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En forme de gratitude envers la grâce de l’art merveilleux d’Emmanuel Mouret

13jan

Cher Emmanuel Mouret,

 
il me paraît bien normal que les créateurs puissent, de temps en temps, recevoir quelques témoignages de « joie » et « gratitude »
de ceux qui ont reçu pareillement leurs œuvres…
 
Et c’est bien de la « joie » que procurent vos comédies on ne peut plus sérieuses quant au fond des choses aussi magnifiquement abordé
que dans « Un Baiser, s’il vous plaît ! »,
ou ce merveilleux « Mademoiselle de Joncquières » : un chef d’œuvre !..
 
À propos de celui-ci, 
je dois vous dire que j’admire tout particulièrement à la fois celles des scènes, mais aussi ceux des dialogues, qui semblent être entièrement de votre cru,
je veux dire ne reposant en tout cas pas sur le texte même de Diderot en son « Jacques le fataliste »…
Avec quelle justesse les avez-vous ainsi imaginés et inventés, ces scènes et ces dialogues : le résultat est d’une évidence et vérité magiques !
 
Et cela de façon à incarner extraordinairement lumineusement sur l’écran – et sans jamais la moindre lourdeur : tout ici virevolte ! -, ce qui n’est qu’à peine suggéré, très elliptiquement, par le texte même de Diderot.
Chapeau ! C’est admirable de justesse… 
Et Diderot, dont le récit manie habilement la vivacité malicieuse de l’ellipse (du récit de l’hôtesse, toute occupée et bousculée qu’elle est sans cesse par ses impérieux offices), n’aurait peut-être pas, voilà !, mieux fait…
 
Comment avez-vous donc procédé pour parvenir à ce résultat, avec une si formidable évidence ?
De quels textes, de quelles œuvres vous êtes-vous donc si merveilleusement inspiré ?
Il est vrai que la langue du XVIIIe français est très souvent magnifique
– et personnellement je porte au pinacle l’élégance pointue étourdissante de Marivaux…
 
Et je ne parle pas de tout le reste de vos choix : les lieux de tournage, les décors, les costumes, les musiques.
Et la magique direction des acteurs, bien sûr…
Non plus que la géniale invention de l’amie-confidente (mais non complice) de la marquise ;
ou la cruciale décision de changer ce nom de « Duquênoi » pour celui, noblissime, de « Mademoiselle de Joncquières » ; et d’en faire si justement le titre du film…
Une grâce même advient là.
 
Tout est ainsi parfait pour nous mettre immédiatement et continuement dans l’esprit de ce chef d’œuvre de Diderot qui a servi de base à cette histoire, au départ, de « saugrenu mariage »
qui vient sublimement renverser les perfides manigances vengeresses sournoises de Mme de La Pommeraye, persuadée qu’elle était d’avoir idéalement réussi son coup :
le furtif, à peine visible, mais bien perceptif mouvement de gorge que ne peut réprimer la marquise à l’ultime image du film étant le coup de grâce du puissant démenti que celle-ci se reçoit…
 
Ou ce qui, dans le jeu d’échecs des volontés et des déterminismes, vient malicieusement déjouer les plus machiavéliques calculs…
 
Voilà ce que je me demande, très admirativement, cher auteur
 
Et encore bravo pour cet extraordinaire travail de préparation et de réalisation.
 
 
Je n’ai pas encore eu accès au DVD de votre « Une autre vie » ;
et je m’apprête à regarder, non sans impatience, celui de « Chronique d’une liaison passagère », accessible à partir du 24 janvier prochain.
 
Mais j’aime décidément beaucoup votre jeu de variations sur ce thème auquel vous êtes fidèle, et qui vous réussit si bien…
 
Ce vendredi 13 janvier 2023, Titus Curiosus – Francis Lippa
P. s. :
et pour bien mesurer le génial apport cinématographique du film aux ellipses du texte de Diderot (et du très malicieux récit de la truculente hôtesse un peu pressée et bousculée, mais qui sait si pertinemment tenir en haleine et relancer la curiosité de ses deux auditeurs impatients…) en son « Jacques le fataliste et son maître« ,
jeter aussi un coup d’œil à mes deux tout récents articles de lecture un peu attentive de ce texte si subtil et réjouissant de Diderot, les 8 et 9 janvier derniers :
Un tel art du récit peut donc tout aussi bien être cinématographique, comme le montre ce décidément délicieux « Mademoiselle de Joncquières ».
Voilà.

Qu’il y a couples et couples : sur « L’Art d’aimer » d’Emmanuel Mouret (suite de la méditation sur l’amour vrai, versus l’angoisse _ et aussi le déni et l’anesthésie _ de son absence…)

21avr

En méditant sur la réalité-vérité (versus l’apparence-illusion-mirage ! ) des couples vrais du passionnant film-comédie L’Art d’aimer d’Emmanuel Mouret, c’est-à-dire Zoé-Jérémie, Vanessa-William, Emmanuelle-Paul, et peut-être, et même surtout (!) _ si nous assistons bel et bien, les 80 minutes de ce film, à la naissance-éclosion (oui !) de tels vrais couples : ce qui sera ma thèse ! _ Achille-sa voisine, et, plus encore, Isabelle-Boris,

versus le faux couple, lui _ anesthésié ! _, d’Amélie-Ludovic (en dépit de l’incapacité tenace d’Amélie à l’infidélité, mais pour des raisons étrangères _ même si elle n’en a pas bien conscience _ à l’amour !..),

il me faut ici méditer et approfondir ce qui fait la particularité de la série _ à variations ! et son découpage en séquences… _ des premiers, les vraies relations d’amour,

face au contre-exemple du second, le fait social du couple (en son anesthésie semi-volontaire)…

_ existe encore le cas de l’angoisse de l’absence d’un tel amour vrai : celle qui, en ouverture des variations du film, taraude (et peut-être tue prématurément) Laurent, le compositeur, qui désirait en vain aimer vraiment, en désespoir de la bonne rencontre !..

Mais angoisse d’absence qui affecte aussi ceux des personnages en mal, plus ou moins conscient, de cet amour vrai ! Telle la patiente et réservée Isabelle. Et même l’adorable voisine d’Achille… Qui ne cultive jamais, aujourd’hui, le rêve secret de son prince (ou princesse) charmant(e) ?…

Ou encore ce qui distingue _ au-delà d’une doxa que l’on pourrait qualifier grosso modo « de gauche«  _ la générosité vraie d’une Zoé (à prêter son Jérémie _ in la séquence 1, « Il ne faut pas refuser ce que l’on nous offre«  _ à son amie Isabelle _ afin de lui « faire un petit peu du bien«  ; car « on peut faire du bien à quelqu’un même si on est amoureux d’une autre personne : c’est ça la bonté, la générosité, l’amitié en quelque sorte…«  _)

de l’incapacité à la générosité, précisément ! _ en dépit de ses intentions exprimées, et en dépit, ou plutôt à cause de ce que l’on pourrait nommer, symétriquement, une doxa grosso modo « de droite« … _ _, d’une Amélie à l’égard de son ami Boris, et par rapport à son cher (et pas si tendre que cela…) époux, le très, très, trop affairé Ludovic _ in la séquence 3, « Il est difficile de donner comme on le voudrait«  ; et la (très remarquable) interprétation distanciée d’un Ludovic « ailleurs«  par Louis-Do de Lencquesain, est parfaite !)…

Et encore ce qui distingue la force (à toute épreuve !) d’un amour vrai _ le film teste ainsi la force des amours de Vanessa et William (in la séquence 7, « Arrangez-vous pour que les infidélités soient ignorées« …), ainsi que celle d’Emmanuelle et Paul (in la séquence 6, « Sans danger, le plaisir est moins vif« …), à défaut de mettre à l’épreuve la force de celui de Zoé et Jérémie : nous n’y assisterons pas ici ; les deux autres exemples devant suffire à l’exposé… _,

versus la fausse force _ celle de l’incapacité d’Amélie à sortir de sa fidélité seulement convenue (de bourgeoise bon chic bon genre) à son Ludovic de mari… _ du non-amour _ un amour de couple conventionnel seulement… _ d’Amélie et Ludovic..,

c’est que dans le cas des amours vraies

où s’entend sonner clair et fort la fameuse « musique particulière » _ ou plutôt « singulière«  ! _ « au moment où l’on devient amoureux » _ mais ensuite aussi, et c’est là sa puissance ! ; en particulier au moment des « épreuves« , ou aussi des « expériences«  ! _ évoquée par la voix-off (de Philippe Torreton _ pour nous donner à entendre, non sans beaucoup d’humour, la voix forcément grave du point de vue, surplombant, de Sirius !.. _) à propos de l’absence d’amour un tant soit peu vrai et substantiel

_ n’allant guère plus loin hélas, dans le cas du malheureux (bien que beau : trop beau ?..) compositeur Laurent  : un romantique !, que quelques minces « bribes« , ou ersatz, d’amour ; et qui n’ont donné lieu, en le travail de composition du musicien que celui-ci est, qu’à « deux-trois notes » ou « à peine plus…«  de musique, au lieu de la pleinement belle  « mélodie«  ardemment espérée et attendue mais en vain de lui en sa trop brève vie… _ ;

à propos de l’absence d’amour un tant soit peu vrai et substantiel,

absence douloureusement ressentie de la part du compositeur Laurent, en la séquence 0 d’ouverture du film, « Il n’y a pas d’amour sans musique » ;

c’est que dans le cas des amours vraies, donc,

c’est à de parfaites singularités _ et parfaitement identifiées comme telles, en leur épanouissement-éclosion, une fois extirpées de la nécessaire chrysalide commune de départ : absolument irremplaçables, non plus qu’interchangeables ! dès lors… _, que nous avons à faire : celles de vraies personnes absolument uniques ; et qui, via la puissance de l’amour pleinement et frontalement éprouvé et ressenti, sont fort bien engagées sur la voie (radieuse) d’accomplissement et épanouissement de leur être _ en cet élan de joie dont, en son Éthique (= « art de vivre et s’épanouir« …), Spinoza affirme qu’il témoigne lumineusement qu’alors, en lui , « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels«  ; j’y reviendrai !

Personnes singulières, qui adviennent ainsi et se révèlent à elles-mêmes comme à l’autre, par cette métamorphose (amoureuse), grâce à la chance insigne _ de fait pas forcément très courante : une grâce !.. _ de s’être rencontrées et avoir su _ ce qui ne va pas non plus de soi : cela s’apprend, et seulement sur le tas… _ se reconnaître (et ne pas se manquer !), et puis, assez vite, s’entendre à merveille : en cet amour vrai !

A côté des rebondissements syncopés _ à la vitesse de l’art de la comédie tout en élégance (à la Marivaux…) d’Emmanuel Mouret ! _ des péripéties de l’apprentissage de la découverte de « la complexité de (leurs _ peut-être… _) sentiments » par Achille et son adorable à la fois simple et un peu compliquée voisine,


j’en prends pour principale (et magnifique !) illustration,

les paroles lumineusement significatives de Boris à celle qu’il prend encore pour son amante (de dans le noir), Amélie, à la suite de ses deux premières séances d’amour dans le noir à l’hôtel West-End, avec celle qu’il ne sait pas encore être Isabelle _ une parfaite inconnue de lui jusqu’ici ! _ :

« La première fois, je ne voulais pas y croire !

Mais tu _ Boris confond avec son amie Amélie celle qu’il a tenue dans ses bras deux fois à l’hôtel, dans le noir, et qu’il ne sait donc pas encore être Isabelle (qu’il n’a, de plus, jamais vue, de ses yeux vue, jusqu’ici) ; et Amélie n’a pas encore essayé de les mettre en présence visuelle, cette fois, l’un de l’autre (mais sans leur annoncer qui est l’autre !) à ce moment ; ce qu’au constat de l’évolution ultra-rapide et ultra-envahissante de Boris, elle va tenter très bientôt à deux reprises : à la librairie de Boris, Passage Verdeau, d’abord ; puis lors d’une réception d’amis (nombreux), à son propre domicile… ; mais sans que jamais Boris et Isabelle se plaisent le moins du monde, en se regardant à peine l’un l’autre, les deux fois !) _ ;

mais tu es amoureuse autant que je le suis ; je le sais, j’en ai eu deux fois la preuve (incontestable ! dans la chambre d’hôtel dans le noir !). Il ne peut pas exister une si parfaite (c’est tout dire !) complicité (telle que jouie par les deux partenaires du noir) si elle n’est pas partagée. Ton corps, ta peau, tes gestes  (de dans le noir) m’ont dit (sans nul besoin de mot ni parole d’aucun des deux) que tu _ Boris ignore encore qu’il s’agissait d’Isabelle ! _ m’aimais ! Il faut se rendre à la raison ! Ludovic s’en remettra ; et nous, nous n’avons plus un instant à perdre !« 

La fameuse musique de l’amour a donc bel et bien retenti, pour Boris et celle _ il était bien forcé de s’en rendre compte !.. _ qu’il tenait dans ses bras à l’hôtel, dans le noir et sans parole !!! Alleluhia !!! Joie !!!

Et Boris de balayer alors, dans l’élan irrésistible _ d’autant que Boris est quelqu’un de très retenu et d’une politesse parfaite ! _,

et Boris de balayer alors, dans l’élan irrésistible de son absolu (tout frais et tout neuf) enthousiasme amoureux _ la chose est proprement « magique » !, selon le mot de Boris lors d’une conversation précédente avec Amélie : avec son ancienne compagne, Marie, « ils s’entendaient bien, mais sans plus… Ce n’était pas magique«  !.. _, les réticences persistantes de la pauvre Amélie, qui non seulement n’est pas celle des séances de dans le noir, mais n’a _ surtout _ jamais entendu retentir semblable musique de sa vie !


Et non seulement Amélie ne connaît pas cette musique, mais elle est à mille lieues du soupçon de sa réalité !

Et il est probable qu’elle ne prendra pas conscience de son ignorance de cela ! : « n’est-elle pas« , selon son expression de satisfaction à Boris, « en couple«  ?..

Tout au plus, Amélie a-t-elle avoué se sentir travaillée par quelque chose comme une « insatisfaction« … : « J’ai l’impression que ma vie manque de sens. (…) J’aimerais donner… » ; elle ne se rend tout simplement pas compte _ elle n’est pas la seule ainsi en ce monde… _ que c’est d’amour vrai que sa vie manque ! ; et la bourgeoise bon chic bon genre qu’elle est (et continuera d’être probablement toujours), n’en prendra vraisemblablement jamais conscience !!! ;

Et Boris de poursuivre l’exposé enthousiaste _ à une Amélie proprement éberluée (alors qu’elle est censée en avoir le savoir le plus brûlant ! de ce qu’elle a partagé dans la singulière expérience de dans le noir !..) de l’évolution d’une situation qui complètement lui échappe ! _ de sa propre révélation-illumination amoureuse : « Rien ne passera ! Ce qui nous arrive _ Boris croit forcément s’adresser à sa partenaire de dans le noir à l’hôtel ; ne sachant ni ne soupçonnant bien sûr pas qu’il s’agissait d’Isabelle !, totalement incapable de pouvoir s’imaginer avoir eu à faire à un coup fourré d’Amélie et à une substitution de personne !!! (comme chez Feydeau, Goldoni, Marivaux, Shakespeare, Plaute…) _ ;

 Ce qui nous arrive est unique ! Je n’ai jamais ressenti ça !  _ avec aucune de ses compagnes, ce n’avait été ainsi « magique«  !..

Pourquoi laisser le temps filer ? Je ne peux plus me passer de toi ! Je n’ai plus envie de rien d’autre que de nous ! Je ne vais pas te laisser une seule seconde de répit, mon amour ! _ dit-il à celle qu’il prend pour sa partenaire de dans le noir à l’hôtel  West-End Le seul repos _ capable d’apaiser, non pas le désir ou la pulsion sexuels, mais bel et bien le transport de l’amour vrai ! _ que l’on peut trouver maintenant, c’est chacun dans les bras de l’autre !« … _ et qu’est donc l’amour si ce n’est ce désir permanent de la présence absolue, et de jamais assez près, de l’autre ?!..

Ce qu’Amélie, aux abois de la tournure que prennent ces choses qu’elle ne contrôle pas du tout !, rapporte très vite ainsi à Isabelle : « Écoute, je ne sais pas ce qui s’est passé entre vous _ deux _, mais (le résultat des séances dans le noir à l’hôtel est que désormais) il est persuadé que je suis _ en fait que tu es, toi, Isabelle ! _ la femme de sa vie !..« 

Quant à apprendre d’Isabelle ce que cette dernière ressent de cette nouvelle _ et tout de même scabreuse ! pour elles deux, comme pour l’inconnu de dans le noir… _ situation _ dont cependant le double anonymat des deux partenaires de dans le noir, continue pour le moment de les protéger, elle, Isabelle, comme lui, Boris, de trop fâcheuses suites ! _, Amélie _ bien moins intime avec Isabelle qu’elle ne l’est avec son « meilleur ami«  Boris _, n’en tirera rien ;

d’autant qu’Isabelle demeure complètement persuadée, que le comportement dans le noir de l’inconnu sans nom _ qu’elle voudrait, à certains égards, continuer de n’être pour elle que « le meilleur ami d’Amélie«  ; en luttant contre une autre part d’elle-même pour ne pas le considérer autrement que cela… _, ne s’adresse en rien à elle-même, Isabelle (puisque cet inconnu ne la connaît pas, ne l’a jamais ni vue, ni entendue ! et est dupe du subterfuge de la substitution…), mais seulement à l’Amélie que l’inconnu croit que sa partenaire du noir est !!!

Comme dans la dramaturgie de Marivaux, ou dans celle de Shakespeare _ sinon celle de Feydeau, voire de Musset, selon le topos de l’Amphitryon de Plaute… _, la comédie des masques (et des erreurs !) fonctionne à plein dans le cinéma jubilatoirement drôle _ et diaboliquement tiré au cordeau ! _  d’Emmanuel Mouret !..

Isabelle est néanmoins fort troublée de cette tournure à tous égards surprenante des choses : prise qu’elle est entre sa terrible timidité foncière, et l’agrément que toutefois aussi, elle ne peut s’empêcher de constater, bien sûr !, qu’elle y prend, et dont son partenaire du noir se rend, lui aussi, mieux que compte !..

Isabelle, en effet, ne sait pas trop comment interpréter et mettre au clair ce qu’elle ressent de ces séances dans le noir, même si elle se rend à ces séances de plus en plus jubilatoirement, comme l’image sur l’écran _ et, comme celui, entre retenue de l’homme bien élevé et réjouissance jubilatoire qui finit par transpirer et éclater, du Boris du magnifique Laurent Stocker, le jeu mi-contrit, mi-réjoui de l’Isabelle de la stupéfiante Julie Depardieu, est absolument délicieux ! _ ;

comme l’image sur l’écran nous le montre épatamment bien ! Car Isabelle, ainsi troublée, est aussi très loin d’être une dévergondée matérialiste purement cynique…

Et c’est de la surprise de l’amour vrai _ comme dans le théâtre parfait de Marivaux _ qu’il s’agit bien ici, en ce cinéma parfaitement épatant d’Emmanuel Mouret !

Jusqu’à l’épisode conclusif _ et plus encore climax grandiose ! _ de la  rencontre par hasard, lors de la fête d’anniversaire de Zoé _ chez Zoé et Jérémie : la séquence 9 bouclant le fil de l’intrigue ouvert par la séquence 1, celle du rêve (avec Zoé, en forêt) d’Isabelle, suivi de la conversation consécutive entre Isabelle et Zoé (dans Paris), quant à l’absence d’amour depuis un an d’Isabelle… _ ;

Jusqu’à l’épisode conclusif de la rencontre par hasard _ et retrouvailles : ni l’un ni l’autre (encore sous le choc des conséquences du subterfuge tramé par l’ingénuité niaise d’Amélie, et de l’accident de sa mise au jour !) n’avait cherché à se revoir… _ d’Isabelle et de Boris ; car cette fois-ci, et pour la toute première fois, chacun des deux, Isabelle comme Boris, sait qui est l’autre !!!

Et leur compréhension-parfaite-entente _ mettant à profit une courte panne d’électricité ! : une ultime fois dans le noir !!! _ sait parfaitement se passer alors de paroles…

Fin du rapport sur ce qui advient du retenu Boris et de la très timide Isabelle, en les péripéties de la succession de leurs rencontres (dans le noir)…

Maintenant, et sur le fond des choses, comment distinguer l’amour vrai (de ceux qui entendent bien distinctement la « mélodie » de sa musique…),

de l’absence d’amour (ou, pire, de l’illusion d’amour) de ceux qui ne l’entendent pas, ou, sinon, seulement deux-trois « bribes » de-ci de-là ?

Quel statut, ainsi, donner aux déclarations de la directe et délurée, mais aussi amoureuse vraie de Jérémie, Zoé,

comparant l’acte de chair _ afin de « faire un petit peu du bien«  à un autre ?.. _ à un massage un peu plus généralisé que le massage d’un kinésithérapeute, soit « un massage qui ne fait pas qu’avec les mains« , mais sans avoir « besoin d’être amoureux d’un kinésithérapeute » ?

S’agit-il là seulement d’une technique (pouvant s’apprendre en suivant mécaniquement un mode d’emploi ou une recette) thérapeutique ? _ il est vrai que la lucide Zoé distingue fort clairement le partage volontaire, dont on peut être fier, de ce qui « fait du bien«  de de ce qui se pratique en catimini « dans le dos«  de la compagne, et suscite, de fait, la jalousie…

Ou bien d’un « art » : un « art d’aimer » ?..


A tout le moins le passage à l’acte semble être ici une voie d’accès possible, sinon inévitable, à l’amour vrai (et à sa « mélodie« …)  : ce serait là ce qui pourrait se déduire de l’exemple des péripéties de la rencontre et de la relation entre Achille et son adorable et affriolante voisine, laquelle prône aussi (et au nom d’un certain « sacré » : elle prononce avec une touchante fraîcheur ce mot…) une certaine « retenue » _ et à l’inverse de trop de « légèreté«  _, du moins provisoirement… Comme en préambule et approches préalables, de (ou à) l’exemple principal ici, en la comédie de ce film, de l’aventure « dans le noir » d’Isabelle et Boris…

..

Et que penser de la comparaison que le rêve d’Isabelle prête à la figure _ fantasmée ? ou pas ?.. _ de son amie (« de gauche« ) Zoé, entre l’échange monétaire et l’échange de services sexuels ou/et amoureux ?.. :

« On paie bien des impôts à la communauté afin d’aider les plus pauvres… Pourquoi on ne prêterait pas son compagnon à celles qui _ célibataires _ en sont démunies ?..« 

Le partage des gestes physiques de l’amour est-il assimilable à la redistribution, par solidarité bien comprise, des ressources financières, aux nécessiteux ?..

Si l’argent peut être défini comme « l’équivalent général des marchandises« ,

l’amour _ et lequel ? seulement la réalisation des pulsions de la Libido ?.. _ est-il lui aussi redistribuable et partageable, non pas même selon les particularités (plus ou mois partagées en une population donnée) des personnes, mais étant donnée l’absolue et irréductible singularité _ du moins quand singularité effective et vraie il y a ! _ de celles-ci ?.. Tout est là !

Même si Zoé, assurément, sépare et distingue qualitativement, l’amour vrai _ et son unique musique, si « singulière«  (plutôt que seulement « particulière« …) !!! _ de la simple gymnastique des « massages qui ne se réduisent pas aux mains » et « font un petit peu du bien«  _ rien que, même si c’est nécessaire et « hygiénique« , pour la santé du corps biologique… 

A relier encore au comportement de cette autre amoureuse vraie (de son compagnon William), qu’est la jeune Vanessa,

qui, amusée (« il a tellement de désir pour moi que ça me donne envie« ), veut bien se prêter à une brève et unique expérience sexuelle (« légère » !), avec son collègue de travail si empressé, Louis, qui doit partir le lendemain pour le Brésil, tant qu’il ne s’agit entre eux que de choses « légères » : « Tu me plais bien ; et voilà tout ! » ; « Je pensaisdit-elle à regret de leur malentendu, à Louis, en lui signifiant son impossibilité de poursuivre l’aventure _ qu’entre nous, ce serait simple et léger« …


Mais Vanessa interrompt net l' »expérience » dès qu’elle s’avise que Louis est bel et bien tombé amoureux d’elle : « Je ne savais pas que tu étais amoureux ; sinon, je ne serais pas venue. Non, maintenant que je sais que tu m’aimes, ce n’est plus possible !« … Et cela, lui répond-elle encore, « parce que je suis amoureuse » (vraiment) : de William… C’est en effet là un absolu qui n’est pas négociable et dont je dirai _ à la Spinoza : « sub specie æternitatis«  _ qu’il a bel et bien une très effective « dimension d’éternité« …

Et tant pis pour le malheureux Louis éconduit : « Je t’aime, Vanessa. Je t’aime depuis la première seconde où je t’ai vue. C’est comme si je t’avais reconnue, comme si je t’attendais depuis toujours« . Et Louis de commenter sa situation, et de plaider encore sa cause : « Je sais que ce genre de chose n’arrive qu’une seule fois dans une vie« … Mais justement ! Il y a là incompatibilité absolue…

Car indépendamment de sa situation temporelle, tout amour vrai a très effectivement dimension d’éternité,

tellement que rien ne peut et ne pourra jamais affecter son irréfragable consistance, et faire comme s’il n’avait jamais été !!!

Voilà un aspect de sa formidable puissance… Face au temps, à la mort et au néant, l’amour vrai dispose d’un pouvoir de consistance absolue et d’irréversibilité sans égal…

Même si beaucoup n’accèdent jamais, de fait, à ce savoir _ toujours particulier, et même singulier ! _ d’expérience…

Alors, pouvons-nous séparer d’un trait-fossé infranchissable, à la coupure franche et sans rémission,

les amours vraies,

des illusions d’amour et des absences d’amour ?..

Et que faire de _ et comment les situer ?.. _ ces « bribes » d’amour parfois éprouvées _ comme par le compositeur Laurent, ici dans le film _, incapables cependant de donner lieu à une vraie, consistante et vraiment belle, « mélodie » ?..

De celles qui expriment _ et donnent à la réception de leur expression, en et via une œuvre (musicale, poétique, ou autre…) d’Art : le film nous le donne à contempler avec les images de ce que ressentent certains des auditeurs au concert de musique de Laurent, à l’ouverture du film… _, en l’irradiant, de la joie…

Ou bien, est-ce, à son tour, s’illusionner, que de penser-croire entendre résonner pareille « mélodie » amoureuse ? là où tant d’autres, se contentant de relations « légères« , ludiques, ou au moins « hygiéniques« , n’entendent jamais _ ni n’aspirent même pas à entendre quelque jour, réalistes matérialistes (et pratiquant le rasoir d’Occam) qu’ils sont… _ pareille musique ?

A l’instar du pari de l’existence _ et non mirage ! _ de pareilles vraies mélodies amoureuses par Emmanuel Mouret en la comédie de son film, dont c’est là le fil rouge,

et à contrepied des minimalismes cyniques,

j’applaudis à mon tour à cet article de foi qui s’expérimente

très effectivement dans le cas de certains ; mais jamais, dans le cas d’autres

qui ne l’expérimenteront donc pas !…

La prise de conscience plus ou moins progressive, ou instantanée _ cela pouvant beaucoup varier ! _, des sentiments, et de leur « complexité » (selon la juste formule de la quête de la voisine d’Achille recherchant un livre sur ce sujet dans la librairie de Boris, Passage Verdeau),

demande, pour être effectivement activée _ et non déniée et anesthésiée, comme dans le choix d’existence confortable d’une Amélie… _ de la probité, à tous égards,

et un effort intense et courageux de clarification des opérations de la conscience

_ opération à laquelle l’Art, quand il en témoigne du détail, peut nous initier _ ;


ce qui à la fois requiert une lucidité dans l’aventure de la nouveauté la plus déstabilisante et de la fraîcheur, toujours d’abord perturbante pour le confort, de l’instant,

mais aussi une capacité de progresser dans l’évolution (ou histoire) de la relation affective

à travers l’évolution, parfois  bouleversante, des situations…

Il me semble aussi que de très effectifs seuils existent,

et qui ne sont pas de purs mirages ou illusions, plus ou moins théâtralisées, comme le penserait un empiriste tel que un David Hume.

Pour ma part, je préfère la foi  vitaliste et rationaliste d’un Spinoza, avec son affirmation que notre existence d’humains temporelle (et par là mortelle, parmi les espèces sexuées, qui ne se perpétuent qu’à travers le renouvellement et remplacement des générations) comporte aussi, et vitalement tissée à elle, une dimension d’éternité.

Cette dimension d’éternité de l’existence humaine temporelle _ vivante, et par là même mortelle ; même si, comme le rappelle fort justement Spinoza, « la philosophie est méditation de la vie, non de la mort«  ! _,

cette dimension d’éternité, donc,

seul la sent et l’expérimente

et apprend à la connaître en profondeur

celui qui sait en prendre progressivement _ c’est-à-dire peu à peu et avec patience ! _ mieux conscience (au lieu de la fuir : dans le déni de l’anesthésie)

et en approfondir sa connaissance par la réflexion et la méditation

vaillantes, courageuses

et un minimum aussi _ sans jamais en exclure la fondamentale dimension d’humour ! _ sérieuses.

Alors que » l‘ignorant » ne sait pas _ et n’apprendra, bien sûr !, jamais à _ donner consistance à son existence qui passe (et fuit ; et va mourir, comme toute autre…),

« le sage« , lui, réussit à avancer dans la connaissance de sa nature, en l’éventail large de ses potentialités disponibles, et leur vocation à se réaliser effectivement ;

et il accède à leur épanouissement…

Ce dont vient lui donner l’assurance (éminemment sensible), le sentiment _ actif _ de la joie à distinguer de la passivité du couple, seulement mécanique, lui, du plaisir et de la douleur !!..

A terme, Spinoza nomme cela, la « béatitude« …

Et c’est cette musique-là

que la comédie virevoltante de L’Art d’aimer d’Emmanuel Mouret, vient parfaitement figurer cinématographiquement

dans la batterie syncopée de ses très jouissives variations…

Titus Curiosus, ce 21 avril 2012

L’apprentissage (à corps défendant) de l' »art d’aimer » à l’ère de l’injonction sexuelle et du couple : l’éclairage parfait du film d’Emmanuel Mouret

18avr

Le nouvel opus cinématographique d’Emmanuel Mouret, L’Art d’aimer _ paru ce mois d’avril en DVD _ est un régal _ infini ! la multiplication des visionnages du DVD ne faisant que l’amplifier-intensifier ! _ de justesse quant à la lucidité hyper-fine et délicate sur nos mœurs affectives (et sexuelles), à partir d’un regard de comédie _ celui (de cinéaste) d’Emmanuel Mouret : quelque part entre François Truffaut et Woody Allen, ou Marivaux et Feydeau, ou Musset et Pagnol… _ infiniment délicat sur un échantillon (assez varié) de bobos des beaux quartiers parisiens, et sur une palette suffisamment large d’âges _ allant des jeunes gens sincères (ou innocents) et libres, le très beau jeune couple Vanessa et William (qu’interprètent les radieux sur l’écran Élodie Navarre et Gaspard Ulliel) aux quadra-quinquagénaires au tournant de la ménopause et du démon de midi, le couple d’Emmanuelle, c’est elle qui est en crise, et de Paul, c’est lui qui sait rattraper la tentation des dérapages pulsionnels de sa compagne (qu’interprètent très finement aussi Ariane Ascaride et Philippe Magnan) _, idéalement interprétés par la crème des meilleurs acteurs français du moment, avec, en tête, les stupéfiants de vérité (!!!) Laurent Stocker (« de la Comédie-Française« …) et Julie Depardieu ; et c’est autour de la rencontre à rebondissements _ et dans de répétitifs tragi-comiques « noirs » _ de leurs deux personnages de célibataires contrits et tout à fait honnêtes, l’un et l’autre, Boris et Isabelle, qu’est construit l’écheveau de l’intrigue _ sans la moindre graisse, ni temps-mort : le montage est cette fois encore d’une habileté et élégance diaboliques ! _ du scénario.

Avec en contrepoint malicieux, le comique à épisodes _ les séquences 2, 4, 6 et 8 ont pour panneaux : 2 : « Le désir est inconstant comme les herbes dans le vent » ; 4 : « Patience«  ; 6 : « Patience, patience » ; et 8 : « Patience, mais pas trop«  _

de la difficultueuse conjonction sexuelle (voire sentimentale _ cf l’ultime parole naïvissime de la délicieuse voisine, dans la librairie de Boris, Passage Verdeau ; il ne faut pas la manquer, dans sa brièveté : « Je cherche un livre sur la complexité des sentiments ») en instance d’advenir (ou pas !) d’Achille _ « à ce moment célibataire« , dit-il… et de son un peu compliquée mais tout à fait adorable voisine _ nous ne connaîtrons pas son prénom _, qu’interprètent à la perfection l’élégant (et un peu décontenancé pour ce qui est de son personnage, Achille, mais il y a de quoi…) François Cluzet _ ici en un rôle à la Cary Grant _ et la toujours plus-que-parfaite _ en le comique de sa totale imprévisibilité ; et elle est, et à chaque fois, absolument épatante ! d’un Mouret à l’autre… _ Frédérique Bel…

L’intrigue de ce qui deviendra _ en l’ultime séquence, la numéro 9 : précédée du panneau : « Souvent les yeux nous mènent vers l’amour, parfois ils nous trompent »… : le concept d’art (d’aimer) devenant ici fort problématique…la rencontre _ elle-même à rebondissements avec « noirs » répétitifs, la série des uns (à l’hôtel), étant on ne peut plus volontaire, mais le tout dernier (chez Zoé et Jérémie), une panne d’électricité, pas… _ de ces deux célibataires (en attente-souffrance d’amour, mais parfaitement honnêtes !) que sont Isabelle et Boris

est précédée d’une sorte d’avant-séquence

_ appelons-la la séquence 0 : elle est annoncée par le panneau « Il n’y a pas d’amour sans musique«  _

sur un compositeur, Laurent _ qu’interprète le lumineusement beau, mais bientôt, et très vite, mélancolique, Stanislas Mehrar : un peu trop rare à l’écran… _, qui « rêvait d’entendre un jour » cette sorte de « musique particulière« qui « se produit » « au moment où l’on devient amoureux » (alors que, lui, Laurent, va mourir prématurément) :

« Il attendait cela _ nous révèle une voix-off, celle de Philippe Torreton, qui commentera tout le long de l’intrigue les péripéties (ainsi que l’enchaînement elliptique) des découvertes-explorations (et déconvenues, aussi, parfois) de l’amour des divers protagonistes, entre (et parmi) lez zébrures des divers désirs-pulsions… _ avec une grande impatience. Il n’avait jusqu’alors entendu que des bribes : deux-trois notes avec Annabel, et à peine plus avec Elisabeth. Son obsession _ car cela allait jusque là ! pour l’artiste créateur, il est vrai, qu’il était… _ était telle qu’il essayait d’imaginer _ mais pas complètement à partir de rien, cependant… _ cette musique lorsqu’il composait. Chose étrange, ceux qui écoutaient ses œuvres, étaient heureux de reconnaître en elles quelque chose qu’ils avaient connu _ une grâce qui s’imposait ? et qu’il fallait reconnaître ? et remercier ? _ lorsqu’ils étaient tombés amoureux, mais que lui n’avait toujours pas _ frontalement et assez clairement _ connu. Elles étaient nombreuses à se succéder dans ses bras. Et de toutes ses forces à chaque fois il désirait _ en vain : la grâce ne se convoque pas ! _ les aimer. Il espérait ; mais rien… Jamais la moindre mélodie _ un peu substantielle _ ne se fit entendre. Jamais il ne sut de qui son cœur avait été amoureux« … _ comme si le travail de création artistique parvenait un peu parfois à donner quelque apparence de forme à ce qui sinon demeurera flou et vague, et même inaperçu, et non vraiment ressenti : ou les aventures de l’aisthesis (par-dessus l’esthésique !) dans les Arts… D’où le demande, plus tard, de Boris, de « recommencer«  afin de tenter de dissiper un peu le « flou«  qu’impose le choc de l’excès de « nouveauté de la situation« 

La première séquence

_ appelons-la la séquence 1 ; elle est annoncée par ce panneau : « Il ne faut pas refuser ce que l’on nous offre«  ; nous découvrirons qu’elle se combinera, in fine, avec une séquence ultérieure, la séquence 3, avec Amélie et son ami Boris (ainsi que le mari d’Amélie, Ludovic ; le titre du panneau introducteur en sera : « Il est difficile de donner comme on le voudrait« …) ; pour aboutir, les principaux protagonistes de la 1 (Isabelle, Zoé, Jérémie) et de la 3 (Boris, Amélie, Ludovic) se réunissant,

pour aboutir, donc, au climax de la séquence finale (et la plus longue du film : 24 minutes, sur un total de 80), la séquence 9, précédée, quant à elle, du panneau : « Souvent les yeux nous mènent vers l’amour, parfois ils nous trompent« …  _

la première séquence, donc,

débute sur le déroulé d’un rêve _ qui se révélera en quelque sorte comme prémonitoire _ d’Isabelle (interprétée, donc, par la magnifique de justesse, toute en délicatesse d’innocence, Julie Depardieu), dans lequel (rêve) une amie, la très pétillante et volontariste Zoé (qu’interprète avec beaucoup de présence l’excellente Pascale Arbillot) lui récite avec la conviction de la plus parfaite évidence le B-A-BA de la doxa contemporaine (depuis Wilhelm Reich : La Fonction de l’orgasme…) sur le topos de la sexualité !, dès qu’elle apprend l’abstinence sexuelle prolongée d’Isabelle :

« Quoi ? Ça fait un an que tu n’as pas fait l’amour ? » ; « Tu devrais être dans une des phases les plus actives de ta vie. Un an, à ton âge, ça correspond à cinq ans dans le calendrier de la vie sexuelle » ; « sans compter que c’est très important pour la santé. Toutes les études démontrent qu’une sexualité accomplie fortifie notre organisme, notre cerveau, les humeurs » ; « C’est presque une question d’hygiène« 

Isabelle a beau lui rétorquer : « C’est quand même pas de ma faute si je ne tombe pas amoureuse !« ,

Zoé conseille à son amie : « en attendant, tu pourrais faire quelques petites rencontres pour te faire un petit peu du bien !..

Mais Isabelle : « Je n’y arrive pas, je suis trop timide ! Et puis, rencontrer quelqu’un uniquement dans ce but-là, moi, ça me met mal à l’aise« …

Et alors, toujours dans ce rêve détaillé d’Isabelle, Zoé de lui conseiller ceci :

« Et pourquoi tu ne demanderais pas à un ami ? » ; car « de nos jours, beaucoup d’hommes et de femmes pratiquent l’amitié sexuelle. Ça a beaucoup d’avantages !.. »

Et Zoé d’oser même envisager le principe suivant : « Idéalement, si le monde était mieux fait, il faudrait que l’on partage nos hommes avec nos copines célibataires » ; « je suis sérieuse : je suis pour le partage et la redistribution des richesses ; on paie bien des impôts à la communauté afin d’aider les plus pauvres… » ; « alors pourquoi on ne prêterait pas son compagnon à celles qui en sont démunis ?..« .

Et à l’objection d’Isabelle : « Mais faire l’amour n’est quand même pas faire un geste comme les autres !« ,

l’hyper-réaliste Zoé de répondre : « Si l’on regarde les choses en face, il ne s’agit que d’un massage qui ne se fait pas qu’avec les mains. Rien de plus, rien de moins ! On n’a pas besoin d’être amoureuse d’un kinésithérapeute pour qu’il nous fasse un massage !..« 

Et Zoé alors, toujours en ce rêve d’Isabelle, de généreusement proposer les services _ amicaux ! _ de son propre compagnon Jérémie à son amie célibataire en manque de relation sexuelle : « S’il couche avec toi pour te faire du bien, non seulement je ne serai pas jalouse, mais en plus je serai fière de lui !« …

Et le rêve d’Isabelle se conclut sur l’image du très gentil Jérémie _ interprété par le très charmant Michaël Cohen, apprécié dans le précédent Un Baiser, s’il vous plaît ! _ faisant pénétrer, pour ce simplement amical service, Isabelle dans sa chambre, chez lui et Zoé, pendant que Zoé s’éclipse pour aller passer ce moment au cinéma : « Bon ! A tout à l’heure. Je rentre à 21 heures. Tu veux rester dîner avec nous ?« …

Fin du rêve d’Isabelle.

La voix-off alors poursuit : « Bien qu’il n’existait aucun secret entre les deux amies _ Isabelle et Zoé, donc _, Isabelle nous a confié son rêve _ c’est donc que ce rêve a continué de la travailler… Cependant il arriva quelque chose de très troublant » : la réalisation de la proposition de Zoé de « prêter » les services (de massage corporel) de Jérémie à l’amie célibataire Isabelle, « restée un an sans faire l’amour« , comme le dit Zoé.

Ce que la voix-off commente : « Isabelle écoutait son amie, troublée par ses paroles, mais surtout troublée de voir son rêve qui se déroulait sous ses yeux » ; et « discrètement Isabelle se pinça : non, ça n’était pas un rêve !« …

Zoé en effet se mit à dire : « On peut faire du bien à quelqu’un même si on est amoureux d’une autre personne. C’est ça la bonté, la générosité ; l’amitié en quelque sorte« … Et surtout : « Eh bien, moi, si Jérémie acceptait de te faire un peu du bien, j’en serais tout à fait contente. Je serais même fière de lui ! Et si je le lui demandais ?« , Zoé de proposer carrément alors…

Et aux réticences répétées d’Isabelle : « Mais ça ne va pas ! Mais tu plaisantes ! Mais c’est gênant. C’est gênant pour moi. Mais ça ne se fait pas !« , Zoé de répliquer : « Et pourquoi ça ne se ferait pas ? On est libres, non ? » « Essaye ! « …

Mais Isabelle ne peut s’y résoudre.

Et la voix-off de conclure alors ce premier épisode _ et cette séquence 1 _ de l’aventure d’Isabelle : « Elles n’en parlèrent plus jamais. Isabelle ne sut jamais si elle avait eu tort ou raison de refuser » cette proposition des services de Jérémie par Zoé…

A la séquence 3 _ intitulée « Il est difficile de donner comme on voudrait«  _, nous faisons la connaissance d’Amélie (épouse bon chic bon genre de Ludovic) et de son ami Boris.

Boris : _ « Ça va ? Tu as l’air bizarre. On dirait que quelque chose ne va pas….« 

Amélie : _ « Non, non, je t’assure que tout va bien« … « C’est juste… que je me pose des questions… sur moi… » « Il y a que je ne suis pas satisfaite de moi« …

« Apparemment, tout va bien : je suis en couple ; je n’ai pas à m’inquiéter pour mon avenir professionnel ; j’ai des amis ; je suis en bonne santé. Et pourtant il me manque quelque chose : j’ai l’impression que ma vie manque de sens.

Que je vis trop égoïstement.

J’aimerais être plus généreuse ; j’aimerais donner. Donner aux autres. Apporter quelque chose« …

De fait Ludovic _ son mari : centré sur sa carrière d’homme d’affaires (interprété joliment, avec la distance de l’ennui qui convient au personnage, par Louis-Do de Lencquesaing) _ manifeste bien peu de désirs (à commencer par charnels) à l’égard de son épouse, nous nous en rendrons compte à plusieurs reprises, même si Amélie, elle, n’y prête pas vraiment attention : elle est une épouse _ bourgeoise bon chic, bon genre, donc ; et sans enfants _ du genre soumise… »En tout cas, si tu as quelque chose à me demander, quoi que ce soit, surtout tu n’hésites pas. Même si ça te paraît trop« , continue de proposer à son ami Boris la gentille Amélie…

Or, il se trouve que le parfait discret ami qu’est Boris a bel et bien (!) quelque chose _ et pas de petite importance ! _ à demander à sa vieille amie Amélie ; mais « c’est trop ! je ne peux te demander ça !« …
Amélie : _ « Mais non, au contraire, moi je veux que ce soit trop ! Je veux que ce soit énorme ! que ce soit démesuré !« …

Alors Boris finit par accepter de se lancer : « Eh bien ! voilà : bien que tu sois mon amie, je ne suis pas indifférent à une autre dimension _ qu’amicale ! _ de ta personne. J’ai pour toi une attirance qui ne fait que grandir d’années en années« …

_ « Mais quel genre d’attirance ? », Amélie ne voit décidément pas…

_ « Des rêves, des fantasmes…

Des pulsions !« , finit-il par lâcher.

_ « Mais pourquoi ne m’en avais-tu jamais parlé ?« 

_ « Je ne voulais pas que tu le prennes mal. Puis aussi vis-à-vis de Ludovic.« 

_ « Je ne vois vraiment pas quel genre de service je peux te rendre…« , poursuit la décidément hyper-godiche Amélie.

_ « Eh bien, peut-être que tu peux m’aider à y voir plus clair. Parfois je me demande si je ne suis pas amoureux de toi ! Et le problème est que ça a un effet négatif sur mes relations amoureuses. Mon esprit ne peut pas s’empêcher de se dire qu’avec toi ce doit être mieux qu’avec les autres filles…« 

_ « Mais non !« 

_ « C’est ce que je me tue _ à petit feu _ à me dire…« 

_ « Mais qu’est-ce que je peux faire ?« , continue à errer la godiche Amélie…

Et ici Boris lui saute littéralement dessus !

_ « Non, non, Boris !« 

_ « C’est juste pour que je sache !« 

_ « Boris, je ne serai jamais à la hauteur de tes fantasmes !« 

Et avec un ultime accès de grande bonne volonté, Amélie ajoute : « Je voudrais bien pour que tu vois… ; mais je ne peux pas vis-à-vis de Ludovic… »

Et l’échange va se conclure piteusement de leurs parts respectives :

_ « Je suis désolé !« 

_ Non, c’est moi !« 

_ « Non, c’est moi qui suis désolé« .

Match nul sur toute la ligne, de personnes (trop) bien élevées : 0 à 0…


Suivent alors,

avec la poursuite des péripéties à rebondissements de la difficultueuse rencontre sexuelle (ou/et affective ?) d’Achille et de son imprévisible voisine (elle : « Je ne sais pas encore si je suis amoureuse » ; « Pour moi, c’est important d’être sûre que je suis amoureuse avant d’aller plus loin… » ; lui : « Mais peut-être que vous l’êtes, mais n’en avez pas encore conscience. En faisant l’amour, ça va vous aider à vous en rendre compte ! » ; elle : « Ah ! en fait vous voyez ça comme un test ! » ; « Faire l’amour pour faire l’amour, ce n’est pas vraiment ma façon de penser. Pour moi, c’est quelque chose de sacré ! » ; lui : « Mais justement, c’est parce que c’est sacré qu’il faut le célébrer : il faut voir ça comme une cérémonie où on rend hommage à la nature… Hein ?! Mais oui, vous savez le désir pousse en nous comme les feuilles à un arbre… » ; elle : « Mais c’est joli ce que vous venez de dire !« , et elle le note sur son carnet ! ; lui : « Vous dites que vous aimez tout ce qui est naturel, et quand la nature s’exprime en nous, vous la refusez ! Mais enfin, nous n’y pouvons rien… C’est la nature qui est comme ça. Ce sont tous les atomes qui sont en nous qui s’attirent« … ; après un dernier embarras encore, il l’embrassera et elle finira par se laisser entraîner vers la chambre…), soient les séquences 4, 6 et 8,

suivent deux séquences sur la capacité d’un amour vrai

_ celui de Vanessa (envers William) et celui, réciproque et concomittant, d’Emmanuelle et Paul : la voix-off nous les a cités en exemples, avec celui de Zoé (envers Jérémie), lors de la séquence 0 (« Il n’y a pas d’amour sans musique«  !), de « ce moment où l’on devient amoureux » « se produit une musique particulière » !!!  _

à survivre aux pulsions adultères,

suivies ou pas (ou guère…) d’effectuation :

_ dans le cas d’Emmanuelle (en la séquence 5 : « Sans danger, le désir est moins vif« ), il n’y aura pas besoin (ou du moins guère) de passage à l’acte de sa part à elle, Emmanuelle : « la liberté qu’il _ Paul _ lui avait offerte, l’avait enchaînée à lui : l’attirance qu’elle avait pour tous les hommes ne faisait que raviver et intensifier le désir de Paul. Si bien qu’elle trouvait en lui tous les hommes qu’elle désirait« , en sa crise du démon de midi… ;

_ dans le cas de Vanessa, puis de William (en la séquence 7 : « Arrangez-vous pour que les infidélités soient ignorées« ), il y aura bien effectuation, mais expérimentale, en quelque sorte, au nom du principe _ ils sont jeunes… _ (ou doxa…) de « se parler librement et de ne jamais empiéter sur la liberté de chacun » ; « il faut aimer la liberté de l’autre et ne pas la craindre. La peur, c’est le repli ; et on s’était promis de ne pas vivre le repli« , ainsi que l’énonce William ; qui dit encore qu' »on ne grandit qu’à travers les épreuves et les expériences »  et « je n’ai pas envie qu’on soit un couple qui ait peur des expériences. Je n’ai pas envie qu’un jour tu m’en fasses le reproche » : le bilan de ces deux expériences d’adultère _ « simple et léger«  ; sans amour, ni lendemain : « tu me plais bien, voilà tout !« , dit Vanessa à l’assez quelconque Louis ; qui « a tellement de désir pour moi que ça me donne envie, tu comprends ?« , avait-elle confié à son compagnon William, en batifolant avec lui en forêt… _

le bilan de ces deux expériences d’adultère parallèles, un même vendredi soir, de Vanessa (avec son collègue de travail Louis, en partance le lendemain pour le Brésil) et de William (avec une très jeune stagiaire devant très vite rejoindre sa ville d’Angoulême) se révélant plus que piteux : _ « Tu m’as manqué ! » ; _ « Toi aussi !« . Et sur ce, fin de la séquence 7.

La séquence 9 (« Souvent les yeux nous mènent vers l’amour ; parfois ils nous trompent« ) est donc celle où se rejoignent d’une part la solitude célibataire d’Isabelle (issue de la séquence 1 : « Il ne faut pas refuser ce qu’on nous offre« ) et l’affaire du pressant désir d’adultère de Boris, avec une Amélie qui veut bien lui faire plaisir, mais sans que cela affecte son propre couple (dans la séquence 3 : « Il est difficile de donner comme on le voudrait »), ni sa propre pudeur…

Boris, à Amélie : _ « Ah, au fait, tu sais, c’est fini avec Marie. » _ « Vous vous êtes séparés ? » _ « Oui, ce week-end. » _ « Mais pourtant tu t’entendais bien avec elle... » _ « Oui, mais sans plus. Disons que ce n’était pas magique ! » _ voilà ce qu’opère l’amour vrai…

Mais Amélie : _ « Ton désir pour moi doit cesser ! C’est mauvais pour notre amitié.« 

Boris : « Je sais ; mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ? Je n’y peux rien !« 

..

Afin de vaincre sa propre (très forte !) pudeur et de se prêter ( le moins possible !) à une séance (unique) d’adultère expérimental (« pour voir » ! puisqu’elle lui avait promis de faire acte de générosité !) avec son ami Boris, Amélie accepte de se livrer une heure à lui en une chambre d’hôtel, mais à l’expresse double condition du noir absolu dans la chambre et du silence absolu entre les deux corps ainsi (pour que Boris sache…) réunis…

Et c’est là que l’intrigue de départ finit par se nouer, avec la rencontre d’Amélie et de son amie Isabelle, perdue de vue depuis pas mal de temps ; et à laquelle elle demande tout à trac de bien vouloir, elle, Isabelle, célibataire, de prendre la place promise par elle, Amélie, à son ami masculin, dans la plus stricte confidentialité des divers protagonistes.

Je n’en dirai pas plus :

non seulement Judith Godrèche, en Amélie, fait preuve de virtuosité jubilatoire au second degré pour les spectateurs très amusés que nous en sommes ! dans le rôle de l’hyper-godiche faiseuse de catastrophe _ à l’instar du personnage qu’interprétait tout aussi virtuosement Virginie Ledoyen dans Un Baiser, s’il vous plaît ! : Emmanuel Mouret adore ces situations de prodige d’abîme de sottise !… Et nous aussi !!! _,

mais le jeu de Laurent Stocker, Boris (_ « Comment l’as-tu trouvée ? » _  « Insignifiante, pas du tout mon type. A vrai dire même elle est limite antipathique« …), comme celui de Julie Depardieu, Isabelle (_ « C’est pas du tout mon genre ! J’aime pas du tout ce qu’il dégage physiquement ! Et puis ses goûts littéraires _ Boris et Isabelle sont tous deux libraires ! _ me semblent vraiment douteux !« ),

sont prodigieux de subtilité et justesse : dans le camaïeu ultra-fin de la palette des gestes et des regards, du plus hagard au plus jouissif retenu, puisqu’ils n’échangeront avant la chute finale que deux mots ; c’est la voix-off qui parle :

« Quant à  Isabelle et Boris, ils se croisèrent une fois, lors d’un anniversaire, celui de Zoé.

_ « Salut ! » _ « Salut !«  _ et ils se font une bise apparemment on ne peut plus conventionnelle

Ce furent les seules paroles qu’ils échangèrent durant toute la soirée. Qu’auraient-ils pu se dire ?« .. _ certes !

Et ici, clap de FIN !

Alors, sur le fond des choses, qu’en est-il de cet « art d’aimer » qu’essaie de nous montrer, dans cette succession rapide, légère et ultra-fine d’épisodes, ce film passionnant d’Emmanuel Mouret ?

Qu’en est-il de cette petite musique _ de grâce ! _ qui « se produit« , survient et surgit, « quand on devient amoureux« ,

et que le beau compositeur, Laurent, mort bien trop prématurément (!), « attendait« , et « jusqu’à l’obsesssion« , « avec grande impatience »,

au point « qu’il essayait d’imaginer cette musique lorsqu’il composait » ?

Et cela, à partir des quelques « bribes » « qu’il avait jusqu’alors entendues« , avec une Annabel et avec une Élisabeth ; mais qu’il « n’avait toujours pas connue » vraiment, au moment de sa mort, sous la forme d’une belle et vraie « mélodie » déployée ?

Puisque, « et de toute ses forces, à chaque fois, il désirait aimer, il espérait ; mais rien : jamais la moindre mélodie ne se fit entendre » ;

« et qu’il ne sut jamais de qui son cœur avait été amoureux »

C’est donc que lui, Laurent, l’artiste musicien, n’était pas parvenu à prendre tout à fait vraiment conscience d’un tel amour, si tant est qu’un tel réel amour avait de facto dépassé, en son cas, le stade de ce qui ne peut produire, et ne produit, que « des bribes » de musique »…

C’est un tel amour-là, et qui donne à entendre cette vraie mélodie-là, qu’attendait aussi, et très honnêtement, Isabelle, en sa situation d’abstinence sexuelle (« ce n’est tout de même pas de ma faute si je ne tombe pas amoureuse ?!« ) ;

ou encore la délicieusement hyper-spontanée mais aussi prudente à la fois (« Je ne sais pas encore si je suis amoureuse« , et « pour moi, c’est important d’être sûre d’être amoureuse avant d’aller plus loin » : « je préfère savoir avant« …) affriolante voisine d’Achille.

La question qui se pose alors est : comment le savoir ? l’apprendre ? le découvrir ? en prendre conscience ? et enfin vraie connaissance ?

En faisant déjà l’amour, comme le propose le vieux dragueur habile Achille ?

En « recommençant ! » la séance d’amour dans le noir à l’hôtel, comme le (re-)demande Boris ?..

..

C’est un peu une quadrature de cercle ; comme le révèle la succession désopilante des épisodes entre Achille et son adorable voisine (« Patience« , « Patience, patience« , « Patience, mais pas trop« ) : on avance dans le noir et au juger, dans cet appartement pourtant si blanc !

C’est en cela que si « art d’aimer » il y a, il ne s’agit certainement pas de recettes, ni de technique, mais de l’apprentissage d’un je ne sais quoi qui ne s’apprend _  et que peu à peu _ qu’à son corps défendant, et jamais par pure et simple imitation de modèle, ou copie…

Ce que révèlent magnifiquement en ce film si juste (!) les approches _ sur le mode de la comédie : ou comment un vieux dragueur (auquel on ne la fait pas…), peut tomber vraiment amoureux ! _ d’Achille et de son adorable affriolante voisine, d’une part ; et les expériences de jouissance dans le noir de Boris et Isabelle !!! _ sur un mode davantage tragi-comique : eux sont beaucoup plus sérieux ! sinon même austères ; mais ils apprennent vite aussi à se décoincer et exulter !!! la jubilation (à laquelle la caméra nous donne in extremis à assister) du très discret (dans un coin sombre…) feu d’artifices (mais les vrais amoureux sont toujours seuls au monde !) de la scène finale, est absolument superbe !!! _ d’autre part…

Et c’est cela qu’ignorera probablement à tout jamais la gentille Amélie, pourtant satisfaite d’être « en couple« , ou encore son affairé et bien distrait Ludovic de mari : le miracle de la grâce de la rencontre vraie n’ayant pas eu lieu pour eux…

Mais c’est aussi ce qu’ont connu _ et la musique qui l’accompagne… _ et Zoé, et Vanessa, et Emmanuelle et Paul, comme il nous est signalé par la voix-off de Philippe Torreton en ouverture du film ;

et qui préservera l’amour vrai de Vanessa et William, quand ils se seront exposés à des « expériences » hors amour vrai ;

de même que l’amour vrai d’Emmanuelle et l’admirable Paul, quand ils s’exposeront au passage du démon de midi d’Emmanuelle…


Comme quoi, en amour _ mais seulement quand amour vrai il y a ; et pas rien qu’ersatz ou qu’illusion d’amour ! il faut avoir croisé, et su cueillir, puis appris à cultiver, et à deux (!), en sa fraîcheur toujours renouvelée (!), cette grâce improbable de l’advenue effective (!), et sans contrefaçon, de la rencontre vraie ! _,

c’est seulement à son corps défendant (et au corps défendant de l’autre : amant et aimé) qu’on se livre

_ en toute « innocence des sens«  : Nietzsche sait en parler ; par exemple dans le chapitre De la chasteté, au livre premier d’Ainsi parlait Zarathoustra _

à l’apprentissage lent et patient (et riche de surprises renouvelées) du connaître ; cela n’a certes rien d’un savoir inné _ parce qu’il n’existe nul savoir inné ! _ : il faut nécessairement passer par cet apprentissage patient, patient, mais jusqu’à un certain point seulement : « pas trop » ! non plus… ; à corps défendant seulement , donc !!! _ et le sien, et celui de l’autre, l’aimé qui vous aime…

En acceptant effectivement de donner, et en toute innocence, de sa personne ; à corps perdu…

Comme le figurent dans le film déjà Achille et sa voisine quand ils commencent _ et c’est peu à peu : progressivement, et même par paliers ! ou épisodes… _ à se livrer innocemment vraiment, enfin, l’un à l’autre, de plus en plus (et de mieux en mieux) démunis, c’est-à-dire se dépouillant peu à peu de leurs anciennes certitudes, en commençant à s’en dénuder _ en tous les sens, et sans impudeur ! _ pour se donner, par amour _ seulement ! _, à l’autre…

_ sur cette dénudation, ce beau passage-ci vers le final du quatrième et dernier épisode (à rebondissements) de la rencontre-approches complexes entre le dragueur expérimenté, mais désorienté ici, Achille, et son affriolante voisine :

Ils viennent de s’embrasser et ont commencé de se dénuder.

Elle : _ « On n’avait pas dit qu’on ne faisait que s’embrasser ? »

Lui : _ « Ça n’empêche pas de se dénuder… »

Elle : _ « Non, se dénuder, c’est aller trop loin !.. »

Lui : _ « Pourquoi ? »

Elle : _ « Parce que ! Ça me donne trop envie !..  »

Lui : _ « Mais enfin ! quand je vous embrasse, ça ne vous donne pas envie ?.. »

Elle : _ « Si ! Mais si en plus on se met à se dénuder, moi, je perds tous mes moyens de résister… »

Lui : _ « Moi aussi, je perds tous mes moyens… Moi, j’ai envie de vous ! Si vous saviez comme j’ai envie de vous… Je n’en peux plus !.. »

Et il la réembrasse… Fin de l’incise sur le moment de début de dénudation entre Achille et son adorable voisine…

On comprend que cela, toujours quelque peu affolant, puisse de fait réclamer, de chacun et de tous, un minimum, non seulement de courage, mais aussi d’assurance, qui se forgera pour chacun peu à peu, avec un minimum de chance…

Et comme le figurent encore plus magnifiquement _ c’est-à-dire davantage tragi-comiquement, eux : ils sont sérieux ! sinon austères… _ au final de la séquence terminale du film, les admirables regards et gestes et postures de ces amoureux seuls-au-monde _ c’est à prendre à la lettre _ que sont, s’étant enfin trouvés et connus (dans le noir ! et à répétitions !), Boris et Isabelle (hors du souci _ social, surtout pour le regard des autres ; pas vraiment authentique, donc… _, eux, d' »être en couple » ; et d’être vus des autres…).

Et Laurent Stocker et Julie Depardieu sont ici exceptionnels de talent !

Et ce processus de connaissance progressive _ de l’autre comme de soi, dans l’épaisseur soyeuse, voire voluptueuse, de la relation amoureuse vraie : il y faut cette grâce ! _ n’a pas non plus de fin, non plus qu’elle ne connaît d’épuisement du désir-appétit de cette connaissance, de cet amour : infinis et inépuisables les deux…

Car telle est cette « complexité des sentiments » vrais, sur laquelle l’adorable affriolante voisine d’Achille cherche _ in fine de ce qui nous est montré dans le film de son (ou leur, désormais) histoire _ aussi à se renseigner en un livre (L’art d’aimer d’Ovide ?.. ou peut-être les sublimissimes Lettres de la religieuse portugaise de Guilleragues ?..) en requérant du libraire Boris quelque conseil avisé de lecture…

Comme dans le théâtre de Marivaux, la moindre inflexion de voix, ou de geste, sans compter le poids du moindre silence, réclame du spectateur de ce très impressionnant _ par la finesse de sa profonde subtile vérité ! _ film d’Emmanuel Mouret qu’est L’Art d’aimer, une hyper-attention, afin de ne rien laisser échapper : tout va si vite, dans l’élégance de cet art subtil et doucement léger de la comédie de mœurs, sans répétitions, ni effets surlignés appuyés…

Et bien sûr, à mille lieues de la plus bénigne vulgarité, comme du moindre trash sadique violent _ nul revolver ici…

Et enfin rien que l’art _ éblouissant (!) _ de dialoguiste d’Emmanuel Mouret

mérite de passer à la postérité,

et ses répliques d’être apprises par cœur !!!

Titus Curiosus, ce 18 avril 2012

 

 

 

Deux comédies épatamment délicieuses sur le jeu de la rencontre et du hasard, l’une à Paris, l’autre à New-York : « Fais-moi plaisir ! » d’Emmanuel Mouret et « Whatever works » de Woody Allen

03juil

Le « hasard«  (?) des sorties cinématographiques de ce début d’été (et de « Fête du cinéma« )

nous offre deux petits bijoux de comédies absolument délicieuses :

« Fais-moi plaisir !« 

_ on notera le ton, cette fois, (après le vouvoiement si poli du délicat et élégantissime « Un baiser, s’il vous plaît !« , en 2007) de l’injonction tutoyée _

et « Whatever works« 

_ soit un très pragmatique et magnifiquement ouvert : « Quoi que ce soit qui marche ! » ;

ou, mieux : « Pourvu que ça marche… » _,

toujours,

les deux,

tant le film du marseillais Emmanuel Mouret

que celui du new-yorkais Woody Allen,

avec un merveilleux (très léger : à peine) arrière-goût doux-amer,

comme il se doit à une comédie au parfum de vérité

(face aux mensonges de la vulgarité parlant haut et très fort de l’industrie on ne peut plus efficace de l’entertainment…)

(cf, pour nous, Français, le bel exemple, matriciel, de Molière _ par exemple, « L’École des femmes » _ et celui, terriblement secouant, de Marivaux _ par exemple, « L’Épreuve » _,

sans compter les comédies, trop méconnues, encore, et sublimes (!) de Pierre Corneille _ par exemple, plus encore que « L’Illusion comique« , l’époustouflante (quels coups au cœur !) « La Place royale » _,

ou celles, particulièrement « douces-amères« , de Musset _ « Les Caprices de Marianne » ou « On ne badine pas avec l’amour » _) ;

….

le genre ayant toujours un arrière-fond de mélancolie,

celui de la vie, sans doute :

sans aller jusqu’à l’idiosyncrasie _ mortifère _ schopenhauerienne du « Monde comme volonté et comme représentation« ,

on pourra s’en tenir, pour l’idée à se faire de cela, à la position, mesurée, sage, d’expert du « soin« , de Freud, en l’aboutissement (dans « Au-delà du principe de plaisir » (en 1920), in « Essais de psychanalyse« ) de la réflexion de toute une vie, notamment, mais pas seulement, de thérapeute _ assez génial, en son cas _, ajointant les forces de vie, au pluriel, d’Eros et la pulsion de mort, au singulier, elle, de Thanatos ; dont le jeu un peu complexe nous joue tant et tant de tours (de cochon !)

avec un merveilleux (très léger : à peine) arrière-goût doux-amer, donc,

je reprends l’élan de ma phrase,

mais un peu plus doux (et même tendre : sans niaiserie ! toutefois ; sans kitsch : sans romantisme aucun !..) qu’amer, ici, en leur pétaradante jubilatoire allégresse,

et avec une dose d’élégance sans compter _ merci de cette générosité ! _ toutes les deux,

comédies,

que nous offrent les magnifiquement juvéniles cinéastes Emmanuel Mouret (marseillais, né le 30 juin 1970 : il fête donc juste ses 39 ans)

et Woody Allen (Allen Stewart Königsberg, dit Woody Allen, new-yorkais, né le 1 décembre 1935 à Brooklyn : 73 ans de jeunesse brillamment renouvelée « au compteur« …) :

en un second article, nous essaierons de nous pencher un peu sur leurs secrets…

Pour le premier, Emmanuel Mouret,

c’était avec une joyeuse impatience que j’attendais son nouvel opus

après le bonheur (céleste !) de son génialissime « Un baiser, s’il vous plaît!« , sorti le 12 décembre 2007 : quelle vista dans la délicatesse !..

Cf mon article du 17 août 2008, à l’occasion de la sortie du film en DVD : « Emmanuel Mouret : un Marivaux pour aujourd’hui au cinéma« …

Passer à côté d’un tel talent, et de tels films, serait triste pour tout le monde !

Pour le second, Woody Allen,

je venais de me réjouir, à domicile, en DVDs, de son excellente série anglaise « Matchpoint«  (le film, présenté au Festival de Cannes le 12 mai 2005, est sorti en première mondiale en France le 12 octobre 2005), « Scoop«  (le film est sorti le 27 septembre 2006) et « Le rêve de Cassandre » (le film est sorti en France le 31 octobre 2007, plusieurs mois avant sa sortie américaine),

trois très très réussies variations humoristiques sur le triomphe _ de fait _ du mal dans la vie,

telles des « répliques«  (sismiques : et donc d’une certaine ampleur…),

seize, dix-sept et dix-huit ans plus tard (voilà la cohérence d’un créateur !)

au chef d’œuvre des chefs d’œuvre allénien : le merveilleux

_ et fondamental pour qui voudrait bien saisir le sens de tout l’œuvre allénien (entamé en 1966, avec « Lily la tigresse » : « What’s Up, Tiger Lily ? » ; cela fait 45 ans !) _

le merveilleux et fondamental « Crimes et délits«  (« Crimes and misdemeanors«  : le film est sorti fin 1989 aux États-Unis et début 1990 en France)…

Cette fois-ci, avec « Whatever works » _ je commencerai par cette comédie _, Woody Allen revient (de ses séries de tournages européens : trois fois à Londres ; puis une fois à Barcelone ; avant son présent projet parisien !) en son « terreau new-yorkais«  _ celui, notamment, de l’éblouissant « Manhattan« , en 1979 (il y a tout juste trente ans !) _, pour notre plus vif plaisir, tant sa ville, New-York, ainsi que les racines de sa propre histoire (familiale ; et au-delà : s’en extirper, aussi !.. cf sur ce « s’extirper« , le sketch formidablement éclairant du « Complot d’Œdipe » _ « Œdipus Wrecks« , c’était mieux ! _ in le film collectif « New-York Stories« , en 1989 ; avec des contributions aussi de Martin Scorcese et Francis Ford Coppola),

tant sa ville, New-York, ainsi que les racines de sa propre histoire, donc,

le « subliment«  : le film

_ sur un scénario des années soixante-dix (le fait est à relever !), et remisé en 1977 dans les tiroirs, à la suite de la disparition de l’acteur pressenti pour le premier rôle, l’acteur juif new-yorkais, né lui aussi, comme Woody Allen, à Brooklyn, Zero Mostel, mort le 8 septembre 1977 : il s’agit du rôle du narrateur même du film, un bavard jubilatoirement agressif, s’adressant de temps en temps directement, via la caméra, aux spectateurs que nous sommes et qu’il prend à témoins ; et cela à l’étonnement des autres protagonistes du film ! _ ; soit le très savoureux personnage de Boris Yellnikoff, un « génie de la physique divorcé, névrosé, misanthrope, bavard, boiteux, irrésistiblement drôle et méchant« , idéalement incarné, cette année 2009-ci, par l’éclatant acteur juif new-yorkais, né lui aussi à Brooklyn _ le 2 juillet 1947 _ Larry David : déchaîné, pour notre plus grande et renouvelée jubilation ; soit un Woody Allen un peu plus jeune _ 61 ans contre 73 _, au regard un peu moins désabusé, éteint, plaintif, triste ; et « revenant au sexe » _ le personnage de Boris Yellnikoff _, si j’ose ainsi m’exprimer, après des années d’abstinence assumée, voire revendiquée ; et deux tentatives de suicide : la dernière assez désopilante… _

le film, donc, est un feu d’artifice époustouflant, au sortir _ le point est à noter, bien que non souligné du tout dans les dialogues _ des années Bush _ les effigies (figées : serait-ce un pléonasme ?) de George W. Bush et Ronald Reagan apparaissent dans une séquence au Musée des figures de cire !!! de New-York, que Boris fait découvrir, pour la distraire en une matinée de désœuvrement, à la jeune sudiste (du Sud le plus profond) qu’est Mélodie St-Ann Celestine, débarquée toute fraîche et naïve du fin fond de son Mississipi natal (et ses mythologies tenaces : du moins là-bas) qu’elle cherche à fuir, pour s’incruster, par le plus grand des hasards, chez lui, dans cette mégapole des immigrants et de la « Liberté » qu’est New-York : dont la statue sera aussi « admirée« , en une autre matinée de « visite » de la ville, non loin de « Ellis Island« , aussi : et Boris le soulignera à Mélodie… _, et à l’aube des années Obama (son nom est prononcé ! sans cependant s’y attarder) :

Obama dont le souffle est _ c’est à n’en pas douter _ ce qui inspire l’irrésistible gaîté (et profonde ! pas circonstancielle et rien que d’opportunité politique ; pas bling-bling…) de ce très réjouissant « Whatever works«  : le public ne cessant de rire jubilatoirement tout au long des 92 minutes que dure le film, au rythme parfait !.. Quel art des dialogues ! et des jeux d’esprit qui touchent très loin, en même temps que très près, chaque fois… On est à mille lieues, ici, du « parler pour ne rien dire » ; ou du « rien qu’amuser la galerie » !!!

Car la « leçon » de ce nouveau très grand film allénien est

que l’énergie sainement libératrice de New-York,

dans les rencontres détonnantes et « mélanges » que la ville permet, provoque, brasse et entretient, en de renouvelées métamorphoses des « personnes« ,

finit par pulvériser les miasmes asphyxiants de toutes les névroses et psychoses stagnantes et plombantes du Sud profond,

les personnages de l’ingénue Mélodie St-Ann Celestine, qui vient débouler dans le (pauvre) gîte de Boris Yellnikoff,

puis de ses deux parents,

Marietta, la bigote toute choucroutée, coincée et étouffante (en provenance directe du fin fond du Mississipi _ le nom de William Faulkner est même prononcé à l’occasion… _ et aux origines lointainement françaises…), et diablement horripilante, se métamorphosant, sous les coups de butoir (érotiques : conjointement du philosophe et du photographe new-yorkais dont elle partage le lit, en un ingénieux « ménage-à-trois« , l’expression est prononcée comme un refrain en un français assez délicieux ! par Marietta bientôt métamorphosée en new-yorkaise branchée) en rien moins que diva de la photographie underground de Greenwich Village,

et John, le père (un premier temps, dans le Sud profond, adultère : avec la « meilleure amie » de Marietta ; cela se révélant assez tôt une catastrophe !), un « psychotique religieux » _ un de ceux qui ont fait la pluie et le beau temps, huit années durant, des néo-conservateurs bushiens _ se décoinçant bien vite à son tour, une fois arrivé à New-York, dans les bras _ « Embrassons-nous, Folleville » !.. (comme le dit Labiche dans la pièce de même titre) _ d’un homosexuel juif new-yorkais (Kaminsky)…

Voici le pitch, ainsi que la critique (rapide), qu’en propose le chroniqueur, Emmanuelle Frois, du Figaro, en son article « Whatever works : le bonheur ! » du 1er juillet :

« À plus de 60 ans, Boris Yellnikoff (Larry David) a tout raté dans sa vie. Son mariage, son prix Nobel, son suicide. Hypocondriaque, cynique, ce génie de la physique qui claudique depuis sa défenestration _ lors d’une première tentative de suicide, quand sa première épouse l’a quitté _, peste contre l’humanité tout entière. Il a des crises de panique, des cauchemars, des rituels _ il se lave les mains en chantant « Happy Birthday » pour faire fuir les microbes, se rassure en écoutant Beethoven, en regardant sur une vieille télé les comédies musicales de Fred Astaire, en mangeant des knishes et en se gavant de médicaments. Lorsqu’il recueille chez lui Mélodie (qu’interprète Evan Rachel Wood), une jeune fugueuse de 21 ans échappée du Mississippi, la ravissante idiote s’incruste. Des neurones en moins, mais la joie de vivre incarnée. Peu à peu, le pessimiste acharné se laisse séduire par l’enthousiasme maladif _ ou contagieux ?.. _ de Mélodie. Ils se marient, mais leur bonheur est menacé par l’arrivée surprise de Marietta (qu’interprète Patricia Clarkson), la mère de Mélodie. La bigote se mue en artiste libertaire _ c’est peu dire ! _ qui va trouver son épanouissement en prenant deux amants _ à la fois et durablement : elle en a désormais un vital « besoin«  ! Et eux aussi ! Quand John (qu’interprète Ed Begley Jr.), le père de Mélodie, « un psychotique religieux », débarque à son tour pour récupérer Marietta, sa femme, qu’il avait trompée avec sa meilleure amie, c’est de nouveau le chaos. Mais John découvrira le nirvana dans des bras masculins _ ceux de Howard Kaminsky, qu’interprète Christopher Evan Welch : « pourvu que ça marche !« , voilà le seul critère à prendre en compte pour ne plus, enfin, déprimer et rancir !..

Critique

Après s’être aventuré en terre étrangère, Londres (« Le Rêve de Cassandre« , « Scoop« , « Match Point« ) et Barcelone (« Vicky Cristina Barcelona« ), Woody Allen revient à Manhattan, le temps de son 43e  long-métrage, « Whatever Works« , et ça marche ! _ quand l’esprit, et les sens, enfin s’ouvrent à une saine et vraie altérité… Il n’a rien perdu de son esprit new-yorkais, de son humour noir et satirique. Un sens du dialogue exceptionnel _ oui ! _, avec des phrases caustiques lancées au bazooka _ et nous en jubilons… Dès les premières images, son héros, Boris (son double hypocondriaque et cinématographique ?), attaque, en s’adressant ainsi aux spectateurs : « Autant que vous le sachiez, ce film n’est pas un Oscar de la joie. Si vous voulez vous sentir réjouis, faites-vous masser les pieds » _ et c’est un boiteux qui parle ! Sur l’aptitude particulière des boiteux (et boiteuses) à « jouir » et « se réjouir« , se référer au merveilleux chapitre XI du livre III des « Essais«  de Montaigne… Des répliques qui font mouche, qui fouettent, cinglantes _ oui ! et à quel rythme ! _, formulées par un héros irascible et misanthrope, qui décline sa bile sur tous les modes, sur tous les tons, essentiellement négatifs _ de l’humour noir (ou juif), jubilatoire !!! : « Dans l’ensemble, on est une espèce ratée. » À propos de sa première femme : « Notre mariage n’est pas un jardin de roses ; botaniquement, tu as tout d’un attrape-mouche. » Sans parler de Dieu, plutôt très « gay ». « Il a créé un univers parfait, les océans, les cieux, les belles fleurs. Évidemment, il est un décorateur. » Au final, Woody Allen, jeune homme de 73 ans à l’esprit libre _ ô combien ! _ et anticonformiste, philosophe avec malice _ et bien d’une fort juste culture ! aussi… _ sur le destin, sur le hasard _ je vais y revenir : c’est le grand point commun avec la comédie magnifique aussi d’Emmanuel Mouret ! _, et signe une comédie réjouissante _ en effet _ sur le bonheur _ oui ! _, en nous conseillant de le saisir dès qu’il pointera le bout de son nez » _ ou de sa mèche : la mèche qui bat le front du divin Kairos :

Kairos, hyper-chevelu par devant le visage, mais complètement chauve sur tout l’arrière du crane et la nuque ; et « irrattrapable« , tant il est non seulement véloce, mais aussi impitoyable (un rasoir à la main pour trancher toute tentative de mettre le grappin par derrière sur lui, une fois qu’il est passé et allé, parti, plus loin) ;

impitoyable, donc, qu’il est, si l’on n’a pas su saisir, avec lui, ce que sa générosité, de l’autre main, donnait, à l’instant, bref, où il passait à portée de soi : « more later, is too late » !!!

Cf aussi ceci :



Critique :  » « Whatever Works » : Woody Allen se convertit à l’optimisme« 

un excellent article de Thomas Sotinel, dans Le Monde, mis en ligne le 30 juin dans l’après-midi…

LE MONDE | 30.06.09 | 16h44  •  Mis à jour le 30.06.09 | 16h44

« Depuis plus de quarante ans, Woody Allen nous a appris à ne surtout pas confondre « drôle » avec « joyeux ». Même du temps où il braquait des banques avec un pistolet de savon, Woody Allen se distinguait du commun des rigolos : le casse raté n’était qu’un exemple de l’absurdité de la condition humaine.

Sur le même sujet :


Entretien Evan Rachel Wood : « Le comique, c’est une question de rythme ; rater un temps, c’est comme oublier une réplique »

Site web « Whatever Works »

Pendant ses cinq ans d’exil, il a acclimaté l’arbitraire du hasard aux brumes londoniennes, l’imperfection du désir érotique au soleil catalan. Le voilà revenu dans les rues de Manhattan pour un film tourné à la va-vite avec, dans le rôle principal, l’un des plus fameux misanthropes du moment, Larry David, créateur et interprète de la série « Larry et son nombril » (dont le titre original « Curb your enthusiasm« , « Réfrène ton enthousiasme«  reflète mieux la conception du monde).

Or, à la place de la dose supplémentaire de pessimisme allénien attendue, voici une joyeuse apostasie, qui invite à l’amour du prochain et célèbre la vie en société _ voilà ! « Whatever Works » se traduit par « du moment que ça marche », et c’est _ à la fin du film _ la conclusion à laquelle parvient Boris Yellnikoff : si l’on y trouve son compte, il n’y a pas de sotte façon d’être heureux _ une sagesse bricolée : toute de pragmatisme fin…

Le chemin qui conduit à ce retournement (qui n’est peut-être que temporaire) commence sous de sombres auspices. Boris Yellnikoff (qu’interprète Larry David), ancienne gloire new-yorkaise des sciences physiques, injustement négligé par le jury du Nobel, abandonné par sa femme au lendemain d’une ridicule mais douloureuse tentative de suicide, promet, face à la caméra _ c’est à nous qu’il s’adresse ! _, « ne vous attendez pas à un « feel good movie«  ». Et il a l’air si furieux qu’on le croit _ en effet ! sa conviction est péremptoire ! Seul (mais entouré d’amis assez fidèles et patients pour qu’ils se retrouvent régulièrement dans un café de Greenwich Village), pauvre (il survit en donnant des leçons d’échecs à des enfants, qu’il insulte) et amer, Boris ne trouve de plaisir que dans la démonstration de la médiocrité du genre humain.

OIE BLANCHE SUDISTE

Larry David n’est pas le premier comédien à qui Woody Allen confie son propre personnage, mais c’est le premier comique juif new-yorkais au crâne dégarni à porter ce fardeau. Et l’effet est déconcertant dans les séquences d’introduction. Il faut aussi dire que le scénario de « Whatever Works » est vieux de plus de trente ans, que Woody Allen destinait le rôle de Boris à Zero Mostel (« Les Producteurs« ). On a presque l’impression _ si ce n’étaient les images de maintenant et le nom d’Obama au détour d’une phrase… _ de découvrir un vieux film d’Allen, abandonné en cours de production, dans lequel un comédien s’efforce de tenir la place de la vedette sans y parvenir tout à fait.

Jusqu’à l’exquise irruption de Mélodie St. Ann Celestine (Evan Rachel Wood), oie blanche sudiste égarée dans les rues de New York, que Boris Yellnikoff recueille sous son toit. « Whatever Works » se met alors à ressembler furieusement à « La Belle et la Bête« , version Greenwich Village. Cela tient beaucoup au gracieux exercice d’équilibre auquel se livre Evan Rachel Wood. Mélodie est d’une inculture et d’une naïveté qui confinent à l’idiotie, mais c’est aussi une femme volontaire qui se place résolument du côté de la vie et du désir _ oui ! et pas à la Schopenhauer !!! Comme dans le conte de MmeLeprince de Beaumont, le cœur du reclus s’attendrit _ mais oui ! il se métamorphose !!! _, jusqu’à accepter une irruption supplémentaire, celle de Marietta, la mère de Mélodie, venue rejoindre sa fille à New York. Patricia Clarkson, qui jouait la très sérieuse hôte de Vicky et Cristina dans le film précédent de Woody Allen, s’amuse ici comme une folle en belle Sudiste qui se débarrasse de ses préjugés à une vitesse ahurissante _ oui : la métamorphose new-yorkaise est fulgurante : quel tempérament ! _, guérie _ oui ! _ de tous les péchés _ certes ! _ de la Confédération _ et de ses « Étendards dans la poussière«  (ou « Sartoris«  : c’était le titre originel de ce premier chef d’œuvre de Faulkner, en 1927… _ par la vertu de l’air de Manhattan.

HAPPY END

Car Woody Allen n’est pas seulement devenu optimiste, il glisse sans beaucoup de discrétion un message dans sa pochade rose. Sudistes et Nordistes, conservateurs et libéraux, croyants et athées peuvent s’entendre, il suffit qu’ils couchent les uns avec les autres et s’adonnent à la pratique des arts (Marietta devient photographe) _ voilà le message proclamé par les images et le récit de ces métamorphoses new-yorkaises !

Entamé sur un tempo un peu hésitant, « Whatever Works«  s’accélère jusqu’à la frénésie _ selon la logique des comédies-ballets déchaînées de Molière ! _ et _ contrairement à ce qu’annonçait Boris Yellnikoff, 90 minutes plus tôt _ jusqu’au happy end. La raison _ imbécile en de trop rigides généralisations !.. _ a du mal à admettre que Woody Allen est lui-même _ pour ce que nous connaissons de sa carrière cinématographique _ convaincu que le bonheur se laisse aussi aisément attraper _ tel Kairos : par devant seulement ! par derrière, c’est trop tard ! « il a filé«  !.. _, mais la force du spectacle _ oui : la contagion de l’évidence de l’humour _ est là : tout le monde _ oui ! _ s’amuse follement _ oui ! _, à commencer par le metteur en scène, à finir par le spectateur _ absolument !!! la salle pleure de rires… _, pour peu qu’il oublie _ ou les prenne à rebours, dans une dernière (ou pas !) métamorphose de cet humour ! _ les grands films que Woody Allen réalisait, du temps où il était aussi inquiet et pessimiste que Boris Yellnikoff.

Thomas Sotinel

Pour le tout aussi épatant (et constamment réjouissant) « Fais-moi plaisir ! » d’Emmanuel Mouret,

je retiendrai ceci :

D’abord, cet article de Jacques Mandelbaum dans Le Monde du 13 juin :

«  »Fais-moi plaisir ! » : un gentil garçon pris dans les méandres du désir »

LE MONDE | 23.06.09 | 16h08  •  Mis à jour le 23.06.09 | 16h08

« Le Mouret nouveau est arrivé. Comme d’ordinaire depuis la création du cru voici dix ans (de  » Promène-toi donc tout nu« , en 1999, à « Un baiser s’il vous plaît !« , en 2007), la cuvée de l’année est florale et gouleyante. Si la charpente reste la même, la fragrance connaît en revanche d’étonnantes nuances _ tout est dans les « variations« , en effet… _, qui raviront les amateurs des subtils changements dans la continuité _ dont nous sommes ! Soit un garçon prénommé pour la circonstance Jean-Jacques (Emmanuel Mouret), lequel compagnonne avec Ariane (Frédérique Bel), une beauté blonde, déliée et piquante.


Entretien Emmanuel Mouret : « Le réalisme au cinéma est d’ordre émotionnel« 


Le film les surprend un matin au saut du lit. Lui, efflanqué dans son pyjama, manifestant l’expression d’un désir pressant. Elle, affriolante en petite tenue, lui opposant une résistance farouche _ du moins suffisant à repousser ce matinal assaut. Avant le café, prétend-elle, elle ne peut rien faire. Puis elle doit impérativement terminer la lecture de son roman _ elle en est à la chute… La scène s’éternise _ c’est-à-dire diffère sa résolution : pour notre amusement _ au gré de divers prétextes et péripéties.

On est ici sur le terrain conventionnel de la désynchronisation du couple, de l’agencement comique du désir et de sa frustration _ tout cela dans le registre de la légèreté : on n’en fait pas un drame ! Le film va pourtant aller _ et même basculer, et pour un bon moment _ ailleurs _ au pays d’une fantaisie assez débridée, presque voisine du « pays des merveilles«  d’« Alice« , de Lewis Carroll _, au détour d’un appel téléphonique reçu par Jean-Jacques _ en référence à la belle « simplicité«  de  Jean-Jacques Rousseau ? _  au milieu de cet échange. Ariane _ celle qui donne le fil à Thésée pour sortir du labyrinthe ? celle qui se fait abandonner par le même sur l’île de Naxos ? celle qui aura l’oreille de Dyonisos (et de Nietzsche) ? _ s’inquiète du coup de fil, au bout duquel pend la voix d’une fille. Elle n’a pas tort, même si Jean-Jacques s’évertue à la rassurer. Il s’agirait d’un simple pari _ ah ! les paris stupides ! Que ne ferait-on pas pour jouer ?… Un de ses amis, totalement dépourvu de charme, se vante en effet d’avoir inventé une technique de séduction _ pas même un art ; un truc mécanique _ qui, grâce à la formulation d’un certain billet doux, lui permet de conquérir une fille par jour _ = « tirer un coup«  : cela ne mène pas très loin…

Par curiosité quasi scientifique _ Jean-Jacques est « inventeur«  ; le héros imbécile du récit raconté au cœur de « Un baiser, s’il vous plaît !« , Nicolas, était, lui, professeur de mathématiques : qui donc Emmanuel Mouret a-t-il, à travers ses personnages, « dans le nez«  ?.. _ Jean-Jacques a testé le billet sur une inconnue, qui s’est aussitôt jetée dans ses bras. C’est elle qui vient de l’appeler pour le revoir, mais il ne compte donner évidemment aucune suite _ à ce jeu… Qu’à cela ne tienne, Ariane, qui veut inscrire leur couple dans « une force de progrès » _ la niaiserie (des clichés (cf « Whatever works » : l’innocente Mélodie venant du « deeper South«  l’apprend très vite de Boris…) est terrible ! _, le met au défi d’aller jusqu’au bout de son investigation. Ce qui se produit alors, à charge pour le spectateur de le découvrir en détail _ et il n’est pas déçu ! _, tient de la loufoquerie et du conte de fées _ des « Aventures d’Alice au pays des merveilles« , même, avec ses reines autoritaires jusqu’à la cruauté : à quoi servirait donc le pouvoir, si ce n’est à se passer ses caprices ; ainsi que nuire ?..

GOUGNAFIER BLING-BLING

En voici les principales étapes. Découverte de l’excentrique Elisabeth (qu’interprète magnifiquement Judith Godrèche) en son luxueux appartement de la rue du Faubourg-Saint-Honoré. Révélation d’un mystérieux tunnel qui relie ledit appartement au palais de l’Élysée, Elisabeth se révélant comme fille du président de la République (qu’interprète Monsieur Jacques Weber). Connaissance faite avec le président, synthèse simplifiée _ et joliment adroite _ des trois derniers mandataires de la fonction, en tant que père d’une fille cachée, amateur d’art débonnaire et mixeur des scènes publique et privée.

Suivent le snobisme mortel et les gags triviaux de la soiréetelle des « variations«  plus drôlatiques les unes que les autres sur la partition primitive de l’excellent « The Party« , film-culte de Blake Edwards, en 1968 (avec Peter Sellers) _ d’Elisabeth, par ailleurs amante d’un gougnafier bling-bling _ et boxeur, pas judoka… ; c’est Dany Brillant qui l’interprète _ qui débarque impromptu. La fuite en compagnie d’Aneth (qu’interprète la délicieuse Déborah François), discrète et charmante soubrette qui entraîne Jean-Jacques dans le gourbi _ de banlieue (dans le 92) _ qu’elle partage avec quatre sœurs taquines et joyeuses, et où elle extrait enfin le morceau de rideau coincé depuis des heures dans la braguette du jeune homme.

Ce vaste et drolatique détour par le royaume de la fantaisie, où tout se promet, mais rien ne se consomme _ en effet, comme dans les rêves nocturnes : pure satisfaction fantasmatique ! le dormeur n’en étant même pas réveillé ! _, suffirait à recommander le film. Mais il y a plus. Un motif insistant qui confère à cette légèreté la profondeur d’un dessein secret. Il s’agit d’une variation _ encore _ autour des notions d’original et de copie, d’objet unique et d’objet de série _ à la façon dont un Michel Serres a pu analyser la vie à Moulinsart dans « Les Bijoux de la Castafiore » : l’article « Les Bijoux distraits ou la cantatrice sauve« , paru d’abord dans le numéro 277 de la revue « Critique« , en 1970, est disponible dans « L’Interférence«  Le mot doux est ainsi un faux original qui a pour fonction de faire tomber les filles. Le vase cassé par Jean-Jacques _ et les Japonais _ dans les salons présidentiels, cadeau du tsar à Napoléon, n’est qu’une réplique.

PLAGIAT OU CITATION ?

L’élite du pouvoir et de la richesse _ assez bling-bling _ croisée durant la soirée, évoluant parmi des objets insolites d’art contemporain, se révèle d’une navrante _ certes : quand la réalité a dépassé la fiction ! _ vulgarité _ Emmanuel Mouret a bien de l’esprit ! A contrario, la soubrette et ses sœurs, fruits de la duplication familiale et sociale, offrent un tableau poétique d’une rare délicatesse.

On pourrait multiplier les exemples, y compris en matière de références cinématographiques. Dans le film, Mouret s’amuse à copier Blake Edwards, au même titre que son œuvre reprend à son compte les marivaudages rohmériens. Cela signifie-t-il qu’il les plagie ? Ou au contraire qu’il les cite pour mieux s’en séparer ? La deuxième réponse _ les « sublimer«  _ nous semble la bonne _ à nous aussi ! _ et donne une idée de sa conception du cinéma : un domaine public, démocratique, où la différence se crée à partir de la ressemblance, où l’originalité artistique n’est pas nécessairement coupée du goût commun _ en effet : un cinéma pleinement « populaire«  sans vulgarité : le public rit beaucoup, tant des mots que des scènes… Autant dire qu’Emmanuel Mouret est l’un de nos plus précieux auteurs de comédie » _ absolument d’accord !!!


Jacques Mandelbaum

Puis, j’ajouterai à ce « dossier » de « Fais-moi plaisir ! » cette interview d’Emmanuel Mouret, « Le Goût de la chute« , par Anne-Claire Cieutat :

« D’Emmanuel Mouret et de ses comédies mutines (« Changement d’adresse« , « Un baiser s’il vous plaît !« , pour les plus récentes et les plus séduisantes), on connaît le terrain faussement confortable, la tentation du trompe-l’œil, la facture délicate et la fracture cachée. Avec le même bonheur, « Fais-moi plaisir ! » tourne autour du désir et de ses petits ou grands tracas _ en ce qu’il dérange de convenu ou de trop prévisible : il « joue«  et « bouscule«  ; quand il ne casse pas… _, mais les pieds nettement plus en dedans et la braguette à l’avenant _ si l’on peut dire : le signe (le morceau de rideau blanc) étant plus exposé que la chose… Le trivial se présente en tenue d’apparat, et sous le rire incessant se déploie une belle et profonde réflexion _ encore, sur l’époque et ses clichés _ sur le couple, l’amour et ses égarements. Conversation avec un Monsieur Hulot sexué _ il le faut bien, désormais : mais c’est aussi la vulgate allénienne, au-delà des « exercices«  (et autres « coups« ) imposés… _ des temps modernes qui se souvient de ses précurseurs tout en sachant se distinguer _ oui.

Il semblerait que sur le territoire du burlesque vous alliez plus loin encore cette fois-ci.

Ce film a été fait en grande partie à partir de mes impressions de cinéma, et notamment du burlesque, des films à gags, avec toujours en tête l’envie de garder _ aussi _ une certaine tenue narrative _ du discours, des répliques _ et esthétique _ une élégance (assez française d’esprit, probablement). Je souhaitais marier une comédie de dialogues, une fable, à quelque chose de plus délirant _ mais oui ! C’était déjà le schéma moliéresque des apothéoses carnavalesques des comédies-ballets !

De tous vos films jusqu’à présent, c’est le plus physique…

Le début et la fin organisent la fable _ autour de l’intrigue « réaliste » du petit « jeu » d’amoureux marivaudant, toujours un peu « inquiets« , en « se testant » l’un l’autre, comme en la sublime « Épreuve » du grand Marivaux, entre Jean-Jacques et Ariane _ et ce qu’il y a au milieu _ l’aventure (« élyséenne« ) de la rue du Faubourg Saint-Honoré et ses suites banlieusardes (dans le 92)… _ est en effet bien moins dialogué que dans mes films précédents et fait appel à des situations corporelles et visuelles. J’ai commencé à aimer le cinéma grâce à Buster Keaton, Jerry Lewis, Jacques Tati ou Pierre Richard. J’aime les clowns maladroits qui tombent et sont dépassés en permanence _ c’est bien là un facteur décisif du cinéma d’Emmanuel Mouret ! _, les séquences de gags qui n’en finissent plus _ rebondissant et gonflant le comique quasi jusqu’au seuil de la folie… _, comme dans « La Party«  de Blake Edwards. Je me suis laissé guider par mon plaisir, ce qui fait aussi un peu peur _ à l’auteur _, car en voulant être drôle, on flirte avec le ridicule _ et le totalement invraisemblable ; ou, carrément, le « fantastique » ; ce qui n’est pas du tout le cas ici…

Sauriez-vous définir ce qui vous touche dans le burlesque ?

Lorsque j’étais enfant, je trouvais réjouissant et rassurant _ tout s’apprend ; comme tout peut aussi se désapprendre… _ de voir un adulte maladroit _ et déchoir de son piédestal et de ses poses _ comme on peut l’être _ soi-même _ petit _ avant d’avoir appris et d’avoir progressé. A l’adolescence, j’étais moi-même très intimidé _ qui ne l’est pas ? qui est « absolument«  sûr de soi, sûr de lui ? _ par les filles ; et ces personnages qui parvenaient à charmer malgré tout et à attirer un regard tendre _ en dépit de leur maladresse _ étaient un beau message d’espoir ! _ et d’encouragement « à essayer » soi-même aussi… A l’âge adulte, il n’y a finalement pas de changement majeur. Le personnage maladroit résonne toujours en moi très profondément. Dans la mesure où ces personnages se relèvent toujours, c’est pour moi une leçon très profonde face à l’adversité _ du réel : celle et celui qui disent si souvent « non«  au « principe de plaisir«  du désir…

Le burlesque est souvent intimement lié au déceptif ou à la mélancolie. C’était particulièrement le cas dans votre précédent film « Un baiser, s’il vous plaît !« , ça l’est d’une certaine manière ici aussi…

Oui, d’autant que le gros de l’action se déroule ici la nuit _ à l’heure de l’irréel des rêves. C’est un voyage conçu comme une sorte d’« Alice au pays des merveilles«  où le personnage tombe dans un trou et traverse une féerie un peu cruelle _ sur les rives du précipice (et gouffre) du ridicule ; du lèse-majesté ! où l’on périt de honte… Le rire est toujours proche de la cruauté, de toute façon _ cf « Le Rire » de Bergson : quand du « mécanique » vient se « plaquer » sur du « vivant«  !.. Mais la tonalité d’un film est aussi grandement liée à ce qu’apportent _ tant de leur idiosyncrasie que de leur génie singulier d’interprètes _ les comédiens. Pour « Un baiser s’il vous plaît !« , la mélancolie dont vous parlez est pour beaucoup apportée par Virginie Ledoyen. L’incarnation d’un projet par des comédiens peut être inattendue. C’était bien sûr en germe dans l’écriture, mais ça s’est développé plus que prévu en faisant le film, par la nature même _ ou la folie du « jeu«  _ de Virginie Ledoyen ou de Julie Gayet. Cela tient aussi à la liberté que je donne _ bien sûr : il y a là bien de la marge… _ aux comédiens. Je n’ai jamais pensé faire un film seulement pour faire rire _ ce qui serait pauvre, jusqu’à l’absurdité… Qu’il y ait des situations cocasses, absurdes et délirantes, oui, mais j’essaye toujours de rappeler que derrière ce qui fait rire, il y a une petite ombre _ de sens : plus grave (l’image de « l’ombre » étant aussi belle que juste…) ; et c’est de là que survient le relief… J’ai le goût du contrepoint et du contraste _ que renforcent aussi, bien sûr, tous les rythmes du film…

Plus que jamais, vous donnez corps à des fantasmes de diverses natures. Le champ des possibles s’est agrandi ?

Oui, le fantasme _ venant « jouer » sur le « réel » donné d’abord _ est à la naissance même de mes récits _ ce que sont fondamentalement ces films… Il y en a ici plusieurs en œuvre et je m’amuse à les poser et à en tirer les conséquences _ pour le récit filmique et ses divers rebondissements, en cascade. En premier lieu, le « mot magique », celui du séducteur qui parvient à faire succomber une femme grâce à _ la fascination médusante d’ _ une formule écrite. Celui de l’adultère, celui lié à la vie privée à l’Elysée A maintes reprises, c’est vrai, le film s’amuse _ comme de lui même ! et le spectateur aussi ! entrant dans le « jeu«  (plus ou moins endiablé !) de ce que lui proposent ces « images en mouvement« , comme les qualifie Deleuze (en son « Image-mouvement« ), défilant à bon rythme sur l’écran _ avec ces fantasmes.

Sur le plan plastique aussi, vous faites ici preuve d’une ambition nouvelle…

J’ai un souvenir très fort ancré en moi à propos d’un tas de films dans lesquels je me sentais bien _ un critère important. Me projeter dans les décors de ces films _ et jouer avec eux _ était pour moi une promesse encore plus grande que ce que la vie _ ou le « réel » brut, en quelque sorte…pouvait m’offrir _ ou l’espace de « réalisation » d’un artiste, quel que soit son medium d’expression… J’ai essayé à ma façon de travailler autour de ce plaisir premier _ une dimension (joyeuse) de travail capitale ! _, celui d’être dans _ vraiment, en artiste créateur ; et aussi en interprète : dedans _ le film. Matisse _ ce génie si joyeux et en perpétuelle expansion positive : dans la couleur ! _ disait qu’il voulait faire des tableaux comme des canapés _ où se lover _, des tableaux dans lesquels on pouvait se sentir bien _ exister, se mouvoir, s’épanouir avec et dedans. C’est une phrase qui m’a beaucoup marqué _ on reconnaît à cette formidable réceptivité-là un grand artiste ! _, car elle était aux antipodes de l’image âpre de l’artiste qui doit bousculer _ violenter _ le public _ de même que lui-même, aussi ; en se coupant des mouvements (de bien-être) porteurs… Cette vision de l’art m’a fait beaucoup réfléchir _ à fort bon escient…

D’où les couleurs chatoyantes et contrastées ?

Mon ambition est de faire des comédies qui ont _ à l’indicatif ; et pas au subjonctif ! _ de la tenue et qui sont belles _ avec élégance de la forme _, sans en mettre plein les yeux _ éblouir, méduser ; tout le contraire : aider, par des « focalisations«  claires, le spectateur actif à distinguer des formes souples, élégantes et belles ; faisant véritablement sens. C’est ce que j’aime chez Blake Edwards ou Jacques Tati : on y rit de choses triviales _ de l’ordre du quotidien partagé _ tout en sentant l’esprit fleurir _ et déployer ses ailes… Tati aime tout ce qu’il filme _ sinon, il ne le filme pas, il ne s’y « focalise«  pas… _, même quand il oppose des mondes _ de même qu’Emmanuel Mouret filme, ici, le « monde«  (« élyséen« ) du Faubourg Saint-Honoré comme le « monde«  de la banlieue (92) _, il aime les deux _ oui ! La villa ultramoderne _ à la Mallet-Stevens _ de « Mon oncle » est très belle, autant que la maison _ rafistolée de bric et de broc _ de Monsieur Hulot. J’essaye à mon propre niveau de suivre cette leçon _ un artiste « vrai«  apprend beaucoup, sinon d’abord, de ceux qu’en ses « rencontres« , il se choisit pour « maîtres«  _, de parvenir à aimer tout _ absolument _ ce que je mets dans un film, des personnages _ d’abord : « non-inhumains«  _ aux décors _ sans laideur, vulgarité grossière, ni contingence d’un degré tel qu’elle confinerait à l’absurde…

Et, en premier lieu, les visages des femmes _ on connaît votre amour pour le cinéma de Truffaut…

Oui, bien sûr. Les visages des femmes _ en leur étrangeté, leur « mystère » vivant dont on ne fait jamais vraiment le tour… _ sont à l’origine même de mon amour du cinéma _ jusqu’à en faire sa vocation… Adolescent, j’allais au cinéma pour les voir de près _ déjà la « focalisation«  _, pour essayer d’apprendre quelque chose _ tout art « vrai » est apprentissage de l’« exister » « humain » : ce qui se transmet de plus en plus mal désormais, à l’ère du tout « instrumentalisé » et vénal (« rentable« , disent-ils, les « vertueux » ; à l’ère du discours du tout « économique » ; en feignant d’« oublier«  de plus justes répartitions tant des efforts et des coûts que des bénéfices…) de ceux qui nous gouvernent… _ de la façon dont on leur parle, on les séduit… La beauté féminine a quelque chose d’immédiat. Après, il s’agit de construire un personnage, mais l’écriture part du désir de féminité. En ce sens, « La Cité des femmes » de Fellini m’a aussi beaucoup marqué.

Nous revoilà au fantasme !

Oui, mais le fantasme est aussi la réalité _ expansive _ de notre esprit _ génialement créateur (cf le maître-livre du génial Cornelius Castoriadis : « L’Institution imaginaire de la société« ) _, et le cinéma est le terrain où l’on peut poser _ à recevoir aux sens _ autant de fantasmes que d’idéaux _ qui seront « figurés«  par la réalisation matérielle des images filmiques, et reçus ainsi, via l’æsthesis, de tous les « esprits«  spectateurs, à leur tour…

Votre cinéma navigue d’une certaine manière entre deux sphères : l’artificiel et le sensuel, le fantasme formulé et son incarnation, conforme ou non. Votre traitement du son en relief joue sur ce va-et-vient. Est-ce ainsi que vous envisagez les voix off et les éléments sonores en général ?

Pour moi, tout le cinéma est artifice _ c’est-à-dire « art«  de la « réalisation«  figurée, sensible aux sens. Le son est ce qui fait à la fois le rythme _ ce facteur dynamique crucial : tout découle (et dépend strictement) de sa justesse _ et la tonalité d’un film. C’est la première chose _ en effet ! _ qui nous parvient. On travaille beaucoup avec le monteur-images et le monteur-son pour rythmer en permanence, par les ambiances _ à la fois diffuses et précises, composites _, les dialogues _ c’est véritablement fondamental ! Et les dialogues d’Emmanuel Mouret, de même d’ailleurs que ceux de Woody Allen _ notamment dans « Whatever works«  _, sont de petites merveilles de rythme, justement !.. C’est pour cela que je suis aussi très attaché à travailler avec des comédiens _ de même que c’est un impératif absolu des chanteurs, à l’opéra notamment, et dans l’opéra français tout spécialement : Régine Crespin (marseillaise), comme Gabriel Bacquié (biterrois), ont su le mettre parfaitement en œuvre !!! le défaut de cette clarté-là étant absolument rédhibitoire !!! _ qui ont une forme de clarté _ oui : elle fait en grande partie la lumière ! _ dans la diction _ j’aime le cinéma de Guitry ! _ nous aussi… Une part de votre sentiment est d’ailleurs peut-être liée à la nature de mes dialogues. Mes personnages se racontent eux-mêmes, disent ce qu’ils éprouvent _ ils ne s’en cachent pas : recherchant même comme une confirmation de la légitimité de ce qui est ainsi éprouvé par eux, dans une écoute et une réception accueillante, bienveillante, de l’autre, de l’interlocuteur. Mes dialogues ne se veulent pas simplement naturalistes _ ils donnent à ressentir ce qu’éprouvent et se disent à eux-mêmes (comme à l’autre) « en vérité » les personnes (plutôt, même, que « personnages« )… Nous ne sommes pas, alors, dans un « monde«  de « tromperie«  (et d’abîme sans fond) de soi-même (non plus que des autres)…  D’où le sentiment d’étrangeté pour certains spectateurs _ moins « innocents« , eux, peut-être… J’aime créer des personnages qui sont toujours partagés _ en effet ; ils ne sont jamais « brutement« , si j’ose le dire ainsi, d’une seule pièce ! _ entre la satisfaction _ pulsionnelle _ de leurs désirs et le souci _ éthique et convivial, tout à la fois _ de l’autre. Ils vont donc souvent négocier _ avec eux-mêmes d’abord. Ils essayent toujours de gérer _ mais pareil vocabulaire « managérial«  convient-il ici ? pas le moins du monde ! _ leur problème _ « éthico-convivial«  _ de désir de manière rationnelle _ selon ce que depuis Galilée et Descartes, en un univers littéralement de « désenchantement«  (cf, après Max Weber, Marcel Gauchet : « Le Désenchantement du monde« …), on estime constituer la raison mathématico-technicienne épurée du qualitatif sensible : celle qui est sensée nous « rendre comme maîtres et possesseurs de la Nature« , selon l’expression de Descartes au final de son « Discours de la méthode pour bien conduire sa raison et trouver la vérité dans les sciences« , au nombre desquelles, « sciences«  se trouve la « morale » ! ; mais aussi « maîtres et possesseurs«  de soi, ou/et des autres ?!?  _, d’où le côté cocasse des solutions _ toujours bancales, en effet : là-dessus lire le passionnant récent livre de Ruwen Ogien « La Vie, la mort, l’Etat : le débat bioéthique » sur la difficulté de solutions « tranchées«  _ trouvées. C’est presque du management _ à la Adam Smith _ appliqué au désir ! Avec ici un petit démon qui se niche toujours entre les lignes _ de calcul ? ou « de front«  ?.. démontant ces calculs : cf la récente et peut-être durable actuelle catastrophe de la rationalité mathématico-financière ; inapte à (vouloir) tenir compte du facteur « non-inhumain«  !!! L’autre n’est jamais simplement réductible à un « moyen«  (cf Kant : « Fondements de la métaphysique des mœurs« ) ; encore moins à la poupée (ou au sexe) gonflable(s) de comportements de plus en plus, sous couvert de « minimalisme« , uniment et réductivement pornographiques…

Le désir et ses résolutions rationnelles… D’où la récurrence du scientifique injecté dans votre univers, Virginie Ledoyen en chimiste dans « Un baiser s’il vous plaît !« , vous-même en inventeur dans ce film-là ?

On se méprend souvent sur la force de notre raison _ pas un Montaigne, un Pascal ou un Hume ; mais tout le monde ne pratique pas la méditation philosophique… _ et c’est une chose que je trouve drôle et cocasse _ que ces maladresses de la raison technicienne. Cela appartient à notre monde _ depuis Galilée et Descartes (cf Koyré : « Du monde clos à l’univers infini« ) ainsi qu’Adam Smith : formant une sorte de « pensée« , sinon « unique« , à tout le moins « dominante« , « impériale«  Mais il y a aussi en nous un reliquat plus sacré d’idéal : l’image du couple _ auto-suffisant : que vaut donc la métaphore des « deux moitié d’orange » (ou autre fruit !) du mythe de l’androgyne originaire d’Aristophane dans « le Banquet » de Platon ?..  _ fait rêver. Le film questionne _ cette fois-ci encore ; et à nouveau _ la fidélité, interroge le partage de l’amour et du désir _ une interrogation majeure contemporaine, probablement…

Le gag en cascade est l’un des vecteurs de ce questionnement et fonctionne d’ailleurs sur une base parfois logique, voire prévisible…

C’est ma façon d’écrire. L’écriture d’un film, comme celle de la musique, joue avec l’attente supposée du spectateur et son détournement. J’aime jouer avec cela, comme avec ce que j’ai aimé dans d’autres films, à travers mon propre filtre. Par exemple, pour le gag de la braguette qui se coince _ guère discrètement _ dans les rideaux _ celui qui a le plus de conséquences dans mon film _ je n’ai pas pu m’empêcher de penser au gag de la fermeture éclair de Pierre Richard dans « Le Grand Blond avec une chaussure noire » qui se coince dans les cheveux de Mireille Darc. On n’échappe pas à la tradition !

Pour autant, vous avez une place relativement unique dans le cinéma français aujourd’hui…

Comme tout le monde, j’ai envie d’apporter un air frais et nouveau. Mais cet aspect singulier qu’on me renvoie souvent est un peu comme le visage d’un acteur : il faut croire que j’ai une tronche particulière ! Cela dit, j’ai des projets très différents les uns des autres : d’autres comédies burlesques, mais aussi un mélodrame. J’aimerais également faire une comédie où je ne joue pas, pour explorer un autre _ acteur _ « comique » que moi.

Propos recueillis par Anne-Claire Cieutat pour Evene.fr – Juin 2009

De la même Anne-Claire Cieutat,

cette critique de « Fais-moi plaisir ! » :

Le petit monde d’Emmanuel Mouret s’articule, depuis « Laissons Lucie faire » (2000) en passant par les réjouissants « Changement d’adresse » (2006) et « Un baiser s’il vous plaît » (2007), autour de vrais-faux égarements du cœur et de l’esprit, de prétendues maladresses et d’heureux malentendus. Délectables aliments pour d’infinies conversations de boudoir _ pas seulement : ce n’est là qu’une apparence (de « beaux quartiers » !..) _ qui lorgnent volontiers du côté _ des « genres » bien répertoriés, et donc plutôt rassurants ! comme on les aime tant en France… _ de la comédie de boulevard et du cinéma burlesque. Mais si « Fais-moi plaisir ! » prend son envol sur ces bases coutumières, c’est pour mieux envisager sa chute. Car d’atterrissage forcé, il sera ici pleinement question. Emmanuel Mouret en néo-Monsieur Hulot qui se souvient de Blake Edwards autant que de Mister Bean investit une nouvelle fois le vaste terrain du burlesque sous son angle le plus immédiatement physique _ en effet. On y trébuche, tombe à la renverse, s’électrocute ou se coince la braguette dans les rideaux, l’œil hébété, mais le menton relevé _ toujours prêt à repartir d’un pied courageux (ou téméraire). Si la pantalonnade valse avec le trivial, c’est sur un air délicat et dans un élan raffiné _ serait-ce là une critique ? Dans cet écrin, la gent féminine a bon teint : Judith Godrèche en fille du président fait un numéro d’œillades aussi drôle que charmant, Déborah François en soubrette coquine est d’une grande précision, tandis que Frédérique Bel en compagne compréhensive et peut-être un peu perverse émeut plus encore qu’elle n’amuse. Du burlesque, oui, mais au clair de lune _ est-ce donc sur un tel versant « romantique » que se promène Emmanuel Mouret ? C’est dire à quelles ringardises on rattache le souci de l’élégance de l’âme aujourd’hui !..


Anne-Claire Cieutat

Soient, ce « Fais-moi plaisir ! » et ce « Whatever works« ,

deux films jubilatoires sur la « vérité » des personnes et de leurs relations,

par deux cinéastes,

Emmanuel Mouret et Woody Allen,

dont la jeunesse n’est pas affaire d’âge…

Titus Curiosus, ce 3 juillet 2009,

jour anniversaire de l’article d’ouverture, « le carnet d’un curieux« , de son blog,

en date, lui, du 3 juillet 2008…

Post-scriptum :

Afin de compléter en beauté ce dossier,

voici encore l’interview d’Emmanuel Mouret par Isabelle Régnier :

« Le réalisme au cinéma est d’ordre émotionnel« 

LE MONDE | 23.06.09 | 16h08

Réalisateur, scénariste et interprète de tous ses films, Emmanuel Mouret, né le 30 juin 1970 à Marseille, s’est fait connaître en 2000 avec  » Laissons Lucie faire« . « Fais-moi plaisir ! » est son cinquième long métrage.

Un homme tiraillé entre plusieurs femmes : pratiquement tous vos films fonctionnent sur ce dispositif. Pourquoi ?

Il permet de poser la question du désir dans le couple. Disons que le désir est un peu le personnage principal de mes films. Tel un Cupidon qui tire ses flèches selon son bon plaisir, il se joue des sentiments, ou des personnages eux-mêmes. Ceux-ci essayent d’établir une stratégie pour le contrôler ; ils élaborent un discours de raison. Mais le désir n’en fait qu’à sa tête. Certains personnages vont avoir une aventure et le regretter, d’autres n’en auront pas, et le regretteront aussi. Tiraillés entre leur libido et le désir d’être néanmoins des gens bien, soucieux de l’autre, ils sont conduits à se poser des questions morales, mais aussi à inventer des situations.

Le but est de proposer une utopie, et d’en tirer les conséquences, qui peuvent être cocasses, étranges, mais aussi cruelles. Le désir permet aussi de créer du suspense, de faire intervenir des personnages féminins charmants, un peu d’érotisme…

Envisagez-vous de reproduire ce dispositif dans tous vos films ?

Certains cinéastes y ont consacré toute leur œuvre, des écrivains aussi. C’est une manière d’interroger l’ordre moral et ses contradictions _ cf sur ce sujet tout l’œuvre du philosophe Ruwen Ogien…

Vous écrivez, réalisez et jouez votre personnage dans tous vos films. Pourquoi ?

Le jeu est pour moi le prolongement physique de l’écriture _ oui ! Cela donne au film un ton plus personnel, une certaine forme de complicité avec le public, comme le faisaient Tati, Woody Allen, Guitry, Jerry Lewis, Keaton…

De quoi nourrissez-vous votre personnage ?

Du Cary Grant de Hawks, du Jack Lemmon de Billy Wilder, du Peter Sellers de « The Party« , de Pierre Richard, de Mr. Bean… Depuis gamin, j’ai tellement regardé ces acteurs, avec tant d’admiration, que quand je joue, ils sont en quelque sorte avec moi _ c’est là le travail en chacun de la culture…

Comment vous situez-vous dans le contexte de la production actuelle ? Avez-vous des difficultés à faire vos films ?

Mes films se montent plutôt facilement et vite, dans une relation très complice avec mon producteur, Frédéric Niedermeyer _ lequel interprète un des personnages du film : Jean-Paul, le copain de Jean-Jacques ainsi que du « dragueur«  (qu’interprète Fred Epaud)… On fait beaucoup de choix ensemble, ce qui nous permet de nous adapter vite, avec souplesse _ deux maîtres mots ici…

Votre public grandit-il de film en film ?

Il y avait un peu plus de 50 000 spectateurs pour « Vénus et Fleur » (2004), 150 000 pour « Changement d’adresse » (2006) et pas loin de 250 000 pour « Un baiser s’il vous plaît ! » (2007). Cela ne nous donne pas de gros moyens mais nous permet d’être totalement libres _ quel bonheur !

Auriez-vous le désir de travailler avec plus d’argent ?

Je crains que plus d’argent veuille dire moins de liberté, mais cela m’intéresserait pour le travail _ à fouiller un peu plus _ sur les décors. Je fonctionne par images : parfois, il ne me reste qu’une image d’un film que j’ai aimé. C’est pour cela que je cherche à ce que mes décors aient toujours un élément remarquable : les deux entrées séparées _ avec portes dissemblables (et inégales !) _ pour l’appartement du couple au départ, la collection d’objets d’art chez la galeriste… Cela a à voir avec l’idée du cinéma de mon enfance. On entrait dans un film, on s’y sentait bien _ en un vrai « monde« , un peu cohérent, et qui vous accueillait… C’était mieux que la vie _ davantage « mal assortie« , « dépareillée« , elle : plus hostile…

Votre personnage est attiré par la fille du président de la République. Aviez-vous envie de faire un commentaire sur la France d’aujourd’hui ?

Non. L’idée était plutôt de prendre l’Elysée comme un lieu secret, chargé de fantasmes _ de « pouvoir » plus « absolu«  ; et de « luxe, calme et volupté« , aussi, sans doute… _, où Jean-Jacques pourra passer une nuit merveilleuse. Je voulais lui faire faire un voyage comme celui d’Alice : au pays des merveilles. Faire un « Jean-Jacques au pays des délices« , ou « dans la Cité des femmes« . Le film ne répond, sinon, à aucun réalisme social. Selon moi, le réalisme au cinéma est d’ordre émotionnel _ = ce qui s’éprouve.

Et l’idée de la lettre, d’abord écrite pour une personne puis réutilisée pour une multitude, d’où est-elle venue ?

C’est un peu comme un film. Au départ on l’écrit sincèrement, pour soi, et ensuite il peut être destiné à des milliers de personnes, qui en seront émues tout aussi sincèrement.

Propos recueillis par Isabelle Regnier

Article paru dans l’édition du 24.06.09.

Emmanuel Mouret : un Marivaux pour aujourd’hui au cinéma

17août

Sur le DVD d' »Un baiser, s’il vous plaît ! » d’Emmanuel Mouret,
disponible ce mois d’août (chez TF 1 Video), huit mois tout juste
après sa sortie au cinéma, le 12 décembre 2007.

Un chef d’œuvre gourmand d’une comédie américaine au meilleur d’Hollywood
_ des années trente et quarante, à la Frank Capra, par exemple, ou à la Billy Wilder _
dans l’esprit (étincelant) d’une légèreté grave
_ et tellement rapide (sans une once de graisse, épaisseur et lourdeur) _
à la Marivaux !

soit _ Marivaux _ le sommet de l’esprit français
au moment de l’apogée, peut-être,
d’une « Civilisation des moeurs« 
(selon l’expression de Norbert Elias : le livre _ important _ de ce titre
étant la traduction française de « Uber den Prozess der Zivilisation » (1ère édition en 1939, 2de édition en 1969
_ toutes dates on ne peut plus éloquentes !!! _
parue aux Éditions Calmann-Lévy en 1973, puis en Livre de poche, collection Pluriel, en 1977) ;

au moment de l’apogée d’une « civilisation des mœurs« , donc, à la française
(lire, par exemple, le très éclairant et jouissif « Quand l’Europe parlait français » de Marc Fumaroli
_ aux Éditions de Fallois en octobre 2001 _) ;


Un chef d’œuvre gourmand, donc, que ce film, à la Marivaux
pour notre XXIème siècle,
un peu « déboussolé »

_ comme le fut aussi ce XVIIIème (de Marivaux : 1688-1763),
qui allait rouler jusqu’à perdre ses têtes :
dans les paniers de sciure placés, pour les re-cueillir, au pied du couteau ensanglanté des guillotines… :
soit, Marivaux
avant Laclos (1741-1803 : « Les Liaisons dangereuses » paraissent en 1782)
et Sade (1740-1814)…


Interroger là-dessus la passionnante et délicieuse tout à la fois Chantal Thomas
_ se précipiter sur son merveilleux « Chemins de sable _ conversation avec Claude Plettner« , aux Éditions Bayard en 2006,
puis Points-Seuil en février 2008 _
dont j’ai lu, avec curiosité pour sa fascination pour Sade, plusieurs de ses titres « sadiens »
_ dont « Sade« , dans la collection « Écrivains de toujours« , aux Éditions du Seuil en 1994 _,
avec étonnement, et au final, encore perplexité…,
jusqu’à lire, au détour de quelque article
_ à moins que ce ne soit confier au détour d’une question (d’Olivier Mony) lors de sa récente présentation (à écouter), le 7 mars dernier, à la librairie Mollat, de son excellent, lui aussi, « Cafés de la mémoire » (paru aux Éditions du Seuil en février 2008) _
que, ayant à rédiger quelque article (ou préface) à propos de Sade,
elle ne savait pas _ pas vraiment _ elle-même, ainsi au pied du mur, quelle en allait être précisément la teneur :
soit une parfaite illustration de la justesse et honnêteté (ou parfaite « qualité d’âme« , en ses exigences) de l’auteur, garante de sa vérité (et propre justesse) : merci, merci, Chantal Thomas…


Lire d’elle en priorité, donc, le bref et incisif et merveilleux _ un enchantement rapide (en temps de lecture) et durable (en retentissement) ! _ « Chemins de sable » (disponible depuis février 2008, aussi, en Points-Seuil)…

Revenons à cette petite merveille, dans ce même ordre du bref, de l’incisif, du merveilleux, dans le meilleur de l’esprit et grâce (de la « conversation à la française«  _ que j’abordai dans mon article de présentation de ce blog, « le carnet d’un curieux » _ ;
et ce n’est pas pour rien que ce film, « Un baiser, s’il vous plaît !« , donc,
repose pour pas mal ou beaucoup sur la vivacité et le rythme _ prestesse et élégance _ de ses dialogues :
à la Pagnol et à la Guitry, encore, après Molière et Marivaux, si l’on veut) ;

revenons à cette petite merveille qu’est le dernier opus, « Un baiser, s’il vous plaît ! » d’Emmanuel Mouret,
le cinéaste marivaldien, ou, carrèment, et plutôt, le Marivaux du cinéma de ce début de XXIème siècle
_ et ce n’est sans doute pas tout à fait sans signification que ce soit TF 1 Video qui publie cette petite merveille (de champagne) de comédie cinématographique !!! _ ;

Emmanuel Mouret,
le Marivaux donc, au cinéma, en 2007-2008, de ce nouveau siècle qui se découvre
_ le siècle ! _,
en sa spécificité
(existentielle, sentimentale et sensuelle _ ou sexuelle _) :

on s’esbaudira tout particulièrement à la séquence-tournant de l’intrigue virtuose, et sans avoir jamais l’air d’y « toucher«  :

cela étant une leçon, toute classique, tirée, par exemple et d’abord, de Molière : que l’art efface toujours la moindre trace d’effort !… pour le roi _ commanditaire (et pressé) ; et qui se fait, lui, une « politesse » de sa « ponctualité » _,

tout doit être tout le temps _ en matière de « représentation » ; et c’est une question, en Art comme dans le reste, de « rhétorique » : lire ici l’important « L’Âge de l’éloquence » de Marc Fumaroli _ ;

tout doit être tout le temps, donc _ on n’est ni dans Brecht (« L’Opéra de quat’sous« ), ni dans Rossellini (« La prise du pouvoir par Louis XIV« ) : eux mettent le projecteur sur toutes les ficelles de la « mise en scène » ; jusque dans la vie quodienne, dirait Stanley Goffman (« La Mise en scène de la vie quotidienne« , aux Éditions de Minuit) _ ;

tout doit être tout le temps d’une stricte « évidence » : que d’autres en prennent de la graine !.. ;

on s’esbaudira tout particulièrement à la séquence-tournant (de l’intrigue), donc _ j’y viens ! _, dans laquelle le personnage (de nigaud) de Nicolas _ c’est (la très belle) Judith qui, au présent du film, « raconte«  au (très beau) Gabriel « ce » que (nous ne le saurons qu’à la fin) son mari lui-même, déjà, lui « a raconté » de ce qui est advenu de Nicolas, de Judith et de Claudio (ainsi que de Caline : la troisième « fantôche » de ce « récit«  !… _ ;

on s’esbaudira tout particulièrement à la séquence-tournant (de l’intrigue), donc, dans laquelle le personnage de nigaud (moderne) de Nicolas _ qu’incarne (à la perfection) Emmanuel Mouret, en acteur aussi ici lui-même (de lui-même auteur) : ici, je me permets de renvoyer au dernier chapitre, intitulé « L’auteur, l’acteur, le spectateur » de Marie-José Mondzain en son très important (pour comprendre ce qui nous advient en fait de « culture de l’image » maintenant) « Homo spectator » (aux Éditions Bayard, en octobre 2007)_ ;

dans laquelle le personnage de nigaud (moderne) de Nicolas, donc, essaie de dire au personnage de nigaude (moderne) de Judith sa frustration d' »affection physique«  (sic), depuis que sa « compagne-copine » _ = son « ex« , comme il se dit si bien, en cette ère de la « précarité » généralisée) _ l’a _ sans drame aucun, bien sûr (of course) _ « quitté« , afin de saisir « ailleurs« , plus loin _ « à l’étranger » _, une « opportunité » professionnelle : « Louise avait trouvé une bonne proposition de travail à l’étranger » ;

sans que la caméra (et le montage et le scénario) s’y attarde(nt) si peu que ce soit :

ce mot (d' »opportunité professionnelle« ) très rapide du personnage _ peut-être « Louise«  (?), il me faudra « le«  re-visionnerdit presque tout de l’échelle des valeurs qui se répand et affecte (assez gravement, tout de même !) le « monde relationnel » _ car c’en est encore un, de « monde« de ces personnes (qui le sont, cependant, de moins en moins, sans le savoir, bien sûr, en fait ! elles-mêmes ; ce n’est guère conscient ! ;

et il me faudra interroger là-dessus l’auteur pour savoir comment lui-même se représente à lui, le premier, tout cela, que montre _ et c’est là l’essentiel ! _ si lumineusement son film !…) :

cette séquence-tournant de l’intrigue, dans laquelle Nicolas confie à son amie-confidente Judith son « manque » d' »affection physique« , constitue, pour le spectateur que nous sommes, un étourdissement de régal !

comme « c »‘est magnifiquement saisi par le cinéaste-scénariste-dialoguiste, etc., que sait être, en le « faisant« , le jeune _ et déjà si riche d’expérience-observation si fines et si justes _ Emmanuel Mouret) ;

ce film est véritablement une grâce !!!

Emmanuel Mouret _ je reviens à l’expression base de ma phrase _, le Marivaux donc, au cinéma, en 2007-2008, de ce nouveau siècle qui se découvre _ le siècle ! _,en sa spécificité, donc (existentielle, sentimentale et sensuelle, ou sexuelle), à apprivoiser :

après la vivre un peu _ beaucoup _ passivement (tout va si vite !), cette « spécificité« -ci, au quotidien des jours qui se succèdent, filent et dé-filent à toute vitesse, nous assaillent, entraînent, mènent _ mine de rien violemment _ par le bout du nez, embarqués tous collectivement sur la même galère (socio-économico-politique de la « mondialisation« , pour le résumer vite) sur le pont de laquelle nous nous trouvons _ conjoncturellement (cf ici le clinamen de Démocrite et Epicure, et aussi Clément Rosset !) _ ;

et avec laquelle il nous faut bien, et tant bien que mal, « à la godille » en quelque sorte _ « Sauve qui peut ! » et « Dieu reconnaîtra bien les siens ! » _, « faire«  _ c’est davantage une con-jonction ! qu’une con-joncture !.. _, au fil des jours et des « rencontres » de ceux avec lesquels, volens nolens, nous partageons _ une affaire de « génération » : les couples n’étant pas vraiment interchangeables, comme cela semble finir par « s’avérer« ce voyage et ce séjour rapide qu’est une vie « humaine » !

pour encore (un peu : « Encore un instant ! monsieur le bourreau…« , a demandé sur l’échafaud même, Marie-Antoinette…) pas trop (encore) « non-inhumaine » ; à moins que cela ne s’aggrave, ou s’emballe, assez vite (cf ici Paul Virilio : « Vitesse et politique« , aux Éditions Galilée en 1977 ; ou, aux mêmes Éditions, « La Vitesse de libération« , en 1995) bientôt, selon les intuitions, me semblent-ils bien éclairantes, de Bernard Stiegler (passim, et notamment son dernier « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations« ).


Bref,
la comédie de mœurs qu’est « Un baiser, s’il vous plaît ! » nous parle lumineusement, et avec infiniment de charme et d’humour
_ on y rit en permanence de nousde notre temps.

« Un baiser, s’il vous plaît !« , quand _ encore, pour combien de temps ? en en quels « milieux » (de personnes) ? _ « cela » peut « se demander » :

les personnages d’Émilie (un prénom rousseauiste ?) et de Gabriel (l’ange de l’annonciation, lui ! _ et c’est de son éblouissement, celui de Gabriel : angélique et sexué, qu’interprète avec beaucoup de rayonnement Michaël Cohen _, dès le coin d’une rue de Nantes _ « rue Montesquieu » peut-on lire sur une plaque _, en la séquence d’ouverture de ce magnifique film, que se produit cette « illumination« , à laquelle il _ Gabriel (artisan d’art de profession, lui) _ sait répondre, en, après une ou deux secondes d' »arrêt » (et de réflexion hyperrapide) se retournant, et, revenant, en arrière, re-nouer le fil de (ce début très rapide de) conversation (une étrangère à la ville recherche son chemin) ; et, surtout « véhiculer«  _ en sa camionnette professionnelle (de « restauration de tableaux« , pour le résumer un peu vite) _ l’inconnue parisienne (qu’est Émilie : elle _ interprétée avec beaucoup d’aura par la très lumineuse Julie Gayet _ crée de très beaux tissus d’ameublement : elle, comme lui, artisans d’art, sont dans le qualitatif, pas dans le quantitatif ou le numérique _ comme le sont les « personnages«  de Nicolas, le prof de maths, et de Judith, l’analyste chimique, les « pantins » catastrophiques, si maladroits, eux à ne raisonner que par petits calculs et clichés bienveillants de « vertu » et « compassion » gentille : ils sont attendrissants de candeur rousseauiste !…_ ;

et, surtout, « véhiculer » l’inconnue parisienne _ je reprends, après l’incise, le fil de mon élanqui ignore la topographie de Nantes : elle ignorait, bien heureuse piétonne, les vertus du GPS !!! _ et je boucle là ma parenthèse_ ) ;

les personnages d’Émilie et de Gabriel se présentant à nous sous les lumières et les tonalités _ qui ont quelque chose du Sud (Emmanuel Mouret est marseillaisbien que la scène _ en une seule et même journée et nuit _ soit de climat atlantique (la scène est à Nantes, la Nantes « atlantique » de la « Lola » de Jacques Demy) ;

les personnages d’Émilie et de Gabriel, donc, sont d’un charme _ et d’une sagesse un peu tranquille, en l’intranquillité (« pessoenne« ) de ce qui a tout l’air d’un presque « coup-de-foudre », saisi en quelque sorte au ralenti, en cette séquence d’ouverture du film, par l’œil vif du cinéaste, parce que les deux personnages d’Émilie et de Gabriel, lumineux tous deux, lui de virilité, elle de féminité, épanouis _ bravo les acteurs ! _,

mais sans s’y abandonner, lâcher, re-lâcher (pour s’y perdre)…

A la différence des fantôches (Nicolas et Judith, épatamment interprétés, eux aussi _ de même que la Caline de Frédérique Bel _, avec un rien, qu’il y faut, de « mécanique » _ cf l’analyse du « Rire » par Bergsonpar Emmanuel Mouret et Virginie Ledoyen, en empotés modernes (lui enseigne les mathématiques en un lycée ; elle est chercheuse en chimie ou bio-chimie : ce ne sont pas d’authentiques « chercheurs » ; les sciences « pratiquées » en majorité aujourd’hui, étant, pour la plus grande partie d’entre elles, des « techno-sciences » (d’ingénieurs) utilitaristes _ cf là-dessus les excellents travaux de Gilbert Hottois, dont « Regards sur les techno-sciences« , aux Éditions Vrin, en décembre 2006)dontÉmilie rapporte, de sa belle voix un peu grave, et sur un débit un peu apaisé, méditatif, en son récit _ qui fait la trame principale de la nuit (à l’hôtel) du filmles péripéties malencontreuseset la catastrophe (de cette « histoire » narrée) où les envoie leur innocence bien-pensante _ monter un stratagème de « permutation » (« d’affection physique« , comme dit Nicolas) afin d’offrir une « compensation » _ en l’occurrence la bien gentille « Caline » (interprétée avec beaucoup d’esprit par la piquante Frédérique Bel) _ au mari « quitté » : le pharmacien tennisman fan de Schubert interprété avec sobriété et élégance _ classicisme _ par un excellent Stefano Accorsi, que pareil incident sort alors de sa placidité…

Une innocence bien-pensante bien, telle une figure imposée de patinage artistique, dans (et selon) « l’air du temps«  ; sans la moindre sagesse « personnelle« , je veux dire : ce sont bien _ tels les « héros » (jeunes « cadres« ) des « Choses«  de Georges Perec, en 1965 _ des « fantôches«  ;

incapables de passer du stade d’enfant _ immature encore : ici, relire Kant, l’indispensable « Qu’est-ce que les Lumières ? » ;
et son commentaire par Bernard Stiegler dans « Prendre soin _ de la jeunesse et des générations » _ au statut de personnes adultes ; à celui de « sujet de soi« ).

La catastrophe les perd…

D’où la leçon de « sagesse » qu’en tirent, « in fine« , les deux seuls vrais personnages de ce film (tout entier, et en moins de vingt-quatre heures, à Nantes) Gabriel et Émilie, pour un baiser d’un sel, alors, tout spécifique : en quelque sorte « retenu« .

C’est très joli…

Si vous n’avez pas encore découvert au cinéma ce petit chef d’œuvre (de lucidité piquante sur notre « air du temps« ) de 96 minutes, précipitez-vous sur le DVD disponible cette semaine-ci du mois d’août, huit mois tout juste après sa sortie sur les grands écrans…

Titus Curiosus, le 17 août 2008

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