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En apothéose au merveilleux « Deguy » (Po&sie numéro 181-182), un magistral inédit « Retour sur l’autobiographie », conçu comme un épilogue au superbe « Noir, impair et manque » de 2016…

02fév

Chère Bénédicte,

Cher Martin,

 
C’est avec infiniment d’émotion (et plus encore d’admiration !) que je viens de découvrir, en quelque sorte en apothéose (aux pages 373 à 376) de votre magnifique « Deguy » – le numéro 181-182 de Po&sie – d’octobre dernier, cher Martin,
ce presqu’ultime mot – « palinodique » – de ressassement-approfondissemenr encore et toujours remis sur son « métier de penser-vivre » de Michel Deguy (Draveil, 23 mai 1930 – Paris, 16 février 2022)
comme et ici en forme d’ « épilogue » à ce déjà important « Noir, impair et manque » de 2016, avec vous, Bénédicte – et j’adore tout spécialement tout ce qu’apportent de vie les échanges ouverts des vrais entretiens ! –
intitulé – par qui ? par vous Martin ? par vous Bénédicte ? par Michel Deguy lui-même ? – « Retour sur l’autobiographie »
 
Un presqu’ultime mot, déjà, qui creuse admirablement – j’allais dire à son habitude prise-conquise au fil de la maturation patinée de ses propres longues années de vie : une chance… – ce qu’est son très humble et sans cesse, inlassablement, vitalement actif, nuits comprises, « procéder » de parler-écrire-penser « en langue »,
avec aussi et par cette inlassable « reprise » de ce que quelques autres avant lui, ainsi que maintenant autour et aussi avec lui, n’ont cessé et encore aujourd’hui, à leur tour, eux aussi, ne cessent,
de chercher-creuser à encore et toujours un peu mieux découvrir penser-découvrir-révéler-dire-écrire-partager dans l’horizon d’un petit pas supplémentaire de justesse de cet universellement indispensable penser juste…
 
Et cela, je veux dire cet écrit-relique, encore a-t-il fallu ensuite le recueillir et le garder-conserver-perpétuer un peu, sans le perdre ni le détruire, ni non plus l’oublier à jamais ;
et puis encore aussi le regarder, et encore y revenir, et à maintes reprises, le re-regarder-scruter-creuser-approfondir : ce à quoi aide et bien sûr sert aussi, et au moins doublement, sinon davantage, l’écrit : au stade même, déjà, de l’écrire-ré-écrire de l’auteur-écriveur.., puis à celui du lire-re-lire du lecteur un peu attentif, et à celui du méditer-approfondir, et puis à celui du oser questionner-dialoguer-avancer peut-être un pas plus loin (ou plus près) avec lui, etc. ;
et cet écrit devant ainsi être lu et vraiment bien lu, en recherche d’assentiment le plus authentique possible (et d’abord auto-critique de sa lecture…) de justesse de vérité, et réellement médité donc ; et relancé à nouveau encore par un véritable questionnement de fond quant au fond même des choses à connaître et comprendre si peu que ce soit vraiment…
 
Ce qui a été la pratique, déjà pour soi, de bien des auteurs se relisant (et ajoutant d’indispensables précisions, surtout, de leur penser en leur acte au plus vif sans cesse renouvelé, avec haute et profonde (« altus ») exigence, de leur écrire…), tels, par exemple, un Montaigne ou un Proust – « tant qu’il y aura de l’encre et du papier » -, parmi quelques centaines, peut-être – mais pas si nombreux que cela… -, d’autres fraternels écriveurs.
Sans parler de la pratique de quelques vrais lecteurs ; dont je n’essaierai pas d’avancer ici le moindre nombre…
 
Et je ne dis rien ici de ces médiateurs – « passeurs » terriblement cruciaux, en ces processus – au-delà du simple économique basique -, que sont d’une part les éditeurs – et les diffuseurs : les divers médias, les libraires… -, et d’autre part, en l’intimité protégée de ce qu’ont longtemps été les classes d’écoles, collèges, lycées, universités – qu’ont allègrement détruit maintenant, et pour de bien misérables profits comptables d’une poignée d’actionnaires… -, les si décisifs vrais professeurs, qui nous ont généreusement mis un merveilleux pied au lire, au méditer, au penser, voire à l’écrire vrais…
 
Et c’est en cela qu’indélébilement viennent se nouer-s’unir-se marier, se confondre peut-être même, le poïetique et le philosophique les plus assidus en leur quête modeste et humble, mais terriblement exigeante (mais aussi jubilatoire !) de la justesse,
comme en cet œuvre toujours à ouvrir par nous tous, du cher Michel Deguy…
 
Avec gratitude à vous deux, Bénédicte et Martin,
 
et en espérant bien vivement que quelque chose adviendra de tout cela à la Station Ausone de la si vivante Librairie Mollat à Bordeaux,
à l’occasion de la sortie, le 6 juin prochain, de ce très attendu très précieux – ultima verba… – « Ut musica, ut poiesis », aux Éditions du Canoë de la chère Colette Lambrichs…
La poésie, au moins elle, le mérite…
 
Francis Lippa – Titus Curiosus, à Bordeaux
 
P. s. : pour rappel, 
voici le lien au podcast du magique entretien que j’avais eu avec Michel Deguy à la Station Ausone de la librairie Mollat le 9 mars 2017, autour de son « La Vie subite _ Poèmes, biographèmes, théorèmes » d’octobre 2016.
 
Une prise vidéo de cet entretien avait été réalisée ; mais pour des raisons que j’ignore cette vidéo n’a pas été mise en ligne-diffusée, seulement le podcast…
Cet enregistrement vidéo a-t-il été conservé par la librairie Mollat ? Je l’ignore à ce jour…
Il ajouterait comme une pièce de plus à ce qui est maintenant devenu un « tombeau » à notre cher Michel Deguy…
Et perpétuer, en plus de l’audition capitale de sa voix – son rythme, son souffle, ses tons, ses silences, bref sa musicalité -, quelques images de son regard bleu pensif incisif et foncièrement interrogatif – socratique… -, me semble quelque chose de pas tout à fait négligeable…
 
Et inutile de préciser que j’avais soigneusement préparé cet entretien ouvert et improvisé – j’y tiens beaucoup : comme la vie « subite » la plus vraie… -, par maintes autres lectures de l’œuvre de Michel Deguy :
notamment le très important « Noir, impair et manque » de septembre 2016, avec Bénédicte,
Ce jeudi 2 février 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

Parution à venir, le 6 juin prochain, de l' »Ut musica, ut poiesis » de Michel Deguy, avec Bénédicte Gorrillot, aux Editions du Canoë de Colette Lambrichs…

27jan

 

L’information, par Colette Lambrichs, de la parution le 6 juin prochain, à ses Éditions du Canoë, de l’ « Ut musica, ut poiesis » du cher Michel Deguy avec Bénédicte Gorrillot,
me donne l’occasion de re-faire bien volontiers part sur ce blog « En cherchant bien » d’un précieux lien au podcast de l’entretien (de 75’) que j’ai moi-même eu l’honneur d’avoir avec Michel Deguy le 9 mars 2017 à la Station Ausone, à propos de son « La Vie subite _ Poèmes, biographies, théorèmes » ;
ainsi que de l’article de mon blog en date du 15 mars 2017, intitulé «  »,  dans lequel je revenais sur cet entretien, et ce livre, de Michel Deguy…
Alors, vous pensez comme cette publication à venir le 6 juin m’intéresse et avive ma curiosité…
Il me semble donc que la perspective de m’entretenir à mon tour avec Bénédicte Gorrillot _ cf le très riche « Noir, impair et manque : dialogue avec Bénédicte Gorrillot » de Michel Deguy, paru aux Éditions Argol le 21 octobre 2016 _ pour une exploration de cet ultime très précieux legs, « Ut musica, ut poiesis »,
de ce maître s’il en est de la poïétique qu’est Michel Deguy, est particulièrement séduisante.
On doit à Bénédicte Gorrillot, Maître de conférences en poésie latine & littérature française contemporaine à l’Université Polytechnique des Hauts-de-France, de pouvoir lire les réflexions de Michel Deguy sur la musique. Elle a mené ces entretiens chez lui alors qu’il était déjà souffrant. Ils s’achèvent très peu de temps avant sa mort en janvier 2022, mais il lui faudra les transcrire et restituer au plus juste une parole orale. Elle l’avait déjà fait dans le très remarquable Noir, impair et manque publié aux Éditions Argol en 2016, où, déjà, il s’agissait de laisser s’exprimer Michel Deguy sur la façon dont il envisageait son œuvre en miroir aux autres arts – mais c’était à l’exception précisément de la musique… sur laquelle ils s’étaient promis de revenir. Voilà donc qui est maintenant réalisé  pour le plus grand intérêt du lecteur, car il y a probablement autant de façons de considérer le rapport musique/poésie qu’il y a de poètes et de musiciens… La parole de Michel Deguy est infiniment précieuse parce que c’était un poète, et que c’était un poète qui aimait passionnément la musique _ voilà ! Beaucoup de questions vont y être évoquées : dans la « ronde des arts », quelle place pour la musique, quelle place pour la poésie ? Pourquoi la poésie n’est-elle pas la musique ? Comment envisager la mise en musique du poème ? Qu’est-ce qu’une chanson, qu’est-ce qu’un poème ? En somme, et surtout : comment la musique permet-elle de penser la poésie, et vice-versa, la musique, la poésie ?
Et à ré-écouter avec attention le podcast du très riche entretien du 9 mars 2017 à la Station Ausone, nous voilà l’eau à la bouche…

Ce petit livre-ci de 120 pages est donc un bréviaire pour tous ceux qui s’intéressent à ces questions, et restitue la voix si intelligente, émouvante et presque enfantine de celui qui fut – qui est – l’un des plus beaux poètes de langue français…

Ce vendredi 27 janvier 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

En ajout un peu philosophique à mon regard sur les regards d’Emmanuel Mouret, en sa « Mademoiselle de Joncquières », et Diderot, en son « Histoire de Mme de La Pommeraye », extraite de son « Jacques le fataliste et son maître » : sur la capacité de transcender ou pas le poids des normes sociales et du regard d’autrui, ou le qu’en dira-t-on…

24jan

En ajout un peu philosophique à mon regard sur les regards d’Emmanuel Mouret, en sa «  Mademoiselle de Joncquières« , et Diderot, en son « Histoire de Mme de La Pommeraye et du marquis des Arcis« , extraite de son « Jacques le fataliste et son maître« ,

qu’exprimait mon article du lundi 16 janvier dernier «  » _ auquel je tiens beaucoup, et ai enrichi déjà à plusieurs reprises _,

voici, tout spécialement repris ici, cette précision que je viens ce matin du mardi 24 janvier, de lui donner, à propos du sens final même qu’ont donné, et Diderot à l’entreprise de son récit, et Emmanuel Mouret à l’entreprise de son film :

Les réputations des personnes étant assurément puissantes dans le monde – et c’est là aussi un cadre social et moral tout à fait décisif de la situation que nous présente ici en son merveilleux film Emmanuel Mouret :

même éloignés de tout (et de presque tous : sauf, pour ce qui concerne Madame de La Pommeraye, de ce bien précieux personnage inventé ici par Emmanuel Mouret par rapport au récit de Diderot, qu’est cette amie-confidente go-between, qui vient de temps en temps lui rapporter, alors qu’elle-même prend bien soin de se tenir retirée en la thébaïde de sa belle campagne, ce qui se bruisse dans Paris, où l’on voit tout… et rapporte tout !) ;

en conséquence de quoi les regards du « monde » (mondain !) des autres pèsent de leur non négligeable poids sur la conscience et le choix des actes de la plupart des personnes (qui y cèdent ;

y compris donc Madame de La Pommeraye qui fait de ce qu’en dira-t-on l’arme tranchante de sa vengeance) ;

à part quelques très rares un peu plus indifférents (et surtout finalement résistants au poids pressant de ces normes mondaines-là), tels qu’ici, justement, et le marquis des Arcis, et Mademoiselle de Joncquières, qui se laissent, au final du moins (et là est le retournement décisif de l’intrigue !), moins impressionner, pour le choix de leur conduite à tenir, par les normes qui ont principalement cours dans le monde, ainsi qu’Emmanuel Mouret le fait très explicitement déclarer, voilà, au marquis des Arcis à sa récente épouse, pour, en un très rapide mot, lui justifier son pardon (pour s’être laissée instrumentaliser en l’infamie ourdie par Madame de La Pommeraye : « Je me suis laissée conduire par faiblesse, par séduction, par autorité, par menaces, à une action infâme ; mais ne croyez pas, monsieur que je sois méchante : je ne le suis pas« , venait-elle de lui signifier…

Emmanuel Mouret faisant alors explicitement dire au marquis, à 95′ 47 du déroulé du film, ce que ne lui faisait pas prononcer Diderot, mais qu’impliquait cependant, bien sûr, l’acte même, fondamental, du pardon de celui-ci envers son épouse :

« _ Je ne crois pas que vous soyez méchante. Vous vous êtes laissée entraîner par faiblesse et autorité à un acte infâme. N’est-ce pas par la contrainte que vous m’avez menti et avez consent à cette union ?

_ Oui monsieur

_ Eh bien, apprenez que ma raison et mes principes ne sont pas ceux de tous mes contemporains : ils répugnent à une union sans inclination » ;

c’est-à-dire que lui, marquis des Arcis, savait oser ne pas se plier aux normes courantes des autres, et se mettre au-dessus de ces normes communes, en acceptant et assumant pleinement, en conscience lucide et entière liberté, d’avoir fait, en aveugle piégé qu’il était au départ, d’une ancienne catin son épouse :

« Levez-vous, lui dit doucement le marquis ; je vous ai pardonné : au moment même de l’injure j’ai respecté ma femme en vous ; il n’est pas sorti de ma bouche une parole qui l’ait humiliée, ou du moins je m’en repens, et je proteste qu’elle n’en entendra plus aucune qui l’humilie, si elle se souvient qu’on ne peut rendre son époux malheureux sans le devenir. Soyez honnête, soyez heureuse, et faites que je le sois. Levez-vous, je vous en prie, ma femme; levez-vous et embrassez-moi ; madame la marquise, levez-vous, vous n’êtes pas à votre place ; madame des Arcis, levez-vous…« …

Oui, le marquis des Arcis, ainsi que sa désormais épouse, tous deux, savent, à ce sublime héroïque moment-ci, s’extraire non seulement, bien sûr, de toute la gangue de leur passé, mais du bien lourd poids, aussi, des normes dominantes et des regards d’enfermement des autres  même si, un lecteur un peu retord, pourrait ici me rétorquer, me vient-il à l’idée ce matin du 25 janvier, que Diderot, avec au moins son personnage-pivot de fin lettré qu’est le marquis des Arcis, mais peut-être pas avec l’autre de ses personnages-pivots qu’est l’un peu moins cultivée jeune épouse de celui-ci, cède, en ce presque final de son récit de l’ « Histoire de Mme de La Pommeraye et du marquis des Arcis« , à la mode très vive à ce moment-là, du « sublime » de la vague « Sturm und Drang« , qui déferle, après l’Allemagne, aussi en France : un mouvement auquel Diderot (1713 – 1784) et son cher ami le baron Grimm (1723 – 1807) n’ont pas manqué d’être éminemment sensibles… Et c’est même assez probablement là une des raisons du très précoce succès, via traductions et publications en 1785 et 1792, par Schiller (1759 – 1805) et Mylius (1754 – 1827), de ce « Jacques le fataliste et son maître«  de Diderot, précisément d’abord en Allemagne : « Comme le Neveu de Rameau, Jacques le Fataliste fut connu en Allemagne avant de l’être en France. Schiller en avait traduit, en 1785, l’épisode de Mme de la Pommeraye, sous ce titre : Exemple singulier de la vengeance d’une femme _ conte moral _ voilà ! _, pour le journal Thalie. Il en tenait la copie de M. de Dalberg. Il parut, en 1792, une traduction du roman sous ce titre : Jacob und sein Herr (Jacques et son Maître), par Mylius. Le traducteur disait : « Jacques le Fataliste est une des pièces les plus précieuses de la succession littéraire non imprimée de Diderot. Ce petit roman sera difficilement _ tiens, tiens… _ publié dans la langue de l’auteur. Il en existe bien une vingtaine de copies en Allemagne, mais comme en dépôt. Elles doivent être conservées secrètement et n’être jamais mises au jour. Une de ces copies a été communiquée au traducteur, sous la promesse solennelle de ne pas confier le texte français à la presse »… » Et en 1794, « l’institut de France s’organisait. Un de ses premiers soins fut de s’occuper de dresser une sorte de bilan des richesses perdues de la littérature français _ du fait de la Révolution. On s’inquiéta, entre autres choses, d’un chant de Ver-Vert intitulé l’Ouvroir, qu’on crut être entre les mains du prince Henri de Prusse. Ce prince, qui, après avoir montré qu’il était bon capitaine, dut se réfugier dans une demi-obscurité pour ne pas risquer de trop déplaire à Frédéric II, son frère _ voilà  ! _, occupait noblement ses loisirs en cultivant les lettres, les arts et les sciences. Il était un des souscripteurs à la Correspondance de Grimm. Il s’intéressait particulièrement à Diderot _ voilà ; et nous savons qu’on parlait en permanence français à la cour de Berlin du roi Frédéric II. La lectrice de sa femme, Mme de Prémontval, dont il sera question dans le roman, avait pu lui en parler de visu. Ce n’est pas cependant par elle, comme l’a cru l’éditeur Brière, qu’il eut communication de Jacques le Fataliste, puisqu’elle était morte plusieurs années avant que ce livre fût écrit. Il _ le prince Henri de Prusse, donc (1726 – 1802) _ en possédait une copie au même titre que la vingtaine d’autres personnes dont parle Mylius. Seulement, il ne se crut pas obligé à la tenir secrète, et, en réponse à la demande du chant de Ver-Vert _ de Jean-Baptiste Gresset (1709 – 1777) _ qu’il n’avait pas, il offrit Jacques le Fataliste, qu’il avait _ voilà ! Il reçut des remercîments, et on le pria de mettre à exécution cette louable intention. Il répondit par cette nouvelle lettre : « J’ai reçu la lettre que vous m’avez adressée. L’Institut national ne me doit aucune reconnaissance pour le désir sincère que j’ai eu de lui prouver mon estime : l’empressement que j’aurais eu de lui envoyer le manuscrit qu’il désirait, s’il eût été en ma puissance, en est le garant. On ne peut pas rendre plus de justice aux grandes vues qui l’animent pour mieux diriger les connaissances de l’humanité. » Je regrette la perte que fait la littérature de ne pouvoir jouir des œuvres complètes de Gresset, cet auteur ayant une réputation si justement méritée. J’ai fait remettre au citoyen Gaillard, ministre plénipotentiaire de la République française, le manuscrit _ nous y voilà ! _ de Jacques le Fataliste. J’espère que l’Institut national en sera bientôt en possession. Je suis, avec les sentiments qui vous sont dus, votre affectionné, Henri ». Voici donc comment le texte original de Denis Diderot d’après lequel a été enfin diffusé en France ce très précieux « Jacques le fataliste et son maître« … Et fin ici de cette bien trop longue incise, simplement documentaire, rajoutée le 25 janvier.

Ce mouvement d’exhaussement sublime au-dessus des normes communes qui est aussi, au final, ce que Diderot lui-même a voulu lestement et subtilement mettre en valeur en son magnifique récit à rebondissements qu’est ce « Jacques le fataliste et son maître«  _ prudemment non publié par Diderot lui-même de son vivant (Diderot est décédé le 31 juillet 1784) en France, mais laissé au jugement plus distancié de la postérité…

C’est donc cette formidable capacité de gestes impromptus de liberté qu’Emmanuel Mouret vient nous laisser appréhender sur l’écran via la très vive mobilité en alerte et à certains moments décisifs jouissivement surprenante pour notre curiosité, des personnages virevoltants et, à ces moments-là au moins, imprévisibles, de ses films :

Emmanuel Mouret, ou les jubilatoires délicieuses surprises du pouvoir même de la liberté ainsi délicatement, avec douceur, finesse et subtilité, pour notre plaisir, si brillamment filmé.

Ce mardi 24 janvier 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

La « libre inspiration d’après Diderot » du « Mademoiselle de Joncquières » d’Emmanuel Mouret _ ou l’éloge d’un sublime amour vrai : un apport cinématographique magnifique à l’oeuvre de Diderot…

16jan

L’assez étonnant hasard _ eu égard à la série de mes présentes réflexions suivies autour d’Emmanuel Mouret et Denis Diderot ; cf mes tout récents articles des 8, 9, 13 et 15 janvier derniers : « « , « « , «  » et « «   _ de la programmation par Arte, ce jour, lundi 16 janvier 2023, à 13h 35, du film « Mademoiselle de Joncquières« , que j’avais seulement jusqu’ici vu et revu, à ma guise, en DVD,

me donne une magnifique occasion de me pencher davantage, et mieux que je ne l’avais fait jusqu’ici, sur le personnage même de Mademoiselle de Joncquières, telle qu’Emmanuel Mouret nous amène _ avec les yeux, aussi, du marquis des Arcis ! et ce point de vue-là est bien sûr capital ! D’autant que c’est aussi et surtout celui d’Emmanuel Mouret lui-même ; en étant celui qu’il désire, in fine (mais aussi, et c’est capital !, dès les premiers dialogues, de badinage amoureux apparemment très innocent, à l’ouverture de son film, avec les très significatifs – mais on ne s’en rendra vraiment compte que bien plus tard – échanges dont Emmanuel Mouret nous rend témoins – mais y prêtons-nous à ce moment toute l’attention nécessaire, à l’égard de personnages que nous commençons à peine à découvrir alors ? Probablement pas vraiment ! Car ce n’est alors pour nous, en ce tout début de film, qu’un innocent badinage amoureux, en un sublime lumineux parc de château… – entre Madame de La Pommeray et le marquis des Arcis faisant sa cour, sur les responsabilités effectives de ce qui vient déclencher la séduction amoureuse ; soit le dilemme suivant : est-ce bien le marquis qui entreprend délibérément et sciemment d’habiles (et peu honnêtes) manœuvres de séduction à l’égard des nombreuses et successives « victimes«  de son libertinage ?, ainsi que l’en accuse en badinant Madame de La Pommeraye ; ou bien plutôt n’est-ce pas lui qui, tout à fait innocemment (et très honnêtement même), se trouve à son corps défendant, innocemment – il faut y insister – séduit de facto par leurs charmes à elles ?, comme se défend – déjà –très clairement ici le marquis des Arcis – qui ne tombera vraiment amoureux, pour la première, et peut-être unique, fois, que quand il apprendra à connaître vraiment cette Mademoiselle de Joncqières par laquelle Madame de La Pommeraye avait cru vilainement l’abuser… –, mais nous ne sommes pas encore alors, nous spectateurs qui découvrons l’intrigue qui commence tout juste à se mettre en place, vraiment prêts à y accorder toute l’attention nécessaire…), nous faire prendre, nous spectateurs de son film, au moins en considération, sinon absolument le partager ; et cela à la différence du malicieux (et jubilatoire) jeu d’auteur de Diderot, au final volontairement bien plus ambivalent, lui – car, lui, Diderot, auteur, veut insister sur la très effective infinie diversité des points de vue des monades sur le monde : à la Leibniz… ; avec cette conséquence tant éthique que métaphysique que c’est à chacun d’entre nous d’y orienter et faire jouer notre propre libre-arbitre de personne plus ou moins responsable… –, de son « Histoire de Mme de La Pommeraye et du marquis des Arcis«  _ à la considérer tout du long de sa présence à l’écran,

dès le moment de son apparition, à elle, Mademoiselle de Joncquières, quand la marquise de La Pommeraye, qui l’a « recrutée« , lui fait passer l’épreuve de son « casting » pour le rôle de très jolie mais durablement inflexible « dévote » qu’elle lui destine _ à 32′ 04 du film _ celle qui n’est alors que la fille « d’Aisnon« , une catin de tripot, et jusqu’à son départ avec son époux, et pleinement devenue marquise des Arcis, pour rejoindre pour environ trois années la plus paisible campagne du marquis des Arcis, avant de regagner, rassérénés qu’ils pourront être alors, après ce raisonnable délai d’apaisement des bavardages mondains, leur maison de Paris _ à la minute 100′ de ce film de 105′.

Car jusqu’à ce nouveau regard d’aujourd’hui sur cet extraordinaire film d’Emmanuel Mouret,

mon attention s’était portée en priorité sur les patientes péripéties, centrales il est vrai, de la vengeance de Madame de La Pommeraye à l’égard de son amant, le marquis des Arcis, qui l’avait vilainement bien déçue et profondément blessée en son amour propre _ les réputations des personnes étant assurément puissantes dans le monde – et c’est là aussi un cadre social et moral tout à fait décisif de la situation que nous présente ici en son merveilleux film Emmanuel Mouret : même éloignés de tout (et de presque tous : sauf, pour ce qui concerne Madame de La Pommeraye, de ce bien précieux personnage inventé ici par Emmanuel Mouret par rapport au récit de Diderot, qu’est cette amie-confidente go-between, qui vient de temps en temps lui rapporter, alors qu’elle-même prend bien soin de se tenir retirée en la thébaïde de sa belle campagne, ce qui se bruisse dans Paris, où l’on voit tout… et rapporte tout !) ; en conséquence de quoi les regards du « monde » (mondain !) des autres pèsent de leur non négligeable poids pressant sur la conscience et le choix des actes de la plupart des personnes (qui y cèdent ; y compris donc Madame de La Pommeraye qui fait de ce qu’en dira-t-on l’arme tranchante de sa vengeance ; à part quelques très rares un peu plus indifférents (et surtout finalement résistants au poids de ces normes mondaines-là), tels qu’ici, justement, et le marquis des Arcis, et Mademoiselle de Joncquières, qui se laissent, au final du moins (et là est le retournement décisif de l’intrigue !), moins impressionner pour le choix de leur conduite à tenir par les normes qui ont principalement cours dans le monde, ainsi qu’Emmanuel Mouret le fait très explicitement déclarer, voilà, au marquis des Arcis à sa récente épouse, pour, en un très rapide mot, lui justifier son pardon (pour s’être laissée instrumentaliser en l’infamie ourdie par Madame de La Pommeraye : « Je me suis laissée conduire par faiblesse, par séduction, par autorité, par menaces, à une action infâme ; mais ne croyez pas, monsieur que je sois méchante : je ne le suis pas« , venait-elle de lui signifier… Emmanuel Mouret faisant alors explicitement dire au marquis, à 95′ 47 du déroulé du film, ce que ne lui faisait pas dire Diderot, mais qu’impliquait cependant, bien sûr, l’acte même, fondamental, du pardon de celui-ci envers son épouse : « _ Je ne crois pas que vous soyez méchante. Vous vous êtes laissée entraîner par faiblesse et autorité à un acte infâme. N’est-ce pas par la contrainte que vous m’avez menti et avez consent à cette union ? _ Oui monsieur _ Eh bien, apprenez que ma raison et mes principes ne sont pas ceux de tous mes contemporains : ils répugnent à une union sans inclination » ; c’est-à-dire que lui, marquis des Arcis, savait donc oser ne pas se plier aux normes courantes des autres, et se mettre au-dessus de ces normes communes, en acceptant et assumant pleinement, en conscience lucide et entière liberté, d’avoir fait, en aveugle piégé qu’il était au départ, d’une ancienne catin son épouse : « Levez-vous, lui dit doucement le marquis ; je vous ai pardonné : au moment même de l’injure j’ai respecté ma femme en vous ; il n’est pas sorti de ma bouche une parole qui l’ait humiliée, ou du moins je m’en repens, et je proteste qu’elle n’en entendra plus aucune qui l’humilie, si elle se souvient qu’on ne peut rendre son époux malheureux sans le devenir. Soyez honnête, soyez heureuse, et faites que je le sois. Levez-vous, je vous en prie, ma femme; levez-vous et embrassez-moi ; madame la marquise, levez-vous, vous n’êtes pas à votre place ; madame des Arcis, levez-vous…« … Oui, le marquis des Arcis, ainsi que sa désormais épouse, tous deux, savent, à ce sublime héroïque moment-ci, s’extraire, non seulement, bien sûr, de toute la gangue de leur passé, mais du bien lourd poids aussi des normes dominantes et des regards d’enfermement des autres… Ce qui est aussi, au final, ce que Diderot lui-même a voulu lestement et subtilement mettre en valeur en son magnifique récit à rebondissements qu’est ce « Jacques le fataliste et son maître » _ non publié cependant de son vivant, mais seulement laissé au jugement un peu plus distancié de la postérité…

Avec cette conséquence que les dames D’Aisnon, mère et fille

_ un peu trop confondues, au moins d’abord, en un quasi indissociable duo dans leur instrumentalisation terrible par la marquise ; la fille n’étant à son tour presque jusqu’à la fin qu’un docile instrument entre les mains de sa propre mère ; avant, au moment seulement de la décision de son mariage avec le marquis des Arcis, de commencer à regimber enfin, et à faire entendre une voix personnelle sienne ; elle jusqu’alors quasi en permanence muette, et presque toujours les yeux baissés ; la jeune fille ayant alors dû cette fois-là encore s’incliner malgré tout devant sa mère… Une parfaite libre parole sienne ne s’élevant enfin que lors de la confrontation frontale, face au marquis, quelques jours plus tard, celui-ci étant devenu son mari ; un mari qui, de colère et de honte (pour sa réputation ruinée), avait d’abord très précipitamment quitté Paris « sans qu’on sût ce qu’il était devenu« , puis, étant revenu « quinze jours«  plus tard (page 208) à leur domicile, en une sublime scène de vérité, auprès du feu ; et leur union charnelle n’ayant toujours pas été (dans le film, mais pas dans le récit rapporté par Diderot, et cela par profonde délicatesse de l’époux envers son épouse) consommée ; tous détails ayant leur poids sur le sens profond de l’affaire de ce bien « singulier mariage« 

Ainsi dans le récit de l’hôtesse donné par Diderot à la page 174 de l’édition Belaval, Folio n° 763, de « Jacques le fataliste et son maître« , voici comment le récit ainsi rapporté nous présente l’idée (et l’identité) des instruments de la vengeance que commence à élaborer et mettre au point Madame de La Pommeraye :  »À force d’y réver, voici ce qui lui vint en idée : Mme de La Pommeraye avait autrefois connue une femme de province (sans précision supplémentaire) qu’un procès (pour quels motifs ? Cela est laissé dans le vague par l’hôtesse qui le rapporte, en absence de davantage de connaissance de tout cela de sa part…) avait appelée à Paris, avec sa fille, jeune, belle et bien élevée (bonne éducation dont les raisons ne sont pas davantage ici précisées ; mais qui auront leur poids dans la présentation que va nous en donner le film…). Elle avait appris que cette femme, ruinée par la perte de son procès (toujours sans précisions…), en avait été réduite à tenir tripot« , nous dirions un bordel…

Nous voyons donc là combien le film d’Emmanuel Mouret donne, par le détail admirable des précisions qu’il vient, et cela tout au long du film, apporter, infiniment plus de consistance, et à l’intrigue même, déjà, mais aussi et surtout au caractère de ce personnage-pivot – voilà ! – qu’est sa Mademoiselle de Joncquières, doublement de noble extraction ici (et par son père duc « de Grimaud« , et par les parents de sa mère : son grand-père baron « Bolinsky » et sa grand-mère « comtesse de Montois« ), que le récit bien plus elliptique, via le récit bousculé de l’hôtesse, de Diderot, n’aidait guère, en effet, à étayer la puissante déclaration finale, à celui qui vient, il y a quinze jours à peine, de devenir son époux, de la toute nouvelle marquise des Arcis, à la page 210 : « Je me connais, et une justice que je me rends, c’est que par mes goûts, par mes sentiments, par mon caractère, j’étais née (voilà !) digne de vous appartenir«  _,

avec cette implication cruciale qui faisait que les dames D’Aisnon, mère et fille, étaient principalement et surtout de simples instruments de la perfide vengeance de Madame de La Pommeraye d’où la malicieuse remarque que fait dire au maître de Jacques, à la page 212, Diderot, Brecht avant Brecht en quelque sorte :

« Notre hôtesse, vous narrez assez bien ; mais vous n’êtes pas encore profonde dans l’art dramatique. Si vous vouliez que cette jeune fille intéressât _ vos deux auditeurs que sont alors Jacques et son maître, et par suite les lecteurs du conte de l’hôtesse rapporté par Diderot _, il fallait lui donner de la franchise, et nous la montrer victime innocente et forcée de sa mère et de La Pommeraye, il fallait que les traitements les plus cruels l’entrainassent, malgré qu’elle en eût _ davantage forcée, donc _, à concourir à une suite de forfaits continus pendant une année ; il fallait _ vraiment _ préparer ainsi ( voilà ! rendre un peu plus vraisemblable, voire un peu prévisible – et c’est ce travail-là que réussit très finement et admirablement le film d’Emmanuel Mouret –) le raccommodement _ final _ de cette femme avec son mari. Quand on introduit un personnage sur la scène, il faut que son rôle soit un : or je vous demanderai, notre charmante hôtesse, si la fille qui complote avec deux scélératesses est bien la femme supposée que nous avons vue aux pieds de son mari ? Vous avez bien péché contre les règles _ ici celle d’unité d’action _ d’Aristote, d’Horace, de Vida et de Le Bossu.« 

Ce à quoi le délicieux Diderot, qui tire les diverses ficelles de son récit à multiples emboîtements et rebondissements (et c’est bien le réalisme du rendu de la vie, qui, lui, l’intéresse, en son propre art du récit), fait joliment rétorquer du tac au tac à son truculent personnage de l’Hôtesse, pages 212-213 :

« Je ne connais ni bossu, ni droit : je vous ai dit la chose comme elle s’est passée, sans en rien omettre, sans rien y ajouter. Et qui sait ce qui se passait au fond du cœur (voilà !) de cette fille, et si, dans les moments où elle nous paraissait agir le plus lestement, elle n’était pas secrètement dévorée (in pectore, voilà…) de chagrin ? »

Et c’est bien cela, ce « fond du cœur«  gardé « secret«  là, de la jeune fille, que son mutisme, si bien montré (et d’abord si superbement incarné par le jeu très fin des acteurs) tout au long par les images du film, et sublimé par l’ardente intensité du rebondissement final de la très sincère déclaration contrite à son époux de Mademoiselle de Joncquières devenue marquise des Arcis, ainsi que le très effectif et très beau pardon (envers elle) ainsi que le remords (envers lui-même) de son époux le marquis, si parfaitement évidents à l’image, nous rend in fine si cohérents – voilà ! – en la tension, formidablement incarnée ainsi à l’écran, de leur puissant très haut différenciel dramatique…

C’est en cela qu’Emmanuel Mouret rend merveilleusement bien à l’image l’esprit le plus profond de Diderot : le (un long moment) libertin Marquis des Arcis et la (un peu moins long moment, mais c’est qu’elle est plus jeune que lui) ci-devant catin d’Aisnon mademoiselle de Joncquières (« La corruption s’est posée sur moi, elle ne s’y est point attachée« , fait déclarer à celle-ci Diderot, à la page 210), en la très pénible épreuve de plus d’une année qu’a imposée à chacun d’eux la très vindicative Madame de La Pommeraye, qui, en leur ayant donné l’incroyable occasion « singulière » de leur improbable rencontre, leur a en réalité offert les circonstances et les moyens paradoxaux (« En vérité, je crois que je ne me repends de rien ; et que cette Pommeraye, au lieu de se venger m’aura rendu un grand service« , fait dire Diderot au marquis des Arcis à la page 211) de se révéler – voilà ! – l’un à l’autre, ainsi qu’à eux-mêmes aussi – mais oui ! –, le plus profond et le plus vrai, jusqu’alors enfoui et pas encore découvert, de leur cœur…

Ayant d’abord consenti à l’acceptation de sa mère de bien vouloir aider, par un sournois jeu de rôles (de catins, extraites de leur tripot, et si bien déguisées plusieurs mois de suite en inflexibles dévotes), Madame de La Pommeraye à piéger le marquis des Arcis afin de lui faire payer cher ce que Madame de La Pommeraye leur présentait comme une inconséquence traîtresse du marquis des Arcis, celle que, de demoiselle Duquênoi chez Diderot, Emmanuel Mouret a transformée, en son film, en Mademoiselle de Jonquières _ dont la mère, aussi, est une fille (apprenons-nous à 86′ 20 du film, par ce qu’en révèle cette mère à Madame de La Pommeraye ; et ces précisons-là, le marquis des Arcis, lui, ne les détiendra pas encore, au moment de son sublime pardon à sa jeune épouse..). née de l’union adultérine, voilà, d’une comtesse (la comtesse de Montois) et d’un baron (le baron Bolinsky) ; elle-même étant, à son tour, fille naturelle d’un duc (le duc de Grimaud) ayant abusé de la naïveté de sa mère, traitreusement trompée d’avoir cru, bien à tort, bernée qu’elle a été, avoir véritablement épousé ce duc, père de son enfant !

Ces divers noms étant absents du texte de Diderot, c’est-à-dire du truculent récit (indirect) de la plantureuse hôtesse de l’auberge du Grand-Cerf, qui n’entrait forcément pas en de  tels détails, n’ayant pas, et pour cause, reçu de témoignage direct de ces dames !.. : précisions bienvenues que permet et offre en revanche le film, en nous donnant, lui, directement accès, à nous spectateurs, à la parole de chacun des personnages de l’intrigue de ce « saugrenu«  et « singulier » (ces qualificatifs sont donnés par Diderot à la page 146, par l’hôtesse, puis par le maître de Jacques) mariage, dont s’enchante délicieusement à narrer les péripéties à rebondissements la truculente hôtesse de l’auberge du Grand-Cerf, que nous fait écouter, en nous tenant à son tour en haleine, nous ses lecteurs, Diderot ; récitante intermédiaireet indirecte que le film d’Emmanuel Mouret peut et doit, lui, se permettre d’effacer… _

Mademoiselle de Joncquières, donc, finit par proclamer _ d’abord auprès de sa mère, peu avant le mariage auquel elle se trouve acculée contre son gré et auquel elle accepte à contre-cœur, de consentir, se plier ; puis devant celui que la cérémonie qui vient d’avoir eu lieu a transformé en son mari (même si, et cela seulement dans le film, mais pas dans le récit de l’hôtesse et donc de Diderot, la délicatesse – en acte – du marquis des Arcis a repoussé le moment d’en faire, dans le lit désormais conjugal, charnellement sa femme), après ce qui devient dans le film d’Emmanuel Mouret, d’abord, une tentative de suicide (en s’étant jetée dans la Seine), puis une tentative de fuite (elle a été rattrapée) hors du domicile désormais conjugal : péripéties non présentes dans le récit de l’hôtesse chez Diderot (ni, a fortiori, à ce degré de tragique qui est celui du film..) ; actes tragiques qui viennent renforcer notre évidence de spectateurs de la profondeur des convictions de fond de Mademoiselle de Joncquières ; et que reconnaît alors, très vite, quasi immédiatement, dans le récit de l’hôtesse et de Diderot, comme dans le film d’Emmanuel Mouret, son mari le marquis des Arcis, touché au cœur quasi sur le champ, là, par ce que lui déclare là sa maintenant épouse, et qui, non seulement la désire plus que jamais, mais bien mieux encore l’aime profondément vraiment… _ sa profonde détestation du mensonge, et le très haut _ sublime ? _ souci de la dignité à reconquérir _ ou plutôt déjà reconquise, là, immédiatement aux yeux de son désormais époux, le marquis : sublimes, tous deux, ils se font, dés cet instant (proprement magique !), l’un à l’autre et mutuellemment, entière confiance ! _ de sa personne ;

que sait aussi lui reconnaître alors, donc, et pleinement, absolument, son maridéjà chez Diderot, mais très vite, et peut-être sans assez de détails, aux pages 210-211 de l’édition Belaval, Folio n° 763, de « Jacques le fataliste et son maître » _ comme viennent encore le reconnaître implicitement les remarques adventices finales de Diderot _ – en auteur soucieux de répondre à d’éventuelles objections d’insuffisance de vraisemblance de son récit – à propos du caractère un peu trop rapide et elliptique de son propre récit, et se permettant d’intervenir, lui, aux pages 214 à 216, une fois achevé le récit rapporté par lui de l’hôtesse : « Et vous croyez lecteur que l’apologie de Mme de la Pommeraye est plus difficile à faire ? Permettez donc que je m’en occupe _ intervient-il alors, et à son tour, après avoir donné la parole – déjà critique à l’égard de la partialité du récit de l’hôtesse – au maître de Jacques juste auparavant, aux pages 212 à 213  _ un moment« , intervient en effet en son récit Diderot, à la page 214 ; pour conclure son plaidoyer envers le point de vue de Madame de La Pommeraye ainsi, à la page 216 : « Si le premier mouvement (de ressentiment et volonté de se venger) des autres est court, celui de Mme de La Pommeraye et des femmes de son caractère est long. Leur âme reste quelquefois toute leur vie comme au premier moment de l’injure ; et quel inconvénient, quelle injustice y a-t-il à cela ? Je n’y vois que des trahisons moins communes ; et j’approuverais fort une loi qui condamnerait aux courtisanes celui qui aurait séduit et abandonné une honnête femme : l’homme commun aux femmes communes.« _ ;

mais de tels détails _ peut-être pas assez précisés par Diderot au fur et à mesure de son écriture alerte et volontiers désinvolte, mais c’est par profond souci de réalisme auprès de ses lecteurs !, dans ce que lui, Diderot, vient rapporter du récit déjà bousculé de l’hôtesse de l’auberge du Grand-Cerf à ses deux interlocuteurs que sont ses hôtes de passage Jacques et son maître _, les très belles images rouges _ et le jeu parfaitement sobre et retenu de ces parfaits acteurs que sont Alice Isaaz et Édouard Baer _ de cette sublime décisive séquence viennent fort heureusement les éclairer  :

 

« Levez-vous, lui dit doucement _ et tout est, en effet, éminemment doux dans ces images décisives du film… _ le marquis ; je vous ai pardonné : au moment même de l’injure j’ai respecté ma femme en vous ; il n’est pas sorti de ma bouche une parole qui l’ait humiliée, ou du moins je m’en repens, et je proteste qu’elle n’en entendra plus aucune qui l’humilie, si elle se souvient qu’on ne peut rendre son époux malheureux sans _ soi-même _ le devenir. Soyez honnête, soyez heureuse _ les deux étant absolument liés _, et faites que je le sois. Levez-vous, je vous en prie, ma femme; levez-vous et embrassez-moi ; madame la marquise, levez-vous, vous n’êtes pas à votre place ; madame des Arcis, levez-vous…«  ;

le film montrant magnifiquement tout cela par le jeu retenu, sobre, mais sublimement clair des deux acteurs que sont Alice Isaaz et Édouard Baer ; Emmanuel Mouret pouvant se permettre, de sa toujours très délicate élégance, de shunter le geste conclusif (« Embrassez-moi« ) de cette fondamentale séquence de mutuelle reconnaissance de dignité, et amour vrai, des deux époux…

Et qu’on relise alors ici ce que Diderot fait dire _ toujours en rapportant, ne l’oublions jamais, le récit volontairement un peu bousculé et précipité de l’hôtesse à ses deux interlocuteurs à l’auberge où celle-ci les reçoit _ immédiatement auparavant, page 210, à la toute récente épousée du marquis des Arcis :

« Je ne suis pas encore digne _ au moment même où cette déclaration même vient révéler et fait immédiatement reconnaître aussi cette dignité-là, profonde et fondamentale, de sa personne ! _ que vous vous rapprochiez de moi ; attendez, laissez-moi seulement l’espoir du pardon _ et ce pardon est immédiat !.. Tenez-moi loin de vous _ ce ne sera pas pour longtemps : l’instant même de la réponse et du geste sublimes de son mari : « Embrassez-moi ; madame la marquise, levez-vous, vous n’êtes pas à votre place ; madame des Arcis, levez-vous« , pages 210-211… _ ; vous verrez ma conduite ; vous la jugerez _ et l’accord profond entre eux est alors instantané _ : trop heureuse mille fois, trop heureuse si vous daignez quelquefois m’appeler ! Marquez-moi le recoin obscur de votre maison où vous permettez que j’habite ; j’y resterai sans murmure. Ah ! si je pouvais m’arracher le nom et le titre qu’on m’a fait usurper, et mourir après ; à l’instant vous seriez satisfait ! Je me suis laissée conduire par faiblesse, par séduction, par autorité, par menaces, à une action infâme _ voilà ! _ ; mais ne croyez pas, monsieur, que je sois méchante ; je ne le suis pas _ non, elle ne l’est en effet pas _, puisque je n’ai pas balancé à paraître devant vous quand vous m’avez appelée, et que j’ose à présent lever les yeux sur vous et vous parler. Ah ! si vous pouviez lire au fond de mon cœur _ et voilà qu’à l’instant même le marquis, son mari, lit on ne peut plus clairement en son cœur !.. _, et voir combien mes fautes passées sont loin de moi ; combien les mœurs de mes pareilles me sont étrangères ! La corruption s’est posée sur moi, elle ne s’y est point attachée _ voilà ! La rédemption, par l’amour vrai du marquis qui admire son épouse, a eu lieu _ Je me connais, et une justice que je me rends, c’est que par mes goûts, par mes sentiments, par mon caractère, j’étais née digne de l’honneur _ voilà ! _ de vous appartenir. Ah ! s’il m’eût été libre de vous voir, il n’y avait qu’un mot à dire, et je crois que j’en aurais eu le courage. Monsieur, disposez de moi comme il vous plaira ; faites entrer vos gens : qu’ils me dépouillent, qu’ils me jettent la nuit dans la rue : je souscris à tout. Quel que soit le sort que vous me préparez, je m’y soumets : le fond d’une campagne, l’obscurité d’un cloître pour me dérober à jamais à vos yeux : parlez, et j’y vais. Votre bonheur n’est point perdu sans ressources, et vous pouvez m’oublier…« .

…surrise

C’est donc le parti de l’événement éminemment surprenant _ et bouleversant _ de la découverte de la très effective réalité bousculante, totalement imprévue et absolument impréparée _ une surprise ! _, d’un pur et tout à fait sincère amour _ honnête, digne et _ vrai, qui survient _ telle une mutuelle résilience réalisée réciproquement… _ d’une rencontre machiavéliquement machinée, au départ, contre eux deux,

que,

ici, pour cette ancienne catin forcée qu’avait été jusqu’alors Mademoiselle de Joncquières, « la ci-devant d’Aisnon« , et pour ce libertin avéré qu’avait été jusqu’alors le marquis des Arcis _ et de même, encore, qu’en chacun des autres films, au-delà des apparences délicieuses d’un virevoltant (ou parfois, aussi, maladroit) marivaudage, d’Emmanuel Mouret _,  prend ici on ne peut plus décidément parti Emmanuel Mouret.

Tel est donc, à mes yeux, le principal apport du film « Mademoiselle de Joncquières » d’Emmanuel Mouret, à l' »Histoire de Mme de La Pommeraye et du marquis des Arcis« , extraite du « Jacques le fataliste et son maître » de Denis Diderot.

Bravo !

Le résultat de cette « libre adaptation » _ comme l’indique à la volée, sur une superbe musique pour cet instrument rare qu’est le pantaléon, de Johann-Georg Reutter (Vienne, 6 avril 1708 – Vienne, 11 mars 1772), le très beau générique (rouge) d’ouverture du film : un pizzicato à ré-écouter ici par le magique dulcimer de Margit Übellacker et l’ensemble La Gioia Armonica, dirigé par Jürgen Banholzer (en le CD Ramée 1302 : ce très beau CD fait partie de ma discothèque personnelle) : une musique merveilleusement appropriée à la sublime délicatesse du film _ du texte de Diderot par l’art du cinéma d’Emmanuel Mouret

est tout simplement magnifique.

Délectez-vous-en !

Ce lundi 16 janvier 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

Deux excellents regards sur le film « Mademoiselle de Joncquières » d’Emmanuel Mouret (en 2018) d’après « l’Histoire de Madame de La Pommeraye et le marquis des Arcis », extraite de « Jacques le fataliste et son maître » de Diderot…

15jan

À ma connaissance et à mon estimation,

les deux meilleurs regards critiques sur ce qu’a librement tiré Emmanuel Mouret, en son remarquable film « Mademoiselle de Joncquières« , en 2018,

de l' »Histoire de Madame de La Pommeraye et le marquis des Arcis« , extraite de « Jacques le fataliste et son maître » de Diderot,

se trouvent dans ces deux vraiment excellentes contributions-ci, de 10 pages très fines,

du dossier pédagogique paru sur le site zéro de conduite.net,

par Philippe Leclercq et Odile Richard-Pauchet :

Mademoiselle de Joncquières

un film d’Emmanuel Mouret

Dossier pédagogique

Depuis ses premiers marivaudages, on sait Emmanuel Mouret attaché à l’étude des égarements du cœur et de l’esprit. Les héros et héroïnes de ses films n’aiment rien tant que raisonner de l’amour et de ses paradoxes. Personne ne sera donc surpris de voir Mouret proposer une lecture de « l’histoire de Madame de La Pommeraye et du marquis des Arcis », extraite de Jacques le fata- liste et son maître de Denis Diderot (1771-83, publ. 1796). En adaptant le fameux épisode de l’aubergiste _ l’hôtesse, dans le texte de Diderot _ (déjà porté à l’écran par Robert Bresson _ Les Dames du Bois de Boulogne, en 1944-45 _), Mouret donne toute la mesure spirituelle de son cinéma, plein de théâtralité et de dialogues littéraires. Comme souvent ceux de Mouret, les per- sonnages de Diderot sont les acteurs d’une petite comédie des sentiments où les mots sont les effets d’un langage servant à travestir leurs désirs.

Libre et moderne adaptation

Le récit de Diderot, modèle de concision narrative, est d’une grande densité. Un regard, un geste suffisent à exprimer une idée, une intention. Mouret en change ici le titre _ qui devient « Mademoiselle de Joncquières«  _ , indiquant d’emblée tout l’intérêt qu’il porte à son personnage éponyme _ la Duquênoy du récit de Diderot _, la valeur et la fonction qu’il lui prête – Mademoiselle de Joncquières donc, à la fois instrument du stratagème, clef de voûte du récit, dépositaire de l’enjeu de liberté et de la morale de la fable. Car, nous prévient-il, il s’agit ici d’une libre adaptation, affranchie non tant de l’esprit que de la lettre.

Le cinéaste commence par développer longuement _ et excellemment ! _ la cour menée par le marquis des Arcis auprès de la jeune et noble veuve Madame de La Pommeraye (quelques lignes dans le texte). Outre qu’il offre un délicieux exemple dix-huitiémiste de badinage amoureux, le procédé dramaturgique légitime par avance _ oui _ la démesure des moyens mis en œuvre par la marquise pour se venger. Le cinéaste réserve également davantage d’espace à cette dernière, qu’il humanise, comprend et excuse (en partie). Un épilogue de son cru trahit néanmoins _ oui ! _ la défaite de cette Médée mondaine.

Pour le reste, Mouret observe la stricte ligne dramaturgique du texte original et du plan machiavélique ourdi par la marquise. Son adaptation est superbement convaincante _ absolument ! _, d’une parfaite unité plastique et lexicale _ oui. Ses mots se mêlent naturellement _ mais oui ! _ à ceux de l’œuvre de Diderot, si bien que les dialogues, qui ne cèdent à aucun effet de mode langagière et restent en accord avec le maintien des personnages (mélange de noble élégance et d’abandon familier), ne sont jamais surchargés et sonnent _ aussi _ d’une étonnante modernité.

Sommaire du dossier…

Introduction thématique

Entretien avec Odile Richard-Pauchet

Mademoiselle de Joncquières

Un film d’Emmanuel Mouret France, 2018
Genre : Adaptation littéraire Durée : 109 min

L’histoire

Madame de La Pommeraye, jeune veuve retirée du monde, cède à la cour du marquis des Arcis, libertin notoire. Après quelques années d’un bonheur sans faille, elle découvre que
le marquis s’est lassé de leur union. Follement amoureuse
et terriblement blessée, elle décide de se venger de lui avec la complicité de Mademoiselle de Joncquières et de sa mère.

Au cinéma le 12 septembre

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L’art de plaire

Des noms de femmes égrenés un à un au fil de la promenade, c’est le long poème des conquêtes du marquis récité en ouverture du film par la marquise qui se défend de venir le compléter. La nature du parc est belle, le plaisir de la galante conversation évident. Le ton est donné. Badin. Et sage, « raisonnable ». Comme bientôt la marquise elle-même, le jeune spectateur d’aujourd’hui pourra sans doute s’étonner de la (re)tenue, y compris verbale, des sentiments exhalés.

Le cinéma de Mouret, nourri des ressorts du théâtre au service du discours amoureux, est plus souple et spontané qu’il n’a jamais été. Inutile de surjouer ; la vie sophistiquée et narcissique des libertins suffit. Son dispositif s’accorde naturellement au jeu de la séduction du marquis ; il en souligne la pratique, l’affectation, les mines et les effets – tout l’appareillage d’une conduite courtoise à laquelle répond la marquise, flattée, mais longtemps méfiante. L’art de faire la cour obéit aux codes galants du langage et du comportement, où il faut savoir aimer en raisonnant, avoir du cœur et de l’esprit pour séduire et être séduit. L’art de séduire apparaît d’abord comme l’art de bien penser et converser _ en effet, en ce noble milieu-là du moins. Le désir avance masqué, mais le masque autant que les intentions sont visibles _ et même goûtés. Personne n’est dupe ; chacun tient sa place et joue son rôle, incarné par des acteurs (excellents ! _ absolument ! _), Cécile de France et Édouard Baer, dont les pauses et la décontraction distanciée expriment l’artificialité de cette vie en constante représentation d’elle-même, et que les nombreux miroirs, présents dans l’espace de jeu, réfléchissent à l’infini. De même que des plans en intérieurs et en ombres chinoises, dont celui situé après la comédie du dîner à quatre, n’épargnent pas l’imposture, le ridicule pathétique de deux « comédiens » – le marquis et la marquise –, fantoches de leur petit théâtre des apparences.

La vie comme espace de jeu

La mise en scène de Mademoiselle de Joncquières est d’une élégante sobriété, économe de ses effets et peu découpée. Des plans fixes souvent, filmés dans l’axe, soulignent la représentation. Mouret laisse aux plans-séquences le temps de dérouler dans la continuité la conversation et ses raisonnements, de même que le cadre du scope offre aux corps de circuler dans la largeur de l’image et la précieuse géographie des lieux. Pour autant, Mouret prend soin d’éviter l’image décorative ; le cadre de ses tableaux apparaît souvent resserré et ne montre que ce qui est nécessaire _ voilà _ au drame _ jouant, selon son idéal tempo, son déroulé… _ , quasi métonymique des lieux et concentré sur les êtres.

« Les questions morales que se pose le XVIIIe siècle sont toujours à l’œuvre de nos jours. » Emmanuel Mouret

L’espace est un décor que l’on occupe, que l’on fait vivre de sa gracieuse présence et dont on a besoin pour exister, pour être présent au monde. Il est un personnage à part entière du film au même titre que les « gens » de la marquise qui le peuplent et l’animent en arrière-plan ; il est, avec ses objets emblématiques, un spectateur qui situe et qui apaise, que l’on touche souvent comme pour s’assurer de sa propre réalité dans ce jeu des masques qui divise et disperse.

Comme les deux faces d’une même pièce, intérieurs et extérieurs donnent à voir et à entendre. Au Jardin du Roi, on parade et on (s’)observe, tous acteurs et spectateurs de la vie de salon qui se prolonge. L’immense parc du château de Madame de La Pommeraye préside à la cour du marquis qui prend, à l’appui de ses intentions, un bout de nature préromantique (un petit lac) pour faire l’éloge de l’union sacrée et sereine du couple… Le parc réserve des alcôves pour les amants. La marquise se déclare dans une allée ; elle aime derrière un arbre…

La vengeance d’une femme

La confidente et camarade d’enfance de Madame de La Pommeraye _ personnage qu’invente très à propos Emmanuel Mouret _ assiste elle aussi au progrès de l’intrigue amoureuse, dont elle constitue un contrepoint. Personnage inventé par Mouret, elle exerce un regard proche de celui du narrateur du texte littéraire. Elle alerte son amie de la duplicité du marquis et dénonce son orgueil de libertin. Reflet d’une époque moralement clivée, elle participe activement aux mondanités parisiennes dont elle rapporte _ oui _ quelques effluves à la marquise, et se reproche en même temps son excès de pruderie qui la tient à distance des délices de l’amour. Enfin séduite, Madame de La Pommeraye a bientôt l’intuition de ne plus être aimée. Elle feint le désamour, prétend vouloir reprendre sa liberté, et piège (une première fois) le marquis qui, en vertu de leur « pacte de sincérité », se laisse prendre à cet effet-miroir de ses sentiments éteints, et passe aux aveux. En guise de représailles, la femme déshonorée lui conçoit des épousailles avec une prostituée _ voilà ! _, Mademoiselle de Joncquières, qu’elle déguise avec sa mère en _ dévotes _ dragons de vertu (la vertu et la beauté réunies : un défi ou une quête du « sublime » pour le libertin _ le mot est chez Mouret, mais pas dans le texte de Diderot ; mais c’est bien de cela qu’il s’agit, en effet ! _). Le stratagème repose sur la tromperie identitaire, et dépend de la soumission absolue de Madame et Mademoiselle de Joncquières qui, sitôt extraites de leur tripot, sont tenues _ par la marquise _ dans une totale dépendance matérielle et financière. Elles sont des pantins dans les mains de la cruelle meneuse de jeu qui, après examen (casting) de sa jeune actrice, la revêt du pieux costume d’imposture _ voilà.

Le stratagème se noue à la rencontre « fortuite » au Jardin du Roi. Le marquis, « piqué » et bientôt éconduit dans son commerce amoureux, somme la marquise d’intercéder pour servir ses désirs qui, savamment attisés et frustrés (procédé de la fausse lettre de refus), le poussent au terme de ses infortunes à « épouser ». Celui qui fait profession de libertinage fait ainsi l’épreuve des souffrances du cœur qu’il confond _ alors _ avec l’ardent désir de posséder (l’image portraiturée, à défaut du cœur et du corps).

La défaite de la marquise

Une double ligne dramaturgique se met dès lors en place, préparant la surprise _ renversante ! pour tous et pour chacun !  _ du dénouement et de l’épilogue : celle de la vengeance d’une part, celle de la résistance d’autre part. Une tension nouvelle naît de cette opposition qui précipite la crise. L’écran abandonne son éclatante lumière et s’obscurcit progressivement, rappelant _ mais pas complètement _ le noir et blanc tragique du film de Robert Bresson (Les Dames du Bois de Boulogne, autre adaptation de Jacques le fataliste, en 1945) ; le montage s’accélère, l’action se resserre, tous martelés du rythme pesant de la musique (Vivaldi et Haendel remplacés par Bach et Boieldieu).

La Pommeraye cherche à reprendre son destin en main, à le corriger, à le dominer. Or, aveuglée par son orgueil blessé, elle cède à une force destructrice qui, selon la thèse déterministe, nourrie de Spinoza et soutenue par Jacques dans le dialogue de Diderot, la dépasse et la pousse à agir jusqu’au bout. Sourde aux supplications de Madame de Joncquières (bientôt trompée elle aussi), elle n’entend pas dépouiller le marquis _ seulement _ de ses biens, mais _ aussi et surtout _ de toute respectabilité _ dans le monde. Et, bien qu’à l’heure de la dénonciation de la mésalliance devant le tripot, elle s’efforce de justifier et d’élever son projet machiavélique à l’universel de toutes les femmes bafouées, elle n’en sera payée d’un bénéfice d’autant plus dérisoire que le pardon final du marquis pour sa « femme » viendra annuler _ du tout au tout ! _ tous ses efforts.

« Ce qui me touche particulièrement dans ce siècle, c’est le côté laboratoire à idées, à utopies, à remises en cause. » Emmanuel Mouret

Aucune cause que ce soit ne peut justifier les moyens employés et le but poursuivi par la marquise. Elle peut tenter de faire bonne figure devant son amie lors de l’épilogue, elle a _ bel et bien _ perdu la face. Sa solitude _ terrible _ commence là où celle du marquis s’achève. La tragédie évitée devient la sienne. L’innocence autrefois bafouée de Mademoiselle de Joncquières a eu raison de son libertinage courroucé ; l’amour et le pardon ont terrassé l’orgueil et imposé le retour de la morale _ voilà.

Le libre pardon

Vérité et mensonge sont au cœur de cette guerre des sexes, déployée sur fond non d’affrontement de classes, mais de lutte du sacré et du profane, de la foi et de la raison, de l’interdit et de la licence _ oui, dans l’esprit même des Lumières actives de Diderot. Le conflit de la moralité, ficelé autour de la comédie de la bigoterie, s’invite à la table d’un plaisant théâtre (jeu dans le jeu) des quatre Tartuffe réunis. Où le marquis philosophe et libre penseur, incarnation de l’esprit hédoniste _ voilà, fidèle à Épicure _ de son siècle, porte le masque d’un jésuitisme contrefait et professe les vertus de l’amour divin contre les passions éphémères de la vie terrestre pour gagner la confiance des deux anciennes prostituées… Une double ligne dramaturgique se met dès lors en place, préparant la surprise du dénouement.

Le conflit moral est ailleurs plus grave, quand Mademoiselle de Joncquières, flouée elle-même par la marquise, « doit » pousser l’imposture jusqu’au mariage. La jeune femme, prise au piège de la culpabilité, résiste alors, et affronte, au cours des deux entretiens avec sa mère, le fatalisme amoral de celle-ci (« Tout mariage est un arrangement » ; « Le monde est mensonge »). Elle rechigne enfin à la parodie de mariage avec un homme qu’elle a fini par aimer et qui prétend l’aimer.

La trajectoire mutique de Mademoiselle de Joncquières accrédite longtemps la thèse déterministe de Jacques selon laquelle « tout est écrit là-haut ». Mais l’ampleur du drame révèle sa conscience et son cœur, qui lui dictent un cheminement pour toucher le cœur et la raison de son époux. Après qu’elle a plaidé l’abnégation et la sincérité de ses sentiments _ voilà _, le marquis parvient à surmonter sa répugnance et sa rancœur _ premières _, et lui accorde son pardon _ voilà. Il remet ainsi en balance cette croyance dans le déterminisme _ mais oui ! _ et permet à la notion de libre arbitre, défendue par le personnage du maître de Diderot, de s’exprimer. Grâce à elle, le marquis se montre digne de compassion et touche à l’humanité sublime _ oui. Il transcende ses propres valeurs et clivages ; il devient un homme libre de tout jugement des autres _ voilà ! _ et peut rendre en retour à sa précieuse épouse honneur et dignité en la hissant à sa grandeur renouvelée _ c’est cela : une analyse parfaite.

Philippe Leclercq

Entretien avec l’universitaire Odile Richard-Pauchet

Odile Richard-Pauchet est maître de conférences en littérature du XVIIIe siècle.


Elle a vu Mademoiselle de Joncquières pour Zéro de conduite.

Elle nous explique en quoi le film d’Emmanuel Mouret, adapté d’un extrait de Jacques le Fataliste, est particulièrement fidèle à l’œuvre et à l’esprit de Denis Diderot.

Propos recueillis par Philippine Le Bret

Le film d’Emmanuel Mouret est librement inspiré d’un passage de Jacques le Fataliste. Pouvez- vous replacer ce récit dans l’économie du livre de Diderot ?

« Madame de la Pommeraye et le marquis des Arcis » est un récit d’une cinquantaine de pages qui intervient à peu près au milieu de Jacques le Fataliste. L’histoire est racontée par une aubergiste _ l’hôtesse, dans le récit de Diderot _ à Jacques et son maître. C’est un récit étonnant car il arrive en quelque sorte « comme un cheveu sur la soupe » : alors que Jacques ne cesse de raconter à son maître ses aventures grivoises _ et tel est bien, en effet le fond de l’œuvre _, l’aubergiste narre cette grande histoire d’amour, très noble _ in fine, au delà de ce « saugrenu » dont use, quant à elle, l’hôtesse en son récit à rebondissements… _, qui offre une réflexion philosophique sur  l’amour _ oui !

Quels sont, selon vous, les choix marquants d’Emmanuel Mouret par rapport au récit de Diderot ?

Le film est dit « librement inspiré » _ c’est la formule du générique du début _ de Diderot, mais j’y retrouve une grande authenticité, un profond respect _ mais oui ! _ du beau texte _ oui ! _  de Diderot. La principale liberté prise par Mouret est l’insistance sur Mademoiselle de Joncquières, un nom que l’on ne trouve _ d’aillleurs _ pas dans le récit de Diderot _ qui dit, lui, « Duquênoi« … _et qui a probablement été inventé par Emmanuel Mouret pour les besoins du film _ et de son point de vue. En choisissant ce titre, Mademoiselle de Joncquières, le réalisateur met l’accent sur un personnage que Diderot laissait un peu de côté. Dans Jacques le Fataliste, ce personnage n’a pas d’individualité propre, elle est toujours associée à sa mère : l’aubergiste parle « des d’Aisnon » ou de « la d’Aisnon et sa fille » _ leurs noms de prostituées ; il dit aussi « Duquênoi« 

Le caractère singulier _ oui ! _ de ce personnage, sa beauté, n’est révélé qu’à la toute fin du récit _ de Diderot. Dans le film _ d’Emmanuel Mouret _, Mademoiselle de Joncquières attire plus tôt l’attention du spectateur : malgré sa timidité, ses yeux toujours baissés, on perçoit bien qu’elle _ en la résistance de son étrangeté _ sera la clé de l’intrigue, celle qui fera échouer la machination de Madame de la Pommeraye.

Le film d’Emmanuel Mouret est léger, lumineux, comique. Ce ton enlevé vous paraît-il fidèle à l’œuvre de Diderot ?

Diderot était un écrivain très « décontracté », qui aimait mélanger les registres. Mais la légèreté n’est pas la même chez Diderot et chez Mouret. Dans Jacques le Fataliste, le récit fait par l’aubergiste est noir _ pas complètement : l’hôtesse ne manque pas d’humour… _, incisif. La mise à distance comique est créée par le contexte, car les personnages qui écoutent ce récit – Jacques et son maître – sont là pour s’amuser _ mais l’hôtesse s’amuse elle aussi avec son récit à rebondissements. Et l’aubergiste raconte cette anecdote tragique _ vraiment ? Nul ne meurt ici… _ tout en débouchant des bouteilles de champagne ! Chez Mouret, la distanciation humoristique vient du ton même du film _ celui-ci, de même que ses précédents… _ : elle est introduite par le jeu _ virtuose _ des acteurs, notamment celui d’Édouard Baer, parfait dans son rôle.

Parlons justement de ce personnage incarné par Edouard Baer, le marquis des Arcis. Il est défini comme un « libertin ». Que signifie ce mot à ce moment précis du XVIIIe siècle ?

Au XVIIIe siècle, le libertin est quelqu’un qui a pris de la distance avec la religion et la morale qui lui est associée. C’est donc une personne qui a un comportement léger en amour, et qui l’affiche en plein jour _ oui. Le libertin assume ses infidélités, car en provoquant son entourage il espère le convertir _ lui aussi _ à son mode de vie !

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les libertins suscitent haine et jalousie. « L’amour est une offense pour ceux qui en sont dépourvus », comme le dit Madame de la Pommeraye dans le film (avant d’en être elle-même privée).

Le libertinage n’était donc pas largement pratiqué, comme on le croit parfois ?

Au contraire, le libertinage était _ officiellement _ réprouvé, car il contrariait les usages _ normés _ de l’époque. Les époux du XVIIIe siècle n’étaient pas obligés d’avoir des sentiments l’un pour l’autre, mais ils étaient tenus de respecter les apparences. Dans les aventures extra-conjugales, la discrétion donc était de mise. Les libertins, qui vivaient ces incartades au grand jour, étaient montrés du doigt.

Qu’en était-il de la fréquentation des prostituées ? Dans le film, le mariage du marquis avec Mademoiselle de Joncquières, une ancienne prostituée, est fortement décrié par ses contemporains.

Beaucoup de libertins fréquentaient des courtisanes et des prostituées. Et ces femmes étaient considérées comme utiles à la société, notamment parce qu’elles faisaient l’éducation sexuelle _ voilà _ des jeunes gens. Mais en aucun cas il n’était permis de les épouser ! Cette barrière-ci était moralement infranchissable.

Quel regard portait Diderot sur ces usages amoureux du XVIIIe siècle ?

Le point de vue de Diderot est très moderne. À travers ce récit, il affirme que la vertu n’est pas là où l’on croit. Le personnage le plus vertueux de son histoire, Mademoiselle de Joncquières, est aussi le plus scandaleux – une ancienne prostituée, sans argent. À l’inverse, Madame de la Pommeraye, qui nous est présentée comme une très grande dame, porteuse d’une très haute idée de l’amour, se révèle finalement cruelle et immorale.

Cette très haute idée de l’amour, c’est d’ailleurs ce que reproche Diderot à ce personnage. Pour lui, il vaut mieux ne pas trop attendre de l’amour. L’inconstance des hommes est consubstantielle à leur nature _ voilà _, car ils sont soumis, au cours de leur vie, à des influences _ pulsions et sentiments _ sans cesse changeantes. On ne peut donc leur reprocher leur infidélité, car la nature est plus forte que la vertu.

Les personnages du récit de Diderot ne peuvent donc être rangés dans des cases, définis comme intrinsèquement bons ou intrinsèquement mauvais ?

Diderot désigne très clairement la vertu : Mademoiselle de Joncquières est une _ extraordinaire, infiniment rare de son espèce ! _ petite pierre précieuse au milieu d’un monde corrompu. Mais il refuse de juger ses autres personnages. Le marquis des Arcis, infidèle patenté, sait malgré tout reconnaître la vertu. C’est d’ailleurs très beau cette idée qu’a Diderot de faire tomber amoureux un libertin. On a l’impression d’assister à une conversion !

Et Madame de la Pommeraye, bien qu’elle soit une grande manipulatrice, est une femme très digne. Il y a là quelque chose de shakespearien, que Diderot explique bien dans Le Neveu de Rameau : si l’on vise le sublime, il ne faut pas seulement le placer dans la vertu.

Diderot n’était donc pas un moraliste ?

Ses récits sont porteurs d’une morale, mais cette morale est toujours implicite. On n’est pas chez La Bruyère ou La Fontaine. C’est au lecteur de forger sa propre morale. Diderot était un humaniste plus qu’un moraliste _ il n’est surtout pas donneur de leçons. Pour lui _ comme pour Leibniz et la diversité des compossibles… _, il fallait de tout pour faire un monde : des bons, des méchants, des amoureux, des jaloux… Toutes ces conduites étaient humaines, alors pourquoi les condamner ?

Et puis Diderot considère presque la passion _ et son hybris _  comme une maladie. Il veut montrer comment le corps se transforme sous l’effet de l’amour, et comment il en vient à gouverner les esprits. Un peu comme Marivaux, il place ses personnages dans des situations données, et il observe, en scientifique, les réactions en chaîne que cela provoque.

La vie personnelle de Diderot éclaire-t-elle également ce refus de la condamnation morale ?

Oui, parce que Diderot a beaucoup « pratiqué » l’amour ! Il a commencé par tomber éperdument amoureux d’une fille du peuple, Antoinette Champion, qui tenait avec sa mère un petit commerce de lingerie. Comme Mademoiselle de Joncquières, cette jeune femme d’une extraordinaire beauté était de haute naissance, mais avait perdu toute sa fortune. Diderot l’a épousée, et a payé cher ce mariage puisque son père l’a renié et déshérité.

Diderot était aussi un libertin. Mais un libertin jaloux ! Il a donc des traits communs avec les deux héros de ce récit : le marquis des Arcis pour sa liberté, et Madame de la Pommeraye pour sa jalousie.

Attardons-nous également sur Madame de la Pommeraye, qui est un personnage très moderne : une femme indépendante, qui tient un discours quasi féministe. Mais un personnage à qui Diderot semble donner tort, puisque sa vengeance finalement échoue. Quel regard porte l’auteur sur ce personnage ?

Diderot considère que la vengeance de Madame de la Pommeraye est légitime : elle ne fait que défendre son honneur. C’est une femme dont on peut penser que, si elle avait été un homme, elle aurait provoqué le marquis des Arcis en duel. Mais cette dignité que Diderot lui prête au début du récit glisse peu à peu du côté de Mademoiselle des Joncquières. Diderot était un homme du peuple : entre l’aristocrate qui se venge et la jeune fille désargentée qui est victime de cette manipulation, il n’a aucun mal à choisir son camp. Mais un récit assez proche, « Madame de la Carlière », écrit à la même époque, met en scène uniquement un homme et une femme, autour de l’infidélité de l’homme. Et dans ce récit-ci, Diderot concentre la vertu entre les mains du personnage féminin, qui ne veut pas vivre dans la demi-mesure et préfère quitter l’homme qu’elle aime plutôt que d’être mal-aimée.

Par son machiavélisme, Madame de la Pommeraye a souvent été comparée à la marquise de Merteuil, héroïne des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos. Les deux œuvres sont d’ailleurs contemporaines. Que pensez-vous de ce rapprochement ?

Le parallèle est très frappant quand on compare les films adaptés de Diderot et de Laclos. Je pense que la Merteuil de Stephen Frears a inspiré Mouret pour sa Pommeraye. Un indice parmi d’autres est cette robe jaune, couleur de la jalousie, que portent à plusieurs reprises les deux personnages féminins dans leurs films respectifs.

Mais il y a aussi des différences marquantes entre les deux femmes. La marquise de Merteuil est libertine, ce qui n’est pas le cas de Madame de la Pommeraye. Et elle ne connaît pas l’amour : elle a décidé de ne jamais aimer pour ne jamais souffrir. La marquise de Merteuil a aussi une dimension féministe plus évidente que Madame de la Pommeraye : elle veut se venger des hommes parce qu’elle est soumise aux contraintes d’une société machiste.

Le récit de Madame de la Pommeraye et du marquis des Arcis est basé sur une suite de mensonges. Les personnages jouent un rôle, feignent des émotions qu’ils ne ressentent pas. Ne peut-on dresser un parallèle avec le Paradoxe sur le comédien de Diderot, l’idée que moins l’on sent plus l’on fait sentir ?

Madame de la Pommeraye est en effet _ certes ! _ une sacrée comédienne ! _ une duplicité que Cécile de France interprète idéalement ! Elle sait parfaitement contrôler ses sentiments, et c’est ce qui lui permet de mener à bien sa machination. On le perçoit tout particulièrement dans une scène du film que j’aime beaucoup, lorsqu’elle convie Mademoiselle de Joncquières et sa mère à dîner et propose au marquis de passer, à l’improviste. Elle ment à tout le monde _ oui _, et elle jouit _ voilà, à part soi _ _ du spectacle qu’elle se donne. C’est en effet une bonne démonstration de l’idée selon laquelle le meilleur des comédiens est celui qui contrôle le mieux ses émotions. À l’inverse, dans cette scène, Édouard Baer joue à merveille _ lui aussi _ un personnage qui joue mal parce qu’il est débordé _ voilà _ par ses émotions : chacune des phrases _ de dévotion _ que prononce le marquis des Arcis sonne parfaitement faux.

Mademoiselle de Joncquières est un film où l’on parle beaucoup. Rares sont les moments où les personnages ne dissertent pas. Pourquoi cet art du dialogue était-il si cher à Diderot ?

Parce que Diderot était un grand bavard ! Surtout, Diderot recherche l’effet de réel. Il n’est pas intéressé par la fiction _ en effet _, car il considère que les héros de la vie réelle sont bien plus intéressants. De là naissent tous ces récits insérés, inspirés d’anecdotes _ lestes, on ne peut plus réalistes _ qu’on lui a racontées. Les dialogues sont un moyen de renforcer cet effet de réel. Il n’y a pas de descriptions chez Diderot _ voilà _, le récit est très efficace.

Ce qu’il veut avant tout, ce sont des actions et des sentiments _ c’est cela. Il utilise donc une langue très incisive _ oui ! et percutante _, ce qui explique d’ailleurs pourquoi ses récits vieillissent si bien. On le constate aujourd’hui à la faveur des nombreuses adaptations théâtrales de ses textes. Et le film d’Emmanuel Mouret en est également _ bien sûr ! _ une illustration forte, puisqu’on ne perçoit même pas _ en effet !!! _ la différence entre les dialogues tirés de Jacques le Fataliste et ceux inventés _ par qui ? Emmanuel Mouret lui-même ? Cela n’apparaît pas aux génériques de début et de fin _ pour le film.

Odile Richard-Pauchet est maître de conférences en littérature française du XVIIIe siècle à l’université de Limoges.

Parmi ses publications :

« Diderot, inventeur du marivaudage ? », dans Recherches sur Diderot et l’Encyclopédie (2012) ;

Diderot dans les Lettres à Sophie Volland, une esthétique épistolaire (Champion, 2007)

Histoire de Mme de La Pommeraye de Diderot (extrait de Jacques le Fataliste et son maître) sera publié aux éditions Folio classique.

Soient deux excellentes analyses.

Bravo !

Ce dimanche 15 janvier 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa

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