont chaussées (cf par exemple, peut-être, la chronique de Pierre Assouline « Claude Lanzmann, le maître du temps« , le 21 août dernier…), la vanité mal placée d’un ego _

aujourd’hui ;

mais je suis le seul à avoir porté ce fardeau d’angoisse ;

seul à savoir ce _ jusqu’à manquer s’en noyer dans les courants contraires de Césarée _ ce que m’ont coûté ces mensonges, serments et fausses promesses.

J’étais comme l’État d’Israël avec ses immigrants.
Combien de fois pendant la gésine
_ c’est-à-dire l’accouchement _ du film, m’est-il arrivé de mesurer avec un incrédule effroi, comme réveillé soudain et rappelé à l’ordre,

que deux années, quatre, sept, neuf, dix années s’étaient déjà enfuies ?

Au bout du compte _ cependant _ et chacun le sait,

je n’ai trahi personne :

« Shoah » existe comme il le devait _ et la Shoah elle-même le « demandait » !..

« Ein brera », c’est encore une formule israélienne pour signifier qu’il n’ y a pas d’autre choix« , toujours page 274…

Entre les trois ans _ 1971- 1973 _ de travail cinématographique de « Pourquoi Israël« 

et les douze ans _ 1973 – 1985 _ de travail cinématographique de « Shoah« , donc,

la « brèche«  avec le passé « journalistique« 

et le premier versant _ en quelque sorte « les classes« , « l’apprentissage« … _ de la vie ainsi que des prémisses (et divers outils à « se mettre dans la main« ) de l’œuvre : à créer, concevoir peu à peu et réaliser, de Claude Lanzmann,

était devenue « incolmatable«  :

« je ne me voyais pas reprendre mon ancien métier de journaliste _ quitté en 1970-71 _ ;

cette période de ma vie était révolue« ,

prend conscience alors, comme de « quelque chose de très fort et même de violent« ,

Claude Lanzmann, page 429 ;

et, sans quitter le terrain du « reportage » (et du « monde« ),

voilà qu’il était ainsi passé, et passionnément, de l’écriture au stylo, sur le papier,

au langage propre _ avec images (de regards, de visages) et paroles scrupuleusement articulées les unes aux autres _ du film,

au cinéma…

C’est, donc, de ce nouveau travail cinématographique-là _ le film « nord-coréen« , à tourner à Pyong-Gyang _, qui le défie et l’attend encore, à ce jour d’août 2009,

telle quelque « nouvelle face nord » à de nouveau et encore, « affronter » et « vaincre« ,

que je voudrais ici même, tracer quelques linéaments ;

car, pour le dire un peu abruptement,

j’ai quelque mal à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

« auteur » d’une « œuvre« 

_ cinématographique : de « reportage« 

(lui toujours, comme dans ses « années Lazareff« , « à l’affût du monde« , page 373) ;

de « reportage » sur la « réalité«   du « monde«  _

j’ai quelque mal à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

« auteur » d’une « œuvre » cinématographique

si singulière en cours _ et je vais y revenir ! _,

que pour lui,

comme ce fut le cas, en 1966, pour son beau-père René Dupuis :

« l’alpinisme, pour moi, c’est fini ; je suis trop vieux« 

_ de fait, ici, son équivalent « au-delà du seul défi sportif«  pour lui :

soit l’« opus cinématographique » « nord-coréen«  à tourner à Pyong-Gyang !

cf, sur ce projet

_ « quel film ce serait ! « , page 326 ;

« on m’avait tellement dit : « Quel film ce serait !  » que j’y avais réfléchi,

me disant que si je devais réaliser un jour ce qu’on appelle un film de fiction,

je m’attaquerais à ce pan de mon histoire personnelle, entrelacée _ voilà ! _ à la grande Histoire« , page 329 _

cf, donc, les extraordinaires « repérages«  _ de quatre jours de septembre 2004 _ et « esquisses » de la fin du chapitre XIV de ce « Lièvre de Patagonie« , aux pages 329 à 342 ! _,

j’ai quelque mal, donc, à me résoudre à l’idée, que pour lui, Claude Lanzmann,

« auteur » d’une « œuvre » cinématographique si singulière en cours,

« l’alpinisme » _ ce qui donne, en le transcrivant : le « défi«  cinématographique « nord-coréen«  !.. _,

que pour lui, en 2009,

ce soit « fini ; je suis trop vieux«  :

« sans le guide, je n’y serais jamais arrivé ; il a dû me tirer à plusieurs reprises« , avait dit René Dupuis, de retour d’une Nième « attaque du fameux Peigne, qu’il avait _ pourtant _ vaincu plusieurs fois ; et qui présente des passages extrêmement périlleux. On ne peut les franchir que d’un seul élan, en mobilisant audace et résolution musculaire » ;

renonçant ainsi « à sa passion pour l’alpinisme« 

« Nous fîmes _ certes _ encore, lui et moi, de longues marches jusqu’à des refuges de haute altitude,

mais c’était autre chose« , page 388 :

des « broutilles » de « retraité« 

qui, en fait et en clair, a bel et bien « décroché » des défis du « difficile » !.. sinon de l' »impossible » !..

Eh bien! je ne peux personnellement pas « me faire« 

à ce que la formidable énergie (d' »auteur« ), ainsi que le « génie » (cinématographique),

proprement inépuisables, tous deux,

de Claude Lanzmann,

lui qui a toujours, à quatre-vingt-quatre ans aujourd’hui, un appétit grand ouvert pour « cent nouvelles vies« 

_ cf cette expression magnifique de « confiance«  en la vie et le « monde« , page 192 : « je ne suis ni blasé, ni fatigué du monde : cent vies, je le sais, ne me lasseraient pas«  !.. _,

un appétit grand ouvert pour « cent nouvelles vies » aventureuses,

encore et toujours à « mener » et « poursuivre » ;

et pour toujours, encore et encore, « bondir » et « rebondir« ,

_ à l’image, en effet, de cet extraordinaire « lièvre haut sur pattes » qui, un soir, « au crépuscule« , en 1995, avait « bondi comme une flèche » en traversant la route devant lui, « dans le balayement de » ses « phares« , « sur le dernier tronçon de route non asphalté après le village d’El Calafate » ;


et fait,

cet « animal magique » que ce « lièvre patagon« -là,

et fait qu’alors « la Patagonie tout entière » lui (Claude) « transperçait soudain _ à l’imparfait : c’est pour l’éternité ! _ le cœur de la certitude de » leur « commune _ définitive : irréversible et ineffaçable ! cf là-dessus, sur ce qu’est l’éternité, l’irréfractable sublime leçon de Spinoza ! _

lui « transperçait soudain le cœur

de la certitude de«  leur « commune présence« , toujours page 192 ;

à rebours de la « sagesse« , un rien contrite, elle _ ce sont des calculateurs fort prudents,

faisant, tel le renard face aux raisins présentement un peu trop hors de portée (« ils sont trop verts !« ) de la fable, par exemple en la version (« Fables« , III, 11) du merveilleux bonhomme La Fontaine… _ ;

à rebours de la « sagesse« , contrite et prudente, donc (= mélancolique, en fait, elle !), d’un Épicure ou d’un Lucrèce

pour laquelle, il serait vain, in fine

(et avec cette conséquence à tirer, selon eux, qu’il vaut, donc, tellement mieux, pour moins « souffrir« , se résigner sereinement à « partir«  de cette unique vie, mortelle, qu’à souffrir le supplice, plus encore que l’irréalisation, de nouveaux désirs ; à partir du constat impuissant, qu’ils font, eux, qu’on finit, en cette vie, par, déceptivement, « se blaser« , en effet !..) ;

pour laquelle « sagesse«  il serait vain, donc, in fine,

de désirer (et « espérer » avec si peu que ce soit de réalisme !) « renouveler«  encore, un peu plus longtemps, l’expérience

de ce qui ne peut, hélas pour nous, qu’objectivement « s’épuiser » en matière de nouveauté (en fait de « renouvellement«  d’expérience, pour nous : à découvrir et vivre, avec « fraîcheur » !..)

dans ce que peut offrir, à cette expérience de « sujet«  à nouveau « découvrant« ,

ou « re-découvrant« ,

la non illimitée, pensent-ils, « nature des choses« 

de ce vieux, finalement, et toujours, fondamentalement, répétitivement

_ là-dessus, relire le « Différence et répétition«  de l’ami  de Claude (« l’amitié ressuscita«   par « la violence de son suicide« , page 171 : le 4 novembre 1995), Gilles Deleuze _

identique à soi,

monde unique :

« nature des choses«  qui finirait, donc, par révéler,

au moins à ce-dit apprenti « sage«  (épicurien) , moins malheureux, lui que de plus « fous » et de plus « vains »,

d’apprendre à consentir _ se faisant, pour son usage, de ce qu’il prend pour « nécessité«  un semblant de « vertu » : « amor fati« … _ à se résigner enfin à la radicale et foncière « monotonie« 

de cette « nature des choses«  !.. _,

Eh bien!

je ne peux personnellement pas « me faire« 

à ce que la formidable énergie (d' »auteur« ), ainsi que le « génie« , inépuisables, de Claude Lanzmann

renoncent à quoi que ce soit, en matière de « joie bondissante«  cinématographique ;

lui, ce Claude Lanzmann qui avait « pensé longtemps » appeler son livre _ ce « Lièvre de Patagonie« , donc _ « La Jeunesse du monde » ;

lui qui nous dit et redit :

« je ne sais pas ce que c’est que vieillir ;

et c’est d’abord ma jeunesse _ permanente, perpétuée _ qui est garante de celle du monde« , encore, en conclusion du livre, page 545…

Car, dès les vacances d’hiver 1952-53, à la petite Scheidegg, et plus encore, à leur séjour à Grindelwald, aux vacances d’été suivantes, avec Simone de Beauvoir,

Claude Lanzmann avait « attrapé« , et pour toujours,

« l’inguérissable virus » du défi à « relever » de la « haute-montagne« 

Il en rend un très vibrant hommage à Simone de Beauvoir

_ nous l’avions déjà nous-même découvert à la lecture, il y a déjà un bon moment, de ses magnifiques volumes de « Mémoires » que sont « Les Mémoires d’une jeune fille rangée« , « La Force de l’âge« , « La Force des choses« , « Tout compte fait« , comme « La cérémonie des adieux » ; ou encore dans ses « Lettres à Nelson Algren » : tous enthousiasmants d’une formidable énergie débridée ! _,

page 257 :

« La haute montagne désormais m’habitait ; et j’en ai, tout le reste de ma vie, rendu grâce au Castor« 

« Nos premières vacances d’été _ après celles d’hiver à la Petite Scheidegg _, furent spectaculaires« , page 254 ;

par exemple : « elle nous mijota (…) une marche de huit heures au moins _ et encore, à la condition d’être surentraîné _, de col en col, toujours en altitude, dans le grand cirque dominant Grindelwald, face à l’imposante barrière alpine qui enchaîne les plus de 4000 mètres, dont le Mönch, l’Eiger et la Jungfrau, déjà évoqués. Le but était un refuge isolé dans un paysage grandiose ; nous nous enthousiasmions de concert et marchâmes d’un bon pas, chaussés d’espadrilles, sans crèmes ni onguents protecteurs pour les lèvres et le visage, le crâne nu. (…) C’était « marche ou crève », les coups de soleil m’enfiévraient autant que le furoncle

_ qui, d’abord « une rougeur que j’avais traitée par le mépris« , au moment du départ, à Paris, puis « un énorme anthrax à trois têtes sur l’omoplate gauche« , mal soigné auparavant (seulement « avec de l’eau bouillie, de la ouate, des compresses« ) quand il avait explosé « vers onze heures du soir avant Tournus, où nous nous arrêtâmes« , s’était « réveillé » ;

« un autre furoncle se forma brutalement aux deux tiers du parcours (de cette marche aventureuse en haute-montagne) et au pire endroit le genou. (…) Nous étions loin de tout ; n’avions pas un médicament ; aucune trousse d’urgence« , page 255 _ ;

j’avançais péniblement, en boitant à chaque pas ; le Castor elle-même rouge pivoine, brûlée et transpirante, allait somnambulique, le regard perdu. Nous fûmes pris par l’obscurité ; nous nous égarâmes ; atteignîmes le refuge vers minuit, où par miracle, de vrais alpinistes helvètes, bien équipés _ eux _ nous prirent en pitié, nous tancèrent, nous fournirent en pommades apaisantes, me gavèrent d’antalgiques et nourrirent le Castor. Je ne mangeai rien ; ma température était proche de quarante ; le terrible abcès malin dont notre calvaire avait peut-être accéléré la maturation, explosa, dans un geyser libérateur. A Milan, un médecin lombard me prescrivit un traitement de choc aux antibiotiques, le seul efficace. J’eus portant une rechute à Mostar, accompagnée de forte fièvre ; fut soigné dans un hôpital de Sarajevo. Après quoi, le grand voyage se déroula calmement : j’étais aguerri ; mon intégration dans la famille sartrienne était accomplie« , pages 254 à 256... _ incontetablement une étape importante dans l’« apprentissage »


« L’été suivant, nous recommençâmes par la Suisse ; mais au lieu de l’Oberland bernois, de la Junfrau et de l’Eiger, ce furent les Alpes valaisannes, Zermatt, le Mont Cervin (Matterhorn), le Mont Rose et les sommets aux noms mythologiques, comme Pollux et Castor si on les décline de gauche à droite, blancs jumeaux qui culminent à plus de 4000 mètres«  _ encore, page 257.

De semblables mésaventures ne manquant pas de se reproduire alors, car si « à quarante cinq ans, Simone de Beauvoir était raisonnable, le Castor était encore plus folle que moi » ; et « c’est le Castor qui l’emporta« , page 261 : « refusant les solutions douces ou paresseuses _ que je préconisais, elle résolut que nous étions assez acclimatés pour entreprendre _ cette fois à nouveau _ une longue course exigeante : montée pédestre de Zermatt au col du Théodule, descente par le téléphérique jusqu’à Breuil-Cervinia en Italie, où nous passerions la nuit, retour le lendemain au Théodule par le même téléphérique. Nous aviserions alors selon l’état de nos forces : soit emprunter la benne suisse pour le retour, soit dévaler à pied le glacier du Théodule, les névés, les rudes pentes d’herbe rase par où l’on plonge dans la vallée, jusqu’aux chemins, interminables pour des muscles fatigués, qui conduisent à Zermatt, lointaine apparition sans cesse évanouie. Le temps promis était « grand beau » ; et le fut en effet. Nous partîmes au lever de soleil, en vrais montagnards, mais en espadrilles, comme l’année précédente, sans avoir rien appris, sans crèmes ni onguents ni couvre-chefs« , pages 262-263…


J’abrège les péripéties qui s’ensuivirent, page 264 :

« A Breuil-Cervinia, je dus aussitôt consulter un médecin, mon corps était gravement brûlé, je tremblais de fièvre ; il fallut me transporter par ambulance à l’hôpital d’Aoste où je fus admis immédiatement. Je souffrais de brûlures du premier et même du deuxième degré. J’y restais trois jours, veillé par un Castor anxieux« , page 264…

« Tant d’images de nos voyages se télescopent dans ma mémoire, sans ordre,

mais toujours comme si le temps _ celui qui est physique et que mesurent les horloges ; et qui est aussi le temps social, très inégalitairement partagé : pas celui de la création, de la poiesis_ était aboli« , page 264…

Mine de rien, nous sommes là au cœur de l’essentiel  de la découverte progressive, lente

_ il lui fallut vraiment ses longues et complexes « expériences«  cinématographiques de la décennie soixante-dix (le reste n’en étant que d’un peu lentes et un peu chaotiques « prémisses« , de bric et de broc, un bon laps de temps, les décennies précédentes) _,

par Claude Lanzmann de sa « vocation » et son « mandat » d' »auteur » d’un grand œuvre de cinéma

_ et pas seulement « Shoah » ;

même si celui-ci, « Shoah« , est un incomparable « monument » à l’échelle de l’Histoire, selon la si belle formulation de Simone de Beauvoir, dans « les quelques lignes«  (page 271) qu’elle écrivit dans la foulée de sa première vision intégrale du film, en novembre 1984 :

« Je reçus le lendemain un appel du Castor :

« Je ne sais pas, me dit-elle, si je vivrai encore quand ton film sortira ; je veux qu’on sache ce que j’en pensais ; ce que j’en aurais pensé ; ce que j’en pense. J’ai écrit quelques lignes ; je te les envoie. »

C’est la première fois que je parle de cela ; les voici :

« Je tiens le film de Claude Lanzmann pour une grande œuvre ; je dirais même : un authentique chef d’œuvre. Je n’ai jamais rien lu, ni vu _ on appréciera le distinguo _ qui m’ait fait toucher _ oui : c’est une affaire d’aesthesis _ de manière aussi saisissante _ en effet, à l’envers des anesthésiants et autres émollients _ l’horreur de la « solution finale » ; ni qui en ait mis au jour _ « dans le noir » de l’asphyxie des chambres à gaz de l’extermination industrielle… _ avec une telle évidence les mécanismes _ matériels _ infernaux. Se situant du côté des victimes, du côté des bourreaux, du côté des témoins et complices plus ou moins innocents, plus ou moins criminels, Laznzmann nous fait vivre _ oui : éprouver ce qui fut éprouvé alors par tous ces « acteurs«  mêmes de la tragédie _, sous ces innombrables _ infinitésimalement infinis… _ aspects, une expérience qui jusqu’ici m’avait parue incommunicable _ faute d’écouter et regarder « vraiment » ceux qui pouvaient, ou ne pouvaient pas, l’exprimer et atteindre la compréhension « vraie« , c’est-à-dire « incarnée« , de la chose des autres… Il s’agit d’un monument _ cinématographique : oui ! _ qui pendant des générations permettra aux hommes de comprendre _ « vraiment«  _ un des moments les plus sinistres et les plus énigmatiques de leur histoire« .

Ajoutant encore : « Parmi ceux qui sont encore vivants aujourd’hui, il faut que

_ c’est aussi un enjeu important, surtout à l’heure du décérébrage accéléré à coup de divertissements généralisés, y compris d’inflation de « musées«  et de « commémorations«  « désincarnés«  (ainsi Claude Lanzmann se plaint-il, par exemple, de la conception du nouveau Musée de Yad Vashem à Jérusalem, par rapport à celle du premier) qui multiplient l’insensibilité et l’oubli…) qui n’a cessé depuis de s’amplifier… _

il faut que le plus grand nombre participe à cette découverte« .

Claude Lanzmann ajoute alors ces deux faits postérieurs, à ce message écrit de novembre 1984 :

« Au côté du Président de la République, au Théâtre de l’Empire, le Castor assista à la première de « Shoah« .

Je n’ai pas été invité au dévoilement de la plaque mémorielle au 11 bis de la rue Schœlcher« , le 10 mars 2007, page 271..

Fin de l’incise sur le « monument«  et le « chef d’œuvre » de « Shoah« , selon les mots de Simone de Beauvoir, page 271 aussi…

Un autre opus de cinéma étant encore, sinon « en gésine », du moins « en gestation » :

la « brève rencontre » de Claude et de Kim, l’été 1958, à Pyongyang…

Qu’en est-il donc de ce nouvel « impossible » projet de film « nord-coréen » ?..

Telle sera la teneur de la conclusion (VI) de cette « conclusion« , quant à l’opus « nord-coréen » en gestation…

Titus Curiosus, ce 29 août 2009

La joie sauvage de l’incarnation : l' »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ dans l’imminence de la fulguration selon la « loi » et le « mandat » de l’oeuvre IV

21août

Et maintenant,

passés les trois « volets » de mon « introduction«  au « Lièvre de Patagonie » de Claude Lanzmann _ tels un seuil « obligé«  vers quelque « saint des saints«  _,

voici la « clé« , à mes yeux, de cet immense « Lièvre de Patagonie » !.. :

le « débusquage » _ le mot « débusquer » revient plusieurs fois dans le livre ! _ par Claude Lanzmann,

en son effort de « rétrospection« , en ce livre-ci, du tissage complexe et riche

d’abord _ comme de règle pour tout un chacun « se cherchant« , touffu et « opaque«  ; et, a fortiori, pour « un homme des mûrissements longs« , page 249… _

de sa vie et de son œuvre _ au tout premier chef duquel se situe l’aventure, quasi hors-temps, même si ce fut douze ans durant, du film « Shoah » :

cf l’expression, si parlante, de la page 545 : « Le temps un jour, et dans des circonstances dont je ne saurai rien _ de parfaitement clair… _ a pour moi _ devenant alors ainsi véritablement « auteur«  _ interrompu son cours. Cette suspension du temps a été d’une rigueur implacable pendant les douze années de la réalisation _ assez rarement pareil mot est d’emploi aussi juste qu’ici ! _ de « Shoah«  _ cette « réalisation » étant aussi rien moins, proprement, qu’une « incarnation » !.. Ou, dit autrement, le temps n’a jamais _ alors _ cessé de ne pas passer _ du moins pour le « génie » au « travail de l’œuvre » (et « travail de la vérité« , cette expression-ci se trouvant page 504) qui investissait totalement l’artiste créateur… Claude Lanzmann précisant : « Comment pourrait-on, s’il s’écoulait _ ce temps, comme à l’habitude des opérations non créatrices, mécaniques _, travailler douze ans à produire une œuvre ? Cette formulation, « le temps n’a jamais cessé de ne pas passer », indique à la fois l’écoulement inexorable de ce qu’Emmanuel Kant appelait _ en sa « Critique de la raison pure« _ « le sens interne » ; et son interruption _ dans l’activité productrice et créatrice, passionnante, du « génie » : cf du même Emmanuel Kant, cette fois la « Critique de la faculté de juger« .

Et bien qu’il _ le temps, donc : physique, biologique, social ! _ se soit _ depuis l’achèvement de « Shoah« , en 1985 _ remis très lentement _ comment l’artiste « auteur » « vrai » pourrait-il se résoudre à quitter jamais vraiment le presque hors-temps de l’activité créatrice (ou poiesis) ?.. _, convalescent _ dit alors joliment et par anti-phrase Claude Lanzmann _ à passer _ s’égrener « ordinairement« _, j’ai toujours le plus grand mal à m’en persuader«  :

à part les deux ans de rédaction vraiment « à fond«  de ce « Lièvre de Patagonie » (page 14 : « j’en avais le désir, mais, après l’effort colossal de la réalisation de « Shoah« , je n’étais pas _ immédiatement _ sûr de m’attaquer à un travail de si grande ampleur, de le vouloir vraiment«  : et c’est une condition vraiment nécessaire, pour qu’il y ait « œuvre« , que la force de cet « élan« …),

notre analyse devra aussi s’attacher d’un peu près à l' »esquisse« , absolument magnifique, aux pages 341-342, très précisément, d’une autre « œuvre«  en projet de Claude Lanzmann : son film « nord-coréen« , à tourner à Pyong-Giang (!), qui conclut le récit des deux très beaux chapitres XIII et XIV :

je vais tâcher d’y revenir ici-même : et c’est même un éclairage capital, à mes yeux, sur l’œuvre (et sur la poïétique même !) de Claude Lanzmann !

voici la « clé« , donc, à mes yeux, de cet immense « Lièvre de Patagonie » !.. :

le « débusquage » par Claude Lanzmann,

je reprends le fil et l’élan de ma phrase,

de comment le « placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage« 

_ du « témoignage«  « vrai«  comme « loi » et « mandat » (impératif ! « l’impératif catégorique de la recherche et de la transmission de la vérité« , dit-il très précisément, page 453) de tout l’œuvre : pas moins ! _

permet et autorise la « survenue« , enfin, de cette « joie sauvage«  (« bondissante«  !) de l' »incarnation » réussie de l' »être vrais ensemble« ,

qui constitue la plus précieuse moisson de la vie d' »auteur » et de l’œuvre  de Claude Lanzmann  ;

soit une affaire de « rencontres » merveilleusement bien « accueillies« , remarquées _ on peut ne pas même seulement s’en apercevoir et les « relever«  !.. _ ainsi que, ensuite, « conduites« , « menées » ;

selon une « méthode » lentement, patiemment, opiniâtrement _ « je suis ainsi fait : il est difficile de me faire renoncer« , affirme-t-il page 307 _ avec délicatesse,

et beaucoup de courage aussi,

« élaborée » de bric et de broc au travers de pas mal de vrais dangers affrontés ;

quasi « une folie douce » (l’expression, corrigée, en effet, en « une folie, une folie pas douce« , se trouve page 505) :

sa « méthode d’enquête » (« à fond » : afin d' »entrer dans les raisons et déraisons, dans les mensonges et les silences de ceux que je veux peindre ou que j’interroge« ),

Claude Lanzmann la spécifie même ainsi, page 285

_ c’est à propos d’articles rédigés en 1958 et 1959 : sur le « Curé d’Uruffe« , le premier (pour France-Dimanche : il en rédige

_ « je décidai que je ne pouvais pas en rester là et que j’allai écrire un autre texte, libre de toute contrainte, pour « Les Temps modernes », revue qui par ailleurs avait donné au fait divers un statut et une dignité ne le cédant en rien à ceux de la littérature ou de la philosophie. Sartre et le Castor dévoraient dans les journaux ce qui avait trait aux passions humaines, lisaient des romans policiers ; et la revue ne recula jamais devant la publication du récit des pires déviances, lorsque nous les jugions dévoilantes« , page 282 _ ;

il en rédige, donc, dans la foulée une version plus élaborée, « Le Curé d’Uruffe et la raison d’Eglise« , pour le numéro 146 des « Temps modernes« , au mois d’avril 1958 : « j’étais formidablement fier de ce long texte, qui fut d’emblée reconnu par ceux qui le lurent ; et qui est resté comme une balise inoubliée dans leur mémoire, j’en ai souvent des échos », page 283),

et sur « la fuite (du Tibet) du dalaï-lama« , le second, « pour « Elle », cette fois« , page 285 ; « l’article, fort long, parut dans le numéro 696 de « Elle », daté du 27 avril 1959« , page 260 _

Claude Lanzmann le spécifie même, donc, ainsi, et ce n’est pas qu’un oxymore :

« J’ai travaillé à ces articles ou à mes films de la même façon : enquêter à fond,

me mettre _ = ma subjectivité _ entre parenthèses, m’oublier entièrement,

entrer _ « vraiment«  : par un tel « décentrage » de soi !..  _ dans les raisons et déraisons _ objectives, par là ! _, dans les mensonges et les silences _ facteurs d’ajout d’« opacité«  : à dissiper !.. _ de ceux que je veux peindre ou que j’interroge, jusqu’à atteindre un état d’hypervigilance _ oui ! il le faut ! c’est le sas obligé vers le « dévoilement de la vérité«  recherché ! _ hallucinée

_ le terme, c’est à relever, revient, lui aussi (après « débusquer« ), à diverses reprises :

d’abord, page 494 : « j’étais dans un état second, halluciné » (il faut cette puissance-là de « dévoilement de la vérité«  !)

« subjugué par la vérité qui se révélait à moi«  alors… :

c’est lors de la toute première interrogation, en Pologne et à Treblinka, celle « du paysan en chemise rougeâtre, à la bedaine spectaculaire et heureuse, inoubliable pour ceux qui ont vu « Shoah«  » (page 493), celle de Czeslaw Borowi ;

ainsi que page 503 : « l’hallucination vraie dont j’étais la proie gagnait aussi les protagonistes«  de « Shoah« , tel un Henrik Gawkowski, après un Abraham Bomba… : c’est toujours à Treblinka, mais cette fois au moment du tournage avec le chauffeur de locomotive, Henrik Gawkowski : « de même que Bomba, dans les miroirs du salon de coiffure d’Israël _ lors du tournage de sa séquence _, allait se revoir coupant les cheveux des femmes à l’intérieur d’une chambre à gaz de Treblinka,

de même Henrik Gawkowski,

qui a peut-être effectivement transporté, dans un des wagons qu’il amenait jusqu’à la gare, Bomba, sa femme et son bébé,

hallucine lui aussi complètement lorsque, penché de tout son buste à la fenêtre de sa locomotive, il regarde sous l’œil de la caméra les cinquante wagons imaginaires _ le jour du tournage, n’était présente que la locomotive _ qu’il conduit _ on notera aussi au passage la métonymie _ à la mort _ ainsi « revue« , « réincarnée« , ce jour-là ! Il n’y a en effet aucun wagon, rien d’autre que la locomotive : louer un train entier eût été impossible, d’un coût exorbitant et inutile. C’est Henrik, son corps accablé de remords, ses yeux fous, la réitération du geste mimant l’égorgement, son visage hagard et concentré de détresse, qui donnent vie _ voilà _ et réalité _ = « vraie«  ; non menteuse ! _ au train fantôme _ de ce jour de tournage-là (« le premier tour de manivelle eut lieu six mois plus tard à Treblinka, autour du 15 juillet » 1978 … _ page 502), sans les cinquante wagons d’alors (« de juillet 1942 à août 1943, pendant toute la durée de l’activité du camp de Treblinka, alors que 600 000 Juifs y étaient assassinés« , page 491), ni, a fortiori, leur chargement de « pièces à traiter«  ! _ ; qui le font exister pour chacun des témoins _ devant les divers écrans, ensuite : au cinéma ; et maintenant grâce au DVD _ de cette scène stupéfiante«  ;

ou page 504-505 : « et chaque fois qu’il m’arrive de revoir les séquences tournées là-bas _ à « la gare de Sobibor » comme à « celle de Treblinka«  _, je me dis que c’est la même urgence hallucinée _ voilà ! _ qui me pousse, pour comprendre et faire comprendre _ les deux volontés intimement unies et mêlées : en faisant écouter, regarder et ressentir par ce que le film a pu saisir de ces « réincarnations« -là des divers « témoins«  des actions on ne peut plus matérielles et « effectives«  de l’extermination, alors, les « revivant » en la difficulté même de leur récit en ces circonstances « hallucinées« -là _ à l’étrange démarche d’arpenteur que j’effectue, traversant les voies, en compagnie _ à Sobibor, cette fois-là _ de Piwonski, l’aiguilleur de 1942.

Je me vois et m’entends lui dire : « Donc ici c’est encore la vie. Je fais un seul pas et je suis du côté de la mort ». Disant cela, je fais en effet le pas _ rien ne pouvant remplacer cela, alors et là-bas ! en lieu et temps !!! _ ; je saute le pas ; et il m’approuve. Vingt mètres plus loin, je monte sur un talus herbeux ; il m’informe de sa voix un peu sentencieuse de colonel communiste : « Ici, vous vous trouvez sur la rampe où étaient déchargées les victimes destinées à l’extermination. » Bordant cette rampe sur toute sa longueur, deux rails d’acier bleui, imperméable au passage du temps. Je demande : « Et ce sont les mêmes rails ? _ Da, da », me répond-il

_ ce n’était donc pas rien que « le XIXe siècle qui existait là-bas«  (en Pologne) et qu’« on pouvait« , ainsi, « toucher«  : « Permanence et défiguration des lieux se jouxtaient, se combattaient, s’engrossaient l’une l’autre, analyse magnifiquement Claude Lanzmann à la page 494, ciselant la présence _ oui ! à qui apprend à la « percevoir«  _ de ce qui subsistait d’hier d’une façon peut-être encore plus aiguë et déchirante » : les années 40 aussi.

Il fait très beau _ je reprends la citation du passage à Sobibor, avec Jan Piwonski, page 505 _, une beauté du jour qui me désarçonne et me plonge dans le désarroi.  J’interroge : « Et il y avait des beaux jours comme aujourd’hui, j’imagine ? _ avec un peu de difficulté toutefois… Il murmure : « Il y avait des jours encore bien plus beaux qu’aujourd’hui. »« 

Et c’est immédiatement en suivant ce passage-là, et en conclusion (en quelque sorte « synthétique ») de sa conversation de ce jour-là, à Sobibor, avec Jan Piwonski, qu’intervient, page 505, l’expression « une folie pas douce«  :

« Je pense, on peut penser, que la folie, une folie pas douce, m’avait saisi : sur chacun des lieux de mort _ industrielle, de masse, de la dite « Solution finale«  _, j’ai voulu refaire

_ à seule et unique fin, absolument déterminée (= implacable !), d’« incarnation » « vraie » de cette « perception«  de « présence«  !.. sous la garantie conjointe de vérité ! et des paroles, et des gestes du corps, entièrement « ré-investi« 

(en tous ses sens « habités« , ce corps du « témoin«  qui parle et qui « revit« , par une « vision«  « vraie » de ce qui avait pu être éprouvé, en même temps que violemment nié, refoulé et anesthésié ! : cf les mots terribles d’Abraham Bomba, page 452 : « Oh, vous savez, « ressentir » là-bas… C’était très dur de ressentir quoi que ce soit : imaginez : travailler jour et nuit parmi les morts, les cadavres ; vos sentiments disparaissaient ; vous étiez mort au sentiment ; mort à tout«  (…) face à l’incommensurabilité de l’extermination de masse d’alors et au quotidien)

des « témoins«  survivants retrouvés  et rencontrés,

en une « reviviscence« , « ravivée« 

(« ces souvenirs, précieux comme de l’or et du sang, que je ravivais«  en permettant, par la seule écoute exigeante de leur récit, comme une torrentielle « résurgence«  : page 496)

de ce qui avait été alors accompli ! _

une folie pas douce, m’avait saisi : sur chacun des lieux de mort 

j’ai voulu refaire, par conséquent,

et chaque fois : à Treblinka, à Sobibor, à Chelmno, etc…

le dernier chemin«  des annihilés… ;

jusqu’au « noir« , définitivement invisible, à quiconque et à toute image, de leur asphyxie,

car « le fait est _ indépassable ! incontournable ! irréfractable ! _ que les gens mouraient dans le noir« , page 486 ;

à Auschwitz aussi :

« descendant avec Chapuis caméra au poing les degrés des salles souterraines des grands crématoires II et III de Birkenau, incapable de marcher droit parmi les blocs ruinés recouverts de neige, nous cassant tous les deux la gueule en protégeant l’appareil autant que nous le pouvions ; mais il était bon de se casser la gueule ; il était juste de souffrir , d’avoir par moins vingt degrés, à réchauffer le moteur de la caméra pour pouvoir continuer, absurdement, à faire de longs panoramiques gauche droite et droite gauche, reliant ce qui restait du vestiaire, nommé dans le récit de Filip Müller _ cf aussi son livre « Trois ans dans une chambre à gaz d’Auschwitz« , aux Éditions Stock _ « centre international d’informations », à l’immense chambre à gaz, et vice versa« , page 505 toujours… _

« J’ai travaillé

_ je reprends maintenant le fil de ma citation après cette incise sur le terme d’« hallucination«  _

à ces articles ou à mes films de la même façon :

enquêter à fond,

me mettre entre parenthèses, m’oublier entièrement,

entrer _ voilà l’objectif ! _ dans les raisons et déraisons, dans les mensonges et les silences de ceux _ = d’autres que soi _ que je veux peindre ou que j’interroge,

jusqu’à atteindre _ afin de pénétrer enfin, si peu que ce soit, le mystère, « opaque« , à l’abord, de leur « vérité » de personne, en son absolue « estrangeté«  _un état d’hypervigilance hallucinée

et précise,

qui est pour moi la formule même de l’imaginaire _ actif et fécond : pour connaître et comprendre « vraiment« , en en « démêlant«  les divers « composants« , le réel (= « la chose même« …) de la personne ;

à rebours de l’autre imaginaire (« la folle du logis«  de Malebranche, la « maîtresse d’erreur et de fausseté«  de Pascal) qui, par ses « feintes«  n’aspire, lui, qu’à divertir, tromper et fuir ce « réel«  « irréfractable » !..

C’est la seule loi _ le terme est décisif ! c’est une règle absolument impérative de l’esthétique de vérité (et son « mandat«  !) de Claude Lanzmann _ qui me permette de dévoiler leur vérité _ s’il le faut (et il le faut parfois ! dans le cas des « tricheurs » !..) de la débusquer _, de les rendre vivants et présents à jamais _ = « ceux« -là mêmes « que je veux peindre ou que j’interroge«  : voilà l’enjeu ! il est magnifiquement élevé !

Il ne s’agit pas de se laisser prendre et « séduire« , tromper, par de simples apparences (et tous les « faux-semblants«  qu’on voudra : et il n’en manque certes pas ! ils sont légion…).

Sur ce point, Claude Lanzmann est, d’ailleurs, on ne peut plus parfaitement dans le droit fil

et de sa mère, Pauline (dite aussi Paulette) : cf « sa tranchante intelligence qui débusquait _ voilà ! _ les compromis, les faux-semblants, le mensonge à soi«  (ou aux autres), page 134 _,

et de sa sœur, Évelyne : d’une part, « elle ne trichait pas, ignorait le compromis, était en proie au démon de l’absolu« , page 166 ;

d’autre part, elle pourtant si belle (« avec son œil de peintre, Serge Rezvani, qui fut son mari, portait un jugement très sûr et admiratif sur la beauté et l’expressivité du visage, sur le corps absolument parfait de sa femme« , page 168), et « alors qu’elle avait autour d’elle une véritable cour d’hommes beaux et attirants (…), ma sœur se sentait bien avec les hommes laids, ils la rassuraient ;

l’amour étant à ses yeux autre chose que le double mirage des belles apparences,

d’abord amour de l’âme« , page 178 ; peut-être parce qu’« elle vivait contradictoirement sa _ propre _ beauté ; évidente sous le regard des autres, problématique pour elle : elle ne s’en éprouvait pas propriétaire ; elle ne se tint jamais pour une « belle de souche » _ elle s’était fait « refaire«  le nez

(cf page 169 : « René Simon avait résolu que ma sœur, avec son corps idéal, devait faire carrière au cinéma ; mais que son nez d’intellectuelle juive était un obstacle dirimant. Il fut franchi. Elle n’eut de cesse, contre l’avis de son mari _ Serge Rezvani _ que de se livrer à la chirurgie esthétique, victime elle aussi du problème ontologique que le nez _ « l’énorme nez juif de ma mère« , page 91 : un peu trop spectaculairement sémite _ de Pauline posa à toute sa progéniture. Se refaire le nez était une mode naissante et fiévreuse à l’époque, une aventure libératrice (…) Le maître chirurgien alors était si couru par les dames qu’il donna éponymement son nom à la chose : on disait « le nez Claoué », qui n’était pas toujours une réussite absolue. Juliette Greco eut un nez Claoué ; Evelyne Rey _ ce fut le nom de scène que ma sœur se choisit _ eut le sien, ravissant en vérité. Je ne le découvris que plus tard, me trouvant la plupart du temps en Allemagne, à Tübingen puis à Berlin, pendant les années de sa vie avec Serge » _ au final de la décennie quarante) _ ;


elle ne se tint jamais pour une « belle de souche » ; et c’était la source constante d’une incertitude, d’une interrogation inquiète à laquelle il n’y aurait jamais de réponse avérée. Une belle femme n’est rien d’autre qu’une laide déguisée, a écrit quelque part Sartre ; et ce n’est pas pour rien qu’elle lisait et relisait sans fin « Belle du Seigneur«  d’Albert Cohen, dont le matérialisme féroce l’enchantait« , pages 178-179.

Fin de l’incise sur l’atavisme familial de la féroce allergie aux « faux-semblants«  ;

et retour à la décisive « loi«  lanzmannienne du « dévoiler la vérité« 

C’est ma loi en tout cas _ la chose est capitale ! et Claude Lanzmann l’assume jusqu’au bout !

Je me tiens pour un voyant ;

et j’ai _ même _ recommandé à ceux qui font profession d’écrire sur le cinéma d’intégrer le concept de « voyance » à leur arsenal critique« 

_ nous voici ici très proches de ce que, pour ma part, et en suivant la leçon de Marie-José Mondzain dans son fondamental « Homo spectator« , je me suis autorisé à nommer la faculté d’« imageance« .

De Marie-José Mondzain, sur le même sujet, consulter aussi la participation à un tout récent recueil d’articles : « La Bataille de l’imaginaire« …

Je précise maintenant ici tout de suite ce que j’entends par cette expression _ clé de mon analyse ici _ de

« placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage«  :

advenant, la dite « vérité » du « témoignage« , dans l’expérience « véritablement » partagée elle-même,

d’une façon ou bien consentie,

et même heureusement mutuellement désirée, en pleine confiance

_ l’exemple sans doute le plus achevé d’une telle « pleine confiance » étant celui, magnifique, des « dialogues« 

_ tout à la fois « partage« , « confrontation » et « échange« ,

comme cela s’avèrera bien davantage, cependant, avec le plus mutique Simon Srebnik, page 455 : « Quand Bomba, dans sa cabane, me parlait de Treblinka, j’entendais pleinement tout ce qu’il me disait ; l’idée de confronter son récit au lieu ne m’effleurait pas ; il le faisait revivre _ voilà ! _ par sa parole » ;

tandis que « les bribes que je recueillais avec Srebnik étaient les souvenirs fragmentés d’un monde éclaté, à la fois dans la réalité _ de Chelmno, cette fois (différent de Treblinka) _ et par la terreur qu’il lui _ âgé de treize ans et demi seulement alors _ avait inspirée« , page 454… _

l’exemple achevé et magnifique des « dialogues »

de Claude Lanzmann avec Abraham Bomba,

d’abord lors des « deux journées cruciales »  _ oui ! en 1977 _ dans sa « cabane de vacances dans les montagnes de l’État de New-York« , du côté d’Albany _ « cruciales, non seulement par ce qu’il m’apprenait, que j’ignorais, que tous ignoraient, et qui faisait de lui un témoin unique ;

mais encore parce qu’elles me livrèrent la clé de ce qui devait être ma posture _ d’écoute et d’enquête : voilà ! un apport éminemment capital ! _ face aux protagonistes juifs de mon film.

Dans son mauvais anglais rocailleux, Bomba le coiffeur était un orateur magnifique ; et je crois qu’il me parla, pendant ces quarante-huit heures, comme s’il n’avait jamais parlé devant personne, comme s’il le faisait pour la première fois. Jamais quelqu’un d’autre ne l’avait écouté _ oui ! _ en lui témoignant une aussi fraternelle et sourcilleuse attention _ un point capital ! _, qui le contraignit, par tous les détails avec lesquels je lui demandais _ « en guetteur implacable et émerveillé » (tout à la fois, selon l’expression magnifique de la page 385) que Claude Lanzmann apprenait toujours mieux à être… _ de fouiller _ une opération difficile _ sa mémoire, à se réimmerger _ un terme décisif ! _ de plus en plus profondément dans les indescriptibles _ certes _ moments qu’il avait passés à l’intérieur de la chambre à gaz.

Je compris qu’afin d’être capable de le filmer, lui et ses pareils, je devais à l’avance tout savoir sur eux ; ou du moins en savoir le plus possible, on ne sait jamais tout.

Car obtenir semblable reviviscence _ encore un concept absolument fondamental ! la clé même de « Shoah » ! _ requérait _ comme condition sine qua non de l’« incarnation » de l’expérience traumatisante (à quel incommensurable degré !..) passée _ que je pusse leur apporter à tout instant mon aide ; aide (…) signifiant d’abord la possession de la connaissance nécessaire pour oser interroger ou interrompre ou remettre dans le droit-fil _ infiniment délicat et déterminé, tout à la fois, c’est un travail à deux _, pour poser les bonnes questions à leur heure _ le timing de l’échange que requiert la « menée » de la production du « témoignage«  (de l’indescriptible : « l’administration _ industrielle _ de la mort«  ! ici…) est lui aussi capital ; et requiert une « hypervigilance« , en effet, et « hyper hallucinée«  et « hyper précise » ! des deux !..

Entre Bomba et moi, lorsque je le quittai, l’une d’elles en tout cas était résolue : la question de confiance : il savait pouvoir compter sur moi et à qui il parlerait« , pages 447-448 _ ;

comme, ensuite _ « deux ans plus tard« , « à l’automne 1979« , page 448 _, lors des séances de tournage en Israël _ avec le récit à filmer de « la coupe des cheveux des femmes juives à l’intérieur de la chambre à gaz (de Treblinka), point d’orgue du pire » et « raison essentielle de notre commune entreprise«  de filmage, page 449 _, pour la poursuite et l’achèvement, au tournage, de ces « entretiens » avec Abraham Bomba :

« Au fur et à mesure de l’avancée du tournage _ « je le filmai face à la Méditerranée, sur la belle terrasse d’un appartement de Jaffa que m’avait prêté Théo Klein« , page 449 _, je sentais Bomba gagné par une nervosité à laquelle répondait ma propre anxiété. Nous savions, lui et moi, que le plus difficile était devant nous ; qu’il nous faudrait bientôt en venir à la coupe des cheveux des femmes juives à l’intérieur de la chambre à gaz, point d’orgue _ peut-être _ du pire, raison essentielle de notre commune entreprise.

A plusieurs reprises, à la fin des journées précédentes, il m’avait pris à part : « Cela va être très difficile ; je ne sais pas si je pourrais le faire », m’avertissait-il. Je voulais l’aider, m’aider moi-même ; il n’était pas question de continuer à le faire parler sur la terrasse, face à la mer bleue _ edénique, idyllique.

C’est moi qui eus l’idée du salon de coiffure. Bomba n’était plus coiffeur, il était retraité, et sa retraite était le motif majeur de sa « montée » en Israël, de son aliyah. Mais ma proposition lui agréa ; il se chargea de trouver lui-même le salon« , page 450 ; « il choisit une vraie boutique de coiffeur pour hommes, avec un patron entouré de plusieurs garçons qui officiaient sans un mot ; et des clients qui entraient librement, non prévenus de ce qui se passait à l’intérieur«  ; « C’est Abraham aussi qui choisit son client, un ami à lui, de Czestochowa probablement, à qui il coupa les cheveux, maniant presque sans interruption les ciseaux pendant toute la durée de la séquence, c’est-à-dire au moins vingt minutes. Ou plutôt à qui il fit semblant de couper les cheveux : l’eût-il fait vraiment, son « patient » eût terminé pratiquement tondu.« 

« Pourquoi le salon de coiffure ? Les mêmes gestes, pensais-je, pourraient être le support, la béquille des sentiments ; lui faciliteraient peut-être le travail de parole _ de « témoignage » : le « travail de vérité » au cœur ardent, « fulgurant« , même,  du « travail de l’œuvre » de (et qu’est) « Shoah« … _ et de monstration qu’il aurait à accomplir devant la caméra. Bien sûr, ce n’étaient pas les mêmes gestes ; un salon de coiffure n’est pas une chambre à gaz ; faire semblant de couper les cheveux d’un homme seul n’a rien à voir avec le récit que j’avais entendu dans la montagne américaine : nues , affolées par les coups de fouet des gardes ukrainiens, les femmes juives pénétraient par fournées de soixante-dix, dans la chambre à gaz où les attendaient dix-sept coiffeurs professionnels qui les faisaient asseoir sur des bancs de bois disposés à cet effet ; et les dépouillaient de leur chevelure entière en quatre coups de ciseaux. »


Quand, durant le tournage, je demande à Abraham de refaire les gestes d’alors, il empoigne, ciseaux brandis, la tête de son ami, son faux client, et montre comment il procédait et à quelle vitesse, faisant le tour de son crâne : « On coupait comme ça, ici… là… et là… ce côté… ce côté, and it was all finished. » Deux minutes par femme, pas plus.

« Sans les ciseaux, la scène eût été cent fois moins évocatrice, cent fois moins forte.

Mais peut-être même n’aurait-elle même pas avoir eu lieu : les ciseaux lui permettent d’incarner _ en son corps, en ses gestes, en ses moindres sensations : une « reviviscence«  _ son récit _ de « témoignage » de ce qui de fait advenait là, dans la chambre à gaz de Treblinka _ ; et de le poursuivre, de reprendre souffle et force, tant ce qu’il a à dire est impossible et épuisant« , page 451 ;

avec le moment « impossible » de l’arrivée dans cette chambre à gaz de Treblinka « des femmes de ma ville natale, que je connaissais qui me connaissais« , dit Bomba.

Car « il y a deux moments dans cette longue séquence : au commencement de son récit, Abraham adopte un ton neutre, objectif, détaché ; comme si tout ce qu’il doit raconter ne le concernait pas ; comme si l’horreur aller pouvoir s’engendrer sans son implication, harmonieusement presque« , page 451 ; musicalement sans « point d’orgue« « Mes questions ne lui permettent pas de continuer comme il voudrait ; elles sont d’abord topographiques ; réclament des précisions d’espace et de temps. (…) Ces questions permettent la recréation _ voilà _ la plus exacte possible des lieux et de la situation ; mais elles m’autorisent aussi à oser aborder _ émotionnellement _l’interrogatoire le plus difficile, qui ouvre le deuxième moment de la séquence :


« Qu’avez-vous éprouvé la première fois _ voilà l’objet précis de la question _ que vous avez vu déferler dans la chambre à gaz toutes ces femmes nues et ces enfants, nus également ? » Abraham esquive, répond à côté ;

la conversation se poursuit par d’autres précisions sur la coupe de cheveux, destinée à leurrer les femmes aux derniers instants de leur vie, en leur faisant croire, à cause de l’utilisation de ciseaux et de peignes et non d’une tondeuse _ jusqu’où peut aller la technique de la manœuvre de tromperie ! _, qu’il s’agit d’une coupe normale, comme la pratiquent les coiffeurs pour hommes.


A cet instant, quelque chose sur le visage de Bomba, dans le timbre de sa voix, dans les silences qui espaçaient ses paroles

_ données subtiles auxquelles l’« addiction » au théâtre de Claude Lanzmann l’avait très précisément sensibilisé, au moment de son mariage avec la magnifique comédienne Judith Magre, la décennie des années soixante ; cf pages 383 à 385 :

« j’étais devenu tellement sensible que le plus infinitésimal écart _ un concept leibnizien ! _ dans un mouvement du corps, dans la hauteur d’un timbre _ le registre du musical est spécialement ultra-sensible _, prenait pour moi une importance démesurée, me changeant, tout à la fois _ et la nuance est d’une vérité magnifique ! _ à mon insu et au comble de la lucidité, en guetteur implacable et émerveillé » : une expression magnifique de justesse ! Avec ce commentaire, alors, page 385 :  » C’est l’addiction même. J’aimais acteurs et actrices, l’univers du théâtre qui m’était chaque jour offert. On s’était tellement habitué à ma présence dans le sillage de Judith, à mes commentaires et à mes réflexions, qu’un échange, une forme d’entraide amicale s’instauraient _ même _ parfois entre les metteurs en scène et moi » ; avec, encore, cette remarque rétrospectivement prémonitoire, si j’ose l’expression : « J’apprenais peut-être les balbutiements d’un métier que j’exercerais plus tard, autrement, bien ailleurs…« , page 385, donc  ; fin de l’incise

A cet instant, quelque chose sur le visage de Bomba, dans le timbre de sa voix, dans les silences _ musicaux, eux aussi _ qui espaçaient ses paroles,

m’alerta. Une tension visible, palpable montait dans la pièce _ de ce salon de coiffure _ ; j’ignorais quoi, quand, je n’en étais pas sûr ; mais j’eus le sentiment qu’un événement essentiel allait, pouvait se produire.

J’étais placé juste derrière le caméraman et je pouvais lire sur le compteur de la caméra combien de minutes de pellicule vierge restaient dans le magasin : cinq minutes. C’est beaucoup, c’est peu ; j’obéis _ alors _ à une intuition _ de « génie » (poïétique) d’« auteur«  _ brutale ; je dis à voix basse à Chapuis : « On coupe; et on recharge immédiatement ». Avec la caméra 16 mm Aaton que j’utilisais, il faut changer de magasin toutes les onze minutes. Des magasins pleins étaient prêts ; le changement s’opéra en un éclair ; et la conversation se poursuivit comme s’il n’y avait eu aucune interruption ; Bomba ne s’en avisa pas.


Après un temps, je reposai
_ revenant à la charge au service du « travail de la vérité«  et de sa « monstration«  _ la question laissée sans réponse.

Celle-ci fut _ alors _ magnifique et bouleversante ; il ne biaisa pas _ cette fois _ :

… 

« Oh, vous savez, « ressentir », là-bas… C’était très dur de ressentir quoi que ce soit : imaginez

_ c’est là tout l’enjeu de « représentation« , si difficile, de la « transmission » du « témoignage«  ; la force (ou la faiblesse) d’« autorité«  de celui-ci

à faire enfin, outre « vraiment«  écouter, « vraiment«  ressentir (à d’autres : nous, en l’occurrence, ici !) et enfin « vraiment«  comprendre l’incrédibilité

trop extra-ordinaire de l’absolument insupportable qui était, de fait, advenu…

Ce à quoi a, de fait (« un secret » est le sous-titre de son livre) échoué Jan Karski, avec « Mon Témoignage devant le monde« , au moment même où se perpétrait au quotidien (de toutes ces années), en sa Pologne, la « Shoah » ;

ou encore, à sa première publication, en 1947, à Turin, à 2500 exemplaires seulement, le « témoignage«  de Primo Levi, « Si c’est un homme » ;

ou encore ce que s’emploie à narrer le « génie«  (« littéraire » aussi : récompensé du « Prix Nobel de Littérature 2002« …) du grand Imre Kertész au retour (d’Auschwitz, Buchenwald et Zeitz, « comme lui« …) du narrateur, de quinze ans (à son retour, l’été 45, à Budapest, « comme lui-même« , aussi…d’« Être sans destin« , aux personnages de ses deux voisins juifs, Steiner et Fleischmann, demeurés eux à Budapest : mais « ils ne comprenaient pas trop«  ; « et je parlais, en vain peut-être, et aussi un peu à tort et à travers«  (pages 357), aux pages 348 à 359 de ce magnifique livre… : « je voyais qu’ils ne voulaient rien admettre _ de l’analyse de son « témoignage«  _, et ainsi, prenant mon sac et ma casquette, après quelques paroles, quelques gestes embarrassés, mouvements inachevés, au milieu d’une phrase inachevée, je suis parti« , page 359 d’« Être sans destin«  _,


imaginez,

travailler jour et nuit parmi les morts, les cadavres,

vos sentiments disparaissaient ; vous étiez mort au sentiment ; mort à tout ».

Puis il ajouta : « Je vais vous raconter quelque chose qui s’est produit pendant que je travaillais à la chambre à gaz quand sont arrivées des femmes de ma ville natale _ Cestochowa _ que je connaissais, qui me connaissaient ». 

« A cet instant précis, ce mort au sentiment fut submergé par le sentiment, avec une violence telle qu’il ne put aller plus loin, faisant de la main un petit geste qui signifiait à la fois la futilité et l’impossibilité de continuer à raconter ; et aussi, ce qui est la même chose, l’impossibilité, la vanité de comprendre.

La scène est célèbre _ le dialogue se trouve aux pages 168-169 de la transcription sur papier seulement de « Shoah«  (même si « un livre ? Quelle idée débile ! « Shoah » n’est pas un livre, c’est un film. C’est impossible que ce soit un livre« , répond abruptement Claude Lanzmann à la question de Jean-Michel Frodon : « Si vous aviez choisi de faire de « Shoah » un livre, ce serait une autre création, mais qui aurait amené d’autres choix« , à la page 118 du recueil d’articles « Le Cinéma et la Shoah« , paru en 2007 aux Éditions des Cahiers du Cinéma…) _ : Abraham efface d’un coin de serviette les larmes qui perlent à ses yeux, se mure dans le silence tout en continuant à tourner ciseaux en main autour de la tête de son ami ; et tandis qu’il tente de se ressourcer, parlant à ce dernier en yiddish d’une voix confidentielle _ il lui dit : « Ils mettaient ça dans des sacs et c’était expédié en Allemagne« ... _, s’instaure alors entre lui et moi le dialogue de deux suppliants, lui me pressant d’arrêter, moi l’exhortant fraternellement _ oui _ à poursuivre parce que je considère qu’il s’agit de notre tâche commune _ pour la mémoire (versus l’annihilation !) des exterminés _ de notre devoir _ envers eux _ partagé _ oui !

Tout ceci advint au moment où il n’y aurait plus eu de pellicule dans la caméra si je n’avais pas donné l’ordre de recharger. C’eût été une irréparable perte, car je n’aurais jamais pu demander _ certes : et c’est là un article puissant de la « loi«  d’esthétique du « mandat«  de l’« œuvre de vérité » du cinéma de Claude Lanzmann _ à Bomba, comme cela se peut dans une répétition de théâtre, de recommencer à pleurer _ l’« incarnation« , ici (de « témoignage« ), n’est pas « théâtrale« 

La caméra ne s’est pas arrêtée de tourner ; les larmes d’Abraham étaient pour moi  _ comme « metteur en œuvre«  de la « vérité » même de la « Shoah«  (telle qu’elle est advenue) dans et par le film « Shoah » :

qu’on se souvienne des mots mêmes du « mandat » énoncé, « au début de l’année 1973« , par Alouf Haleken : « réaliser un film qui soit _ et « du point de vue des Juifs » : celui des annihilés eux-mêmes, à l’heure du plus noir de la chambre à gaz… _ qui soit la Shoah« , page 429 du « Lièvre de Patagonie«  _


les larmes d’Abraham étaient pour moi précieuses comme du sang, le sceau du vrai, l’incarnation même.

Certains ont voulu voir dans cette scène périlleuse la manifestation de je sais quel sadisme _ de ma part _, alors que je la tiens au contraire pour le paradigme de la pitié, qui ne consiste pas à se retirer sur la pointe des pieds face à la douleur, mais qui obéit d’abord à l’impératif catégorique de la recherche et de la transmission _ aussi ; ou « partage« , face aux comportements de mutisme et de censure des complices de l’annihilation… _ de la vérité _ objective.

Bomba m’étreignit longuement après le tournage ; et plus longuement encore après avoir vu le film : nous passâmes plusieurs jours à Paris ; il savait qu’il resterait _ par ce « témoignage«  de vérité désormais visible et audible...  _ comme un héros inoubliable« , pages 452-453…

Je reprends ici le fil de mon raisonnement interrompu par l’incise à propos du « partage«  du « témoignage« , dans le « travail de la vérité« , dans l’exemple, en deux temps (dans les montagnes de l’État de New-York, en Israël) d’Abraham Bomba :

je précise maintenant ici tout de suite ce que j’entends par cette expression de

« Placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage«  :

advenant, la dite « vérité« , dans l’expérience « véritablement » partagée elle-même

d’une façon ou bien consentie _ voilà où nous en sommes restés, avec l’exemple éloquent d’Abraham Bomba ; un parmi pas mal d’autres _ ;

ou bien d’une autre : dérobée

_ dans l’exception des « témoignages » arrachés par un dispositif de ruse (avec la « paluche » ; cf tout le chapitre XIX), aux bourreaux nazis _ qui constitue une autre version, un peu plus paradoxale, certes (car « piégée«  !.. via le dispositif de la « paluche« ), de cet « être vrais ensemble« , encore, par lequel et sur lequel Claude Lanzmann conclut, page 546,  tout le livre !

Ici, on peut se reporter à l’exemple de « l' »être vrais ensemble«  arraché par la ruse à l’Unterscharführer SS Suchomel

_ « à la fin mars 1976« , « à Braunau am Inn, la ville natale d’un certain Adolf Hitler !« , page 471 ; « je louais des chambres à l’Hôtel Post : nous transformâmes l’une d’elle en studio d’enregistrement, punaisant au mur le plan de Treblinka, choisissant l’endroit où se tiendrait William _ Lubtchansky, le cameraman _, assez loin de celui que j’assignais à Suchomel afin qu’il ne soupçonnât rien« , page 472 _,

rapporté aux deux pages 472-473,

quand, chantant « par deux fois le chant de Treblinka que les Juifs du Sonderkommando devaient apprendre dès leur arrivée », « la dureté soudaine de ses yeux manifeste _ à tous, désormais _ qu’il est à cet instant entièrement ressaisi _ voilà la vérité (de l’homme Suchomel) qui se trouve alors « révélée » à l’image « saisie« , et pour jamais, par le film _ par son passé d’Unterscharführer SS ; et quel homme impitoyable il était lorsqu’il avait pouvoir de vie et de mort«  :

« ce fut une journée éprouvante et éreintante. J’étais horrifié par ce que j’apprenais ; je savais en même temps qu’il s’agissait d’un témoignage extraordinaire, car personne n’avait jamais décrit, avec un tel luxe de détails, généré par mes questions précises et d’allure purement techniques, dépourvues de toute connotation morale, le processus de la mise à mort dans le camp d’extermination de Treblinka« …

« Le même soir, dans un restaurant de Munich, William _ Lubtchansky, « mon chef opérateur » : lui « qui affina et approfondit mon éducation cinématographique« , a proclamé au passage, à propos du tournage de son premier film « Pourquoi Israël« , au début des années 70, Claude Lanzmann, page 427 _ et moi eûmes une dispute violente. Il était à bout, aussi sonné que moi par les risques encourus et les horreurs que nous avions entendues ; mais il n’avait pas supporté que j’invitasse Suchomel  _ ainsi que son épouse _ à déjeuner _ le mari et sa femme « se goinfrèrent de canard et de crème fouettée, tandis que William, dont le père avait été gazé à Auschwitz, m’assassinait de son regard noir« , page 472… _ ; encore moins que je le payasse _ « en billets de 100 Deutsche Mark, prix de ses « douleurs »« , page 473Je comprenais William, il avait raison ; mais sans la discipline de fer que je me suis imposée, il n’y aurait pas eu un seul nazi dans le film. Ma froideur et mon calme étaient partie intégrante du dispositif de tromperie«  _ au service de la manifestation de la vérité, par la « saisie« , au son et à l’image conjointement, le point est essentiel !, de tels « témoignages«  de « vérité«  ; et de pareille (fulgurante !) « incarnation«  !..  

« Placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage« , disais-je :

advenant, la dite « vérité« , dans l’expérience « véritablement » partagée elle-même,

d’une façon ou bien consentie ou bien dérobée,

dans l’expérience « véritablement » partagée du « témoignage » de quelqu’un

_ ou de quelque chose :

même si c’est, somme toute, un poil plus complexe, pour elle, la-dite chose, de se mettre à « parler« 

(sauf médiation d’un « génie«  tel que celui, poétique s’il en est, de La Fontaine en ses « Fables«  :

« Tout parle en mon ouvrage, et même les poissons :

Ce qu’ils disent s’adresse à tous tant que nous sommes » !..) ;

et de « s’adresser«  à une personne qui se mette, elle, de son côté, « en partenaire«  en quelque sorte, à enfin et « vraiment » l’« écouter«  !..

Toutefois, je note tout de même ceci, page 506 : « le dernier jour du tournage en Pologne _ à Chelmno _, en décembre 1981 (…), nous étions trois, Chapuis _ le caméraman _, moi-même et Pavel, l’ingénieur du son, qui n’avait nulle voix humaine à enregistrer puisque je n’interviewais _ alors plus _ personne ; mais simplement le chant des forêts, du vent et des rivières ; j’aurais besoin de cela aussi«  : voilà !..

Et encore, en suivant : « Avant Chelmno, nous étions restés quatre jours à Treblinka pour filmer encore et encore les pierres _ purement symboliques, commémoratives _ du camp ; et des locomotives trouant la nuit de leurs phares après avoir franchi le Bug sur le pont dont j’ai déjà parlé. Chapuis s’allongeait, caméra braquée, le long du ballast, presque au ras des roues ; et je lui enserrais le dos de mes bras pour qu’il ne bouge pas ni ne tombe. Pavel enregistrait su son Nagra le tonnerre du train«   _

« Placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage » de quelqu’un, donc,

ainsi que de quelque chose _ « le chant des forêts, du vent et des rivières » et « le tonnerre » « des locomotives » « après avoir franchi le Bug » : les moindres nuances d’expression sont éloquentes ! _, par conséquent…

« Placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage » de quelqu’un,

ainsi que de quelque chose, aussi, par conséquent,

qui, rompant avec le silence, le bavardage et le déni caractéristiques du mensonge, endémiques, si on les laisse faire, proliférer, gagner

_ dont il faut cependant distinguer le silence « vrai« , non trompeur, lui,

tel celui, atrocement traumatisé, d’un Dov Paisikovitch : « Sa jeunesse et son absolu mutisme avaient leur place éminente dans la tragédie que le film aurait à incarner« , car « le silence _ du mutisme qui ne peut pas être surmonté _ est aussi un mode authentique du langage«  ; et pour le « témoignage » au film de Dov, Claude Lanzmann s’était « dit : « On ne parlera pas, on pêchera ensemble ; et je raconterai son histoire en voix off« … » Solution palliative que « Dov avait acceptée«  ; mais qui ne put cependant pas être réalisée, parce que Dov « mourut malheureusement d’une crise cardiaque avant que je pusse tourner. J’eus beaucoup de regret. Et de peine« , page 441… _,

quelqu’un (et quelque chose) qui se mette, enfin, à parler « vrai« 

grâce _ aussi ; et c’est crucial ! _ à quelqu’un d’autre qui,

rompant, de même, lui aussi _ est-ce donc si fréquent ? _, avec l’inattention, la distraction, la surdité, et aussi l’hypocrisie, la sournoiserie, la tromperie,

se mette, enfin, à écouter « vrai« , de même ;

suscitant, aussi, par là un mode « vrai » de la parole de l' »interlocuteur » ; et de l' »interlocution » elle-même

et cela, l’un par _ et avec ! la condition est exigeante, rare ; mais aussi rédhibitoire ! _ l’autre ! ces « interlocuteurs« …

celui « écoutant » ainsi, suscitant, très sûrement, en effet, « l’élan » _ minimum _ de « confiance » _ cf l’expression, à propos du lien avec Abraham Bomba, page 448 : « était  résolue la question de confiance« _,

« l’élan » de « confiance« , enfin, donc, de la « confidence« 

_ « confiance«  et « confidence«  : mots de la même famille ! et, surtout, ici, peut-être une qualité idiosyncrasique de quelques uns des Lanzmann-Grobermann,

notamment

la mère de Claude, Pauline (ou Paulette : cf aux pages 134 : « De ma mère, tous mes amis

_ « les provinciaux qui furent admis en khâgne à Louis-le-Grand à la rentrée suivante, celle de 1946«  et pour lesquels « ma mère devint « La Mère », être générique, Alma Mater, non pas la mienne seule » : « elle les aimait comme des fils, autrement et plus que les siens propres, puisqu’elle entretenait avec sa descendance, on l’a vu _ Claude Lanzmann dit même à propos de son rapport à sa mère, page 93 : « la question de l’amour filial fut lancinante tout au long de notre vie » ; « c’était abandon contra abandon, inépuisable réserve de conversations, serments et tentatives de paix ultérieurs« …  _, une relation spectaculairement dépourvue d’indulgence. A la suite de _ Jean _ Cau _ le meilleur copain d’hypokhâgne et khâgne de Claude à Louis-le-Grand _, tous l’appelèrent « La Mère » _

n’étaient sensibles qu’à la curiosité formidable qu’elle avait de la vie et des amours de chacun, à la façon dont elle attirait, attisait leurs confidences à tous avec une géniale avidité. Elle les fascinait par sa tranchante intelligence qui débusquait les compromis, les faux-semblants, le mensonge à soi ; par sa culture (…), son humour, sa vitalité«  ;

ainsi que 149 : « Monny _ de Boully : son nouveau compagnon et mari _ et Paulette _ qui « tint, donc chaque samedi un véritable salon littéraire« , recevant, dans le « petit appartement de deux pièces de la rue Alexandre-Cabanel, encombré de tableaux, de livres, d’objets précieux«  (page 130) « Éluard, Aragon, Cocteau, Ponge, d’autres encore«  (page 147), tel que le philosophe et ami des Surréalistes, Ferdinand Alquié, dans les années qui ont suivi la Libération (page 148) _ savaient mettre les gens en confiance et avaient tous les deux _ par leur charme puissant _ le don de susciter les confidences les plus intimes«  ;

sur la puissance du « charme«  de Paulette (et de Monny), ceci, page 165, à propos des circonstances de la « rencontre«  de Claude avec Judith Magre, en 1946 :

« Une âme bien née _ on notera l’expression _, si elle avait la chance de croiser un jour Monny et Paulette, ne pouvait pas ne pas être ensorcelée _ rien moins ! _ et tomber immédiatement sous leur charme. Le foudroiement _ autre terme capital ! _ en vérité fut réciproque ; ils se connurent par hasard au café de Flore _ Café de la Coupole, Café de Flore, Café Royal : une histoire de la « grande sociabilité«  parisienne est aussi une histoire des cafés ! cf  en partie là-dessus le très intéressant « Cafés de la mémoire » de la très remarquable Chantal Thomas… _ ; et s’enchantèrent _ oui : le chant des Muses est de la partie ! accompagnant le malicieux (et cruel aussi : d’une main, il donne ; de l’autre, armée de son rasoir, il tranche !) Kairos ! _ tant les uns des autres et les autres de l’une qu’après plusieurs heures de conversation Judith revint avec eux dîner rue Alexandre-Cabanel. Je me trouvais là, je fus présenté, couvert comme à l’accoutumée de lauriers _ d’Apollon _ et d’éloges, tandis que j’étais à mon tour et d’emblée foudroyé par cette merveilleuse liane de vingt ans, au corps mince et dur, à la voix profonde et riche de toutes les inflexions, par ce visage aux pommettes hautes, ce regard de feu, cette bouche rouge et sensuelle sous un nez puissant. elle ne s’appelait alors ni Judith, ni Magre : obéissant à un appel intérieur impérieux, elle avait fui sans un sou la province _ la Haute-Marne _ et ses parents industriels _ les Dupuis _, s’était inscrite au cours Simon où elle apprenait à devevenir la très grande actrice que l’on sait. Nous nous étreignîmes dans l’ascenseur » ; etc… « Nous vécûmes pendant près de six mois une passion torrentielle« , mais cela c’est une autre histoire que celle du « charme«  si puissant de Pauline-Paulette Grobermann-Lanzmann-de Boully : page 165 ;

ce « charme« -là de sa mère _ enfuie du cercle familial des Lanzmann quand Claude n’avait pas encore neuf ans, « cela se passait en 1934«  (page 81), Claude n’y accéda « vraiment«  que « le jour _ « c’était une aube du printemps 1942« , page 77 _ où Monny tapota à la porte de la cour brivadoise«  _ = de Brioude _, « cela faisait huit ans que nous ne vivions plus avec notre mère et plus de trois ans que nous ne l’avions pas revue _ les quelques lettres que nous avions échangées ne disaient rien d’important. Elle s’était estompée de ma mémoire, était devenue lointaine ; elle ne me manquait pas ; et s’il m’arrivait de penser à elle ou de l’imaginer, ce n’était pas sous la figure de la caresse et du gazouillis tendre que je l’évoquais, mais au contraire par tout ce qui, dans son être, démentait les représentations ordinaires de l’amour maternel, par tout ce qui, en elle et par elle avait fait honte à l’enfant conformiste que j’étais. Son bégaiement terrible, inexpugnable ; son énorme nez (…) que je percevais d’abord comme emblématiquement, spectaculairement juif ; ses colères qui faisaient rouler dans leurs orbites ses beaux grands yeux, mais qui étaient seules capables de dompter son bégaiement _ la fulmination chez elle désentravait la parole _ ; sa radicale absence de pitié (…).

Et soudain, en pleine guerre, au cœur des pires dangers, cette mère des hontes et des craintes se présentifiait _ voilà ! _ à moi tout autre, par l’amour _ sa puissance est extraordinaire _ que lui vouait un extraordinaire magicien _ Monny de Boully. Elle m’apparaissait _ pour la première fois, via le « magicien«  amoureux et poète, Monny _ comme une inconnue mystérieuse, auprès de laquelle, pendant les neuf années où elle s’évertua à la maternité, je serais passé sans la voir _ comme c’est la norme de ceux qui ne sont ni amoureux, ni devins, ni poètes : cf l’électrisant « Ion » de Platon… _, sans pressentir sa richesse, sans comprendre _ en ressentant « vraiment » : l’« expérience » de la sensation étant un sas absolument crucial et fondamental pour toute personne « vraiment«  « humaine« … : d’où la « plaque tournante«  capitale (et tellement sacrifiée, aujourd’hui !) de toute « éducation«  de l’aesthesis !.. ; cf là-dessus « Le Partage du sensible«  de Jacques Rancière… _ qui elle était vraiment« , pages 81-82…

« Contrairement à moi, mon père et Monny partageaient le même savoir : l’un aimait Paulette, l’autre l’avait aimée ; il l’aimait peut-être encore ; il ne cessa jamais tout à fait de l’aimer. Monny se montra éblouissant pendant toute la semaine qu’il passa à Brioude, logé dans la chambre _ à donner ou louer _ de M. Legendre. Mon père était subjugué par lui autant que moi-même. Il comprit que Monny apportait à ma mère tout un universvoilà : de culture, de poésie, de pensée ; et un « génie » aussi, pour s’y mouvoir avec brio !.. _ qu’il n’avait pas eu, lui, les moyens _ proprement poïétiques _ de lui donner«  ;

aussi « quelque chose d’incroyablement fraternel, dû peut-être _ certes _ aux circonstances _ de la guerre et de l’Occupation (et de la « chasse aux Juifs« ) _ se noua(-t-il alors, dit Claude Lanzmann aux pages 82-83) entre nous trois (mon frère Jacques travaillait depuis peu comme valet de ferme chez des paysans) : Monny ne contait pas seulement la Gestapo, mais les jours et les nuits passés par ma mère dans un placard ; les déménagements, les fuites, l’entraide, les héros, les trahisons. Il incarnait Paris, la grande ville, la culture, la poésie et la pensée dans cette sous-préfecture endormie et alarmée tout à la fois«  de Brioude

Brioude où Armand Lanzmann venait, lui (avec les siens), chercher, avec la santé (le bon air de Haute-Auvergne :

« mon père adorait cette région où ses poumons avaient été soignés à la fin du premier conflit mondial : engagé volontaire à l’âge de dix-sept ans, tandis que son propre père combattait en première ligne depuis août 1914, il avait été gazé à l’ypérite sur la Somme« , page 34), de la tranquillité (« nous quittâmes Paris, dès octobre 39, après la déclaration de guerre, pour regagner Brioude« , toujours page 34) ;

de même, je le remarque au passage, que les parents d’Armand Lanzmann, Itzhak (qui « avait changé son nom barbare en celui, plus policé et complètement gratuit, de Léon« , page 96) et Anna Lanzmann (« aux cheveux de bon pain« , tous deux, pour Claude _ l’expression se trouve page 103 _ pour lesquels « les diastases de l’assimilation étaient à l’œuvre« , cette expression se trouve, elle, à la page 92), étaient venus chercher en Normandie, à Groutel, aux environs d’Alençon, semblable paix :

« mon aïeul de Wilejka _ shtetl où il « avait vu le jour en 1874«  : « shtetl à l’orthographe incertaine et changeante, aux environs de Minsk, en Biélorussie«  (page 97) ; et devenu « M. Léon », de même que « ma grand-mère Anna (…) _ née Ratut, à Riga _ était connue comme Mme Léon«  (page 97), donc _ ;

mon aïeul de Wilejka, mû peut-être par une étrange prescience, avait coupé tout lien avec le monde juif et ses anciennes connaissances. Sauf un Joseph Katz, camarade de guerre et de la même origine biélorusse que lui, dont j’adorais l’accent et le visage, qui parut deux ou trois fois à Groutel, il

_ le bon « M. Léon« , donc : Claude l’adorait ! « Je l’ai connu longtemps et aimé aussi longtemps que je l’ai connu. Il ressemblait trait pour trait à Charlie Chaplin ; nous faisait rire, enfants, par toutes sortes de mimiques et grimaces empruntées à coup sûr à son illustre modèle. Mes rires étaient inextinguibles, et je ne pouvais les étouffer qu’en enfouissant mon visage dans les cheveux de mon aïeul, dont l’odeur de pain frais imprègne encore mes narines« , page 96 _

il ne vit, une fois installé là-bas, aucun Parisien, ses enfants et petits enfants exceptés. Lorsque Anna et lui voulaient se cacher de nous, ils se parlaient en une langue incompréhensible, rauque et gutturale avec des douceurs,langue du secret, de la honte peut-être. C’était le yiddish. Des énormes familles de douze ou treize enfants dont ils provenaient, nous ne connûmes jamais aucun membre, sinon une fois, à Paris, un rouquin anglais, boxeur professionnel de son état, qui me fut présenté comme le cousin Harry. Beaucoup ont dû périr dans la Shoah, mais pas tous. L’assimilation est aussi une destruction, un triomphe de l’oubli« , commente alors ce « trait«  familial des Lanzmann, Claude, page 105.

Et pour ma part, je regrette un peu que Claude Lanzmann n’ait pas consacré un « tombeau« , en une page de ce « Lièvre de Patagonie« , à ses grands-parents maternels Lanzmann,

retirés depuis leur retraite (de leur commerce de mobilier ancien auprès de l’hôtel des ventes de la rue Drouot), en 1934, à Groutel (« hameau primitif d’une dizaine de fermes entre Le Mans et Alençon« , page 92 _ Groutel se trouve dans la Sarthe, mais tout près d’Alençon),

non plus, d’ailleurs qu’à son père Armand et à sa seconde « Manou« ,« la belle Hélène«  _ une normande (de Caen), elle aussi _

un « tombeau« , tel que celui de la page 83, à sa mère, Monny et Evelyne…

Peut-être parce que ses rapports, avec ces Lanzmann-là, furent moins agités (remords compris), plus paisibles…

Pour conclure cette incise sur le « charme«  puissant de Paulette (et de Monny ; formant un couple fusionnel : « il était ses yeux, ses mains, ses oreilles, son cœur, sa chair, son esprit ; il était elle. Jamais pareille fusion n’exista, j’en témoigne« , page 81),

voici, donc, cette superbe conclusion, page 83, du chapitre IV du « Lièvre de Patagonie« , en forme de « tombeau«  (avec « stèle » gravée d’une inscription) :

« J’ai fait graver sans peur ce défi immortel sur la stèle qui surplombe la tombe de ma mère, au cimetière du Montparnasse.

Ils _ Monny et elle _ y sont enterrés côte à côte, auprès de ma sœur _ Évelyne Rey-Lanzmann _, qui disparut la première en se donnant la mort à l’âge de trente-six ans, le 18 novembre 1966. Deux ans plus tard, Monny fut terrassé par une crise cardiaque en traversant, au bras de ma mère, l’avenue des Champs-Élysées

_ Paulette, elle, a vécu jusqu’à l’âge de quatre-vingt-douze ans, en 1995 ; Claude cite, page 78, ce mot de condoléances reçu de Marthe Robert :

« Mon cher Claude, j’apprends la mort de Paulette par « Le Monde » d’aujourd’hui. Vous savez que je l’ai bien connue. A une certaine époque, j’allai très souvent la voir ; et je me plaisais beaucoup en sa compagnie. Surtout j’admirais sa beauté ; elle me semblait incarner toute la noblesse des antiques filles d’Israël« «  

Sur la même stèle, on peut donc lire aussi quatre vers d’un de ses poèmes _ il s’agit de Monny, « le Rimbaud serbe« …  _, déchirant poème sur la mort et le néant impensables, impensable pensée :

  « Passé, présent, avenir, où êtes-vous passés

   Ici n’est nulle part

   Là-haut jeter le harpon

   Là-haut parmi les astres monotones« 

Fin de l’incise sur Pauline-Paulette, la mère de Claude, et son talent à susciter la « confiance » des « confidences » ;

place, maintenant, au « talent d’écoute«  et « dialogue » d’Évelyne… 

Évelyne : cf page 185 : « elle était curieuse de tout ; instaurait avec les gens un rapport de confiance ; savait les faire parler et révéler d’eux-mêmes le plus essentiel« 

La remarque ci-dessus s’applique plus particulièrement à un « travail«  de reportage et d’« interviews«  filmé, qu’à un moment difficile de sa carrière de comédienne au théâtre et à la télévision elle avait entrepris, pour une émission d’Éliane Victor, à la télévision, quatre mois avant sa mort.

Déjà, en 1960 : « La politique eut, en 1960, de dures conséquences sur la carrière et la vie de ma sœur : elle signa avec nous tous _ et contre mon avis car je prévoyais ce qui arriverait _ le Manifeste des 121, appelant les conscrits à refuser de servir en Algérie ; et les représailles ne tardèrent pas. Elle travaillait alors beaucoup _ comme comédienne _ à la télévision, télévision d’État, qui la sanctionna immédiatement en annulant tous ses engagements et en lui fermant ses portes pour plusieurs années. Elle avait trente ans » (page 180).

Et « en septembre 1965, pour la reprise des « Séquestrés« 

_ « d’Altona«  : pièce que Sartre avait écrite pour elle ! « Toutes les pièces de Sartre, on le sait, furent écrites pour des femmes ; et comme le dit joliment Cau, dans « Croquis de mémoire«  : « Plutôt que d’offrir des fleurs, il leur offrait des pièces. » Mais « Les Séquestrés » furent la seule et unique pièce qu’il conçut pour Évelyne, avec laquelle il n’avait plus de relation amoureuse depuis plusieurs années« , pages 179-180.. _,

elle eut une crise de trac terrible : « elle tremblait de tout son corps ; tremblement qui culmina et explosa soudain en sanglots convulsifs, en hurlements coupés d’une longue plainte déchirante couvrant le bruit de la salle. (…) L’annonce d’un incident technique fut faite« . Mais « elle se reprit tout à coup, incompréhensiblement ; sécha ses yeux ; fut repoudrée et entra en scène. Elle joua très bien, la voix sèche et comme sans émotion ; je ne l’avais pas vue, dans les « Séquestrés«  aussi bonne« , page 182.

Mais « cette crise terrifiante était annonciatrice d’une défaite existentielle dont elle tira sans faillir les conséquences _ soit la renonciation à se produire sur scène au théâtre ! Elle tomba malade aussitôt la fin des représentations« , page 183.

Alors « elle ne voulait plus entendre parler de théâtre, mais pensa _ nous le pensions tous _ qu’elle serait très capable de réaliser des films, et, d’abord, des reportages pour la télévision.

Elle était curieuse de tout ; instaurait avec les gens un rapport de confiance ; savait les faire parler et révéler d’eux-mêmes le plus essentiel.

Éliane Victor, qui dirigeait alors une célèbre émission de télévision, « Les Femmes aussi », et qui l’aimait beaucoup, lui confia la réalisation d’un film sur les femmes tunisiennes.

Elle partit en août, puis en septembre faire là-bas des repérages ; en octobre pour le tournage proprement dit ; et elle commença le montage de l’émission dès son retour.

Avec Beya, une des femmes tunisiennes qu’elle avait choisie comme héroÏne de son film, elle noua une relation de tendresse bouleversante et fut littéralement adoptée par toute une famille.

Elle avait le sentiment d’avoir découvert quelque chose de central, qui ne serait pas fugitif « , page 185…

Mais le 18 novembre 1966, elle se suicidait…

«  »Beya ou ces femmes de Tunisie« , l’émission de télévision à laquelle Évelyne avec raison tenait tant, fut diffusée deux ans après son suicide, le 3 janvier 1968 ; elle durait cinquante minutes ; et fut unanimement saluée comme un comble d’intelligence et d’humanité. C’est Robert Morris qui tenait la caméra. Ma sœur, très belle, très jeune, svelte, la chevelure nattée, est à l’image en compagnie de Beya au tendre visage, pendant presque toute la durée du film« , page 189…

« confiance«  et « confidence«  : peut-être une qualité idiosyncrasique, donc, de quelques uns des Lanzmann-Grobermann,

telles Pauline-Paulette, la mère de Claude,

et Évelyne, sa sœur,

qui a « précédé«  en quelque sorte Claude sur les « chemins » du « reportage«  et de l’« entretien«  cinématographiques… ;

auxquelles j’associerai, aussi, le très remarquable « don » pour l’« écoute » de Simone de Beauvoir :

ainsi, page 270, « sa façon unique et toujours pour moi bouleversante d’écouter, sérieuse, grave, ouverte, totalement confiante«  ;

je cite tout le passage : « Pendant les douze années très difficiles _ de 1973-74 à 1984-85 _ qu’a duré la réalisation de « Shoah« , je venais vers elle chaque fois que je le pouvais ; j’avais besoin de lui parler ; de lui dire mes certitudes, mes doutes, mes angoisses, mes découragements. Je sortais toujours des soirées que nous passions ensemble, sinon rasséréné, du moins fortifié. Cela ne tenait pas tant à ce qu’elle savait et que nous pouvions partager _ comment eût-elle pu connaître toutes les horreurs que je découvrais ? C’est moi qui les lui apprenais _ qu’à sa façon unique et toujours pour moi bouleversante d’écouter, sérieuse, grave, ouverte, totalement confiante. L’écoute la transfigurait _ rien moins ! _, son visage se faisait humanité pure ; comme si sa capacité à se concentrer sur les problèmes de l’autre la délivrait de son souci, de sa propre angoisse et de la fatigue de vivre qui ne la quitta plus après la mort de Sartre » _ qui eut lieu le 15 avril 1980 ; Simone, elle, s’est éteinte le 14 avril 1986

(cf à la page 544 : « A l’aéroport international de Los Angeles, ceux qui m’accueillaient _ pour la remise de « la Torch of Liberty Award », « prévue et organisée depuis des mois » et « dont la date ne pouvait être changée » ; tandis que « les médecins m’avaient dit : « Elle sera encore là à votre retour » _ avaient une mine consternée , un télégramme venait d’arriver, annonçant le décès du Castor«  ; le lendemain, après « une nuit blanche, incapable de dormir« , je « repris l’avion, arrivai à Paris à l’aube pour prendre en mains aussitôt, comme je l’avais fait pour Sartre, l’organisation des obsèques du Castor. Elle ne se trouvait plus dans l’unité de soins intensifs, mais à la morgue de l’Hôpital Cochin« …).

mais aussi, page 251, à propos, cette fois, de la façon de s’écouter et d’échanger entre eux (ainsi que chacun d’eux avec un autre), de Simone et de Sartre, et de ce qu’eux-mêmes qualifiaient du principe pratique (duel ; et pas pluriel) : « chacun sa réception«  :

« Nous étions tous les trois _ du temps de la « vie commune » de Simone et de Claude, de 1952 à 1959 ; et du « partage«  de pas mal de moments avec Sartre _ très faciles à vivre. Elle comme lui _ et c’est aussi depuis longtemps ma conviction _ pensaient qu’on ne discute bien qu’avec ceux avec lesquels on est d’accord sur le fond. C’est pourquoi ils détestaient les mondanités et les grandes tablées françaises, privilégiant _ nous y voici _ la relation duelle… Être deux, se parler deux à deux était selon eux _ selon moi aussi, ils m’ont appris cela _ la seule façon de se comprendre, de s’entendre _ en commençant par « vraiment«  s’écouter ! _, d’avancer, de réfléchir. La formule de cette relation était : « Chacun sa réception »« , pages 250-251. Je ne reprends pas le récit, déjà donné dans un de mes articles d’introduction (le tout premier, et vers la fin de l’article : « La joie sauvage de l’incarnation : l’”être vrais ensemble” de Claude Lanzmann _ présentation I« ) à ce « Lièvre de Patagonie« , de l’« application«  quasi comique de cette « réception«  séparée, lors des déjeuners au restaurant, lors d’un séjour de vacances d’« avant-printemps«  à Saint-Tropez, en 1953..

Cependant, Simone était aussi sujette à des crises d’angoisse (« il s’agissait toujours d’une prise de conscience suraiguë, intolérable, de la fragilité du bonheur humain, du destin mortel de ce que les mortels appellent précisément « le bonheur », dont la nature est d’être toujours compromis. La seule pensée de la mort de Sartre, qu’il mourrait avant elle, ou encore qu’il y aurait une fin à notre relation d’amour, ce dont elle s’était pourtant dite certaine dès son début _ Claude et elle avaient dix-sept ans d’écart _, pouvait déclencher la plus violente crise« , page 278). Par exemple ainsi, toujours page 278 : « elle était habitée par la croyance compulsive que la narration des faits, ceux d’une journée, d’un dîner, d’une semaine, était toujours, à tout moment possible _ sans nulle « incompossibilité« , en quelque sorte. Il convenait de tout se dire, de tout se raconter _ selon quelles « focalisations » ?.. _, tout de suite, dans une précipitation haletante ; comme si se taire ou vouloir parler à son heure renvoyait au néant ce qui ne lui était pas rapporté sur-le-champ.

Il s’agissait véritablement d’un « rapport » inaugural _ à l’entame de toute retrouvaille _ et quasi militaire « d’activité » ; sa volonté de tout savoir ; ou sa crainte d’oublier ce qui restait à passer en revue interdisant _ aussi _ qu’on s’attardât sur tel ou tel événement saillant. Elle était si pressée _ sus et malheur aux tempi lents et aux « ralentendi » !.. _ d’aller au point suivant qu’à la lettre _ et c’est fâcheux ! _ elle n’entendait pas ce qu’on lui disait alors ; ou mélangeait tout _ jusqu’à des conséquences tragiques (telle, peut-être, celles, en 1990 _ « quatre ans à peine après la mort de Simone de Beauvoir« , quand « furent publiées en totalité par sa fille adoptive«  « les lettres de celle-ci _ Simone _ à Sartre«  et « sans masquer«  le « nom de gens encore vivants« _, du suicide de Josie Fanon ; cf aux pages 365-367…). Les relations, orales ou épistolaires, qu’elle faisait plus tard, à Sartre par exemple _ car comme dans le miroitement tropézien que j’ai évoqué _ dans l’épisode quasi comique des deux cafés contigus sur le port, et des « réceptions séparées«  !.. _, le récit premier devenait toujours récit du récit du récit… _, témoignent de cette confusion, symptôme névrotique par excellence.


C’est plus tard, après notre séparation _ en 1959 _, quand la voyant deux soirées par semaine, je venais la chercher pour l’emmener au restaurant, que sa hâte avide dès les retrouvailles me fut souvent insupportable, parce que ayant des choses importantes ou difficiles à formuler, j’avais besoin d’installer entre nous mon propre temps _ absolument ! et musicalement… _ afin de pouvoir _ « vraiment » _ lui parler _ = se faire « vraiment » entendre d’elle… _, ce à quoi je tenais plus que tout. Les scènes _ entre Simone et Claude _ naissaient toujours au début des rencontres _ par la faute de tempi pas encore accordés _ ; j’étais incapable de l’exposé à la course et à froid qu’elle attendait ; je le lui disais ; elle se fermait, prenait son visage offensé et sa moue boudeuse ; seul le vin appariait nos temporalités _ la formule est assez délicieuse ! et le phénomène est parfaitement musical ! _ ; nous pouvions alors passer de longues heures heureuses, où, son angoisse dissipée, la merveilleuse capacité d’écoute  _ la revoilà ! _ dont j’ai parlé se donnait libre carrière« , pages 277 à 279…

Fin, ici, de l’incise sur la capacité

_ de Pauline, d’Évelyne et de Simone (sans aller jusqu’à celle aussi, non négligeables, non plus, de Juliette Simont et de Sarah Streliski, auxquelles le « travail«  de ce « récit de vie«  de ce « Lièvre de Patagonie«  a été « confié« , davantage que simplement donné à « transcrire« , à la frappe « à bon rythme« (sans « tuer l’élan« , page 14), sur le clavier d’un ordinateur; ou à celle de Dominique (page 14 aussi) _

d’écouter et converser pleinement !.. _

celui « écoutant » ainsi 

suscitant, très sûrement, « l’élan » de « confiance« , enfin, de la « confidence« 

de pareil « témoignage »

(cf sur cette situation, l’ami Montaigne, en son sublime essai d’ouverture du livre III des « Essais » : « De l’utile et de l’honnête«  : « Un parler ouvert ouvre un autre parler et le tire hors, comme fait le vin _ le revoilà _ et l’amour« … ;

et pour une lecture experte et magnifique de cet essai majeur de notre immense bordelais , se reporter à l’indispensable « Montaigne _ Des règles pour l’esprit » de l’ami Bernard Sève)

je veux dire, dans le cas du « travail« ,

de longue haleine et de patience, autant que de tenace et implacable, sans faillir, détermination

de Claude Lanzmann,

la « vérité » du « témoignage« 

comme « loi » et « mandat » de l’œuvre

le « placement » « dans l’imminence de la fulguration » de la « vérité » du « témoignage« ,

donc,

tel est le sujet de ma proposition principale,

autorise et permet, très effectivement, à l’auteur de l’œuvre, la « survenue« ,

ô combien peu probable, certes, au départ ; et, par là même, quasi « miraculeuse« 

_ en tout cas pas « sur commande«  !.. ; c’est bien plus complexe ; et surtout « innocent » !.. :

une « grâce » donnée ; et qu’il faut apprendre à, et délicatement, en s’en rendant presque « prêt » a priori, « recevoir« , « accueillir«  ; presque « réceptionner« , au cas par cas, et en hôte bien humblement reconnaissant… _,

la « survenue » bondissante de cette « joie sauvage » de l' »incarnation » réussie,

en tant que cette « incarnation » est bien _ et enfin ! après avoir été « entrevue« , « désirée« , « espérée« … ; elle s’« annonçait«  un peu déjà, en quelque sorte… _ ; et même bel et bien,

un « être vrais ensemble » :

l' »être vrais ensemble« 

de la rencontre « vraie » de certaines personnes, chaque fois singulières ;

de la rencontre « vraie » de certains lieux, chaque fois singuliers ;

la rencontre « vraie » de certains animaux, tels quelques lièvres, eux aussi assez particuliers :

des lièvres de Serbie

_ « dans les grandes forêts de Serbie« , selon l’expression de la toute dernière page, la page 546 ;

ou, d’abord : « nous nous dirigeons _ au présent _ vers le nord de la Yougoslavie« , à la page 256 _,

à moins que ce ne soit « les grandes forêts » de Bosnie, ou de Croatie, voire de Slovénie ; en l’ex-Yougoslavie, en tout cas :

cf l’indication, donnée deux pages auparavant (à la page 254), de l’itinéraire de « nos premières vacances d’été »

_ celles de Claude (Lanzmann) et de Simone (de Beauvoir) depuis qu’ils avaient entamé leurs sept ans (« nous vécûmes ensemble conjugalement, pendant sept ans, de 1952 à 1959« ) de « véritable vie commune« , page 250 _

brossé, cet itinéraire de vacances, à grands traits :

« nous avions prévu un voyage compliqué : les montagnes suisses d’abord, pour que je reprenne force et santé

_ après un stupide accident de ski (« je me laisse emporter sur le verglas ; je dévale à toute vitesse, sans savoir ni pouvoir tourner ; et c’est un sapin heurté de plein fouet qui arrête ma course en m’ouvrant le front. Je saigne considérablement« , page 253) aux précédentes (et premières, ensemble, Simone et Claude) vacances d’hiver, « deux semaines en décembre-janvier, au moment du plus grand froid, à la Petite Scheidegg (Kleine Scheidegg), un col battu des vents de l’Oberland bernois, à 2061 mètres d’altitude, au pied de la Jungfrau, vue sur les terribles faces nord

_ tiens : les voilà déjà ! cf l’expression de la page 429, à propos de « l’aventure«  proposée de « Shoah«  (« avec une gravité et une solennité que je ne lui connaissais pas« , par son « ami Alouf Hareven, directeur de département au ministère des Affaires étrangères israélien », la « conversation dut avoir lieu au début de l’année 1973«  :

« Il ne s’agit pas de réaliser un film sur la Shoah, mais un film qui soit la Shoah. Nous pensons que toi seul es capable de le faire. Réfléchis. Nous connaissons toutes les difficultés _ certes ! _ que tu as rencontrées pour mener à bien « Pourquoi Israël « . Si tu acceptes, nous t’aiderons autant que nous le pourrons« …)  :

« je me sentais au pied d’une terrifiante face nord, inexplorée, dont le sommet demeurait invisible, enténébré de nuages opaques«  !! _

à la Petite Scheidegg, donc,

au pied de la Jungfrau, vue sur les terribles faces nord de l’Eiger et du Mönch« .

Fin de l’incise sur l’accident de ski bernois et le « défi«  des « terribles faces nord«  d’une vie non dépourvue de dangers affrontés, plus ou moins volens nolens, à l’unité, de divers ordres : « même si la Shoah est centrale dans « Pourquoi Israël« , je n’avais jamais envisagé de m’attaquer frontalement à pareil sujet« , toujours page 429…

Et retour à l’itinéraire « yougoslave«  de l’été 1953

et la « rencontre«  de Claude avec les tous premiers de ses lièvres (sauvages) « bondissants«  _

« nous avions prévu un voyage compliqué, les montagnes suisses d’abord, pour que je reprenne force et santé, donc,

une brève escale à Milan chez Hélène de Beauvoir, dite Poupette, la sœur du Castor, mariée à un attaché culturel, Lionel du Roulet, dont chacune des paroles était fardée d’une conscience seconde et légèrement pompeuse.

L’aventure se poursuivrait _ nous y voilà ! _ par Trieste, la Croatie, la côte dalmate, jusqu’à Dubrovnik, remontée par Sarajevo, toute la grande pleine serbe _ ou plutôt croate ? celle de la Slavonie, entre Vukovar et Ossijek et Zagreb ?.. _, Ljubljana, entrée en Italie à Tarvisio, Suisse derechef ; tout dépendrait du temps, le temps qu’il ferait et celui qui nous resterait. C’est moi qui conduisait la Simca Aronde… » pages 254-255. Fin de l’incise serbo-yougoslave ! Et retour aux autres lièvres bondissants (ou se glissant sous des barbelés) du livre… _

l' »être vrais ensemble« 

de la rencontre « vraie » de certains animaux, tels quelques lièvres :

des lièvres de Serbie, donc,

_  « nous nous dirigeons _ donc _ vers le nord de la Yougoslavie. Je conduis. Dans le faisceau des phares, de grands lièvres bondissent _ le récit est toujours au présent ! et nous, lecteurs, les voyons « bondir« , à notre tour, autour de notre faisceau de lecture… _ des deux rives de la route. Ils me semblent pulluler ; je ne veux pas les heurter ; je roule doucement, je slalome dangereusement pour les épargner. Je n’en tue que trois, et c’est un exploit. (…) J’aime les lièvres ; je les respecte ; ce sont des animaux nobles ; et j’ai appris par cœur le long conte pour enfants de Silvina Ocampo, la poétesse argentine, intitulé « La Liebre dorada« , « Le Lièvre doré« , qui vient en exergue de ce livre. »

Avec encore cette annotation, en suivant immédiatement :

« S’il y a une vérité de la métempsycose

_ est-ce la poésie et le fantastique que pratiquaient allègrement, à Buenos Aires, Silvina Ocampo (d’elle _ 1903-1993 _, sont présentement disponibles en français : « Faits divers de la terre et du ciel«  ; et, avec Bioy « Ceux qui aiment haïssent« ), Adolfo Bioy (cf, de lui _ 1914-1999 _ « L’Invention de Morel« , « Le Journal de l’année du cochon » ou  « Le Songe des héros« ) et Borges (de lui _ 1899-1986 _ avec Bioy, à deux donc, notamment « Les Chroniques de Bustos Domecq« ), qui ont pu, en quelque façon, donner un peu de cette inspiration, ici, à Claude Lanzmann ? A quelle occasion Claude Lanzmann rencontra-t-il donc « La Liebre dorada » de Silvina ?.. Je n’ai pas pensé lui poser la question… _


« S’il y a une vérité de la métempsycose

et si on me donnait le choix,

c’est, sans hésitation aucune, en lièvre _ « bondissant » !.. _ que je voudrais revivre« , poursuit-il sa rêverie à propos des lièvres, page 256 ;

avec encore ceci, onze lignes plus loin, et en forme de conclusion, page 257 : « A Auschwitz-Birkenau, on ne tue plus, même les animaux : toute chasse _ dont celle à des « hommes«  ! _ est interdite. Nul ne tient le compte des lièvres. La seule chose sûre est qu’ils sont très nombreux _ l’espèce est bien connue pour sa prolificité…: elle est vivace ! _ ; et il me plaît de penser que beaucoup des miens _ qu’on avait voulu là « annihiler« , de mai 1940 au 27 janvier 1945 ; et avec leur progéniture _ ont choisi _ sic _, comme je le ferais _ re-sic _, de se réincarner _ et survivre ainsi et comme espèce et comme individus _ en eux« 

l' »être vrais ensemble« 

de
la rencontre « vraie » de certains animaux, tels quelques lièvres, je poursuis l’élan de ma phrase :

des populations « bondissantes« , donc, de lièvres « de Serbie« ,

mais aussi un lièvre « intelligent » de Silésie-Pologne

_ celui « au pelage couleur de terre«  filmé à Auschwitz-Birkenau, « arrêté par un rang de barbelés du camp d’extermination de Birkenau » et présent, pour qui y fait assez attention, sur les images de « Shoah » : « deux plans rapides mais centraux pour moi« , indique Claude Lanzmann à la page 256 :

« on ne perçoit _ soi, spectateur subjectif :

la perception a toujours de fort complexes (et parfois même, sinon toujours, labyrinthiques) conditions : d’attention, de « focalisation« , de mémoire, de vocabulaire, de culture : de liaisons mentales (ou d’images mentales) à foisons, ou pas, maigrelettes et raréfiées ; de connexions cérébrales plus ou moins riches et plus moins rapides ; une phantasia en permanence en action, ou, a contrario, inhibée, ralentie, formatée, figée : endormie, anesthésiée, paralysée ; ou même carrément annihilée et détruite, aussi… ; ce que j’ai pu qualifier, en un article, à propos du très beau et majeur ! « Homo spectator » de Marie-José Mondzain, de « faculté d’imageance«  _

on ne perçoit ce que la caméra montre pourtant clairement _ objectivement, cette fois : sur la pellicule impressionnée _  qu’après un temps infinitésimal

_ un concept leibnizien, cet « infinitésimal« , lié (en leur « amont » : il les « conditionne«  …) aux importantes (au quotidien !) « petites perceptions » d’où sourdra la perception consciente, évidente et massive, elle… ; cf les « Nouveaux Essais sur l’entendement humain« , par exemple ; ou « la Monadologie« , de Leibniz _

de latence _ l’œil de l’esprit ayant dû procéder à une opération de « focalisation » impromptue : s’attendait-il à « découvrir » parmi les barbelés d’Auschwitz un lièvre ? _ :

un lièvre au pelage couleur de terre est arrêté par un rang de barbelés du camp d’extermination de Birkenau« 

pendant qu’on entend, défilant sur la bande son, la voix off du slovaque Rudolf Vrba : « une voix off

_ un des facteurs cruciaux de l’idiosyncrasie d' »auteur de cinéma«  de Claude Lanzmann : dans tout l’œuvre cinématographique de Claude Lanzmann, jamais une voix off n’intervient pour « commenter« , en surplomb, l’image ; et en « imposer une signification«  qui soit fermée, totalisante (ou totalitaire), figée… ; c’est à un spectateur actif, d’esprit alerte et vif, d’opérer ses propres « connexions » attentives, vives, si possible « sagaces«  ;

en relation avec ce que Claude Lanzmann appelle, page 509, « la construction du film« 

« qui«  seule, « étant donné le parti que j’avais pris d’une absence totale de commentaire« , pour « Shoah« , « est la clé et le moteur de son intelligibilité, qui permet au récit

_ non univoque, à plusieurs voix (« les hérauts (« du peuple tout entier« ), oublieux d’eux-mêmes, suprêmement conscients de ce que le devoir de transmission, requérait d’eux, s’exprimeraient naturellement au nom de tous« , se dit, page 442, l’auteur et maître d’œuvre de « Shoah » très tôt, en l’élaboration complexe, d’abord « opaque« , de ce « film immaîtrisable« , page 441),

polychoral, du film : comme toutes les œuvres vraiment majeures, désormais, depuis l’« Ulysse«  de Joyce et « Le Bruit et la fureur«  de Faulkner _

qui permet au récit, donc,

d’avancer et d’être compréhensible pour le spectateur _ tant soit peu attentif et « mobilisé«  : en éveil, et pas endormi ; véritablement vigilant

Il n’y a _ dans « Shoah« , ni en aucun des films de Claude Lanzmann _ aucune voix off pour indiquer ce qui va arriver, pour dire quoi penser, pour relier de l’extérieur les scènes entre elles. Ces facilités propres à ce qu’on appelle classiquement un documentaire ne sont pas autorisées dans « Shoah« , page 509 ;

la voix off « témoigne«  seulement ;

ou bien « traduit«  (d’une langue à une autre : et toutes les opérations de traduction ont été scrupuleusement conservées _ même les maladroites et contestables : par déontologie à l’égard des traducteurs (Barbara Janicka, Francine Kaufmann) et à l’égard de l’œuvre elle-même s’élaborant ainsi, peu à peu (cf par exemple, les significatives pages 500 à 502 : « même les meilleures, surtout les meilleures, cèdent à leurs craintes, à leurs émotions«  : « elles gauchissent«  et « édulcorent« ) _ au montage) ;

« accouche«  aussi

(cf l’emploi du terme à la page 454 ; c’est à propos des difficultés du « témoignage«  du « premier « revenant », Michael Podchlebnik«  : avec lui, « le problème ne se posait pas ainsi« 

_ = comme avec le mutique Simon Srebnik, pour lequel il fallut inventer un « commun langage : il me corrigeait, je le corrigeais. En un sens, j’en savais plus long que lui, car j’avais été partout _ à Chelmno _ en homme libre, tandis que lui marchait les chevilles entravées, souffrant de la faim, des coups, de l’humiliation, et de la peur de la mort à tout instant possible. Pourtant, le partage, la confrontation et l’échange, par le dessin, du savoir de chacun, furent une joie puissante et neuve : nous nous mîmes à parler ; je sus l’interroger ; il voulut raconter« , page 455 _ ;

avec Michael Podchlebnik, donc, « tout est dans son visage, son merveilleux visage de sourire et de larmes ; ce visage est le lieu même de la Shoah. Et chaque fois que je le revois sur l’écran, devinant ma main qui lui presse et lui masse l’épaule _ ainsi que Freud commença par procéder afin de faciliter l’expression de ses patients dans les tâtonnements de l’invention (magnifique !) de la psychanalyse _ pour l’aider à accoucher _ nous y voilà ! et c’est aussi la (magnifique encore !) méthode socratique ! cf les « dialogues » de Platon !.. _ le plus difficile des récits _ la découverte par lui de sa femme et de ses enfants parmi les cadavres à l’ouverture des portes de son premier camion à gaz _, instant où il passe soudain de son courageux sourire à de pudiques sanglots ; je ne peux que l’accompagner de mes propres pleurs. Héroïque et rigoureux Michael Podchlebnik, qui, dès sa première intervention dans le film, dit : « Il ne faut pas parler de cela » ; alors que Srebnik l’a précédé d’un « On ne peut pas se représenter cela ». Héroïque Podchlebnik qui ne raconte rien de sa fantastique évasion, car son histoire personnelle était selon lui sans importance. Rien non plus de la force et de la ruse qu’il sut mobiliser, des souffrances subies : il s’évada en effet dès le début de la première pétriode de l’extermination à Chelmno, et il lui fallut survivre en Pologne, sous les Allemands, pendant presque quatre années« , pages 454-455 ; sans autre commentaire de ma part… ;

mais aussi à la page 359 : « j’ai été véritablement un accoucheur«  ; et c’était lors de son séjour ultra-clandestin à l’état-major de l’Armée de Libération Nationale de l’Algérie, au mois d’août 1961 :

« un chauffeur du FLN est venu me chercher à cinq heures du matin pour m’emmener de Tunis à Ghardimaou, à la frontière algérienne. C’est à Ghardimaou qu’était cantonné l’état-major de l’A.L.N. Le conducteur prenait un plaisir visible à me terrifier en roulant à toute allure sur des routes impossibles, pour m’épater, ou pour me tester, me tuer peut-être. Après quelques heures de voyage, nous arrivâmes enfin dans une grande cour de caserne ensoleillée où des hommes jeunes, vêtus en civil, déambulaient. Plusieurs m’ont aussitôt entouré, très aimables, parlant un très bon français« , page 357 ;

« J’ai passé environ une semaine à l’état-major

_ où se trouvaient, entre autres, le colonel Boumediene (« Je n’en revenais pas : le grand rouquin au transistor « en tournée d’inspection », c’était lui ; il n’avait pas jugé bon de se présenter, même si je l’avais vu le premier jour, puis midi et soir, à chaque repas, depuis mon retour de la montagne !« , page 360) ;

mais aussi « un jeune capitaine de l’ALN aux magnifiques yeux bleus, un de ceux qui m’avaient parlé le premier jour, m’a pris en charge ; il me racontait presque poétiquement son bouleversement et la beauté de l’aube à l’instant du premier coup de feu d’une embuscade dans le Sud algérien. Sachant que j’étais juif, il avait ajouté : « Après l’indépendance, nous devrons envoyer des missions en Israël » ; et comme je m’étonnais : « Oui, nous avons énormément à apprendre d’eux _ En quel domaine ? demandai-je. _ Oh, les kibboutzim, l’irrigation, l’afforestation, l’amélioration des sols ». Ce capitaine qui n’a pas cessé de me piloter pendant le reste de mon séjour s’appelait Abdelaziz Bouteflika. On sait qu’il est aujourd’hui président de la République algérienne« , page 359 _

« Tous venaient me parler avec une extrême franchise ; chacun me confiant des pensées intimes ou secrètes dont ils osaient à peine s’ouvrir à leurs camarades. J’ai été véritablement un accoucheur« 

Fin de l’incise sur le terme « accoucher«  et le recueil des « confidences«  auprès du bras armé du FLN…

Et retour aux fonctions de la voix off selon le cinéma de Claude Lanzmann…

la voix off _ donc, je reprends l’élan de ma phrase _

« témoigne«  seulement, ou bien « traduit« , « accouche«  aussi et surtout

dans le cas, pour quarante minutes (sur les 550 que dure le film « Shoah« ), de la voix de Claude Lanzmann lui-même :

« accouche«  fraternellement les « revenants«  (des chambres à gaz) ;

ou implacablement les « bourreaux«  qui se vont se faire piéger par le dispositif de la « paluche« 

_ « avec les bourreaux, il fallait apprendre à tromper les trompeurs ; c’était un devoir impérieux« , page 468 ;

et à l’avocat engagé pour se défendre au procès intenté par Heinz Schubert (« l’un des chefs des Einsatzgruppen », « condamné à mort gracié par McCloy, responsable de l’immense tuerie de Simferopol, en Crimée« , page 477 ; « les Schubert avaient appelé la police, lui avaient remis le sac et la paluche _ dont s’était débarrassé, dans la bagarre et la fuite, Claude Lanzmann, après la découverte par les Schubert du dispositif de piégeage _ ; pris un avocat ; et, sur les conseils de celui-ci, porté plainte« , page 483) ;

et à l’avocat engagé par Claude Lanzmann (« choisi au hasard dans un annuaire professionnel de Hambourg« , page 484) :

« je lui expliquai que je travaillais pour l’Histoire et la vérité ; que, moi-même Juif et réalisant un film sur l’extermination de mon peuple, je ne pouvais pas me passer du témoignage des nazis ; j’exposai combien j’avais été franc et honnête pendant des années ; et que seule leur lâcheté profonde m’avait contraint à utiliser à mon tour la tromperie et le subterfuge pour briser le mur épais de silence qui empoisonnait l’Allemagne « , page 484 ;

et de fait, lors de ce procès, « le procureur, un homme d’une droiture remarquable, me répondit que mes arguments l’avaient convaincu, et qu’il renonçait à me poursuivre. Plus encore, il m’annonça qu’après un laps de temps de quelques mois imposé par la loi, la paluche, le sac et les étoiles _ qui constituaient un camouflage _ me seraient restitués. Ce qui fut fait« , page 484 _ ;

ou encore, cette même voix off« laisse parler«  « torrentiellement«  (en « une déferlante de paroles capitales », page 496) les « témoins«  polonais des camps d’extermination : nul n’ayant jusqu’alors, ces années-là, pensé venir chercher, sur le « lieu du crime«  (toujours page 496), à « vraiment » les « écouter«  _

une voix off _ donc _ parle sur cette première image _ du lièvre « au pelage marron«  face aux barbelés du camp de Birkenau, en un lien (de pure concomitance) non surligné, souligné… _,

celle de Rudolf Vrba,

un des héros du film, héros sans pareil

puisqu’il réussit à s’évader de ce lieu maudit _ de Birkenau _, gorgé de cendres.


Mais le lièvre est intelligent ; et tandis que Vrba parle, on le voit affaisser son échine
_ un geste crucial ; déjà emblématique… _, ployer ses hautes pattes

et se glisser sous les barbelés.

Lui aussi s’évade« 

_ et va pouvoir continuer ses courses folles, ses gambades et cabrioles, dans les champs et la forêt ; ainsi que, comme tous ceux de son espèce (bien connue pour être prolifique), se reproduire _ ;

et de fait aujourd’hui « à Auschwitz-Birkenau (…) nul ne tient le compte

_ les comptabilités étant rarement, et cela depuis Galilée, Descartes, Adam Smith, et les autres, « innocentes«  ;

cf la comptabilité exhaustive, elle, par « les statisticiens de l’Aktion Reinhardt« , des dépouilles prises sur les victimes juives « dans les trois camps de Treblinka, Belzec et Sobibor« , pages 497-498 :

« S’ils ne se sont pas souciés de tenir le compte exact du nombre de Juifs gazés là-bas » _ certains de ces chiffres, en effet, manquent… _, ces « statisticiens« -ci « ont par contre calculé au centime près les sommes _ en dollars, en drachmes, en florins, en francs, en devises de toutes sortes _ que les commandos, dont Suchomel avait la charge, trouvaient en décousant les manteaux, les vestes, les corsets des victimes, ou en faisant sauter les talons de leurs chaussures«  _ même si « bien sûr une partie de cet argent échappait aux comptables du WVHA (Wirtschaftsverwaltunghauptamt, organisme administratif des affaires économiques de la SS) pour aller dans les poches des préposés à la mort, SS, Ukrainiens, Lettons ; ou bien encore être enfouie dans le sol par les membres juifs des sonderkommandos, afin de servir dans le cas improbable d’une évasion.

C’est cet argent que villageois et prostituées recevaient contre de la vodka, du porc ou du plaisir« .

Et « Henrik _ Gawkoswki, le magnifique « témoin« , chauffeur de la locomotive des convois de Treblinka _, dans les larmes, me confessa au cours de la nuit _ de sa première « confession« _ avoir perdu au poker, jouant entre deux convois, 50 000 dollars, pactole alors fantastique. Il avait ajouté : « Bien mal acquis ne profite jamais ». Et « je le vis plus tard, quand je revins pour tourner, chanter de toute son âme et de toute la puissance de sa voix, dans la chorale de l’église » de Malkinia ;

cf aussi l’extraordinaire vénalité, congénitale peut-être, d’un Suchomel, « à la fin mars 1976«  : « dans sa dernière lettre«  avant le rendez-vous fixé à Braunau (et où il allait être filmé à son insu grâce à la mise au point, délicate et complexe, d’une « paluche« ), celui-ci spécifiait, le passage se trouve à la page 472 : « Cela me réjouit beaucoup que vous ne reveniez pas sur la somme promise de l’argent des douleurs (Schmerzensgeld). J’ai encore une prière : qu’il me soit versé en devises allemandes«  ; et « quand nous eûmes terminé _ l’entretien à l’Hôtel Post de Braunau _, je comptai très lentement devant lui et Frau Suchomel les billets de 100 Deutsche Mark, prix de ses « douleurs ». Il était si content, si sûr de lui, et de moi désormais, qu’il me proposa de remettre ça une autre fois. Je dis oui, mais ne donnai pas suite ; ce fut lui qui me harcela par de nouvelles lettres : mon argent l’intéressait vraiment. A Treblinka, il était le chef des Goljuden (les « Juifs de l’or »), un commando chargé de récupérer l’argent et les bijoux cachés dans les vêtements ; ou d’extirper les dents en or des mâchoires de ceux qu’on venait de gazer« , page 473… Fin de l’incise sur la comptabilité des « dépouilles«  prises sur les Juifs assassinés. Et retour aux lièvres ! _

et de fait aujourd’hui « à Auschwitz-Birkenau

nul ne tient le compte

des lièvres.

La seule chose sûre est qu’ils sont très nombreux« , page 256-257 ;

mais aussi, et encore,

Claude Lanzmann évoque un lièvre qui,

pour ne pas être trop « oublieux » de « la rumeur fantasque du monde« ,

savait se révéler particulièrement « capricieux » et « sagace » :

en Argentine ;

dans la « fantaisie« , tout le moins, du « génie » original de la poétesse Silvina Ocampo :

le lièvre « que la rumeur fantasque du monde qu’il gardait en mémoire, peuplée d’animaux préhistoriques, de temples semblables à des arbres secs, de guerres vaines et inopportunes« 

_ maintenant c’est Silvina Ocampo, « la poétesse argentine«  si merveilleuse qui se trouve être aussi l’épouse de mon cousin le, merveilleux lui aussi, écrivain argentin Adolfo Bioy Casares (et amis très proches, tous deux, de Borges) ;

c’est Silvina Ocampo qui s’exprime, dans l’« exergue de ce livre«  (lit-on, page 256 toujours), page 11 du « Lièvre de Patagonie«  _

le lièvre « que la rumeur fantasque du monde qu’il gardait en mémoire (…)

rendait plus capricieux _ en son « indomptable«  liberté _ et plus sagace«  que d’autres… ;

« indomptable«  : un adjectif que Claude Lanzman utilise, lui aussi, page 100, pour qualifier sa propre mère, à propos de ce qu’il va jusqu’à qualifier de « la guerre entre mon père et ma mère

_ au début des années trente : cette mère qui, n’ayant « pas d’autre choix _ écrivit-elle alors _ que de partir« , « déserta«  définitivement leur « maison de Vaucresson » un beau matin : « cela se passait en 1934«  (Claude n’avait pas encore neuf ans ; page 81) _,

la guerre entre mon père et ma mère qui s’étaient rendus fous mutuellement. (…)

L’un avec l’autre

_ lesquels , plus tard, « elle, avec Monny _ de Boully (Belgrade, 1904 – Paris, 1968) : Claude Lanzmann parle, page 87, de leur « rencontre » et « foudroiement réciproque sur une rouge banquette de la Coupole, boulevard du Montparnasse » et de leur « amour fou«  _, lui, avec la belle Hélène _ « une belle, plantureuse et sensuelle Normande, originaire de Caen et pas juive du tout« , page 71  _, vécurent chacun à sa façon une relation passionnée et pacifique«  _,

de surprenantes périodes d’accalmie mises à part,

ce fut _ de « scène«  « si violente«  en « scène«  « si violente« , ce début des années trente _ une tempête sans répit, une escalade de défis et de provocation ; mon père cherchant à asseoir son autorité sur une créature indomptable _ voilà l’adjectif ! _, à terrifier une femme qui n’avait peur de rien et qui crânerait jusqu’à sa mort«  : en 1995.

Page 101, Claude Lanzmann apporte cette précision rétrospective sur le goût de la liberté de sa mère : « elle ne le trompait pas ; il fallait _ seulement… _ qu’elle sorte _ par dessous d’invisibles barbelés _ ; elle n’en pouvait plus ; le confinement du mariage et de la maternité l’étouffait« .

Et ce n’est sans doute pas pour rien qu’elle, Paulette, qui habitait depuis 1934 rue Myrha (« ma mère quitta le foyer _ de Vaucresson, en 1934 _ sans un sou et partit travailler en usine, où elle sertissait des boites de sardines. Elle vécut, jusqu’à sa rencontre avec Monny, dans un hôtel garni du XVIIIe arrondissement, rue Myrha, face au quartier de la Goutte d’Or« , page 81),

et qui était « en adoration devant tout ce qui avait trait à la culture« , page 148,

rencontra son nouveau compagnon, le poète apprécié des Surréalistes _ « il avait été mandé à Paris par André Breton et Louis Aragon qui, après avoir lu ses poèmes de jeunesse, voulurent absolument l’intégrer au surréalisme français« , page 87 _ et qui est « considéré aujourd’hui comme le Rimbaud serbe« , page 87 aussi,

Monny de Boully _ qui « incarnait Paris, la grande ville, la culture, la poésie et la pensée« , page 83 ; et « apportait à ma mère tout un univers dont elle avait un besoin vital« , page 82 : là est donc l’essentiel ! _

« sur une rouge banquette de la Coupole, boulevard du Montparnasse« , page 87 encore…

Fin de l’incise sur l’adjectif « indomptable » ; et retour au lièvre de Silvina Ocampo_

le lièvre « que la rumeur fantasque du monde qu’il gardait en mémoire (…)

rendait plus capricieux

et plus sagace«  ;

voici la suite de l’extrait, au tout début du conte telle qu’elle est donnée, dans une traduction d’Elisabeth Pagnoux, par Claude Lanzmann, dans « l’exergue«  de la page 11 :

« Un jour il s’arrêta

_ ce lièvre qui mobilise le conte de Silvina Ocampo (raconté au petit Jacinto) ; et dont elle déclare, à la troisième phrase du conte, que « ce qui le distinguait des autres lièvres »,

« ce n’était pas son pelage », « pas plus que ses yeux de Tartare ou la forme capricieuse de ses oreilles.

C’était quelque chose qui allait bien au-delà de ce que nous, les hommes, appelons personnalité« .

Voici donc de quoi il s’agissait :

« Les innombrables transmigrations de son âme lui avaient appris _ c’est décisif _ à se rendre invisible ou visible _ voilà une faculté cruciale _ dans les moments propices à la complicité de Dieu ou quelques anges audacieux.

Pendant cinq minutes, à midi, il faisait toujours une halte au même endroit dans la campagne.

Les oreilles dressées, il écoutait _ toujours _ quelque chose.

Le bruit assourdissant d’une cataracte qui fait fuir les oiseaux

et le crépitement d’un bois en feu qui effraie les animaux les plus téméraires

_ c’est dire ! _ n’auraient pas dilaté autant ses yeux.

Un jour, donc, il s’arrêta

comme à l’accoutumée à l’heure où le soleil donnant à pic empêche les arbres de faire de l’ombre,

et _ cette fois particulière-là _ il entendit les chiens aboyer ;

non pas un chien,

mais beaucoup de chiens _ une meute lancée ! _,

dans une course folle à travers la campagne _ pas à l’Est, ici, pas en Pologne (ou Biélorussie ou Ukraine) ; mais dans la Pampa ; ou en Patagonie.

D’un bond _ ce lièvre un peu « plus capricieux et plus sagace«  car un peu moins oublieux des temps « préhistoriques«  et de leurs « guerres vaines et inopportunes«  : « les oreilles dressées, il écoutait quelque chose«  _

le lièvre traversa le chemin et se mit à courir.

Les chiens le prirent en chasse dans la plus grande confusion _ de la meute canine déchaînée…

« Où allons-nous ? » criait le lièvre d’une voix tremblante,

vive comme l’éclair.

« A la fin de ta vie », criaient les chiens d’une voix de chien (…) ».

L’extrait cité en exergue s’interrompant là…

D’où, sans doute, et enfin,

un peu plus tard, en 1995 _ c’est l’année de la mort de Paulette :

serait-il donc possible qu’elle, elle aussi _ « sagace«  _, toujours vive et « bondissante », coure ,« réincarnée«  en lièvre ocampien, en « lièvre de Patagonie« , la campagne à l’autre bout de la planète ?.. _,

D’où, donc,

l’émerveillement de l' »incarnation » patagonienne

de ce lièvre ocampien

sur « le dernier tronçon de route, non asphaltée, après le village d’El Calafate

_ « en remontant seul (…) la plaine immense de la Patagonie argentine vers la frontière du Chili et le fabuleux (lui-même !..) glacier du Perito Moreno« , page 192 _,

quand la Patagonie tout entière « s’incarna tout à coup, au crépuscule« , pour Claude Lanzmann, « dans le balayement de mes phares,

quand un lièvre _ bien effectif, lui ; et pas du tout rien que fantasmatique !.. _ haut sur pattes bondit comme une flêche

_ c’est un point décisif ! de ce processus de « présentification«  intensive !.. :

celui-là même par lequel l’amour et le « génie » poétique de Monny de Boully, fit « découvrir » enfin à Claude sa propre mère

« auprès de laquelle« , sans cela (sans cette « présentification« -là !), « il serait passé sans la voir, sans pressentir sa richesse, sans comprendre qui elle était vraiment« , je rappelle jubilatoirement cette phrase magnifique de la page 82 ! _

quand un lièvre haut sur pattes bondit comme une flêche

et traversa la route devant moi.


Je venais de voir _ voir vraiment !!! croiser ; et rencontrer ! _ un lièvre patagon,

animal magique _ depuis la révélation du conte fantastique ocampien ?.. _ ;


et la Patagonie tout entière _ par la seule vertu de la rencontre de ce « bond« , de ce « surgissement » prodigieux ! de lièvre _ me transperçait soudain le cœur

de la certitude _ rien moins ! _

de notre commune présence« 

_ « présence«  les uns aux autres  : c’est une relation, un rapport, un lien, une tension ! cette « co-présence » à l’autre comme à soi ; et à soi comme à un autre, dirait peut-être ici Ricoeur… :

le lièvre, plus (et mieux) « lièvre« , lui, alors, que jamais ;

la Patagonie, plus (et mieux) « Patagonie«  elle-même, alors, que jamais

au delà des clichés touristiques courant :

courant mille fois trop vite, eux ; sans rien « arpenter«  du tout !.. tant ils ne font, toujours, rien que tout « résumer«  ! sans la vraie « maîtrise du temps«  ; qui demande un « rien » plus de patience, lui… ; et de ténacité ; de force d’âme ;

cf l’expression, à propos du temps qu’a pris la réalisation de « Shoah« , page 234 :

«  »Shoah » fut une interminable course de relais _ douze ans durant; sans savoir si le « travail« , lui, « l’œuvre« , elle, parviendrait à son terme ;


« pourtant je n’ai cédé à rien, ni à personne : ma seule règle a été l’exigence interne du film ; ce qu’il me commandait. J’ai été _ au final ; mais ce n’était pas du tout le plus probable _ le maître _ du moins face aux pressions des autres _ du temps ; et c’est sans doute là _ face à eux, comme adversaires, à commencer par les formidables forces d’inertie _ ce dont je suis le plus fier _ face à eux ! avec justesse ! bravo !!!

courant, et par « circuits« , les touristes comme _ et avec : ils font la paire ! _ les clichés,

courant, donc, les grandes avenues du monde :

cf la confession rétrospective de Claude à propos du premier voyage en Algérie de Simone et de lui-même, « au printemps 1954, en pleine passion amoureuse » _ page 345 _, il est vrai  :


« Il m’a fallu des années pour me déprendre des stéréotypes, me faire au concret et à la complexité du monde« , conclut-il, en en résumant la leçon en effet rétrospective, l’analyse, page 347 :

c’est que « notre intérêt était _ alors _ coupablement folklorique : le Castor tenait absolument à ce que je vois, à Laghouat, les danses du ventre des Ouled Nails, prostituées qui portaient sur leur corps tout ce qu’elles avaient capitalisé au cours de leur vie, en bijoux et pièces d’or »  _ page 346 _ ;

« nous étions le paradigme du touriste à l’état pur, et jusqu’au ridicule«  _ page 348 _ ;

le touriste, le benêt (« Monsieur Homais« ) qui ne part un peu loin de son terrain, terrier ou territoire, que rechercher pleine (et circulaire) confirmation de ses clichés (d’exotisme de pacotille) simplificateurs de départ ! Lui, « touriste » tournant en rond telle une toupie qui s’excite un peu de sa vitesse, sur son vide, sa propre vacuité _ fort communément partagée ; mais il ne pourrait jamais le croire ! _  sans « arpenter«  si peu que ce soit, de l’un peu moins connu, n’apprendra jamais rien ; lui ne « rencontrera«  jamais, nulle part, nul « estrangement«  ! ; car il n’est en rien dans l’ordre du « témoignage«  ; et de la « vérité » !

le lièvre, plus (et mieux) « lièvre« , lui, alors, que jamais ;

la Patagonie, plus (et mieux) « Patagonie«  elle-même, alors, que jamais

ainsi que soi, un peu plus (et mieux) « soi », ainsi, enfin, que d’habitude,

face au « bond«  du liévre « lièvre » (« patagon« )

et face à l’« évidence«  « poignante« , enfin, de la Patagonie « Patagonie«  ;

voyageur autre que « touriste » qui les « rencontrait«  ainsi, au sortir des centaines de kilomètres de plaine, vains, vides, en dépit de « quelques troupeaux« , trop placides probablement (non « bondissants » !.. eux…), « de lamas blancs«  : il a fallu ce « bond » magique !, page 192,

ou, autre vocable proche, ce « surgissement«  !

Les toutes dernières lignes du « Lièvre de Patagonie« , page 546, rappelant à nouveau l’« effraction« , dans la somnolence d’une trop longue route de plaine, de « l’animal mythique qui surgit _ voilà ! Hic Rhodus, hic saltus !.. _ dans le faisceau de mes phares après le village patagon d’El Calafate,

me poignardant littéralement le cœur de l’évidence _ absente, sinon ! _ que j’étais _ mais « vraiment » ! sinon, je n’aurais été qu’un des milliers de touristes « effleurant«  de ma quasi non-présence ces lieux de tourisme de cartes postales, comme il en est tant ! _ en Patagonie ;

qu’à cet instant la Patagonie et moi étions vrais ensemble« , page 546…



Titus Curiosus, ce 21 août 2009

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