Posts Tagged ‘spiritualité

De Sergio Larrain (1931 – 2012), « une figure unique de la photographie », publication de « El Rectangulo en la mano », son tout premier livre, en 1963

25déc

De Sergio Larrain

(Santiago de Chile, 5 septembre 1931 – Ovalle, 7 février 2012)

_ immense photographe chilien,

et ami de mon ami Bernard Plossu _,

les excellentes Éditions Xavier Barral

publient un très émouvant petit cahier

de 44 pages

_ « por la integracion de la cultura latino-americana«  _,

ré-édition du tout premier livre publié par le photographe lui-même

en 1963 :

El Rectangulo en la mano.

Le bref Avant-Propos _ de 4 pages _, d’Agnès Sire

_ directrice artistique de la fondation Henri Cartier-Bresson _,

comporte un superbe _ et très parlant _ exergue de 6 lignes de Sergio Larrain

_ extrait de Un Chileno entre los ases fotográficos, de l’écrivain chilien, lui aussi, José Donoso,

publié le 17 août 1960 dans le numéro 1317 de la revue Ercilla _,

que voici :

« Je veux que ma photographie soit une expérience immédiate et non une mastication.

La photographie, comme n’importe quel art, on doit la chercher au fond de soi.

L’image parfaite est un miracle,

elle advient _ par rencontre reçue _ dans une irruption de lumière, de formes, du sujet

et dans un état d’âme limpide _ on appuie sur le déclencheur presque sans le savoir _,

ainsi le miracle se produit« …

Ce qui aide aussi à comprendre que

Sergio Larrain a passé une longue partie de sa vie _ la dernière _ retiré dans une petite communauté monastique :

c’est un spirituel  _ et il croit aux miracles.

Je remercie Bernard Plossu de m’avoir fait connaître son œuvre

infiniment touchante.



Ce mercredi de Noël 25 décembre 2019, Titus-Curiosus – Francis Lippa 

L’admirable spiritualité lisztienne de Francesco Piemontesi

27juin

J’avais admiré le naturel de Francesco Piemontesi dans la grâce mozartienne ;

puis l’intensité de son second CD Liszt, dans le versant italien, deuxième année, des Années de pélerinage :

cf mon article du 6 juin dernier, il a juste trois semaines :

C’est donc avec plaisir que je prends acte

que Jean-Charles Hoffelé partage pleinement mon point de vue

sur ce CD Orfeo C 982 191

en son article de Discophilia

intitulé : DE LA SPIRITUALITÉ.

DE LA SPIRITUALITÉ



L’année romaine de Liszt aura encouragé les pianistes à tous les vices, langueur ou fureur ; pas Francesco Piemontesi qui poursuit _ sans langueur, ni fureur, donc _ son voyage dans le pèlerinage du virtuose hongrois _ après la première année, Suisse _ avec une pureté de ton _ oui ! _, une absence d’effets _ oui ! _, exhaussant Après une lecture du Dante au même niveau que celles, si nombreuses, de Claudio Arrau : aucun effet, mais un chant pur _ oui, oui _ et des abîmes vertigineux _ absolument ! Le pianiste suisse sait créer des espaces de retrait stupéfiant dans une œuvre qui démultiplie le clavier. Et tout cela toujours tenu, maîtrisé _ oui _, écoutez simplement le chant d’allégresse avant la coda.

Les trois Sonnets de Pétrarque rappellent par leur élévation la beauté du toucher de Kempff, rien moins ; et sont autant des déclamations contenues que des prières, évoquant Spozalizio qui ouvre l’album, où Piemontesi dore l’aigu de son piano comme le fond d’un Lorenzetti _ le siennois.

Toute cette seconde année précédée par la prédication aux oiseaux de Saint François d’Assise est sous ses doigts un exhaussement, une élévation spirituelle _ parfaitement _, telle, déjà, la musique de l’Abbé Liszt qui va aux confins de l’harmonie et dissout le romantisme dans l’extase _ oui _ ; soit ici une lecture humble et parfaite _ totalement maîtrisée _ qui peine à cacher le virtuose insensé qu’est ce pianiste poète _ c’est parfaitement dit. En complément un DVD passionnant.


LE DISQUE DU JOUR


Franz Liszt
(1811-1886)…


Années de Pèlerinage. Deuxième Année – Italie,
S. 161

St. François d’Assise prêchant aux oiseaux – Légende No. 1, S. 175 No. 1


Francesco Piemontesi, piano



Un album (CD+DVD) du label Orfeo C982191

Photo à la une : le pianiste Francesco Piemontesi – Photo : © DR



Ce jeudi 27 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le Bach de Benjamin Alard justement reconnu

17juin

Ce jour,

sur son excellent site Discophilia,

Jean-Charles Hoffelé nous donne un bel article

intitulé JSB : univers claviers 

àpropos des deux premiers coffrets de CDs 

que Benjamin Alard consacre à l’intégrale _ qui débute _ des œuvres pour claviers _ au pluriel ! _

de Jean-Sébastien Bach,

chez Harmonia Mundi.

Et rejoint en quelque sorte les articles que j’ai mis en ligne ici même

en hommage à ce superbe travail musical et discographique en cours :

le 13 avril dernier :

le 22 avril 2018 :

le 30 mars 2018 :

le 19 février 2012 :

Voici donc l’article de ce jour de Jean-Charles Hoffelé :


JSB : UNIVERS CLAVIERS

Les grands anciens, Helmut Walcha, Gustav Leonhardt, détestaient l’idée de spécialisation dans leur pratique instrumentale. Ils se proclamaient claviéristes, à l’aise aux buffets des orgues comme devant l’univers secret du clavecin. Benjamin Alard a toujours procédé comme eux, fait plutôt rare dans sa génération où côté baroque, les clavecinistes l’ont emporté sur les organistes _ Benjamin Alard n’a-t-il pas débuté son travail de claviériste sur l’orgue d’Arques-la-Bataille ?


Mais s’engageant chez J. S. Bach, qui depuis ses débuts est l’objet de son art, il savait bien que les deux instruments étaient inséparables, mieux, que la pensée de Bach comme son style ne se trouvaient complets qu’à condition de toucher l’orgue comme le clavecin.


L’idée est donc d’enregistrer tout ce que Bach composa pour les claviers. Long périple commencé _ ici, du moins, pour ces enregistrements pour Harmonia Mundi… _ dans l’Église Sainte-Aurélie de Strasbourg en mai 2017 sur le magnifique Silbermann que l’on sait, et qui suivrait la chronologie.


Le premier volume est empli des audaces du jeune virtuose, Benjamin Alard y déployant des trésors de musicalité qui soulignent la spiritualité des premiers opus en les contrastant avec les œuvres de ses contemporains qui furent ses modèles, Pachelbel, les aînés de la famille Bach, Frescobaldi (comme il joue la merveilleuse Bergamasca !), Böhm évidemment, inspirateur des Chorals de son temps de Lunebourg où les lignes se simplifient, le style s’épure et qu’Alard joue avec une clarté magique _ absolument !

Mais le plus beau CD – les œuvres obligent – du premier volume reste le troisième, où s’alternent le très flûté clavecin d’Emile Jobin d’après Ruckers, et le Silbermann. Clou du disque, et de tout l’album, à l’orgue le Capricio sopra la lontananza del suo fratello diletissimo, merveille de poèsie qu’on entend trop rarement sur cet instrument si propice à en propager les mélancolies, et où le jeune homme retrouve la nudité émue du discours qu’y tenait au clavecin Gustav Leonhardt. _ et c’est un compliment amplement mérité !..

Le second volume de ce voyage initiatique vient de paraître _ voilà. Adieu le Silbermann de Sainte-Aurélie, pour les débuts de la grande pérégrination hanséatique de J. S. Bach, de Lübeck à Hambourg, Benjamin Alard a choisi l’instrument de Saint-Vaast de Béthune (Freytag-Tricoteaux d’après Arp Schnitger), mais aussi un clavierorganum _ en effet.


Pas de clavecin, Bach est alors tout à ses orgues. Quatre CDs où se met en place _ oui _ l’univers Bach dans une plénitude lumineuse, Benjamin Alard interrogeant les textes, les jouant avec un naturel confondant _ oui _, musique du quotidien qu’élève son jeu d’une haute spiritualité _ c’est très juste. Hors Bach, une merveille : la grande Fantaisie sur le choral « An Wasserflüssen Babylon » de Johann Adam Reinken. _ un génie bien trop méconnu des mélomanes, en dépit de quelques trèss beaux CDs. Et il retrouve, comme sur le premier volume, le soprano très « knaben » de Gerlinde Sämann pour les chorals chantés _ et un charme très prenant opère à plein…


Juste un bémol : pour le flamboiement de ces années hanséatiques, les quatre disques du second volume auraient gagné à varier les instruments, et peut-être justement en allant physiquement sur les traces de Bach, à Hambourg ou Lübeck, quitte à franchir la frontière danoise comme le fit jadis Marie-Claire Alain.


LE DISQUE DU JOUR


Johann Sebastian Bach(1685-1750)
L’œuvre intégrale pour claviers
Vol. 1 : Le jeune héritier

Pièces de Johann Michael Bach (1648-1694), Girolamo Frescobaldi (1583-1643), Johann Christoph Bach (1642-1703), Johann Kuhnau (1660-1752), Georg Böhm (1661-1733), Johann Jakob Froberger (1616-1667), Johann Pachelbel (1653-1706), Louis Marchand (1669-1732), Nicolas de Grigny (1672-1703) & Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Benjamin Alard, orgue, clavecin
Un coffret de 3 CD du label harmonia mundi HMC 902450.52

Johann Sebastian Bach
L’œuvre intégrale pour claviers
Vol. 2 : Vers le Nord


Pièces de Dietrich Buxtehude (1637?-1707), Johann Pachelbel (1653-1706), Johann Adam Reinken (1643?-1722) & Johann Sebastian Bach (1685-1750)


Benjamin Alard, orgue
Un coffret de 4 CD du label harmonia mundi HMC 902453.56

Photo à la une : l’organiste et claveciniste Benjamin Alard – Photo : © DR

Enchantement à suivre !!!


Ce lundi 17 juin 2910, Titus Curiosus – Francis Lippa

Les Histoires Sacrées de Marc-Antoine Charpentier par Sébastien Daucé et l’Ensemble Correspondances

15avr

Sébastien Daucé

poursuit son très beau travail discographique

en faveur, tout spécialement, de l’œuvre musical de Marc-Antoine Charpentier (1643 – 1704),

chez Harmonia Mundi,

par un magnifique double album _ + un DVD Bonus _ HMM 902280.81,

intitulé Histoires sacrées,

et comportant 9 œuvres :

Cæcilia, virgo et martyr octo vocibus H. 397,

Motet pour les trépassés à 8 H. 311,

Dialogus inter Magdalenam et Jesum H. 423,

Judith, sive Bethulia liberata H. 391,

Mors Saülis et Jonathae H. 403,

Dialogus inter Christum et homines H. 417,

Élévation Famem team H. 408,

et Pestis Mediolanensis H. 398 & 398a.

Marc-Antoine Charpentier est le seul compositeur du Grand Siècle _ pas trop bien en cour auprès de Louis XIV et Versailles (cf ses démélés avec Lully ; et sa collaboration avec le tout dernier Molière…) _ à s’être aussi remarquablement illustré dans le genre de l’histoire sacrée, livrant plus d’une trentaine d’œuvres _ d’une profonde spiritualité _ toutes conçues après son séjour en Italie _ oui. De ce corpus exceptionnel, Sébastien Daucé et l’Ensemble Correspondances ont extrait avec soin quelques joyaux _ l’œuvre de Charpentier est vaste _ reflétant à la fois l’expérience romaine de Charpentier (probablement auprès de Carissimi, le maître de l’oratorio _ voilà : ce n’est, en effet, pas absolument avéré, mais c’est plus que probable !!! _) et les préoccupations humanistes d’une époque. À la manière d’un petit opéra _ c’est un peu vite résumé ainsi… _, chaque pièce nous raconte l’histoire _ à destination d’édification du fidèle (de la Contre-Réforme romaine, après le concile de Trente) _ de destins exemplaires, comme ceux de femmes illustres (Judith, Cécile, Madeleine), ou celui d’une amitié profonde mise à l’épreuve (Mors Saülis et Jonathæ).


Une nouvelle très belle pièce

_ empreinte de toute la tendresse et gravité sobre qui conviennent à la musique sans hystérie baroquissime de Charpentier _

à l’édifice discographique de Sébastien Daucé.


Ce lundi 15 avril 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Tombeau pour un luthier : Pierre Jaquier, de Cucuron

22jan

Un très bel hommage à un luthier disparu _en 2010 _,

Pierre Jaquier, de Cucuron ; 

par Cécile Glaenzer, sur le site de Res Musica :

Et pour Joël Dehais,

ami violiste,

et fervent de ses rencontres de Cucuron.

PIERRE JAQUIER, TOMBEAU POUR UN LUTHIER

Artistes, Artistes divers, Portraits

La parole est donnée à des facteurs de piano, d’orgue, de clavecin ou encore des luthiers et tout autre artisan « de l’ombre ». Sous la forme d’anecdotes, de réflexion sur le métier, ou de confidences imaginaires d’artisans célèbres dans l’histoire de la musique, ResMusica choisit de les mettre en lumière. Pour accéder au dossier complet : Les confidences d’artisans de la musique


CaptureParti en 2010, Pierre Jaquier était un luthier mondialement reconnu pour son immense talent. Véritable esprit encyclopédique, il puisait l’inspiration de son art à la source d’une profonde spiritualité chrétienne.

Des centaines de violes de gambe sont nées entre les mains de Pierre Jaquier. Ses instruments, sans oublier ceux de la famille des violons, se retrouvent au sein des orchestres baroques du monde entier. Et l’atelier de Cucuron, dans le Vaucluse, où il s’était installé depuis 1990, a vu défiler les plus grands musiciens venus faire régler leurs instruments à archet. Pour le grand public, c’est le film Tous les matins du monde d’Alain Corneau qui a révélé la viole de gambe, cet instrument-roi du XVIIe siècle. Pierre Jaquier fut le luthier qui a construit pour ce film les violes de M. de Sainte-Colombe et de Marin Marais.

L’atelier des Quatre Couronnés

Certains lieux privés sont des lieux sacrés, des lieux où souffle l’Esprit. Ainsi, l’atelier de lutherie de Pierre Jaquier est de ces lieux habités, où le visiteur est immédiatement saisi par un sentiment de transcendance. Une grande pièce lumineuse, très haute de plafond. La lumière zénithale tombe directement sur l’établi. Au sol, des milliers de petits cubes de bois debout disposés en spirale forment une mosaïque monochrome. Au centre de l’atelier, un large pilier cylindrique autour duquel s’enroule l’hélice d’un escalier de bois, permet d’accéder à une mezzanine aux rayonnages remplis de livres, de plans, d’esquisses et de pièces de bois sculptées. Sur la poutre maîtresse qui soutient l’ensemble, le luthier a gravé des versets du Psaume 103, en latin : «  Omnia a te expectant ut des illis escam in tempore. Dante te illis, colligent. Aperiente te manum tuam, omnia implebuntur bonitate. Emittes spiritum tuum, et creabuntur et renovabis faciem terrae »(1).  On pense à la librairie de Montaigne _ voilà. Aucun outil ne traine, tous soigneusement rangés dans de beaux placards de bois remplis de centaines de petits tiroirs. La pièce des vernis est à part, qui évoque l’antre de l’alchimiste avec ses rayonnages de fioles alignées.

Du bois, des outils, de la lumière : ce sont là les éléments du sacré. Ce n’est pas un hasard si Pierre Jaquier a voulu une bénédiction pour son atelier au moment de son inauguration, comme on bénit un orgue, comme on dédicace un autel. Pour cet artisan à la spiritualité si profonde, l’établi était une forme d’autel, et l’ensemble de ses gestes s’apparentait à une liturgie _ oui. Il se sentait proche de la Règle de Saint Benoît, qui donne une si belle place au travail : « Pour Benoit, si la prière est le premier travail des moines, le travail est aussi une prière. », nous dit-il dans un texte inédit consacré à la place du travail manuel dans la Bible. C’est au cours de la cérémonie de bénédiction de l’atelier par le curé de Cucuron que le luthier Luc Breton a procédé à la remise du tablier à Pierre Jaquier, geste solennel qui relevait autrefois du magistère de l’église. Grand connaisseur de la tradition, Luc Breton fait référence à cette cérémonie dans un article paru dans la revue Connaissance des religions * : « La remise du tablier appartenait à l’Église. Elle y a renoncé à partir de la fin du XVIIe ; cette cérémonie a subsisté seulement sous une forme édulcorée, avec le scapulaire de Saint Joseph notamment. Le tablier ressemble à l’étole du prêtre ; il porte une croix au niveau de la nuque, on baise cette croix avant de passer le tablier autour du cou. Son tracé est particulier : il est en forme de trapèze que l’on peut subdiviser en trois séries superposées de trois carrés, soit neuf carrés, auxquels il faut ajouter un dixième carré supplémentaire en haut, au niveau de la poitrine. Cela donne au tablier une forme ascendante, avec un point de fuite en haut et une croix inscrite dedans. Le tablier est d’une importance capitale, car c’est une représentation du monde, que l’on peut comparer au plan de l’église dans lequel le ciel est une demi-sphère posée sur un cube (…). La remise du tablier se faisait dans le cadre du métier, en présence des dignitaires du métier, avec la bénédiction du clergé. »

L’atelier de Pierre Jaquier est placé sous le patronage des « Quatre Couronnés » _ à Rome, l’église des Quattro Coronatti s’élève entre Saint-Clément et Saint-Jean-de-Latran, sur les pentes dominant à l’est le Colisée. Dans le même texte déjà cité, il nous rappelle qui sont ces saints oubliés : « Les Quatre Couronnés sont cinq : Claudius, Castorius, Simpronianus et Nicostratus, auxquels s’ajoute Simplicius, converti un peu plus tard. Ils étaient sculpteurs en Pannonie, dans les carrières de Dioclétien _ le constructeur du palais de Split, en Dalmatie _, et maîtrisaient leur art à la perfection au point d’être remarqués par l’empereur qui les fit travailler spécialement pour lui, en particulier le porphyre, le plus dur de tous les marbres _ celui du puissant relief des quatre tétrarques d’un des angles de la façade de Saint-Marc de Venise. Les Quatre couronnés disaient tenir le secret de leur incroyable maîtrise technique dans le fait qu’ils appliquaient à la lettre le précepte de l’Apôtre Paul : Quoi que vous fassiez, faites-le au nom du Seigneur Jésus. Lorsque Simplicius, dont le fer se brisait régulièrement sur le marbre, l’eut fait tremper par Claudius, à sa question devant la qualité nouvelle de l’outil, ce dernier répond : Tu t’étonnes, frère, de la trempe des fers ? C’est le Créateur de toutes choses qui a lui-même renforcé son œuvre. Leur technique ignorait complètement celle des ingénieurs païens et ne connaissait que le nom du Christ ; elle produisait des merveilles qu’aucun autre sculpteur ne pouvait réaliser. Soupçonnés d’être chrétiens, ils reçurent l’ordre d’adorer une statue de vingt-cinq pieds de haut, représentant le soleil avec son quadrige, qu’ils avaient eux-mêmes sculptée et que Dioclétien avait fait placer dans un temple. Ils s’y refusèrent en déclarant : Nous n’adorons jamais l’œuvre de nos mains. Ils refusèrent également de sculpter une statue d’Esculape, ce qui leur valu la couronne du martyre. »

On reconnaît l’artisan à ses copeaux

L’épreuve de la maladie a été pour Pierre Jaquier une ultime source d’enrichissement. Tous ceux, très nombreux, qui l’ont côtoyé durant ces longs mois où la maladie dégénérative semblait détruire inéluctablement son corps, tous ont ressenti cette force morale qui l’habitait, cette paix intérieure. « Vivre avec une telle maladie, c’est comme être enfermé dans un sous-marin : on est relié par un tuyau à la surface pour respirer. Si je remonte à la surface, je trouve l’agitation, les soucis ; mais il est possible d’aller au plus profond pour trouver le calme (…). Comme je ne peux me déplacer horizontalement, il me reste à rechercher au fond de moi-même ma vérité, en descendant dans mon espace intérieur, espace qui est beaucoup plus grand qu’on ne l’imagine », témoignait-il en juin 2010, dans le bulletin de l’Association pour la Recherche sur la Sclérose Latérale Amyotrophique (A.R.S.L.A.).

En homme de foi, Pierre Jaquier s’est préparé à « la Rencontre ». Pour cela, il lui a fallu faire l’expérience du lâcher-prise, du dépouillement. Il en parlait volontiers aux amis qui lui rendaient visite. « Lâcher prise, ce n’est rien d’autre qu’ouvrir ses mains, ouvrir son cœur. » Il lui a d’abord fallu accueillir la maladie en lui, jusqu’à en faire une compagne de vie. « Ce chemin-là, c’est un véritable pèlerinage », disait-il. Sur ce chemin, nourri par la Parole, il avançait d’un pas ferme et assuré. En l’entendant évoquer le dépouillement auquel le travail sur lui-même le conduisait, on ne pouvait qu’être frappé de la similitude avec le travail du luthier qui rabote une table d’harmonie ; copeau après copeau, pour ôter au bois toute la matière qui l’encombre, jusqu’à le rendre résonnant à la perfection. Après avoir façonné  tant d’instruments magnifiques, le luthier, à travers sa maladie, s’est laissé lui-même façonner. Et pour pousser plus loin encore la métaphore des copeaux, nous laisserons la parole à Pierre Jaquier lui-même, en guise de conclusion. Toujours dans ce même texte inédit, il fait référence à Eloi, « autre artisan inscrit au nombre des saints ». Orfèvre de renom, il est appelé à réaliser un trône d’or pour le roi Clotaire, qui lui fournit la quantité de métal précieux nécessaire. Or, l’artisan livrera au roi deux trônes, le deuxième fait avec les chutes et rognures d’or du premier. « C’est le mystère de l’incarnation qui est illustré par le respect de la matière et des déchets dans lesquels on peut lire la forme en creux. On reconnaît l’artisan à ses copeaux, dit-on dans les ateliers, et cette sentence rapportée au Dieu créateur de toutes choses se prête à d’infinies variations sur la création divine, sa mise en œuvre, sa conduite jusqu’à l’achèvement et la signification ou l’usage de ses débris. »

* « De l’art du trait à l’art de la musique. Pratiquer et transmettre le métier de luthier », entretien de Philippe Faure avec Luc Breton in « Connaissance des religions » n°69-70.

Crédits photographiques : © Patrick Le Galloudec

 …
 …
Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur