François-Marius Granet, admirable tremblement du temps, Aix, Paris, Rome

— Ecrit le vendredi 15 août 2008 dans la rubriqueArts plastiques, Histoire, Villes et paysages”.

Expo « Granet, une vie pour la peinture » au Musée Granet d’Aix-en Provence du 5 juillet au 2 novembre 2008 : soit une « exposition rétrospective«  ;

et Denis Coutagne : « François-Marius Granet 1775-1849 Une Vie pour la peinture » (Somogy Éditions d’Art, en juin 2008)

Ou une « étude critique » pour lecteurs vaillants, endurants, patients, persévérants et courageux, à la découverte d’un très grand peintre.

Le travail réalisé par Denis Coutagne pour cette « exposition rétrospective«  du Musée dont il fut le Conservateur en chef de mai 1980 à décembre 2007 : le Musée d’Aix-en-Provence portant depuis 1949 le nom de celui (né en 1775 et mort en 1849) qui « n’a pas fondé le musée, mais (…) l’a installé comme un grand musée ; à sa mort, Granet léguait à sa ville natale _ presque _ toute son œuvre (son œuvre personnelle riche de près de deux cents tableaux et de deux mille œuvres graphiques) et ses collections (riches de trois cent cinquante tableaux environ) » _ ainsi que le rappelle opportunément Madame Maryse Joissains-Masini, Maire d’Aix-en-Provence et Présidente de la communauté du pays d’Aix, en l’Avant-propos à ce très beau et important livre ;

le travail réalisé par Denis Coutagne pour cette « exposition rétrospective » _ et ce livre qui en offre aux lecteurs de par le monde et pérennise le fruit _ consacré à l’œuvre pictural et graphique _ et même à son activité (considérable, aussi) de collectionneur _ de François-Marius Granet (17 décembre 1775, Aix – 21 novembre 1849, le Malvallat, Aix), constitue un éclairage indispensable désormais sur un peintre majeur et maillon décisif de la si belle (et pas encore assez largement connue, notamment, et peut-être d’abord, en France) tradition _ ouverte _ de la « peinture de paysage« .

François-Marius Granet étant bien davantage, en cette « filiation », qu’une simple transition entre Nicolas Poussin et Claude Lorrain (et Pierre-Henri de Valenciennes : 1750, Toulouse – 1819, Paris ) et les « dynamiteurs sereins » impressionnistes (Claude Monet, Camille Pissaro, Auguste Renoir), et,  bien sûr, à Aix, l’inclassable _ et « pas serein » du tout, lui : un lutteur cabochard formidable ! _ Paul Cézanne (1839, Aix – 1906, Aix)

Même si la « hiérarchie des genres » (et la primauté de la peinture d’histoire) pèse alors encore, et combien, sur le statut (officiel et social) et l’autorité des artistes _ jusqu’à leur image de soi, en ce premier dix-neuvième siècle : d’où, sans doute, le « libre » départ et long séjour (d’entre ses vingt-deux et quarante-neuf ans : l’âge de la maturation, et celui de la maturité) _ mais le contraire d’un « exil » _ de Granet pour et à Rome : il s’y « trouve » ; et pas à Aix, ni à Paris, qu’il fuit…

A cet égard, je noterai d’ores et déjà l’importance, pour cette filiation de peintres véritablement « créateurs » _ et pas seulement continuateurs ou épigones de leurs prédécesseurs _ de l’initiateur _ ou « impulseur » _ à la peinture de Granet, son premier maître (et professeur), le provençal Jean-Antoine Constantin (Bonneveine, près de Marseille, 1756, Aix-en-Provence, 1844), qui avait fait le voyage de Rome en 1777 _ où il séjourna trois ans : « J’étais si content quand j’habitais ce pays. Ce sont les années que j’ai passées de ma vie les plus heureuses. Je voudrais y être encore et pouvoir avec vous me promener dans ces belles ruines, examiner cette nature si belle pour les couleurs et si grandiose qu’on ne trouve ailleurs. (…) Que vous êtes heureux d’habiter cette magnifique Italie où la nature et les monuments apportent partout le caractère du Beau » _ du « Beau« , et pas du « sublime », ni du « pittoresque » _, a-t-il pu écrire à Granet alors à Rome (page 31) ; c’est « en 1785 » que « Constantin est nommé directeur de l’école des Beaux-Arts d’Aix-en-Provence » et « alors a pour élèves Granet et Forbin » (ibidem : Granet et Forbin ont à peine dix ans et huit ans _ notons-le _, lors de cette décisive impulsion « à la peinture ») ; sur Constantin, la notice _ sans doute un peu trop courte pour notre curiosité _ qui lui est consacrée (pages 31 à 33) précise ceci : « la force intrinsèque de ses dessins et tableaux l’apparente à Salvatore Rosa, Van Ruysdaël, Dujardin _ intéressantes pistes… En tout cas, l’énergie spécifique qu’il déploie dans ses « études » _ un terme à remarquer _ lui donne une place irremplaçable entre les védutistes du XVIIIème siècle et le classicisme du début du XIXème siècle. Sa fougue annonce avec évidence l’âge romantique que sa vieillesse lui donnera de rejoindre. » Granet n’oubliera jamais, ni d’aucune façon, son maître, et, ainsi, multipliera les « démarches » pour obtenir « au plus digne des hommes » des « secours« , en la « pénible position » de sa vieillesse (notamment entre 1839 et sa mort, en 1844). Trois œuvres de Constantin nous sont données ici à regarder, pages 31 à 33 : un « Autoportrait« , « Les Cascatelles de Tivoli » et une « Vue intérieure du Colisée » : on mesure d’autant leur importance pour le désir _ proprement « fondateur » pour sa peinture (à lui) _ de Granet de faire le voyage de Rome (voire d’y passer sa vie : comme « au pays même de sa peinture », j’oserai une telle expression).

Jean-Antoine Constantin lui-même _ j’y demeure _ s’était formé (page 20) à l’académie des Beaux-Arts de Marseille qu’avait créée (en 1750) l’aixois _ déjà _ Michel-François Dandré-Bardon (Aix, 1700 – Paris 1783), qui avait lui-même connu, à Aix, le peintre d’origine sicilienne _ « originaire de Trapano » est-il indiqué page 20 : Trapani _ Jacques Viali (ou « Vialy« ), peintre de paysages et de marines, « arrivé en 1680 à Aix-en-Provence » et qui « s’y fera naturaliser en 1720 pour y mourir en 1745, formant un Joseph Vernet : Valenciennes comme Constantin n’oublieront pas la leçon de Vernet » _ est-il judicieusement précisé toujours page 20 (d’après les « Annales de la peinture » d’Etienne Parrocel, en 1862) : sur quels modes, cette « leçon » ?  Un Joseph Vernet qui passera (par rapport à Vialy) ou avait passé (par rapport à Constantin) rien moins que vingt ans à Rome, de 1733 à 1753 !.. Michel-François Dandré-Bardon _ dont la page 20 nous offre un très bel « Auguste punissant les concussionnaires » de 1729, visible au Musée Granet _ « né en 1700 à Aix« , et « monté à Paris, gagnera Rome en 1725 où l’accueille Vleughels » ; puis « quitte Rome _ où il aura passé, lui aussi (comme Constantin plus tard), trois ans _ pour un long séjour à Aix » _ et, aussi, la fondation (en 1750) d’une académie de Beaux-Arts à Marseille, donc, celle-là même où se formera, en 1771 (« sous Kappeler, Giry et David de Marseille » _ page 31) Jean-Antoine Constantin, le maître de Granet…

Tout un terreau artistique, donc _ et lié au voyage de Rome ! _, où va germer le « désir de peinture » _ voire de toute « une vie pour la peinture«  : jusque là ! _  de notre Granet… Ce sera mon hypothèse aussi…

A ce propos, et en incise, je voudrais citer ici des extraits de la notice qu’en son « Abécédario«  (des peintres) Pierre-Jean Mariette consacre à Joseph Vernet, même si le lien à Vernet de Granet, et même à Vernet du maître de Granet, Constantin, semble seulement « indirect » : je me permets de « fouiller » seulement un peu ici cette phrase de la page 20 du livre de Denis Coutagne : « Valenciennes comme Constantin n’oublieront pas la leçon de Vernet« … Car cette « leçon«  _ à (ou de _ puis par…) Constantin _, par l’intermédiaire de Vernet, passe elle-même par une filiation déjà aixoise !

Voici donc ces extraits : « VERNET, Joseph, né en Avignon en 1715, le 15 août, se distingua dans le talent de peindre des paysages et des marines. Il a demeuré longtemps en Italie, et c’est en étudiant d’après nature et en travaillant avec la plus grande application qu’il s’est fait une si belle touche, et qu’il a su rendre avec tant de vérité les différents effets de la lumière, et ce que produisent dans l’air les vapeurs qui sortent de la terre ou de l’eau, et que le soleil a tiré à lui _ le détail de Mariette est proprement remarquable : tout est ici à remarquer, à commencer par l' »étude« , et « avec la plus grande application » (de l’artiste), « d’après nature » : « sur le motif », donc, et sur le lieu-même (du « phénomène« , dirait le philosophe, tel Kant, en sa « Critique de la faculté de juger« , ou Merleau-Ponty, en sa « Phénoménologie de la perception« , ou « Le Visible et l’invisible« ) ; et afin de « rendre » avec une intensité puissante de « vérité » les « effets » _ proprement « æsthétiques » _ des divers éléments de l' »atmosphère » _ voir trois phrases plus loin _, à travers ce qu’en proposent les jeux de « la lumière » sur qui sait _ tel le peintre (Vernet, Granet, Monet, Pissaro, Cézanne…), le photographe (Bernard Plossu _ passim), ou le cinéaste (Michelangelo Antonioni _ « Par delà les nuages« , à Ferrare, Portofino, ou Aix !..) s’y attacher… Le défi de l’artiste demeure le même : toujours apprendre à regarder, écouter, lire aussi _ tous « actes de focalisation » _ ; afin de vivre, nous tous, plus pleinement cette vie (passagère)… Des lieux, des moments, des œuvres aussi, peuvent nous y aider, à cet apprentissage infini du « vivre », avec un tant soit peut d' »inspiration »…

Je ne connais aucun peintre, pas même Claude le Lorrain, qui les ait mieux rendues _ ces « vapeurs« , continue Pierre Jean Mariette à propos du travail d’artiste paysagiste de Vernet. Il n’a pas moins bien imité _ il s’agit toujours bien d’une mimesis de la nature (ou physis) _ la limpidité de l’eau, et, si c’est une tempête qu’il représente _ voilà toujours la mimesis _, on la voit avec toutes ses horreurs _  passant là de l’impression de beau à celle de sublime : je renvoie de nouveau ici aux analyses de Baldine Saint-Girons, par exemple dans son « Acte esthétique« . On ne finirait pas s’il fallait le suivre dans toutes les différentes situations de l’atmosphère _ voilà bien ce qu’il s’agit ici de « saisir » ! avec un surcroît de « sensibilité » (sur les habitudes routinières de la commodité et de l’intérêt, que la société utilitariste et mercantile développe chez les clients potentiels des « marques ») _ dont ses tableaux donnent une image fidèle.«  Je passe ici sur sa « vogue _ celle de Joseph Vernet _, surtout de la part des Anglais » et sur « les circonstances que le roi _ Louis XV, sur la recommandation de son ministre Marigny _ l’appela et qu’il lui fut ordonné dans les principaux ports de mer du royaume en prendre des vues et en faire des tableaux« … Avec ce petit commentaire critique que s’autorise ici Mariette, face à l’ampleur du succès de Vernet auprès _ un marché se développant alors _ des amateurs : « Notre peintre, s’il faut en dire mon avis, montre un peu trop de confiance en son pinceau et dans une pratique de faire qu’il s’est acquise, et qui, s’il n’y prend garde, dégénèrera en pratique _ routinière, mécanique _ et pourra lui nuire«  _ en son effort de vérité… Le frôlement (de l’aile) du « génie » se perdant, hélas, à un peu trop systématiquement, l’artiste, se répéter, recopier, copier-coller, dirait-on à l’ère de l’informatique et de ses redoutables mésusages (hyper-technologiques _ cf Bernard Stiegler, passim, ou, par exemple, « Prendre soin« ) pervers, si faciles et tentants ; et leur « impérialisme » stérilisant la sensation en étouffant la curiosité…

Comme on savait écrire et penser, avec délicatesse et idéal de justesse, en ce dix-huitième siècle ; au point qu’on pourrait se dire qu’il n’y fallait presque pas de talent personnel… « Quand il était _ l’artiste _ soutenu _ sur le motif _ par la vue _ aiguisée _ de la nature, il n’avait pas ce malheur _ car c’en est un, en effet ! _ à craindre. » Avec cette conséquence économique-ci : « Il est peut-être le seul d’entre les peintres qui ait vu vendre ses tableaux au poids de l’or _ la tentation (du vendre seulement) commençant donc à s’enfler en ce siècle… Tel de ses ouvrages dont il n’avait pu avoir, étant à Rome _ nous y voilà ! _, plus de cent écus, en a été vendu mille. La mode y est _ autre fléau naissant de ce siècle, que va amplifier bientôt la malheureuse Marie-Antoinette _, on se les arrache. »

J’en viens ici à ce qui touche, en Vernet, d’un peu plus près Aix, et la filiation (en amont) de Granet (par son maître Constantin) : « M. Vernet, qui savait déjà manier le pinceau, sortit d’Avignon et vint trouver à Aix _ en 1731, Joseph Vernet avait seize ans _ le père _ Jacques (1650-1745) _ du peintre _ Louis-René Vialy (1680-1770) _ Viali qui peignait le paysage et des marines avec assez de succès. On est curieux en Provence d’avoir des chaises à porteurs fort ornées, et Viali était un de ceux qui étaient le plus employés à les enrichir de peinture _ décorative. Vernet se trouva de lui aider, et c’est ainsi qu’il est entré dans une carrière _ de « peintre de paysages », c’est ici ce qui m’intéresse _ où il s’est si fort distingué. Il sentit que _ une qualité (de « génie« ) dont l’artiste (créateur) a besoin, si je puis dire : cf Kant, « Critique de la faculté de juger« , décidément majeur en l’affaire ! _, pour y faire de plus grands progrès _ voilà l’exigence _, le voyage d’Italie _ nous y voilà ! _ lui était nécessaire ; il y passa en 1733.

Il vint à Rome _ nous y sommes ! _, d’où se détachant de temps en temps _ comme faisaient et Poussin, et Claude le Lorrain, et Gaspard Dughet (1615-1675 : le beau-frère de Poussin _ dit « le Guaspre« , ou « Gaspard Poussin » ! _ et auteur de fresques à San Martino in Monte : Denis Coutagne n’en dit rien… _ il faisait des incursions _ et non « ex-cursions » : tout est dans la curiosité d' »aller vers » ; et non s’é-carter,  se di-vertir (se détourner, à l’ère des loisirs, de la « vacance », et de la fuite _ de tout, et jusqu’à soi !) _ dans les campagnes et sur les côtes maritimes, et partout il étudiait _ par sa pratique « sur le motif » : voilà ce qu’est une « étude » ! nous le retrouvons chez Granet ! _ la nature et ses effets _ æsthétiques, tant perceptifs que picturaux : était-ce dissociable ? _, et les rendait ensuite _ et il faut bien le prendre à la lettre : « rendre », restituer la perception « fondamentale » une fois « atteinte » ; c’est là le moment du travail à l’atelier _ sur la toile _ à peindre, à l’huile… _ dans la plus grande vérité _ à conserver, préserver, ne pas perdre (ou oublier, anesthésier  : dans trop de « pittoresque » peut-être), en quelque sorte, cette vérité-là du perçu « sur le motif » !

La vue des paysages de Salvator Rosa ne contribua pas peu à le diriger _ un peintre a aussi besoin, en plus d' »impulsions », de références, de guides (pour plus pleinement percevoir et ressentir), quitte à s’en séparer _ et à lui faire acquérir une touche précieuse et brillante _ toujours la remarquable précision (« tactile » en quelque sorte) de l’analyse de Pierre-Jean Mariette. Etc…

Une dernière note : la phrase de conclusion de l’article de Mariette, à propos du succès en France des tableaux romains de Joseph Vernet, lors de « l’exposition du salon de 1746 » _ Vernet ne revenant définitivement de Rome qu’en 1753 : « Il eut la satisfaction, que peu de ses confrères ont eue, de voir revendre ses tableaux des prix énormes, de sorte qu’un tableau qu’il avait fait autrefois pour cent écus romains, fut payé jusqu’à cinq mille livres. » Voilà pour cette incise éclairante, j’espère sur une partie de l’historique de la peinture de paysage, en amont _ à propos du « Contexte culturel que connut le tout jeune Granet » (comme intitule son « aperçu » à la page 20 de son livre Denis Coutagne) _ ; en amont, donc, de François-Marius Granet.

Granet, en effet, rencontre, avec ce premier et vrai maître qu’est Jean-Antoine Constantin _ je reviens souligner encore ici cette rencontre fondatrice de la vocation et « paysagiste » et « romaine » de Granet que je privilégie, donc : peut-on les disjoindre ? _ ;

Granet rencontre son désir (et, proprement, « vocation« ) de se confronter _ « à la romaine », si je puis dire _ au paysage « sur le motif »…  Et aux lumières, diverses et variées, aussi, de Rome, il faut aussi le souligner. Nous retrouvons alors pleinement « vérifiée » l’expression que Denis Coutagne a merveilleusement choisie pour préciser le titre même de son ouvrage : « une vie pour la peinture » : en effet ! telle est bien là sa seule « vocation » ; ce qui appelle le jeune Granet _ il a alors vingt-sept ans _ sur le territoire pentu de Rome (et de la campagne romaine : Tivoli, Frascati ; et même Subiaco ; et jusqu’à, dans le cas de Granet, Assise _ quand Corot s’attachera, lui, au pont de Narni)…

Même son passage à l’atelier du « grand » David (Jacques-Louis David, 1748-1825 ) n’y changera rien ; cet atelier de David _ le peintre « majeur » de l’époque (et assurément impressionnant, surtout pour le discret, timide, provincial et peu fortuné _ il tombe qui plus est subitement orphelin de ses deux parents coup sur coup, le 24 mai et le 11 juin 1796) qu’était ce jeune homme François-Marius Granet en 1798) _ où Granet, en compagnie de son ami Forbin, « passe » en 1798 : il n’y demeure pas longtemps, faute sans doute, d’abord, de pouvoir en régler « le prix mensuel de douze francs » ; mais pas seulement : plus essentiellement, Granet prend très vite conscience, semble-t-il, que sa « voie picturale » n’est pas celle de la « peinture d’histoire, mode David » _ soit le « grand genre » ; « il sait déjà que sa manière à lui n’est pas le dessin pur, mais une saisie de lumière à travers les formes« , indique lumineusement Denis Coutagne page 67 de ce très intéressant _ lui aussi _ chapitre VIII des pages 65 à 69. Granet n’a ni les moyens sociaux (politiques et financiers : de son ami Forbin), ni les moyens picturaux (et probablement heureusement ! car les siens propres sont bien plus considérables et originaux au regard rétrospectif de l’histoire de l’Art) de ce grand genre d’alors, triomphant _ encore pour ce siècle _, qu’est la peinture d’histoire Son genre à lui, ce sera, et en partie à son propre corps défendant, le (plus discret) paysage ; comme cela s’avère dans cette (grande) exposition et dans ce (grand) livre.

Même si pour les besoins de sa subsistance et de sa carrière _ que va aider considérablement l’ami de toute sa vie Auguste de Forbin (1777, La Roque d’Anthéron – 1841, Paris ; qui mourra le premier, le 23 février 1841) _ porteur, lui, Forbin, d’un des grands noms (et d’une fortune) d’Aix et de la Provence (je me souviens ici des lettres de Madame de Sévigné et des rivalités avec les Forbin, notamment, auxquelles se heurtait Monsieur de Grignan aux Etats-Généraux de Provence ; et à Aix, notamment _ ;

même si pour les besoins de sa subsistance et de sa carrière, donc, Granet dut aussi mener (et réussir) une ambition académique, qui se caractérisa par ce que l’on peut qualifier de « sa seconde carrière » (parisienne et versaillaise _ après le bonheur (hors temps, lui ; ou d’éternité !) du séjour romain : qui n’était pas, ou assez peu, nous le verrons, une « carrière » ! avec son accession, à partir de 1824, aux postes, revenus et résidences à l’Institut (avec la responsabilité chaque année des Salons) et au Musée historique que le roi des Français (à partir de la révolution de juillet, en 1830), Louis-Philippe, crée au château de Versailles (le projet démarrant en 1833). On peut en fixer « le tournant » avec le témoignage de cette lettre de Granet (n° 385, selon l’archivage _ travail décisif pour la connaissance de la vie et de l’œuvre de Granet _ d’Isabelle Neto _ une des bases de ce travail-ci , de fond, de Denis Coutagne, avec les « Mémoires » de Granet, rédigés vers 1847) d’octobre-novembre 1824, à son ami Rémi Girard : « J’ai été nommé _ le 14 octobre 1824 _ conservateur des tableaux des musées royaux, c’est-à-dire adjoint à monsieur Landon qui est d’une mauvaise santé et plus âgé que moi. Cela peut devenir une bonne place  si je me décide _ ce n’est donc pas encore le cas : Granet hésite _ à habiter Paris, enfin nous verrons… » Et _ page 232 _ « à la mort de Landon, Granet doit prendre physiquement son poste au Louvre comme conservateur en chef (29 mars 1825) » : c’est alors que la page romaine se voit décisivement tournée.

« S’il fait encore un séjour à Rome, c’est _ maintenant _ à partir de Paris : Rome n’est plus sa demeure, Rome devient un lieu de voyage _ essentiellement pour « rapatrier » toutes ses « affaires » (dont ses tableaux, ses lavis, ses dessins _ et ses collections : accumulés depuis 1802) : ce « rapatriement »-là _ infiniment précieux, tant pour Granet lui-même, au premier chef, bien sûr, que pour nous, aussi, qui pouvons et avec cette grande et magnifique exposition, et avec ce si beau livre, y accéder à notre tour _, Granet l’accomplira en un ultime (!) voyage d’Italie, d’octobre 1829 à septembre 1830 : la durée (de quasiment un an) de cette dernière « balade romaine » déjà dit la hauteur de la difficulté de l’arrachement et adieu…

Mai 1825 : la page matériellement tournée un an plus tôt l’est cette fois administrativement. Dure épreuve pour cet homme _ commente avec infiniment de justesse Denis Coutagne page 242 _ jusqu’à ce jour libre et indépendant de toute institution » _ car ce n’était certes pas en « prix de Rome » et « pensionnaire de l’Académie de France » (et à la Villa Médicis _ qui n’ouvre pas ses portes avant l’achèvement de ses travaux d’aménagement : Jean-Dominique Ingres (1780, Montauban, 1867, Paris), lui-même, « prix de Rome en 1801, doit temporiser pour partir à l’Académie de France à Rome » _ page 85 _, et n’y vient « finalement » _ page 124 _ qu’en 1807 : « depuis quatre ans Granet était installé comme peintre indépendant _ et il lui fallait en vivre _, tout à côté de la place Trinité des Monts » : « dans une maison située au coin de la rue Felice et de la rue Gregoriana, dans un petit palais qu’on nomme l’Arco della Regina« , écrit Granet lui-même _ est-il mentionné page 79) ;

car ce n’était certes pas en « prix de Rome« , donc, que Granet avait accompli, avec l’ami Forbin, le voyage de Rome, l’été 1802 (d’autant que l’Académie de France elle-même ne « fonctionnait » plus depuis le saccage _ lié aux troubles révolutionnaires de France et à ses (longues) « répliques » : jusqu’à Rome… _ du palais Mancini (hérité _ en 1725 _ de la succession de neveux de Mazarin…), sur le Corso, le 10 janvier 1793, et l’assassinat de Basseville : certains pensionnaires avaient certes commencé à revenir « à la fin du siècle » (page 83) ; mais en mai 1801, « l’intérieur de l’académie de France à Rome  (demeure) dans un délabrement complet _ une partie des portes et fenêtres (ayant été) brisées » ; et « il faut attendre l’été 1802 pour que le choix définitif de l’installation de l’académie de France à Rome s’effectue Villa Médicis _ après négociations complexes (et échange de palais) avec le grand duc de Toscane _, permettant la réinstallation des pensionnaires, après des travaux qui n’ont pu commencer qu’en 1803« , précise Denis Coutagne page 83. Avec cette « conclusion » significative « qui s’impose : le voyage à Rome, encore si prisé dans les années 1770-1780, particulièrement par les Anglais, n’était plus « dans l’air du temps » à l’extrême fin du XVIIIème siècle. » Ajoutant encore : « Il y a comme une éclaircie en 1802. De fait, il faudra attendre 1815 _ et la fin de l’occupation française de Rome, puis les soubresauts, non dénués de violences, encore, de sa cessation _ pour que le tourisme culturel retrouve vraiment son développement« …

Le rapport de Granet aux modes et troubles du temps, est ainsi fort intéressant et significatif. Alors qu’il est le plus souvent « à contretemps » de ces modes, Granet va connaître, bien malgré lui, d’abord, « son moment » _ romain _ de célébrité et de gloire _ et il saura « le mettre à profit » pour ce qui va prendre dès lors la forme d’une « carrière », fort utilement épaulé, aussi, à ce « tournant de l’Histoire », par l’habile politique, et bien en cour, lui (à Paris, auprès du roi Louis XVIII, après avoir fréquenté (de bien près) Pauline Borghese, la soeur de Napoléon) _ on lira sur ce sujet des « habiles » en 1814-1815 cet immense livre qu’est « La Semaine sainte » de Louis Aragon _ ;

fort utilement épaulé, à ce « tournant de l’Histoire », par l’habile politique, et bien en cour (à Paris), lui, donc, Forbin, à l’heure de la chute de l’Empire, des Cent-Jours, et puis de la Restauration, quand l’esprit du temps, qu’avait anticipé, en 1802, « Le Génie du christianisme » d’un autre bien intéressant « voyageur de Rome », François-René de Chateaubriand _ à Rome de juillet 1803 à janvier 1804 : « lui, voyageur, n’y restera que six mois. Granet est là pour vingt ans !« , commente Denis Coutagne page 117 _ ;

quand l’esprit du temps, donc, tournera à une certaine religiosité (disons de modalité _ quasi d’esthétique, pourrait-on se risquer à avancer _ franciscaine, voire capucinienne : ainsi Denis Coutagne intitule-t-il un chapitre-clé (XV) de son livre : « Le temps franciscain, une certaine piété « mineure »«  _ pages 195 à 217) ;

religiosité _ Denis Coutagne lui consacre aussi la pénultième sous-partie de son dernier chapitre, pages 312 à 321 ; juste avant l’ultime page (322) consacrée au « Testament de Granet« ) _ qui se donne à percevoir tout au long du travail d’œuvre, même, de Granet _ mais aussi dès son arrivée à Rome et sa séduction _ plusieurs tableaux (« pré-cézanniens », si j’ose dire : qu’on en juge en les contemplant !) en témoignent et magnifiquement ! dès 1803 _ par la crypte de l’église San Martino in Monte (cf le tableau page 104 : « Intérieur de l’église souterraine de San Martino in Monte » ; avec, page 109, son commentaire ; ainsi que, en forme de « variations », les magnifiques « La crypte de San Martino in Monte » et « Rome voûte antique » : quel chef d’œuvre ! « pré-cézannien », oui ! qu’on en juge en le regardant : c’est le n° 75, page 109 ; l’œuvre, elle, est à demeure visible au Musée Granet) ;

et qui « rencontre », cette religiosité, un immense succès dans toute l’Europe des rois et des empereurs de ce « 1815 et après » (soit la nouvelle Europe du Congrès de Vienne que tricota Metternich) _ au point que Granet va devoir s’employer, et à temps plein, à en multiplier (peut-être plus de vingt-cinq !..) les exemplaires _ avec « le Chœur des Capucins« …

Au point que la gloire _ et l’aisance matérielle, voire la fortune : il va s’offrir « sa bastide au Malvallat » (page 242) : « l’acquisition (auprès de Madame veuve Espariat en) est réglée en octobre 1825 » _

au point que la gloire de Granet, donc, tient presque toute, de son vivant, en ce « Chœur des Capucins » de la Piazza Barberini, à Rome.

Denis Coutagne entame le crucial chapitre XV (de l’avant-dernière « période romaine » : « de 1814 à 1819 » et 1822

_ le dernier moment à Rome, constituant, quant à lui, une sorte de dernière embellie « mondaine« , un peu anomique : « 1822-1824 : le temps « cardinal », une certaine mondanité romaine » : ce sera le moment de son dernier très grand tableau romain : « Le Cloître des chartreux« , qu’il ne terminera qu’en 1835, et à Versailles… _,

par ce sous-titre : « 1814-1819 : le temps du « Chœur des Capucins«  ; et avec cette première phrase, page 195 : « S’il fallait, eu égard à la notoriété _ car tel est bien ici le critère _ qu’il apporta à Granet, ne garder qu’un seul tableau de toute l’œuvre du peintre, nul doute que notre choix s’arrêterait sur « Le Chœur des Capucins, Chiesa dell’Immacolata Concezione », sise près de la place Barberini »…

Alors que de 1813 à 1819, Granet loge tout près de là, « strada delle Quattro Fontane, portone delle Scozzesi (ancien collège des Ecossais), n° 12« , de 1820 à 1824 ; puis en 1829-1830, « l’adresse de Granet est « via San Nicola di Tolentino, place Barberini n° 29 » (nous apprend Denis Coutagne, page 79) : soit tout à côté, cette fois, à cinquante mètres à peine des « Capucins », en plein quartier Barberini : la « strada delle Quattro Fonane » est celle qui dessert le Palazzo Barberini, que le pape Urbain VIII fit construire _ pour sa résidence « personnelle », non loin du palais papal de Monte Cavallo (sur le Quirinal) _ en y employant et Bernin et Borromini : dont se contemplent, « entre » ces deux palais, les deux chefs d’œuvre d’église que sont San Andrea al Quirinale, pour l’un, et San Carlo allo Quattro Fontane, pour l’autre (mais le « baroque » conquérant de la Contre-Réforme n’intéresse décidément en rien notre Granet, centré, lui, sur _ et fasciné, jusqu’à la passion, par _ les (on ne peut plus) humbles racines chrétiennes de l’ancienne Rome, et ses cryptes, telle celle de San Martino in Monte, sur l’Esquilin : là dessus, explorer, si on le déniche, « Rome et ses vieilles églises » d’Emile Mâle, publié chez Flammarion en 1942 : une mine…). Voilà ce qui se découvre à qui connait d’un peu près Rome, ou consulte un plan un tant soit peu précis de la ville…

Et c’est aussi, encore, cette pauvreté radicale (voire « misère ») qui intéresse _ le mot est faible _ François-Marius Granet en la figure de son saint patron _ puis dans la « suite » des images qu’offrent ses « fondations » : franciscaines et capuciniennes, jusqu’à faire le voyage d’Ombrie, à Assise _ Saint François d’Assise : un point crucial à bien intégrer pour saisir la force du lien de notre Granet à sa Rome !..

Granet, ou « l’Arte povera » _ ou du « poverissimo » ! _, en quelque sorte…

Alors, après avoir découvert le très, très étonnant « Extase de saint François« , une aquarelle de 31,7 x 21,5 cm, page 195 : une merveille ! _ que Denis Coutagne place sur une pleine page en exergue de son chapitre XV « Le temps franciscain, une certaine piété « mineure » » _ afin de mieux nous faire « entrer » dans ce qui a priori nous touche le moins aujourd’hui dans l’œuvre de Granet : sauf peut-être certains très beaux contrastes de lumières, si on y regarde d’un peu plus près _, on regardera d’un œil un peu « amélioré » ses grands intérieurs d’église _ par exemple, l’immense (199,5 x 274 cm) « Intérieur de l’église basse d’Assise«  (de 1823) que Denis Coutagne parmi les plus grandes « réussites » _ en matière de notoriété à son époque ? _ de Granet…

Et cela

_ ce « Chœur des Capucins« , donc, j’y reviens après cette incise sur le franciscanisme « fondamental » de François-Marius Granet _,

parmi les quatre tableaux que, ailleurs encore, page 168, Denis Coutagne choisit pour nous faire ressentir ce que fut l’épisode de sa notoriété « religieuse », à l’heure (« historique », cette « heure » : Granet n’y ayant guère, même alors sans doute, d’atomes crochus avec…) de la Restauration.

Je cite : « S’il ne fallait que retenir quatre tableaux de Granet pour signifier _ du point de vue de la « notoriété » qu’en retire alors Granet _ son œuvre romaine entre 1802 et 1824, il faudrait, à côté de « Chœur des Capucins » (196 cm x 148cm), d’« Intérieur de l’église basse d’Assise » (199,5 x 274 cm), et du « Cardinal Aldobrandini recevant le peintre Zampieri dit le Dominiquin à Frascati, villa Belvédère » (190 cm x 145 cm), faire figurer « Stella dans sa prison » (195 cm x 144 cm) :

le peintre Jacques Stella (né à Lyon en 1596, et mort à Paris en 1657) vit dix ans à Rome, de 1621 à 1631 : intime de Poussin, il travaille pour le pape Urbain VIII Barberini ; avant d’être nommé à Paris, sur le conseil du cardinal de Richelieu, « peintre du roi » par Louis XIII, en 1635), le peintre Stella a connu momentanément l’incarcération à Rome, suite à un incident ayant blessé l’amour propre de quelques nobles romains : Stella avait fait tenir fermée la porte du Peuple ; « obligés de passer la nuit à la belle étoile« , « ils se rendirent chez le gouverneur de Rome pour accuser la pauvre peintre d’être un homme de mauvaises moeurs, qui avait des rapports charnels avec ses modèles« ... Et en prison, Stella, « ayant par hasard trouvé par terre, un morceau de charbon, se mit à dessiner sur une partie de la muraille une Vierge à l’enfant » qui stupéfia les prisonniers qui « admirèrent avec un saint respect les traits angéliques de la Madone. (…) Le bruit s’étant répandu dans Rome qu’à la prison du Capitole un célèbre peintre avait dessiné, avec du charbon sur la muraille, une Vierge d’une grande beauté, le cardinal _ Francesco _ Barberini voulut la voir. Il se transporta dans ce lieu de misère. On sait _ ajoute alors Granet en ses « Mémoires » en 1847 _ que le cardinal Barberini, membre du sacré collège _ et un peu plus que cela… _ sous le pontificat de _ son frère aîné _ Urbain VIII, aimait beaucoup les beaux-arts, et les hommes qui s’en occupaient avec gloire« … L’Histoire se poursuit quand on sait que le parrain et _ excellentissime _ professeur en politique du jeune Louis XIV n’était nul autre que Giulio Mazzarini, formé par les Barberini à Rome _ et qui ne manquerait pas d’accueillir à la cour de France toute la famille Barberini, dont le cardinal Francesco, à la mort d’Urbain VIII (en 1644), ayant à souffrir les avanies de son successeur sur le trône de Saint-Pierre, Innocent X Phamphili…

Fin de l’anecdote à propos du peintre « Stella dans sa prison »

_ et du goût de Granet pour la figure des artistes en situation de « misère » :

les détresses et dérilictions de la prison (Stella, Le Tasse)

et de l’agonie (Poussin, Sodoma, Girodet), en particulier.

On pourrait ajoindre encore à ces quatre grands tableaux éminents de Granet, même s’il n’est pas encore achevé à son départ de Rome en 1824, le très beau, également _ mais pleinement lumineux, lui ; de même que la scène du « Cardinal Aldobrandini recevant le peintre Zampieri dit le Dominiquin à Frascati Villa Belvédère » _, « Cloître des Chartreux » (198,8 cm x 271 cm) _ cloître « dont on dit qu’il est de Michel-Ange« , et « dans le fond » duquel, le tableau comme le cloître, « on entrevoit l’église Santa Madona degli Angeli« , à « l’architecture » éminemment « romaine, puisqu’il s’agit des thermes de Dioclétien » (page 223) ; tableau de très grande dimension « qu’il _ notre Granet _ ne terminera qu’en 1835, à Versailles » (page 222) : il nous fait grande impression.

Ainsi que, dans la gamme des très lumineux, encore le célèbre et si beau (à la lumière du matin, et « vu » depuis la chambre même de Granet, au palais Zuccari : « je voyais par les fenêtres le plus beau panorama du monde… j’avais sur le premier plan l’obélisque de la Trinité-du-Mont, la jolie façade de cette église, la Villa Médicis, surmontée de ses deux belles loges« , se souviendra encore Granet en rédigeant ses « Mémoires« , en 1847…) _ mais de petites dimensions, lui (48,5 cm x 61,5 cm)  « La Trinité-des-Monts et la Villa Médicis«  (en 1808) conservé au Louvre ; et le plus petit encore (32,5 cm x 43 cm) « La Promenade du pape Pie VII dans les jardins du Quirinal«  (en 1807 ; assorti d’un point d’interrogation) : qui a l’honneur, lui, de la quatrième de couverture de ce livre-ci _ et si proche, dans son décor (du Quirinal vu de la Villa Médicis), comme dans ses tons, du merveilleux « Portrait de Granet » par Ingres (en 1809, lui, le portrait ; et quel chef d’œuvre !) : au point qu’on s’est demandé si ce décor du « Portrait de Granet » d’Ingres n’était pas de la main du sujet portraituré _ l’ami, et bientôt témoin du mariage : « le 4 décembre 1813, Granet fut témoin au mariage d’Ingres et de Marguerite Chapelle à l’église San Martino in Monte » (encore !), indique Philip Conisbee page 130…

Mais la taille réduite de ces deux œuvres-ci de Granet les ôte irrémédiablement de la catégorie des « tableaux de Salon », seuls susceptibles de permettre à un artiste « faisant carrière », de se voir « reconnue » l’onction (de « notoriété », donc) de l' »autorité » du public… Demeure, cependant, cette appréciation parlante du critique Pierre Chaussard, au vu des premiers envois de Granet au salon de 1806 (page 124, sous la plume du regretté Philip Conisbee _ auteur de la belle page de commentaire de ce « Portrait de Granet » d’Ingres ; ainsi que dédicataire de ce livre) : « C’est sous le ciel brûlant d’Italie que Granet a puisé ce ton vigoureux et chaud de ses tableaux, la vérité des sites et la sévérité du style«  : c’était là, en 1806, un fort beau compliment ; et en totale concordance, qui plus est, avec la sensibilité de notre siècle.

Fin de l’incise ; et retour au « Chœur des Capucins » et à sa place dans la notoriété de Granet :

Jusqu’au saint-père, Pie VII, qui, en mars 1816, « entend voir le tableau des « Capucins » », à « Monte Cavallo » (= en son palais du Quirinal) ; ainsi que le roi, Charles IV, et la reine d’Espagne, alors de passage à Rome (au palais de l’ambassade, Piazza di Spagna, au bas de la scalinata de la Trinité-des-Monts, « la toile (étant par les rues de Rome) portée (en ces deux palais) par quatre hommes que j’avais choisis pour cela » _ page 202).

La page 204 de l’album de Denis Coutagne s’efforce de recenser les divers exemplaires de ce « Chœur des Capucins«  : « les versions repérées dans les Mémoires ou la correspondance de Granet« , ainsi que « les versions reconnues comme authentiques non signalées par Granet« , au nombre, les premières de douze, et, les secondes, de trois : soit au minimum quinze exemplaires de cette seule toile. Sans compter celles, encore, qui vont s’en inspirer… Ainsi, avec cette reconnaissance internationale du « Chœur des Capucins » _ avec les commandes officielles de la reine Caroline de Naples, de son frère Louis, l’ex-roi de Hollande (et père du futur Napoléon III) _ sœur et frère de Napoléon _, du duc de Berry (héritier du trône de France), du prince Albert, époux de la reine Victoria, de l’empereur de Russie, Alexandre !… _, sonna l' »heure de gloire » par toute l’Europe d’avant et après 1815 de cet homme longtemps à contre temps, voire hors du temps, qu’avait été le discret Granet, fuyant le Paris révolutionnaire et d’Empire, pour une Rome « désertée« , de jardins entre des ruines _ ce qui demeure encore un peu aujourd’hui _, la Rome de son vieux (né en 1756, il mourra en 1844) maître Jean-Antoine Constantin (à Rome, lui, en 1777, 78 et 79)…

Sans Titre - © Bernard Plossu

Pages 94 et 183, Denis Coutagne cite _ deux fois _ un passage d’une belle lettre (du 23 août 1810) du préfet (de Napoléon à Rome de 1810 à 1814 : quand Rome, d’occupée par les Français, devient le chef-lieu d’un département français !) Camille Tournon à sa mère, que je ne résiste pas au plaisir de citer en entier, tant j’en trouve la teneur représentative et (toujours) judicieuse : « Je monte à cheval tous les jours de 6 h à 8 heures du matin, et je vais visiter les diverses parties de la ville. Il faut des années entières pour la bien connaître, tant il y a de choses remarquables, modernes ou antiques. La ville antique est remplie de jardins, de vignes et de champs, mais au milieu desquels s’élèvent les ruines des temples, des palais, des thermes, des acqueducs. Ce mélange de ruines, d’arbres et de plantes fait un effet très gracieux, et rend plus imposants ces beaux vestiges. Le terrain sur lequel est bâtie Rome est couvert de petits côteaux, ce qui donne aux édifices qui les couvrent un aspect plus pittoresque, et varie les points de vue _ comme c’est magnifiquement saisi ! Dans les vallons qui séparent ces mamelons, sont des jardins et des vergers. L’enceinte de Rome est immense, et un mur bâti en partie par Tarquin, par les consuls, par les Césars, par Bélisaire, par les papes enfin, enveloppe la ville. Rien n’est plus curieux que de suivre la succession de ces diverses constructions qui toutes sont très pittoresques. Toute la partie sud de l’enceinte est abandonnée, et la ville actuelle est toute réunie dans la partie nord et sur les rives du fleuve. Elle paraît un point dans une immense enceinte. En comparant l’espace qu’occupait l’ancienne Rome et le petit coin dans lequel est confiné la nouvelle, on juge de la différence des deux peuples et des deux âges. »

« On peut alors imaginer l’aspect général d’une ville comme abandonnée par l’histoire sur le bord du chemin : les grandes constructions de la Renaissance et de l’âge baroque rappellent la magnificence d’une ville qui entendit proclamer sa place éminente, aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles, alors qu’elle n’a guère de moyens en ce début de XIXe siècle » _ commente alors Denis Coutagne, page 95 : et c’est cette nostalgie _ ou « mélancolie singulière« , selon une autre expression de Tournon à son arrivée à Rome (en une autre lettre à sa mère, le 6 novembre 1809) _  qui proprement « enchante » François-Marius Granet _ Denis Coutagne intitulant ce très beau chapitre XIII (de la page 117 à la page 175) : « Les Années 1805-1809 _ ou l’enchantement« …

Sans titre - © Bernard Plossu

Et quand, de retour d’un voyage à Naples, au début du mois de juillet 1811, Granet revoit Rome d’un œil un peu plus neuf, il s’irrite : « Cette belle ville avait changé d’aspect, et tout son caractère religieux était effacé. Les hommes de guerre avaient remplacé les prélats, les cardinaux, les religieux«  , se souviendra-t-il en ses « Mémoires« , en 1847…La ville connait aussi bien des rénovations architecturales _ tel, l’aménagement par Valadier, de la Piazza del Popolo ; et archéologiques, au Campo Vaccino et au Colisée, où l’on nettoie les pierres des herbes et végétations (ou habitations) qui les encombraient depuis si longtemps. Granet s’en irrite à nouveau lors de son retour à Rome de novembre 1829 à septembre 1830 : « ceux qu’il appelle « les ingénieurs » _ commente Denis Coutagne _ ont dépouillé les ruines de leurs buissons et feuillages, histoire de les préserver et de restituer l’architecture antique dans sa sobriété » _ commence l’ère du « patrimoine »…« Je blâmai les hommes qui avaient eu la hardiesse de mettre leurs mains profanes sur ces beaux marbres que le temps a respectés et que la nature, avec sa grâce à elle, avait ornés de fleurs et de guirlandes« , se lamente Granet (page 251 du chapitre « l’Adieu à Rome« , pages 251 à 255).

Sans Titre - © Bernard Plossu

Denis Coutagne met aussi cela au compte du « regard même du peintre«  (page 252) : j’y reconnais l’« admirable tremblement du temps«  que Gaëtan Picon a su si bien relever (en un merveilleux livre, aux Éditions Pierre Skira, dans la si remarquable collection « Les Sentiers de la création« , en 1970) dans la prose magnifique des « Mémoires d’outre-tombe » de Chateaubriand _ l’exact contemporain de Granet, ainsi que connaisseur, lui aussi, de Rome ;

l’« admirable tremblement du temps« , donc, qui affecte, séduit et enthousiasme « picturalement » (ou « æsthétiquement » : les deux ne sont pas dissociables _ on pourrait y adjoindre tout regard « plastique » : celui du photographe, comme celui du cinéaste : il faudrait ici mettre en regard aussi les ouvrages « romains », et de Bernard Plossu, et de Michelangelo Antonioni _ dans « Identificazione di una donna » , par exemple, mais aussi « L’Eclisse » et « L’Avventura« , en remontant le cours de l’œuvre du ferrarais _, je l’ai déjà avancé) ;

l' »admirable tremblement du temps » qui affecte, séduit et enthousiasme « picturalement » ou « æsthétiquement » le peintre, élève du « romain » aussi Jean-Antoine Constantin, François-Marius Granet : et en ce qu’il regarde (= sait saisir) ; et en ce que _ activement _ il sait peindre et peint (dessine, trace, etc…) _ car les deux sont liés, comme l’analyse si bien Marie-José Mondzain en son « Homo spectator« … Et cela,  dans la partie la plus « personnelle », discrète, voire secrète, de son œuvre, que je n’ai que peu abordée jusqu’ici ; celle qui nous touche tant aujourd’hui… j’y viens : ce que Granet nomme ses « études« . Et qu’il s’est « désolé » de voir si maltraitées lors de son passage à la douane, à son retour en France, « par la frontière des Rousses » (page 255), en novembre 1830.

Je cite ce moment tel que le rapporte Denis Coutagne : « Le désespoir est à son comble quand le douanier français met à mal (sic) les bagages que le peintre rapporte _ de vingt-huit ans de vie et de « travail » à Rome, depuis son arrivée à l’automne 1802. On déballe dans le plus grand désordre _ voici l’objet du « délit » _ des petites études à l’huile, on les éparpille sans égards _ et ici Denis Coutagne laisse la plume à Granet : « Tout fut inutile et je fus obligé, de guerre lasse,de leur laisser ma caisse ouverte. Que de regrets et de peines j’éprouvai en pensant que je laissais le fruit de 26 ans d’étude entre les mains de ces barbares ! » Et Denis Coutagne de commenter : « Déréliction : non seulement il faut quitter Rome, mais encore accepter que des mains étrangères profanent ces souvenirs, les retiennent. C’est la France : Granet pressent que la critique _ à Paris _ à l’instar de ce préposé, ne sera pas reconnaissante. Pour l’immédiat, il se fait connaître _ au plus tôt _ aux services de douane à Paris et obtient en huit que ses « études«  _ c’est le (juste) nom qu’il leur donne _ lui soient restituées.

 » Ces « études » de Granet, dûment estampillées par l’administration « Legs Granet« , étant ce qui nous émeut le plus :  » Ces huiles de petit format, longtemps inconnues, esquissées d’un seul jet sur le motif dans les rues de Rome ou dans les environs de la ville, et destinées à la méditation du peintre seul, nous bouleversent immédiatement« , met en exergue Marc Fumaroli dans sa magnifique « Préface« , si bien « sentie », page 10. Et il détaille : « Quand nous allons aujourd’hui de l’un à l’autre de ces fragments plastiques du « journal intime de Rome » _ comme cette expression est juste ! _ de Granet _ puisque c’est d’abord de cela qu’il s’agit, avant le « journal  intime de l’Institut », des bords de Seine (près du pont des Arts et en direction du pont du Carrousel) ; et du « journal intime de Versailles », en direction de la pièce d’eau des Suisses, en 1837-38, 1841, et 1842 (cf page 282) _, c’est un peu comme si , sautant par-dessus Corot, se révélait à nous l’un des chaînons manquants entre Poussin et Cézanne, un chaînon d’une irréductible originalité et se suffisant à lui-même _ absolument ! _, même s’il nous faut remercier Cézanne de nous avoir préparés, rétrospectivement, à comprendre d’emblée _ dorénavant _ et sans préjugé la vigueur formelle et la grandeur spirituelle de ces esquisses, si humbles et si nues _ oui _ que leur peintre semble avoir oublié et dédaigné, devant son objet, les ficelles de son métier » _ ou comment l’art vrai transcende toute technique, y compris picturale, graphique (et non mécanique ; ou mécanisable).

Marc Fumaroli pousse alors un cran plus loin son analyse (et son recul) : « Quand on a perçu une fois le singulier « cézannisme » _ que l’on jette un coup d’œil, par exemple, à l’huile sur toile de 60,8 x 49 cm intitulée « Rome voûte antique » (saisie sans conteste en la crypte de cette église décidément importante pour Granet (et Ingres, qui s’y est marié) qu’est San Martino in Monte ; et qui recèle des fresques de Gaspard Dughet (dit Poussin, ou « le Guaspre« ), on s’en convaincra plus encore si besoin encore était _, avant la lettre de ce Granet pélerin solitaire de Rome, la conviction d’une filiation à la fois plastique et spirituelle entre les deux artistes aixois s’impose comme une évidence à la sensibilité et à l’esprit » _ parfaitement ! on ne saurait mieux le dire…

Et Marc Fumaroli de parler aussi du « tête-à-tête intime (ou « combat avec l’ange«  _ à la Delacroix à Saint-Sulpice) entre Granet et Rome, dont témoignent ces petits formats monumentaux« , y a-t-il plus juste expression que pareil oxymore ?! Et Marc Fumaroli de préciser encore : « Granet, héritier lui-même d’une « tradition romaine » des peintres d’Aix _ et revoilà Viali, Dandré-Bardon, Vernet et Jean-Antoine Constantin, surtout, au premier chef, auprès du jeune François-Marius Granet, à l’école de dessin d’Aix ! selon notre intuition… _ qui doit beaucoup à Poussin paysagiste » : comme j’adhère à cette riche perspective !..

Et, pour Cézanne, alors, ceci : « Si Granet lui a fait voir Rome _ il s’agit de Cézanne fréquentant, d’abord en sa jeunesse, le musée d’Aix (enrichi des collections de Granet lui-même) _, la Rome que Cézanne put vraiment voir _ et « saisir » _ au musée Granet, était encore plus proche que la Rome de Poussin _ ou du « Guaspre« , ou du « Lorrain » _ de « cela » que lui-même _ Cézanne _ cherchait à Aix : « du Poussin d’après nature », un lieu primordial _ l’analyse est réellement magnifique de profondeur en sa justesse, si je puis me permettre, Maître _, ramené à ses volumes, à ses nervures et à ses tonalités essentielles, dénudé _ oui _ des conventions de métier  et d’académie, rugueux et d’autant plus ductile au travail rédempteur de la lumière »  _ qu’on y prête soigneusement attention en parcourant et les salles si riches de ce musée en cette exposition, ou en détaillant les pages et les images si riches de ce livre-ci…

Avec ce dernier mot quant à la filiation Granet-Cézanne de la part de Marc Fumaroli : « Comment ne pas entrevoir, dans ce Granet secret _ qui nous touche tant _, l’un des rares intercesseurs qui pouvaient orienter Cézanne dans sa propre ascèse solitaire sur les chemins d’une ville et d’un arrière pays _ je pense, pour ma part, à la carrière de Bibémus, au flanc de la Sainte-Victoire, pour en partager un peu les secrets, les veines, les lumières, les tons _ qu’il avait élus pour son oratoire personnel _ loin de Paris, à Aix, donc _, comme Granet l’avait fait _ en écoutant (le désir de) Constantin _ pour Rome ?« 

Et ceci encore, en forme de synthèse sur un certain art « français » : « Singulière configuration de lieux « provinciaux » _ hors Paris-la-capitale, donc : Les Andelys de Poussin, l’Aix de Granet et de Cézanne. Rome les superpose et les résume _ avant Mazarin (et Richelieu), dans le cas de Poussin. Singulière famille aussi de peintres français, pour lequel le lieu de naissance et la cité intérieure _ ainsi que leurs lumières _ comptent beaucoup plus, en définitive, que leur nationalité« . A l’écoute d’un « admirable tremblement du temps » sensible dans la variation des atmosphères que révèlent les jeux de la lumière à qui apprend  _ et « étudie » _ à la regarder (et saisir, et tracer) en ses fluctuations, précisément… Et je pense aussi à Proust, ici ; et à sa « peinture » par longues écharpes de phrases si parfaitement détaillées : par exemple face à la haie d’aubépines dans « Du côté de chez Swann« … Merci François-Marius Granet ; merci Marc Fumaroli ; merci Denis Coutagne ; et tous ceux qui ont concouru à tout le travail ayant mené à cette exposition, et à ce livre : quelles mines ! quels trésors ! vous nous offrez à « explorer » !

Et encore ceci, à propos de Rome et de ce qui y fut vécu _ et surtout fait, réalisé par Granet _, pour terminer sur lui et son rapport singulier (d’artiste) à Rome :

Rome, « cette terre que nous regrettons tous, où nous avons passé les plus beaux jours de notre vie«  (in la lettre n° 582, au classement d’Isabelle Neto, en date du 13 décembre 1834. Et encore « pour conclure ce chapitre » _ de l' »Adieu à Rome » _, poursuit Denis Coutagne, page 255, « encore une parole de notre homme. Nous la tirons d’une lettre adressée à Ingres, en mars 1835 ; Ingres tout nouveau directeur de l’Académie de France à Rome _ à la Villa Médicis _ : « Promettez-moi de penser quelquefois à votre vieil ami _ depuis les leçons de l’atelier de David, en 1798, puis « l’espace de travail » partagé (« jusqu’en 1800« ) « au couvent des Capucines, un couvent de la place Vendôme sécularisé pendant la Révolution et rendu accessible aux artistes » (page 124) _ au milieu de cette belle terre classique _ on notera l’expression de Granet _ où j’ai passé les plus doux moments de ma vie… lorsque vous serez avec notre Boguet, dites ensemble : si Granet était là ! » _ lettre de Granet à Paris, à Ingres à Rome, datée du 5 mars 1835…

Pour le reste _ la carrière, les établissements, la fortune, l’assise matérielle (socio-économique) de Granet _,  le 4 mai 1833, Granet dispose, en plus de son logement à l’Institut _ face à la Seine _ d’un logement à Versailles, à l’Hôtel du Grand-Contrôle ; et le 5 mai, Louis-Philippe crée le Musée historique de Versailles et en nomme Granet conservateur : il a en amitié cet homme et cet artiste discret…

La « quatrième période » (et finale) de « Vie pour la peinture » de Granet, après le chapitre « Le Difficile retour«  _ lui-même comportant deux moments :

_ « 1824-1829 : un retour durable en France »

et, « monteverdien », tel le sublime dernier air d’Ottavia (« Addio Roma !« ) juste avant le final du troisième et dernier acte de l’ultime opus, en 1642, de Claudio Monteverdi (« L’Incoronazione di Poppea« )_ par exemple chanté par Cathy Berberian dans la version dirigée par Nikolaus Harnoncourt, enregistrée en 1974, chez Teldec :

_ « 1829-1830 : l’Adieu à Rome » ;

un « final » de dix-neuf ans, au cours duquel Granet, en tant que peintre-créateur sur la scène officielle, surtout « se survit » : ce chapitre est intitulé :  « D’un roi, l’autre : Paris, Versailles, Aix-en-Provence ; ou l’apprentissage de la vieillesse« …

Mais, de même que « une rose d’automne est plus qu’une autre exquise« , ainsi que nous l’avons appris d’Agrippa d’Aubigné (en ses « Tragiques » : un sommet de la poésie française !) ;

quand, se libérant, en sa peinture même, des soucis d’exposition (de Salon) et de carrière _ désormais suffisamment assise pour l’essentiel _, le créateur ne peint _ à nouveau, comme en ses débuts à Rome _ que pour lui-même, en toute et souveraine liberté. Granet retrouve alors, en ces moments tout à lui, l’amplitude de la grâce et liberté « romaines » éprouvées _ à tous égards _ au temps de son arrivée (« été 1802 – automne 1804 » et « les années 1805-1809 ou l’enchantement » _ intitule ses chapitres Denis Coutagne), quand il allait « sur le motif » son simple petit carnet (à dessin) sous le bras, ou à la main _ celui-là même qu’il tient en sa main droite dans le célèbre et si beau portrait de lui-même par Ingres (en 1809) _, et qu’il s’est « donné », en « études« , de merveilleux « paysages » de lumière _ quasi sans « monuments » repérables, comme l’indique Denis Coutagne (et donc vierges de « clichés » _ « à touristes » faisant leur « tour« ) _, tels les « huiles sur papier marouflé sur toile« , de petites dimensions, qu’admire tant, et à si justes raisons, dans sa très belle préface (pages 9 à 11) Marc Fumaroli ; les « lavis d’encre brune, esquisses à la mine de plomb, sur papier collé« , « lavis d’encre grise« , « lavis de sépia« , « lavis de gris et de sépia« , « lavis de brun sur papier vergé« , etc…, « dessins à la plume grise« , et autres sublimes « aquarelles, lavis d’encre brune, esquisse à la mine de plomb, sur papier collé« , encore, de petites dimensions, que l’artiste conservait (comme la prunelle de ses yeux) par devers lui…

C’est ce « peintre de paysage« -là (l’expression de Denis Coutagne se trouve page 131) qui, de fait, et l’expression est encore faible, nous « enchante«  _ comme l’indique le magnifique titre, déjà souligné, de la page 117…

Cette « rose d’automne« , ensuite (et en fin), étant les « aquarelles de Paris et de Versailles«  (de petites dimensions _ de la page 269 à la page 291) : en hiver, surtout, et mélancoliques ; pas mal d’entre elles postérieures à la perte de l’ami Forbin… Qu’on s’y délecte. Ce sera mon mot _ trop long, encore _ de la fin.

Titus Curiosus, ce 15 août 2008

Photographies : Sans Titre, © Bernard Plossu

Encore deux remarques de commentaire :  l’une sur la taille des œuvres (et « études » !) de Granet ; l’autre sur ses autoportraits _ réels, ou « indirects » (et leur mise en scène « cléricale ») ; ce qui me permettra une hypothèse quant à la personnalité _ discrète et effacée ; pas du tout dans l’exhibitionnisme romantique de l’ego qui allait se déchaîner de son temps… Granet n’est pas un romantique.

La première portera sur la taille de ses tableaux. Les tableaux exposés au Salon, devaient affronter la _ redoutable _ concurrence à la quelle les soumettait l’accrochage tel qu’il se pratiquait alors, pour l’exposition au public : on en a une très bonne idée dans l’accrochage _ surchargé _ encore en cours aujourd’hui même à Rome dans les très riches (et superbes) galeries des palais Doria-Pamphili _ sur le Corso, juste en face du palais Mancini, où fut l’Académie de France à Rome entre 1725 et 1802 et l’échange, à rebondissements, des palais avec le grand-duc de Toscane, un Habsbourg-Lorraine, et le transfert dans la sublime Villa Médicis, sur le belvédère du Pincio _ ; et palais Colonna (le plus éblouissant salon de marbre et d’or de Rome : visitable le samedi matin seulement : c’est un enchantement !) : Piazza Colonna, tout près du débouché du Corso place de Venise, devant le Capitole… La taille des œuvres concerne le regard, la « focalisation » _ et l’approche toute physique : il doit s’ap-procher ! pour vraiment « voir » ! _ du « regardeur » : cela me rappelle les remarques de Bernard Plossu sur sa préférence, souvent, pour le petit format de tirage _ et d’exposition _ de ses photos ; et les pas de « rap-prochement », donc, demandés ainsi au « spectateur-regardeur » : une activité à plein temps ! Cf et Marie-José Mondzain, et Baldine Saint-Girons… Une certaine intimité est nécessaire pour cette activité pleine de « regard » _ pas passif ; pas « just a glimpse« , en passant, en courant _ tel celui du touriste pressé : serait-ce un pléonasme, à l’heure du marchandage des RTT ? Le temps de regarder et de vivre _ et celui de lire, aussi !… _ doit-il être objet de marchandage ?  Un minimum (et une qualité) d’attention _ « intensive« , j’ajoute _ est nécessaire pour entrer _ venir, s’introduire, en y étant si peu que ce soit invité _ dans l’intimité de l’auteur d’une œuvre et la connivence _ amicale : un minimum « empathique » _ avec lui… Sinon le passant trop rapide _ cf le merveilleux « A une passante » de Charles Baudelaire (dans « Les Fleurs du mal« ) _ ne « voit » rien, pour reprendre le mot du regretté Daniel Arasse _ « On n’y voit rien« , et le (magnifique et décisif : un must !) « Le Détail _ pour une histoire rapprochée de la peinture » : des urgences de lecture… Ainsi en va-t-il du tourisme pressé (par un temps calculé trop chichement) ; et qui se contente de reconnaître « vite fait, bien fait », les « clichés » (sommaires _ c’est un pléonasme) en cours : éculés, les « clichés »… Je vais y revenir en un prochain article sur le (excellent) travail de l’Office de Tourisme d’Aix _ et l’inventivité efficace de sa direction ; comme je l’ai promis dans mon article précédent « Parcours d’art à Aix (préambule)« .

Ma seconde remarque portera sur les 5 autoportraits de François-Marius Granet que j’ai recensés dans le « Une Vie pour la peinture » de Denis Coutagne _ + les 4 (très probablement d’autres m’ayant échappé…) autoportraits « déguisés », « indirects », dans lesquels l’auteur se « représente » _ se « figure » _ en prêtre ; ou, du moins, en costume ecclésiastique : deux de ces derniers sont des œuvres de très grand format (et magnifiques : tant la « Réception de cardinaux par une maîtrise à la villa du belvédère de Frascati » : 153 cm x 204 cm ; que « Le Cloître des Chartreux » : 198,8 cm x 271 cm), comportant un grand nombre de figures _ ce dont dépendait alors le prix de vente du tableau, comme à la Renaissance ! ; et deux de plus petit format (« La Confession« , en 1846 : 60 cm x 50 cm ; et « Granet en rédemptoriste » _ je doute que ce titre soit de la main de l’auteur, sans date : l’œuvre, toujours à Aix, appartient à une collection privée : par suite de legs personnels de Granet à ses très proches amis aixois ?) + enfin, la « Messe de funérailles«  de son épouse, Nena (ou « Magdeleine« , « morte à Paris en 1847« , comme cela est gravé au mur _ représentant la chapelle de Saint-Jean-de-la Pinette, qui doit accueillir leur double sépulture : Granet s’y représente priant, au pied de l’autel , sur le bord du tableau…

Les 5 autoportraits, s’étalant sur un grand espace de temps de la vie de leur auteur _ entre 1797, pour le premier, une huile sur toile de 39 x 28 cm : Granet est dans l’année de ses vingt-deux ans, et l’extrême fin de sa vie, « 1847- 1849 (?) », pour le dernier, une toute petite aquarelle de 11 x 14,6 cm _, nous offrent une très grande amplitude d’intimité, où nous reconnaissons _ à la seule exception du dernier (sans regard !) _ la même lueur inquiète et légèrement mouillée _ tendre _ du regard… Que sert _ et combien magnifiquement ! _ l’immense « Portrait de Granet » d’Ingres, en 1809 : Granet étant dans la plénitude « romaine » de ses trente-quatre ans. A part les belles mêches brunes, et les favoris bas, rien d’arrogant, ni d’assis ou trop assuré _ on est à mille lieues du portrait de M. Bertin (du même Jean-Auguste-Dominique Ingres), dans cette image de l’artiste : seulement la flamme tranquille/intranquille de la curiosité : vers quoi se tourne son regard ? et le cahier (portfolio) à son nom, sobrement tenu contre lui… Ainsi qu’un beau camée à son doigt. François-Marius Granet n’est pas un romantique. C’est seulement dans son activité de peintre _ « une vie pour la peinture« , en effet _ que Granet a tendu à « accomplir » son « faire« … Et c’est la lumière « trouvée » qui parle, alors, pour lui…

Et pour finir, une magnifique surprise, en inventoriant le fonds de ma bibliothèque : j’ai pu en exhumer, d’incroyable fraîcheur d’images _ et avec quelle richesse : 224 œuvres exposées _, le splendide catalogue « Paysages d’Italie _ les peintres du plein air (1780-1830)« , des expos au Grand-Palais à Paris (d’avril à juillet 2001) et au Palazzo di Te, à Mantoue (de septembre à décembre de la même année), édité par Electa et la RMN en mars 2001, par Anna Ottani Cavina, Vincent Pomarède et Stefano Tumidei : une merveille d’amoureuses recherche et érudition ! L’œuvre de Granet à Rome (et dans sa campagne) s’y trouve, par là, et en son « originalité », superbement « mise en perspective », parmi combien d’autres chefs d’œuvre ! et avec quelle profusion !… Et même, après une excellente notice (de Vincent Pomarède, page 121) consacrée à Jean-Antoine Constantin, le maître _ décisif en son impulsion et désir d’aller se confronter, là-bas, à la lumière de Rome _ de François-Marius Granet, j’ai pu découvrir deux très belles « Études de nuages » de ce maître aixois à « re-découvrir »…

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Le 22 mai 2009

[…] Les relations entre peinture et photographie au XIXe siècle : sujet classique de réflexion en histoire de l’art _ classique et épineux. Sa difficulté se vérifie tout au long de l’exposition du Musée d’Orsay “Voir l’Italie et mourir“, qui centre la démonstration sur un seul pays et quelques “motifs” : les paysages italiens, les monuments et ruines, les populations, sont d’excellents “sujets” pour les praticiens du daguerréotype ou du tirage papier, comme pour ceux de l’huile sur toile _ cf mon article sur l’expo Granet de l’été 2008 au Musée Granet d’Aix-en-Provence : “François-Marius Granet, admirable tremblement du temps, Aix, Paris, Rome“… […]

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