Le terrible déficit démocratique du « machin » européen : quelques enjeux de la crise grecque à l’aune des spéculations allemandes, selon Daniel Cohn-Bendit

— Ecrit le jeudi 29 avril 2010 dans la rubriqueHistoire, Rencontres”.

Hier, mercredi 28 avril 2010, un excellent article dans Libération, à la page 4 :

une interview lucidissime du très souvent plus que fin Daniel Cohn-Bendit : «L’Allemagne ne jure que par une chose : la pédagogie du fouet», par Jean Quatremer _ nourrie de mes farcissures, si on le veut bien… : on peut aussi leur sauter par-dessus… _ :

Monde 28/04/2010 à 00h00

«L’Allemagne ne jure que par une chose : la pédagogie du fouet»

Interview

Daniel Cohn-Bendit explique _ bien clairement _ les réticences de Berlin à l’idée de secourir une Grèce en faillite :

15 réactions

Par JEAN QUATREMER BRUXELLES (UE), de notre correspondant

Daniel Cohn-Bendit est coprésident du groupe des Verts au Parlement européen. De nationalité allemande, il a été élu alternativement en France et en Allemagne. Il analyse les réticences _ d’expert ! _ de Berlin à venir en aide à la Grèce.

On a assisté à une campagne xénophobe dans une partie de la presse allemande à l’égard des Grecs, ceux-ci se voyant qualifiés de «menteurs», de «voleurs», de «fainéants». A-t-elle trouvé un fort écho dans la classe politique ?

Cette campagne folle _ voilà : déraisonnable, irrationnelle : une pente fâcheuse s’accentuant ces derniers temps-ci par divers coins (et pas seulement « coins« , hélas) de notre Europe : je me sens, pour ma part, et personnellement, si j’ose dire, très « européen«  _, qui a même vu des députés _ qui devraient faire preuve d’un peu plus de responsabilité civique (et d’un peu moins de populisme : carriériste ! ; les avantages et « extras«  afférant à la fonction étant assez confortables : par exemple, en France, ceux tenant à leurs « retraites« … : « charité bien ordonnée » ; nous connaissons la suite ! c’est triste !) _ suggérer aux Grecs de vendre leurs îles _ !!! à des promoteurs immobiliers, et autres patrons de BTP : allemands, par exemple ! _ pour combler leur déficit budgétaire, montre qu’il y a un repli sur soi d’une partie de l’élite _ le terme est-il vraiment approprié : nomenklatura conviendrait mieux ! _ politique, intellectuelle _ aïe !!! qui sont-ils donc ? qui Daniel Cohn-Bendit peut-il pareillement qualifier ? des journalistes ?.. _ et économique, qu’elle soit de droite ou de gauche d’ailleurs.

Il est de bon ton de penser, au sein de cette _ pseudo _ élite, que si la zone euro _ voilà ce qui les intéresse : un territoire de souveraineté économique et financière ! « sous contrôle«  de « bénéfices«  ! _ est confrontée à une crise, c’est parce que Berlin _ à la longue histoire : passée la parenthèse de Bonn (et de Pankow)… _ n’a plus la mainmise _ voilà _ sur l’Europe _ soit la cour de son jardin (ou Empire) _ et que les autres pays n’ont pas adopté _ = rallié _ le modèle allemand, du moins le modèle _ idéal = idéologique _ qu’elle aime projeter à l’extérieur.

Cela étant, ce n’est pas la première fois _ en effet ! _ que l’Allemagne connaît ce type de sursaut national : le chancelier Helmut Kohl lui-même _ mais oui ! de même que Helmut Schröder, ensuite…  _ ne voulait pas que ce qu’il appelait avec mépris le «Club Med», c’est-à-dire l’Espagne, l’Italie, le Portugal et la Grèce, entrent dans l’Euro _ le nouveau nom du Mark… Finalement, il l’a accepté en échange du _ verrou (de sécurité) du _ pacte de stabilité, qui garantissait que la monnaie unique ressemblerait au Deutsche Mark _ voilà !

Cette campagne antigrecque n’est donc pas de la xénophobie ?

Pas au sens classique _ la nuance est intéressante ! _ du terme. La France pense _ se représente, s’imagine (narcissiquement) _ que l’Europe est une grande France ; et l’Allemagne _ chacune dans sa bulle ; Sloterdijck dirait dans sa « sphère«  ; cf Sphères _ pense que la zone euro est une grande Allemagne _ mais pas tout à fait selon la même représentation de la « grandeur« , toutefois : entre le roi-soleil (de Versailles) et le roi-soldat (de Potsdam), une vieille rivalité de « double«  : cf René Girard : Achever Clausewitz, chapitre VII, « La France et l’Allemagne« , pages 269 à 327 : je viens de le lire… C’est du souverainisme économique _ ou pratique d’« empire«  _, qui se traduit par des relents xénophobes dans les tabloïds _ et dans les esprits et les cœurs des plus fragiles et perméables à cette rhétorique…

Le fond du problème est que la nouvelle _ générationnellement _ classe dirigeante, au-delà des préoccupations de politique intérieure _ ah ! la cuisine électorale ! demeurer au pouvoir… _ de Merkel, entretient désormais une distance _ = insensibilité, froideur _ émotionnelle vis-à-vis de l’Europe. L’Allemagne, durant la crise, n’a accepté qu’à reculons des solutions européennes, car elle pensait _ = croyait : le philosophe Alain distingue admirablement « penser«  de « croire«  _ pouvoir s’en sortir _ et faire des bénéfices _ par ses propres forces. La réalité l’a _ durement ! _ détrompée. L’élite médiatique et politique ne comprend pas _ c’est dangereux ! la bêtise… _ la nécessité _ bien comprise au niveau, déjà (= primaire !), des seuls « intérêts«  : à la anglo-saxonne, utilitariste… _ de la solidarité _ voilà ! _ et pense _ croit ! _ que l’Allemagne peut vivre _ et prospérer _ seule. Elle ne jure que par une chose, la pédagogie du fouet _ = la schlague… _ : il faut fouetter les mauvais élèves _ voilà : ces récalcitrants à la raison universelle ! _ de l’UE jusqu’à ce qu’ils se comportent _ selon le dressage behavioriste bien compris _ comme le veulent les Allemands.

S’agit-il d’une volonté de dominer l’Europe ?

Je crois plutôt que l’Allemagne, comme le dit le philosophe allemand Ulrich Beck _ cf son Pour un empire européen  _, se pense désormais comme une grande Suisse ou une petite Chine exportatrice. Comme elle est dans l’UE et dans l’euro, elle doit faire avec, mais elle veut mener la barque au plus près de ses intérêts nationaux _ business is business ; et c’est tout ! Une idéologie en expansion depuis Thatcher et Reagan…

Les hésitations allemandes, depuis le début de la crise grecque, ont fait chuter l’euro face au dollar. Berlin ne veut plus d’un euro fort ?

Je suis persuadé que le gouvernement, en laissant pourrir _ voilà ! _ la situation grecque, a sciemment _ oui _ voulu faire une dévaluation compétitive de l’euro _ rien moins ! tout bénéfice pour soi seul… _ afin de favoriser son commerce extérieur _ c’est tellement important ! Il savait qu’en hésitant à venir en aide à la Grèce, il pousserait _ immédiatement _ les marchés, toujours inquiets _ et immédiatement « réactifs«  au moindre « signe » : cf « État de vigilance«  de Michaël Foessel… _, à vendre de l’Euro. C’est un succès _ bravo ! _ puisque les exportations allemandes se sont envolées. Le pays s’est offert le luxe _ narcissiquede démontrer _ urbi et orbi _ qu’il pouvait à lui seul _ voilà la logique du pouvoir… _ décider de faire baisser _ par les autres _ l’Euro, ce qui montre que le souverainisme économique allemand est à court terme payant _ que demandent les spéculateurs, en effet, sinon du rendement et profit au plus court terme ?..

Cela va conforter l’élite _ de pouvoir : la nomenklatura qui fait, en parfaite bonne conscience et satisfaction de soi, ses choux gras… _ dans son approche de l’Europe : c’est désespérant _ conclut Dany, qui raisonne à un peu plus long terme ; et un peu plus « responsablement« , semble-t-il, lui…

Toutefois, une partie des médias conservateurs, comme le Frankfurter Allgemeine Zeitung et Die Welt, commence à réaliser _ avec un chouia de plus de plus de recul : plus lucidement _ que Merkel _ la bonne crémière… _ joue avec le feu _ voilà _ et lui conseillent d’accepter le plus rapidement possible _ ça urge ! il y a le feu au lac ! _ une aide à la Grèce.

Est-ce que Berlin accepterait l’Euro aujourd’hui ?

Lâcher le Mark aujourd’hui serait _ empiriquement _ impossible. Ceux qui ont fait l’Euro _ en 1998 et jusque là _, ce sont ceux qui avaient encore conscience _ voilà _ des raisons pour lesquelles on a construit _ même de bric et de broc ce « machin«  assurément bien trop bancal qu’est encore _ l’Europe : ils avaient vécu la Seconde Guerre, ce qui n’est pas le cas des dirigeants actuels _ plus étourdis… Les politiques ne sont plus conscients _ c’est dangereux ! _ des nécessités historiques _ lourdes ! terribles ! _, ils sont dans la gestion quotidienne _ sans assez d’esprit de perspective… _ d’une crise qu’ils ne maîtrisent pas.

Au secours ! donc ! Il y a péril en la demeure ! Réveillons-nous vite !

C’est une autre Europe que ce sinistre « machin« -là,

celui qui suscite (et fonctionne avec) des Durão Barroso, Van Rompuy, Catherine Ashton et autres fantoches _ au service de quels intérêts ? Pas ceux de la démocratie, en tout cas ! Les citoyens n’ayant aucun pouvoir de contrôle ni de sanction sur les décisions qui en émanent !!! c’est grave ! _,

qu’ont voulu beaucoup de ceux qui ont voté « Non » au référendum français du 29 mai 2005 à propos de la bien mal nommée alors « constitution » européenne ! 

La puissance ne fait pas tout ; elle n’est qu’un moyen : aux services de fins,

à déterminer démocratiquement ; c’est-à-dire après débats contradictoires suffisants et bien informés !

En attendant,

la démocratie souffre !


Dans le numéro de ce même jour, mercredi 28 avril 2010,

Libération proposait aussi, à la page 19 cette fois,  un très intéressant _ encore ! _ « Rebonds » de Bernard Guetta : « Quatre raisons de ne pas désespérer de l’Europe » :

j’y renvoie bien volontiers aussi ; les analyses en sont et très précises et très nuancées !.. Et contribuent excellemment au débat en cours : à étoffer d’urgence en qualité !


J’apprécie pas mal Libération ces temps-ci…


Titus Curiosus, ce 29 avril 2010

Post-scriptum,

le lendemain, 30 avril :

Cf aussi ces deux _ excellents ! _ commentaires de lecteurs

à un éditorial du Monde (du 29 avril, lui aussi : L’Europe à quitte ou double ) :

_ « On ne pouvait rêver meilleure démonstration _ en effet ! _ des insuffisances _ le mot est faible (et dépend du point de vue selon lequel on se place : il y a des « insuffisances«  voulues et calculées… _ du traité de Lisbonne (né TCE, à un poil près) : l’attribution du pouvoir effectif _ voilà ! _ à une délégation des exécutifs nationaux, l’inexistence de toute coordination politique européenne entre partis _ supposés ou s’affichant comme _ « proches » _ pourtant… _, la réduction du Parlement _ européen _ à un rôle de chambre d’enregistrement (quand le Parlement s’oppose à la Commission, c’est la Commission qui l’emporte… ; et ne parlons pas du Conseil !) ; tout a contribué à la prévalence de « politiques de clocher« , à l’horizon limité aux prochaines élections nationales (quel qu’en soit le niveau).

Tentant d’expliquer cela, il y a quelques années _ vers 2005… _, je me suis fait traiter d' »eurosceptique« , d’anti-européen, de dinosaure bolchevique, d’hugolien attardé ; j’ai reçu des leçons de « réalisme politique » _ ah ! le grand argument ! _ et je ne sais combien d’homélies « économiques«  _ pragmatiques = le fin fond de la légitimité ! Aujourd’hui, c’est « la Chine«  !..

Messieurs les « réalistes« , chers « politiques » _ concitoyens ! _, vous avez voulu à toute force le traité de Lisbonne ? Vous l’avez ! Jusqu’à la courbure sigmoïde… » _ on ne saurait mieux dire !!! Le lecteur a signé « Crétin notoire« 

_ « Ou quand l’Europe paye le prix d’être dirigée par une majorité de populistes de droite enclins avant tout à plaire à leur électorat national » _ c’est aussi parfaitement résumé : par « Kevin« 

Il faut parfois un peu de temps pour que les choses deviennent plus claires aux esprits un peu plus lents…

En attendant, les dégâts s’accumulent : pour certains, du moins ; mais pas pour tous, non plus !!! « Les affaires » tournent mieux que jamais…

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