Furtives promesses d’ombres (de cinéma)

— Ecrit le mardi 15 juillet 2008 dans la rubriqueCinéma, Histoire, Villes et paysages”.

« Les Promesses de l’ombre » (« Eastern promises« ) de David Cronenberg
(en DVD Metropolitan,
ces jours-ci).

Des promesses pas tout à fait tenues
_ serait-ce structurel ? consubstantiel au concept ? non ! existent aussi des promesses tenues !
mais la proportion des unes et des autres, ainsi que la zone d’incertitude,
voire d’indécidabilité,
sont bien intéressantes :
consulter ici le « Furtives promesses » (aux Editions de Minuit en octobre 2004) du passionnant Jean-Louis Chrétien _ ;

après l’éclat, assez éblouissant,
de « A History of violence« ,
par ce petit génie de Cronenberg
(en milieu artisanal « américain« ,
tout canadien, de l’Ontario, qu’il soit, « à la base« …) ;
et autour
du même jeu-pivot _ retenu _ de Viggo Mortensen,
acteur « venu du froid » lui aussi ; Cronenberg vit à Toronto _ ;
acteur (new-yorkais d’origine danoise)
qui a bien de quoi « prendre bien » la lumière,
et, la caméra, bien de quoi lui tourner autour
(même si c’est plutôt de biais, et en coin, que de face)
_ comme c’est une des bases _ de désir _ du filmage (de cinéma),
comme de la photo,
et de toute « focalisation »
du « per-cevoir » (une image :
d’abord mentale, à partir du regard,
et vers ce sur quoi
ce dernier _ et premier ! _ vient achopper) _ ;

après l’éclat, assez éblouissant
de « A History of violence » ;

pourtant « monté » assez « vite fait bien fait« , ce précédent film de David Cronenberg
_ mais justement :
c’est sans doute là un des secrets de « réussite »
qu’un certain « fa presto« ,
tel qu’en la peinture « à fresques » (= de frais) ;
et la grâce qui, « bien tombée », est, de fait, là,
là, là :
cela s’avère « paumes ouvertes », et « écarquillement des yeux » ;
ou quelquefois « pas là » ; ou « moins là » (et on la cherche…) ;

après l’éclat, donc, de « A History of violence »
le précédent film de David Cronenberg,
en « images cinématographiées » de ce qui était au départ
une simple BD (même si « culte » : de John Wagner et Vince Locke)…

Fin de la comparaison entre ces deux films de David Cronenberg.

Je reviens aux promesses « non tout à fait tenues« ,
du moins, entres autres, par rapport à mon « attente » (et mon « point de vue »,
ma « protention« , dirait Bernard Stiegler _ passim…),
de ces « Eastern Promises » ;
mais le titre français de « Promesses de l’ombre »
vient assez joliment congruer avec
le titre de mon article _ pas encore en ligne, de ce blog _ à propos de « Jeudi saint »
de Jean-Marie Borzeix (qui vient de paraître aux Editions Stock),
que j’ai précisément intitulé :
« Ombres dans le paysage _ pays, histoire (et filiation)« .
Prochainement sur cet écran, l’article,
par ce blog même.

L' »histoire » ici
tourne en effet
_ de même que celle de « La Nuit nous appartient » du très doué, lui aussi, James Gray
(le DVD de « We own the night » vient lui aussi de paraître, en juin, édité par THX) _
autour de l’é-migration hors de l’ex-empire soviétique
de toute une (« eastern« ) population
parmi laquelle _ et c’est l’amorce de l' »histoire » du film _ de très jeunes filles
(telle la Tatiana qui meurt
à quatorze ans
lors d’un accouchement dans un hôpital (« Trafalgar Hospital ») londonien
_ revoilà la thématique du « cure » (= « soin« )
si bien analysée par Bernard Stiegler dans « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations », chez Flammarion _ ;
telle la Tatiana, donc,
« prise » (et en divers sens :
prisonnière en un réseau de prostitution -« esclavage » (le mot est asséné par Nikolaï) ;
et « pregnant« , enceinte,
à la suite du viol qui lui a « pris » sa virginité),
cela ne tarde pas à s’avérer
pour qui découvre a posteriori, au fil suspendu des séquences, son drame,
venant confirmer les traces de mal traitances diverses sur _ et dans _ la peau de la jeune femme ;
« prise », donc, Tatiana, comme les autres jeunes filles de l’Est, dans les filets
de réseaux « eastern » de prostitution) _ ;

l' »histoire » tourne autour, donc,
de l’é-migration hors de l’ex-empire soviétique
et surtout,
pas tant de l’im-migration elle-même (sur laquelle d’aucuns braquent de sur-projecteurs)
que de
l’implantation
(mondialisation _ de la corruption _,
tu tisses plus discrètement mais sûrement ta « toile » !)
de la mafia russe,
cette fois ici à Londres
_ mais ce peut être à New-York
(pour le « We own the night » de James Gray _ en 2007 aussi),
à Amsterdam
_ Tatiana y est passé, a-t-elle mentionné en son pauvre
(et précieux pour la « recherche » _ d’abord d’Anna) « carnet de bord », écrit en russe,
trouvé dans une poche de son manteau,
et que récupère Anna, l’héroïne (enquêtrice) du film
_ afin de découvrir la filiation de la petite orpheline arrivant à la vie, elle _ ;
Anna, la  sage-femme du Trafalgar Hospital,
par le regard (de plus en plus terrorisé) de laquelle va se découvrir
_ sans trop de clarté, et dangereusement,
en toute « innocence »
(ne pas connaître le russe la protégeant provisoirement),
et toujours avec un temps de retard _ ;

par le regard (de plus en plus terrorisé) de laquelle va se découvrir

en gros « ce qui se passe » ;
ce peut être à New-York, à Amsterdam, à Paris,
Los Angeles-Hollywood,
Rome, Monte-Carlo, Nice, Marbella, etc… :

soit un « sujet » d’une certaine actualité
_ ou actualisation : entre dynamis et energeia,
quand la puissance « passe à » l’acte,
selon Aristote en sa « Métaphysique » (disponible chez Vrin).

Mais si
tous les « ingrédients » d’une oeuvre parfaitement « emballante »
sont là,
en ce film-ci de David Cronenberg
_ les lieux,
une Londres consubstantiellement inquiétante chez lui
(cf le magnifique « Spider » _ peut-être LE chef d’oeuvre de ce cinéaste), disponible, lui aussi, en DVD, en 2002),
telle une persistance du Londres glauque et poisseux de Dickens
(cf cette fois-ci la venelle-boyau _ dans East End ? _ marronnasse verdâtre
donnant nocturnement même en plein jour _ alors la nuit ! _ sur les tourbillons boueux violents de la Tamise
où sont balancés les corps à jeter
par l’hystérique Kirill,
qu’incarne, en le sur-jouant un poil trop, peut-être, Vincent Cassel,
en panne de virilité
pour assumer, lui « prince« , la succession du « roi » son père)  ;
_ mais Londres elle-même, déjà,
m’inquiète, personnellement,
jusqu’au malaise
(cf la Londres « électrique » en 2001 de Patrice Chéreau,
dans le sublimement dérangeant empoignant « Intimité« ,
à partir de déjà remarquables récits d’Hanif Kureishi _ publiés par Christian Bourgois en 1998 _
le DVD _ indispensable !
le film « gicle » de l’écran « sur vous » : à la Francis Bacon (londonien) ! _
est disponible : édité par Studio Canal en 2005) _ ;

les lieux,
Londres, donc,
et l’ensemble des éléments réunis pour cette aventure cinématographique,
à commencer par (au casting) la fine fleur des acteurs :

_ la lisse, blonde, angélique Naomi Watts
à peine débarquée du labyrinthe vertigineux (jusqu’à la migraine : en importerait-elle subliminalement quelque chose ici ?..) du « Mulholland Drive » en 2001 (en DVD, en 2006) de David Lynch,
en sage-femme (d’origine russe, elle-même, mais bien « intégrée », elle : dans le milieu hospitalier ;
et ignorant (à quelques mots près : « das vidanya« ) la langue russe de son (défunt) père
_ et de son oncle Stepan, présent à Londres _ en substitut bancal du père),
telle une Alice venant d’elle-même
(pour « donner »-« rendre » sa filiation _ manquante _ au bébé, russe, qu’elle vient d’accoucher _ un 20 décembre)
_ en faisant malencontreusement mention du « carnet » de la malheureuse morte en couches _ ;

venant d’elle-même, donc, en toute blonde innocence
« se fourrer » dans « le guépier » du monde inversé
(mais l’est-il vraiment, ce « wonderland » de cauchemar _ d’Alice ?)
_ ou « la gueule du loup » _
que lui donne à affronter la « fantaisie » un tantinet perverse du scénario choisi par David Cronenberg
comme l’était, déjà (perverse), celle de Lewis Caroll envers les petites filles
_ sur ce point, consulter le brillantissime « Logique du sens »
de Deleuze, aux Editions de Minuit en 1969 _ ) ;

_ l’Armin Mueller-Stahl, droit venu
(par le personnage de Michaël Laszlo qu’il y incarnait,
face à sa fille qui n’en « revenait » pas, interprétée, elle, par Jessica Lange)
_ et en « important » lui aussi quelque chose _
du vertigineux, encore, « Music Box » de Costa Gavras, en 1990 (le DVD est paru en 2005) ;

_ Vincent Cassel, dans le rôle du fils « incertain » (de presque tout : en tout cas de son identité sexuelle),
et mettant au centre du film la question vrillante de la « filiation » à « assumer »
d’abord par le sexe,
ainsi qu’il sied en royale dynastie, mais pas seulement…

_ ainsi que Jerzy Skolimowski, dans le rôle de Stepan, l’oncle
(un peu épave échouée et épaissie loin des eaux vives)
d’Anna, et peut-être ex-membre du KGB,

_ aux côtés, tous, de Viggo Mortensen
en livrée grise et lisse, couleur de passe-murailles, de « chauffeur » de maître(s)
_ plutôt du fantasque et incertain « prince » Kirill (à protéger), que du « roi » Semyon
régnant sur son vaste restaurant (« Trans-Siberian » : un nom de transport trans-continental), et l’admiration de tablées de femmes,
et maître (= « père nourricier » _ veuf) ès nourritures succulentes _;
et couvert, Nikolaï, je reviens à lui,
on le découvre pas seulement sur les phalanges de ses doigts,
de tatouages (codés) ;

l’ensemble, donc, ne parvient pas, à mon sentiment, du moins,
à vraiment tout à fait « prendre« ,
« consister »
_ moins en tout cas, me semble-t-il,
que l’opus précédent,
pourtant « gonflant », lui, à un rythme impeccablement tragique, le récit au départ mince de la BD :
ces « Promesses de l’ombre« -ci
demeurant seulement, me semble-t-il, décidément, au seuil
(ou au stade, précisément, de « promesse » : non tenue,

frustrée, volée, violée,
au moins pour Tatiana, la prostituée de quatorze ans
issue d’un village du côté de Saint-Pétersbourg
_ son père mort enseveli par une catastrophe dans les profondeurs d’une mine, ne pouvant plus la protéger _,
et désespérément désireuse d' »une vie meilleure »
_ peut-être de chanteuse (de cabaret) : ah! les prestiges mondialisés de l' »entertainment » ! _
mourant en donnant le jour à un enfant gênant
comme gêne toute trace _ et d’abord de gènes…) ;

demeurant au seuil seulement, donc,
d’une œuvre un peu plus encore habitée,
et hallucinante…
même s’il s’en faut probablement de peu…
mais l’effet de beauté et grandeur de l’art vrai
émane _ structurellement _ de sa difficulté
et de son risque.

Ces « eastern promises » sont donc celles
des Eldorados pailletés de l’Ouest,
pour ces « far-eastern »
_ « eastern« ,
comme « western« , est un comparatif, pas un superlatif,
encore moins absolu ! _,
que sont ces gens é-migrant de l’empire ex-soviétique,
et im-migrant dans l’Ouest :
le restaurant pivot de l’intrigue où officie le séduisant paisible Semyon (autour de la soixantaine),
impavide et admiré de bien des femmes
_ comme la caméra nous le montre sans lourdeur à quelques banales reprises _ ,
qu’incarne en toute son ambiguïté le glaçant sémillant sourire quasi immobile
d’Armin Mueller-Stahl.

Un film aussi et surtout sur les « filiations » (quand tout bouge)
_ celle du nouveau-né,
celle de Kirill _ le « prince » orphelin de sa mère _,
celle d’Anna _ orpheline de son père et ayant perdu un bébé du médecin (noir, Oliver) dont elle vient de se séparer, sans drame _,
et celles de chacun des autres
(Nikolaï viendrait de Iékaterinenbourg,
où disparut Nicolas II et la famille impériale…) _ ;

ainsi que sur les « ombres »
_ à commencer par celle de Tatiana ;
mais aussi celles de la kyrielle des égorgés
_ dont Soykal, le quasi demi-frère de Kirill, et préféré à ce dernier (l’héritier génétique de la couronne) par le « roi » Semyon, pour la « succession » aux « affaires » ;
puis le fils (?) idiot d’Azim, le barbier, qui doit faire ses preuves d’assassin, en égorgeant le « rousski » Soykal, en l’emblématique _ cette fois à nouveau _  séquence d’ouverture du film ;
et égorgé en représailles en train de pisser sur une tombe, un jour de cohue pour le match du club de Chelsea (dont il porte les couleurs et pour lequel il beugle, meugle, mugit, bestialement rugit)_ ;
ainsi que sur les « ombres »
des nombreux égorgés, donc,
de ces « Promesses » (de l’Est)…

Sans oublier les « ombres » vivantes encore un peu (= « esclaves » _ et c’est semble-t-il le départ même du projet de ce film) des prostituées
du « bordel préféré » de Semyon _ dixit Kirill :
en une séquence probatoire de virilité
(probatoire pour Nikolaï _ le « chauffeur » quasi « tuteur » _, au regard de Kirill ;
mais plus encore, sans qu’il le sache lui-même, pour Kirill
qui « mate » la gestique
(de prise « par derrière » de l’objet _ inerte _ de jouissance : « tu l’a bien niquée« , dit Kirill à Nikolaï)
de la virilité
_ l’accomplit-il, vraiment, lui, sa virilité ? et comment ? _ ;
en cette séquence de « Bain turc »
_ je veux dire à la Ingres ;
et non l’autre séquence, de hamam masculin, cette fois,
qui nous livre pour la seconde fois la nudité mise à l’épreuve de Nikolaï

_ dont le prénom provient de niké, la victoire _ ;

mais à l’épreuve de la mort, par les couteaux, cette fois,
et non à celle de la verge virile…
Deux des temps-forts de cette « histoire » de « filiation » et d' »ombres« ,
pour reprendre le titre de mon article

« Ombres dans le paysage : histoire, pays (et filiation)« …

Un film intriguant et dérangeant :
vers quoi nous dirigeons-nous par ces mouvements (massifs) de population,
sempiternellement vers l’Ouest ?
de l’orient (enseveli et englouti) au couchant (scintillant _ glittering _ de paillettes)
_ ainsi que s’y interroge
« L’Occident expliqué à tout le monde« ,
de Roger-Pol Droit, aux Editions du Seuil, en avril 2008 _
à l’aveuglette ?

Car le monde qui se découvre ici est un monde orphelin d’amour : Anna et Nikolaï ont un rapide baiser de « renonciation » l’un à l’autre, après s’être pas mal approchés, regardés, plus, à distance physique… : sans « se donner » ; un monde _ im-monde _ d’orphelins et de veufs ; et pornographique (ou de viols), pour ce qui reste de pulsions vaguement génésiques (tournant à de sado-masochistes perversions ; un monde sans autrui…

Soit ce qui grandit de tentation d’in-humain, pour les « non-in-humains » que _ par quels processus ? _ nous sommes un peu encore, selon le Bernard Stiegler de « Prendre soin« …

Un monde tout est à vendre et se vend sur un marché, et non sans violence (et esclavage _ le mot est prononcé par Nikolaï), selon le Dany-Robert Dufour du « Divin marché » …

Titus Curiosus, ce 8 juillet.

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