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En m’efforçant de suivre les étapes du passionnant parcours de recherche-penser en philosophe exigeant de comprendre au plus près la complexité enchevêtrée du réel, de Pascal Chabot…

26mai

En m’efforçant de mieux connaître, étape après étape, le passionnant et très éclairant parcours de recherche-penser vraiment en philosophe, de Pascal Chabot,

soucieux de comprendre au plus près, et avec le plus lucide recul possible, le réel, en le plus délicat et détaillé déchiffrement de la complexité de ses détails enchevêtrés,

et à la suite de mon article d’hier 25 mai « « ,

à propos de ce décisivement éclairant essai « Avoir le temps _ essai de chronosophie« , paru le 3 février 2021 ;

j’ai à la fois repris ses essais précédents, tous parus aux PUF _ et qui figuraient en ma bibliothèque personnelle _ :

« Global burn-out« , paru le 9 janvier 2013 ;

« L’Âge des transitions« , paru le 4 mars 2015 ;

« Exister, résister. Ce qui dépend de nous« , paru le 6 septembre 2017 ;

et me suis, aussi, immédiatement procuré son « Traité des libres qualités« , paru le 4 septembre 2019 _ cette parution ayant malencontreusement, et j’ignore pour quelles raisons, échappé alors à mon attention ! _ : un essai très riche et très fouillé ;

ainsi que son « Six jours dans la vie d’Aldous Huxley« , qui, lui, vient tout juste de paraître, toujours aux PUF, ce 4 mai 2022 :

éclairant lui aussi, et d’un autre biais, l’histoire de ce qui a pu concourir, à sa façon _ ici l’audace d’un penseur singulier très audacieux tel que Aldous Huxley (1894 – 1963)_ , à enrichir sa propre imageance, à lui, Pascal Chabot, de philosophe exigeant… :

Et ce très bref essai de 51 pages est un très bel et émouvant hommage à quelqu’un, Aldous Huxley, qui a bien essayé _ à la Montaigne, dirai-je _, de, en la vie, au jour le jour, année après année, de sa propre personne, « bien faire l’homme« …

Les derniers mots de cet essai, à la page 51,

rendent hommage aux « bulles d’air dont nous avons besoin pour ne pas étouffer sous la masse d’informations et de contraintes qui enserrent nos vies. Et c’est bien ce qu’est la culture : un vaste réservoir d’oxygène. Il est ainsi des passés qui vivifient le présent » et l’aident, non seulement à se connaître, mais aussi à s’inventer et un peu mieux se construire,

plus dignement et librement…

C’est ainsi que j’ai pu identifier quelques uns des outils de déchiffrement, donc,

que Pascal Chabot, essai par essai successifs, s’est peu à peu à la fois par sa propre imageance, ainsi que par hybridation à diverses lectures majeures qui l’ont nourri _forgés et donnés :

ainsi et surtout : « transition« , « libres qualités », et « schèmes« , tels que ceux de « Destin« , « Progrès« , « Hypertemps« , « Délai » et « Occasion » _ ou Kairos _etc.

À suivre…

Ce jeudi 26 mai 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Un essai d’analyse des raisons essentielles et circonstancielles qui ont conduit René de Ceccatty à ce choix d’objet d’écriture du portrait du « Soldat indien » déchu, et des moyens mis en oeuvre pour la réalisation factuelle et sensible de cet objectif quasi a-romanesque…

03fév

Pour répondre aux tâches d’élucidation de la poiétique de René de Ceccatty en son « Soldat indien« ,

que me suis fixées hier, en mon article « « ,

c’est-à-dire les raisons du choix de ce portrait des aventures surtout militaires en Inde, entre le 9 septembre 1757 _ le débarquement du vaisseau « Duc de Bourgogne«  à Pondichéry, et l’arrivée en Inde de Léopold Pavans de Ceccatty (Quingey, 24 février 1724 – Salins-les-Bains, 3 février 1784)… _ et 1771 _ le rembarquement pour la France de Léopold, son épouse créole Marie-Jeanne Lenoir (Pondichéry, 28 octobre ou 2 décembre 1741 – fictivement Salins-les-Bains, 1835), et leurs deux filles Jeanne (Pondichéry, 30 décembre 1759 – 1838) et Marie-Anne (6 février 1764 – après 1794, où elle se marie), le Canadien Louis Legardeur de Repentigny ayant été nommé, plutôt que Léopold, gouverneur de Pondichéry dès juillet 1769, et Léopold, nommé, lui, commandant par intérim de la forteresse de Karikal ; mais « les combats terminés, il n’a plus de raisons de rester en Inde, puisque c’est un soldat« conclut, page 47, le chapitre intitulé « Pondichéry et Madras«  : Léopold forcément obéit et rentre en France, avec son épouse et leurs deux filles, toutes les trois  nées en Inde… _, de l’ancêtre Léopold Pavans de Ceccatty ;

mais aussi, et bien plus encore, le difficile retour (et ré-acclimatation et survivance) de cette famille en quelque sorte « rapatriée » _ pardon de cet anachronisme… _ dans le Jura natal du pater familias Léopold Pavans de Ceccatty, « soldat déchu » d’une guerre très lointaine finalement perdue _ sur ordre du roi, le gouverneur général de l’Inde française et chef des armées Thomas-Arthur de Lally-Tollendal l’a, lui, cette perte, payée de sa tête, tranchée en Place de Grève, à Paris, le 9 mai 1766 ; « Léopold, qui était toujours en service aux Indes en 1766, cinq ans après la chute de Pondichéry et trois ans après le Traité de Paris qui scellait la perte des Indes, mais maintenait _ cependant _ Pondichéry sous l’autorité de la France, échappa donc à l’ordalie _ voilà. Il espéra un temps récupérer le gouvernement de Pondichéry, encore éphémèrement française, mais c’est _ en juillet 1769 _ le Canadien Louis Legardeur de Repentigny qui fut nommé à sa place. Et on céda à Léopold le commandement de la forteresse de Karikal. Mon pauvre ancêtre« , lit-on page 30 _, récompensé malgré tout, in fine, à son retour en France, en 1771 _ faute d’archives retrouvées les mentionnant, le détail et les dates précises de ce retour en France font défaut, manquent _, donc, par son installation en un assez bel hôtel particulier à Salins-les-Bains, où Léopold et sa famille désormais résideront ;

et cela, je veux dire ce portrait rétrospectif du parcours de défaite du soldat déchu, est ici recomposé, tant bien que mal, dans un probable but de servir aussi d’exemple quasi atavique _ destinal… _ des échecs in fine d’installation dans les colonies d’Afrique du Nord (Algérie et Tunisie) des générations immédiatement proches _ parents, grands-parents, arrière-grands-parents : les Pavans de Ceccatty, du Jura, à Sfax, en Tunisie, dès 1903 ; les Durand de l’Albigeois, au Telagh, en Algérie, dès 1884 ; et Michel Antony, de Moncale, près de Calvi, en Corse, garde-forestier, au Telagh, avant 1896 ; avant d’être nommé en Tunisie, à Hammam Lif, puis Béja, etc. _, de l’auteur-narrateur du récit, René de Ceccatty, né à Tunis le 27 décembre 1951, et « rapatrié » en France, à Montpellier, à l’âge de 6 ans et demi _ l’avion de ce pseudo « retour en France » du natif de Tunis, avait atterri à Marignane le 28 juin 1958 (la date nous est donnée à la page 42 d' »Enfance, dernier chapitre« )…

En même temps, qu’il répond à _ et fait fi de _ l’infra légende familiale, transmise, mais avec bien peu de gloriole, d’un ancêtre qui aurait été gouverneur de l’île de la Réunion. C’est d’ailleurs sur cela que s’ouvre, page 7, l’Avant-Propos au livre, par ces mots-ci :

« Sur la foi de légendes familiales, je croyais que j’avais, nous avions, mon frère, mes cousins et moi, un ancêtre qui avait été, au XVIIIe siècle, gouverneur de l’île de Bourbon, l’actuelle île de la Réunion. (…) Sans que jamais personne, durant les deux siècles, bientôt trois, qui nous séparent de sa vie, n’ait eu la volonté et la patience d’enquêter. Un récent voyage dans cette île m’ayant séduit, car j’y voyais des caractéristiques géographiques qui m’évoquaient l’Enfer, le Purgatoire et le Paradis de la Divine Comédie que j’étais en train de traduire, j’avais été conforter dans cette idée _ d’aller y regarder enfin d’un peu plus près : dans les archives et les livres d’histoire… Or, ayant entrepris le récit de ma vie, dans mes deux livres précédents _ « Enfance, dernier chapitre« , en 2017, et  « Mes Années japonaises« , en 2019 _, j’ai eu l’idée de remonter dans le passé, pour comprendre _ voilà le fin mot du projet de ce nouveau volet rétrospectif des « récits de sa vie« , de René de Ceccatty… _ la logique ou l’illogisme de l’installation de mes grands-parents dans les colonies nord-africaines. N’y avait-il pas une fatalité _ voilà… _ dans ces départs, ces défaites, ces exils, ces confrontations avec d’autres langues, d’autres cultures, d’autres modes de vie ?  » _ et bien sûr il me sera absolument nécessaire de revenir bientôt à ce foyer incandescent de la question… 

Se pose ainsi la question, puissante, mais peu visible, et en arrière-fond permanent de ce projet d’écriture du « Soldat indien« , des colonisations et décolonisations.

Ainsi, voici ce que je me permets de relever de la très parlante page conclusive, page 15, de lce décidément très riche Avant-Propos de l’auteur à son livre :

« Quant aux colonisations et décolonisations, on ne sait que trop qu’il est difficile d’en faire l’histoire sans désavouer des choix politiques anciens _ dès le XVIe siècle, pour la France, avant même les politiques clairement assumées de Colbert, Bugeaud et Jules Ferry… Ce n’est _ assez clairement _ qu’une suite d’abus, d’erreurs, de désaveux, d’oublis. Les réhabilitations, les compensations, les actes de contrition sont pour la plupart hypocrites, dérisoires, vains. Oublier _ en esquivant de se pencher sur ce passé-là _ est assurément une volonté de falsification et de réécriture _ négationniste, de fait, en ses résultats _ de l’histoire, et trop rappeler _ tels de mécaniques clichés _ est également ambigu. On se contente de demi-mesures, le plus souvent, et d’accommodements _ ambivalents, confus, et générateurs de plus encore de confusion et de détournement de sens _ avec le passé.

De cet accommodement _ voilà _, je n’ai pas voulu. Je n’ai pas voulu romancer _ c’est dit _ une histoire à partir de traces si rares, tant dans des papiers familiaux que dans des registres d’état-civil conservés aux Archives d’Outremer à Aix-en-Provence. L’hôtel familial acquis par Léopold à Salins-les-Bains, à son retour _ en 1771 _ a été transformé en gîte de luxe, l’Aristoloche, nom dérisoire qui _ en effet _ dit tout.

Ni éclat, ni silence, tel a été mon choix.

Beaucoup de dates, beaucoup de noms, qui jalonnent cette promenade dans le passé et lui donnent une allure, sinon une garantie d’objectivité.

Les êtres qui vivent _ d’une vie vraie _ dans mon imagination _ c’est-à-dire ce que je nomme l’imageance de l’écrivain profondément honnête et profondément soucieux de justesse en son travail et ses modalités _ sont ceux dont je ne connais _ mais vraiment, et en vérité _ rien d’autre que ce que quelques artistes _ écrivains, peintres, musiciens _ m’ont permis _ par les figurations vivantes et honnêtes qu’ils ont esquissées, tracées, fixées un peu, en les compositions de quelques œuvres qui demeurent et nous sont accessibles _ de connaître _ et en vérité, et vraiment, il faut y insister. Car il faut bien essayer, et le plus honnêtement et rigoureusement possible, de pallier, du mieux qu’il nous est possible, et si cela n’excède pas cet ordre du possible, les manques de traces et documents des archives quand celles-ci font défaut, les taches aveugles qui persistent dans nos efforts de figuration… Et de fait, quelques transpositions d’œuvres d’art, et à condition que celles-ci, déjà, aient été le plus honnête qu’il leur était possible d’être, peuvent nous y aider… Anjâli est _ ici _ le seul nom inventé _ pour l’ayah imaginée (à partir de l’ayah figurée dans la conversation piece de Johann Zoffany Colonel Blair with his Family and an Indian Ayah présente sur le bandeau du livre…) ramenée des Indes par Léopold et sa famille… _, les autres _ sans aucune exception _ désignant des personnages _ ou personnes ayant réellement vécu _ de l’Histoire et de la mienne« , page 15,

au final explicite de la dernière page de l’Avant-Propos.  

Mon second objectif, maintenant, est d’essayer d’éclairer en détails toute la finesse de la palette lumineuse des modalités _ disons littéraires, mais ce mot est trop étroit… _ de reconstitution _ pas proprement (ni sèchement) historique, ni éperdument romanesque, non plus _, de ce double portrait, à double versant, l’aller, en les colonies d’Inde, puis le retour, au Jura, à Salins-les-Bains, de Léopold et sa famille, en évitant, en le récit ainsi réalisé, les ficelles et artifices de mauvais goût (en vue de simplificatrices mensongères identifications des lecteurs aux personnages ainsi portraiturés) de l’excès d’incarnation du pur et dur romanesque… ;

de même que des maladresses d’anachronismes qui seraient abusifs…

Ainsi, l’usage de descriptions détaillées, et très légèrement commentées, d’images de scènes peintes (de « conversation pieces« ) heureusement transposées dans le Jura de 1773 _ Johann Zoffany (Francfort, 13 mars 1733 – Strand-on-the-Green, 11 novembre 1810) et Nicolas-Bernard Lépicié (Paris, 16 juin 1735 – Paris, 15 septembre 1784) ; voire, mais quelques années plus tard, et pour de sombres paysages, cette fois, Gustave Courbet (Ornans, 10 juin 1819 – La-Tour-de-Peilz, 31 décembre 1877), le peintre admirable des résurgences de la Loue…) ici, après le Jožef Tominc (Gorizia, 6 juillet 1790 – Gradišče nad Prvačino, 24 avril 1866) du passionnant et fascinant « L’Hôte invisible » de René de Ceccatty, en 2007… _ et habilement intégrées dans l’intrigue narrative du récit, sont-elles, alors lumineusement belles et éclairantes, en effet.

C’est donc sur ces objectifs de figuration la plus « authentique » possible _ avec ce mot et cette idée d’idéal que chérissait tant, et d’abord et surtout en les vies même, la mère de René de Ceccatty _ du passé, et ces moyens littéraires les plus honnêtes et justes-là que met en œuvre René de Ceccatty en son récit, que je veux concentrer ici mon attention…

Et le narrateur-auteur consacre en effet, au passage, au fil de son récit, et comme il aime tant le faire, de passionnantes remarques de très léger commentaire, toujours juste et incisif et éclairant, à cet effort sien de trouver divers moyens, et qui soient les meilleurs et les plus honnêtes et rigoureux possible, y compris de descriptions d’ordre pictural, à ses essais de figuration-saisie par son écriture de « formes » fugaces, particulièrement intenses, en leurs éclats et leurs éclairs, à destination d’une aide aux représentations-incorporations des figures présentées, par les lecteurs-récepteurs les plus éveillés possible de son livre…

Un peu à la Brecht.

Et c’est peut-être même là l’objet principiel et principal, fondamental, de ce livre-ci _ même si ce n’est pas tout à fait nouveau dans le travail de figuration-écriture de René de Ceccatty ; je pense ici à ces assez nombreuses parenthèses et incises de lumineuse auto-réflexion sur sa dynamique d’écriture, tout au long, par exemple, des 432 pages de ce chef d’œuvre si riche qu’est Enfance, dernier chapitre _ :

cet effort de saisie-figuration _ de la part de l’auteur, à son écritoire, en son cahier acheté à Mégrine, ici ; mais aussi de la part de son lecteur, en sa lecture… _ du jeu ultra-rapide et saisissant, pour qui les reçoit, de forces et  formes mentales extrêmement furtives, fuyantes, à peine entr’aperçues, mais si intenses et fascinantes, si puissamment prégnantes pour qui ne les fuit pas, mais désire les affronter vraiment, s’y confronter en vérité, les recevoir vraiment, à l’image de ces images quasi hors de saisie (et ressouvenir) des rêves de la nuit, dont ne demeure, au réveil, que la déception d’une aveuglante queue de comète enfuie et maintenant disparue…

Ce qui ne manque pas de m’évoquer le si beau poème de John Donne, que je n’ai pas oublié :

 

« Go and catch a falling star,
    Get with child a mandrake root,
Tell me where all past years are,
    Or who cleft the devil’s foot,
Teach me to hear mermaids singing,
Or to keep off envy’s stinging,
            And find
            What wind
Serves to advance an honest mind.
If thou be’st born to strange sights,
    Things invisible to see,
Ride ten thousand days and nights,
    Till age snow white hairs on thee,
Thou, when thou return’st, wilt tell me,
All strange wonders that befell thee,
            And swear,
            No where
Lives a woman true, and fair.
If thou find’st one, let me know,
    Such a pilgrimage were sweet ;
Yet do not, I would not go,
    Though at next door we might meet ;
Though she were true, when you met her,
And last, till you write your letter,
            Yet she
            Will be
False, ere I come, to two, or three.« 

Et je commence donc par revenir, à nouveau, sur cette ouverture capitale et clé, à la page 12 de l’Avant-propos à ce « Soldat indien » :

« L’histoire de Léopold et le rapport _ décisif, exemplaire _ que j’entretiens avec elle sont des formes _ mais quasi informes : a-figuratives, et a fortiori a-romanesques ; telles des taches aveugles, des blancs _ d’effacement _ tant de l’Histoire générale, que de l’histoire familiale, et peut-être aussi de l’histoire personnelle de René de Ceccatty (mais, bien sûr, pas que de lui !) : cf la citation magnifique de Scott Fitzgerald (dans « La Fêlure« ) sur laquelle s’est penché et a glosé Gilles Deleuze, dans un de ses appendices à « Logique du sens«  « Toute vie est bien entendu un processus de démolition«  _  accepté, mais aussi de lutte _ protestataire _ contre l’oubli _ voilà. J’ai voulu, à ma manière, résister _ voilà ! _ à la profanation. Voilà la raison pour laquelle j’ai mis en regard _ voilà : mettre en regard, en regards réciproques ; c’est mieux que simplement relier ou mettre en connexion ; les regards qui regardent vraiment sont actifs… _ la profanation des tombes du cimetière de Mégrine , aux bords du lac de Tunis, et cette résurrection _ par le récit de ce « Soldat indien«  _ d’une figure mineure du passé _ historique de l’Histoire des Indes françaises : la figure de Léopold Pavans de Ceccatty, capitaine du régiment de Lorraine ; une figure souvent présente, mais sans que son nom soit nommé ; simplement sa fonction au sein de l’armée des Indes… Cette figure, je n’ai pas voulu, comme on aurait été en droit de s’y attendre de la part d’un écrivain, lui donner une forme biographique, ni une forme romanesque _ les figures devant, en effet, prendre au moins quelque forme, pour pouvoir être fixées, saisies et conservées au moins un moment, et retrouvées, en la mémoire, ou en une œuvre un peu stabilisée ; mais laquelle, ou lesquelles formes ? Et comment ? Par quels moyens ?.. De quels instruments qui soient le mieux adéquats possibles dispose donc, en sa palette, un écrivain tel que René de Ceccatty ?.. Nous allons donc découvrir, au fil de son récit, les moyens que celui-ci s’est trouvé, a inventés ou fait siens, et réunis, pour ce projet propre, assortis, au passage, mais sans lourdeur, de quelques précieux commentaires sur ce travail de figuration de ces fulgurantes formes furtives fascinantes, si difficiles à saisir et figurer, j’y insiste...

J’ai voulu l’aridité d’un récit qui ne cache ni ses manques _ de références historiques et biographiques factuelles _ ni ses difficultés _ d’écriture la plus adéquate possible à ce projet-ci _ à faire renaître _ à la représentation intriguée du lecteur _ un homme obscur«  _ un homme sans qualités suffisamment distinctives pour nous lecteurs d’aujourd’hui ; mais simplement à sa place, en sa fonction, au sein d’opérations militaires.

… 

(…) Comme cela m’est arrivé plusieurs fois dans d’autres livres _ tel, par exemple, « L’Hôte invisible«  _, j’ai eu surtout _ et c’est à relever _ recours à des œuvres picturales.

Ici pour imaginer les derniers jours de Marie-Jeanne Lenoir, la veuve _ en 1784 : elle survit à son mari _ de Léopold, et de ses deux de filles _ toutes les trois nées en Inde, en 1741, 1759 et 1764, et transplantées en France, dans le Jura, à Salins-les-Bains, en 1771… Trois tableaux m’ont _ ainsi _ servi de fils conducteurs : une œuvre de Johann Zoffany, Colonel Blair with his Family and an Indian Ayah. Johann Zoffany est célèbre pour ses conversation pieces, tableaux de famille dans un intérieur. (…) La deuxième œuvre est celle de Nicolas-Bernard Lépicié, autre contemporain, vivant dans le Jura, lui aussi auteur de conversation pieces, comme le Portrait de la Famille LeroyEnfin, la troisième est de Gustave Courbet qui vivait dans la même région _ le Jura, avec ses cluses et ses résurgences étranges de rivières _ que Léopold. Il s’agit du Ruisseau Noir dans la Vallée de la Loue.

Ces tableaux m’ont aidé _ à une première figuration, pour soi _, ainsi _ aussi _ que de nombreuses estampes indiennes collectionnées par Abraham Porcher des Oulches que Léopold avait probablement croisé à Karikal.

La rêverie finale _ en 1835 _ sur le tableau qu’auraient fait ensemble _ en 1773, à Salins-les Bains : soit déjà là deux fictions… _ Nicolas-Bernard Lépicié et Johann Zoffany, et sur la mort _ très peu après, en 1835 _ de Marie-Jeanne, et plus tard _ à Dampierre, près de Saumur _ d’Anjali, l’ahah ramenée des Indes _ un personnage d’ayah inventé, par comparaison avec la conversation piece de Johann Zoffaly comportant « an Indian Ayah« … est la seule partie _ purement _ imaginaire de ce livre qui ne se veut pas romanesque, car son sujet _ nous y voilà ! _, loin d’être l’incarnation d’un passé qui a laissé peu de traces, est au contraire l’effacement de figures _ voilà ! un effacement à combattre et donner à regarder… _ vouées _ cela réclamant peut-être un surplus d’explication _ à l’échec et à l’oubli.

Notre mémoire familiale _ sujette à plusieurs tragiques ruptures successives (Alphonse, Valbert, Bernard), très volontaires et assumées, de transmission de cette mémoire familiale des Pavans de Ceccatty, et donc appuyée sur de fortes volontés d’oubli de ce passé familial ; de refus de s’y rapporter et de le cultiver… ; et en cela René de Ceccatty a bien conscience de, par ce travail présent, briser même un tabou… _, elle-même se chargea _ en effet : d’abord par Valbert, puis par son fils Bernard _ de se désintéresser de celui _ Léopold, donc : le soldat vaincu et déchu… _ auquel pourtant tant de personnes à travers les siècles durent _ génétiquement au moins _ leur existence«  _ ainsi que la perpétuation et persistance encore aujourd’hui simplement de leur nom : Pavans de Ceccatty.

Pour l’auteur, dès la page 19, l’effort de retenir et fixer un peu ces formes puissantes mais terriblement évanescentes et fuyantes, est semblable à l’effort fait « à chaque aube ou au cœur de la nuit, quand réveillé par un rêve, je tente de fixer ces visions nocturnes, tout en sachant que, pour les mémoriser, je les simplifie et les déforme _ cf ici les analyses freudiennes des processus du travail du rêve, et des efforts, ensuite, pour tenter d’interpréter ce que l’on a pu en retenir… _, en espérant en tirer un récit compatible avec l’idée même de narration (personnages, lieux, actions, dialogues), mais je sais bien que c’est alors une illusion qui se substitue à une autre illusion.

(…) Mais je feins de reconstituer la forme de ce fantôme, comme si j’étais capable d’y voir encore une figure reproductible, et je tente de la décrire, alors que si je ressens une émotion, c’est précisément celle de voir disparaître la forme _ voilà ! _, et d’accepter que le passé soit mort ;

tout comme, lorsque je rêve de maman, de mes grands-mères, l’une ou l’autre avec une certaine équité, je sais, je sais avec une si douloureuse assurance qu’elles sont mortes et ne me visitent dans mon sommeil que pour me le redire et m’inciter à souffrir de leur mort, mais non de leur effacement.

Elles ne sont _ certainement _ pas effacées.

De même cette résurrection de la colline de Kagurazaka vient me redire que ces sons, ces sensations ne se sont pas effacés, mais que ces jours-là sont morts c’est-à-dire passés, remplacés par bien d’autres depuis ; et c’est bien là une des fonctions principales de l’oubli…. D’une mort toutefois différente de celle que l’on croit, dans les moments les plus sombres de la réflexion sur ce que l’on a écrit, avoir provoqué en figeant, ligne après ligne sur la page, le trésor furtif _ voilà ! _ de la mémoire ou du rêve. Cette mort-là, que l’on peut qualifier de traîtresse (car il n’est pas de littérature qui ne soit, ne fût-ce que par l’acte de publication, suspecte de trahison ou du moins d’imperfection, et donc d’infidélité et d’échec), n’est donc pas irrémédiable. C’est une demi-mort.

Et voilà que reviennent à un semblant de vie _ voilà ! _, dans un éclair (impossible à mesurer, inquantifiable donc et peut-être immatériel, intemporel, cela même qui, tout en exprimant le temps, y échappe), ces signes de l’entrée dans la nuit« , page 21.  

Et en conséquence de ces divers processus-là, ceci, page 23 :

« Au va-et-vient capricieux et inéluctable de ma mémoire _ involontaire et malicieusement anarchique _, je dois me soumettre, me résigner : j’en ai la preuve chaque nuit, au cœur de la nuit ou au petit matin, parfois quelques minutes seulement après m’être endormi, comme si la bête dans la jungle du rêve m’attendait tapie pour envahir mon cerveau et le paralyser à sa manière aussi efficacement qu’une rupture d’anévrisme« …

Au chapitre « Le Soldat déchu« , aux pages 63 à 66,

René de Ceccatty précise les quelques moyens qu’il a utilisés pour se figurer _ et nous donner à nous représenter, nous lecteurs, à notre tour _ le « destin militaire« , aux Indes, de 1757 à 1771, de son ancêtre Léopold :

« Barry Lyndon de Thackeray, La Conquête du Paradis de Judith Gautier et Voyage à l’île de France de Bernardin de Saint-Pierre, voilà ce qui, ajoutés aux Fragments sur l’Inde de Voltaire, aux pièces du procès de Lally-Tollendal et aux témoignages de Bussy, d’Anne -Antoine d’Aché, du chevalier de Soupire avec qui Léopold s’était embarqué, le 30 décembre 1756 pour l’Inde, voilà ce qui me donne une idée _ un peu mieux figurée _ du triste destin d’un militaire qui de dix-sept à quarante-sept ans a combattu dans des guerres de succession qui ne le concernaient pas _ mais qu’en est-il donc des militaires de carrière ? _, et pour l’honneur d’une France à laquelle sa Franche-Comté natale n’avait été rattachée que par l’arbitraire des traités de paix _ en l’occurrence celui de Nimègue, en 1678 _ avec l’Espagne et l’Autriche et la Pologne et l’Angleterre et la Russie.

Pauvre fils des comtes de Venise, ballotté sur l’Océan indien, se mariant à une créole des Indes orientales où il avait été envoyé avec son régiment de Lorraine, dans son joli uniforme à collerette rouge sur une étoffe blanche garnie de bleu.

Mais des dix années indiennes _ de 1761 à 1771 _ qui ont suivi la chute de Pondichéry _ le 16 janvier 1761 _, et des treize franc-comtoises à Salins-les Bains _ de 1771 au 3 février 1784 _, de ces vingt-trois années-là de loin les plus romanesques (dont Marie-Jeanne Lenoir aurait pu être la mélancolique narratrice déchirée par l’éloignement de l’Inde _ lumineuse _ dans le _ sombre, noir _ paysage franc-comtois qui inspirerait Gustave Courbet) aucune archive ne conserve les traces.

Balzac, Stendhal, Leopardi, à l’aide !

Est-ce-à-dire que Marie-Jeanne la créole et Léopold le soldat déchu, l’anonyme des pamphlets, deviendraient, ces deux ombres hantant à Salins-les-Bains l’hôtel particulier qui leur revint, plus proches _ et telle est en effet la formidable puissance de vérité des vertus de présence de l’imageance magique des Arts ! quand ils sont authentiques… _ de moi que _ malgré ce cahier d’écolier tunisien sur lequel j’écris _ mon enfance dont je visite hâtivement _ à Mégrine, au mois d’avril 2019 _ la dévastation : terrain vague et boueux près du « café Hollywood », cimetière profané ?« , page 66…

Anticipant peut-être alors cette phrase de la page 122 :

« Jeanne écoutant à la porte de Nicolas et Johann est plus vivante _ mais oui ! _  que moi-même à mes propres yeux _ voilà ! et c’est là une manifestation de la phénoménologie vécue et assumée, incorporée en quelque sorte en le regard sur lui-même et le réel, de René de Ceccatty… _, cherchant le sommeil dans la villa bleue » _ de Mégrine avant juin 1958…

Et cette autre, aussi, des pages 122-123 :

« La vision, elle réelle _ encore que l’éloignement de cette expérience dans le temps (car un an _ entre avril 2019, du voyage à Tunis et Mégrine, et avril 2020, de l’écriture de cette page _ est beaucoup pour un événement aussi ténu) la rende irréelle, imperceptible à tout le moins _ de la dévastation du jardin de la villa bleue (…) avait, non seulement du fait de sa dévastation, mais aussi de l’affreux étirement du temps, moins de réalité _ et voilà l’élément fondamentalement décisif de cette phénoménologie incorporée de René de Ceccatty _ que cette Anjâli _ fictionnelle _ plus mûre que son âge ne devrait le permettre, petite Indienne enlevée à sa terre et aux siens, que Léopold, pauvre militaire raté, réduit à ce rôle de rentier pensionné, géniteur amer, que sa femme Marie-Jeanne, multipliant là-bas et ici ses grossesses, que Jeanne et Marie-Anne sacrifiant leurs souvenirs _ de la lumière d’Inde _ à leur vie future de femmes mariées aux frères Girod, de noblesse récente, mais nantie« …

« Plus proches« , page 66 ; « plus vivante« , page 122 ; « moins de réalité« , page 124 :

soient des expressions qui nous parlent de la magique puissance de l’Art, quand il est à son meilleur _ et son authenticité la plus grande…

Et page 69 :

« L’oubli : ce qui nous menace tous. D’en être l’objet, bien sûr, mais aussi l’origine.

Je lutte, sans doute parfois artificiellement, contre lui. Lorsque je fouille dans les archives de mon pauvre aïeul Léopold, cherchant avec tant de mal des traces de sa carrière militaire dans les Mémoires sur Tally-Tollendal, Soupire, Bussy, dans les histoires de la guerre de Sept Ans, dans celles de la conquête des Indes et de la chute de Pondichéry ; quand je cherche son miroir chez Thackeray, Judith Gautier, Bernardin de Saint-Pierre, Voltaire, et peu à peu _ aussi _ (mais je résiste, je résiste) dans mes propres souvenirs _ aussi _, quêtant des équivalents _ voilà ! et forcément : peut-on en faire totalement l’impasse ?.. _ de son séjour indien dans mes propres expériences orientales, dans mes lectures, de ses voyages en mer dans mes propres voyages, de sa soumission aux ordres militaires dans ma propre conception d’une discipline professionnelle et dans mon refus obstiné de l’exercice du pouvoir« …

Avec cette réponse-ci, dès l’ouverture du chapitre suivant, à la page 70 :

« Oui, je lutte contre son oubli, mais je refuse de faire de lui, de ce que je glane de sa vie, une marionnette romanesque.

Et pourtant j’aimerais faire revivre _ voilà : par la magie de l’écriture vraie… _ Marie-Jeanne, la créole des Indes arrivant au Jura, avec ses deux filles, Jeanne et Marie-Anne, et leurs habitudes indiennes, se retrouvant dans le climat hostile de la Franche-Comté et entre les étroits murs de l’hôtel de Salins-les-Bains, vieil hospice médiéval, acquis par Léopold et sans doute rénové à la hâte. (…) Comment étaient-ils tous passés du golfe du Bengale à l’ennui des vallonnements du Jura ? (…) Pauvre Léopold, ombre du héros anonyme qu’il avait été à Madras, à Pondichéry, à Karikal…« 

Et c’est en effet cette idée de faire appel à des comparaisons avec des tableaux _ de Zoffany, Lépicié, et indirectement Courbet _ décrits, qui va faire démarrer la partie imaginée du roman :

« Le roman peut commencer« , lit-on, page 82, en conclusion du chapitre « L’Ayah« …

Et : « Rien n’est plus enivrant pour un romancier que l’invention d’un peintre. Balzac, Henry James le savaient. Zola, Stendhal eux-mêmes et, au Japon, Sôseki« , lit-on, page 85.

« La musique est l’absolu de l’expression du sentiment et la transfiguration de la conscience du temps. La peinture est l’idéal de la description : lumière, regard, organisation de l’espace intérieur et de l’espace extérieur« .

Page 125, René de Ceccatty, au décisif chapitre intitulé « La seule réalité possible« , poursuit et développe son idée de l’étrange puissance magique de l’Art, quand il est à son meilleur,

dont j’ai relevé plus haut des exemples, aux pages 66 : « Plus proches« , 122 : « plus vivante« , et 124 : « moins de réalité » :

« Pour moi, le passage fortuit _ purement fictionnel, à Salins-les-Bains en 1773, auprès de la famille de Léopold Pavans de Ceccatty _ des deux peintres _ Johann Zoffany et Nicolas-Bernard Lépicié _ est la seule réalité possible _ à l’exclusion, donc, de tout transmission génétique ! _ qui m’unisse _ voilà _  à elles, à eux. Et quand elle se marient _ Jeanne et Marie-Anne, en 1782 et 1794aux deux frères de Miserey _ Charles-Armand Girod de Misereyet de Rennes Charles-Gabriel-Léonard Girod de Miserey _, je les abandonne, elles ne me sont plus rien.

Quand Jeanne oublie Nicolas, oublie la toile roulée au grenier, oublie qu’elle a écouté à la porte des deux amis murmurant avant de s’endormir, elle ne m’est plus rien. (…)

Et cela m’amuse, parce que pense à Marguerite Duras, je pense à Sigalon à Rome dans les années 1835 _ sur Sigalon à Rome, et Stendhal, et Michel-Ange, cf l’admirable « Objet d’amour«  de René de Ceccaty, en 2015 ; et mon plus qu’enthousiaste article du 24 mai 2016 : « «  _, parce que je suis familier du monde de la peinture. (…)

Et c’est ce qui fait que la réalité est là, dans un tableau même imaginaire, plus que _ voilà ! voilà ce que sont les divers degrés de réalité qui nous parlent et qui nous concernent vraiment ! _ dans des archives, plus que dans le sang (à supposer que le même sang coule dans mes veines que dans celles de Marie-Jeanne Lenoir.

Et qu’elle est surtout là, dans ce cahier tunisien acheté à Mégrine, près de la gare de Sidi Rezig _ ou est alors en train de s’écrire, voilà !, en avril 2020, ce beau « Soldat indien« …

Et je me rappelle le ton que prenait naturellement maman, pour prononcer ce nom de Sidi Rezig, un ton à la fois ironique et parodique où pointait une forme de désespoir et de désabusement _ oui _, comme lorsqu’elle évoquait sa première affectation à Foum Tataouine, comme institutrice avant le retour de papa de New-York« , page 126.

Au chapitre « Les Ruines« , aux pages 127-130, René de Ceccatty revient sur l’expérience de son nouveau retour sur les lieux _ dévastés _ de la Mégrine de son enfance , ce 12 avril 2019, et fait à nouveau le lien entre cette expérience-là et le travail qu’il va réaliser _ et aura réalisé, par la recherche et l’écriture, en 2020-2021 _ sur le destin indien et post-indien de son ancêtre Léopold…

Pages 129-130 :

« Le cahier d’écolier _ acheté près de la gare de Sidi Rezig ce 12 avril-là _ était le seul objet qui me procurait une sensation d’appartenance non à un pays, ni à une fonction, ni à une identité, mais à un rôle _ voilà : à tenir, endosser ; le rôle « tenant«  et faisant sien celui qui se trouve l’endosser. Appartenir à un rôle : voilà de quoi donner profondément à méditer.

Or ce n’était pas ce cahier qui rendrait _ vraiment, en quelque sorte _ ma présence dans les ruines (que mon frère _ Jean Pavans _ trouverait, quand je lui en montrerais les photographies, si pauvres et désolées qu’il ne comprenait pas que je n’aie pas voulu en détruire le souvenir, comme une part sinon honteuse ou indigne, du moins affligeante, de notre passé, de notre origine qui traduisait toute l’implacable déchéance des générations depuis deux siècles, déchéance accrue par la déshérence _ de ces lieux _ successive à la colonisation et à la décolonisation : cet abandon, cette misère, cette absence impersonnelle, cela ne ressemblait à rien _ sauf que c’était peut-être précisément ce rien qu’il importait de révéler, de ne pas esquiver, effacer, oublier, fuir… _) :

tout au plus ce cahier m’offrirait-il l’illusion _ voilà… _ de consolider _ par le constat de fait dont il allait témoigner noir sur blanc _ cette furtive expérience d’un séjour si pauvre, si décevant qu’il fallait que le remplisse d’un autre passé que le mien, celui d’une famille imaginaire fantasmée, donc, pour l’essentiel… _ même si les archives d’état-civil peuvent témoigner du lien sinon sanguin, car une fois encore qui sait ?, du moins légal, qui m’unit à Léopold et à ses femmes créoles, comme aux quelques noms qui, avant et après lui, sont à des variantes près de prénoms et d’orthographe le mien et celui de mon frère et de mes cousins. Et à vouloir chercher des points communs, on perd toute personnalité » _ mais ces « points communs« -là, même trouvés et avérés, dissolvent-ils nécessairement pour autant toute singularité un peu personnelle ? Étouffent-ils la moindre liberté de sujet de la personne ?.. Voilà aussi une question que l’on peut se poser.

Qu’est-ce donc qu’un atavisme ? Et quelle est sa portée, en plus de sa teneur ?

N’y a-t-il donc rien du tout à en tirer ?..

Qu’en dirait le moine Dôgen ?

Ce jeudi 3 février 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le volet 3 du triptyque Osnabrück-Jérusalem d’Hélène Cixous : le shakespearien Défions l’augure _ une méditation sur l’imageance de l’écriture

12juin

Passons maintenant au volet 3 du triptyque Osnabrück-Jérusalem d’Hélène Cixous :

Défions l’augure, paru le 18 janvier 2018, aux Éditions Galilée ;

au titre que je traduis pour ma part en

« Courage, luttons ! Osons nous battre !

Ne nous laissons pas-jamais arrêter-abattre

d’abord par la peur,

et enfermer-prendre-tuer-mourir dans la nasse

incontournable promise ! »

sans avoir rien fait si peu que ce soit contre ;

mais sans cesse, ni le moindre relâchement d’un seul instant de fatigue _ car là est la lâcheté : se relâcher ! _,

« osons toujours toujours foncer, lutter, résister !

ne pas-jamais nous laisser faire-défaire-annihiler

sans rien faire contre

le presque et affirmé-dit-prédit cru inévitable« ,

quoiqu’il en coûte, et fusse au prix ultime de notre propre vie _ à jamais sale-salie sinon _ ;

prix qui,

de toutes les façons envisageables

à retourner en son esprit,

et même au cas ultime, possible et même assez probable, de notre propre défaite et même mort,

restera toujours toujours inférieur, et de considérablement loin,

au poids et peine impossibles à porter pour toujours,

incommensurables,

du malheur éternel poissant _ la tâche indélébile-ineffaçable de Lady Macbeth… _

de l’infamie à jamais

de la reddition d’une défaite d’inertie à plate couture en rase campagne

sans avoir si peu que soit combattu !

la quasi invincibilité affirmée-crue de cette adversité

augurée-là.

Ne nous laissons pas abattre

du seul fait du sinistre pressentiment subi

de la défaite incontournable-implacable à-venir

et de l’absolue invincibilité augurée, face à nous, sans remède apparent à portée,

de la mortellement surpuissante, pauvres de nous, adversité ;

mais osons redresser la tête et

avec au moins égale vigueur

défier l’augure nous battre contre

ce qui, prédit-annoncé-cru,

prétend sans la moindre autre petite issue-échappatoire nous abattre…

Défions l’augure, donc,

qui est pour moi le livre du revenir-retrouver, par l’imageance visionnaire puissante de l’écriture,

et plus encore le livre du ressusciter

_ le livre du faire ressusciter (à la conscience ! et par la force de l’imageance formidablement active et féconde de l’écrire !) certains morts tenant particulièrement (et pour des raisons diverses) à cœur, et faire revenir (à soi et pour soi) et retrouver du passé, certains moments, extirpés ainsi, ces morts et moments du passé, de l’abandon, bientôt vite mortel à court terme, du (et au) gouffre sans fond d’un déjà presque total oubli

qui présentement dans le silence

(et parfois, aussi, en cette autre forme de silence, retors, qu’est le « Ruddeln«  (pages 47 à 51) : avec « le plaisir de cancaner et chuchoter et d’écrire ce qu’il ne faut pas dire avec des mots incompréhensibles et trompeurs et sans savoir ce que l’on fait, avec ruddeln on peut même dire du mal et trahir sans s’inquiéter puisque tout est sous la protection d’une langue étrangère _ incomprise des tiers, et donc, par là, intransmis, mal et trahison, à la plupart des autres. Il y a donc du plaisir dans la plainte, pas seulement de la douleur. Quand on se sent en famille, comme Ève et Éri _ sa sœur Érika, ici avec leur cousin caissier retraité new-yorkais Richard Katz _ à la cantine _ ou cafeteria _ de l’Empire State Building _ ou Rockefeller Building _, on peut vraiment dire un peu de mal de tout le monde« , pages 50-51)

le livre du faire ressusciter (à la conscience ! et par la force de l’imageance formidablement active et féconde de l’écrire !) certains morts tenant particulièrement (et pour des raisons diverses) à cœur, et faire revenir (à soi et pour soi) et retrouver du passé, certains moments, extirpés ainsi, ces morts et moments du passé, de l’abandon, bientôt mortel à court terme, du (et au) gouffre sans fond d’un déjà presque total oubli

qui présentement dans le silence

les dévorait lentement et sans bruit, bien trop sûrement ainsi,

et déchiquetait, à jamais, pour toujours, ce qui pouvait en rester ;

ainsi sauvés, ces morts et ces moments, pour la conscience et possiblement pour l’éternité, merveilleusement rafraîchi(s)-rajeuni(s), les souvenirs de ces morts et moments, qu’ils sont ici, dans les pages et phrases respirantes à renouvelées bouffées de surprises de ce livre-ci, et plus encore peut-être surtout en leurs potentielles lectures à faire advenir-survenir-suivre par quelques lecteurs vraiment vivants attentifs à ces circonvolutions-découvertes-retrouvailles qu’ouvre et offre ici et maintenant le souffle re-vivifiant de l’écriture de l’auteure… _,

par la vertu d’imageance puissante et poïétique _ voilà ! c’est sur cela qu’il faut mettre l’accent et insister : « une fête« , dit l’auteure elle-même, et à plusieurs reprises, notamment dans son emblématique si beau Prière d’insérer _ d’Hélène Cixous,

en ce splendide moment méditatif-réflexif de pause de (ainsi que sur, à propos de) son œuvre en cours

qu’est ce prenant, pausé et tendre Défions l’augure

_ qui ressuscite, cette fois encore, en suite cohérente des précédents volets de ce (provisoire) triptyque Osnabrück-Jérusalem, certaines figures singulières des fratries et sororités Jonas d’Osnabrück étrangement laissées flottantes quant aux prénoms, et même au nombre de personnes : 8 ? 9 ? : les enfants d’Abraham Jonas et Hélène, née Meyer, ayant vécu au Nikolaiort, 2), à Osnabrück, entre 1881 et 1942.

Sur ces listes de prénoms qui varient, cf Osnabrück (publié le 12 février 1999) à la page 149 : « Debout les morts ! En route ! André Paula Moritz Hedwig Salomon, Zophie, Else, Rosalie«  ;

et, dix pages auparavant, d’autres prénoms, certains, et pas non plus tous les mêmes, aux pages 128-129 : (Ève) « aurait dû poser des questions à Omi, mais Omi est partie _ se taire le 2 août 1977 _ il y a vingt et un ans _ en 1998 _ tandis qu’Ève était toute à ses derniers accouchements _ de sage-femme pas encore retraitée, à Paris _, d’ailleurs _ et surtout _ Omi n’avait pas de récit _ voilà _, avec la fin de Benjamin son benjamin _ le plus jeune des divers frères Jonas nés à Borken, mais après elle, le 1er février 1883, et lui aussi, comme elle, né à Osnabrück, et décédé à Cincinnati, aux États-Unis, le 1er février 1901, chassé et exilé _ s’était interrompue la loi ou la joie _ voilà _ de retenir, c’était une femme plutôt au jour le jour. Omi n’a pas narré _ en conséquence. Sa fille _ elle _ collectionne les traces car elles sont (!) tout l’héritage de ma mère _ écrit Hélène Cixous en parlant d’Ève _, ses perles, ses coraux, ses tableaux ces frères et ces sœurs _ Jonas de sa mère Rosie, en l’occurrence les oncles et tantes maternels d’Ève _ déposés en images _ privées donc de récit _ dont Omi sa mère ne pouvait naturellement détacher le regard de ses yeux bleus anormalement bleus. Comment parler _ surtout _ du _ petit _ frère _ Benjamin, voilà : chassé et exilé aux États-Unis (à cause d’un larcin), où il est mort, à Cincinatti, le jour même de ses dix-huit ans ! _ qu’elle aime sans le perdre sans l’enrouler dans du papier et l’embaumer _ de phrases  Omi aimait _ seulement _ faire rouler les _ seuls _ noms des siens sur sa langue ils n’étaient pas ses éloignés sinon par les distances, ils l’habitaient présents _ voilà ! _ et je les ai moi-même encore entendu nommer vivants _ trente ans durant _ par la voix de ma grand-mère, ils étaient dans sa chair elle faisait l’appel et ils répondaient _ oui _, ceux _ peut-être surtout _ qui étaient morts dans les camps aussi, elle leur donnait encore sa chair _ oui _ pour demeurer _ présents à elle. Andreas Jenny Paula Moritz Hete Salo Zophi Michael Benjamin Ensuite _ après la mort d’Omi, en 1977 _ commença _ et c’est bien autre chose _ le conte. Et ce n’est plus du tout la même histoire ni les mêmes personnages _ perçus. Ceux d’Omi étaient différents les uns plus intérieurs, plus chéris plus chauds plus sanguins parfois ils avaient des humeurs, des chagrins et jusqu’au désespoir. Ceux d’Omi encore vivant d’elle après leur mort. Les mêmes racontés par ma mère. Oncles racontés, tantes rattrapées sur le pas de la porte. Ceux de ma mère pareils jeunes gais entreprenants raisonnablement. À les suivre on voit bien _ forcément _ les goûts personnels de l’auteur, sa mentalité et sa morale« 

La liste des enfants Jonas (d’Abraham et Hélène, née Meyer) n’est donc jamais ni complète, ni vierge de nouveaux prénoms, possiblement de beaux-frères ou belles-sœurs… Fin de l’incise.

Or, défier,

c’est en actes défaire et battre en brèche combattre

une foi, confiance, fiabilité, fidélité

envers ce qui tient, ne tenait pas assez bien, ni assez justement, jusqu’ici et là, le haut du pavé,

du fait de l’élévation rageusement estimée indue de ses un peu bien trop hautes tours

et un peu trop clinquants (trop beaux pour être vrais) spectaculaires atours,

en osant rire-se moquer des pesanteurs-menaces un peu trop bien mal établies

pour la (les) remplacer par une supérieure-meilleure-plus légitime-vraie foi-confiance-fiabilité-fidélité

sur d’autrement fiables et un peu plus heureuses vraies et fermes bases.

Une révision drastique

pour rebattre en vrai les cartes.

Et ce défi-ci

aux tours et atours élevés

est celui-là même de la vie,

la vie

comme « ensemble des fonctions qui résistent à la mort« ,

selon la formule bien célèbre de Marie-François-Xavier Bichat, l’an 1800,

énoncée moins de deux ans avant sa propre mort _ malencontreuse, par accident bête _,

survenue le 22 juillet 1802, à l’âge d’à peine trente ans…

C’est que la vie urge : souvent

toujours…

Comme pour mon article précédent à propos du merveilleux Correspondance avec le Mur

_  _,

je procéderai à nouveau ici en deux temps séparés

de lecture :

d’abord quelques propositions de mon regard _ de sa place _ sur le livre ;

puis une sorte de tri-logue _ peut-être plus rassurant _

1) avec le livre lui-même

(et, juste en arrière de lui, bien sûr, avec son auteur, Hélène Cixous),

2) avec la lecture d’un lecteur un peu privilégié en acuité de lucidité

_ et généreux introducteur : par sa précédence sagace en l’exploration, livre après livre, du corpus cixoussien _,

l’ami René de Ceccatty,

via, ici, son article Le 11 septembre dans la mémoire intemporelle d’Hélène Cixous, paru le 8 février 2018 dans Les Lettres françaises,

et

3) avec les avancées de mes propres analyses-réflexions-méditations tâtonnantes, un peu personnelles en ce double commentaire

_ un peu plus sûr de moi, maintenant, en les progrès de ma découverte pas à pas du « continent Cixous »

et dans cet ordre : en remontant, Homère est morte…, Ève s’évade _ la Ruine et la Vie, Si près, Hyperrêve, Tours promises, Osnabrück, et en redescendant, Gare d’Osnabrück à Jérusalem, Correspondance avec le Mur, et maintenant enfin, le plus récent, Défions l’augure ,

j’ose m’avancer plus singulièrement en la lecture de ce nouvel opus, tout frais, qu’est ce superbe et lumineux Défions l’augure

Pour moi,

Défions l’augure se détache des deux volumes précédents

de ce que je nomme _ provisoirement _ le triptyque Osnabrück-Jérusalem,

en formant une sorte de pause réflexive vraiment importante : éclairante et fouillée,

se centrant méditativement,

sans guère cette fois _ c’est à relever _ de notations-examens d’événements-accidents

_ tel que put l’être la chute mondialisée magistralement mémorable des Twin Towers le mardi 11 septembre 2001,

prise en compte ici rien que comme emblème pur de la chute,

de toute chute (de toute tour, élévation, et même dent…),

mais dont toute description détaillée (ou chronique des faits advenus, ce 11 septembre) est soigneusement esquivée :

seul importe l’impact de fond sur les consciences existentielles sensibles d’Isaac et Hélène, principalement _

ni même de notations du présent le plus immédiatement contemporain-quotidien de l’écriture _ l’an 2017, donc _ ;

et cela, depuis les décès

d’Ève-la-mère, le 1er juillet 2013

_ tel que narré dans l’immense et capital Homère est morte…, paru le 28 août 2014  _,

et de Marga-la grande-cousine-jumelle d’Ève _ Marga, la toute dernière survivante de la génération (tant des anéantis du nazisme que de ceux ayant réussi à parvenir à fuir par les cinq continents de la planète) des fratries et sororités Jonas d’Osnabrück née la première décennie du XXe siècle _, à la fin mars 2016

_ tel que cela a été rapporté dans le très important aussi

(à titre d’ultime potentiel témoignage direct à avoir été envisagé-tenté de recueillir, à Jérusalem, mais étrangement esquivé in fine lui aussi : bien des lacunes demeureront donc…),

dans le splendide et profond Correspondance avec le Mur, paru le 19 janvier 2017 _ ;

sinon peut-être l’incident _ mais révélateur ! _ de la serrure _ « grippée » _ du portail _ métamorphosés, la serrure & le portail, en « gladiateur pervers«  à « face butée » de « chevalier teutonique« , page 76… _ de la villa-maison d’écriture _ les deux mois d’été _ d’Arcachon,

qui décide _ accidentellement _ tout soudain,

cette serrure-portail,

de n’en faire qu’à sa tête _ de serrure décidément butée… _

en refusant un beau matin _ celui du dimanche 16 juillet 2017 (page 67) _ d’ouvrir le passage _ à la marcheuse _

et permettre une pédestre sortie d’aération-exploration (« des mémoires » !) hors du territoire strictement réservé à l’écriture _ à Arcachon(pages 64 à 82, du chapitre On ne sait jamais qui va entrer) :

« Ce matin nous sommes en 2017, le 16 juillet. Quand j’ai voulu sortir de la maison, j’allai continuer _ dehors _ ma promenade _ cérébrale et méditative, en marchant ou courant _ des mémoires _ expression capitale ! _, je n’ai pas pu _ pas réussi à _ ouvrir le portail. Nous sommes _ donc bel et bien _ captifs _ retenus enfermés et pris, sans la moindre petite-infime échappatoire, dans le broyeur de la nasse refermée, close. C’est écrit là-haut _ donc prévisible ; et envisageable, à toutes fins utiles, à remédier par n’importe quel bon entendeur apte à s’y prendre adéquatement à temps pour son salut de sortie ! _, m’a dit _ avait donc prévenu _ le Livre« _ demandant-priant instamment à s’écrire :

instance parlante et prévenante possédant son autonomie improvisante ; et donc ne pas mépriser ses avis (avisés) ; mais savoir se tenir toujours prêt ! « the readiness is all !« … (page 125, par exemple) _ (page 67) ;

« La serrure est grippée » (page 68) ;

ce qui a pour conséquence _ cette métamorphose « teutonique«  du portail bloqué là _ que « d’un instant à l’autre le jardin est devenu _ vis-à-vis de l’extérieur, bien sûr, mais aussi par rapport à soi, l’habitant du lieu _ citadelle _ d’un coup impénétrable, et en un sens (sortir) comme dans l’autre (entrer) _,

les haies

palissades » (…),

et que « maintenant moi-même je devenais _ voilà !!! _ mon propre emmurement » _ en moi-même et sans issue : irrespirablement, et donc mortellement prise, sans la moindre issue de secours, dans la broyante nasse de ce qui vient de se révéler brutalement infernale souricière, au lieu de méditative thébaïde jouissive _ (page 70) ;

« Et sans le secours de Marcel _ le très manuel homme à tout faire, d’été à Arcachon _,

le Livre _ déjà démarré, en chantier, et pressant _ et moi _ en chantier perpétuel _ aurions peut-être _ l’un avec l’autre, tous les deux _ péri _ voilà ! : d’étouffement et inanition, au moins, déjà _ dans le labyrinthe » _ quand devient sans nulle sortie ce labyrinthe des phrases sans fin (« tant qu’il y aura de l’encre et du papier au monde« ), et montaniennement cryptées, aussi, du Livre ; le Livre doit, pour respirer lui aussi et ne pas finir par seulement tourner en rond (et devenir à lui-même sa prison), comporter de l’ouverture, venteuse : zéphiresque, mais orageuse aussi, sur le grand dehors et l’autre (et les autres) que soi… _ (page 70) ;

« C’est Marcel qui m’a délivré.

Il est venu comme le Messie _ ouf. De la ville voisine _ La Teste ? ; peut-être Marcel est-il testerin ? natif qu’il est des dunes de l’Éden (au Pyla voisin ?) _ jusqu’ici. Je criais _ en vain sinon _ : je ne peux plus sortir ! Et la voix du vieil homme des bois _ fils d’un résinier (Marcel a quatre-vingt-deux ans bien sonnés à cette date du 16 juillet 2017 : « 10 mars 1935. J’ai eu ma naissance en pleine forêt à l’Éden _ des dunes boisées testerines, probablement, et non loin des Abatilles et du Moulleau… _, les onze enfants sont accouchés dans la forêt. Au onzième, on a eus le prix Cognacq-Jay en 1936 et c’était moi. 35 000 francs de l’époque. Avec ça on a acheté deux vaches. Après on en a eu jusqu’à treize« , page 75) _ buriné par les combats perpétuels _ de toute sa vie _ avec les éléments _ surmontés _ a répondu _ merci encore le décidément merveilleux téléphone ! _ : J’arrive ! Me voici !

Et trois heures _ tout de même _ plus tard, il franchit l’enceinte _ du mur _ hissé _ voilà ! _ sur une haute échelle _ qu’il avait transportée jusque là. Il dit « tant qu’on peut » _ mais n’est-ce qu’une affaire d’âge ? C’est un homme _ un Michel Morin, dit-on dans le Sud-Ouest _ qui a la main absolue » _ et c’est bien utile, dirait Ève, l’invariablement pragmatique, vigilante et pourvoyante mère d’Hélène... _ (page 71) ;

« il examine le portail avant l’attaque _ il en prend bien la mesure. Le portail est l’adversaire exact _ l’un est adéquatement à la mesure de l’autre _ de Marcel. C’est un robot en aluminium, sa face est butée _ voilà ! _ comme celle d’un chevalier teutonique _ tiens, tiens ! _ sa serrure inoxydable avec butée thermoplastique et gâche inox est oxydée, elle se fout de nous, le portail est le gladiateur pervers, Gamme Passion, et afin de nous faire sentir son pouvoir malveillant, il est illisible. Aucune explication. Sauf l’obscure méchanceté technologique, l’âme inhumaine de notre époque sans mémoire. Comme on est loin de la forêt testerine (voisine d’Arcachon), au Pyla _ de l’Éden !  » (page 76) ;

« je vois Marcel calculer l’assaut. Il vaincra, c’est écrit là-haut » _ puisque dans l’ordre du possible, et donc du prévisible, des choses ; et donc du pourvoyable et résoluble, in fine… _ (page 77) ;

« Que dirait _ de Marcel, l’homme à tout faire _ Isaac ? _ se demande alors à elle-même, en son for intérieur et écriture, Hélène, ce mois de juillet 2017.

Et tout l’épisode serrure-portail-Marcel de ce Livre, n’a peut-être pour finalité que d’amener ce qui va le suivre, à propos d’une « ajalousie » ancienne toujours non réglée, et donc, « dormante« , encore décidément corrosive, et à terme grippante…

Il dirait _ avec le doute provocateur et un brin pervers que comporte le point d’interrogation (et au conditionnel de l’imageance) ; Isaac (ou son fantôme bien présent) demeure un parfait partenaire engagé d’entretiens virulents : Hélène Cixous a en effet besoin de partenaires, telle sa mère, Ève, continuant de lui donner, en des scènes bien enlevées (mais marrantes, rigolotes aussi), pas mal de fil à retordre, et lui tenir la dragée haute _ : il est beau, ce Marcel ? Je dirais _ sans hésitation ! (et toujours au conditionnel de la même imageance) _ : Oui.

Selon moi Marcel est beau. Il est _ certes _ abîmé. Le travail _ manuel _ l’a cassé. Il se meut de travers. Ses hanches sont rouillées. Ses genoux sont grippés comme la serrure. Les acouphènes lui cigalent les oreilles. Il soulève les haies. Il renverse _ tel Hercule en ses dix travaux _ les portails. Il m’amène à la zone industrielle pour acheter un aspirateur. Il porte une chemisette propre parfois rose quand il arrive à mon secours avec sa remorque bleue. Je ne suis pas sa sœur. Il est beau comme l’homme qui n’a jamais perdu la forêt de l’Éden » _ de son enfance quasi sauvage _ (page 77) ;

et fin ici de l’épisode Marcel,

qui débouche _ un peu étrangement, mais c’est bien peut-être là sa fonction… _

sur une réflexion sur la jalousie _ et même  « ajalousie«  _ (d’Isaac _ personnage toujours décidément flouté et indécidable au lecteur _) ;

et _ mieux encore _ ce que Hélène Cixous nomme l' »ajalousie » :

« Il s’agit d’une sorte de jalousie froide, muette _ et par là aussi sourde _, invisible, un spectre, qui peut se terrer _ voilà : souterrainement _ pendant des dizaines d’années, un virus en sommeil, qui ne se laisse pas plus détecter _ ainsi dormant, sauf le portail entr’ouvert des rêves _ qu’un herpès

_ seconde occurrence ici de ce mot « herpès« , page 80,

après une première apparition, page 40 : « _ Qu’est-ce que j’ai, docteur ? _ Ça ? C’est de l’herpès. _ De l’herpès ? Mais comment ? Comment ? _ Par contamination. Par contes de fées. J’entends les gloussements de Satan : c’est bien fait. Une histoire de transmission. _ Mais je n’ai fait l’amour qu’avec mon amant my only love. _ Ça peut dormir longtemps, longtemps. _ Depuis vingt ans ? dormant ? « Transmission, transmission », le titre de l’un de ses poèmes _ ah bon ! À creuser… _ Lui, seul. Lui seul. Alors lui pas seul ? _ tiens donc ! _ Ne pas y penser. Une histoire de spectres. On est hanté _ habité par des disparus revenant régulièrement rendre visite. Ne pas y penser _  si refouler pouvait aider. Thus it Will make us mad. » _,

puis, un midi, en janvier 2000, quand nous _ qui donc ? Isaac et Hélène ? _ sommes attablés _ seuls ? _ dans une charmante guinguette au bord de la Garonne _ rive droite _, c’est par ce pont _ que fit construire Napoléon : de 1810 à 1822 _ que Montaigne passait le fleuve _ par bateau, forcément alors, lui, Montaigne ! _ quand il se rendit à Bordeaux, où _ depuis Rome, où il se trouvait en long voyage alors, et via un détour par son château (et sa tour) de Montaigne, dominant, en Périgord, la rive droite de la belle Dordogne (autre fleuve-rivière à traverser, peut-être à gué, au bas de Montaigne) _ il n’avait pas pu ne pas accepter _ sur la prière-instance (sans refus : impensable !) du roi Henri III lui-même _ d’être élu maire _ de Bordeaux _ en 1581,

tu te rappelles _ s’adresse l’imageance d’Hélène à l’imageance du fantôme revenant d’Isaac (disparu, lui, depuis dix ans déjà, semble-t-il, page 17 : « J’ai quand même survécu dix ans à ma mort-Isaac« …) _ de notre année 1981, nous venions _ tiens donc : déjà… _ de ressusciter _ comment ?.. Et ce livre-ci, Défions l’augure, est le Livre des résurrections. Relire là-dessus (ces résurrections !) l’admirable feuille détachée du clarissime « Prière d’insérer » en avant du Livre _ telle la tour de Montaigne un peu à l’écart en avant de son château _, et qui en détache-présente superbement l’essentiel ! Un modèle ! Je n’insisterai là-dessus jamais assez ! Quelle magnifique clé ainsi donnée-offerte en avant-à l’entrée du labyrinthe entortillé-enroulé-enveloppé, à mille chemins et pistes, du livre ! parfaitement montanien !

La voici donc, in extenso, cette synthèse-portail d’entrée du livre-clé ouvrante archi-bienveillante et inaugurale, de la lecture en empathie à-venir :

 » Puisque tu as mal partout dans la poitrine, et de sombres pressentiments, ne va pas au combat, diffère, suis les indications des augures, quand nous sentons que la fin est proche, reculons, nous recommandait notre fidèle ami Horatio. Vous vous en souvenez ?

Me retirer ? Jamais de la vie ! We defy augury ! Être, dit Hamlet, c’est défier l’augure. Je suis, donc j’irai. Il nous faut bien vivre, cette fois c’est décidé. Nous mortels, c’est-à-dire vivants, ne sommes-nous pas toujours tout près du Paradis, c’est-à-dire bien prêts dans un premier temps à le perdre, afin, dans un deuxième temps d’en voir la résurrection ? dit ce Livre. « The Readiness is all », Shakespeare est ici d’accord avec Montaigne.

C’est cette danse avec l’Augure que répète ce Livre. Le voici tout peuplé de co-mourants, de revenants et redevenants splendides, de commémourants, de personnages aimés relevés des néants, venus de tous les mondes et les continents, accourant d’un siècle à l’autre, de l’Allemagne à l’Afrique du Sud à l’Amérique du Sud, des Suds aux Nords et inversement, défiant l’oubli, se tirant de l’effacement,

Avertissements, présages, souvenirs des catastrophes, signes, pressentiments, songes, ont beau jeu de se multiplier comme les étoiles à Manhattan que l’on voit mieux du 107ème étage du World Trade Center que de Ground Zero, nous sommes faits pour reprendre la vie là où elle a été interrompue.

Je le vois, ce livre est l’incarnation de notre sort mouvementé. C’est un assemblage de gouffres et de fêtes. Il a vingt fois le souffle coupé, il enjambe abîmes et ruptures, tombe sous les terres ou devient demain aérien.

Il m’arrive de deviner, derrière l’influence cachée de ma mère et son génie de la digression, la présence fatidique ineffaçable de l’immense famille Jonas, depuis le premier périple à bord de la baleine, jusqu’aux Jonas de Bacharach et, par suite de fuite, d’Osnabrück, ces gens qui se déplacent en quelques heures ou lignes dans dix villes différentes.

Où sommes-nous aujourd’hui ? En 2001, et aussitôt en 1791. Quel plaisir de simultaner ! C’est le don magique qui est le lot de ceux qui sont expulsés toutes les deux générations d’un lieu natal. Tout est perdu !? Revenons au Paradis, invite le Livre. C’est l’heure de retrouver les Tours et les disparus, les capitales et les villages. Pas de mélancolie ! Ça ressuscite intact. C’est revenir qui est le Paradis.

Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées. Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore dans ces villes qu’ils enchantaient hier. Des fantômes ? dit ma fille. Des gardiens du Temps, dis-je.« 

Fin de l’incise de ce « Prière d’insérer » – portail d’entrée légèrement en avant (et séparé, volant) des pages reliées, elles, du livre… _,

tu venais de Rome où tu n’avais pas pu ne pas accepter _ tel Montaigne, lui aussi à Rome _ d’être élu Prince des Poètes _ de quoi peut-il donc s’agir ici ?!? _, une charge qui est d’autant plus belle qu’elle n’a ni loyer ni gain autre que l’honneur et la sensation d’être enterré vivant _ sous des monceaux de lauriers _ que tant de louanges cause, « élu mais pas lu » me dis-tu… » _ avec lucidité _ (…), page 80 ;

et, page 81 :

« Un incendie _ d’ajalousie _ couve pendant trente ans _ ce qui pourrait faire 1987, si la base de calcul correcte est le jour d’aujourd’hui de l’écriture (en 2017) ; mais il peut s’agir tout aussi bien d’un autre socle de durée ; par exemple 1977. Ou tout autre… Et pendant trente ans _ tel l’herpès _ un ver d’ajalousie, doncronge _ insensiblement, mais sûrement _ les poutres du cerveau. Et subitement le toit _ qui protégeait _ s’enflamme et s’abat _ un beau matin _ sur nous  » _ Hélène et Isaac ? Soit un compte-contentieux mal (ou peut-être même toujours pas) réglé, et relancé ce jour, à quelque anodine occasion, tel le secours serrurier de Marcel, précisément ce dimanche 16 juillet 2017…

Fin de mon incise sur la pauvreté en données événementielles et accidents (tels que de spectaculaires chutes de tours) d’actualité immédiate en 2017

de ce récit-pause-méditation-ci sur l’écrire,

à la petite exception, donc,

de cet épisode du portail grippé et Marcel, issu de la forêt de l’Éden, et beau encore en son genre à son âge,

occasion probablement de revenir sur l’herpès encore vivace :

rien de marquant-blessant ne disparaît donc sans vrai apaisement-paix préalable négocié de l’« ajalousie«  (et ses stigmates) jadis subi(e-s)…

Défions l’augure se détache donc des deux volumes précédents de ce que je nomme _ provisoirement _ le triptyque Osnabrück-Jérusalem,

en formant une sorte de pause réflexive vraiment importante : éclairante et fouillée,

se centrant méditativement, et avec tendresse,

sur le rapport (chamarré et complexe, comme il se doit !) de l’écriture si inventive et juste de l’auteure

à son objet de fond et capital, bien sûr : le réel, la vie…

Le réel, la vie,

dans laquelle son propre cours de vie personnelle, plus ou moins singulier,

ainsi que l’Histoire générale (contemporaine, mais aussi universelle !) jusqu’à aujourd’hui (et plus tard), massive,

forcément prend-prennent place, s’insère(-nt), vien(-nen)t jouer,

et en est et en sont plus ou moins cahoté(s), malmené(s), brisé(s), parfois aussi à réparer ;

ainsi que ce qui en ressort de vraiment fondamental

pour qui _ elle et ses proches au premier chef, mais c’est affaire de départ et ancrage de la focalisation-perspective de l’écriture du récit (qui n’est jamais, jamais, une chronique historique générale, et encore moins à relents de quelque communautarisme que ce soit) _

y survit ;

et grâce à quels moyens ! :

la somptuosité _ plus que jamais en acte ici ; et avec quelle liberté en ses fulgurances illuminantes de poésie ! _

de l’imageance à mille facettes de la généreuse

et magnifiquement libre,

mais parfaitement rigoureuse et implacablement probe, aussi,

écriture cixoussienne

sur le rôle _ et mission sacrale auto-assignée, ou plutôt donnée, reçue et acceptée ; et avec vénération _ de laquelle

porte, de fait, le principal de l’exploration-fouille

de ce récit-méditation-ci

qu’est ce Défions l’augure ;

et toujours avec une merveilleuse légèreté amusée et polyphonique.

Et cela en 10 chapitres,

dont je vais commenter ici quelques extraits :

1) Ce que je trouve dans le quatrième tiroir de maman (pages 10 à 27)

_ c’est le chapitre du dépliant du restaurant Windows on the World du 107e étage de la tour nord des Twin Towers, miraculeusement conservé par Ève (qui y avait donc elle aussi déjeuné ! en quelle année ?) en la commode de sa chambre, et qui comportait en accroche le vers flamboyant (probablement de John Donne : un immense poète !) « The Closest / some of us / will ever get / to heaven« …, page 25.

Et alors que Hélène n’avait pas pensé, elle, à prendre-emmener-ramener en France avec elle chez elle ce dépliant : « Je n’ai pas emporté de dépliant. Celui que je vous montre ici fut recueilli et conservé _ voilà _ par ma mère. Elle ne savait pas qu’elle agissait, en mettant ces feuillets dans son sac à dos, selon le rôle hypermagique à elle attribué par notre destin _ maternel-filial singulier (ainsi que scriptural) _, celui de la fidélité absolue _ voilà _ aveuglément guidée par l’amour qui lui revenait dans notre histoire. Elle répondait _ en effet ! extraordinairement ! _ à tout moment à mes besoins extravagants vitaux, sans le savoir, mue par ces informations ultra conscientes qui sont communiquées _ voilà _ par ondes invisibles. (…) Quand j’étais à New-York avec Isaac aux frontières de la vie _ qu’est-ce à dire ? et à quelle date ? _, elle _ aussi, de son côté  _ était à New-York _ à quelle date ? _ avec Éri _ sa sœur, la tante Klein-Jonas (Barmes) d’Hélène. De très loin comme de très près, comme une déesse veille _ et avec quelle prévenance ! _ sur son héros si tendre et vulnérable, naturellement, Ève veille _ ultra-vigilante ! Comment eussions-nous pu savoir _ Isaac et Hélène _ que de notre vie au plus près de Heaven _ au restaurant Windows on the World du 107e étage de la tour Nord des TwinTowers _, il ne resterait _ bientôt _ absolument rien _ voilà ; et la moindre infime trace qui réussit à persister-survivre dans le temps a ainsi vocation à devenir ultra-précieux indice-source-matière de connaissance pour le curieux qui recherche une vérité de ce qui fut, et est, devenu passé, voué au gouffre très vite envahissant du néant de l’oubli… _ qu’un mince dépliant déposé _ en forme de quasi invisible relique _ dans le quatrième tiroir _ de sa commode _ par ma mère pour le cas _ qui s’avère donc, bien plus tard, et après son décès le 1er juillet 2013 _ où je serai jetée _ quelque jour venu _ sur un quai du temps désert » _ vide : « désert«  de témoins survivants ; mais il arrive que certaines choses inertes nous survivent _, pages 42-43.

Confirmant cette intuition majeure de la page 20 à propos des puissances dormantes de la maison : « C’est une maison-trésor, épuisable cependant inépuisable en ce qu’elle recèle, et pour qui se met à regarder-chercher vraiment, avec une vraie curiosité ouverte et judicieuse _ un Paradis _ voilà _ dans la commode, _ tout _ un monde désormais encore-vivant _ mais oui ! _ dort _ seulement _ dans les quatre tiroirs. Je suis venue visiter, explorer, fouiller _ voilà _, maman, mais pas trop, avant que le lundi de l’an général ne démarre _ le lundi 2 janvier 2017, probablement, si nous sommes alors à Paris ; ou bien, peut-être aussi, le lundi 17 juillet 2017, si nous sommes à Arcachon. Comment le déterminer ? Coucou ! Coucou ! A l’ouest le coucou _ celui du parc, à Paris, ou celui de la forêt, à Arcachon… _ me donne le la. Sol ! Sol ! La ! La ! Le coucou _ squatteur de nids _, c’est moi. S’asseoir sur son lit, lit d’Ève, Ève, faire corps avec _ oui ! _ la présence invisible _ là ! _ de son corps, impalpable et pourtant avec le corps de sa présence invisible _ parfaitement ressentie _, faire Ève » _ voilà. Là est bien le départ et la clé qui ouvrent cette fois à nouveau tout ce livre.

2) 1611 (pages 28 à 36)

_ en référence à la date d’année (1611) de la création à Londres de ce chef d’œuvre absolu et emblématique qu’est The Tempest de Shakespeare, avec le « Brave New World !«  (Acte V, scène 1) de « ces îles inventées _ en divers sens _ pour recueillir _ précisément ! _ les survivants _ Prospero, Miranda, etc. _ de tous les naufrages _ et exils forcés _ mythologiques« , page 28. Surtout si l’on sait que le départ de cette shakespearienne inspiration-illumination finale qu’est La Tempête, s’origine dans l’essai (I, 31) de Montaigne Des Cannibales, via la toute récente traduction alors (1603) des Essais en anglais par John Florio… C’est de là que provient le nom même en anagramme de Caliban : le natif (fils de Sycorax) de la forêt vierge de l’ile…

3) La dent (pages 37 à 44)

_ la dent qu’on perd, signe d’avertissement (préventif !) que « perdre une dent en ce moment c’est _ déjà _ beaucoup plus que perdre une dent » ; car « c’est une partie de vous _ dès le vif, donc, du vivant mortel que chacun et nous tous sommes… _ que la mort _ qui œuvre déjà au moins lentement. Pendant la vie, vous êtes _ aussi en permanence _ mourant _ au participe présent ! seconde après seconde… _, et la mort est bien douce vue de la tour, votre dent c’est une pièce _ on ne peut plus commune _ de la vie _ passagère, passante (chez les vivants sexués du moins) _ du monde. Tu me la donnes ? » _ en souvenir (et relique à-venir) pour plus tard, ce jour-là _, page 37.

Au passage, je me souviens qu’un des plus célèbres sermons de John Donne comporte la formule bien sonnante (retenue par Hemingway) : « For whom the bell tolls ?« Donne en fit aussi un poème.

No man is an island,
Entire of itself.
Each is a piece of the continent,
A part of the main.
If a clod be washed away by the sea,
Europe is the less.
As well as if a promontory were.
As well as if a manor of thine own
Or of thine friend’s were.
Each man’s death diminishes me,
For I am involved in mankind.
Therefore, send not to know
For whom the bell tolls,
It tolls for thee.

These famous words by John Donne were not originally written as a poem _ the passage is taken from the 1624 Meditation 17,

from Devotions Upon Emergent Occasions.

The words of the original passage are as follows :

John Donne
Meditation 17
Devotions upon Emergent Occasions

« No man is an iland, intire of it selfe ; every man is a peece of the Continent, a part of the maine ; if a clod bee washed away by the Sea, Europe is the lesse, as well as if a Promontorie were, as well as if a Mannor of thy friends or of thine owne were ; any mans death diminishes me, because I am involved in Mankinde ; And therefore never send to know for whom the bell tolls ; It tolls for thee… »

Fin de l’incise sur Donne et l’avertissement du glas.

4) L’Empire State Building (pages 45 à 58)

_ à la cantine (ou cafeteria) duquel Empire State Building (ou, un autre : du Rockefeller Building ; mais les noms (ainsi que les dates) du récit (ou plutôt des divers récits rapportés qui s’enchassent et s’entremêlent) ne sont pas forcément à prendre à la lettre ; ils sont d’abord et surtout emblématiques…) « on était invitées ma sœur _ Éri _ et moi _ Ève _ par notre cousin Richard Katz » ; et « Cette Éri, elle a _ depuis toujours _ un certain _ défiant ! _ toupet, quand moi _ dit Ève, davantage rationnelle et pragmatique, ne serait-ce qu’au titre d’être pour toujours son aînée _ je suis gênée. Et qu’est-ce qu’elle a commandé ? Une Côte de Porc ! J’ai failli tomber de mon tabouret. Justement avec le cousin qui est orthodoxe, elle n’a jamais mangé de porc, et subitement, je ne sais pas si l’Empire State lui est monté à la tête _ tout défi d’élévation s’exposant et même s’offrant consubstantiellement à être relevé ! Chiche ! _ et Richard Katz a baissé le nez et il n’a rien dit. Cette Éri a une certaine inconscience. Il est notre hôte _ il nous reçoit. Il est ici en toute confiance _ il est de la maison, on le connaît. D’abord il est notre cousin. Ensuite nous sommes ses invitées. Ensuite il n’y a _ vraiment _ aucune raison pour demander une côte de porc c’était pas nécessaire _ en rien, en effet : la provocation est purement gratuite ! C’est comme si cette _ taquine gamine d’ _ Éri avait porté un coup de couteau à l’Empire State Building. Je compare ça à un attentat fantaisie voilà : un attentat cousin (sur un mode léger de comédie) mais prémonitoire de celui à-venir des Twin Towers le 11-9-2001, sur un mode de tragédie monstrueuse, lui, avec ses 2 606 victimes dans les seuls effondrements des Tours… C’est comme ça qu’on se fait remarquer« , page 45 ; ou la contagion de la com’ et du quart d’heure wharolien new-yorkais  ; ou plutôt la persistance de gamineries hors d’âge chez Érika Klein Barmes, une descendante des Jonas d’Osnabrück…

5) Nous mentons (pages 59 à 63)

_ « Nous mentons, nous faisons tout au monde pour protéger l’amour, nous cachons, nous dissimulons, nous ne nommons pas les peurs et les dangers, nous ne révélons pas les secrets voilà _, nous couvrons _ mêmeun secret avec un autre secret » _ jusqu’à, par nos propres dénégations (de pressentiments, par exemple), réussir à nous piéger-mentir à nous-mêmes, aussi _, page 59.

« on ne ment pas _ vraiment _ quand on ment pour sauver sa vie, chez les juifs tu peux même manger du cochon, dit _ toujours très pragmatique _ maman, fais-le et ne le dis pas« , page 60.

6) On ne sait jamais qui va entrer (pages 64 à 82)

_ à propos de l’« autoconstruction » des livres « libres _ oui _ de leurs mouvements et du choix de leurs routes » qu’écrit Hélène Cixous, ceci, et qui est on ne peut plus au cœur du sujet même de ce livre, page 64 :

« Quelles que soient l’heure, la page, le Livre _ cixoussien _ est totalement décidé par l’hospitalité _ à de l’altérité (affective) à l’égards de personnes aimées. Tu ne sais jamais qui va entrer _ et sera accueilli _, dis-je à ma fille« , page 64.

« _ Est-ce nous qui menons le destin ou est-ce le destin qui nous mène ? _ C’est cette incertitude qui est l’âme de la littérature. _ C’est la crainte d’être incongrue qui est incongrue, dit ma fille« , page 65, à propos des voies ouvertes à la fantaisie de ce que pour ma part je nomme, à la suite des travaux de mon amie Marie-José Mondzain, l’imageance (créatrice) visionnaire. Ce chapitre-ci est en effet celui du portail à la serrure grippée d’Arcachon ; et c’est celui dans lequel « entre » (ou « rentre » : dans-dedans) la personne-personnage de Marcel (Marcel D.) :

« Brève conversation du _ mardi _ 18 juillet 2017 _ soit le surlendemain de la réparation de la serrure grippée du portail _ avec Marcel _ Aujourd’hui tu es rentré _ sic ! _ dans _ dedans _ mon livre. _ Quel livre ? _ Le livre que je suis en train d’écrire. Avec mes morts. Avec ceux que j’ai aimés et ceux que j’aime _ Wow ! ; mais c’est bien là son sujet-mission de prédilection à honorer-remplir en son écrire…  _ Avec mon nom ?  _ Avec ton prénom le vrai. Un vif sourire se faufile entre les lèvres, surprend Marcel, puis s’éclipse à la hâte, soucieux de respecter la dignité du patron. Marcel est content d’entrer dans un livre _ dont l’inscription demeurera. Dans l’usage des chevaliers sauvages _ mais pas « teutoniques«   _ on ne montre pas ses sentiments. C’est la courtoisie. Plus les sentiments sont violents plus ils sont discrets. _ Et mon chien ? _ Avec ton chien. Avec ton nom et ton chien. Je ne voudrais pas risquer de te faire passer pour une fiction« , pages 74-75. Le personnage du livre est donc directement et très étroitement fidèle à la personne même, on ne peut plus réelle, en effet, de Marcel ; et le Livre, à la vérité la plus vraie (ouverte même aussi à ses secrets à exhumer-réveiller) et profondément réaliste, donc, du Réel…

Page 40 de Gare d’Osnabrück à Jérusalem, Hélène Cixous a en effet écrit ceci de capital !!! : « J’ai toujours su _ dès la petite enfance de la maison à étages de la rue Philippe à Oran _ que j’étais destinée _ et l’œuvre entier l’assume _ à comparer _ en vérité _ les rêves et la réalité, afin de confondre la _ précautionneuse fuyante cachottière _ réalité, de la faire avouer _ voilà ! voilà ! _ ses rêves cachés _ ses secrets tus _, et qu’elle dépendait _ ainsi, la réalité même, en son effectivité pleine et vraie à mettre en lumière _ de moi, de ma visite _ tant soit peu attentive _, de mes questions _ osant s’avancer défier les mutismes _, pour sortir de son sommeil _ un peu trop commode et paresseux _ et in fine _ se révéler » _ enfin ! Voilà la mission tout bonnement sacrale de l’imageance visionnaire de cette écriture révélatrice, oui, d’un Réel élargi, avec la plus rigoureuse élémentaire probité, et qui sait rendre justice avec justesse à quelques uns des piétinés de la vie.

7) Un courrier (pages 83 à 98)

_ « Halte ! dit le livre, j’ai un courrier urgent pour toi. Excuse-moi que je t’interromps, mais ça vient d’Osnabrück« , page 83. Ici se développe plus particulièrement ce qui fait de Défions l’augure le troisième volet du (provisoirement) triptyque Osnabrück-Jérusalem : ce passé et à-venir-là continuant de venir visiter-hanter puissamment le Livre qui continue ainsi, livre après livre publié, pan après pan, lambeau après lambeau, de s’écrire…

« Tout cela vient de ce fait que quand je naquis à Oran _ le 5 juin 1937 _ je naissais par ma mère _ née, Ève Klein, à Strasbourg le 14 octobre 1910, mais d’une mère, Rosie Klein née Rosalie Jonas, à Osnabrück, le 23 avril 1882. Cette originalité _ de filiation Jonas _ est cause que mon livre et moi nous avançons _ de même que tous les Jonas et descendants Jonas d’Osnabrück _ par embardées. À plusieurs scènes. Et il arrive qu’un des livres du livre me fasse une scène _ dont les éclats-chocs théâtraux parfois criés un peu fort aident la sortie de ce qui, jusque là retenu, se taisait, était tu. _ Comme si j’avais pu t’oublier, Osnabrück« , page 83 ;

et c’est par là et en cela qu’il s’agit bien ici d’un troisième volet de ce qui constitue, tout au moins jusqu’ici, ce que je nomme le triptyque Osnabrück-Jérusalem… Et ce « courrier«  reçu est celui d’un correspondant féru d’architecture qui joint Hélène Cixous parce qu’il s’intéresse tout spécialement à Kurt Jonas (Johannesburg, 1914 – Jerusalem, 1942) un célèbre architecte sud-africain, qui se trouve être le cousin germain direct de sa mère Ève : Kurt Jonas étant un fils de Moritz Jonas (né à Borken et décédé, tard, à Johannesburg, époux de Selma Frank), un des frères de Rosalie-Rosie Jonas, épouse Klein, la mère d’Ève Klein, épouse Cixous, et grand-mère d’Hélène Cixous…

Et très vite, par le biais des généalogies de ces fratries et sororités Jonas d’Osnabrück, découvertes peu à peu, et toujours (et de plus en plus) partiellement et tard, voilà, page 86, qu’en amont comme en aval d’Osnabrück « une danse endiablée de centaines de Jonas me sarabande _ à nouveau, en amont, cette fois _ jusqu’au Rhin » _ à Bacharach « en 1739″, page 84.

« Comme tout est simple et ordonné chez les morts quand Ulysse s’entretient avec eux chez Hadès _ dans le récit-livre d’Homère _, certes ils se pressent _ et se bousculent un peu ces morts _ pour passer les uns devant les autres, mais ce n’est rien, chacun maîtrise _ in fine _ son histoire _ au final clairement achevé, chacun _ et ses sentiments _ à peu près ordonnés dans les portraits narrés _, tandis que chez nous _ les Jonas d’Osnabrück _ c’est chaos et confusion, dis-je à ma fille. (…) Une violente envie de fuir se répand _ alors _ comme une terreur dedans mon corps, pour quelqu’un qui veut et doit écrire

_ une mission sacrée : « On est obligé _ voilà! _, du moins pendant les siècles _ mazette ! _ où les fantômes sont encore en fonction« , trouve-t-on ainsi à la page 146 du premier volet de ce triptyque, Gare d’Osnabrück à Jérusalem ; et cela en vertu même des « droits«  (c’est-à-dire devoirs !) de « la Littérature« , page 147. Fin de l’incise. _,

pour quelqu’un qui veut et doit écrire toutes _ et sans en perdre la moindre... _ les histoires de la famille Jonas qui se perdent _ déjà, dans l’oubli qui gagne très vite ; mais aussi au sens de « se mêlent, s’emmêlent » les fuseaux de leurs fils enchevétrés _ les unes dans les autres, tant de récits amputés _ voilà _, enterrés, kidnappés, substitués et détruits, anéantis _, c’est le déluge _ auquel se trouve confronté ce devoir-mission-obligation d’écrire. Heine _ quant à lui, n’achevant pas son récit de Bacharach _ aussi a déguerpi (…) Qui suis-je _ et avec quelle autorité tranchante _ pour dire celui-ci est un parent, ce Jonas en est un, ce Jonas en est-il un ? Je comprends que Jonas _ l’ancêtre de Jérusalem _ se soit jeté _ de désespoir _ dans la baleine _ dans la Bible. On ne peut tout de même pas _ parvenir-réussir à _ engloutir _ vraiment et sans s’y noyer-perdre _ une telle foule » _ de si nombreux Jonas _, page 87.

« Et tous ces récits abandonnés, inachevés, ces chroniques échouées, enfouies sous des flots de sel ou de sable _ voilà _, ces morts qui ont perdu leur fin _ et tel est  le premier et principal scandale : que cette fin leur, singulière, propre, leur a été monstrueusement volée, assassinée, néantisée ! _ qu’en penser ? Y a-t-il une pensée qui ait la force de penser _ maîtriser-unifier-comprendre en son entièreté _ un tel éparpillement ? C’est la spécificité des généalogies juives, l’interruption _ la coupure _, dit ma fille, l’effet hallucinatoire des homonymies« , pages 88-89 ; et c’est cette « interruption« -rupture-coupure scandaleuse-là que le livre-récit, telle Antigone envers le corps abandonné-livré aux morsures des chiens de son frère Polynice, a pour charge inviolable de tenter de réparer, colmater, suturer, rétablir en son intégrité : en un tombeau-cathédrale-reliquaire monumental sacré de phrases qui leur rende-restitue l’intégralité-intégrité de leur vie ainsi que mort.

« J’y vois la preuve que dans bien des cas ce n’est pas l’agent humain _ en son individualité identifiable _ qui importe dans nos récits, mais que le personnage principal c’est le destin _ global _, ou l’événement _ singulier. Après tout ce n’est pas la personne _ même _ d’Ulysse qui nous lie _ nous lecteurs-auditeurs _ à l’Odyssée, c’est la somme _ homérique _ de ses aventures _ narrées _, et qu’elle soit finie _ et ramassée, clôturée, cette somme : par le récit-poème _ en vérité _ et pas en mensonge ou en Ruddeln : un facteur capital, donc : bien sûr ! _, et que la fin soit domiciliée » _ ne serait-ce qu’en une tombe-tombeau ; Hélène pense peut-être ici aux restes de son grand-père soldat Michäel Klein pourrissant encore quelque part en forêt ou tourbière perdue en Biélorussie depuis 1916 _, page 89.

Et « Là-dessus il me vient à l’idée que mon livre est le _ paradoxal _ résultat _ fruit direct _ de ce _ vaste et chahuté _ tumulte Jonas _ Osnabrück-Jérusalem _, hanté qu’il est par tant de passagers _ fugaces, effacés _ et populations très étrangers _ dispersés _ les uns aux autres affilié _ désormais _ nulle part, déménageur _ fuyard-fuyant _, jaseur _ ça oui ! et par défi éternellement juvénile _ comme Jacques _ le fataliste, de Diderot _ et comme ma mère _ Ève _ et sa sœur _ Éri ; et encore Marga _, tout étonné _ ce tumulte Jonas _ de ses bigarrures et déchiré de partout« , page 91.

« Bacharach _ la charmante petite cité rhénane _ est un conte où vivaient _ au XVIIIe siècle _ les Jonas avant le carnage _ qui, à petite échelle, commençait ou plutôt continuait depuis longtemps toujours déjà… À Osnabrück non plus, il n’y a plus _ depuis 1945 _ de juifs. Les Jonas sont partis en fumées _ crématoires de fours _ philosophiques. Il reste _ voilà ! _ de ces temps passés quelque chose de fée _ de transfigurateur _ dans ces villes _ telle Osnabrück ou Bacharach _, une chimie environnante _ à humer sur place _ qui éveille une irrésistible _ tiens, tiens _ pulsion _ mission poïétique sacrale _ de raconter (…) Et parfois tous les volumes d’une œuvre presque complète comme celle de Proust _ mais celle, aussi, de Montaigne ; ou celle de Cervantes : des marranes… _ aboutissent à un désir poignant de cathédrale-livre _ tombeau-monument-reliquaire géant _ car une cathédrale ne reste inachevée que pour accueillir le poète suivant » _ pour un passage éperdu de relais _, pages 93-94.

« Il y a des villes qui sont comme des livres _ et des tours _, qui grandissent, s’étendent en hauteurs et profondeurs, qui deviennent des réserves _ oui : généreuses _ du Temps, qui ouvrent des cimetières beaux et inquiétants et nous conduisent à notre _ propre _ tombe _ à-venir _ afin de nous aider à _ lentement, peu à peu, pas à pas _ l’apprivoiser, jusqu’à ce qu’elle devienne _ de notre vivant actif et créatif même (après, it’s too late…) _ notre chambre d’hôtel _ c’est-à-dire d’accueil-hospitalité _ au secret » _ à caresser et contribuer à faire s’entr’ouvrir et l’écouter _, page 97.

8) Escaliers fatidiques (pages 99 à 107)

_ « Mes livres sont des villes où demeurent des morts fées _ de fata, la fée, et fatum, le destin ; et Morphée, c’est le Sommeil (à rêves) ; sans même mentionner Orphée (de passage aux Enfers). Tous mes poètes sont morts. Tous les morts vivent encore _ autrement, forcément _ dans ces villes qu’ils enchantaient hier, dis-je _ et hantent discrètement maintenant. _ Des fantômes ? dit ma fille.  _ Des gardiens _ qui conservent et préservent _ du Temple _ espace féérique et dispensateur d’inspirations, s’il en est. Quel que soit le jour, Monsieur Émile m’attend _ pour l’éternité _ au quatrième étage de la rue Philippe _ à Oran _, nous au deuxième étage, l’étage juif allemand _ Klein – Jonas _ avec _ aussi, bien sûr _ mon père haut et long qui est une cigogne africaine faite jeune médecin _ Georges Cixous _, au troisième étage ma grand-mère espagnole _ Reine Sicsu, veuve de Samuel Cixous _ lente immémoriale…« , page 99.

« J’ai six ans, dehors c’est la guerre _ en 1943 _, j’étais sur les genoux de Monsieur Émile, il me permet de goûter une lampée de Pharmakon _ platonico-derridien, déjà _, je comprends ceux qui ne peuvent s’arrêter d’en boire, c’est divin, Monsieur Émile me raconte des histoires extraordinaires _ à la Poe _, je suis ivre de ses liqueurs fantastiques _ d’imageance à l’œuvre, déjà _, j’avale tout pour vrai. Et je vois dans le fauteuil dans le miroir ma très belle et très noble grand-mère allemande nous surveiller, bei uns à Osnabrück chez nous on ne croit pas aux contes de fées, dit Omi _ Rosie Jonas Klein _, à Osnabrück ma grand-mère _ Hélène Meyer Jonas, décédée le 24 octobre 1925 ; Ève venait d’avoir quinze ans _ nous interdisait de lire des contes de fées, dit _ aussi, en renfort _ ma mère _ Ève Klein Cixous. Les fées étaient _ ainsi bannies _ réfugiées _ clandestines _ dans les escaliers et au grenier. J’appartiens à Monsieur Émile pharmacien magicien je veux qu’il me raconte des inventions _ d’imageance _ et les croire. C’est ici au 4e étage malgré les réserves _ rationalistes _ du 2e étage que j’ai pris goût _ voilà _ à la liqueur d’écriture _ et imageance, donc _, dis-je à Isaac _ poète, lui. Au 4e étage il est possible de croire _ aussi _ ce qu’on ne croit pas _ normalement _ pendant plusieurs heures et jusqu’à tout un jour, ne pas croire n’empêche pas de croire, c’est un enchantement _ carmen, charme _ des sens _ oui _, sous la parole du magicien je suis assise et nous sommes deux sur ses genoux, celle qui croit et celle qui dans le secret ne croit pas, cela n’est pas gênant, on s’entend bien…« , page 103.

« Le livre aussi a plusieurs étages _ distincts et séparés, mais qui communiquent aussi et cohabitent.  Il y a des jours où son récit est arrêté aux Lumières, d’autres où on est attendu au Bureau des Rêves, d’autres dans des camps infernaux. Ce qui nous attire vers le faîte de la Tower _ et déjà la terrasse du sommet de la maison de la rue Philippe, à Oran, en 1943-44 _, ce n’est pas la promesse de la vue, car de si haut on ne voit plus le monde tel qu’on le fréquente ces jours-ci, mais le monde promis-retiré accordé _ voilà _ à Moïse comme sa grâce maudite personnelle _visionnaire et prophétique quant à la terre toujours toujours promise sans y jamais poser son pied ; aperçue seulement de loin, juste au moment de sa  mort, du sommet du mont Nebo. Alors c’est quoi ? dit ma fille. _ Je cherche, dis-je. C’est une force qui n’est pas de ce monde. Je trouve : c’est le pressentiment _ d’un à-venir promis vaguement supputé-deviné. Il y a des lieux à pressentiment _ visionnaire, et avertissement : à bon entendeur, salut _ et aussi des jours ou des heures. Tu es dans l’escalier qui est l’Escalier, le médium _ l’intermédiaire, le lien, le liant _, le familier et le fatidique _ le domaine des fées et de ce qui peut très bien nous attendre et nous pendre au nez _, et tout d’un coup tu « vois », intérieurement _ visionnairement clairement _, le mystère _ voilà _, qui est un mélange de mort et d’éternité _ par dessus (mais aussi dans-dedans) le temps et les temps même(s). Ou d’éternité et de mort _ qui est la simple transition-passage entre deux états successifs d’être. Et dont le cœur _ d’un tel mystère, donc _ est le diamant _ pur et translucide le plus précieux _ de la vie. Car c’est au sein de ce mélange _ éminemment fécond-fertile _ qui est une émanation atmosphérique des autres mondes _ pluriels et plurivoques _, qu’elle étincelle _ allume, enflamme, éclaire, illumine _ la vie.  (…) La vie, c’est tout ce qui arrive _ advient-survient-illumine _ dans les Escaliers« , pages 106-107. Et là est le pouvoir le plus profond de la vraie (lumineuse) Littérature (et Poïesis).

9) Le pressentiment, c’est (pages 108 à 111)

_ « Le pressentiment, dit ma mère, c’est quand tu reçois une lettre et que tu crois _ en refusant d’y prêter vraiment foi : il y a forcément erreur de destinataire et adresse ! _ que c’est pas pour toi » _ en un mouvement de répulsion-dénégation de l’intuition entr’aperçue mais immédiatement esquivée-contournée-repoussée de l’avertissement ainsi reçu ; tel, par exemple, le tout premier mouvement de recul (pas le second, qui fut de gratitude) de Marie, lors de l’Annonciation de l’Ange Gabriel… _, page 110.

10) À l’Ouest rien de nouveau (pages 112 à 139)

_ « on rentre _ revient, retourne _ à l’hôtel j’allume la télévision, jusqu’ici je suis encore à Paris je crois que le livre suit mais voici qu’il anticipe comme une fusée _ voilà _ je ne crois pas encore _ de fait, c’est difficile à accepter immédiatement _ ce qui déjà me crève _ pourtant _ les yeux _ et en effet, face à certains réels, notre premier réflexe est bien un massif « c’est pas possible !« . Mais c’est ici d’un tout autre ordre que celui du possible, car c’est le réel même qui vient là d’un coup terrible impréparé nous assaillir, accabler, effondrer. Et il faut forcément un minimum de temps pour commencer à se préparer à s’y faire, apprendre à y accommoder progressivement son regard, et sa conviction enfin, à la fin, peut-être entière ! _, la chambre flambe, le lit est drapé de fumées rougeoyantes _ issues des images se diffusant du téléviseur dans la pièce tout entière _, et après quelques instants je vois _ enfin à peu près _ ce que je vois  Ce sont nos tours ! Nos tours ! On tue nos tours ! _ voilà : la tour Nord a été frappée par le premier avion à 8 h 46 (heure de New-York) ; et la tour Sud, à 9 h 03. Ce qui donne, compte tenu du décalage horaire, que les images des tours en flammes ont été vues à la télévision quasi instantanément en direct, dans le monde entier ; et respectivement à 14 h 46 et 15 h 03 (à l’heure de Paris et de la France métropolitaine). Quant aux chutes, en suivant, des deux tours, la tour Sud, impactée la seconde, s’est effondrée la première à 9 h 58 (= 15 h 58 en France) et la tour Nord, impactée la première, à 10 h 28 (= 16 h 28 en France). J’avais cours, ce mardi, dans mon lycée, à Andernos-les-Bains jusqu’à 14 h 55 ; et là débutait la petite récréation d’un quart d’heure. Je m’apprétais à reprendre ma voiture au parking et regagner par la route de la forêt mon domicile à Bordeaux ; mais, en passant par la salle des profs, une de mes élèves (qui écoutait une radio) est accourue nous informer qu’il se passait quelque chose de très grave à New-York. Je prends ma voiture et me branche sur les informations tout le long du trajet (de 45 minutes) ; et j’allume aussitôt la télé en arrivant chez moi, un peu avant 16 h ; et assiste en direct aux chutes successives des deux tours. L’événement est mondial, comme l’avait été l’assassinat de Kennedy à Dallas. Nos tours, c’est nous ! On réveille Samson _ Isaac ? _, on a tondu ses tours ! Imagine son épouvante ! Non, mon imagination n’a pas la force d’imaginer. Le petit homme (? ) gît sous les décombres de la cathédrale de Strasbourg ! _ là, le lecteur approximatif et trop récent encore de l’œuvre Cixous que je suis, est sans assez de repères pertinents : même sachant que Strasbourg est la ville natale d’Ève Klein, le 14 octobre 1910 (et elle y a résidé jusqu’à la fin de la Grande-Guerre, avec sa mère, devenue veuve en 1916, et sa sœur, et toutes trois ont alors rejoint, dès 1919, ce qui demeurait des fratries Jonas d’Osnabrück à Osnabrück même) ; et aussi celle où a travaillé, et non sans difficultés, Omi, vers 1930, dans l’usine de son beau-frère Moritz Klein, ces allusions au « petit homme«  à « la cathédrale de Strabourg«  me dépassent totalement ; je ne dispose de rien à quoi les raccrocher… _ On tue notre cathédrale ! Je t’appelle ou tu m’appelles _ c’est difficilement (volontairement ?) décidable en cet état du texte ; et peut-être est-ce même ici un acte de l’imageance présente… Où es-tu ? Dans ton hôtel _ où ? à Shangaï ? à Pékin ? en Chine ? _ mon jour est ta nuit  » _ de fait s’il fait alors jour à Paris et New-York, il fait déjà nuit en Chine : le décalage entre New-York et Pékin est de 12 heures, et de 6 heures entre Paris et Pékin ; il est 22 heures à Pékin quand il n’est que 16 heures à Paris et 10 heures à New-York  _, pages 112-113 .

« _ Quelle heure est-il à Pékin ? C’est toi ma Chine qui m’appelle ? Tu m’appelles. _ Ne bouge pas ! Elles tombent ! Nous nous regardons _ avec elles _ tomber. Dans le rêve _ et son induration, ensuite _ elles tombent sans arrêt, tours tombantes, tomber ça peut durer longtemps, à peine poussière elles colonnent _ de poussières cataclysmiques de cendres, de tonnes tombantes de gravats, d’asphyxiantes fumées _ (…) nous regardons tomber toutes les larmes du monde, les tours tombent le mardi _ du 11 septembre 2001 _, toute la semaine, toujours encore Étoiles qui êtes l’œuvre d’hommes, vous tombez, dit Isaac _ a falling star est une étoile filante… _ nous sommes dans le petit ascenseur de bois _ de l’hôtel de Gramercy ? ou bien en Chine ? _ en route fusée pour des astres en larmes et il n’y a pas d’espace si c’est pour ça Anafranil alors je m’en passe dit Isaac, une voix terrible, le bonheur tombe c’est pas la grande forme le beau temps le mauvais temps la machine à interpréter, beaucoup de rêves, je me suis réveillé il y avait entre autres Hitler il était encore là au petit déjeuner j’étais à Pékin avec Hitler, un hôtel extraordinaire, en réalité, il faut me protéger _ Ne bouge pas ! je regarde la télévision _ à Pékin, à Paris, ou everywhere de par le vaste monde _ ça recommence c’est pas de sitôt qu’on saura, pour les conséquences, je le ressens comme un coup personnel _ voilà ! _, où est ta mère ? le chat ça va ? _ Hélène serait donc, elle, à Paris, voire encore à Arcachon, ce début septembre _ La vie reprend déjà les vols commerciaux ont repris, j’ai vu Bush parler, au-dessous de tout, la vie reprend ma mère est en Angleterre, avec sa sœur, elle est _ filante _ à l’anglaise « , pages 116-117.

« Les Tours nos mortes nos morts combien de morts ? Il faut ajouter tous les morts que la mort des Tours a fait tomber dans les Escaliers de la mémoire« , page 119.

« Je relis Im Westen Nichts Neues _ de Remarque _, dis-je. C’est le plus beau livre du monde. Ce livre dès que tu l’écoutes _ ses voix parlent _ ne te quitte plus jamais (…) et la tête penchée sur l’obscurité le jeune soldat que la guerre a nourri d’un massacre quotidien _ et c’est une hécatombe _, voilà qu’il accouche, comme une jeune mère vierge, de la Divine Poésie _ aux chapitres dantesques de l’Enfer. Avant lui, personne, sinon Homère _ l’Iliade cette fois. Il est six heures _ quel matin ? de quel jour ? _ Homère se réveille en allemand pour la première fois depuis 3000 ans. C’est un petit soldat aède de dix-neuf ans de la ville d’Osnabrück _ Erich Maria Remarque _ enrôlé pour la Tragédie, comme tous les prophètes de dix-neuf ans il ne sait pas qu’il est élu, c’est pour cela qu’il a la grâce _ d’innocence _ des poètes, il passe d’enfance à éternité _ voilà ! _ en avalant la vie et la mort d’une seule gorgée, au sein sanglant du grand carnage l’apocalypse _ oui, de saint-Jean _ est son maître d’école, son nom d’Homère est Remarque, il aura été averti _ pour ce qui risque de suivre et qui hélas suivra _ (…) sans lui personne n’aurait jamais rapporté la parole _ voilà la mission sacrale : refaire résonner et à jamais dans l’éternité ces voix _ des morceaux de morts, de tendres phrases aux genoux broyés, aux mains coupées _ telle la main droite de Cendrars _, et qu’une aposiopèse achève comme le fantôme d’un hurlement, « tu… » Entre deux attaques, la paix surnaturelle de l’écriture _ oui, elle possède bien un tel pouvoir de surnature : pacifié et apaisant _, assis à côté du mort qui vit encore un moment, n’a pas encore digéré le bout du saucisson, n’a plus d’intestins, est atteint par l’infini sagesse de la fin : « tu diras » et le reste est silence car tous les comourants sont les héritiers _ oui _ de Hamlet, les princes de la boue et de la tristesse, « tu diras » et pendant la paix profonde et fraîche entre les feux tonnant, voilà qu’apparaissent les fantômes _ doucement luminescents _ des paysages aimés _ voilà _, les doux vieux peupliers, le long de la douce petite rivière de la Ville, tous ces adorables trépassés _ dont le grand lys flottant de la douce Ophélie _ qui ne reviendront plus jamais en réalité » _ seulement dans les rêves nocturnes et l’imageance poïétique _, pages 120-121.

« Et la beauté du monde recommence _ et va durer un peu _, et c’est la première fois qu’on découvre l’Amérique _ industrialisée _ du Souvenir, et le monde se relève _ forcément _ en pleurant, et en silence, car il revient en images et en ces pensées qui ne parlent pas en mots mais en visions et en paysages perdus » _ obsédants _, page 122.

Le réel, la vie,

dans laquelle

son propre cours de vie personnelle plus ou moins singulier,

ainsi que l’Histoire générale (contemporaine, mais aussi universelle !) jusqu’à aujourd’hui (et plus tard),

forcément prennent place, s’insèrent, viennent jouer,

et en sont plus ou moins cahotés, malmenés, brisés, parfois à réparer,

est l’objet de fond de l’écriture.

Ainsi, également, que ce qui en ressort de fondamental pour qui

_ elle et ses proches au premier chef,

mais c’est simple affaire de focalisation et départ-ancrage de la perspective de l’écriture du récit (qui n’est jamais, jamais, une chronique historique générale, et encore moins à relents communautaristes de quelque communauté que ce soit) _

survit à tout cela ;

mais aussi grâce à quels moyens cela émerge dans le rendu magnifique de l’écriture ! :

 la somptuosité

_ plus que jamais en acte ! ici ; et avec quelle liberté en ses fulgurances illuminantes de poésie _

de l’imageance à mille facettes de la généreuse

et magnifiquement libre, mais parfaitement rigoureuse et implacablement probe, aussi,

écriture cixoussienne

sur le rôle _ et mission sacrale auto-assignée, ou plutôt donnée, reçue et acceptée _ de laquelle

porte, de fait,

le principal de l’exploration-fouille

de ce récit-méditation-ci qu’est ce beau Défions l’augure ;

et toujours avec une merveilleuse légèreté amusée et polyphonique…

Et, maintenant, en une seconde partie,

comme annoncé plus haut,

à la façon de mes approches précédentes de ce que je nomme « le continent Cixous« ,

et bien sûr à partir de ma lecture précise de Défions l’augure

je place ici _ à la poursuite de mon dossier d’approche de tout l’œuvre Cixous (car je suis un gourmand !) _,

cet article-ci Le 11 septembre dans la mémoire intemporelle d’Hélène Cixous de notre ami René de Ceccatty,

publié dans Les Lettres françaises, le 8 février 2018,

et emboîte une nouvelle fois ma lecture à la sienne  _ en cet article sien, au sein duquel j’intercale, au passage, ainsi que j’aime le faire (en forme de triple dialogue), quelques menues farcissures de commentaire (ou précisions factuelles) de mon cru, en vert.

Bien sûr, si ces farcissures dérangent en quoi que ce soit, le lecteur a, et à tout moment, tout loisir de les shunter…

Le 11 septembre dans la mémoire intemporelle d’Hélène Cixous

Défions l’augure

de Hélène Cixous

Galilée, 152p.

De quoi s’agit-il dans le dernier livre d’Hélène Cixous ? Si elle ne posait pas elle-même _ page 97 : « tu es déjà assez illisible (…) tout ça est escarpé, abrupt, étrange pour ne pas dire étranger « , dit Isaac, ; et « en cela il tombe d’accord avec ma mère«  : voilà… _ la question de sa « lisibilité », par la voix _ délicieusement malicieuse et toujours très pragmatique _ de sa mère, morte il y a quelques années _ le 1er juillet 2013 _, on hésiterait à le faire, de crainte de paraître offensant. Mais, après plusieurs livres où la narration, malgré les sautes de temps, les simultanéités inattendues, les confrontations de registres très différents et pouvant paraître, à première vue, incompatibles _ et donc iconoclastes pour les codes romanesques dominants _, mais qui tous ménageaient _ cependant _ une forme de _ relative _ continuité autobiographique _ du moins ressentie comme telle par le lecteur ! grâce principalement à quelques événements-accidents centraux, forts, bien repérés, et hiérarchisant le récit _, Hélène Cixous renoue ici avec une période de son œuvre, moins directement accessible, moins ouverte _ même si c’est encore et toujours affaire de degrés et nuances, plus que de rupture sèche… Mais me manque la compétence d’assez de lectures pour en bien juger. L’hermétisme en poésie n’est pas un défaut, c’est un choix. C’est le trobar clus des troubadours.  Il est parfois réclamé, comme une nécessité _ pour des motivations diverses, le plus souvent de prudence protectrice, via un cryptage ésotérique _, dans le cheminement d’un écrivain intérieur voilà. Comme Montaigne _ décidant, au printemps 1571, de se se retirer de toutes ses charges publiques, en son château périgordin au milieu des bois de Montaigne, à l’âge de « trente-huit ans » _ cherchant dans sa _ seule _ bibliothèque _ « librairie« , dit-il, dans une tour bien séparée du château, à l’abri des bruits et criailleries de la vie domestique _ « sa liberté, sa tranquillité _ d’esprit _ et son loisir » _ de méditer et écrire, en s’essayant, au sein de la compagnie choisie (parlante, ou plutôt chantante et enchanteresse, en leur « entretien« ) des Muses _, pour citer, avec Hélène Cixous, la phrase latine peinte sur le mur _ en fait sur une des poutres _ de son cabinet _ sa « librairie« -chambre d’écriture au second étage de la tour ; la sentence est en effet donnée in extenso en latin à la page 69 : « istas et dulces latebras avitasque libertati suae tranquillitatique et otio« . Quitte à semer et perdre en route du cheminement de lecture de tels essais écrits « à sauts et à gambades« , ceux qui, manquant de persévérance et d’un minimum de sagacité amusée, sont les potentiels récepteurs de son gentiment préventif « Avis au lecteur«  : « Indiligent lecteur, quitte ce livre !« .. N’entre donc que qui peut, avec assez de patience et constance, mettre son pas en semblables serpentines lectures ! Il y a là un implacable sas, un portail à serrures à ouvertures-retards…

C’est donc une maison fermée _ la maison d’écriture de Hélène, ceinte d’un mur comportant un unique portail (qualifié, pour ses serrures, de « gladiateur pervers« , page 76) pour entrer et sortir de la propriété avec jardin, quand il s’agit de la Villa Ève, à Arcachon, aux Abatilles, non loin des dunes boisées de l’Éden, au Pyla proche _ qui se présente ici, mais avec plusieurs fenêtres _ grand _ ouvertes _ sur le ciel et, non loin, le large sans fermeture de la mer _, qui permettent, en tout cas pour les lecteurs assidus ou réguliers des livres précédents _ de notre auteure _, de s’assurer quelques repères _d’orientation et vues-pressentiments (« augures«  !) sur le futur, avec ses risques-menaces endémiques, ou périodiquement de retour, aussi. Il y a la famille Klein, la famille Jonas _ les deux branches de l’ascendance ashkénaze germanophone de la mère, Ève Klein, de l’auteure _, dont les lecteurs sont _ en puissance ou en acte _ familiers. Famille maternelle d’Hélène Cixous. Il y a les villes d’Osnabrück et d’Oran _ en leurs noms emboités (Oran dans Osnabrück) de poupées-gigognes _, il y a l’immeuble du 54 rue Philippe à Oran _ avec l’étage supérieur, le 4e, du magicien-pharmacien Monsieur Émile, initiateur précoce à la formidable imageance des contes ; mais pas du tout comme fuite de lâcheté à l’égard du réel ; tout au contraire : comme instance (de poïesis) de connaissance et vérité la plus probe et réaliste qui soit ! du Réel non étroit, élargi aux présences parlantes de proches disparus qui le marquent et le hantent toujours, ce Réel bien réel. Il y a Isaac, personnage récurrent _ en l’œuvre-Cixous _ et _ très volontairement _ peu précisé _ sinon l’indication répétée que celui-ci est « poète«  ; et même proclamé « Prince des Poètes«  _, dont le modèle est _ encore cette fois-ci, en ce nouveau livre-ci _ laissé dans son incertitude floutée _, sinon qu’une passion transatlantique _ principalement new-yorkaise : du moins pour leurs rendez-vous répétés à l’hôtel Gramercy, à Manhattan ; et leur usage commun (et peut-être exogène ?) de la langue anglaise… _ l’unit à l’auteur _ Isaac serait peut-être (« J’ai quand même survécu dix ans à ma mort-Isaac , est-il mentionné page 17) décédé il y a dix ans : en 2007 ? Mais devons-nous nous fier aux dates semées de-ci de-là ? Le livre ne tient pas une chronique historique strictement chronologique, mais se pourvoie en références emblématiques, à dimension d’éternité… Il y a les habituels anges tutélaires _ de Hélène _ : Homère _ surtout ici pour l’Odyssée, mais l’Iliade aussi_, Montaigne _ et le chantier infini de ses inépuisables Essais à profusion _, Shakespeare _ pour ici Hamlet et La Tempête, ainsi que Le Songe d’une nuit d’été _, Stendhal _ pour La Chartreuse de Parme et aussi Vie de Henry Brulard _, Proust _ et le tout du trésor d’ À la Recherche… _, Poe _ pour L’Enterrement prématuré et ses Histoires extraordinaires _, Kafka _ pour La Métamorphose _, Hugo _ pour Le Rhin, Lettres à un ami : un petit texte à propos de la ville (éminemment jonassienne) de Bacharach _, Diderot _ et son Jacques le fataliste _, Heine _ pour Le Rabbin de Bacharach _, auxquels s’ajoute ici _ pour son À l’Ouest rien de nouveau _ Erich Maria Remarque _ natif, comme certains des Jonas (dont Omi, la grand-mère Rosie, d’Hélène Cixous) d’Osnabrück ; mais aussi et encore Descartes (et son Discours de la Méthode), le poète John Donne, à propos du poème servant d’en-tête merveilleux au dépliant du restaurant du 107e étage (pages 24, 31 ou 39) de la tour Nord des Twin Towers, le bien nommé Windows on the World), etc. Et _ avec ces divers concours gentiment appelés à la rescousse _ le livre lui-même, celui qu’on est en train de lire, s’exprime _ de sa propre initiative : intempestive, disruptive, féconde en ses volte-faces et embardées surprises, qui sont autant de féeriques enrichissements permanents : c’est important.

On est surtout en pleine guerre _ du XXIe siècle. Les tours _ défiant spectaculairement le ciel ; et les défis, forcément, attirant irrésistiblement ceux qui aspirent à les relever ! _ s’effondrent : non pas celle _ impeccablement sereine, elle, et durablement solidement debout, même au pire de l’effroyable des fratricides guerres de religion _ de Montaigne, à laquelle l’écrivain rend sacralement, au moins une fois l’an _ visite _ depuis sa propre « tour » d’écriture, à l’étage de sa villa _ tous les étés, lorsqu’elle habite sa maison d’écriture _ réservée (et sévèrement !) à cela ! _ à Arcachon. Mais bien sûr, les Twin Towers. On est donc en 2001 ? Non, en 2000, un an avant l’attaque terroriste _ tiens, tiens ! Dont on aura eu alors le « pressentiment«  augural destinal. Voilà ! Mais Hélène Cixous joue sans cesse avec les diverses temporalités, qu’elle bouge, triture, malmène, renverse, fait surtout magnifiquement dialoguer entre elles. Et l’on n’est pas seulement _ voilà ! _ au sommet de la tour Nord _ de ces tours jumelles _, dans le restaurant bien nommé « Windows on the World », mais aussi _ en même temps ! mais pas forcément la même année : peut-être en 1990 cette fois, mais ce n’est surtout pas indiqué-précisé ; au contraire, c’est affirmé-évoqué, vaguement, comme concomitant _ dans le restaurant de l’Empire State Building, où Ève et Éri, la mère et la tante d’Hélène, partagent un repas dans la cantine _ mais ce peut être aussi la « cafeteria du Rockefeller building« , comme le mentionnait, à la page 102, Gare d’Osnabrück à Jérusalem _ avec leur cousin _ Richard _ Katz _ né le 23 février 1902 et décédé le 9 décembre 1991, le mari de Hilde Löwenstein (née à Gemen le 14 octobre 1901), l’une des trois filles, celle du milieu, entre Gerda, l’aînée (née le 17 octobre 1900), et Marga, la dernière (née le 30 décembre 1910) de Paula Jonas (l’épouse d’Oskar Löwenstein), elle-même, Paula, la troisième des quatre sœurs Jonas (après Jenny, épouse de Meyer Seehoff, et Hedwig-Hete, épouse de Meyer Max Stern, et avant Zophie : peut-être décédée, elle, à Theresienstadt, mais les divers livres successifs que j’ai lus demeurent muets sur sa geste singulière ; et si ce sont bien là les quatre sœurs Jonas de Rosie !..) de Rosalie-Rosie Jonas, épouse et veuve Klein, la grand-mère maternelle d’Hélène Cixous ; même si la liste de ces fratries-sororités Jonas d’Osnabrück n’est, à ma connaissance, tout au moins, nulle part clairement indiquée ! Cf plus haut… Mais on sait _ c’est-à-dire au premier chef Hélène et Isaac, et peut-être encore Ève et Éri ; mais nous aussi, lecteurs, à leur suite : saisis qu’avec eux nous sommes du très fort pressentiment-augure ! _, pendant ces repas _ d’altitude touresque new-yorkais  _, que bientôt _ quelque jour à-venir… _ les tours s’effondreront _ de fait ce sera le mardi 11 septembre de l’année suivante : 2001. Et pas seulement elles _ ces tours ! D’autres chutes-effondrements (et pas que de tours dressées vers le ciel) sont à-venir et suivre aussi. Tout vivant sexué (mortel) est passager et fragile, et destiné, seulement medium qu’il est biologiquement parlant, à laisser la place (bien forcément, et sans alternative !) à la descendance (s’il y a lieu). Une expression prononcée par Hamlet, « we defy augury » _ Hamlet, Acte V, scène 2 _, en réponse aux _ prudentes _ mises en garde d’Horatio, avant de se battre en duel _ à fleuret empoisonné (ce que Hamlet ignore et ne soupçonne probablement pas !) _ avec Laerte _ le frère d’Ophélie et fils de Polonius _, parcourt _ et ponctue, telle une ritournelle, en effet _ tout le livre. « Défions l’augure », c’est-à-dire n’écoutons pas la peur _ issue tout naturellement de l’avertissement du « pressentiment«  ; et le courage, ce n’est pas ne pas avoir peur, c’est ne pas se laisser abattre par cette peur, mais prendre sur soi d’oser la surmonter, cette peur bien naturelle _, de toute façon le destin suit son cours _ ici, je ne suis pas du tout sûr que Hélène Cixous soit fataliste, bien au contraire, même ! ; elle est seulement très consciente de l’importance très grande des rapports des forces en présence, ainsi que du jeu (et fréquences à envisager avec le plus grand réalisme, bien sûr) des probabilités impliquées par les divers déterminismes en jeu bien présents. Mais du jeu (et c’est fondamental !), et une liberté nôtre, demeure(-nt) aussi !.. Les signes annonciateurs d’une tragédie doivent d’autant plus être ignorés qu’ils ne peuvent _ du moins ces signes ! dès qu’ils sont perçus… _ être combattus _ même remarque de ma part que pour la phrase précédente. Fuir, et fuir à temps (« The readyness is all !« ), ce qui est pressenti dans l’augure, demeure tout de même sinon presque toujours, du moins assez souvent, possible ; la nasse comporte, et fort heureusement le plus souvent, quelque faille ; un bon exemple : la belle longévité trans-frontières d’Ève (plus experte en géographie qu’en histoire ! dit-elle…) , qui a su chaque fois fuir et échapper à l’emprise se resserrant sur elle de la nasse, à temps ! « Soyons les auteurs de nos fatalités« , ne manque pas ainsi de souligner face aux divers contextes et accidents possibles, l’auteure, page 61, en son éloge de la fondamentale décisive liberté ; et qui n’est donc pas seulement celle, littéraire et poïétique, de l’imageance ondoyante de l’écriture du livre…

Ici _ dans cet opus-ci _, Hélène Cixous a décidé de ne pas raconter une histoire : elle n’est pas _ mais l’est-elle souvent ? complètement immergée _ dans le temps _ chronologique _ des événements successifs _ son temps à elle, et celui du livre, étant celui que lui met à portée la puissance en acte et à l’œuvre (in progress) de sa propre imageance d’auteure constamment sur le vif du qui-vive ; et apte à saisir, dans les aspérités sensibles du temps même, l’éternité du Réel. Elle fait _ par l’acte et l’œuvre même du déploiement de cette imageance sienne _ revivre sa mère, elle suit _ à nouveau _ Ulysse dans son voyage chez les morts _ à la recherche d’un vrai tombeau de paroles, enfin, pour Elpénor, le noyé au corps abandonné aux poissons en Mer Tyrrhénienne _, elle remonte le temps et se rappelle aussi qu’elle a toujours anticipé _ auguralement _ l’avenir _ les deux, remonter en arrière et anticiper en avant ; et de ce temps (et dans-dedans le temps et les temps mêmes), l’intéresse la dimension a-chronologique (mais pas intemporelle ; dans-dedans le temps !) de l’éternité. Est-il question d’une histoire d’amour ? Oui, sans doute, mais elle n’appartient même _ probablement _ pas à ce qu’on appelle la mémoire _ capable de retrouver et dater l’événement et de le chroniquer. Même si elle rend, une fois de plus, hommage à Marcel Proust (« pilier vivant de tout ce que j’écris ») et à sa métaphysique du temps, elle ne suit pas la même voie _ d’essai de reviviscence (à teinture nostalgique de retrouvailles tentées avec quelque paradis perdu, enfui) du temps perdu-passé : qu’il faudrait, comme tel quel, « retrouver« … En cela, sa Poïesis a quelque chose de plus philosophique et emblématique et universel, via le plus singulier et charnel du concret, quoi que toujours et de part en part, cette Poïesis Cixous, intimement concrète et charnelle.

… 

Elle donne une bonne _ magnifique ! _ définition de sa démarche _ d’écrivante _  et de son rapport _ crucial et formidablement mobile-plastique _ au temps _ et là, quant à la démarche et au Livre lui-même, réside en effet le point fondamental _ : « Mes livres sont des autoconstructions _ voilà : étrangement autonomes, et pleinement assumées ainsi par elle, l’écrivante, qui s’y plienautiques, dis-je à ma fille, libres _ oui _ de leur mouvements et du choix _ entiers _ de leurs routes, ils peuvent prendre l’air ou l’eau _ oui _, couler, voler _ leurs flux varient _, se composer _ condenser, de manière ouverte _ de plusieurs histoires _ qui tirent concurremment dans des directions fort diverses, jamais parfaitement coordonnées, ni totalement unifiées : elles se frottent et rippent non sans grincements riches de musiques inouïes les unes contre les autres _, de plaisanteries _ l’humour n’est jamais très loin !, mais jamais gratuitement ; et toujours avec une vraie profondeur, en sa légèreté dansée _, de témoignages vrais comme faux _ à nous étourdir : lesquels privilégier ? Ils sont enrichis _ oui _ d’alluvions _ riches, voilà _ en provenance _ ouverte, là encore, sur ce réel qui leur pré-existe et demeure toujours en partie extérieur au récit et son auteure, jamais qu’il est, ce réel, complètement de part en part, assimilable ni réductible non plus, à ce qui pourrait être la vision-visée principale et unifiante (de l’auteure) de ce récitde tous les mondes _ cf Le Tour du jour en quatre-vingts mondes de son ami Julio Cortazar ; et pour Hélène Cixous, les mondes divers, ce sont d’abord des voix plurielles ! _, déposés en tel chapitre _ d’où le sentiment de débordement d’humus et végétation et effloresccnces, qui demeure. Contribution gracieuse des dieux _ toujours supérieurs à nos individuelles menées.  Ils sont produits par bien des faiseurs _ que soi-même, que la seule imageance de l’auteure (ou même l’imagination adventice du lecteur) _, rêvés _ en partie, au sortir juste de la nuit, en effet _, dictés _ d’ailleurs que soi _, rapiécés _ beaucoup ! de pièces déjà déchiquetées et forcément toujours partielles, bancales, mutilées _, augmentés de fantaisies _ aussi : éminemment ludiques ; mais sans arbitraire, ni absolue gratuité _, d’où la pluralité _ riche et généreuse, opulente même _ de leurs lieux de naissances. Si pour en noter _ au vol _ le voyage _ vivace et animal _ je suis à l’ancre dans mon bureau _ dunaire (hérité de la forêt d’Éden, en cette un peu excentrée zone d’Arcachon, aux Abatilles) _ d’Aquitaine _ d’Arcachon _, mes esprits _ toujours pluriels et mobiles : mixte d’Ariels et de Calibans, et encore mille autres _ vont et viennent dans les villes _ surtout,, rimbaldiennes _ et les temps _ successifs et en même temps co-présents _ qui habitent aux différents étages de ma librairie _ montanienne _ mentale » La phrase _ celle-ci, ainsi que pas mal d’autres _ n’est pas achevée par un point _ marquant le caractère forcément toujours partiel et lacunaire, en dépit de la saisie réussie du flux de ce réel, de ce que fut la notation au vol ; et ce qu’elle a pu saisir de ce qui se donnait, en voix, à entendre-recevoir-accueillir. Page 18, Hélène Cixous parle, merveilleusement !, de son « téléphone des oiseaux«  (l’expression est magnifique !) ; en voici l’élan du passage (sublime !), et d’une justesse absolue : « Quand j’écris tout est au présent _ voilà : égalisateur ; et c’est fondamental. Le temps me suit. Ce n’est pas Moi qui écris, c’est ma providence spéciale _ voilà : infiniment prévenante !, la Toute Puissance Écriture, c’est elle _ cette imageance généreusement pourvoyeuse _ qui me souvient quand j’oublie. Elle me réveille _ déjà _ avant l’heure, je n’ai même pas fini de lire mon rêve _ au tout petit matin sortant de la nuit _ que je l’entends chanter de tous ses oiseaux, chœur successif, à l’instant je suis ravie _ emportée, raptée _ et convaincue, je les crois _ oui ! _, ce sont mes guides _ voilà _, personne ne me fera changer d’avis, je dis oui au merle suivi du rouge-gorge suivi de la mésange, je vous suis, je viens _ et on entend siffler-vibrer-chanter tous ces V. À ce moment-là les morts sont relâchés _ de la pesanteur de leurs remords et chaînes les retenant au passé trépassé _, trêve _ alors _ de séparation, quel soulagement _ en ces retrouvailles impromptues _, et tout le monde va bien comme d’habitude, maman, mon père, l’éternel _ beethovénien _ bien-aimé, mes enfants, mes incarnations animales _ aussi _, certes notre régime d’exception a _ forcément : il est exceptionnel _ quelque fragilité _ il a bien sûr ses conditions exigeantes _ mais pour le moment _ et c’est bien ce qui importe ici _ nous resplendissons _ voilà ! _, et maman s’agite _ toujours _ en sa chambre en réalité _ pleine. La réalité, c’est ça, ce qui répond _ voilà ! _ en toutes circonstances au téléphone des oiseaux » _ soit la ligne la plus directe de l’essentiel ; en une affaire de branches et branchements, dans la ramure du vivant qui s’agite à la brise, parmi les frondaisons, et chante, chante. C’est l’entretien (ramelien, et jaccottien) des Muses. Il est temps de donner la parole à Ève _ toujours ressuscitée, plus vive et vivace vivante que jamais, par l’imageance auscultante ressuscitante de sa fille _, qui contestera _ malicieusement, et avec son pragmatisme nourricier de survie, comme à son habitude _ l’obscurité du livre, l’obscurité de ses livres, de ses interventions dans les colloques.

Cette voix intérieure _ voilà ! _, qui a nom Ève, est aussi une forme de mauvaise conscience _ oui, bien sûr _ qui hante ces pages _ comme les interventions intempestives et à contre-temps des bouffons pleins de vérité à la cour des rois de Shakespeare. Car les nombreuses énigmes dont elles sont pleines _ à plaisir à foisons _ sont posées sans être interprétées _ ce serait trop facile et très artificiel ; et gèlerait en leur propre ouverture les mouvements débutants du penser piqué au vif du lecteur. Alors que le livre tout entier est une tentative _ sans garantie préalable de réussir quoi que ce soit _ d’interprétation _ de la totalité du réel croisé à portée (plus ou moins proche) de soi.  Il y a des énigmes littéraires : par exemple, outre la phrase de Hamlet _ « We defy augury ! » (Hamlet, V, 2) _, quelques vers _ « The closest  / Some of us / will ever get / to heaven« , page 33 _ dont on ignore l’origine _ John Donne ? Son nom est proposé deux fois, page 34 (« Selon moi _ intervient ici la fille de Hélène Cixous _ Donne _ qui fut aussi prètre anglican à Saint-Paul et un prédicateur singulièrement merveilleux en ses MéditationsSermons _ se livre ici à une parodie de la logique du salut. On sent la reprise de la voie étroite« ) et page 35 (« Ça dépend de la charge connotative de Heaven à l’époque _ 1623 _ où Donne l’emploie, dit ma fille. Ce sont les âmes qui vont au Heaven. Les corps vont au Sky. En allemand Himmel c’est pour les deux, c’est plus pratique dit ma mère. Je crains qu’un jour le ciel comme la terre soit rempli _ jusqu’au débord ! _ de morts, on va finir par enterrer la lune « ) ; mais je ne sais rien du poème d’où ces vers sourdent, même si j’aime beaucoup John Donne (Londres, 22 janvier 1572 – Londres, 31 mars 1631) : je dois avoir quelque part tapi prêt à bondir en ma bibliothèque un volume de poche (Penguin ? ) de l’intégrale de ses poèmes _, et même l’authenticité : « The closest some of us will ever get to Heaven », «  le plus près du ciel où certains d’entre nous pourront jamais aller ». Il s’agit, en fait _ d’abord, au sein du récit _, du slogan publicitaire figurant sur une brochure touristique distribuée aux visiteurs des tours _ les Twin Tower ont été achevées de construire en 1973 , et le restaurant Windows on the World a ouvert le 19 avril 1976 _ dans les années 1980 _ 1990 serait une date possible, sinon présumée, du voyage à New-York d’Ève Cixous et sa sœur Érika Barmes (nées Klein) ; et où elles auraient rencontré leur cousin Richard Katz (1902-1991), l’époux (et déjà veuf alors : « Hilde était déjà morte« , page 45) de leur cousine Hilde, née Löwenstein (1901-1985) ; le cousin Richard Katz qui avait travaillé comme caissier (page 45) dans une banque située à l’intérieur de l’Empire State Building (page 25), bien que désormais retraité, bénéficiait toujours du droit de prendre ses repas à la cantine (ou cafeteria) de cette banque, au sein de l’Empire State Building (page 45) ; cantine-cafeteria où il avait donc invité ses cousines : la facétieuse Éri avait même, la chose est mémorable !, commandé une Côte de Porc : « Richard Katz _ qui est un juif « orthodoxe » ! est-il précisé… _ a baissé le nez et il n’a rien dit« , a raconté Ève (toujours page 45). Il y a  des énigmes familiales, comme toujours _ bien sûr ! telle l’adoption par le couple des Katz, justement, à New-York, du fils, Bruno (né à Karlsruhe le 27 mai 1924), de Gerta (la sœur aînée de Hilde) et Wilhelm Moch, décédés tous deux à Auschwitz le 17 août 1942 ; et le refus concomitant (assez énigmatique) des Katz d’adopter la sœur cadette de Bruno, Anneliese Moch (née à Karlsruhe le 22 janvier 1926) : « Je dis : après la guerre on a adopté le garçon et on a laissé la fille dans l’orphelinat ? C’est ça le sujet du Ruddeln ? Mais Ève _ gênée _ ne répond pas. Par définition Ruddeln se passe toujours sous une nappe de silence«  (page 47) _, et surtout énigmes historiques : l’événement du 11 septembre 2001 _ pour commencer ; mais bien d’autres aussi. Et le récit ne décrit rien de rien du détail des événements mêmes de ce 11 septembre-là ; l’événement signalé (et archi-connu de tous et chacun) est seulement emblématique de ce qui attend toute tour (ou presque : mais pas celle, par exemple, de Montaigne ; la tour-« librairie« -écritoire de Michel-le-Pacifique-et-Pacificateur-de-Bordeaux ; du moins, lui, à son échelle d’abord de Bordeaux et du Bordelais. Emblématique, donc, de ce qui attend universellement toute tour (La Tour, prends garde ! ) osant, par sa simple élévation, défier les foudres du ciel (et des envieux) ! Et de ces énigmes _ très rapidement évoquées, chaque fois : comme représentatives et symptômatiques de certains destins-devenirs, seulement, et cela suffit ! ; et par là, aussi, annonciatrices-augurales universellement d’autres destins-devenirs à venir similairement, peut-être, et même très probablement ; ou pas : pour ces quelques uns qui ayant osé défier les augures, auront réussi à relever victorieusement le défi, eux… _, aucune ne sera résolue _ en effet _ par le livre _ qui, de fait, n’est en rien de rien une enquête historique chronologique factuelle documentée ; et qui laisse très volontairement ouvertes, béantes, à la curiosité du lecteur nombre d’irrésolutions de ces énigmes esquissées… _, au point même _ en effet _ qu’une page blanche volontaire _ c’est souligné ! _ est laissée _ page 137 (« Voilà une pensée que je ne puis confier à personne au monde / Où la mettre ? / Seule entre la page 136 et la page 138. / Et non chiffrée.« , est-il en ces mots très clairement signalé au lecteur léger-inattentif-négligent, qui pourrait ne pas remarquer pareille anomalie, page 138) _, où l’auteur aurait inscrit une pensée _ laquelle donc ? _ sur la mort d’Isaac _ survenue  en 2007 ? Cf ce mot, page 17 : « J’ai quand même survécu dix ans à ma mort-Isaac _ sic : un deuil profond aux conséquences personnelles durables en profondeur. Sans plus de précision. Elle m’a pourtant mordue à la gorge, et traînée hors du monde » ; mais nous n’en saurons pas davantage ici _ et la destruction des tours _ associées, donc, « mort d’Isaac«  et « destruction des tours«  _, et qu’elle ne veut pas partager _ pour quelles secrètes raisons ? Elles ne seront même pas soupçonnées ; et c’est une autre forme de défi : au lecteur, cette fois… 

Ce que représentent des événements historiques considérables _ tels que les meurtres à très grande échelle génocidaire (de presque tout un continent, l’Europe) comme ceux de la Shoah _ pour _ et dans _ l’élaboration d’une œuvre littéraire qui en est contemporaine, est insondable _ lire par exemple, dans l’œuvre de Piotr Rawicz, Le Sang du ciel.; ou Sablier, dans celle de Danilo Kis.. Comme Waterloo pour Fabrice Del Dongo _ à l’ouverture de La Chartreuse, ou la bataille de la Moskowa pour le prince André Bolkonsky ou Pierre Bezoukhov dans La Guerre et la paix, de Tolstoï __, bien entendu. Et comment s’insèrent _ oui _ un destin individuel, des relations amoureuses, une mémoire familiale _ voilà : cahotés, malmenés, déchiquetés, en pièces, quand en demeure encore un minuscule quelque chose (voire seulement la trace d’un nom quelque part…) _ dans ce grand flux chaotique _ immense et surpuissant, lui _ qu’est l’Histoire ? Un mot pour _ dire ou résumer _ ce sentiment _ mêlé, emmêlé, très emmêlé même _ d’incohérence et de nécessité _ à la fois, qui en émane et triomphe-règne-écrase-broie. Pourquoi pas Bacharach, petite ville allemande de la vallée du Rhin, qui a inspiré un roman à Heine et un petit texte _ la lettre XVIII des Lettres à un ami, ou Le Rhin _ inspiré et ironique à Victor Hugo ? Bacharach, dit Hélène Cixous _ page 96 _, cela veut dire en hébreu « je suis quatre fois perdu » _ tiens, tiens ! C’est là, sur les bords mêmes du Rhin, un lieu de bref passage et fuite-course éperdue d’un des ancêtres Jonas (un Abraham Jonas, déjà, page 95), avant la halte provisoire en Hanovre, à Borken, puis Osnabrück, à partir de 1881, de quelques uns des descendants Jonas : en l’occurrence, et parmi ses déjà nombreux frères et sœurs, Abraham Jonas, l’arrière grand-père Jonas (né à Borken, le 18 août 1833 et décédé à Osnabrück le 7 mai 1915) de Hélène Cixous. Osnabrück : une halte bien provisoire au milieu de la course-fuite de cette lignée (issue de la baleine) des Jonas.

Au passage, je remarque que le bien connu philosophe Hans Jonas (Mönchengladbach, 10-5-1903 – New Rochelle, 5-2-1993) est le cousin au second degré d’Eve Klein-Cixous, la mère d’Hélène :

fils de Gustav Jonas (Borken, 5-1-1864 – Möndchengladbach, 7-1-1938) et petit-fils de Herz Benjamin Jonas (Borken, 29-7-1828 – Möndchengladbach, 25-3-1907), qui était un des frères de cet Abraham Jonas (Borken, 18-8-1833 – Osnabrück, 7-5-1915), qui lui-même est le père de Rosalie-Rosie (Osnabrück, 23-4-1882 – Paris, 2-8-1977), le grand-père d’Ève (Strasbourg, 14-10-1910 – Paris, 1-7-2013) et l’arrière grand-père d’Hélène Cixous (née à Oran le 5 juin 1937), le philosophe Hans Jonas est donc lui aussi un membre de ces fratries-sororités Jonas de Borken et Osnabrück..

Toutefois Hélène Cixous note aussi, page 96, sa propre exceptionnalité parmi ce destin-pour-la fuite de ces Jonas : « Quand je considère l’exceptionnelle longévité de mon existence dans le pays _ la France _ où j’écris, force m’est de reconnaître que je ne suis pas _ tout à fait _ une Jonas traditionnelle. Je ne sais pas ce qui me rend si triste. Ein Märchen aus alten Zeiten das Kommt mir nicht aus dem Sinn » _ soient ici en allemand les troisième et quatrième vers du poème Die Lorelei de Heinrich Heine, en 1824 (« Un conte venu du fond des âges Ne me sort pas de l’esprit« ) ; le poème a été mis en musique en 1837 par Friedrich Sächer, et il en existe au moins une version discographique, par Janet Baker ; puis en 1841 (et 1856, en une seconde version) par Franz Liszt, avec des interprétations au disque par Hildegarde Behrens et Kiri Te Kanawa ; puis en 1843 par Clara Schumann, avec au disque une interprétation par Nathalie Stutzmann ; ainsi que de très nombreuses mises en musique depuis…

Et la phrase de ce passage, page 96, conclu par cette citation des vers de Heine, est laissée sans point

René de Ceccatty

Le shakespearien Défions l’augure

représente

_ ainsi, relative pause méditative en un vaste et soutenu poursuivi corpus _

un maillon majeur de l’œuvre-continent Cixous,

en ce qu’il précise et éclaire merveilleusement _ en son apaisé recul, propice au réfléchir _

ces demandes-prières-devoirs-missions d’écriture

reçu(e)s et entendu(e)s des voix de quelques uns de ses morts aimés,

qu’a acceptées de bien vouloir écouter-accueillir et remplir,

en livres constitués de phrases,

Hélène Cixous,

et qui constituent pour elle,

se vouant à y répondre en ces livres, en ces phrases,

un décisif mode d’être et de faire _ vaillant, courageux, libre et magnifiquement festif, jubilatoire _

face au réel et dans sa vie,

de demandes-prières de disparus

agréées et commencées d’exaucer.

Á suivre avec la plus belle attention !!!

Ce dimanche 10 juin 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Séance de dégustation de rattrapage (de la Coulée de Serrant) à la Cité du Vin : un entretien avec Nicolas Joly sur la biodynamie

28jan

Mardi 17 juin dernier, dans l’Auditorium Thomas Jefferson de la Cité du Vin, une extraordinaire séance d’entretien avec Nicolas Joly (et Gilles Berdin : l’auteur de Autour d’une bouteille avec Nicolas Joly _ la Biodynamie, aux Éditions Elytis), juste avant une merveilleuse dégustation de vins de biodynamie _ dont quelques bouteilles sublimes ! de la Coulée de Serrant.

L’entretien était mené par Francis Lippa.

En voici un lien vers la vidéo : http://www.rozenbaum.com/2017/01/autour-dune-bouteille-avec-nicolas-joly-et-gilles-berdin-elytis .

Et, en cas de difficulté à obtenir la vidéo;
voici un lien pour écouter, au moins, la bande-son de l’entretien :

 

 

 Titus Curiosus, ce samedi 28 janvier 2017

 

Entre mélancolie (de l’Histoire) et jubilation de l’admiration envers l’amour de la liberté et la vie, le sublime (et très probe) travail d’enquête d’Ivan Jablonka sur l' »Histoire des grands parents que je n’ai pas eus »

09avr

C’est éperdu d’admiration _ et de reconnaissance envers l’historien passionnément rigoureux d’une génération de pourchassés (de 1930 à 1945 : comme délinquants communistes, comme immigrés illégaux et sans-papiers, et enfin comme Juifs…) _ que le lecteur que je suis se retrouve à l’issue de sa troisième lecture _ toujours plus attentive _ d’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus, d’Ivan Jablonka, aux Éditions du Seuil ;

avec, aussi et en sus, le plaisir de l’impact de son intervention d’historien _ qui sait confier l’ampleur de sa recherche et la rigueur de ses analyses à une écriture vibrante, celle de son enquête méthodique, sans jamais se laisser aller à la dérive d’une imagination qui dévierait du souci de la stricte vérité (historique), sans cesse à démontrer et mettre à l’épreuve de ce qui infirmerait les hypothèses avancées : « il faut tout à la fois assumer ses incertitudes comme faisant partie d’un récit plein et entier, et repousser les facilités de l’imagination, même si elle remplit merveilleusement les blancs« , écrit l’auteur, page 265 _ à propos des liens entre histoire et littérature, à l’Escale du livre, dimanche il y a huit jours, le 29 avril dernier : un grand souffle (et de parfaite probité ! en toute modestie et même humilité, mais passionnés) en la présentation magnifiquement claire et percutante de ce qui dans son travail et son écriture se tisse entre histoire et littérature (entendue à l’exception de toute fiction, en son cas).

Sur ces liens entre travail de l’historien et souffle poétique,

on se reportera déjà avec profit et joie à son maître-article du 30 octobre 2007, à propos du déjà exemplaire, en sa singularité, et prodigieux de force ! Les Disparus de Daniel Mendelsohn _ une enquête-modèle ?.. _, sur le site de laviedesidees.fr : Comment raconter la Shoah

J’en distingue ici ces lignes :

« Le frottement entre l’histoire et la littérature, entre le témoignage, l’archive et le roman, fait jaillir comme une étincelle _ fécondissime ! _ la part d’inventivité _ fruit du génie à l’œuvre ; loin des calculs d’intérêt et plans de carrière ! _ qu’il y a dans toute tentative historienne et même dans toute recherche de vérité _ oui ! L’histoire n’est certes pas un artifice littéraire, une fiction verbale ; il n’en reste pas moins que, sans le grain de folie qui la fait lever _ voilà : le levain du génie de la curiosité inspirée ; la générosité d’une passion plus que vraie : vitale ! _, la vérité _ sinon inerte… _ reste invisible » ;

ainsi que la remarque de conclusion :

« Dans son étude History and Memory after Auschwitz, Dominick LaCapra affirme que l’important n’est pas de se souvenir, mais de se souvenir de manière pertinente _ et non selon des clichés ! Le danger est que la mémoire alterne entre répétition nostalgique et agitation superficielle, pour finalement transformer l’absence entêtante des victimes en présence _ = héroïsation ou/et hagiographie _ sanctifiée et honorée ; d’où la nécessité de ne jamais disjoindre le savoir, l’éthique et l’esthétique _ voilà ! Après lui, Mendelsohn nous montre qu’à l’étouffant « devoir de mémoire » _ seriné pour bien des motifs idéologiques : frelatés et mensongers ! _, il faut substituer la liberté créatrice du ressouvenir » _ fervent et maîtrisé…


C’est à ce bilan tout en camaïeu de demi-teintes précises-là

que nous confronte avec une émotion contrôlée mais contagieuse par sa parfaite vérité

_ « il est vain d’opposer scientificité et engagement, faits extérieurs et passion de celui qui les consigne, histoire et art de conter, car l’émotion ne provient pas du pathos ou de l’accumulation des superlatifs : elle jaillit de notre tension vers la vérité. Elle est la pierre de touche d’une littérature qui satisfait aux exigences de la méthode « , écrit l’auteur page 363 de cette Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus  : on ne saurait mieux dire ! _,

Ivan Jablonka en ses sublimes _ de justesse d’émotion vraie et d’analyse probe _ remarques de conclusion de son « enquête«  _ car tel est le sous-titre revendiqué et splendidement assumé de son livre, dans le droit-fil de la décision de démarche d’Hérodote… : l’amplitude des contextualisations et des références pertinemment convoquées et appliquées rend très admiratif ! _,

quand il déclare, page 363,

après ses ultimes _ diverses : toutes et chacune passées au plus précis et rigoureux des tamis du plausible et du quasi impossible : soient les denses et terribles pages 323 à 363 du dernier chapitre, « De l’autre côté du monde«  : sur ce qui a pu advenir (ou pas) de Matès et Idesa Jablonka à Auschwitz _ hypothèses à la recherche ce qui est advenu de facto à son grand-père Matès et à sa grand-mère Idesa à Auschwitz, en leur provisoire et à plus ou moins court terme _ jours ? mois ? années : 1943 ? 1944 ? _ survie, après avoir été débarqués « du convoi n° 49 » (en provenance de Drancy) sur la rampe le 4 mars 1943, « au crépuscule, disons vers 17 heures en cette fin d’hiver polonais«  (page 335) ; tout cela se lisant avec rien moins qu’une « une terreur sacrée«  (l’expression se lit à la page 291) :

« Voilà. Ma recherche touche à sa fin.

Au matin j’accueille tout le monde _ son épouse et ses filles _ à la table du petit déjeuner, les yeux brûlants, hagards. Mon enquête _ de rien moins que cinq années _ ne m’a pas apporté la paix. Je suis capable de regarder en face leur vie et leur mort _ telles qu’approchées au plus près possible par le travail infatigable de la recherche (et ses richissimes contextualisations : l’auteur a tout lu ! et décrypté !) ; mais celui-ci bute aussi sur quelques terriblement fâcheux points-aveugles (!) qui résistent… _, mais je resterai toujours ce petit garçon

_ rédigeant, se souvient-il, un « testament à l’âge de sept ans et demi« , en juin 1981, dans lequel il évoquait ses grands-parents comme des « dieux tutélaires«  « adorés qui veilleront sur moi » :

« je penserai à vous toute ma vie. Même quand ma vie à mon tour sera finie, mes enfants vous auront connus. Même leurs enfants vous connaîtront quand je serai dans la tombe. Pour moi, vous serez mes dieux, mes dieux adorés qui veilleront sur moi, que sur moi. Je penserai : mes dieux me couvrent, je peux rester dans l’enfer ou dans le paradis« , avait-il indiqué à l’ouverture de son livre, pages 9 et 10. Se demandant alors : « vocation d’historien ou résignation d’enfant écrasé par le devoir de transmission, maillon d’une chaîne de morts ?« 

Et à la veille, rétrospectivement, d’entreprendre l’enquête qui allait prendre les cinq années allant de 2007 à 2011, l’auteur se demandait, page 10 : « Ai-je encore la force de porter _ tel Énée, Anchise (cf « je suis historien comme Énée quittant Troie en flammes avec son père sur les épaules« , page 364) _ ces êtres dont je suis la projection dans le temps? Ne puis-je nourrir leur vie _ si vilainement trop vite oblitérée _ de la mienne _ d’historien au travail _, plutôt que de mourir sans cesse _ mélancoliquement _ de leur mort ?«  Le défi, n’était-il pas, alors (page 10 toujours) cette « folie que de vouloir retracer _ et en la seule vérité de la probe recherche méthodique historienne _ la vie d’inconnus à partir de rien ! Vivants, ils étaient déjà invisibles ; et l’Histoire les a pulvérisés« 

Mais il se trouve aussi que, toujours page 10 en suivant, « ces poussières du siècle ne reposent pas dans quelque urne _ scellée et parfaitement privée _ du temple familial ; elles sont _ bel et bien _ en suspension dans l’air _ qui nous est commun _, elles voyagent _ partout _ au gré des vents, s’humectent à l’écume des vagues, paillettent les toits de la ville, piquent notre œil et repartent sous un avatar quelconque, pétale, comète ou libellule, tout ce qui est léger et fugace.« 

C’est-à-dire surtout que « ces anonymes, ce ne sont pas les miens, ce sont les nôtres » !

Il est donc urgent, avant l’effacement définitif, de retrouver _ et apprendre à décrypter et interpréter _ les _ moindres _ traces, les empreintes de vie qu’ils ont laissées, preuves involontaires de leur passage dans le monde« .

Ce qui permet à l’auteur de conclure ainsi l’ouverture de son « enquête« , page 11 :

« Conçue à la fois comme une biographie familiale _ par sa focalisation ; mais sans exclusive, car le projecteur orienté sur eux est mis aussi sur toute une génération de pourchassés ! _, une œuvre de justice _ de réparation morale ! _ et un prolongement de mon travail d’historien,

ma recherche commence » : c’était donc en 2007…  _

mais je resterai toujours ce petit garçon _ de sept ans et demi, en 1981,

je reprends l’élan de la phrase de la page 363 _

couché dans sa tombe, avec les dieux qui le veillent.

Leur mort coule dans mes veines, non comme un poison, mais comme ma vie même.

Pour mes filles _ soit la génération qui vient maintenant (celle des arrière-petits enfants : les filles d’Ivan Jablonka vont encore à l’école maternelle) _, je rêve d’autre chose : proclamer la dignité d’un homme et d’une femme dont la mort est une borne, pas un destin. Pour moi, c’est trop tard !

Même si en ce qu’il qualifie de son « échec » ici

_ « je n’éprouve aucune satisfaction. Je ne sais rien _ d’objectivement assuré, au-delà d’indices, cependant, de témoignages rigoureusement décryptés ! tels ceux, évidemment si précieux, de la cousine Annette (et ce qu’elle a recueilli du boucher de la rue des Maronites, Szloma Niremberg, revenu d’Auschwitz…) et ceux de l’autre cousine Maria et de sa fille Sarah, de retour d’Auschwitz, ces deux dernières-ci aussi ! _ de leur mort _ à Auschwitz _ et pas grand chose de leur vie« , écrit-il au final de l’enquête, et du chapitre d’Auschwitz, page 364. Ils sont bourrelier et couturière, révolutionnaires du Yiddishland, persécutés pour ce qu’ils sont et pour ce qu’ils font _ pas seulement en Pologne, dans la France de la IIIe République, et en celle de Vichy, puis par les Nazis _, jusqu’à la fin tragique de leur existence ; je suis un chercheur parisien, social-démocrate, presque un bourgeois. Mon franco-judaïsme assimilé contre leur judéo-bolchévisme flamboyant. Nous n’avons aucune langue en commun« 

Et pis encore, en suivant : « Ce n’est pas seulement pour cela que je suis condamné à rester extérieur à leur vie. Il suffit de se prendre soi-même en exemple pour sentir le caractère dérisoire de mon pari : la somme de nos actes ne révèle pas ce que nous sommes, et quelques actes épars ne révèlent rien du tout.

Après avoir brassé, réuni, comparé, recousu, je ne sais rien.

Ma seule consolation, c’est que je ne pouvais _ en historien qui décrypte des traces _ faire mieux«  _,

même si en ce qu’il qualifie de son « échec » d’historien,

émerge une formidable admiration et leçon de courage et de vie, c’est-à-dire de liberté

envers et contre tout,

de la part de ses grands-parents pourchassés _ comme militants communistes, puis immigrés illégaux sans-papiers, et enfin Juifs… _, comme de ceux qui les ont aidés et accueillis _ à commencer par l’ouvrier anarchiste breton (de Fougères) Constant Couanault et son épouse Annette, la cousine (venue, elle, de Maloryta, en Biélorussie) _ :

« Je distingue les miens _ écrit aussi (et peut-être surtout) Ivan Jablonka pages 365-366-367 ; et c’est cela qui anime le plus fort l’historien, à contresens de sa pente personnelle mélancolique… _ parce qu’ils symbolisent toute une génération.

Parce qu’ils sont plus grands qu’eux-mêmes.

Au nom de quoi ? Une marche du shtetl vers l’Occident ? Une tragédie vécue entre Staline et Hitler ? Un amour brisé par la Shoah ? Vie et mort d’un homme du Sonderkommando ? Biographie de mes grands-parents ?

Les mots _ jusque ceux du scientifique et historien, en l’occurrence _ sont mensongers. A peine prononcés, ils trahissent le foisonnement des êtres _ magnifique expression _, bafouent leur liberté.

Quand je dis « Juifs », je referme sur mes grands-parents la chape identitaire que, toute leur vie, ils ont voulu faire sauter pour embrasser l’universel » : voilà ! nous touchons ici le fond de leur histoire de personnes !

C’est cette conquête on ne peut mieux concrète de la liberté qui les a, comme personnes singulières, animés, même s’ils ont été, tellement trop jeunes, en leur course éperdue de par l’Europe et le monde (vers l’Argentine ?), pris dans la nasse et fauchés (jusqu’à Auschwitz), avec et comme d’autres qu’eux, par d’autres forces de l’Histoire…

Mais « nul renoncement _ voilà ! _ n’entache leur vie semée d’échecs. Leur rage d’émancipation les porte _ sans cesse et en dépit de tout : jusqu’à la capture dernière, 17 passage d’Eupatoria et Drancy, puis la mort injustement reçue, à Auschwitz _ au-delà d’eux-mêmes « 

_ et en comparaison, ajoute leur petit-fils, né, lui, à la fin de 1973 : « ma révolte à moi, bien faible révolte en vérité, se dresse contre l’oubli et le silence, contre l’ordre des choses, l’indifférence, la banalité«  : ce n’est pas (non plus) rien !..

Et « ils sont désormais rendus _ par la justesse de ce livre _ à leur jaillissement natif, au débordement _ que tant, ici, là, et encore ailleurs, avaient cherché à étouffer _ : des êtres irréductiblement, démesurément faits pour la vie«  _ qui se construit, se déploie et se crée… Voilà un essentiel, filial comme historiographique, hommage !

« Au moment de la séparation _ d’avec eux, qu’est le terme de ce livre pour celui qui est encore en train de l’écrire, fin 2011 _,

je voudrais leur dire que je les aime,

que je pense à eux souvent _ ils sont devenus désormais tellement plus présents ! _,

que j’admire leur vie telle qu’ils l’ont vécue,

leur liberté telle qu’ils l’ont brandie _ voilà ! _,

que j’éprouve de la gratitude à leur égard parce que ma vie en France, dans un pays en paix, libre et riche, c’est à eux que je la dois _ même s’ils ne voyaient peut-être pas les choses ainsi.

Je voudrais

_ en ce dialogue avec les morts ; cf mon article du 27 mars 2011 sur le livre de ce titre, Dialogue avec les morts, de Jean Clair : Face à l’énigme du devenir (poïétiquement) soi, l’intensément troublant « Dialogue avec les morts » (et la beauté !) de Jean Clair : comprendre son parcours d’amoureux d’oeuvres vraies _

qu’ils sachent que j’aurais aimé les connaître, trouver leur accent bizarre, leurs cadeaux un peu décalés, leurs histoires merveilleuses.

Je voudrais leur raconter aussi la suite : leurs enfants _ Suzanne (Sorè), née le 22 janvier 1939, et Marcel (Moyshelè), né le 29 avril 1940 _ ont été naturalisés après la guerre et leurs trois petits-enfants _ ma cousine, mon frère et moi _ ont fait de bonnes études, par lesquelles la République a montré un autre visage que celui qu’ils ont connu. »

Alors, à la question (qu’Ivan Jablonka se pose lors d’une journée complète passée par lui sur le site d’Auschwitz, page 344) : « Mais eux, où sont-ils ?« ,

et puisqu' »il faut bien qu’ils soient quelque part, puisqu’ils ne sont ni sur la terre ni au ciel« ,

l’auteur (et petit-fils) répond ceci, page 344 :

« Ils sont en caractères d’imprimerie dans le Mémorial de Klarsfeld,

en lettres d’or sur le mur des noms au Mémorial de la Shoah,

en langage informatique dans les bases de données de Yad Vashem.

Tamara, la fille de Henya _ (1917-1996) la plus jeune de la fratrie de Matès Jablonka _, a gentiment fait graver leurs noms sur la tombe de sa mère, comme s’ils étaient là, dans le cimetière-cactée de Hadera chauffé à blanc par le soleil israélien.

Ils sont _ aussi et surtout désormais _ dans ce livre que je mûris,

alors que, sur le pré d’herbe verte _ d’Auschwitz-Birkenau _, la minute de silence s’écoule« , se disait lors de cette minute-là leur petit-fils et historien...

...

De fait, on découvre et comprend bien, en méditant sur ce livre, que (pages 163-164)

« la distinction entre nos histoires de famille et ce qu’on voudrait appeler l’Histoire, avec sa pompeuse majuscule,

n’a aucun sens.

C’est rigoureusement la même chose _ cf aussi l’article-entretien avec Michelle Perrot et Alain Corbin : « Silences et murmures de l’Histoire » ; ou encore ce livre-maître de micro-histoire d’Alain Corbin : Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot _ sur les traces d’un inconnu (1798-1876) _,

il n’y a pas, d’un côté, les grands de ce monde, avec leurs sceptres et leurs interventions télévisées, et, de l’autre, le ressac de la vie quotidienne, les colères et les espoirs sans lendemain, les larmes anonymes, les inconnus dont le nom rouille au bas d’un monument aux morts ou dans quelque cimetière de campagne.

Il n’y a qu’une seule liberté,

une seule finitude,

une seule tragédie

_ humaine et inhumaine _

qui fait du passé _ tout à la fois _ notre plus grande richesse et la vasque de poison dans laquelle notre cœur baigne.

Faire de l’histoire,

c’est prêter l’oreille à la palpitation du silence,

c’est tenter de substituer à l’angoisse, intense au point de se suffire à elle-même,

le respect triste et doux qu’inspire l’humaine _ et commune : universelle _ condition.

Voilà mon travail« ,

en concluait Ivan Jablonka, page 164, au sein du chapitre « Les Sans-Papiers juifs de ma famille« …

Les grands livres , comme les grandes œuvres, sont trans-genres : par la puissance et la grâce tout à la fois _ c’est là la vertu du style ! _ de la singularité de l’objet qu’ils s’essaient à cerner, faire apparaître, figurer, et éclairer et connaître et pleinement ressentir, aussi, et enfin, en une singulière, elle aussi, aisthesis.

A cette catégorie singulière (rare !) -là

_ avec, par exemple, Les Disparus de Daniel Mendelsohn, et, dans la fiction, Liquidation d’Imre Kertész ou Zone de Mathias Enard, ou en musique l’œuvre génialissime, d’après la guerre, de Lucien Durosoir _

appartient cet immense livre si riche _ il m’évoque, à l’échelle des vies de Matès et Idesa Jablonka, la richesse des témoignages réunis par Saul Friedländer dans Les Années d’extermination _,

si fort, si juste et si bouleversant,

et plus nécessaire aujourd’hui que jamais pour reconnaître (et accepter) ce qu’est l’humanité (libre) vraie,

qu’est cette Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus d’Ivan Jablonka, aux Éditions du Seuil…

Au moment de conclure,

je m’aperçois que je n’ai quasiment rien dit des prodiges de rigueur et de fécondité _ admirables : non, la moisson n’est pas vaine !!! _ de cette enquête : dans les archives, comme sur le terrain, et à la recherche de témoins, directs ou indirects, et témoignages

Les efforts d’établissement des faits, comme ceux d’interprétation des indices, ou de comparaisons avec des témoignages similaires dans des situations comparables, sont absolument passionnants !

Tant pour les chapitres de la vie en Pologne, à Parczew (« Jean Petit-Pommier« , pages 13 à 53, « Révolutionnaires professionnels », pages 55 à 93, et « Un antisémitisme plus « civilisé »« , pages 95 à 126), que ceux de la déjà difficile vie à Paris sous la IIIe République finissante (« Les sans-papiers juifs de ma famille« , pages 127 à 168 et « Automne 1939 : les étrangers s’engagent« , pages 169 à 213), que pour la vie sous Vichy (« Le dentiste providentiel« , pages 215 à 263 et « Un bloc d’humanité vraie« , pages 265 à 295), qui se clôt sur l’essai _ passionnant ! _ de reconstitution (par recueil méthodique et patient d’indices et de témoignages) de la capture, 17 Passage d’Eupatoria, à Ménilmontant, le « 25 février 1943, tôt dans la matinée, à l’heure des éboueurs et des laitiers » (page 265).

Après le chapitre reconstituant l’existence des enfants, Suzanne et Marcel, à Luitré, en Île-et-Vilaine, chez un couple de retraités, les Courtoux, de mai 1943 à novembre 1944 (dans le chapitre « A l’abri d’une haie de thuyas« , pages 297 à 321),

l’ultime chapitre « De l’autre côté du monde« , pages 323 à 369, s’efforce d’établir le plus précisément possible, et en interprétant avec le maximum de rigueur l’ensemble des moindres indices et témoignages recueillis, rassemblés et confrontés, ce que furent les circonstances de la fin de vie et de la mort et d’Idesa et de Matès Jablonka à Auschwitz :

Matès ayant très probablement _ selon (ou grâce à) la conjonction établie de trois indices (ou « éléments de preuve« , dit Ivan Jablonka page 325) rapportés et interprétés, selon la plus rigoureuse méthode historiographique, pages 325 à 333 : sans doute le climax de toute cette enquête ! _ survécu un certain temps en tant que « croquemort« , c’est-à-dire membre du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau : ce qui est rapporté et confronté à l’ensemble des témoignages accessibles à ce jour dans ces livres parmi les plus terribles du XXe siècle que sont Des voix dans la nuit _ la résistance juive à Auschwitz, de Ber Mark (Plon, 1982) et le collectif Des voix sous la cendre _ Manuscrits des Sonderkommandos d’Auschwitz-Birkenau (Mémorial de la Shoah-Calmann-Lévy, 2005, sous la direction de Georges Bensoussan)…

Le travail _ et tension (sans le moindre pathos) du récit _ d’Ivan Jablonka est tout particulièrement ici _ faut-il le souligner ? _ lumineux…

Sur le concept d’enquête, et sa magnifique fécondité,

je renvoie à trois de mes articles précédents :

celui, récent, du 22 février 2012, à propos du livre de Florent Brayard Auschwitz, enquête sur un complot nazi :

Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi » ;

et ceux, plus en amont _ à l’ouverture même de mon blog en juillet 2008 _ des 16 et 17 juillet 2008, à propos du livre (-enquête aussi !) de Jean-Marie Borzeix, Jeudi saint, à propos d’une rafle oubliée, au pays de Bugeat, en Haute-Corrèze, non loin de Tarnac, la semaine de Pâques, en 1944 : 

Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation) _ « étude critique »

et lacunes dans l’Histoire

Titus Curiosus, ce 9 avril 2010

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