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Emmanuel Mouret : un Marivaux pour aujourd’hui au cinéma

17août

Sur le DVD d' »Un baiser, s’il vous plaît ! » d’Emmanuel Mouret,
disponible ce mois d’août (chez TF 1 Video), huit mois tout juste
après sa sortie au cinéma, le 12 décembre 2007.

Un chef d’oeuvre gourmand d’une comédie américaine
au meilleur d’Hollywood

_ des années trente et quarante, à la Frank Capra, par exemple, ou à la Billy Wilder _
dans l’esprit (étincelant) d’une légèreté grave
_ et tellement rapide
(sans une once de graisse, épaisseur et lourdeur) _
à la Marivaux !

soit _ Marivaux _ le sommet de l’esprit français
au moment de l’apogée, peut-être,
d’une « Civilisation des moeurs »
(selon l’expression de Norbert Elias : le livre _ important _ de ce titre
étant la traduction française de « Uber den Prozess der Zivilisation » (1ère édition en 1939, 2de édition en 1969
_ toutes dates on ne peut plus éloquentes !!! _
parue aux Éditions Calmann-Lévy en 1973, puis en Livre de poche, collection Pluriel, en 1977) ;

au moment de l’apogée d’une « civilisation des mœurs », donc, à la française
(lire, par exemple, le très éclairant et jouissif « Quand l’Europe parlait français » de Marc Fumaroli
_ aux Éditions de Fallois en octobre 2001) ;

Un chef d’oeuvre gourmand, donc, que ce film, à la Marivaux
pour notre XXIème siècle,
un peu « déboussolé »

_ comme le fut aussi ce XVIIIème (de Marivaux : 1688-1763),
qui allait rouler jusqu’à perdre ses têtes :
dans les paniers de sciure
placés, pour les re-cueillir, au pied
du couteau ensanglanté
des guillotines… :
soit, Marivaux
avant Laclos
(1741-1803 : « Les Liaisons dangereuses » paraissent en 1782)
et Sade
(1740-1814)


Interroger là-dessus la passionnante et délicieuse tout à la fois Chantal Thomas
_ se précipiter sur son merveilleux « Chemins de sable _ conversation avec Claude Plettner« , aux Editions Bayard en 2006,
puis Points-Seuil en février 2008 _
dont j’ai lu, avec curiosité pour sa fascination pour Sade,
plusieurs de ses titres « sadiens »
_ dont « Sade« , dans la collection « Écrivains de toujours », aux Éditions du Seuil en 1994 _,
avec étonnement, et au final, encore perplexité…,
jusqu’à lire, au détour de quelque article
_ à moins que ce ne soit confier
au détour d’une question (d’Olivier Mony)
lors de sa récente présentation (à écouter), le 7 mars dernier, à la librairie Mollat,
de son excellent, lui aussi, « Cafés de la mémoire » (paru aux Éditions du Seuil en février 2008) _
que,
ayant à rédiger quelque article (ou préface) à propos de Sade,
elle ne savait pas _ pas vraiment _ elle-même, au pied du mur,
quelle en allait être précisément la teneur :
soit une parfaite illustration de la justesse et honnêteté
(ou parfaite « qualité d’âme », en ses exigences)
de l’auteur,
garante de sa vérité (et propre justesse) : merci, merci, Chantal Thomas…
_ lire d’elle en priorité, donc, le bref et incisif et merveilleux  _ un enchantement rapide (en temps de lecture) et durable (en retentissement) ! _ « Chemins de sable »
(disponible depuis février 2008, aussi, en Points-Seuil)…

Revenons à cette petite merveille _ dans ce même ordre du bref, de l’incisif, du merveilleux,
dans le meilleur de l’esprit et grâce
(de la « conversation à la française » _ que j’abordai dans mon article de présentation de ce blog, « le carnet d’un curieux » :
et ce n’est pas pour rien que ce film,
« Un baiser, s’il vous plaît !« , donc _
repose
pour pas mal
ou beaucoup
sur la vivacité et le rythme _ prestesse et élégance _ de ses dialogues :
à la Pagnol et à la Guitry, encore, après Molière et Marivaux, si l’on veut) ;

revenons à cette petite merveille
qu’est le dernier opus _ « Un baiser, s’il vous plaît ! » _ d’Emmanuel Mouret,
le cinéaste marivaldien
_ ou, carrèment,
et plutôt,
le Marivaux du cinéma de ce début de XIXème siècle :
et ce n’est sans doute pas tout à fait sans signification
que ce soit TF 1 Video qui publie cette petite merveille (de champagne) de comédie cinématographique !!! _ ;

Emmanuel Mouret,
le Marivaux donc, au cinéma
, en 2007-2008, de ce nouveau siècle
qui se découvre
_ le siècle ! _,
en sa spécificité
(existentielle, sentimentale et sensuelle _ ou sexuelle) :

on s’esbaudira tout particulièrement à la séquence-tournant (de l’intrigue)

_ virtuose, et sans avoir jamais l’air d’y « toucher » :

cela étant une leçon, toute classique, tirée, par exemple et d’abord, de Molière : que l’art efface toujours la moindre trace d’effort !… pour le roi

_ commanditaire (et pressé) ; et qui se fait, lui, une « politesse » de sa « ponctualité » _,

tout doit être tout le temps _ en matière de « représentation » ; et c’est une question, en Art comme dans le reste, de « rhétorique » : lire ici l’important « L’Âge de l’éloquence » de Marc Fumaroli _ ;

tout doit être tout le temps, donc

_ on n’est ni dans Brecht (« L’Opéra de quat’sous« ), ni dans Rossellini (« La prise du pouvoir par Louis XIV« ) : eux mettent le projecteur sur toutes les ficelles de la « mise en scène » _ jusque de la vie quodienne, dirait Stanley Goffman (« La Mise en scène de la vie quotidienne« , aux Editions de Minuit) _,

tout doit être tout le temps d’une stricte « évidence » : que d’autres en prennent de la graine !.. _ ;

on s’esbaudira tout particulièrement à la séquence-tournant (de l’intrigue), donc _ j’y viens ! _, dans laquelle le personnage (de nigaud) de Nicolas _ c’est (la très belle) Judith qui, au présent du film, « raconte » au (très beau) Gabriel « ce » que (nous ne le saurons qu’à la fin) son mari lui-même, déjà, lui « a raconté » de ce qui est advenu de Nicolas, de Judith et de Claudio (ainsi que de Caline : la troisième « fantôche » de ce « récit » !…) ;

on s’esbaudira tout particulièrement à la séquence-tournant (de l’intrigue), donc, dans laquelle le personnage de nigaud (moderne) de Nicolas _ qu’incarne (à la perfection) Emmanuel Mouret, en acteur aussi ici lui-même (de lui-même auteur) : ici, je me permets de renvoyer au dernier chapitre, intitulé « L’auteur, l’acteur, le spectateur » de Marie-José Mondzain en son très important (pour comprendre ce qui nous advient en fait de « culture de l’image » maintenant) « Homo spectator » (aux Editions Bayard, en octobre 2007)_ ;

dans laquelle le personnage de nigaud (moderne) de Nicolas, donc, essaie de dire

au personnage de nigaude (moderne) de Judith

sa frustration d' »affection physique«  (sic),

depuis que sa « compagne-copine »

(= son « ex », comme il se dit si bien, en cette ère de la « précarité » généralisée)

l’a _ sans drame aucun, bien sûr (of course) _ « quitté »,

afin de saisir « ailleurs », plus loin _ « à l’étranger » _ , une « opportunité » professionnelle : « Louise avait trouvé une bonne proposition de travail à l’étranger » ;

sans que la caméra (et le montage et le scénario)

s’y attarde(nt) si peu que ce soit :

ce mot (d' »opportunité professionnelle« )

très rapide du personnage

_ peut-être « Louise » (?), il me faudra « le » re-visionner _

dit presque tout de l’échelle des valeurs qui se répand et affecte

(assez gravement, tout de même !)

le « monde relationnel »

_ car c’en est encore un, de « monde » _

de ces personnes

(qui le sont, cependant, de moins en moins,

sans le savoir, bien sûr, en fait ! elles-mêmes ; ce n’est guère conscient ! ;

et il me faudra interroger là-dessus l’auteur

pour savoir comment lui-même se représente à lui, le premier, tout cela,

que montre _ et c’est là l’essentiel ! _ si lumineusement son film !…) :

cette séquence-tournant de l’intrigue, dans laquelle Nicolas confie à son amie-confidente Judith son « manque » d' »affection physique« ,

constitue, pour le spectateur que nous sommes, un étourdissement de régal !

comme « c« ‘est magnifiquement saisi par le cinéaste-scénariste-dialoguiste, etc… que sait être, en le « faisant »,

le jeune _ et déjà si riche d’expérience-observation si fines et si justes _ Emmanuel Mouret) ;

ce film est véritablement une grâce !!!

Emmanuel Mouret

_ je reviens à l’expression base de ma phrase _,
le Marivaux donc, au cinéma
, en 2007-2008, de ce nouveau siècle
qui se découvre
_ le siècle ! _,en sa spécificité, donc

(existentielle, sentimentale et sensuelle, ou sexuelle),

à apprivoiser :

après la vivre un peu _ beaucoup _ passivement (tout va si vite !),

cette « spécificité »-ci,

au quotidien des jours qui se succèdent, filent et dé-filent à toute vitesse,
nous assaillent, entraînent,
mènent _ mine de rien violemment _ par le bout du nez,
embarqués tous collectivement

sur la même galère (socio-économico-politique de la « mondialisation », pour le résumer vite)

sur le pont de laquelle nous nous trouvons

_ conjoncturellement (cf ici le clinamen de Démocrite et Epicure _ et aussi Clément Rosset !) _ ;

et avec laquelle il nous faut bien,
et tant bien que mal, « à la godille » en quelque sorte _ « sauve qui peut ! » et « Dieu reconnaîtra bien les siens !… »,
« faire » _ c’est une con-jonction ! qu’une con-joncture !.. _,
au fil des jours
et des « rencontres » de ceux avec lesquels
, volens nolens, nous partageons

_ une affaire de « génération » : les couples n’étant pas vraiment interchangeables, comme cela semble finir par « s’avérer » _
ce voyage et ce séjour rapide
qu’est une vie
« humaine » !

pour encore (un peu :

« Encore un instant ! monsieur le bourreau…« , a demandé sur l’échafaud même, Marie-Antoinette…)

pas trop (encore) « non-inhumaine«  ;
à moins que cela ne s’aggrave, ou s’emballe, assez vite

(cf ici Paul Virilio : « Vitesse et politique« , aux Éditions Galilée en 1977 ; ou, aux mêmes Éditions, « La Vitesse de libération« , en 1995)

bientôt,
selon les intuitions, me semblent-ils bien éclairantes, de Bernard Stiegler

(passim, et notamment son dernier « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations« ).

Bref,
la comédie de moeurs
qu’est « Un baiser, s’il vous plaît ! » nous parle lumineusement
,

et avec infiniment de charme et d’humour _ on y rit en permanence de nous _

de notre temps.

« Un baiser, s’il vous plaît !« , quand _ encore, pour combien de temps ? en en quels « milieux » (de personnes) ? _ « cela » peut « se demander » :

les personnages d’Emilie (un prénom rousseauiste ?) et de Gabriel (l’ange de l’annonciation, lui !

_ et c’est de son éblouissement, celui de Gabriel : angélique et sexué _ qu’interprète avec beaucoup de rayonnement Michaël Cohen _,

dès le coin d’une rue de Nantes _ « rue Montesquieu » peut-on lire sur une plaque _,

en la séquence d’ouverture de ce magnifique film, que se produit cette « illumination »,

à laquelle il _ Gabriel (artisan d’art de profession, lui) _ sait répondre, en, après une ou deux secondes d' »arrêt » (et de réflexion _ rapide) se retournant, et, revenant, en arrière, re-nouer le fil de (ce début très rapide de) conversation (une étrangère à la ville recherche son chemin) ; et, surtout « véhiculer » _ en sa camionnette professionnelle (de « restauration de tableaux« , pour le résumer un peu vite) _ l’inconnue parisienne (qu’est Emilie : elle _ interprétée avec beaucoup d’aura par la très lumineuse Julie Gayet _ crée de très beaux tissus d’ameublement : elle, comme lui, artisans d’art, sont dans le qualitatif, pas dans le quantitatif ou numérique _ comme le sont les « personnages » de Nicolas, le prof de maths, et de Judith, l’analyste chimique, les « pantins » catastrophiques, si maladroits, eux à ne raisonner que par petits calculs _ et clichés bienveillants de « vertu » et « compassion » gentille : ils sont attendrissants de candeur rousseauiste !…_ ;

et, surtout, « véhiculer » l’inconnue parisienne

_ je reprends, après l’incise, le fil de mon élan_

qui ignore la topographie de Nantes : elle ignorait, bien heureuse piétonne, les vertus du GPS !!! _ et je boucle là ma parenthèse) ;

les personnages d’Emilie et de Gabriel se présentant à nous sous les lumières et les tonalités _ qui ont quelque chose du Sud (Emmanuel Mouret est marseillais _
bien que la scène _ en une seule et même journée et nuit _ soit de climat atlantique
(la scène est à Nantes,
la Nantes « atlantique » de la « Lola » de Jacques Demy) ;

les personnages d’Emilie et de Gabriel, donc,
sont d’un charme _ et d’une sagesse un peu tranquille, en l’intranquillité (« pessoenne« ) de ce qui a tout l’air d’un presque « coup-de-foudre », saisi en quelque sorte au ralenti, en cette séquence d’ouverture du film, par l’œil vif du cinéaste, parce que les deux personnages d’Emilie et de Gabriel, lumineux tous deux, lui de virilité, elle de féminité, épanouis _ bravo les acteurs _,

mais sans s’y abandonner, lâcher, re-lâcher (pour s’y perdre)…

A la différence des fantôches

(Nicolas et Judith, épatamment interprétés, eux aussi _ de même que la Caline de Frédérique Bel _, avec un rien, qu’il y faut, de « mécanique »

_ cf l’analyse du « Rire » par Bergson _

par Emmanuel Mouret et Virginie Ledoyen, en empotés modernes

(lui enseigne les mathématiques en un lycée ;

elle est chercheuse en chimie ou bio-chimie :

ce ne sont pas d’authentiques « chercheurs » ;

les sciences « pratiquées » en majorité aujourd’hui, étant, pour la plus grande partie d’entre elles, des « techno-sciences » (d’ingénieurs) utilitaristes

_ cf là-dessus les excellents travaux de Gilbert Hottois, dont « Regards sur les techno-sciences« , aux Éditions Vrin, en décembre 2006) _

dont Emilie rapporte,

de sa belle voix un peu grave,
et sur un débit un peu apaisé, méditatif,
en son récit _ qui fait la trame principale de la nuit (à l’hôtel) du film _

les péripéties malencontreuses,
et la catastrophe (de cette « histoire » narrée)

où les envoie leur innocence bien-pensante

_ monter un stratagème de « permutation » (« d’affection physique« , comme dit Nicolas) afin d’offrir une « compensation » _ en l’occurrence la bien gentille « Caline » (interprétée avec beaucoup d’esprit par la piquante Frédérique Bel) _ au mari « quitté » : le pharmacien tennisman fan de Schubert interprété avec sobriété et élégance _ classicisme _ par un Stefano Accorsi, que pareil incident sort alors de sa placidité…

Une innocence bien-pensante bien,

telle une figure imposée de patinage artistique,

dans (et selon) « l’air du temps » ;

sans la moindre sagesse « personnelle », je veux dire :

ce sont bien

_ tels les « héros » (jeunes « cadres ») des « Choses » de Georges Perec, en 1965  _

des « fantôches » ;

incapables de passer
du stade d’enfant

_ immature encore : ici, relire Kant, l’indispensable « Qu’est-ce que les Lumières ? » ;
et son commentaire par Bernard Stiegler
dans « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations » _
au statut de personnes adultes ;
à celui de « sujet de soi »).

La catastrophe les perd…

D’où la selon de « sagesse » qu’en tirent,

« in fine« , les deux seuls vrais personnages de ce film

(tout entier, et en moins de vingt-quatre heures, à Nantes)

Gabriel et Emilie,

pour un baiser d’un sel, alors, tout spécifique :

en quelque sorte « retenu ».

C’est très joli…

Si vous n’avez pas encore découvert au cinéma ce petit chef d’œuvre (de lucidité piquante sur notre « air du temps ») de 96 minutes,
précipitez-vous sur le DVD disponible cette semaine-ci du mois d’août,
huit mois tout juste après sa sortie sur les grands écrans…

Titus Curiosus, le 17 août 2008

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