Archives du mois de mai 2023

A nouveau à propos du merveilleux et superlatif CD « Vivaldi – Chelleri-Ristori : Teatro Sant’Angelo », le CD Alpha 938, par Le Consort et l’extraordinaire Adèle Charvet : d’autres éblouissements reconnaissants…

31mai

Après l’éblouissementent, le 6 mai dernier, de mon article « « ,

voici ce mercredi 31 mai 2023 une nouvelle superbe reconnaissance de cette superlative réalisation discographique _ sous la direction musicale du toujours excellent Théotime Langlois de Swarte, aussi au violon… _, sur le site Discophilia, par l’excellent Jean-Charles Hoffelé, sous l’expressif titre plus bref  « Suspensions et fulgurances« …

SUSPENSIONS ET FULGURANCES

Un théorbe, un violon berce le sublime _ voilà ! Écoutez-le iciIl mio crudele amor tiré du Rodomonte sdegnato de Gasparini (Lucques, 1670 – Venise 1732), l’alto de pure soie _ oui _ d’Adèle Charvet déploie à pleine voix son élégie, merveille qui font des deux minutes dix un temps suspendu, avant que la tempête de vocalises emportée par les aquilons des cordes, ne pose un tout autre décor. Qui connaît encore Fortunato Chelleri, cet autre héros du Teatro Sant’Angelo, temple du nouvel opéra vénitien que Justin Taylor _ et Théotime Langlois deSwarte _ et son Consort célèbrent ici ?

Adèle Charvet se régale des flamboyantes vocalises qui jamais ne désunissent sa voix agile et profonde _ oui, les deux… _ au long d’un programme qui alterne brio _ virtuose _ et _ tendre _ poésie _ oui _ : écoutez seulement le lamento lunaire _ « Con favela de’ pianti« , à la plage 3 du CD : écoutez ici ces sublimes 2′ 09 _ tiré de Cleonice de Ristori, troisième des douze inédits égrenés au long de ce prodigieux _ oui !!! Il faut le chanter très fort sur les toits… _ album – deux sont mêmes pris chez le sur-enregistré Vivaldi ! – qui découvre tout un pan encore largement inexploré _ mais oui ! _ du théâtre lyrique vénitien.

Cet art, en particulier celui de Ristori (Bologne, 1692 – Dresde, 7 février 1753), s’exportera loin de la lagune, jusqu’à Saint-Pétersbourg, ne perdant rien de ses singularités, et révélé ici par une chanteuse aussi saisissante qu’inspirée _ absolumentent ! : quelle merveilleuse interprète ! Espérons _ tout à fait ! _ que ces ouvrages connaissent leur renaissance par le disque : Vivaldi et Albinoni, de leurs vastes catalogues, dissimulent encore cette Arcadie lyrique _ d’inspiration vénitienne… _ qui nous est promise.

LE DISQUE DU JOUR

Teatro Sant’Angelo

Michelangelo Gasparini(1670-1732)
Air, extrait de Rodomonte sdegnato


Fortunato Chelleri (1690-1757)
Airs, extraits de Cleonice et Amalasunta
Sonate en trio en sol mineur (extrait : I. Adagio)


Antonio Vivaldi (1678-1741)
Airs, extraits de L’Olimpiade, Andromeda liberata, Arsilda, La verità in cimento et L’incoronazione di Dario


Giovanni Alberto Ristori (1692-1753)
Airs, extraits de Un pazzo ne fa cento, ovvero Don Chisciotte, Temistocle, Arianna et Cleonice


Giovanni Porta (1675-1755)
Air, extrait de Arie nove dà batello

Adèle Charvet, mezzo-soprano
Le Consort
Justin Taylor, direction _ non : Théotime Langlois de Swarte, comme l’indique le livret…

Un album du label Alpha Classics 938

Photo à la une : la soprano Adèle Charvet – Photo : © DR

Une merveille que la découverte de ce superlatif CD !!!

À faire connaître le plus largement possible, pour partager l’enthousiasme…

Ce mercredi 31 mai 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

Epatantissime « Frescobaldi’s Manuscripts » d’Adrien Pièce, en un superbe double album Claves… Un Frescobaldi vivant et incarné à la perfection, touché tant au clavecin qu’à l’orgue par ce jeune brillant et très juste claviériste vaudois !

30mai

Fort longtemps,

je me suis plaint de ne pas entendre le Frescobaldi (Ferrare, 13 septembre 1583 – Rome, 1er mars 1643) si réputé dans l’histoire de la musique _ maître, par exemple, du merveilleux magique Froberger (Stuttgart, 18 mai 1616 – Héricourt, 7 mai 1767), tellement admiré ; que dis-je, vénéré ! _, que j’espérais écouter enfin incarné comme il le fallait, au disque, par ses divers interprètes…

Cf par exemple mon article du 14 septembre 2021 « La délicatesse de l’interprétation du clavier de Girolamo Frescobaldi : quel interprète choisir ?« 

_ avec son renvoi à deux précédents articles témoignant de mes endémiques jusque là insatisfactions discographiques, celui du 28 avril 2019 : « «  ; et celui du 21 décembre 2019 : « « 

Or voici qu’un double album Claves 50 3074/75 « Frescobaldi’s Manuscripts« , à l’orgue et au clavecin, par le jeune claviériste vaudois, né à Bex en 1988, Adrien Pièce, vient ce jour enfin superbement combler mes espérances musicales…

Voici Girolamo Frescobaldi réincarné tout vivant sous ses doigts…

M’a fait connaître la parution toute récente de ce double album Claves,

un remarquable article du 21 mai dernier, sous la plume du toujours perspicace Frédéric Munoz, sur le site de ResMusica,

intitulé « Les manuscrits de Girolamo Frescobaldi sous les doigts inspirés d’Adrien Pièce, à l’orgue et au clavecin » :

, musicien _ très _ réputé _ un immense maître ! _ de la première moitié du XVIIᵉ siècle, a composé de nombreux recueils _ musicaux _ publiés, dont plusieurs _ une très bonne part _ sont consacrés au clavier. D’autres œuvres, non éditées, sont restées à l’état de manuscrits qu’ sort de l’ombre sur deux instruments à claviers.

Largement reconnu de son vivant _ absolument ! et bien au-delà de l’Italie seulement… _, Frescobaldi bénéficia d’un important réseau de mécénat qui permit la publication _ souvent fastueuse _ de nombreux Livres de musique, essentiellement dédiés au clavier. Ces derniers sont très populaires _ en effet _ et largement joués et enregistrés _ oui. Pour autant, on découvre avec cet album d’autres œuvres pour le clavier restées dans l’ombre, car n’ayant pas fait l’objet d’une édition _ voilà ! dispendieuse… _ du vivant de l’auteur. On a ainsi recensé en Italie une centaine de manuscrits de la première moitié du XVIIᵉ siècle, dont certains sont fortement attribuables à Frescobaldi. D’éminents musicologues et spécialistes dont Etienne Darbelay ou Luigi Ferdinando Tagliavini ont établi par de nombreuses recherches de quoi proposer une édition regroupant les manuscrits pour le clavier de Frescobaldi _ voilà…

Les sources de ces manuscrits sont nombreuses, réparties dans diverses bibliothèques en Italie, Allemagne et Angleterre _ oui. Les authenticités sont parfois difficiles à établir, mais le style général de ces œuvres se rapproche complètement de celui du grand maitre du clavier _ avec pas mal d’élèves formés par lui, ou auprès de lui, notamment à Rome… _ que fut Frescobaldi. Les formes musicales retrouvées sont du même ordre que celles déjà connues : Toccatas, Canzone, Chaconnes, Partitas, Danses… D’autres compositeurs, dont Louis Couperin _ (Chaumes-en-Brie, vers 2626 – Paris, 29 août 1661) ; après sa rencontre à Paris avec Johann Jakob Froberger _ ou Johann Jakob Froberger, ont interféré dans ces documents au point que l’on peut avancer le fait que parfois ils puissent être les auteurs de certaines pièces. Mais peu importe finalement _ en effet ! _, l’essentiel étant la musique _ oui ! _ et ce qu’elle apporte pour une connaissance plus large de celui qui fut l’organiste du pape à Rome. On peut d’ailleurs encore entendre l’orgue monumental dont il était le titulaire à la basilique Saint-Jean de Latran.

L’album propose deux CDs, tour à tour consacrés à l’orgue et au clavecin. C’est un choix très judicieux quand on sait combien la musique de Frescobaldi est inféodée à ces deux instruments. Le premier CD « orgue » a été enregistré à Lausanne en l’église Saint-François qui possède plusieurs instruments dont un d’esthétique italienne ancienne, construit en 1990 par Barthélémy Formentelli, spécialiste de ce type de facture. C’est un orgue de taille moyenne parfaitement adapté à ce répertoire. Il est à noter que l’orgue a été ré-harmonisé en 2020 par Jean-Marie Tricoteaux qui lui a donné un son quelque peu différent, plus proche d’un esprit italiano-germanique. Bien sûr certaines œuvres sont logiquement destinées à l’orgue, notamment les pièces pour la liturgie : Élévations, Hymnes ou Ricercari. L’interprète place aussi à l’orgue des Canzone et diverses Toccatas  _ par exemple celle-ci, la n°4, conservée à Rome, à la bibloteca vaticana, avec la cote « Chigi Q. IV.25 » : à écouter ici (la plage est d’une durée de 4′ 36″) _, de style assez variés.

Concernant le clavecin du second disque, il s’agit d’une très belle copie d’un instrument italien du XVIIᵉ siècle réalisée en 2014 par le facteur Matthias Griewisch. Ici sont regroupées d’autres œuvres à caractère plus profane. Outre quelques Danses, Balleti ou Passacailles, quelques Suites de variations sur des thèmes à la mode sont de la meilleure veine. On retrouve avec bonheur _ oui ! _ les airs de La Monica, Ruggieri et Romanesca _ notée n°26, conservée à la bibliothèque privée Cosimo Prontera, à Brindisi : à écouter ici (la plage est d’une durée de 2′ 42″). L’exubérance de la musique est totale _ absolument ! _ et servie avec clarté _ oui _ par les sonorités du clavecin.

Il faut louer ici le jeu à la fois brillant et profond _ tout à fait _  d’ qui, tant à l’orgue qu’au clavecin, au-delà d’une maitrise totale des ces deux instruments, apporte un discours nourri et inspiré _ oui ! Grâce à lui, un pan entier de musique nous est révélé _ voilà Et c’est un apport considérable à notre connaissance de l’œuvre de Frescobaldi… _ pour une meilleure connaissance et une compréhension approfondie d’un répertoire qui se hisse largement au niveau des œuvres déjà connues et éditées du vivant de Frescobaldi _ mais oui. La présentation de l’album est très soignée, tant par les textes instructifs que par les prises de son, de _ très _ grande qualité.

Girolamo Frescobaldi (1583-1643) :

Pièces manuscrites non-éditées.

Adrien Pièce à l’orgue italien Barthélémy Formentelli (1990) harmonisation Jean-Marie Tricoteaux (2020) de l’église Saint-François à Lausanne (Suisse), et au clavecin italien Matthias Griewisch (Bammental 2014).

2 CD Claves.

Enregistrés à Lausanne en juillet 2021 et à Haltingen (Allemagne) en août 2021.

Durée totale : 118:21

Un double CD magnifique et très important !

Ce mardi 30 mai 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

Lectures et relectures de l’interrogation sur les tensions entre filiations et affinités dans le feuilletage de son identité personnelle, entre francité et judéité, de François Noudelmann en son passionnant « Les enfants de Cadillac »…

29mai

Au terme d’une riche semaine de lectures et relectures du « Les enfants de Cadillac« de François Noudelmann, qui vient de paraître tout récemment en collection de poche Folio,

voici la série de liens aux 7 articles que je viens de consacrer ce mois de mai à ce passionnant travail de recherche et de méditation sur le feuilletage complexe de la propre identité personnelle de François Noudelmann, eu égard aux tensions entre ses filiations _ et désaffiliations _ à son père et à son grand-père paternel, eux-mêmes pris entre leur désir profond et éperdu de « francité« , et leurs efforts pour mettre aussi un peu à distance la « judéité » de leurs racines familiales, dans le choc des tourmentes de l’Histoire _ européenne, principalement _ de ces derniers siècles surtout… :

_ dimanche 21 mai : « « 

_ lundi 22 mai : « « 

_ mardi 23 mai :  « « 

_ mercredi 24 mai : « « 

_ jeudi 25 mai : « « 

_ vendredi 26 mai : « « 

_ et samedi 27 mai : « « 

Bonnes et fécondes lectures

et re-lectures…

Ce lundi de Pentecôte, 29 mai 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

L’hommage superlatif de Christophe Eschenbach à la sensualité luxuriante de Franz Schreker (1878 – 1934) en un double CD électrisant intitulé « Der Ferme Klang »

28mai

C’est un superlatif hommage à la musique somptueuse de sensualité luxuriante de Franz Schreker (Monte-Carlo, 23 mars 1878 – Berlin, 21 mars 1934)

que le chef Christophe Eschenbach,

à la tête du KonzertausOrchester Berlin, et avec le concours impressionnant de la  soprano Chen Reiss et du baryton Matthias Goerne _ quel luxe ! _

vient nous offrir en un double CD Deutsche Grammophon 486 3990, intitulé, en référence à l’opéra fameux du compositeur, « Der Ferne Klang« , créé à Francfort le 18 août 1912, « Der Ferne Klang » _ en français « Le son lointain« _ ;

avec un somptueux programme constitué de 7 œuvres du compositeur,

qui nous font percevoir comme jamais jusqu’ici le son musical idiosyncrasique _ lointain ? mais si proche du plus intime et frémissant de l’humain… _ de ce compositeur pas assez _ on comprend vraiment mal pourquoi ! _ donné de nos jours au concert, sur la scène ou au disque…

Voici trois beaux articles rendant l’hommage qu’il mérite à ce vraiment extraordinaire double album Deutsche Grammophon 486 3990 « Der Ferne Klang« 

consacré à un magnifique florilège de l’injustement trop méconnu encore des mélomanes Franz Schreker,

et cela dans l’ordre chronologique de leur parution sur les sites de Crescendo, ResMusica et Discophilia :

_ tout d’abord, en date du 21 mars dernier, sur le site de Crescendo,

la magnifique recension de Pierre-Jean Tribot, si justement intitulée, tout simplement, « Les multiples splendeurs de Franz Schreker » : 

Les multiples splendeurs de Franz Schreker

Le 21 mars 2023 par Pierre Jean Tribot

Franz Schreker(1878-1934)  : Der Ferne Klang. Orchestral Works & Songs. Nachtstück Interlude de l’acte III de l’opéra Der ferne Klang ; Valse lente ; KammersymphonieVon ewige Leben ; Fünf Gesänge ; Kleine SuiteRomantische Suite. Chen Reiss, soprano ; Matthias Goerne, baryton; Konzerthausorchester Berlin, direction : Christoph Eschenbach.  2021 et 2022. Livret en allemand et anglais. Texte chanté en allemand, traduction en anglais. DGG. 00028948639908

Le temps semble peu à peu arriver _ enfin ! L’histoire a de ces injustices !… _ d’un revival de l’œuvre de Franz Schreker. Au fil des saisons on voit poindre à travers l’Europe la programmation de certains de ses opéras ; même en Belgique, l’Opéra de Flandres avait monté son Forgeron de Gand (Der Schmied von Gent). Dans ce contexte, on accueille avec bonheur et impatience cette parution captée à Berlin qui nous propose un beau panorama d’œuvres orchestrales et deux cycles de lieder avec orchestre _ voilà.

L’écriture orchestrale de Schreker est caractérisée par un onirisme musical et sensitif _ sensualissime… _, une  instrumentation capiteuse et ensorceleuse _ voilà _ qui se déploie tant dans la puissance du grand orchestre, comme dans la superbe “Nachtstücke” tirée de l’opéra Der Ferne Klangque dans l’effectif instrumental chambriste de la Kammersymphonie ou de la Kleine suite. Le texte du livret de titre “Le maître du son” ne saurait être plus juste _ voilà _ face aux talents du compositeur qui peut délivrer une puissance digne d’un Strauss _ oui, son exact contemporain… _ et une finesse de traits _ oui ! _ qui sont ici aussi novateurs que personnels. On apprécie aussi la poésie _ absolument… _ d’un musicien dont chaque instant est une saynète dont la narration et les couleurs suggèrent une multitude d’imaginaires.

Christoph Eschenbach est un orfèvre _ oui _ qui cerne avec justesse les caractéristiques et la personnalité de cette musique. Sa direction est brillante et nuancée sans jamais en rajouter dans le démonstratif _ tout à fait… Le Konzerthausorchester Berlin est à la hauteur de la tâche avec un collectif puissant et des individualités majeures marquées par les pupitres de vents. Il déploie une palette de couleurs “fin de siècle” absolument superbes _ oui.

Les deux cycles de lieder Von ewige Leben _ sur des poèmes de l’immense Walt Whitman, excusez du peu ! _ pour soprano et orchestre et les Fünf Gesängpour baryton et orchestre sont d’autres grands moments de ce disque. L’interprétation bénéficie des performances exemplaires _ oui _ de Chen Reiss et Matthias Goerne qui font de chaque phrase un bijou ciselé avec passion. Rompu à l’accompagnement de Liederabend, Christoph Eschenbach est un partenaire attentif qui soigne les nuances.

Ce programme, inédit dans son concept, est une réussite artistique et musicale _ absolue. Individuellement, il existe d’autres très bonnes interprétations de la Kammersymphonie (Franz-Welser Möst à Salzbourg pour Warner) ou de la Romantische Suite (James Conlon à Cologne pour Warner), mais cet album, magnifié par une prise de son de démonstration _ voilà _, est une référence _ tout simplement…

Son : 10 – Livret : 9 – Répertoire : 10 – Interprétation : 10

Pierre-Jean Tribot

_ ensuite, en date du 20 mai dernier, sur le site de ResMusica, un très bon article de Matthieu Roc, sobrement intitulé, lui, « Bel hommage de Christophe Eschenbach à Franz Schreker » :

Bel hommage de Christoph Eschenbach à Franz Schreker

Dans un très beau florilège de lieder et de pièces orchestrales baptisé « Le son lointain », comme son plus célèbre opéra, Christoph Eschenbach contribue à restituer à ce compositeur mal connu qu’est Franz Schreker le lustre qui lui a été usurpé.

Triste _ tragique _ destin musical, que celui de Franz Schreker. Après le démarrage de sa carrière sur des chapeaux de roue (triomphe de son opéra Der Ferne Klang en 1912, nomination au poste de directeur du conservatoire de Berlin en 1920…), sa carrière a été littéralement brisée par les nazis, qui l’ont persécuté et interdit de toute part. Il est étonnant _ et triste _ de constater que presque un siècle plus tard, Schreker peine encore _ pour quelles injustes raisons ? _ à reprendre la place qui est la sienne, celle d’un compositeur majeur _ voilà ! _ du début du XXᵉ siècle, de la même importance _ oui ! _ qu’un Gustav Mahler ou qu’un Richard Strauss. Certes, les mélomanes ont tous entendu parler de lui. Certes, on dispose de quelques belles gravures par-ci par-là, et on a joué il y a peu quelques-uns de ses plus beaux opéras (par exemple à Strasbourg en 2022, Der Schatzgräber), mais il nous manque toujours _ oui ! _ une belle intégrale, ou du moins de belles collections produites par des marques majeures. Espérons que ce très beau coffret publié par l’historique « Deutsche Grammophon Gesellschaft » marque le début d’une forme de reconnaissance et contribue à sortir Schreker de l’ornière où l’histoire l’a _ si injustement _ bloqué.

Le programme, composé comme une très longue symphonie lyrique _ oui _ en alternant des pièces orchestrales et des lieder avec orchestre, montre Schreker sous de nombreuses facettes _ en effet _ et donne une juste mesure de la profondeur _ le mot est très juste _ de son génie. Dès les premières mesures du _ sublimissimeNachtstück, on est saisi par la splendeur _ oui !!! _ des élans profonds et mesurés de ce nocturne, et par le scintillement _ vibrant et doux à la fois _ de cette nuit obscure. D’abord crépuscule nostalgique, la nuit devient peu à peu un océan magnifique de couleurs ombrées et trans-illuminées. Si Schreker fait parfois penser à ses contemporains, Mahler, Zemlinsky, Schönberg, et surtout Pfizner, il est avant tout quelqu’un qui a parfaitement appris, compris et digéré son Wagner _ sans doute. Plus mondaine, plus claire, la Valse lente apporte un peu de fraîcheur dans une œuvre toujours marquée par la gravité et la retenue _ les deux, en effet _ des émotions. La Kammersymphonie (déjà enregistrée par Eötvös, Gielen, Neuhold et Welser-Möst…) déploie ses chatoiements délicieux, et ses contrastes pseudo-mahlériens dans un luxe de couleurs proche de l’hallucination sonore. Tout aussi grisants et magnifiques _ oui _ sont la Kleine Suite et la Romantische Suite. Christoph Eschenbach est parfait _ voilà ! _ pour diriger ces œuvres, à la fois profondément lyrique _ oui... _, mais d’un lyrisme un peu gourmé, sans étalage excessif de sentimentalité. Il excelle surtout à tisser des lignes qui s’entrelacent et magnifient l’écriture subtile et raffinée _ oui _ de Schreker. Le Konzerthaus orchester de Berlin le suit admirablement dans ses intentions, très clair de texture _ oui, lumineux _, pouvant prendre à loisir des allures d’orchestre de chambre comme de grand philharmonique.

Schreker a laissé peu de Lieder, et ceux-ci sont des œuvres très abouties, riches _ à la fois _ par leur texte et par leur orchestration. Von ewigen Leben propose une méditation métaphysique d’une poésie dense _ des merveilleuses et somptueuses « Leaves of grass » , ce chef d’œuvre absolu de l’immense et sublime Walt Whitman _, à partir d’herbe, de feuilles ou de racine. La ligne de chant, acrobatique, s’insinue dans l’orchestration et s’y fond progressivement. Chen Reiss y est superbe à tout point de vue. Elle chante comme un ange _ oui ! _, se joue de tous les écarts de sa partie, et son élocution est très suffisante. Matthias Goerne, dans les Fünf Gesänge, est d’une trempe encore supérieure _ de présence _ : toujours royal voire prophétique _ voilà ! _, il trouve des couleurs de timbre qui se superposent à celles de l’orchestre et porte ses poèmes jusqu’à l’incandescence _ oui. Sa façon d’accepter la mort au terme de son cycle est simplement sublime _ oui.

Ceux qui aiment la Quatrième de Mahler, le Lied von der Erde de Mahler et la Lyrische Symphonie de Zemlinsky _ comparaisons tout à fait intéressantes ! _ n’hésiteront pas, et acquerront rapidement cet album magnifique _ indispensable même ! Il se situe au même niveau de grandeur, de poésie et de beauté _ voilà : c’est tout dire…

Franz Schreker (1878-1934) :

Nachtstück (tiré de l’opéra Der ferne Klang ) ; Valse lente ; Kammersymphonie ; Vom ewigen Leben (deux lieder) ; Fünf Gesänge für tiefe, oder mittlere Stimme (cinq lieder) ; Kleine Suite ; Romantische Suite op. 14.

Chen Reiss, soprano ; Matthias Goerne, baryton ; Konzerthausorchester Berlin, direction : Christoph Eschenbach.

2 CD Deutsche Grammophon.

Enregistrés au Konzerthaus de Berlin en mars, mai et juin 2021.

Texte de présentation et traductions en anglais.

Durée totale : 127:19

_ et enfin, en date du 22 mai, l’article justissime, intitulé » « Le son d’un nouveau monde« , qu’a donné Jean-Charles Hoffelé, sur son site Discophilia :

LE SON D’UN NOUVEAU MONDE

18 août 1912 : lorsque le rideau de l’Opéra de Francfort se lève sur la création du Son lointain _ l’opéra _, on est à deux ans de la première déflagration mondiale. Gustav Mahler s’était éteint l’année précédente. Est-ce une élégie à sa mémoire que Franz Schreker compose dans le saisissant nocturne _ la plage première, de 17′ 29″, du premier CD de ce double très riche album… _ qui sert d’entr’acte à son double CD intitulé Ferne Klang ? Christoph Eschenbach souligne l’hommage probable, comme il fera paraître derrière les diaprures de célesta de la Kammersymphonie les klangfarben de la Seconde École de Vienne.

À la croisée des chemins de la modernité, Franz Schreker perçoit la musique d’autres mondes, il échappera toujours aux écoles, mais pas à la fureur des Nazis qui détestent son art sensuel, ses teintes décadentes, ses sujets sexuels, simplement sa judéité _ voilà.

..

Avec son nouvel orchestre berlinois, Christoph Eschenbach raffine _ c’est somptueux ! _ les sensualités d’une écriture entre mystère et érotisme, avec ses touches d’or, son hommage à un romantisme déjà englouti (la Suite, Op 14) par les temps nouveaux, le ton un peu néo-baroque (avec saxophone) de la Kleine Suite, son panthéisme incarné dans Von ewigen Leben par une appropriation fascinante de deux poèmes de Walt Whitman dans leur traduction allemande dont Chen Reiss embaume les divagations de son timbre ambré _ c’est très exactement cela..

Merveille !, qui ne doit pas en cacher une autre, plus sombre et encore moins courue au disque. Ces Fünf Gesänge écrits à cheval sur la Grande GuerreSchreker les commence en 1909 pour les parachever en 1922 – dont Matthias Goerne murmure les mystères teintés de symbolisme, caresse les abimes opiacés, cycle majeur du lied postromantique que le disque avait jusque-là confié à une mezzo. Le grand violoncelle du baryton en ouvre les abimes philosophiques, en dévoile les sombres paysages.

LE DISQUE DU JOUR

Franz Schreker (1878-1934)


Der ferne Klang – Nachtstück
Valse lente
Kammersymphonie
2 lyrische Gesänge*
5 Gesänge**
Kleine Suite
Romantische Suite, Op . 14

*Chen Reiss, soprano
**Matthias Goerne, baryton
Konzerthausorchester Berlin
Christoph Eschenbach, direction

Un album de 2 CD du label Deutsche Grammophon 4863990

Photo à la une : le chef d’orchestre Christoph Eschenbach – Photo : © Marco Borggreve

 

Une réalisation absolument indispensable de beauté.

Écoutez-en ici les sublimissimes 17′ 28″ du Nachstück (intermède de l’acte III de l’opéra « Der Ferne Klang« )… 

Ce dimanche 28 mai 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

Pour conclure sur le parcours présent de rétrospection (provisoire…) de François Noudelmann, enfant rétrospectif du cimetière bouleversé et rénové de Cadillac, en 2020 : le sentiment d’ « à part – tenance » et le désir d’ « a – s- similation » – intégration – « a – grégation » – « incorporation » à la France, en ses filiations chahutées par l’Histoire ; et les « modalités et intensités » et « harmonieuse complicité » d’affinités adventices heureuses, de François Noudelmann…

27mai

Ce samedi 27 mai,

je conclus l’élan des commentaires de ma lecture du splendide et profond « Les enfants de Cadillac » de François Noudelmann, à la suite de mes 6 articles précédents :

_ du dimanche 21 mai : « « 

_ lundi 22 mai : « « 

_ mardi 23 mai :  « « 

_ mercredi 24 mai : « « 

_ jeudi 25 mai : « « 

_ et du vendredi 26 mai : « « 

Sur le complexe et difficile « sentiment d’appartenance« , dans lequel s’entend nécessairement, comme une sorte d’implacable répétitif destin, et en même temps, un très tenace sentiment d’ « à part – tenance » _ à sa « francité« , du fait de la « judéité«  héritée de sa marquante branche familiale paternelle (par son histoire personnelle de fils très très proche, par « cette vie avec mon père, plus conjugale que familiale » (l’expression se trouve à la page 174 des « Enfants de Cadillac« …), un bon bout de temps seuls, et isolés, tous les deux, à Lyon, « pendant notre vie commune » (l’expression se trouve à la page 59), entre les huit ans et les treize ans du petit François, de 1967 à 1972) ; et de génération en génération, comme répétivement, chez ces Noudelmann-ci, le lien à la mère (et a fortiori aux branches maternelles) est soit carrément rompu, coupé, tranché vif, soit extrêmement distendu et lache… _ de François Noudelmann,

on retiendra pas mal de lucidissimes expressions sur le fait d' »en être » ou « ne pas en être » vraiment, de cette « francité » par « a – s -similation » si ardemment désirée par son père et, avant, son grand-père, en leur difficile, et in fine tragique, parcours de vie (en Lithuanie, 1891 – Cadillac, 1941), pour Chaïm _ mort de cachexie, c’est-à-dire de faim, en un asile de fous, sous le régime de Vichy, en 1941 _, et Paris 18e, 1916 – Limoges, 1998, pour Albert _ avec un passage ultra-violent de « cinq années allemandes », en Silésie, entre 1940 et 1945 ; et in fine suicidé, alors qu’il n’avait aucune maladie, avec un pistolet à grenaille _)… 

Ce sont donc ces très belles expressions-là, sous la plume de François Noudelmann, en ce profond et lucidissime « Les enfants de Cadillac« , que je tiens ici et maintenant, et en forme de conclusion provisoire à mes lectures et relectures, à la loupe, le plus possible attentives aux plus infimes détails dans lesquels se niche et se tient caché, comme c’est bien connu, le diable, l’essentiel du message crypté, d’abord à lui-même, bien sûr _ mais c’est le travail patient et inspiré (= d’« imageance« ) d’écriture qui vient porter à la conscience de l’auteur, qui va l’assumer, point après point, jour après jour, détail (et mot prononcé) advenu par détail (et mot prononcé) advenu, et avec l’expérience de l’âge, le sens ainsi porté à un peu plus et un peu mieux de lumière ; et c’est bien cela seul qui fait advenir une œuvre vraie, véridique et véritable, et pas un simple produit de marketing, promis à obsolescence rapide, tel qu’un « roman«  divertissant, à consommer juste pour le fun, et très vite digérer… : « Je hais les oisifs qui lisent« , s’exclame Nietzsche en le magnifique « Lire et écrire » de son indispensable « Ainsi parlait Zarathoustra«  _, ce qu’il y a apprendre vraiment des vies, à commencer par la sienne propre, et celles de ses proches, et d’abord ceux auxquels nous sommes généalogiquement affiliés comme fils ou fille, petit-fils ou petite-fille, arrière-petit-fils ou arrière-petite-fille, etc. : nous n’y échappons – coupons pas…

Voici donc ce qu’ici, ce samedi 27 mai, et en forme de conclusion provisoire à mes lectures suivies, je me permets de retenir des expressions de François Noudelmann sur le feuilletage de ses doubles liens personnels, et plus ou moins hérités de sa filiation paternelle, à la « francité » et à la « judéïté » _ avec, aussi, l’appoint de mes farcissures de commentaire, en vert _ :

Pages 164-165 :

« Je lui _ Albert, le père bien aimé _ ai longtemps tourné _ en pensée, surtout après son suicide (à Limoges, le 16 juillet 1998) et la cérémonie de la dispersion de ses cendres en un ruisseau du Limousin, et jusqu’à ce jour qui a suivi le choc de l’expérience du cimetière de Cadillac, le 19 septembre 2020… _ le dos, avant de réfléchir _ ce fut « au moment _ à la toute fin, donc, de l’été 2020 _ où j’avais pris mes résolutions, où j’avais établi les réglages _ tant géographiques que mentaux _ entre ma vie de Français à l’étranger _ résidant désormais, probablement depuis 2019, à New-York ; là-dessus, de même que sur la précision des dates, François Noudelmann demeure très discret… _ et mon pays de naissance _ la France, donc : François Noudelmann est né à Paris, à l’hôpital Rothschild, le 20 décembre 1958 _ que la mémoire familiale se rappella à moi, de manière inattendue, alors que le monde s’était figé dans ses frontières à cause de la pandémie de covid. (…) Voilà que je fus invité dans le cimetière français qui avait retrouvé la trace de mon grand-père Chaïm. (…) Ce fut donc pour assister _ à Cadillac, en Gironde _ à la rénovation d’un cimetière abandonné que je revins _ ce fut le 19 septembre 2020, je le répète ici _ sur les traces funéraires de mon fou grand paternel « , lit-on page 223 _ au défaut _ répété, peut-être endémique… _ de transmission, dans ma lignée, des pères aux fils. Refusant d’hériter du moindre bien qui me rappellerait le corps paternel _ le corps de ce père, Albert, dont François avait été pourtant (mais justement…) si physiquement proche de 1967 à 1972, quand ils vivaient, et c’était même une « vie, avec mon père, plus conjugale que familiale« , lit-on page 174 ; et page 172 : « Depuis mon jeune âge, j’avais pris en effet l’habitude de dormir avec lui et de chercher son contact, restant sur ses genoux après le déjeuner, reniflant l’odeur de son pyjama dans le lit. Il faut dire aux lecteurs suspicieux qu’un père juif est souvent une mère normale« …) _, je ne revins jamais sur ses traces, son absence de tombe _ les cendres d’Albert ayant été dispersées, selon sa volonté expresse, dans un ruisseau du Limousin… _ facilitant le détachement de tout lieu. Il m’a fallu la mémoire _ après la cérémonie au cimetière des fous de Cadillac, le 19 septembre 2020 _ de son propre père _ Chaïm Noudelmann _ pour le retrouver _ lui, Albert _ et tenter de comprendre ce que succéder veut dire _ et cela, en toutes ses acceptions _, si cette notion doit être maintenue. Entre Chaïm et Albert, un récit a bégayé, celui de l’assimilation des Juifs, le fils _ Albert _ oubliant son père _ Chaïm, interné comme fou : d’abord à Sainte-Anne, puis en 1929 à Cadillac _ et poursuivant _ pourtant, malgré cet oubli-refoulement de la figure paternelle _ le même désir _ que celui de son père _ de fuir ses origines juives _ voilà ! _ et de s’incorporer _ le mot est très puissant _ à la France, quitte à recevoir son passé _ autour de son histoire personnelle, avec la place qu’y ont occupé les marques les plus sensibles de sa judéité : la prononciation bien sonore de son nom, et le signe corporel bien visible, une fois mis à nu, de sa circoncision… _ en pleine face, comme un boomerang _ en 1940, sur minable antisémite dénonciation… La superposition de leurs histoires, l’une _ incurablement _ sans parole, l’autre confiée _ un jour unique de 1980, et dix heures durant, à un enregistrement sur un petit magnétophone… _, redouble le paradoxe de ces vies tragiques, le destin _ du retour à l’Est des pogroms quitté très jeune par Chaïm _ se réalisant par le souhait même d’y échapper _ en devenant, pour Albert, un soldat français passant cinq années de prisonnier-esclave juif des Nazis en Silésie… Mais de Chaïm et d’Albert à moi François _que s’est-il transmis de leur judéité et de leur francité ? _ telle est là la question de fond de ce très grand livre… En décidant d’exhumer _ par le travail de recherche et de penser _ le premier _ Chaïm (1891 – 1991) _ de la fosse commune de Cadillac, en écrivant la confidence _ enregistrée sur le magnétophone, en 1980 _ du second _ Albert (1916 – 1998) _ sur ses cinq années allemandes mai 1940 – février 1945 _, j’ai l’intuition qu’être français doit _ beaucoup, pour François _ à  leurs souffrances et désillusions _ aussi : tout cela est inextricablement mêlé…. Même si nos vies demeurent _ de fait _ incomparables car je n’ai connu ni la guerre ni la relégation. Né en France, n’ayant jamais été menacé, je ne saurais porter ni revendiquer cette mémoire sans imposture« …

Page 166 :

_ « L’histoire de nombreux Juifs venus d’Europe de l’Est est sans doute _ et c’est certes là plus qu’un euphémisme ! _ marquée par leur désir d’intégration _ voilà ! _ et leur éloignement _ assez souvent radical _ de la tradition _ liée à bien trop de tragédies et malheurs… _, au point qu’ils donnèrent volontiers des prénoms français à leurs enfants _ ainsi, moi-même  ai-je reçu le prénom de Francis… _, et le mien, François, remplit au mieux cette condition. (…) François, je porte le prénom de mon pays« .

Page 174 :

_ « Parmi les questions posées à un individu sur son identité, on lui demande d’où il est, car il est censé connaître ses origines, sa famille, sa ville, sa région ou son pays. La difficulté que j’ai toujours éprouvée, et que j’éprouve encore aujourd’hui, à définir ces affiliations, et le recours à des périphrases pour y répondre bien que je sois français, doivent sans doute à cette vie avec mon père _ à Lyon, de 1967 à 1972 _ plus conjugale que familiale j’y reviens ici encore, car cela fut en effet crucial pour la formation de l’idiosyncrasie de François Noudelmann. Lui seul _ Albert _ fut ma patrie, celle qui a fait de moi un fils et un compatriote«  _ en ces années sensibles de sortie de l’enfance et entrée dans l’adolescence, entre les huit et treize ans du petit François.

Page 175 :

_ « La paternité ne se réduit pas au partage des gènes et elle repose sur un élan _ affectif, affectueux même _ réciproque de l’enfant et du père. Le mien m’a reconnu deux fois, à la naissance _ le 20 décembre 1958 _ puis en obtenant ma garde juridique _ lors du prononcé du jugement de divorce d’avec la mère de François, en 1967 ; et page 184, François Noudelmann ajoutera ceci : « J’ai dit qu’il m’a reconnu deux fois, mais il m’aura quitté deux fois aussi, en se (re-) mariant _ en 1972 _ puis en se suicidant » _ le 16 juillet 1998. Les recompositions familiales qui s’ensuivirent _ à commencer par le malencontreux remariage d’Albert avec sa troisième épouse en 1972, et le déménagement consécutif du couple formé par le père Albert et son fils François, de Lyon à Limoges _ modifièrent toutefois mon sentiment de l’appartenance _ et de l’« à part -tenance«  _ comme l’éprouvent les enfants dont les racines se troublent à mesure que leurs foyers se fracturent et se transforment _ se recomposent, comme cela se dit maintenant. Cette expérience de vie dans des mondes différents leur enseigne le relativisme, que j’appris très tôt » _ dès les âges de huit et treize ans, par conséquent.

Pages 191-192 :

_ « La fréquentation des universités me conduisit à devenir docteur, non en médecine comme l’auraient compris mes parents, mais en philosophie _ ce fut le 11 juillet 1995, à l’université Paris 4. Cependant la charge symbolique de ma réussite vint _ un peu plus tôt _ du concours  qui, visant simplement à recruter des professeurs, me rendit « agrégé de français » _ de Lettres modernes… _, ainsi que je l’annonçai fièrement à mon père qui n’avait aucune idée de cette promotion. Si je devenais le premier fonctionnaire de la famille, toutes branches comprises, je pouvais surtout afficher qu’en moi s’étaient agglomérés, agglutinés assez de savoirs pour être un français « agrégé », ayant la densité _ rassurante _ d’une molécule. Cette agrégation à la française signait le parachèvement d’un désir _ familial des Noudelmann, depuis Chaïm, venu à Paris, non sans difficultés, « à l’âge de dix-huit ans«  (page 16), en 1909 donc, en carriole à cheval, de Lithuanie… _ de France, commencé avec la naturalisation _ »par décret du 16 juin 1927″ (comme indiqué page 25) _ de mon grand-père _ Chaïm _, juif _ de nationalité _ russe, et confirmé cinquante ans plus tard _ j’en ignore la date précise _ par celui dont le nom figurait désormais au tableau de ceux qui « apprendraient le français » aux jeunes Français. L’étude du latin m’avait même permis de repérer dans le mot d’agrégé la racine étymologique de grégaire, grex, le troupeau. Ainsi avais-je rejoint la troupe des Français, non pour y tenir un fusil, comme Chaïm _ entré dans l’armée française en 1911 (lit-on page 16) _, mais comme passeur de la langue et de sa culture. Ce résultat marquait aussi une fin, l’effacement des origines s’étant réalisé _ principalement _ grâce aux parentés adoptives _ ce serait à préciser, du moins eu égard à cette date de l’agrégation de français… _ qui m’avaient embarqué dans leurs mondes parallèles où les histoires de shtetl, de génocides – on ne disait pas encore Shoah – n’étaient pas déterminantes. Ce passé tragique faisait partie de l’Histoire universelle et ne définissait pas mon identité, d’autant moins que les témoins ne souhaitaient pas en parler. L’assimilation _ a- s -similation… _ au pays ne pouvait être mieux prouvée que par l’entrée dans un corps d’État« .

Page 221-222 :

_ « Bien que j’abbhorre les identifications _ mensongèrement réductrices _, lorsque je suis à l’étranger _ hors de France, par conséquent _, c’est le mot de Français qui me vient en premier. Comme pour tous les exilés – un terme que je préfère à celui d’expatrié -, des événements politiques et culturels ravivent de temps à autre l’appartenance au pays natal, quand bien même on a décidé de ne plus lire les journaux ni de regarder les télévisions françaises. (…) Avec l’éloignement, et dans la langue qui ordonnera _ et c’est fondamental _ pour toujours mon rapport au monde, bien que je découvre des émotions inédites _ et enrichissantes… _ en moi grâce aux images, aux sensations et aux idées recelées dans une autre langue, je m’interroge sur ce qui me fait _ de fait, si, tellement _ français, et ce sont moins des fromages ou des terroirs que des œuvres _ voilà ! _ qui surgissent _ avec une joyeuse vivacité. Lorsque je lis Montaigne ou Marivaux _ deux de mes auteurs absolument préférés à moi aussi ! _, leurs tournures de phrase _ voilà ! _ agissent sur mes poumons et mes nerfs, et elles déclenchent, par le rire, la raison et les sons, une harmonieuse complicité _ ou connivence radieuse, nous y sommes en plein… Plus encore que toute configuration langagière _ mais oui ! Et comment ! _, la musique _ si délicate, fine, et si subtile en son plus parfait naturel dépourvu d’affectation : tempérée… _ de Fauré, de Debussy et de Ravel me dit, sans les mots _ mais oui ! _ que je suis français, même si je peux pleurer _ en effet _ avec des compositeurs italiens, allemands, russes ou espagnols. J’y reconnais mes modalités et intensité » _ voilà le secret magnifiquement dégagé ici par François Noudelmann : des modalités et des intensités sonores idiosyncrasiques partagées au plus intime, crucial et essentiel de soi…

Toute une philosophie fondamentale se trouve ainsi merveilleusement exprimée là, en sa rétrospection _ provisoire : mais qu’est-ce donc qui ne l’est pas ? du moins tant qu’existe de l’encre et du papier, ainsi que de la vie (et de la lucidité), pour penser et écrire, et éventuellement ré-écrire et retoucher… _ de trois parcours géographico-sentimentaux, plus ou moins désirés, plus ou moins bousculés, et parfois violemment chahutés par l’Histoire, de trois générations _ Chaïm (1891 – 1941), Albert (1916 – 1998), François (1958) _ de Noudelmann,

entre Lithuanie et New-York, et surtout un attachement français peut-être indéfectible, viscéral, à la France _ en sa culture, si sensible et si fine, de climat idéalement doux et tempéré : sa littérature et sa musique tout spécialement, en tout cas en premier, pour le petit-fils de Chaïm et fils d’Albert, François… _, par François Noudelmann,

lui qui a l’oreille si fine _ et je viens de me procurer, je l’avais commandé, son « Penser avec les oreilles« , paru le 29 août 2019, un an avant l’expérience renversante du 19 septembre 2020 à Cadillac, et l’admirable rétrospection dont celle-ci a été la source nourricière féconde de mémoire et de recherche, et de penser, encore et toujours…

Ce samedi 27 mai 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

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