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Lecture zébrée des 50 pages du « Bela Bartok, un abécédaire ennuagé » de Peter Szendy : le notable motif des « clouds », chez Béla Bartok, György Ligeti et Karol Beffa…

18juil

Achevant à l’instant la lecture cursive des 50 pages à peine du lui-même cursif petit livre, « Bela Bartok, un abécédaire ennuagé« , que Peter Szendy vient de consacrer _ aux Éditions de la Philharmonie de Paris _ à des remarques, effectivement elles-mêmes cursives _ mais suivies : un fil très cohérent s’y déroule et défile avec pertinence et vive alacrité, idoinement bartokienne ! _, sur la musique et la vie de Béla Bartok,

et en qualifiant cet « Abécédaire » sien d’ « ennuagé »,

je me demande si c’est précisément chez Béla Bartok que György Ligeti, mais aussi Karol Beffa éminent ligetien ; cf son très remarquable « György Ligeti« , paru aux Éditions Fayard en mai 2016… ; et, à propos de son concept de « Clocks and clouds« , cf mon article du 1er juin 2016 : « « , même si la vidéo de sa Leçon du 6 décembre 2012 a cessé d’y être directement accessible ; on la lira dans son « Parler, jouer, composer : septs leçons sur la musique« ., paru aux Éditions du Seuil le 9 mars 2017… _, ont trouvé cet important motif musical des « clouds », bien présent dans leurs œuvres à eux…
On trouve aussi à la page 52 une référence « au premier des « Nocturnes » pour orchestre de Debussy, « Nuages«  », à propos la première des « Deux images » de Béla Bartok, en 1910 :
« mêmes ondulations (quoique dans un tempo plus rapide) sur fond desquelles s’élève une mélodie aux vents dont les contours sont semblables« …
La question de l’hybridation musicale, et ses éminentes vertus, est aussi présente en ce regard de Peter Szendy sur Béla Bartok, comme elle l’est dans le lucidissime, et plus encore justissime, « L’autre XXe siècle musical » de Karol Beffa…
Ce lundi 18 juillet 2022, de Bordeaux, et ses 41°…
et guère loin des incendies toujours en extension, en Gironde, de La Teste et de Landiras
P. s. :
Et ce lundi après-midi, ce sont tous les résidents du Pyla qui ont été priés, dès 13h 30, d’évacuer le lieu !
Ce lundi 18 juillet 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Ré-écouter en continu le puissamment charmeur et envoûtant « El Dorado » de John Adams (de 1991), dans l’enregistrement de Kent Nagano (en 1993, pour Nonesuch), en suivant aussi les analyses qu’en donne, avec admiration et lucidité tranquille, Karol Beffa en son passionnant et très riche « L’Autre XXe siècle musical » : pour contribuer à cerner l’idiosyncrasie de sa puissante imageance à travers les inventives hybridations de ses compositions…

10juil

Ce dimanche matin, et comme pour saluer le très beau temps et la chaleur californienne promise et à venir,

je mets sur ma platine le magique et troublant « El Dorado » de John Adams , en 1991,

tel qu’interprété par le Hallé Orchestra sous la direction de Kent Nagano, en un superbe enregistrement en juillet 1993, à Manchester _ soit le CD 14 du superbe merveilleux coffret de 40 CDs de l’Intégrale Nonesuch 075597932294 de nouveau disponible ! Quel trésor ! _,

en suivant aussi les pages d’analyse que lui consacre Karol Beffa, aux pages 181 à 200, de son indispensable « L’Autre XXe siècle musical »

_ cf aussi la vidéo de mon très détaillé entretien avec Karol Beffa, sur ce livre, à la Station Ausone (de la librairie Mollat) à Bordeaux, le vendredi 25 mars dernier, accessible aussi en mon article du 7 avril suivant : « « 

Outre son talent, d’abord, bien sûr, de compositeur, mais aussi, ensuite, d’interprète (au piano, ou à la direction d’orchestre), ainsi, encore, que d’enflammé improvisateur au piano,

Karol Beffa est un magnifiquement compétent écouteur-mélomane ainsi qu’analyseur merveilleusement fin de musique,

et un très efficace partageur _ communiquant et pédagogue _ de tout cela !

Que de talents réunis _ et si efficacement inter-connectés _ en ce très remarquablement sur-doué de la musique !!!

Ce n’est donc peut-être pas tout à fait un hasard, si, pour Marcel Bluwal et la télévision, en 1982, le petit Karol Beffa, âgé alors de 8 ans, a interprété le rôle de l’enfant Mozart _ écouter ici son témoignage rétrospectif là-dessus le 13 novembre 2020 sur France-Musique…

Bien sûr, jouir de la musique de l' »El Dorado » de Johns Adams, ne passe pas nécessairement, et loin de là (!), par la lecture de l’analyse que sait si finement en donner Karol Beffa.

Et il est même très fortement déconseillé de commencer par là !

La jouissance de la musique est d’abord une délectation de la sensibilité la plus ouverte et accueillante à l’inouï, et impromptue qui soit…

L’analyse compétente et sereine _ dénuée de pathos _ n’est en quelque sorte qu’un luxe supplémentaire pour une écoute peut-être un peu plus affinée _ mais ce n’est même pas sûr : à chacun de savoir aussi la transcender en son écoute la plus sensible et ouverte possible de la musique rencontrée… _, tel celui d’une belle cerise sur un surtout très délicieux gâteau…

Voilà :

découvrir et arpenter tout l’œuvre enregistré sur disques, ici pour Nonesuch, de John Adams, à défaut de l’écouter live au concert, est une chance à saisir désormais bien plus accessible.

Et, oui, John Adams est bien un compositeur admirable de cet « autre XXe siècle musical » un moment discrédité,

qui se situe, en sa création éminemment singulière, et nécessairement hybride aussi, tout à fait dans la lignée des grâces somptueuses d’un  Debussy et d’un Ravel, notamment _ en ce chapitre « El Dorado » de son livre, c’est à trois reprises, pour Debussy, et quatre reprises, pour Ravel, que Karol Beffa évoque ces noms pour les relier au plus intime de l’œuvre si puissamment charmeur et envoûtant, en son idiosyncrasie propre, de John Adams…

Cet article-ci de ce dimanche matin

prolonge celui du mercredi 30 mars dernier « « , qui permettait d’accéder aux podcasts des écoutes de la partie I (« The Machine in the Garden« , 12′ 40), et la partie II (« Soledades« , 16′ 09), de l’ « El Dorado » de John Adams en ce même enregistrement pour Nonesuch, sous la direction de Kent Nagano, à Manchester, en juillet 1993

Ce dimanche 10 juillet 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

La pudeur la plus intime de l’idiosyncrasie de Reynaldo Hahn miraculeusement incarnée par le piano délicat sublimissime de Pavel Kolesnikov…

02juil

Ainsi que l’indique Pavel Kolesnikov lui-même dans la notice du livret du CD « Reynaldo Hahn Poèmes & Valses« , le CD Hyperion CDA 68383 qui vient de paraître ce mois de juin 2022,

ce fut l’expérience du confinement du COVID-19 « qui bouleversa le monde dans tous ses agissements » qui constitua « le moment idéal » pour le pianiste de se mettre à affronter _ enfin _, dans la perspective très concrète d’un enregistrement, « l’incroyable corpus de pièces pianistiques » de Reynaldo Hahn, qui avait provoqué, lors de sa première découverte par lui, quelques années auparavant, un « trouble initial : à première vue, j’ai eu _ alors _ du mal à appréhender ces œuvres, à entrer _ vraiment _ dedans.« 

Et « Ce fut Éros caché dans les bois et particulièrement sa sonorité _ assez extraordinaire, en effet _ qui agirent _ lors de la découverte initiale du piano de Reynaldo Hahn par Pavel Kolesnikovcomme éléments déclencheurs. Il y avait là quelque chose d’intrigant, de programmatique et pourtant d’un peu abstrait. Il est singulier qu’une œuvre puisse à ce point s’inscrire dans l’empire du doute, la scène n’étant réellement ni de ce monde ni d’un autre monde et n’appartenant ni au domaine des dieux ni à celui des vivants.« 

« Passé ce premier sentiment, je me suis _ alors _ laissé gagner par la musique, qui est elle-même à la fois vague et précise. Voilà comment je suis passé d’une œuvre l’autre, comme un enfant tenant un sac de bonbons dont le niveau baisse à mesure que sa faim de sucre se déchaîne. Certaines pièces me laissèrent indifférents, mais d’autres _ nombreuses _ me renvoyaient à ma première impression de mystère, là où l’auditeur est à la lisière de ce qui lui est familier.« 

Mais cette musique _ si rare en la puissante mais si discrète étrangeté de son idiosyncrasie _ décidément résistait…

Ce n’est que « les années passant _ que _ j’ai compris qu’il y avait un temps pour tout, et qu’il ne fallait jamais forcer une adhésion. Je me suis fait confiance, et j’ai rangé le recueil, pour mieux y revenir ensuite« .

De fait, au moment de la sidération si puissante de l’expérience de l’enfermement pour le COVID-19,

ce fut « la torpeur du temps distendu, une grosse biographie de Proust dans les mains, et _ surtout _ ce vaste champ de réflexion qui se dégageait par contrainte dans ma vie, _ qui _ apparurent comme des ingrédients _ paradoxalement _ providentiels.

Après avoir procrastiné pendant quelques jours, je pris mon courage à deux mains et je me suis mis à imaginer l’enregistrement _ à réaliser. L’idée de départ était relativement simple et en grande harmonie avec mon précédent projet d’enregistrement des Variations Goldberg (CDA 68338) : tenter de construire les sons sur la base d’une présence imaginaire de l’interprète _ chose impossible au concert vu qu’il se tient physiquement devant les auditeurs _ et offrir de s’ouvrir _ soi, pleinement _ à une sorte d’écoute intérieure. Surtout ce qui me plut par-dessus tout fut d’adopter une esthétique de travail que j’avais appliquée à la musique de Bach et de la confronter désormais à une œuvre réputée aux antipodes de celle-ci.« 

Mais « comment _ donc _ y pénétrer par un _ si _ minuscule trou de serrure ? C’est la qualité insulaire de l’œuvre de Hahn : ses beautés fragiles sont comme protégées par des océans d’incertitudes, où tout est vague et protège son expression, à la fois minuscule et expressive.« 

Et de fait « il y a quelque chose de très apaisant dans la manière dont Hahn observe et agence les minuscules touches d’émotion : nulle arrogance architecturale, mais seulement de la tendresse, une grande tendresse. J’y vois presque quelque chose d’enchanteur, un funambulisme entre la clarté, l’élégance et la liberté d’expression _ voilà tout Hahn en sa singulière et si rare idiosyncrasie… C’est l’art d’habiter sa musique sans volonté de la posséder« .

Et c’est ainsi que « en ce début de crise _ pour Pavel Kolesnikov confiné alors à son domicile londonien _Reynaldo Hahn fut ma planche de salut« …

Le résultat,

cet enregistrement-ci de 19 des 53 pièces « Rossignol éperdu« , et de 6 des 11 « Premières Valses » de Reynaldo Hahn,

est un prodigieux miracle d’intelligence de la sensibilité de ce compositeur si fin, si racé, si pudique…

De ces œuvres pour piano seul de Reynaldo Hahn,

ma discothèque comprenait déjà

d’une part le double CD « Le Rossignol éperdu » (Passavant Music PAS 114273), des 53 pièces de ce recueil, par Bernard Paul-Reynier, enregistré en mai 2014 ;

et d’autre part, le CD « Reynaldo Hahn Piano Works » (Pro Piano 224538), comprenant les 11 « Premières Valses« , par Laure Favre-Kahn, enregistré à New-York le 11 mars 2003.

Mais l’interprétation sublimissime de délicatesse de Pavel Kolesnikov, ici, emporte tout !

Cf aussi mon article du 22 mars dernier : « « ,

rédigé au moment de ma lecture passionnée de « L’Autre XXe siècle musical » de l’ami Karol Beffa, à l’oreille et au goût si magnifiquement perspicaces…

À la page 55 de ce livre important, Karol Beffa résume ce qu’il qualifie de « grand secret » de Reynaldo Hahn, « celui du charme« .

Et « par ce charme _ prévenait-il _, on ne saurait entendre le mignon, le joli, le mignard complaisant, mais le charme au sens de carmen, qui désigne en latin le sortilège.

Hahn le charmeur est un enchanteur, un sorcier« .

On ne saurait mieux dire.

Et ce merveilleux CD enchanteur « Reynaldo Hahn _ Poèmes & Valses » de Pavel Kolesnikov, nous fait approcher au plus près de la magie unique de ce sortilège singulier de l’art si « naturel » de Reynaldo Hahn,

si puissant et pénétrant en sa pudeur si délicate et presque fragile…

Ce samedi 2 juillet 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Enthousiasmant concert hier soir au Théâtre des 4 Saisons de Gradignan, avec un magnifique Félicien Brut, et un orchestre de jeunes musiciens déchaînés ; avec la création mondiale de la Suite pour accordéon et orchestre « Olympia », de Karol Beffa…

08juin

Le concert avec Félicien Brut hier soir au Théâtre des 4 Saisons à Gradignan,
a été épatant !
D’un enthousiasme festif et d’un engagement assez rare de la part des très talentueux musiciens de l’orchestre
composé de jeunes instrumentistes de l’Orchestre du Pôle d’Enseignement Supérieur de Musique et de Danse (PESMD) de Bordeaux-Aquitaine, pour une moitié,
et de jeunes instrumentistes du Centre Supérieur de Musique du Pays Basque (Musikene) _ de Donostia-Saint-Sébastien _, pour l’autre moitié,
dirigés avec maestria par le chef Laurent Gignoux, à la direction d’une vivacité très dynamique en même temps qu’élégante :
des jeunes d’un enthousiasme merveilleusement communicatif, 
et incarnant, oui, magnifiquement les musiques très expressives qu’ils jouaient _ de Heitor Villa-Lobos (« Bachianas Brasileiras n°2« ), Leonard Bernstein (« Danses symphoniques de West Side Story« ), Arturo Marquez (« Danzon n°2« ), Richard Galliano, Astor Piazzolla (« Oblivion« ), Karol Beffa (« Olympia« ), Thibault Perrine (« Caprice d’accordéoniste« ), Gus Viseur (« Flambée montalbanaise« ) _, et qui les portait, et nous avec, vers les cintres…
De ces œuvres la plupart très festives, je possède diverses brillantes interprétations à ré-écouter :
 _ de la 2e des « Bachianas Brasileiras«  de Heitor Villa-Lobos, d’abord l’interprétation, à Paris les 10 et 11 mai 1956, sous la direction du compositeurVilla-Lobos lui-même : soit le CD EMI 7243 5 66912 2 3 « Villa-Lobos Bachianas Brasileiras N° 1, 2, 5 & 9 » ; ou bien, aussi, à Sao Polo, en juin 2002, sous la direction impeccable de John Neschling : soit le coffret BIS 1830/32 « The Complete Choros and Bachianas Brasileiras« 
_ des « Danses symphoniques de West Side Story« ) de Leonard Bernstein, d’abord la version princeps, à New-York, le 6 mars 1961, sous la direction, ici encore, du compositeur Bernstein lui-même : soit le CD Sony SMK 63085 « Bernstein : Candide, Symphonic Dances from West Side Story, On the Waterfront, Fancy Free« 
_ du « Danzon n°2 » d’Arturo Marquez, l’interprétation, à Caracas, en janvier 2008, du Simon Bolivar Youth Orchestra of Venezuela, sous la direction flamboyante de son chef Gustavo Dudamel : soit le CD DG 477 7457 « Fiesta« 
_ de l' »Oblivion » d’Astor Piazzolla, plusieurs passionnantes interprétations :
. celle, à Tokyo le 26 juin 1988, d’Astor Piazzolla et le Quintetto Tango Nuevo accompagnant la merveilleuse Milva : soit le CD 7Music 7M001-2 « Milva & Astor Piazzolla Live in Tokyo 1988 » ;
. celle, aussi à Tokyo, les 20 et 21 juin 1988, à nouveau de Milva, cette fois avec le Quintetto Argentino de Daniel Binelli : soit le CD Accademia 2004 AC 402-1 « Milva El Tango de Astor Piazzolla » ;
. celle, splendide aussi, sur deux pianos, de Martha Argerich et Eduardo Hubert, en 2009 : soit le CD Warner 019029531899 « The Sound of Piazzolla » ;
. et celle, également saisissante, à Lockenhaus, en 1995, de Gidon Kremer avec Vadim Sakharov, Alois Posch et Per Arne Glorvigen : soit le CD Nonesuch 755979407 2 « Hommage à Piazzolla« .
Quant à Félicien Brut,
il est merveilleusement plein de vie et d’une formidable énergie !
Pour une soirée musicale de quasi été, qui fait vraiment beaucoup de bien !
et le public, très nombreux, n’a pas ménagé ses longs et vibrants applaudissements… 
Ce fut ainsi l’occasion de la création mondiale, ce 7 juin, de la Suite musicale pour accordéon et orchestre « Olympia« , de Karol Beffa, par son dédicataire même, Félicien Brut,
avec, ainsi que l’a confié au public Félicien Brut, des références musicales subtiles aux performances à l’Olympia, 28 Boulevard des Capucines à Paris _ entre le 5 février 1954 et le 14 avril 1997 _, de chanteurs qui ont intensément et durablement marqué le public de cet Olympia _ de Bruno Coquatrix, décédé le 1er avril 1979 _, comme le furent Barbara, Charles Trenet, Yves Montand, Edith Piaf et Charles Aznavour…
Un concert de création mémorable !
… 
En une salle, ce Théâtre des 4 Saisons, à l’acoustique parfaite !
_ Félicien Brut était venu y enregistrer son précédent superbe CD « Le Pari des bretelles« … 
Ce mercredi 8 juin 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Pier-Paolo Pasolini, fondamentalement poète en les diverses facettes de ses diverses expressions : un superbe entretien de René de Ceccatty avec Jacques Henric pour Art Press

06juin

L’année Pasolini 2022 _ des 100 ans de la naissance de Pier-Paolo Pasolini, le 5 mars 1922 à Bologne _

nous offre une nouvelle contribution lucidissime de l’ami René de Ceccatty,

en un très riche et très pertinent entretien, très vivant, pour Art Press, avec Jacques Henric,

intitulé « pier paolo paSoliNi cinéaste de poésie » :

pier paolo paSoliNi cinéaste de poésie

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Pasolini avec sa mère. 1962. (Bridgman Images/AGF)

René de Ceccatty

Avec Pier Paolo Pasolini

Éditions du Rocher, 560 p., 24 euros

René de Ceccatty

Gallimard, « Folio biographies », 320 p., 9,80 euros


Pier Paolo Pasolini
Descriptions de descriptions
Traduit par René de Ceccatty Manifeste ! , 450 p., 23 euros

Pier Paolo Pasolini

Pasolini par Pasolini

Entretiens avec Jon Halliday Traduit par René de Ceccatty Seuil, 240 p., 32 euros

L’anniversaire de la naissance de Pier Paolo Pasolini bénéficiera-t-il de la même couverture de presse que celle de Jack Kerouac ? Si les biographies de deux des grandes figures littéraires du siècle passé permettent de trouver des affinités entre elles, l’histoire dans laquelle elles ont été plongées l’une et l’autre n’est pas la même : les États-Unis ne sont pas l’Europe, et ne sont surtout pas l’Italie ; les Américains n’ont pas vécu sous un régime fasciste. Kerouac et Pasolini n’ont pas connu la même mort. René de Ceccaty, dans la récente réédition _ complétée d’un très important chapitre inédit  _ de la biographie qu’il avait consacrée à Pasolini en 2005, revient précisément sur les conditions de l’assassinat de celui-ci, il en relate les faits et en analyse les dernières hypothèses.

Si la personnalité et l’œuvre de Kerouac peuvent aujourd’hui relativement faire consensus, il n’en est donc pas, et il n’en sera jamais ainsi avec Pasolini, tant les engagements politiques, idéologiques, religieux, littéraires, moraux de l’auteur de l’Expérience hérétique et des Dernières Paroles d’un impie ont été et restent objets de scandales pour toutes les bienpensances, de gauche, de droite, d’extrême droite et d’extrême gauche. Qu’on se remette en mémoire les polémiques qui l’opposèrent à l’ensemble des intellectuels et écrivains italiens, inclus ses propres amis. Nous avons choisi d’interroger un des meilleurs commentateurs français de l’œuvre de Pasolini, René de Ceccatty, essayiste, traducteur, écrivain lui-même. Outre sa biographie de Pasolini, il publie aux éditions du Rocher Avec Pier Paolo Pasolini. Il est aussi le traducteur et l’auteur de la postface des derniers entretiens qu’a donnés Pasolini avant sa mort, publiés par le Seuil, Pasolini par Pasolini, un riche album illustré de photos, photogrammes et archives. À signaler également Contro-Corrente, un récit de voyage (illustré) de Chantal Vey « sur la route de Pier Paolo Pasolini » (Loco, 256 p., 29 euros). Et ce rappel : à voir ou revoir, le film de Luwig Trovato tourné en 1984 grâce à l’aide de son ami Ninetto Davoli, Pasolini, la langue du désir, pour les entretiens avec le père Virgilio Fantuzzi, jésuite ami de Pasolini, avec Laura Betti, Alberto Moravia, Bernardo Bertolucci, Ettore Scola…

Jacques Henric

■ Les entretiens de Pasolini avec Jon Halliday, inédits en France, parus dans l’album du Seuil, ont-ils modifié l’image que vous aviez de la personnalité de l’écrivain ?

Pasolini, durant toute sa vie, a donné d’innombrables entretiens, mais certains, comme celui avec Jean Duflot, ou bien sûr le dernier, accordé à Furio Colombo, sont particulièrement éclairants. Il en restait un troisième, essentiel, parmi la somme d’inédits (rappelons que les œuvres écrites complètes publiées en Italie il y a une vingtaine d’années sont l’équivalent de dix Pléiades, c’est-à-dire plus de vingt-mille pages). Jon Halliday, journaliste irlandais, futur spécialiste du cinéma et de la politique asiatique (la Chine et le Japon) et auteur d’une biographie de Mao, était dans les années 1960 en Italie et a proposé à Thames & Hudson une monographie sur Pasolini qui commençait à être largement connu dans le monde, notamment grâce à son film l’Evangile selon saint Matthieu (1964). Plutôt que d’écrire l’essai qu’on lui demandait, il a préféré donner la parole au cinéaste poète pour mieux le faire connaître. Et tout en l’orientant sur la genèse de ses films, il est soucieux de dessiner l’arrière-plan personnel, biographique et politique. Sachant que son interlocuteur était (nous sommes en 1968) très engagé dans la réflexion politique, connaissant ses déboires avec la Démocratie chrétienne, mais aussi avec la ligne droite du PCI, il l’incite à exprimer complètement ses positions, ses différends, ses choix. Mais il tient à ce que Pasolini dresse lui-même son tableau familial et retrace son parcours. C’est donc un document assez rare sur la vie et l’œuvre de Pasolini, sur la genèse de presque tous ses livres (recueils de poèmes, romans, essais) et films, depuis sa naissance, jusqu’en 1968. Un entretien supplémentaire sur Théorème que Pasolini était en train d’achever, sera ajouté lors de la publication, l’année suivante, et, pour la version italienne (qui est posthume et ne parut qu’en 1992), le journaliste complétera le livre par une conversation sur les Contes de Canterbury, tourné en 1971-72.

Que l’entretien ait eu lieu au printemps 1968 n’est évidemment pas anodin. Pasolini est amené à clarifier ses positions, en tant qu’artiste, mais aussi en tant que citoyen, ainsi qu’il le fera désormais systématiquement, dans les dernières années de sa vie, à travers des chroniques souvent provocantes et brûlantes, réunies sous les titres respectifs des Écrits corsaires, du Chaos, des Lettres luthériennes. Mais ici, c’est davantage le cinéaste qui prend la parole. Un cinéaste très particulier, dans la mesure où il est arrivé relativement tard derrière la caméra (à 39 ans), alors qu’il est déjà considéré comme un poète majeur (avec les Cendres de Gramsci et la Religion de mon temps, ainsi que le Rossignol de l’Église catholique) et un romancier qui a apporté une véritable révolution linguistique, en mettant en scène des petits délinquants de la banlieue de Rome, dont il transcrit le langage (enregistré avec l’aide de son ami Sergio Citti), sous une forme littéraire qui n’avait jamais eu de précédents. Cette innovation stylistique était considérée également comme un geste politique, contesté par les communistes, dérangés de voir le sous-prolétariat et la pègre supplanter, dans la mythologie des classes populaires, la classe ouvrière… Par ailleurs, l’inspiration poétique, où se mêlaient marxisme, christianisme, sentiment mystique de la nature, vénération du patrimoine artistique, essentiellement pictural, et conscience historique, aveux sexuels, crudité et raffinement linguistique, était inhabituelle. On quittait avec lui le réalisme, mais non la réalité. Subtilité qu’il eut du mal à faire comprendre et qui lui valut pas mal de déboires. Dans ces entretiens, Pasolini est donc amené à justifier de nombreux aspects de sa vie personnelle, de son engagement politique, de sa lecture de la littérature et de sa perception du cinéma, et à faire comprendre à son interlocuteur pourquoi nombre de ses films avaient fait l’objet d’interdictions et même de procès, pour des raisons aussi politiques que morales et esthétiques. J’avais bien entendu lu en italien dès sa parution en 1992 ce livre qui m’a paru tout à fait exceptionnel. Et il m’a été utile pour la rédaction de ma biographie de Pasolini, parue en 2005. Mais ce ne sont pas ces entretiens qui m’ont apporté, pour le chapitre additionnel _ très important ! _ de la nouvelle version parue en 2022, des éléments nouveaux, puisque j’ai simplement regroupé dans un chapitre final ce qui concerne l’enquête sur son assassinat. Ce qu’en revanche, moi-même, j’ai ajouté à ces entretiens, dans ma postface, concerne la fin de sa carrière cinématographique et littéraire, et notamment Porcherie, Médée, le Décaméron, les Mille et Une Nuits et Salò, dont Jon Halliday, forcément, ne dit rien. Nous avons décidé d’illustrer les entretiens par des photos de tournage, qui permettent de comprendre dans quelles conditions se trouvaient les comédiens et amis de Pasolini, et Pasolini lui-même. Il y a également des photogrammes qui donnent une idée des principes de son esthétique (qu’il commente) et de leur évolution (sur laquelle il a par ailleurs théorisé dans Empirismo eretico). Pasolini a toujours accompagné sa création poétique, romanesque, cinématographique d’explications ou de questionnements, et la forme dialoguée lui était très naturelle. C’était un cinéphile et un lecteur très pointu. Il avait donc l’habitude d’analyser, comme le montrent ses Descriptions de descriptions (que j’ai traduites et que Manifeste ! republie dans une version considérablement augmentée par rapport à leur première publication par Rivages).

HAINE DU CONSENSUS

Comment interprétez-vous l’incompréhension avec laquelle a été reçue, en France notamment, ce qui me paraît être le chef d’œuvre de Pasolini, Petrolio ? Ma question vaut aussi pour Salò.

En 1995, lorsque a paru en France ma traduction de Petrolio (publié en Italie en 1992), j’ai été confronté – tout comme, en Italie, la petite-cousine et héritière de Pasolini, Graziella Chiarcossi, qui avait fini par se résoudre à sortir du tiroir ce chef-d’œuvre inachevé, resté à l’état de tapuscrit, et que très peu de lecteurs avaient eus entre les mains en dehors d’elle-même et d’Alberto Moravia ou d’Enzo Siciliano –, à une perplexité de la critique et même à une certaine hostilité. Deux problèmes se posaient avant tout : l’inachèvement de l’œuvre et son contenu. L’inachèvement était bien sûr accidentel, puisque Pasolini, qui avait commencé la rédaction vers 1972 a été assassiné en 1975 _ le 2 novembre 1975, à Ostie _, alors qu’il n’avait écrit qu’un quart probablement de ce qu’il avait imaginé. Ce devait être une œuvre monumentale. Mais l’inachèvement, la forme fragmentaire et partiellement obscure, faisaient partie du projet littéraire (et politique). Pasolini s’en exprime dans le livre même, en s’appuyant sur des principes du formalisme russe qu’il cite. Il use de divers registres, dont celui du pastiche et de la parodie, puisqu’il réécrit les Possédés de Dostoïevski, qu’il modernise et adapte au contexte italien. Mais comme il l’avait déjà fait dans Alì aux yeux bleus (recueil de scénarios, poèmes, nouvelles, fragments), il met côte à côte des textes de natures différentes. En cela, il se rapproche de livres composites comme la Tentation de saint Antoine de Gustave Flaubert ou le Satiricon de Pétrone. C’est un concentré, un compendium du savoir politique, social, métaphysique, de son temps.

Ce livre par ailleurs met en scène un personnage qui se dédouble (Carlo di Tetis et Carlo di Polis) et qui n’est pas l’alter ego de l’auteur, mais qui a des traits communs avec lui. Et Pasolini décrit à la fois certains de ses projets cinématographiques, reproduit certaines de ses lectures, met en scène ses amis (Alberto Moravia et Elsa Morante, entre autres), cite des hommes politiques facilement reconnaissables sous leurs noms fictifs, donne libre cours dans un chapitre désormais célèbre et volontairement très obscène (« Le terrain vague de la via Casilina ») à ses fantasmes sexuels (des rapports sexuels répétitifs et cumulatifs avec une cinquantaine de garçons en une nuit dans la banlieue désolée de Rome), enfin, et ce sera le cœur de ce livre, il se livre à une enquête sur le meurtre déguisé en accident d’Enrico Mattei, le patron de l’ENI, la société nationale italienne de pétrole, qui donne donc son titre au livre.

Le roman (présenté comme « poème ») contient des analyses de théorie littéraire particulièrement pointues qui en rend la lecture parfois ardue. Pour des raisons morales (comme pour ses premiers romans), le livre a choqué, surtout après son assassinat que l’on comprenait en partie comme une sorte de conséquence de ses fantasmes sexuels. Le livre semblait confirmer cette thèse. Par ailleurs l’apparent désordre du texte semblait donner raison aux critiques qui pensaient qu’il n’était pas digne d’être publié. C’est un procès que l’on fait à de nombreux posthumes. Je rapproche pour ma part ce livre d’Un captif amoureux de Jean Genet, et je pense que Pétrole tient dans l’œuvre de Pasolini une place similaire à celle qu’a tenue son livre posthume dans l’œuvre de Genet. Avec les mêmes malentendus, pour ne pas dire contresens, sur l’interprétation politique de ces longs poèmes en prose. Quand on lit Trasumanar e organizzar, qui est le dernier recueil poétique publié du vivant de Pasolini, on s’aperçoit de la grande cohérence de son œuvre et du lien qui unit ces poèmes aux pages de Pétrole. Bien que certaines pages de Pasolini, en poésie et en prose, soient limpides et lumineuses, il n’hésitait pas à publier des textes hermétiques, lui qui pourtant honnissait l’avant-garde ! Avec le temps, j’ai vu évoluer les jugements sur Pétrole, de façon de plus en plus positive, surtout chez les universitaires, mais aussi chez les enquêteurs qui ont trouvé dans Pétrole des éléments, selon eux, déterminants pour expliquer les circonstances ou plutôt les causes politiques de son assassinat.

En ce qui concerne Salò ou les 120 journées de Sodome, le problème est différent. J’ai assisté à la première projection mondiale du film, au Festival de Paris, le 22 novembre 1975, moins de trois semaines après son assassinat. Certains spectateurs réclamaient à grands cris l’arrêt immédiat de la séance. Le film a été vu alors à travers le filtre de ce meurtre, comme si la métaphore du sexe comme arme d’humiliation et d’extermination s’était concrétisée et objectivée dans cette tragédie. En dehors de cette dérive d’inter- prétation inévitable dans de telles circonstances, il y a eu deux sortes de contestations de ce film : certaines critiques – émanant par exemple de Roland Barthes que Pasolini admirait, sur lequel il avait écrit, mais qu’il cite, dans le générique, comme une inspiration du film et comme lecture des tortionnaires snobs, bourgeois, pervers et cultivés, ou de Michel Foucault qui s’est exprimé avant d’avoir vu le film et sur de simples préjugés – ont reproché à Pasolini d’avoir mal interprété Sade, de l’avoir « représenté », alors que l’imaginaire sadien était délibérément irréaliste et ne supportait pas l’image ; d’autres, comme Italo Calvino, ont vu, dans ce film, une dénaturation de l’histoire de l’Italie par cette représentation métaphorique qu’il jugeait hystérique et quasiment pathologique et ont contesté l’idée d’attribuer le fascisme à Sade, lui qui avait payé cher son esprit révolutionnaire, ou d’avoir réduit le fascisme à ce rituel sexuel sanglant.

Mais le problème fondamental est le revirement de Pasolini quant à son usage de la sexualité dans son art : jusque-là, après une période de culpabilisation assez forte sur son homosexualité vécue dans sa prime jeunesse, dont il s’était affranchi plus ou moins, mais plutôt moins que plus, ainsi qu’en témoignent ses Cahiers rouges et surtout Amado mio et Actes impurs (le titre dit tout…), le sexe libre et affirmé était une revendication de ses films et une joyeuse provocation, anticonventionnelle, antihypocrite. Le sexe peu à peu devenait un ennemi, pour lui. Il le représentait avec dégoût. Et le désir sexuel devenait une forme d’agression et d’horreur. Et il s’isolait, de ce fait, considérablement, par haine du consensus. Cela dit, ce n’était évidemment pas la première fois que Pasolini représentait le sexe de manière négative : il l’avait fait dans Médée, dans Porcherie et même, dans une moindre mesure, dans les Contes de Canterbury. Il se peut que, sur le plan biographique, l’abandon de son ami Ninetto Davoli qui s’était marié et l’avait donc trahi, ait eu une influence sur cette humeur sexuelle dépressive. Cela dit, la récente redécouverte d’un scénario intitulé la Nebbiosa (parue en français sous le titre la Nébuleuse), écrit à la fin des années 1950, et décrivant le meurtre d’un homosexuel par des voyous bourgeois à Milan, montre que Pasolini n’a cessé d’avoir une vision sombre et menaçante, menacée, de sa propre sexualité, et peut-être du sexe en général.

POÉSIE DU RÉEL

Dans les nombreux textes que vous avez publiés sur Pasolini, vous revenez souvent sur l’œuvre poétique. Pour quelles raisons ?

J’ai publié à trois reprises des recueils de mes articles et conférences sur Pasolini, au Scorff en 1998, au Rocher en 2005 et maintenant. J’ai voulu souligner à quel point cette œuvre m’avait accompagné autant que je l’avais accompagnée. Mais ce qui m’im- portait surtout, c’était de mettre l’accent sur l’homogénéité de cette création et sur les liens explicites ou sous-jacents qui unissaient des aspects apparemment différents. Ces liens ont nom poésie. Là-dessus, Pasolini n’a aucune ambiguïté. Particulièrement dans les textes qu’il a écrits ou prononcés sur son passage de la littérature au cinéma, du langage écrit au langage imagé, il a expliqué comment il a toujours été animé, dans sa création, par une quête de la « réalité ». Son choix de la langue frioulane, plutôt que de l’italien standard, du moins dans sa jeunesse, était une réponse à une révélation : en entendant prononcer certains noms en frioulan, il avait le sentiment que la réalité de la chose désignée trouvait sa place dans le poème. Il prend l’exemple du mot « rosada » (en frioulan) au lieu de « rugiada » (en italien) pour désigner la rosée. Il était soucieux de ne pas « représenter » de façon arbitraire et abstraite la réalité, mais de la « présenter » dans le texte ou sur l’écran.

L’écran, c’est-à-dire le cinéma, lui offrait une possibilité, qui était, dit-il, d’utiliser la réalité (des êtres humains, des paysages, des objets, des constructions) pour exprimer la réalité. Le cinéma était le langage non écrit de la réalité au moyen de la réalité en tant que im-signes (signes imagés). Comme si le cinéma lui permettait de faire l’économie d’un intermédiaire qui aurait été le langage écrit. Mais cette démarche était une quête poétique. Je pense que Pasolini est avant tout un poète. Qu’il l’est dans toute sa création, romanesque, théorique, cinématographique, poétique. Ce n’est pas un hasard, si son acte politique le plus tonitruant (et le plus contesté) a été le poème « Le PCI aux étudiants ! ! » où il a interpellé violemment les étudiants bourgeois et a pris parti pour les policiers prolétaires. Ce coup de tonnerre, surinterprété, mésinterprété, l’a certes éloigné de certains lecteurs, mais a rappelé l’impact que pouvait avoir l’expression poétique. Quelle que soit l’opinion que l’on ait sur la valeur de l’œuvre de Pasolini, rares sont ceux qui ne conviennent pas que « Supplique à ma mère », « Marilyn » et « Au pape » sont des chefs-d’œuvre. Et je pense aussi que l’expression « cinéma de poésie » ou « poésie de cinéma » qu’utilisait Jean Cocteau s’applique parfaitement à Pasolini. C’est à travers la poésie que l’on comprend, selon moi, le plus profondément le cinéma, les romans et les essais de Pasolini. J’ai traduit plusieurs recueils intégraux (et c’est nécessaire parce que ces livres étaient remarquablement structurés), mais j’ai conçu plusieurs anthologies, parce que c’est le moyen d’avoir un regard global sur sa création et sa vie.

Imaginons, à l’exemple de Pasolini faisant revenir saint Paul à New York dans années 1960, que celui-là, 47 ans après sa mort, décide d’atterrir parmi nous, au plein cœur de notre actualité politique, idéologique, littéraire ; comment, vous, verriez-vous les réactions de cet « hérétique » ?

Il aurait une sorte de satisfaction intellectuelle paradoxale à constater que ses prévisions catastrophiques se sont vérifiées sur le plan politique (le triomphe du consumérisme et de la globalisation), sur le plan écologique (la destruction de la planète continuant la « disparition des lucioles »), sur le plan spirituel (la confusion des idéologies religieuses et la perte du sacré comme il l’a décrit dans Médée), sur le plan économique (le triomphe du cynisme comme il l’a décrit dans Pétrole), etc. Mais il aurait une réaction d’horreur devant les naufrages des migrants en Méditerranée ou dans la Manche, qui se produisent dans la quasi-indifférence de l’Europe et devant le mépris général de l’Occident à l’égard du Tiers-monde (lui qui est l’auteur de l’admirable texte « Rital et Raton », dans Alì aux yeux bleus, où il analyse les conséquences racistes des épisodes coloniaux). Ou devant la résurgence cyclique des dictatures, au Brésil, en Turquie, en Syrie, en Russie, en Corée, en Chine. Sans parler de l’épisode Silvio Berlusconi en Italie et de la caricature de Beppe Grillo. Ou de l’épisode Donald Trump. Mais demeure le mystère de sa création : aurait-il abandonné le cinéma devant la transformation des systèmes de production, aurait-il cessé de s’exprimer politiquement devant l’avilissement des débats et la médiocrisation des personnalités ? Mais il est très difficile de prolonger la vie d’un homme au-delà des limites concevables, car cela signifie de le sortir du contexte historique où il s’est développé et affirmé. Une œuvre et une personnalité, comme celles de Pasolini sont particulièrement marquées par l’histoire de l’Italie : il est né sous le fascisme, et il est mort pendant les années de plomb. Il n’a même pas eu le temps d’assister à la chute du monde communiste, par rapport auquel il avait déterminé certaines de ses positions, ni à la montée de l’intégrisme islamiste qui aurait probablement modifié sa perception du Tiers-monde et du Moyen-Orient, de l’Afrique et du continent indien. Pasolini, par ailleurs, a été beaucoup déterminé par ses amis écrivains (Giorgio Bassani, Giorgio Caproni, Attilio Bertolucci, Sandro Penna, Alberto Moravia, Elsa Morante) ou cinéastes (Federico Fellini, Mauro Bolognini, Bernardo Bertolucci). Leur disparition nous oblige à l’imaginer dans la solitude. Or je ne le conçois que dans une communauté, et j’ai du mal à l’isoler de ce contexte amical et même, du reste, d’un contexte hostile, car il a construit son œuvre avec et contre. Les conditions de production du cinéma n’ont plus aucun rapport avec ce qu’elles étaient de son vivant. Le terrorisme a changé de protagonistes et même de méthode. Et étendre son ton prophétique à une époque qu’il n’a pas connue est très hasardeux, et d’ailleurs contradictoire avec l’idée même de prophétie, qui est liée à un contexte donné, à une époque donnée. Il y a une seule personnalité qui, je pense, l’aurait étonné et l’aurait rendu un peu plus « optimiste », c’est le pape François. L’apparition de Jorge Bergoglio aurait probable- ment suscité en lui une certaine sympathie (nostalgique de Jean XXIII). Mais je n’aime pas parler au nom des morts. Et je me trompe peut-être. ■

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02/06/2022 15:24 Tagaday – la veille média

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Pasolini sur le tournage de l’Évangile selon saint Matthieu. 1964. (Ph. DR)

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Pier Paolo Pasolini. (Ph. DR)

…`

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De haut en bas :

Pasolini sur la tombe d’Antonio Gramsci. (Ph. DR).

Pasolini, Maria Callas et Giuseppe Gentile sur le tournage de Médée. 1969. (Ph. DR)

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Signalons la parution récente du Soldat indien, fiction historique de René de Ceccatty, aux Éditions du Canoë (176 p., 15 euros).

interview de René de Ceccatty par Jacques Henric

Une contritution importante.

À laquelle je me permets de joindre ici mon courriel de réception, ce matin, à 10h 51, à l’adresse de, et en remerciement à, l’ami René de Ceccatty :

Merci de l’envoi de cet Entretien passionnant avec Jacques Henric à propos de Pasolini !

J’adore les Entretiens, 
et la vie très éclairante de cette texture à la fois aérée et serrée qu’ils permettent et offrent, à l’oral,
d’improvisation complètement ouverte, à partir d’une question proposée, avec son inévitable (et très heureuse !) part d’inattendu,
et de culture sédimentée année après année, au fil de patientes et exigeantes recherches personnelles et très cultivées, voire érudites, qui fait le fond de tes réponses…
Oui, ce texte est très riche, et merveilleusement inspiré et compétent !
Je suis loin d’être un spécialiste de Pasolini, 
mais il me semble que tes thèses à la fois précises et assumées viennent offrir ce qu’il y a de mieux en matière d’éclairage sur l’œuvre et le parcours de vie de Pier-Paolo Pasolini.
Et ta mise en évidence de sa position-soubassement poétique me paraît en effet tout à fait fondamentale…
Et je connais bien peu de personnes aussi lucides que toi en leurs regards sur le plus riche et juste de la culture j’allais dire d’aujourd’hui,
mais ce serait bien injuste pour l’ancrage bien plus profond (par exemple ta connaissance de Dante) sur pas mal de tenants et aboutissants de cette culture contemporaine.
Et il me faut aussi me réjouir que tu aies aussi affaire, de temps en temps, à quelques interlocuteurs un peu, eux-mêmes, compétents et parfois passionnés par leurs sujets ; 
et pas seulement à de ces cervelles creuses qui gonflent de leurs outres vides et mercenaires la plupart des medias d’aujourd’hui…
D’autre part, je me réjouis d’avoir été invité par Karol Beffa à découvrir la création de son Concerto pour Accordéon et Orchestre, à Gradignan, demain mardi ;
j’avais été émerveillé à Saint-Émilion par ses 90’ d’improvisation au piano sur « Aurore » de Murnau (de 1927).
Je le savais passionné par cette activité d’improvisation musicale sur des films muets ; et j’ai été comblé !
Quand j’ai demandé à Karol, quels étaient ses projets présents _ nous avons bavardé un moment _,
il m’a parlé de la création à Bordeaux de son Concerto,
et m’y a invité…
….
Voilà !
Encore bravo.
Enfin, Colette Lambrichs est désormais installée à Bourg-sur-Gironde ; et nous devons prochainement faire connaissance…
À suivre,
et encore merci, cher René !
Francis
Ce lundi 6 juin 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

 

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