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nov 07 2022

Fan de Tintin, ce grand avocat s’est autoproclamé consul de Syldavie, pays mystérieux

Comme d’autres fans de Tintin, l’ex-bâtonnier de Bordeaux Thierry Wickers s’amuse à se définir comme un ambassadeur du pays inventé par Hergé. Une (fausse) distinction symbolique.Article paru dans Actu.fr sous la signature de Par Nicolas Gosselin le 6 novembre 2022.

Mille milliards de mille sabords, un consul de Syldavie siège à Bordeaux ! Le secret a été encore mieux gardé que celui du trésor de la Licorne, qui a donné lieu à deux tomes des aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge.

Si vous n’avez jamais lu les bandes dessinées sur le célèbre reporter à la houppette, ne vous fatiguez pas à chercher ce pays sur la mappemonde : vous ne le trouverez pas. Il sort de l’imagination d’Hergé, le père de Tintin, qui a inventé l’existence de cette petite monarchie (comme la Bordurie) dont on ne connaît pas très bien la localisation.

Avec son sceptre d’Ottokar aux magnifiques reflets dorés en main, Thierry Wickers est enthousiaste à l’idée de faire visiter son bureau de consul de Syldavie. Vous l’aurez compris, cette distinction est honorifique et surtout symbolique. Ils seraient près de 20 dans le monde – principalement en France et en Belgique – à partager ce titre.

Une plaidoirie tintinophile face à Rachida Dati

« Je tire ma légitimité du fait d’avoir été le premier à m’autoproclamer consul à Bordeaux et que les autres [passionnés de Tintin] me reconnaissent ainsi. Il n’y a pas de circuit officiel pour le devenir », sourit l’homme aux lunettes rondes, comme un certain Tryphon Tournesol.

En réalité, ce bureau n’est pas celui d’un ambassadeur d’un pays mystérieux d’Europe centrale mais celui dans lequel cet avocat chevronné en droit des affaires, ancien bâtonnier de Bordeaux et futur président du Conseil des barreaux européens, a l’habitude de travailler sur ses dossiers.

« Mon métier m’a parfois permis de placer des citations de Tintin dans mes plaidoiries », se marre le magistrat de 67 ans, qui cite par exemple le moment où au titre de président du Conseil national des barreaux, il avait pris la parole lors de la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l’homme pour « violation du droit à une procédure équitable », dans une affaire de garde à vue.

Thierry Wickers possède de nombreuses pièces de collection issues de l’univers d’Hergé. (©Actu.fr / Nicolas Gosselin)

C’était en 2010, Rachida Dati était alors garde des Sceaux. Dans le tribunal européen, Thierry Wickers lui avait alors adressé cette phrase : « Ce n’est ni la Moldavie, ni la Bordurie ou la Syldavie qui a été condamnée, c’est la France ! »

Sa collection a démarré avec son oncle

Une réplique d’ailleurs, qui n’est pas sans rappeler la fameuse phrase du commentateur Stéphane Guy, lors d’un 8e de finale retour de Ligue des champions qui amena à la remontada du FC Barcelone face au Paris Saint-Germain. Bref, on digresse.

Pointure de la magistrature, homme très sérieux de fait, Thierry Wickers a gardé au fond de lui cette âme d’enfant. Ce gamin qui a découvert les aventures de Tintin grâce à un oncle – avocat lui aussi – qui adorait les bandes dessinées d’Hergé (contrairement à son paternel). « Si je lui disais qu’un nouvel album était sorti, je savais qu’il me l’achèterait », se rappelle avec tendresse le môme dont les cheveux sont devenus grisonnants depuis.

Dans son petit musée personnel, il a gardé quelques albums de son enfance, qui sont passés aussi entre les mains de ses deux frères et sont un peu fatigués. « C’est la base de ma collection », dit-il. Puis, en quelques décennies, le consul de Syldavie l’a soigneusement étoffée. « Avec eBay, c’est devenu plus simple qu’autrefois ! »

Des éditions des années 30 par ci, comme cet album d’époque des Cigares du Pharaon, ou des rééditions et des pièces faites à sa demande, comme cette couverture de Tintin au Congo rebaptisée Tintin au Sénégal – en mémoire de ses nombreux voyages là-bas – ou cette couverture coquine « Le Secret du Lotus Rouge », où le héros à la houppette apparaît – comme dans l’album Le Lotus Bleu – dans un vase chinois devant une femme en petite tenue.

La Syldavie : un hymne, un slogan, un drapeau…

« J’ai même fait faire au Sénégal un sceptre d’Ottokar d’1m70 et de 70 kilos. Je ne m’étais pas rendu compte. Au final, je n’ai pas pu l’embarquer dans l’avion et j’ai dû le laisser sur place », raconte Thierry Wickers. En revanche, il a récupéré la fusée d’Objectif Lune. Elle n’est pas aussi grande que l’originale, certes, mais ne passe pas inaperçue dans le bureau.

Dans son élan, après montré différentes maquettes imposantes de Dupond et Dupont, l’ambassadeur sort d’un tiroir un drapeau à l’effigie de la « maison royale ». Car, c’est là tout le charme de la Syldavie, c’est qu’elle possède une hymne, un slogan (« Qui s’y frotte s’y pique »), une langue mais aussi une bannière officielle.

Thierry Wickers arbore le drapeau de la Syldavie. (©Actu.fr / Nicolas Gosselin)

Avec les Pélicans Noirs, une association bordelaise créée en 1999 qui regroupe « des amateurs véritables de l’œuvre d’Hergé » et qui est chargée « de veiller surtout au respect de l’intégrité territoriale de la Syldavie » avec Thierry Wickers pour consul déclaré donc, ils avaient fait faire deux drapeaux.

Un drapeau de la Syldavie hissé à l’aéroport de Bordeaux

L’un d’entre eux avait été hissé à l’entrée de l’aéroport de Bordeaux-Mérignac, parmi les autres bannières des pays. Par quel miracle ? « Un de nos membres était bien introduit à la Chambre de commerce de Bordeaux », sourit l’avocat. Malheureusement, une nuit, il a disparu. Heureusement, Thierry Wickers a gardé le deuxième précieusement chez lui.

 

« Nous sommes une association secrète influente. Les francs-maçons, à côté, c’est rien du tout, ironise-t-il. Pas mal de nos membres ont eu des postes haut placés, dans de grandes institutions à Bordeaux. Il existe même une association des parlementaires fans de Tintin ! »

Alain Juppé inaugure l’esplanade du Professeur Tournesol

Cette influence, les Pélicans Noirs l’ont bien mise à profit lors du mandat d’Alain Juppé. Ils ont obtenu de l’ancien maire la création d’une esplanade du Professeur Tournesol, sur les quais de Bordeaux, au niveau de Cap Sciences.

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L’inauguration a eu lieu le 16 octobre 2010, en présence de l’ancien Premier ministre, et les Tintinophiles avaient mis les petits plats dans les grands. Ils avaient réuni pour l’occasion le roi de Syldavie et une chorale pour chanter l’hymne syldave

Un récital de la Castafiore et le procès de Rastapopoulos à Bordeaux

Dix ans avant, ils étaient aussi à l’origine du premier récital de la Castafiore, accueillie en grande pompe encore par Alain Juppé, à l’Opéra National de Bordeaux, devant un public nombreux. Il y a aussi eu le procès de Rastapopoulos, le célèbre méchant des aventures de Tintin, au tribunal de commerce de Bordeaux, avec de vrais avocats, un vrai procureur et de vrais experts médicaux pour faire son analyse psychologique.

Et plus récemment, en 2021, le consul de Syldavie Thierry Wickers avait animé une conférence au Musée Mer Marine de Bordeaux sur Tintin et les paquebots. Ou quand l’univers de Tintin n’a jamais semblé aussi réel.

« Avec la Syldavie, Hergé a voulu créer tous les éléments pour qu’on pense à un vrai pays, s’enthousiasme Thierry Wickers. Beaucoup, d’ailleurs, s’amusent à chercher où il se trouve exactement. Au Monténégro ? En Bosnie-Herzégovine ? En Albanie ? En Roumanie ? Dans l’album Objectif Lune, la fusée part de Syldavie et on a une image depuis l’espace qui nous permet approximativement de localiser le pays. »

Des fois, en se présentant comme consul à des confrères, le Bordelais s’amuse à broder autour de la monarchie d’Hergé, si réaliste tant elle a été inspirée par le contexte géopolitique de la fin des années 30, pour créer quelques minutes de confusion. Comme un retour en enfance, une madeleine de Proust dans laquelle il se plaît à croquer.

Tintin au Tibet ou la métaphore de l’avocat

« Par rapport aux autres bandes dessinées, Tintin a toujours bénéficié d’une certaine respectabilité », se remémore cet amateur d’autres bandes dessinées comme Astérix ou Gaston Lagaffe. Dans sa famille, composée de magistrats, il se souvient que le héros de Hergé « rentrait plus facilement ». C’était avant la création du Festival de la bande dessinée et l’essor de la BD.

 

Plus qu’un pied-de-nez à sa carrière d’avocat, cette passion pour Tintin est plutôt un prolongement de son parcours. D’ailleurs, comme c’est l’usage pour chaque membre des Pélicans Noirs, Thierry Wickers a un album référence, qui renvoie à sa profession d’avocat :

Il s’agit de Tintin au Tibet. Dans cette BD, Tintin est confronté à un être monstrueux mais qui a des phases d’humanité.

Thierry Wickers

« Quand il dialogue avec Tchang, un personnage présent dans cet album, ce dernier lui dit : « Tu sais, le Yéti n’est pas si inhumain que ça. » C’est justement le travail des avocats dans les procès pénaux d’être amené à montrer ce qu’il y a d’humain dans ce qui peut paraître inhumain. »

À Bordeaux, le consul de Syldavie ne badine pas avec la Justice. Mais avec Tintin, volontiers.

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