Sur le « rencontrer » _ philosophique : le point de vue du « prof de philo »

— Ecrit le mercredi 10 décembre 2008 dans la rubriquePhilo, Rencontres”.

Pour prolonger l’article précédent, à propos de Portraits de maîtres _ les profs de philo vus par leurs élèves, sous la direction de Jean-Marc Joubert & Gibert Pons, aux Editions du CNRS (paru au mois d’octobre 2008),

ce message à Frédéric Brahami, en accompagnement de l’envoi de mon article précédent _ « de ce que c’est qu’un « maître » de philosophie _ quand s’effondre l’Ecole » _ où je cite des extraits _ passionnants ! _ de sa contribution à ce livre (aux pages 139 à 142) :

 De :   Titus Curiosus

Objet : Article sur « Portraits de maîtres »
Date : 10 décembre 2008 06:48:37 HNEC
À :   Frédéric Brahami

Etat des lieux provisoire
sur le recueil « Portraits de maîtres _ les profs de philo vus par leurs élèves » (aux Editions du CNRS).

Je pense que je rédigerai un article plus synthétique
_ ainsi que « critique » _
sur ce « recueil » de témoignages un peu inégal, dans sa diversité,
en même temps que nécessaire
quand l’École est menacée ;

et le rôle que peuvent jouer
des profs de philo
,
qui n’auront pas nécessairement de « disciples »,
mais marqueront tout de même; et peut-être en profondeur,
pour leur vie d' »homme »
(et « non in-humain », comme le dit Bernard Stiegler dans « Prendre soin 1« )
quelques uns des « élèves »
que l’institution scolaire
leur a permis
_ donné l’occasion, explosive parfois _ de « rencontrer »…

Voici un lien pour mon  article
« de ce que c’est qu’un « maître » de philosophie _ quand s’effondre l’Ecole »

D’autre part, voici ce que j’ai pu écrire _ et qui avait paru sur le site Ars Industrialis de Bernard Stiegler le 5 avril 2007 _
sur le « point de vue » du « prof de philo » (de Terminale, au lycée) quant au « rencontrer » ses élèves
dans l’activité du « philosopher »
du (simple) cours de philo…


Je cite un « passage » de l’article…

Bien à toi
(où en es-tu de ton travail sur les Maistre, Bonald, etc… ?
car j’ose l’attendre, depuis que tu m’en as parlé !..),

Titus

Voici _ sans retouches _ l’extrait de cet article de mars-avril 2007 :

Ce régime assez divers de tonalités diverses de « rencontres », je l’éprouve particulièrement pour ce qui me concerne dans mon métier et mon travail, au quotidien, de professeur de philosophie, avec la diversité _ grande _ de mes élèves _ et des progrès que j’en attends, que j’en espère, et qui me ravissent quand ils se sont en effet _ car cela, mais oui, arrive ! _ comme hegeliennement réalisés (= passés de la puissance à l’acte). Même si j’œuvre _ heureusement ! _ à plus longue échéance que celle de l’examen de fin d’année _ et de ses statistiques habilement manipulées pour la galerie, qui on ne peut plus complaisamment, et avec courbettes, s’y laisse prendre.

La classe de philosophie est cependant, et en effet, pour moi, sans contrefaçon aucune pour quelque galerie que ce soit _ les élèves à ce jeu n’ont heureusement pas, eux la moindre fausse complaisance ! _ un vrai lieu d’activité permanent _ et donc privilégié, éminemment chanceux, selon, bien sûr, l’inspiration des jours, et de chacun, et de tous ; tous ayant droit à la parole et plus encore à l’écoute, ainsi qu’à la critique bienveillante, encourageante, joyeuse, mais aussi exigeante, des autres, et d’abord, bien sûr du professeur, responsable de l’entité « classe » et de sa « vérité » _ un lieu, donc, de rencontres, un lieu vibrant et aimanté de sens, un lieu électrique où doit progresser, et progresse la conscience…

Entrer dans la classe, s’approcher de la chaire, et après avoir déballé l’attirail plus ou moins nécessaire ou contingent, après « l’appel » _ au cours duquel je m’avise avec soin de l’état de chacun par ce qu’annonce son visage, son teint, sa posture, ainsi que la voix qui répond, mais d’abord de son regard, en avant de tous les autres signes _, et dans l’échange vivant de nos regards, commencer à parler. A convoquer le sens _ « Esprit, es-tu là ? Viens ! Consens à descendre parmi nous, et en nous : et à nous animer de ta raison !« _, à partir de notre commun questionnement, notre socratique _ et « pentecôtique » ? _ dialogue.

Voilà qui réclame infiniment de présence, c’est-à-dire d’attention, de ré-flexion, de chacun et de tous _ et d’abord du professeur, qui conduit les opérations. Un exercice exigeant. A l’aune de l’idéal de la justesse. Et sur un mode le plus joyeux possible _ le professeur, tout le premier, doit être le plus constamment possible en grande forme !

Car ici et maintenant, en cette salle de classe, tout _ ou presque _ se met à tourner autour du règne de la parole. Qui doit être aussi, bien sûr, ou plutôt devenir le règne de la pensée : sommée _ ou plutôt invitée, encouragée _ de s’interroger, de réfléchir, de méditer. Afin d’oser, en confiance, à s’essayer à juger. Et puis justifier ses raisons.

Dans l’espace public et protégé de la classe, qui comprend, entre l’espace formidablement libre de ses murs, et dans une acoustique qu’il faut espérer adaptée, l’échange de nos paroles, de nos phrases, s’essayant et se mesurant, par l’effort du « penser » à la justesse ardemment désirée du bien pesé, du bien jugé, du bien pensé…

Emmanuel Kant : « Penserions-nous bien et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions pas pour ainsi dire en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs pensées et auxquels nous communiquons les nôtres ?«  (dans « La Religion dans les limites de la simple raison » _ vigoureux opuscule contre la censure). Soit une rencontre avec l’idéal de vérité et de justesse du jugement, dans l’échange à la fois inquiet et joyeux du « juger ».

De même que pour Montaigne, instruire, c’est essentiellement former le jugement. Exercice pédagogique exigeant.

Voilà ce qu’est la rencontre pédagogique philosophique.

Entre nous. Autour de la parole. Autour de, et par l’échange _ et cette « rencontre » de vérité. Et pour _ c’est-à-dire au service de _ la réflexion, et dans la tension vers sa justesse. Chacun, comme il le peut. Avec un style qui va peut-être se découvrir, pour chacun. Car, « le style, c’est l’homme même« , nous enseigne Buffon en son « Traité du style« .

Comment accéder à « son » style ? Comment accomplir une œuvre qui soit vraiment « sienne » _ et sans se complaire dans de misérables égocentriques illusions ? Là, c’est l’affaire d’une vie, pas seulement d’une année de formation de philosophie.

Celle-ci peut et doit encourager et renforcer un élan _ même si elle n’est pas capable de le créer de toutes pièces _ ainsi que l’aider de conseils à ne pas s’égarer dans de premières voies qui aliéneraient ; afin de découvrir soi-même, en apprenant à le tracer, pas à pas et positivement, son propre chemin. « Vadetecum« , recommandait Nietzsche dans « le Gai savoir » à qui désirait un peu trop mécaniquement devenir son disciple, le suivre : « Vademecum, vadetecum« … La réussite du maître, et c’est un paradoxe bien connu, c’est l’émancipation _ autonome _ de l’élève.

J’adore, pour cela, cette situation « pédagogique », bien particulière, sans doute, à l’enseignement de la philosophie _ ou plutôt du « philosopher » : « on n’enseigne pas la philosophie, on enseigne à philosopher« , disait encore Kant, après Socrate, et d’autres. C’est que c’est un art, et pas une technique. Un art un peu « tauromachique » _ c’est-à-dire n’hésitant pas à s’exposer mortellement à la corne du taureau _, à l’instar de la mise en danger qu’évoque si superbement Michel Leiris dans sa préface à « L’âge d’homme« .

Situation particulière encore, aussi, peut-être, à ma pratique personnelle _ si tant est que j’ose une telle expression _ de cet enseignement « philosophique », tel que je le conçois, comme je l’ai bricolé, cahin-caha, tout au long de ces années, avec les générations successives d’élèves. Car j’ai aussi bien sûr beaucoup appris d’eux, par eux, avec eux, dans ce ping-pong d’une classe vivante, où vraiment, avec certains, sinon tous, nous nous « rencontrons »par le questionnement vif et exigeant de la parole.

Comme j’ai moi-même au lycée vraiment rencontré mon professeur de philosophie de Terminale, Madame Simone Gipouloux : un modèle d’humanité, dans toute sa modestie, et son sourire _ parfaitement intact dans son grand âge _, une personne simplement épanouie dans une gravité joyeuse.

Avec les élèves : voilà, j’aime ça.


Ainsi est-ce une grande chance pour moi que d’avoir _ et d’être rétribué pour cela _ à « rencontrer » ainsi, en mon service hebdomadaire, mes élèves…

En partie indépendamment de son efficacité, certes assez inégale, je prends à cet effort un plaisir important. Mieux : une joie portante. Une vivifiante jeunesse.


Même si pour certains, voire beaucoup d’entre ces élèves _ et au pire, mais c’est quand même très rare, une classe entière : alors quel boulet ! _ rien, ou pas grand chose, vraiment ne se passe, rien d’intéressant n’advient durant tout ce temps. Pas d’étincelle, pas de lueur s’allumant au moins dans la prunelle de l’œil, pas d’enthousiasme, pas de progrès… Les dieux, qui sont « aussi dans le foyer«  _ ainsi que le montrait du geste Héraclite cuisinant_, se taisant désespérément alors, n’inspirant aucune pensée, n’éveillant aucun éclair d’intelligence, désertant tristement les tentatives d’échanges… « Le grand Pan » est mort pour ceux-là. Je n’aurai pas réussi à éveiller-réveiller ces dormeurs d’Éphèse… C’est aussi, en partie, le lot de cet enseignement, il faut en convenir. On se console en se disant qu’on sème _ et qu’on aura semé _ pour l’avenir…

Mais c’est déjà, objectivement, le jeu statistique de la vie, en dépit des occasions qui nous sont encore offertes _ pour combien de temps, les budgets se réduisant ? _ par la configuration des espaces et constructions scolaires et des emplois du temps… Jeu statistique aidé, accéléré ou retardé, par l’évolution _ ce mot trop souvent trompeur _ politico-économique des « structures »… L’acteur, se démenant, échouant parfois à dynamiser, à sa modeste mais nécessaire place et par sa modeste mais nécessaire contribution, le système pourtant maintenu en état, et qui continue à présenter une apparence _ rassurante ou illusoire ? _ de solidité… Pour combien de temps ? Et avec quelles énergies ?

Dans la vie, c’est pareil : j’aime « rencontrer », j’aime « échanger », j’aime cette situation électrique de « désirs » (= curiosités) « croisés » _ même, et c’est la règle, de fait comme de droit, peu érotisés : cela m’arrange, je suis plutôt un chaste.  Cela n’empêchant pas une vive et permanente dimension « esthétique » du vivre, de l’ordre même du jubilatoire _ jusqu’à l’éclat de rire joyeux…

Même si la plupart du temps, je dois en convenir, j’ai le sentiment de croiser pas mal d’ombres. Et pas de celles, errantes, qui enchantent de leurs émois le monde musical si pleinement vivant d’un François Couperin.

Etc…

Fin du message à Frédéric Brahami.


Titus Curiosus, ce 10 décembre 2008

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