«

»

sept 27 2016

«  Tintin et les droits de l’homme » Par Jean-Paul Costa,

JP CostaPrésident de l’Institut international des droits de l’homme-Fondation René Cassin, ancien Président de la Cour européenne des droits de l’homme, Conseiller d’Etat honoraire, Jean Paul Costa vient de rédiger un article pour la Revue Trimestrielle des Droits de l’Homme sur « Tintin et les Droits de l’Homme »  , article inspiré très largement de la conférence qu’il est venu donner aux Pélicans Noirs le 24 novembre 2015.
Avec la permission de son auteur, nous vous en proposons la plus grande partie.

«  Sans naturellement négliger la personnalité attachante et complexe d’Hergé, je m’attacherai à étudier les albums de son héros, ou la plupart d’entre eux, me demandant si Tintin et ses amis1 sont plutôt des défenseurs des droits de l’homme, ou s’ils les ont parfois malmenés, comme certains le disent.
En réfléchissant au sujet, je me suis rendu compte que j’ai entendu exprimer beaucoup d’idées reçues, que j’essaierai de réfuter (I). Puis je soutiendrai ma thèse principale, à savoir que de nombreux exemples font de Tintin un droit de l’hommiste2 avant la lettre (II). Je terminerai par une brève synthèse, forcément nuancée, mais pas tant que cela (III).

I. Des idées reçues.
Elles souvent, souvent, difficiles à combattre. Elles le sont, parce qu’elles sont répandues et bien ancrées, et aussi parce qu’elles sont en partie exactes.
A. Tintin et les droits de l’homme : pas de relations.
Que de fois n’ai-je entendu dire que les aventures de Tintin et Milou sont simplement ludiques, et d’ailleurs destinées aux enfants, et que les droits de l’homme n’ont rien à y voir ? Traiter ce sujet serait donc une tentative aimablement paradoxale et artificielle, une distraction de juriste.
Ces arguments ne me convainquent pas. Faisons litière de celui du public. Certes composées pour des enfants, les bandes dessinées d’Hergé, publiées initialement dans le « Petit Vingtième »3 ont très vite trouvé une audience d’adultes. Le slogan « pour les jeunes de 7 à 77 ans » couvre plaisamment une longue tranche de vie, du reste raccourcie arbitrairement par les deux bouts ; mais elle décrit avec justesse le vaste lectorat intéressé ou passionné. Si le Général de Gaulle a pu confier à Malraux4 : «  vous savez, au fond, mon seul rival international, c’est Tintin… », cela n’implique –t-il pas que le Général connaissait bien les albums de Tintin ? Or il avait une quarantaine d’années lors de leur naissance5.
Et d’ailleurs pourquoi les enfants ne s’intéresseraient-ils pas aux droits de l’homme ? Je n’insiste pas : l‘argument est inopérant.
Certes, il est exact que « Tintin » est une œuvre6 principalement de divertissement. On y trouve les meilleurs ingrédients des histoires d’aventure. Le héros est à l’origine un jeune reporter7 faisant des reportages pour son journal, et trouvant un grand plaisir dans ses voyages autour du monde8, dans des pays réels ou imaginaires. De multiples rebondissements le mettent généralement par pur hasard en présence de malfrats ou même de génies du mal9, dont son courage et son ingéniosité lui permettent de déjouer les complots et de les combattre victorieusement. Le tout non sans humour et avec un art du dessin qui n’a cessé de progresser durant toute la vie du créateur10.
Mais il serait faux de n’y voir que des « thrillers » en bandes dessinées. Tintin est aussi un redresseur de torts, désintéressé, généreux, toujours prêt à défendre avec courage les pauvres, les enfants (comme Zorrino ou Tchang), les personnes vulnérables. Cette lutte incessante en faveur de la dignité humaine et contre la vulnérabilité, n’est-ce pas la base même du combat pour les droits de l’homme ? Si la protection des enfants et autres personnes vulnérables constitue selon la Cour de Strasbourg une obligation positive de l’État particulièrement impérative11, et quoique Tintin ne soit nullement un agent de l’État, sa conduite constante est tout à son honneur. L’effet horizontal doit jouer dans les deux sens.
B. L’idéologie d’Hergé serait hostile aux droits de l’homme.
C’est là une idée reçue qui a la vie dure. Dans le procès ainsi fait à Georges Rémi, on l’accuse de sympathie pour le fascisme, d’anticommunisme primaire, de racisme plus ou moins conscient, de misogynie.
Ces griefs sont difficilement recevables.
Hergé n’a jamais été proche du fascisme. Malgré ses liens avec Léon Degrelle12 (qu’on a beaucoup exagérés), connu au « Vingtième Siècle », Hergé n’a jamais adhéré au rexisme ni écrit dans le journal Rex. Il n’a aucunement suivi Degrelle dans son action pro-Hitlérienne. Et il suffit de lire « le Lotus bleu », paru en 1936, pour constater la vive opposition d’Hergé et de son héros au Japon, à sa politique chinoise, à la création de l’État fantoche du Mandchoukouo13. On sait que la profonde amitié qui a uni Hergé à un jeune Chinois de son âge, Tchang Tchong Zen, rencontré en 1934, un « coup de foudre d’amitié », l’a vivement influencé dans le sens de la tolérance en général et en particulier de la sinophilie. Certains auteurs, par exemple Pierre Assouline, ont vu dans cette rencontre la source d’un changement radical dans la vie et dans la pensée d’Hergé, né dans un milieu catholique très conservateur, presque intégriste, et très étroit d’esprit.
Au surplus les démêlés constants de la Syldavie, monarchie pacifique et plutôt démocratique (Muskar XII est un monarque éclairé) avec sa voisine la Bordurie, dictatoriale14 et belliqueuse, montrent de quel côté penchent très nettement les sympathies de Tintin et de son auteur15. Certainement pas du coté de la dictature.
Hergé, un anticommuniste ? Il est difficile de le nier quand on lit son premier album, »Tintin au pays des Soviets », paru en 1930  et d’ailleurs devenu rapidement tabou16 : l’auteur avait 24 ans. Mais l’anticommunisme ou plutôt l’antistalinisme était monnaie courante à cette époque ; et on ne peut pas soutenir que Staline était un grand défenseur des droits de l’homme ! En outre Hergé n’a jamais aimé cet ouvrage de commande, qu’il a plus ou moins « renié » ou au moins regretté, tant pour la qualité encore médiocre du dessin que pour son manichéisme caricatural.
Hervé raciste ou antisémite ? Là encore les premiers albums sont suspects. Cependant, si « Tintin au Congo » (1931) dépeint les Africains sous un jour généralement sympathique, mais naïf et parfois stupide, il s’agit plus de paternalisme que de véritable racisme. N’oublions pas que la décolonisation était encore bien loin dans les faits et plus encore dans les esprits. L’année même de la sortie de l’album, l’Exposition coloniale internationale de Paris, certes critiquée par l’extrême-gauche, a eu dans l’ensemble un énorme succès, sans trop de distanciation de la part du public. Quant à « Tintin en Amérique » (1932), il est plutôt antiyankee que raciste. Et cet album, bien avant certains westerns qui les ont réhabilités17, donne des Indiens une image positive. Tintin essaie du reste (mais en vain), d’éviter qu’ils ne soient spoliés par des sociétés capitalistes du pétrole qu’il découvre fortuitement sur leurs terres. « Tintin en Amérique »  dénonce aussi, fugitivement mais clairement, le racisme anti-noir des américains Blancs.
Plus gênant me semble être l’antisémitisme «ordinaire » de l’auteur des aventures de Tintin et Milou. L’édition originelle de « l’Etoile mystérieuse », qui plus est publiée en 1942, a des connotations antisémites aussi bien dans le dessin (stéréotypé) d’un personnage malfaisant que dans son nom, Blumenstein, (Hergé l’a modifié plus tard à la faveur d’une réédition, le changeant en Bohlwinkel.).
Hergé misogyne ? Ou Tintin asexué ?
On fait souvent remarquer qu’il y a très peu de femmes parmi les personnages de « Tintin ». En réalité, la seule qui ait une importance est « la » Castafiore, qui apparaît dans six albums et qui joue un rôle central dans celui au titre éponyme, « les Bijoux de la Castafiore »(1963). On ne peut pas dire qu’Hergé l’ait gâtée : elle est corpulente, âgée, très vaniteuse, pas toujours très attentive aux autres18. Mais elle a bon cœur, un courage certain, et elle est fidèle en amitié. C’est plus un personnage comique qu’une cible pour Hergé. Bien moins sympathique est Peggy, la virago mariée au Général Alcazar, et qui le fait filer doux19.
Je ne crois pas qu’on puisse taxer Hergé de misogynie. Il a pris un parti qu’il a toujours maintenu pendant le demi-siècle que recouvre son œuvre. Tintin est un éternel adolescent ; il n’a aucun béguin, il ne vieillit pas, pas plus que ses amis ou que les personnages secondaires : ainsi le terrible Abdallah, archétype de l’enfant gâté et insupportable, a six ans quand il apparait20 et les a toujours sept ans plus tard21. Dans cet univers immuable, où les personnages principaux sont tous célibataires, où le sexe ne semble nullement intéresser le jeune héros ni ses amis, il n’y a place ni pour les idylles (malgré celle prêtée, évidemment à tort, par la presse « people » à Haddock avec la Castafiore22), ni pour des femmes jeunes et attirantes. Mais ce choix éditorial, abondamment commenté par les psychologues, n’exprime à mon avis aucune hostilité envers les femmes.
C. Hergé collaborationniste.
C’est l’ultime pièce du procès fait à Georges Rémi. Dès l’occupation de la Belgique par les Nazis, il a dessiné de 1940 à 1944 dans « le Soir », moyennant un salaire confortable. Or ce quotidien, le principal de la presse belge francophone, était contrôlé par l’occupant et dirigé par un ancien camarade d’Hergé chez les scouts, Raymond De Becker. Comment un collaborateur important d’un journal « collabo » pourrait-il être favorable aux droits de l’homme ?
A charge, on peut retenir contre Hergé qu’il était proche de De Becker, et que ce personnage23, bien connu des familiers de la jurisprudence de la Commission et de la Cour européennes des doits de l’homme24, a eu de graves ennuis à la Libération : il fut même condamné à mort, avant commutation de sa peine.
A décharge, on peut faire valoir en faveur d’Hergé que, s’il fut lui-même inquiété après la guerre et même arrêté25, il bénéficia finalement d’un classement sans suite. Aucun écrit, aucun discours, ne put lui être imputé, et ses albums de cette période26 n’encourent guère le reproche d’être favorables à l’Axe : au contraire, « le Sceptre… » peut passer pour lui être hostile.
Foin donc de ces idées, encore qu’elles aient quelquefois une part d’exactitude.

II. Une réalité : Tintin, ami des droits de l’homme
De façon plus ou moins discrète, Tintin s’est attaqué à maint comportement antilibéral ou hostile aux droits de l’homme. De nombreux exemples en attestent.

A. La lutte contre les préjugés ethniques
C’est sans doute « le Lotus Bleu », déjà cité, qui en est la première affirmation. Les préjugés des Occidentaux sur les Chinois n’ont d’égal que les stéréotypes colportés en Chine sur l’Europe27. Tintin n’hésite pas à boxer un Américain ayant maltraité et insulté un coolie28.
Mais on retrouve ce combat de Tintin dans d’autres œuvres, comme dans « Coke en stock », où les Africains, objet de trafics d’êtres humains, se rendent compte qu’il n’y a pas que des « méchants Blancs »29. Ou encore dans « les Bijoux de la Castafiore », où Tintin, à peu près seul, lutte contre les préjugés à l’encontre des Romanichels (soupçonnés de vol, entre autres par la police), qui eux-mêmes en nourrissaient vis-à-vis des « gadjé »30. Bel exemple de combat pour l’égalité entre les hommes. On voit que l’idée reçue d’un Tintin raciste n’est pas du tout acceptable.
B. Le respect de la vie privée
C’est encore dans « les Bijoux… » que la vie privée, en particulier celle du capitaine Haddock mais aussi celle de Bianca Castafiore, est menacée par journalistes et paparazzi, de façon tout à fait intrusive : comment ne pas penser aux affaires Von Hannover de la Cour européenne des droits de l’homme, par exemple31, et de l’éternel risque de conflit entre les articles 8 et 10 de la Convention ? C’est d’autant plus intéressant que Tintin n’oublie pas ses débuts de reporter…
C. La présomption d’innocence
Dans « Les Bijoux de la Castafiore », un album décidément très riche pour notre sujet, la présomption est allégrement violée – sauf par Tintin, guidé par l’attitude inverse. Sont tour à tour soupçonnés de vol des bijoux ou de l’émeraude, en particulier par les Dupondt, jamais en peine d’une erreur d’intuition ou de pistes : la fidèle femme de chambre de Bianca, Irma, son non moins fidèle accompagnateur, le pianiste Igor Wagner, et bien entendu les Romanichels ; ceux-ci seront disculpés par le génial rapprochement d’idées de notre héros : c’est parce que la Castafiore a triomphé dans « la Gazza ladra » (la pie voleuse) de Rossini que Tintin pense à chercher et à trouver la précieuse émeraude dans le nid d’une pie ! Or tout le monde connaît l’importance de l’article 6 § 2 de la Convention dans la jurisprudence de la CEDH32.
Mais les histoires de vols et d’accusations injustes ne sont pas exceptionnelles : ainsi dans le « Secret de la Licorne »33 les fausses pistes sont nombreuses, tant pour la disparition de la caravelle éponyme que pour celle de portefeuilles34. Il faut la sagacité de Tintin pour découvrir la vérité, sans céder à la présomption… de culpabilité.
« L’Oreille cassée »35 est un autre exemple de disparition d’un objet précieux : un fétiche Arambaya. Et bien entendu le vol du sceptre royal est le sujet central et le ressort36 du « Sceptre d’Ottokar», deux ans plus tard. Certes, la présomption d’innocence est moins directement en cause que dans « les Bijoux de la Castafiore », mais elle n’est jamais loin.
D. La lutte contre la criminalité sous toutes ses formes :
C’est là une constante des activités de Tintin. Elle est déjà présente dans les albums du début, « Tintin au Congo » ou « Tintin en Amérique » : il y lutte contre Al Capone et ses affidés, qui cherchent à contrôler la production de diamants au Congo, et qui dirigent la criminalité organisée aux Etats-Unis. Dans « les Cigares du pharaon »37, et sa suite précitée, « le Lotus bleu », c’est au trafic de stupéfiants et en particulier d’opium qu’il s’attaque. Il le fera encore dans « le Crabe aux pinces d’or »38. Puis il déjoue dans « l’Ile Noire »39 l’activité d’une bande de faux-monnayeurs. Dans « Au pays de l’or noir »40, il combat un réseau qui cherche à contrôler des puits de pétrole et à saboter l’essence par des moyens chimiques. Dans « l’Etoile mystérieuse »41, il empêche une puissance belliqueuse de s’emparer d’un métal nouveau. De même, dans « Objectif Lune », œuvre déjà citée, Tournesol n’hésite pas, approuvé par TIntin, à faire exploser en vol une première fusée lunaire, afin d’éviter qu’elle ne soit détournée et récupérée par des bandits.
Encore la liste n‘est-elle pas exhaustive.
Mais est-ce une défense des droits de l’homme ? Oui, encore. Tintin, à nouveau, se substitue aux Etats pour mener bataille contre des fléaux tels que les trafics de toute sorte et la criminalité organisée. Or les Etats sont tenus dans l’intérêt des populations et de leur liberté de lutter contre ces actions malfaisantes42. Tintin, le « petit qui n’a pas peur des grands » (je cite encore le Général De Gaulle), défend les droits des êtres humains contre ceux qui y portent attente, sans mandat de quiconque…
E. La lutte contre l’esclavage et le trafic d’être humains :
Prohibé par tous les grands textes internationaux43, l’esclavage n’a en fait pas disparu de la planète, sans parler de ses avatars modernes44. Cette traite des hommes, Tintin et Haddock vont la découvrir, stupéfaits et indignés, et la combattre victorieusement, non sans peine, dans « Coke en stock »45. Ainsi Hergé n’est pas qu’un conteur d’histoires, il est aussi un éveilleur de consciences – et un défenseur des droits fondamentaux.
F. La défense des droits de l’animal
Eveilleur de consciences, mais aussi précurseur, par exemple dans ce domaine. Dans « L’ile noire », déjà citée, un gorille effrayant d’aspect mais finalement inoffensif, Ranko, est décrit à Tintin par un vieil homme comme une bête mystérieuse qui dévore tout le monde46. En définitive, Tintin soignera sa patte cassée, et fera cadeau à un zoo de Ranko pour lui éviter de mourir de faim dans son île.
Qu’Hergé aime les animaux, et en particulier les chiens, le personnage souvent désopilant de Milou le montre surabondamment. Milou a beaucoup d’humour, et aussi de conscience de la valeur de l’espèce canine : un de ses « mots » les plus drôles à mon sens se trouve dans « les Cigares du pharaon »47 : au cheikh qui traite son maitre d’« espèce de chien », Milou répond « et vous, espèce d’homme »…
« Tintin au Tibet », déjà cité, culmine dans la défense de la dignité et des droits de l’animal. Loin d’être un abominable homme des neiges, le « Migou », c’est- à- dire le Yéti, est un animal doué de grande sensibilité. C’est lui qui sauve Tchang de la mort – Tchang, l’ami de Tintin dans « le Lotus bleu »48, qui réapparait dans cet album où Tintin rêvé qu’il est en danger et mène cette expédition, en compagnie d’Haddock, pour finalement le retrouver, miraculeusement vivant. Et la dernière vignette de « Tintin au Tibet » où l’on voit le Migou sauveur, qui regarde s’éloigner la caravane, avec Tchang, est poignante.
Soit dit en passant, cet album me parait aussi une illustration de la tolérance et de la liberté religieuse, en pays bouddhiste.
G. La défense de la démocratie
C’est sans doute l’aspect le moins évident de la pensée d’Hergé et de l’action de Tintin. Comme je l’ai dit, les dictatures, telle la Bordurie, ne leur plaisent pas du tout. Mais le personnage du général Alcazar, en définitive ami de Tintin49, est ambigu. Vaut-il tellement mieux que son éternel rival, le général Tapioca ? A coup de coups d’Etat, ils alternent à la tête de la République de San Theodoros, qui n’est pas un modèle démocratique, même selon les standards latino-américains de l’époque (1976). Tintin aide Alcazar à renverser Tapioca dans « Tintin et les Picaros », son dernier album (assez faible je trouve). Est-ce tellement bien ?
Mais il ne faut pas oublier que Tintin ne le fait que contre la promesse formelle50, d’ailleurs tenue, qu’Alcazar renoncera une fois au pouvoir à toute violence, et ne fera « même pas » fusiller son rival évincé. Cette lutte contre la peine de mort, au milieu des années 70, n’allait nullement de soi. Tintin était bien placé pour savoir que la peine de mort subsiste : il a failli être lynché dans « TIntin en Amérique », et a fait face au peloton d’exécution dans « l’Oreille Cassée », dans « les Cigares du pharaon », dans « Le Temple du soleil »51 ; et les Dupondt ont subi le même sort dans « TIntin et les Picaros »52.
Et on ne peut sous-estimer non plus la force de la phrase du Professeur Tournesol, lui aussi fidèle porte-parole d’Hergé, qui, reçu à l’aéroport par un colonel, lui dit avec hauteur53 : «  je regrette, militaire, mais je refuse de serrer une main qui foule aux pieds les droits imprescriptibles de la personne humaine » ! (et il ajoute en aparté « Ah, mais ! »). TIntin droit de l’hommiste ? En toute cas, son ami Tournesol, oui ; et non sans courage.

III. En guise de brève synthèse :

Le lecteur me trouvera peut-être indulgent pour le contenu des aventures de Tintin et Milou et donc pour leur auteur. A chacun de juger.
En définitive, je trouve, comme beaucoup d’auteurs, que la pensée d’Hergé a fortement évolué ; entre les années 1920 et les années 1960-1970, est-ce si étonnant ?
Les deux derniers albums, publiés en 1968 et en 197654, doivent à mes yeux – je ne suis pas le seul, même parmi les Tintinophiles les plus acharnés – être mis a part. Ils sont, l’avant-dernier surtout, nettement plus faibles, et ils n’ajoutent rien à la gloire méritée de Georges Rémi. Par contre, ceux qui les ont précédés, notamment « Coke en stock » et surtout « TIntin au Tibet » délivrent des messages très favorables aux droits et libertés. Cette démarche avait été esquissée dès « le Lotus Bleu », plus de vingt ans avant.
Mais je ne crois pas que ce soit par opportunisme, ou pour s’adapter à l’air du temps, lui-même fortement changeant, que l’auteur a changé. Hergé a beaucoup mûri. Il a commis, lui-même l’a reconnu avec une grande honnêteté, des erreurs de jeunesse. Il n’a pas été courageux en dessinant dans « le Soir » après l’écrasement par l’Allemagne de la Belgique (et de la France). Il a dérapé quelquefois dans ses dessins et ses bulles.
On ne peut l’exempter de critiques.

Mais il n’est absolument pas le réactionnaire que certains ont dit.
Si on le juge à son œuvre, c’est-à-dire à l’aune du neuvième art, outre son très grand talent, rarement contesté, je décèle chez lui un grand humaniste.
Hergé et Tintin ne sont pas des acteurs politiques, ils ne sont pas engagés. D’une certaine façon, TIntin, journaliste, globe-trotter, pourfendeur de délinquance et d’injustice, est une incarnation de la société civile ; plus même que son créateur, qu’on pourrait dire tenté par l’art pour l’art, par la BD pour la BD. Mais l’un et l’autre, l’un par la voix de l’autre, s’efforcent de faire triompher le bien sur le mal, le juste sur l’injuste, l’humain sur l’inhumain et le dégradant, le droit sur la force. Ce n’est pas rien.
Ce sont des hommes de bonne volonté. Cette qualité recoupe bien souvent la défense et la promotion des droits de la personne, et aussi ceux de l’animal. Tintin reste dans le fond largement le boy-scout qu’Hergé fut dans son enfance, mû par le devoir de la B.A. quotidienne. Et d’ailleurs il ne boit pas55, ne fume pas ; il fait de la gymnastique ; il n’a guère de défauts (ce qui fait que des personnages comme Haddock et même le Professeur Tournesol sont souvent bien plus intéressants). Il n’est pas un défenseur des droits de l’homme pur et dur. Mais il agit dans un sens qui permet le plus souvent à l’exercice des droits de l’emporter sur les obstacles qui se dressent contre eux.

Je demeure convaincu qu’on peut sans contradiction aimer à la fois les droits de l’homme et Tintin. Comme je l’ai dit, au lecteur de juger !

Chantérac (Dordogne), le 18 avril 2016.

JPC


1. Les principaux, chacun le sait, sont (outre bien entendu son inséparable fox-terrier, Milou), le capitaine Haddock, le professeur Tournesol, les Dupondt, détectives diplômés », ou encore Bianca Castafiore, « le rossignol milanais ». Chacun sait aussi que ces personnages n’apparaissent pas dans les tout premiers albums, et que leur récurrence est inégale : le plus important est sans conteste Haddock, qu’on ne voit qu’à partir du « Crabe aux pinces d’or » (1941), mais qui ne quitte plus la scène. Certains amateurs trouvent qu’à la fin il a supplanté Tintin comme personnage principal, ce qui est un peu excessif.

2.Sans aucune nuance péjorative, bien entendu !

3.Supplément pour les jeunes du « Vingtième siècle » de Bruxelles. La première aventure, «  Tintin au pays des soviets » commença d’y être publiée en 1929 ; Hergé avait 22 ans. Le succès des dessins d’Hergé fit bondir le tirage de la publication. On sait que par la suite les aventures de TIntin furent éditées par Casterman

4.André Malraux, «  les chênes qu’on abat », Gallimard, 1971.

5.Il est probable que les petits-enfants du Général l’ont aidé à connaître les albums, mais peu importe.

6. Vingt-trois albums, écrits entre 1929 et 1976, plus un vingt-quatrième inachevé et posthume (« Tintin et l’Alph-art » (1986).

7. Hergé admirait le célèbre reporter Albert Londres (1884-1932), qui lui aurait inspiré le personnage de son héros.

8. Et même dans la Lune, 15 ans avant Armstrong et Aldrin et Apollo 11 (« On a marché sur la Lune »).

9. L’archétype est un personnage récurrent, Roberto Rastapopoulos, alias le Marquis di Gorgonzola.

10.C’est la fameuse « ligne claire », qu’on aime ou qu’on n’aime pas ; j’adore, et pour moi comme pour bien d’autres le sommet de l’art du dessin d’Hergé, c’est «  Tintin au Tibet » (1960).

11.Vous par exemple Stubbings c. Royaume-Uni, arrêt du 22 octobre 1996, § 64.

12.1906-1994.

13. Tout cela conduisant au retrait du Japon de la SDN en 1933 (voir la page 60 de cet album).

14. Le dictateur s’appelant le maréchal Plesky- Gladz. Selon Serge Sur (op.cit), il s’agirait de façon transparente d’une reproduction de Staline. Cela pourrait aussi bien être Hitler, me semble-t-il.

15. Voir aussi bien « Le sceptre d’Ottokar », précité, 1939, que « L’affaire Tournesol » (1958) ; sans oublier « Objectif Lune » et « On a marché sur la Lune » (1953 et 1954).

16. Introuvable à partir du milieu des années 1930, il ne fut réédité qu’en 1973, sans grand enthousiasme de al part de l’auteur.

17 Par exemple « la flèche brisée » de Delmer Daves est de 1950, « le soldat bleu » de Ralph Nelson est de 1970.

18. Elle affuble Haddock, que pourtant elle aime bien, de tous les patronymes possibles – sauf le sien, qu’elle n’arrive visiblement pas à mémoriser. De même, elle le qualifie de « patron pécheur », ce qui ne lui plait pas du tout…

19. Qu’on voit dans un seul album, « Tintin et les Picaros » (1976).

20. Dans « Au pays de l’Or noir » (1951).

21. Dans « Coke en Stock » (1958).

22. Dans « Les bijoux… »

23. Né en 1912, mort par suicide en 1969.

24. De Becker c. Belgique : Décision de recevabilité de la Commission, du 9 juin 1958 ; puis arrêt de radiation du rôle de la Cour, du 2 mars 1962 (la chambre était présidée par René Cassin). Je rappelle que la Belgique a très tôt accepté le droit de recours individuel.

25. Il passa une nuit en prison.

26. « Le sceptre d’Ottokar », « le Crabe aux Pinces d’Or », « l’Etoile mystérieuse ».

27. Voir le dialogue précité entre Tchang et Tintin, page 43.

28. Voir page 7.

29.Voir page 47.

30. Voir pages 13 et 60.

31. Célèbres arrêts : Von Hannover c. Allemagne, n° 1 (24 juin 2004), n° 2 (3 février 2012), n° 3 (14 septembre 2013).

32. Voir par exemple Allenet de Ribemont c. France, arrêt du 10 février 1995.

33. (1943).

34.Volés par un kleptomane collectionneur.

35.Album de 1937.

36. Sans jeu de mots ! C’est en effet à l’aide d’un ressort caché dans un appareil photographique que les traîtres membres du complot, partisans de la Bordurie, ont volé le précieux emblème.

37. Album de 1934.

38. En 1941.

39. Album de 1938.

40. Album de 1951.

41. En 1942.

42. La jurisprudence en la matière est abondante. Voir par exemple, S. et Marper c. Royaume-Uni, arrêt de la CEDH du 5 décembre 2008.

43. Article 4 de la Déclaration universelle des droits de l’homme, article 4 de la Convention européenne, article 6 de la Convention américaine, article 5 de la Charte africaine….

44. Voir l’arrêt Siliadin c. France (CEDH, 26 juillet 2005), ou l’arrêt Rantsev c. Chypre et Russie (CEDH, 7 janvier 2010).

45. Album de 1958.

46. Voir page 43 – et aussi page 61 !

47. Page 15.

48. Homothétique du Tchang Tchong Zen ami d’Hergé.

49. Alcazar, personnage secondaire mais récurrent, apparait dans quatre albums, dont l’un sous le pseudonyme de Ramon Zárate.

50. Page 42.

51. Album de 1949.

52. Voir page 60.

53. Page 12.

54. « Vol 714 pour Sidney » (1968) et « Tintin et les Picaros ».

55. A la différence d’Haddock bien sûr, dont c’est le vice, et même de Milou, dont c’est le péché mignon, mais aussi d’Hergé…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*


6 + seven =

Vous pouvez utiliser les balises HTML suivantes : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>