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Quelques éléments que j’ai appris de ma lecture comparée de « Qui t’aime ainsi » (de 1959) et « Le Pain perdu » (de 2021), en particulier sur la constellation familiale des Steinschreiber-Bieber-Deutsch, et le cousin Tibi…

10fév

La comparaison-confrontation des deux récits autobiographiques, « Qui t’aime ainsi » (en 1959) et « Le Pain perdu » en 2021), est riche de bien intéressantes données,

outre, bien sûr, le fait que ces deux actes d’écriture avaient deux fonctions bien différentes pour Edith Bruck, leur auteur, à deux époques cruciales de sa vie de personne, autant que d’écrivain-témoin :

en 1958-59, trouver à qui _ le papier ! avec le stylo… _ parler, se confier, afin d’essayer de se trouver enfin, et se comprendre mieux ;

en 2020-21, revenir, à 90 ans, et face aux résurgences nauséabondes de l’Europe d’aujourd’hui, en particulier en sa Hongrie natale, comme en son Italie d’accueil, du négationnisme de l’Histoire _ de la Shoah _ et de la barbarie annihilatrice de l’antisémitisme, ainsi que l’expriment plusieurs expressions on ne peut plus limpides et éclairantes au final de cet admirable « Pain perdu » :

_ à la page 156 :

« En fille adoptive de l’Italie, qui m’a donné beaucoup plus que le pain quotidien, et je ne peux que lui en être reconnaissante, je suis aujourd’hui profondément troublée pour mon pays et pour l’Europe, où souffle un vent pollué par de nouveaux fascismes, racismes, nationalismes, antisémitismes, que je ressens doublement : des plantes vénéneuses qui n’ont jamais été éradiquées et où poussent de nouvelles branches, des feuilles que le peuple dupé mange, en écoutant des voix qui hurlent en son nom, affamé qu’il est d’identité forte, revendiquée à cor et à cri, italianité pure, blanche… Quelle tristesse, quel danger !  » ;

_ et aussi, page 164, au final de la formidable adresse de sa « Lettre à Dieu » :

« Je Te prie, pour la première fois je Te demande quelque chose : la mémoire, qui est mon pain quotidien, pour moi, infidèle fidèle ; ne me laisse pas dans le noir, j’ai encore à éclairer quelques jeunes consciences dans les écoles et dans les amphis universitaires où, en qualité de témoin, je raconte mon expérience depuis une vie entière« …

Mais cette comparaison-confrontation mienne de ces deux récits autobiographiques d’Edith Bruck, m’a aussi fait m’interroger sur certains flous et certainss blancs _ volontaires _ qui constituent, à mes yeux du moins, autant de « tâches aveugles« , dont l’insatifaction de mon intarissable curiosité de lecteur soucieux de comprendre le mieux possible les tenants et aboutissants de ces récits, me priait de dépasser, vaincre, résoudre les questions qu’elles ne cessaient de me poser :

bien sûr, je comprends parfaitement que la révélation de certains graves faits advenus nécessite de protéger _ un peu _ l’identité véridique et réelle de ceux qui, ou bien y ont directement participé, ou bien en ont été des témoins plus ou moins impliqués :

ainsi, dans chacun de ses deux récits autobiographiques, Edith Bruck ne se résout-elle pas à donner les prénoms effectifs de ses trois sœurs, Lili, Magda et Adel, et de ses deux frères, Ôdön et Laszlo ;

dans « Qui t’aime ainsi« , en 1958-59,

Lili est Leila, Magda est Margo, Adel est Eliz, Ôdon est Peter, et Laszlo est Laci ;

alors que dans « Le Pain perdu« , en 2020-21,

Lili devient Sara, Magda devient Mirjam, Adel devient Judit, Ôdon devient David, et Laszlo devient Jonas _ des prénoms affichant (assumant et proclamant même) très clairement leur judéité.

Surtout ce qui me frappe, après plusieurs relectures patientes et attentives aux moindres détails donnés, c’est la disparition de certains personnages, ou parfois seulement le gommage de leur nom _ qu’il s’agisse du nom légal de l’acte d’état-civil de leur naissance, ou de celui que leur a donné, dans chacun de ces deux récits, l’autrice, Edith Bruck _ de certains des épisodes _ riches et dramatiquement agités _ de chacun de ces deux livres.

Ainsi, d’abord et surtout, le personnage du premier amant d’Edith, que celle-ci, en son récit de 1958-59, nomme « Tibi » _ cf ceci, page 83 de « Qui t’aime ainsi«  : « Cinq jours après mon arrivée dans le village slovaque _ en ayant quitté clandestinement la Hongrie, fin décembre 1945 _ le parent tant attendu _ pour l’aider en sa difficile fuite _ arriva. Il se présenta comme le beau-frère de ma sœur Margo (Magda) mais moi je reconnus mon cousin Tibi (Gershon Deutsch)«  _ ; un personnage qu’Edith Bruck situe doublement, au passage, au sein de sa constellation familiale _ de la famille Steinschreiber _ d’une part comme un de ses cousins _ côté Bieber, celui de sa mère, née Berta Bieber _, mais aussi, d’autre part, comme le beau-frère de sa sœur Magda _ alias Margo, ou Mirjam _, puisque ce Tibi est le frère du second mari de Magda _ Ernö Deutsch _ ; et que Magda Steinschreiber, déjà veuve de son premier mari, et mère d’un premier enfant, s’était remariée avec un de ses cousins _ côté maternel, Bieber _, comme l’indique sans s’y attarder ni insister un bref passage, page 92, du « Pain perdu » :

« Mirjam _ Magda Steinschreiber, alias « Margo«  dans « Qui t’aime ainsi«  _ était en train de se remarier avec un de nos cousins _ Ernö Deutsch avait en effet pour mère Helen Bieber (Tiszakarad, 27 juin 1892 – Auschwitz, mai 1944), épouse de David Desider Deutsch (Tolcsva, 17 septembre 1884 – Auschwitz, mai 1944), qui était une des sœurs de Berta Bieber (Tiszakarad, 1er février 1895 – Auschwitz, mai 1944), épouse, elle, de Sandor Sulem Steinschreiber (Tiszabercel, 1895 – Dachau, 6 mars 1945) ; laquelle Berta Bieber était la mère de Lili, Magda, Ôdon, Adel, Laszlo et Edith Steinschreiber : voilà donc la raison du double cousinage entre, d’une part, Magda Steinschreiber et son second mari Ernö Deutsch ; et, d’autre part, entre Edith Steinschreiber et son premier amant, Gershon Deutsch (Krumpachy, 16 février 1922 – Brooklyn, 20 septembre 2009), le trop beau « cousin Tibi » rencontré non loin de la frontière entre la Hongrie et la Slovaquie, comme on le lit à la page 83 de « Qui t’aime ainsi«  : « Mon cousin avait tout juste vingt-trois ans, il était très beau, grand et blond, pas très intelligent« …  _, qui _ lui, Ernö Deutsch (Moldava Nad Bodnou (près de Kosice), 26 janvier 1920 – New-York, 29 janvier 1991) _ avait perdu sa femme et ses deux enfants, et le couple s’était installé en Tchécoslovaquie« .

Et je remarque, aussi, qu’à nul moment, ni dans « Qui t’aime ainsi« , ni dans « Le Pain perdu« , Edith Bruck n’indique un prénom, ni a fortiori le nom de famille, pour ce qui concerne l’identité effective d’Ernö Ernest Deutsch, boulanger, de profession _ et il le sera à nouveau et encore aux États-Unis, à New-York…

Dans le récit de « Qui t’aime ainsi« , le personnage d’Ernö _ évoqué sans nom ni prénom, donc… _ apparaît simplement comme le mari de la sœur d’Edith, Magda alias ici Margo _ ; ainsi, aussi, mais en une occurrence unique _ à ne donc pas laisser passer en sa lecture, car tout cela demeure sans insistance aucune _, à la page 86 de « Qui t’aime ainsi« , comme le frère de Tibi : « Il travaillait dans une usine d’ampoules électriques, comme son frère Tibi. C’était la seule chose qu’ils avaient en commun« …

 Et je note encore au passage que dans « Le Pain perdu« , cette fois,

ni Magda _ alias ici Mirjam, et non plus Margo _ ni son mari, ni le premier enfant né du premier mariage de Magda, le petit « Tomika« , ni non plus, pas davantage, le fils du couple de Magda et Ernö, né, le bébé, aux alentours du mois de juin 1945, n’apparaissent _ afin de réduire le nombre des personnages présents dans ce récit de 2020 ?.. Ou pour gommer la présence alors en Israël de cette famille ?.. _ lors du récit de la complexe et agitée épopée israëlienne d’Edith, entre le 3 septembre 1948, son arrivée au port d’Haïfa, et 1952, son départ d’Israël :

de la famille d’Edith,

n’apparaissent en effet dans « Le Pain perdu« , que les familles de sa sœur Adel _ alias cette fois Judit _, épouse Taub _ Ámos Taub (mais Ámos est-il bien son prénom effectif ? C’est sous le prénom de Ze’ev qu’il apparaît ailleurs, et officiellement ; comme sous celui de Zahava, Adel, son épouse…) et Adel Steinschreiber (alias ici Judit ; Adel était Eliz dans le récit de 1959) se sont en effet mariés lors de la retenue de plusieurs mois à Chypre de leur bateau à destination de la Palestine, avant que ce bateau ait été enfin autorisé par les Anglais à accoster enfin en ce qui devient Israël.. : « Judit vivait dans un quartier de la banlieue de Haîfa, avec son mari, épousé à Chypre, et ils avaient un enfant prénommé Haïm« , lit-on, page 108 du « Pain perdu«  _, et de son frère Ôdön _ alias cette fois David : « mon frère, sa femme et leur bébé vivaient dans une coopérative agricole » (page 108) ; « près de Zikhron Yaakov » (page 114)… _ ;

mais pas la famille de Magda _ alias ici Mirjam (et Margo dans le récit de 1959) _ et Ernö _ pourtant très amplement évoquée, et à de nombreuses reprises, avec leur domicile à Haïfa, dans le récit de « Qui t’aime ainsi« , en 1959 : aux pages 111, 112, 113, 114, 115, puis 129 ; Edith logeant un moment chez sa sœur, à Haïfa … _ ;

ni, non plus, qu’une ultime apparition de Gershon Deutsch _ alias Tibi _, et précisément au domicile de Magda et Ernö Deutsch, à HaïfaGershon Deutsch venait ce jour-là rendre visite à sa belle-sœur Magda _ ; ainsi que le mentionnait, page 115, le récit de « Qui t’aime ainsi« , en 1959 :

« Un jour, je rencontrai le cousin Tibi _ Gershon Deutsch _, militaire lui aussi, qui venait saluer _ chez elle, à Haïfa _ ma sœur _ sa belle-sœur, l’épouse de son frère Ernö Deutsch. Il me fit à nouveau la cour, disant que désormais j’étais une femme divorcée _ de Milan Grün, le premier mari d’Edith _ et je n’avais rien à perdre. Je le méprisais plus qu’avant et il ne se passa rien entre nous. Pour l’éviter, je quittai la maison de Margo _ c’est-à-dire Magda, chez laquelle logeait alors sa sœur Edith. Je n’avais pas un sou et ce ne fut qu’une fois dans la rue que je commençai à penser à un endroit où aller. Pour mon travail, je n’étais payée qu’à la fin du mois et je n’avais pas d’argent pour aller à l’hôtel. À la fin, je trouvai un balcon dans un hôtel, couvert d’une bâche, avec un lit« …

De minimes points demeurent encore obscurs dans mon esprit, concernant l’identité précise des quelques personnes très rapidement citées _ plutôt qu’évoquées… _, dans « Le Pain perdu » :

_ à la page page 94 :

« Il y a l’oncle Moriz en Palestine ! Tu venais à peine de naître quand il est parti. (…) Il était boulanger  » ;

_ à la page page 103 :

En Israël, « je retrouverais peut-être le frère _ Steinschreiber _ de notre père » ;

_ à la page 108 :

« Mon oncle Joël se trouvait à Tel-Aviv, avec ses deux garçons : Avi et Itaï » ;

_ à la page page 110 :

« Oncle Joël, il ressemble à papa ?« .

Et aussi,

_ à la page 116 :

« Et le mari de notre cousine Adele, qui est boulanger ?« …

Reprenant à propos de ce même personnage d’Adele _ semblablement présent, en son prénom, comme en son lien de parenté (une « cousine« ) avec Edith et sa sœur, dans les deux récits de 2020 et 1959 _, ceci, à la page 76 de « Qui t’aime ainsi » :

de retour des camps d’Allemagne, « ma cousine Adele reconnaît Peter _ alias Ôdön : alors assez mal en point dans un fossé sur le bord de la route… _  et le traîna à l’hôpital le plus proche »…

Qui sont donc cette « cousine Adele« , cet « oncle Moriz » et cet « oncle Joël » (ainsi que les deux fils de ce dernier, les cousins Avi et Itaï), tous parvenus en Israël, et y résidant alors ?..

Je n’ai pas encore réussi à le découvrir…

Ce jeudi 10 février 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

En poursuivant la recherche concernant les personnes apparaissant dans le récit mémoriel du « Pain perdu » d’Edith Bruck…

10jan

Et en plus des questions posées par les cadres géographico-historiques du récit mémoriel que développe « Le Pain perdu » tout récent _ en 2021, par La nave di Teseo, editore, Milan _ d’Edith Bruck,

se pose aussi, au lecteur, la question de préciser bien davantage les identités des personnes,

souvent très rapidement esquissées dans le récit,

dans la mesure où ces identités-là ne concernent pas directement la puissance d’émotion du rapide et très vivant discours de celle qui se souvient et raconte les scènes qu’elle a alors vécues…

À commencer par les identités des parents plus ou moins proches _ époux compris, parfois floutés… _,

ainsi que leurs accointances, à un simple détour d’une scène, évoquées,

de la narratrice.

En remarquant aussi des variations d’identités,

en fonction de diverses sources trouvées au cours des recherches complémentaires effectuées…

Et même si, bien sûr, là n’est pas le fondamental,

c’est tout de même historiquement passionnant.

En sachant aussi que le désir si puissant de raconter et partager, par l’écriture, la vérité de ce qui s’est jadis passé,

constitue aussi une forme de lutte _ de l’auteur _ contre la course contre la montre de l’âge :

 

puisque celle qui écrit, en 2020, vient d’avoir, le 3 mai, 89 ans…

Et le souci de porter _ à nouveau _ un très fort et implacable témoignage de vérité devant les plus jeunes générations, lui est vraiment un devoir plus que vital :

absolument indispensable.

À suivre, donc…

Ce lundi 10 janvier 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

Admirer la puissance de vérité du « Pain perdu » de toute une vie, d’Edith Bruck

07jan

Achevant à l’instant _ à 21 h 17 ce vendredi 7 janvier _ de lire « Le Pain perdu« , récit d’Edith Bruck,

je ne puis qu’exprimer ma très profonde admiration pour cet absolu témoignage de toute une vie, et des pouvoirs si profonds d’une écriture aussi directe _ et si juste.

Déjà, je suis saisi par l’extrême congruence de ce qui s’exprime ici, dans le récit de prose _ de 2021 _ de ce « Pain perdu« , de la mémoire très précise _ Edith Bruck, la petite Ditke Steinschreiber, est née le 3 mai 1931 _ d’une myriade de détails extrêmement pointus et infiniment sensibles de tant de scènes vécues depuis la toute petite enfance, au village natal de Tiszabercel, en Hongrie, jusqu’à cette Rome où Ditke a éprouvé le sentiment de retrouver la lumière aimable, accueillante et protectrice d’un nouveau chez elle _ après passages, en 1944-45, à Auschwitz, Dachau, Kaufering, Landsberg, Christianstadt, Bergen-Belsen _,

avec la puissance de ce qui s’est exprimé aussi dans les brèves _ et puissantes, en leur impact implacable de très douce instantanéité _ vignettes des poèmes de la poésie de son « Pourquoi aurais-je survécu ? » _ les deux, les poèmes et le récit, traduits de l’italien par René de Ceccatty _ :

le profond désir de témoigner _ voilà, et sans se dérober, jusqu’au bout _ de la vérité de ce qui _ vies ainsi qu’assassinats _ a été vécu par elle-même et les siens ;

et dont elle se souvient et parle…

À suivre…

Ce vendredi 7 janvier 2022, Titus Curiosus – Francis Lippa

En hommage à Claude Lanzmann (1925 – 2018) et son « Lièvre de Patagonie », en 2009 (VII)

11juil

En hommage à Claude Lanzmann

(Bois-Colombes, 27-11-1925 – Paris, 5-7-2018),

qui nous a quitté  jeudi dernier 5 juillet,

et à son superbe Lièvre de Patagonie (en 2009)

ainsi qu’à son œuvre cinématographique (dont le magistral Shoah),

re-voici

en sept épisodes (des 29 juillet, 13, 17, 21 et 29 août, et 3 et 7 septembre 2009)

la lecture que j’avais faite, de ce 29 juillet à ce 7 septembre 2009,

de son Lièvre de Patagonie ;

et pour ce jour le septième volet :

L’abord de l’homme était plutôt rugueux.

Mais l’œuvre est magistrale !

— Ecrit le lundi 7 septembre 2009 dans la rubrique “Cinéma, Histoire, Littératures, Philo, Rencontres, Villes et paysages”.

Alors, quelle fut la solution poïétique cinématographique d’ »auteur » de Claude Lanzmann ?

d’œuvre en œuvre « se confirmant » et « s’engrossant«  _ cf l’usage de ces deux verbes à la page 243 du « Lièvre de Patagonie« …)

depuis l’affrontement à l’énigme de « Pourquoi Israël« 

jusqu’au projet non, à ce jour encore, réalisé de l’opus cinématographique « nord-coréen«  (= la « brève rencontre de Pyongyang » cette semaine _ et cette« folle journée » du dimanche de canotage sur le fleuve Taedong-gang, tout spécialement ! qui la clôt en apothéose ! _ de la fin août 1958…),

en passant par le « monument«  (le mot est de Simone de Beauvoir, page du« Lièvre de Patagonie« , page 271 : « Il s’agit d’un monument qui pendant des générations permettra aux hommes de comprendre un des moments les plus sinistres et les plus énigmatiques de leur histoire« ) de « Shoah«  ;

à propos duquel, « Shoah« , ce jour même, je peux lire dans l’édition papier du « Monde« , à la page 3 du cahier « Littérature » et sous la plume de Yannick Haenel (et Franck Nouchi le « rapportant » en son article) cette phrase importante-ci, que je détache :

« « Shoah » est un film à venir, écrit Yannick Haenel _ donc, rapporte Franck Nouchi _ dans « Jan Karski« , son dernier ouvrage : « on commence à peine à penser _ rien moins !!! en 2009 : plus de six décennies après la survenue de la « Chose«  ; et encore vingt-quatre plus tard que le film même qui la fait (un peu ; jamais complètement : c’est tellement impossible !) « comprendre«  dans la matérialité précise de ses « détails« , « rapportés«  au plus fidèle par la « reviviscence«  des « témoignages«  si précieusement alors « recueillis« , en cette aventure filmique de ce film, « Shoah« , si singulier lui-même, par Claude Lanzmann !.. _,

on commence à peine à penser _ tant cela paraît d’abord, et même ensuite, impensable ! sur « l’impensable« , cf page 83 du « Lièvre de Patagonie« , et à propos de la mort et du néant évoqués par un poème de Monny de Boully, dont quatre vers ont été choisis (« j’ai fait graver ce défi immortel sur la stèle qui surplombe la tombe de ma mère, au cimetière du Montparnasse« ), cette expression de Claude Lanzmann, page 83 : « sur la stèle, on peut donc lire aussi quatre vers d’un de ses poèmes _ de Monny, donc, le « Rimbaud serbe« _, déchirant poème sur la mort et le néant impensables, impensable pensée«  : c’est le cœur de l’énigme même à laquelle tout le « Lièvre de Patagonie«  ose, et en permanence, se confronter !..  _

on commence à peine à penser

ce qu’un tel film donne à entendre«  _ le mot est à prendre à la lettre, par ce qui se donne à recevoir, accueillir, via les oreilles et le cerveau, des « récits de parole«  des « témoignages » proférés par la voix, accompagnée de l’expression des visages ; et l’expression en son entier étant aussi « reprise » en chapeau pour donner son titre à l’article de Franck Nouchi sur l’événement (dans l’histoire de notre inculture-culture) que constitue aussi, de fait, ce livre de Yannick Haenel, « Jan Karski« , à propos de ce que, d’abord, surtout, a fait (« fin août«  1942, pour ses deux « venues dans le ghetto«  de Varsovie ; et quelques jours avant « le 11 septembre 1942« , « voir un camp d’extermination des Juifs« ) ; et de ce que, ensuite, a écrit (en 1944 : « écrire un livre était encore une manière de franchir la ligne : une façon nouvelle de transmettre le message, comme si je passais de la parole à un silence étrange _ un silence qui parle« , fait superbement « penser«  et dire Yannick Haenel à Jan Karski, page 142 de son livre) ; Jan Karski ;

avec, sur la même page du Monde de ce vendredi 4 septembre, encore, un très beau« commentaire » à propos du « mandat » de « témoin »

(« Une chose est certaine, la posture du témoin qui a été mienne dès mon premier voyage en Israël _ en 1952 _, et n’a cessé de se confirmer et s’engrosser au fil du temps et des œuvres _ voilà ! _, requérait que je sois à la fois dedans et dehors, comme si un inflexible mandat m’avait été assigné« , disait Claude Lanzmann aux pages 243-244 de son « Lièvre« …),

sous la plume toujours infiniment sensible et justissime _ cf son plus qu’indispensable« « Qui si je criais… ? » _ Œuvres-témoignages dans les tourmentes du XXe siècle« , paru aux Éditions Laurence Teper en 2007 _ de Claude Mouchard ;

et pas seulement du « mandat de témoin » de Claude Lanzmann lui-même : en tant qu’« accoucheur«  (et « passeur« , aussi, transmetteur à bien d’autres, via ses propres œuvres : de cinéma de « reviviscence » des « témoignages« , précisément) ; en tant qu’« accoucheur« , donc, de « témoignages«  (des victimes, des bourreaux, des témoins plus ou moins extérieurs, ou passifs ou complices, volens nolens : « il s’agissait d’un film, j’étais à la recherche de personnages » s’exprimant eux-mêmes en personne en direct, en quelque sorte, à l’écran ; et pas de documents d’archives, page 432) ;

c’est à propos du travail, aujourd’hui, d’écrivains, tels que Yannick Haenel pour ce « Jan Karski« , ou Bruno Tessarech, pour « Les Sentinelles » ;

je lis ce qu’énonce le grand Claude Mouchard :

« ces deux romanciers nés après guerre, se retournent _ littérairement : à la recherche d’une « ré-incarnation« , pourrait-on dire… : par le souffle du style ! _ sur cette période qu’ils n’ont pas vécue en s’efforçant d’allier _ conjuguer, fondre… _ à leur écriture de« fiction » la connaissance précise _ historiographique _ des événements et si possible (mais là il arrive que les choses se gâtent), une charge de pensée. C’est la preuve qu’une transmission des témoignages s’opère ou se cherche _ aussi et spécifiquement _ en littérature _ en effet ! Cette exigence de transmettre _ oui _ est d’ailleurs d’emblée présente chez Haenel puisque, dans la première partie du livre _ « Jan Karski«  : pages 13 à 34… _, nous découvrons Karski par le regard du romancier, qui lui-même le découvre dans « Shoah« , de Claude Lanzmann _ avant de le « découvrir«  encore, en une seconde partie, pages 35 à 113, en tant que « témoignant directement« , en « auteur«  de son livre, en 1944 (paru sous le titre, en anglais, de « Story of a Secret State » ; le livre est traduit en français en 1948 : « Histoire d’un État secret » _ celui du gouvernement clandestin polonais en exil, à Paris, puis à Londres (ainsi que de son bras armé de la Résistance sur place, dans la Pologne occupée par les nazis et par les soviétiques !) _ ; et re-publié en 2004 sous le titre, cette fois, de « Mon témoignage devant le monde _ histoire d’un secret« , aux Éditions Point de Mire ; son tirage est épuisé… ; avec une nuance d’importance toutefois : de 1948 à 2004, le « secret«  passe de la clandestinité de l’État polonais au mutisme mal assumé des États alliés à propos de l’Extermination alors en cours des Juifs d’Europe…). Le lecteur devient donc lui-même une manière de témoin_ à son tour ! s’il est, montaniennement surtout, « de bonne foi » ; sinon, « qu’il quitte » de tels « livres » !!! _, qui reçoit ce que l’auteur (Haenel), devenu transitoirement témoin d’une œuvre _ et le film de Claude Lanzmann, en 1985, et le livre de Jan Karski, en 1944_, lui confie du témoignage _ par deux fois, en le film de Lanzmann (en 1977), et en son propre livre (en 1944) _ d’un autre (Karski), le témoin _ direct, lui _ des faits«  :

« on est fin août«  1942, page 90, du « Jan Karski » ; « il est allé deux fois dans le ghetto«  de Varsovie (la seconde étant « le jour suivant » le premier : en pénétrant par le « même immeuble, même chemin« ), page 32 ; « une maison de la rue Muranowska dont la porte d’entrée donne à l’extérieur du ghetto, et dont la cave mène à l’intérieur« , page 96 ; ou plutôt « il revient deux jours plus tard« , page 99 ;

et « quelques jours après sa seconde visite au ghetto de Varsovie, le chef du Bund, qui lui a servi de guide, propose à Jan Karski de « voir un camp d’extermination des Juifs« , page 101 : plutôt que du camp de Belzec lui-même, « il s’agirait _ avance Yannick Haenel _ du camp d’Izbica Lubelska« , page 101 (cf les pages 101 à 105 du livre de Haenel : terribles !) _ ;

et qui tragiquement échoue, ce Jan Karski de l’Histoire, à faire « reconnaître«  et « interrompre«  : par des interventions ciblées _ par exemple autour d’Auschwitz _ ces « faits« -là, par Roosevelt ou Churchill… _

Le lecteur devient donc lui-même une manière de témoin, qui reçoit ce que l’auteur (Haenel), devenu transitoirement témoin d’une œuvre, lui confie du témoignage d’un autre (Karski), 

le témoin

des faits _ eux-mêmes. Un témoin qui a d’ailleurs, historiquement, un statut particulier. Qu’il s’agisse de la Shoah, du goulag, ou du génocide cambodgien, nombre de témoignages émanent des victimes. Karski, lui, n’était pas juif. Polonais catholique et résistant, ce n’est pas en victime, mais en bystander (même s’il refuse de rester _ seulement _ dans cette position « à côté ») qu’il témoigne de ce qu’il a vu dans le ghetto de Varsovie et dans un camp _ en avant de celui de Belzec. C’est donc un « témoin-messager ». Ils ne furent pas nombreux dans ce cas« 

Fin de l’incise sur le commentaire si juste de Claude Mouchard ;

et je termine maintenant ma (toute première) phrase :

Alors, quelle fut la solution poïétique cinématographique de Claude Lanzmann ?

solution d’œuvre en œuvre « se confirmant » et « s’engrossant« ,

depuis l’affrontement à l’énigme, d’abord, de « Pourquoi Israël » (1973 _ le titre le dit lui-même !.. affirmativement !) en en proposant, en trois heures et quart de film de « témoignages« , pas moins, une première réponse, un premier éclairage,

jusqu’au projet non, à ce jour encore du moins, réalisé de l’opus cinématographique « nord-coréen«  (= la « brève rencontre de Pyongyang » cette semaine _ et cette « folle journée«  _ de la fin août 1958…),

en passant par le « monument » de « Shoah » (1985 _ de neuf heures et dix minutes rien que de « témoignages« , encore…) ;

ainsi que « Tsahal » (1994 _ de quatre heures et cinquante minutes) ;

« Un Vivant qui passe » (1997 _ une heure et cinq minutes) ;

et « Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures » (2001 _ une heure et trente cinq minutes)

quelle fut la solution poïétique cinématographique de Claude Lanzmann

au « mystère » découvert peu à peu par lui ;

et qui,

« vérifié » « dans le désespoir, pendant la réalisation de « Shoah« , lorsque je fus _ pleinement _ confronté aux paysages de l’extermination

_ tout d’abord (au village de Treblinka, à partir de la page 492 (« le détonateur manquait. Treblinka fut la mise à feu« ) du « Lièvre«  _

en Pologne« 

(« confrontation« 

_ cette « confrontation entre la persévérance dans l’être de ce village maudit, têtue comme les millénaires, entre la plate réalité d’aujourd’hui et sa signification effrayante dans la mémoire des hommes«  qui « ne pouvait être qu »explosive« , page 492 _

qui fut en effet « alors » _ en février 1978 _, pour lui, Claude, « un bouleversement inouï, une véritable déflagration ; la source de tout« , même !., page 169 : Claude Lanzmann le détaille magnifiquement au chapitre XX, aux pages 490 à 498),

quelle fut alors la solution poïétique cinématographique de Claude Lanzmann

au « mystère » découvert peu à peu par lui ;

et

qui

« se déclara » à lui, sans doute tout d’abord, en constatant, rétrospectivement, un jour

_ non précisé dans le livre, autour des deux pages 169 et 170 ;

et « constat«  qui fait, probablement, pleinement partie intégrante du « travail de deuil«  se poursuivant toujours, toujours, en Claude (« les novembre ne me valent rien, c’est le mois de la mort d’Évelyne« , page 189) de la perte de sa sœur Évelyne, par suicide, le 18 novembre 1966 _,

en constatant, rétrospectivement, un jour

la disparition du café « Royal »

(« un café très animé de Saint-Germain-des-Prés _ un vrai bistrot avec un grand comptoir courbe, de hauts tabourets rouges et une large arrière-salle _ situé juste en face des Deux-Magots, au coin de la rue de Rennes et du boulevard Saint-Germain« , page 169 _ je m’ y suis rendu ce samedi 5 septembre ! à la place du Royal, une boutique Armani…)

où s’était passé, « en un éclair« , page 170, une scène cruciale (avec la survenue improbable et inattendue _ et très malencontreuse pour Évelyne et son mari, Serge Rezvani… _ de Gilles Deleuze) pour le destin de sa sœur Évelyne, suicidée, dans certaines (longues, souterraines, certes) « suites » (plus de seize ans plus tard) de « cela«  _ = cet « éclair« -là, entre ces paires d’yeux-là, en ce lieu-ci… _, le 18 novembre 1966…

Alors quelle fut la solution poïétique cinématographique de Claude Lanzmann

au « mystère » découvert peu à peu par lui

du « combat » _ voilà le cœur de l’obsédant « mystère » ! _, de l’ »écartèlement entre la défiguration et la permanence » ?..

des lieux _ à Paris, à Berlin, à Pékin et Shanghaï ; ou Pyongyang !!! _ ;

ainsi, peut-être aussi que le « combat«  et l’ »écartèlement entre la défiguration et la permanence«  des personnes elles-mêmes qui y sont passées (et, certaines d’entre elles, au moins, ne sont plus ; sinon, pour et par nous, par le souffle vibrant de la mémoire en travail ; et son « imageance » ; versus les forces d’annihilation, et concertées ou pas, de l’oubli…) ?..


Car « permanence et défiguration des lieux

sont la scansion du temps de nos vies« , toujours page 169 :

« dans le temps« , conclut Proust sa « Recherche« 

Et « ce combat, cet écartèlement entre la défiguration et la permanence« 

sont bien « la source de tout«  (page 169, toujours)

de tout l’œuvre lanzmannien ;

à commencer par la « quête » (de « vérité » et « pour l’éternité«  !) cinématographique (via l’obtention et l’« incarnation«  des « témoignages« ) de Claude Lanzmann cinéaste ;

à laquelle s’ajoute, peut-être,

sur un mode de « compensation« ,

ou pas (c’est à considérer !),

à l’arrêt _ provisoire ou définitif ? qui le sait ? depuis le « Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures«  paru sur les écrans en 2001… _ de ses tournages,

à laquelle s’ajoute, peut-être, dis-je,

la « dictée«  de ce « Lièvre de Patagonie« -ci à Juliette Simont et Sarah Streliski :

quand la voix « dicte«  (et le livre « recueille ») ce que la caméra et le micro ne captent pas (ou plus !?!) sur la bande unique, en anneau de Moebius, du film de cinéma…

Nous allons bien voir…

Avec cette remarque d’apparence d’abord assez anodine que voici, pages 169-170 :

« Saint-Germain-des-Prés ou le Quartier latin ne sont certes pas des hauts lieux de massacre _ tels Treblinka, Sobibor, Belzec, Majdanek, Chelmno ou Auschwitz-Birkenau _ : que le Royal, la librairie Le Divan, au coin de la rue Bonaparte, à l’autre bout de la place, ou encore, Boulevard Saint-Michel, les Presses universitaires de France, théâtre de mes larcins _ d’étudiant, l’année de « frasques » 1946… cf tout le chapitre VIII _ aient dû, avec tant d’autres, céder _ voilà la « défiguration » !.. _ à la pandémie de la mode, est simplement triste » _ et significatif de la « croissance » rampante rapide du « nihilisme« _ ;

mais donnant lieu à la conclusion majeure qui la suit immédiatement, page 170 :

« Davantage, peut-être :

vivants, nous ne reconnaissons plus _ à mesure que, peu à peu, et d’abord assez insensiblement, du temps passe _ les lieux de nos vies ;

et éprouvons _ parfois, à l’occasion, alors un peu brutale, et nous surprenant... _ que nous ne sommes plus

les contemporains de notre propre présent« , page 170 du « Lièvre« , donc :

celui-ci, « notre propre présent« , nous filant, hors de perception, entre les doigts et nous échappant, insaisi,

ayant cessé, assez surprenamment, lui comme nous-même, d’« être vrais ensemble« 

Quelque chose de notre « co-présence » (et « con-temporanéité«  ! donc…)

est-il, ou pas, cependant,

de quelque façon, ou pas,

« rattrapable«  ?..

Voilà, en tout cas, la question (ou l’ »opacité« ) à propos de ce « mystère » de l’ »écartèlement » entre « permanence » et « défiguration » se combattant sans cesse

(et des degrés possibles d’une élucidation éventuelle de celui-ci)

qu’il me plairait _ sans la défigurer ; ou la détruire… _ d’éclairer un peu ici,

en conclusion enfin (et synthèse de l’esthétique d’ »auteur » de cinéma de Claude Lanzmann),

de ma lecture de cet immense, on ne le dira jamais assez, « Lièvre de Patagonie » ;

et de ce « feuilleton de l’été » de ce blog…

Indépendamment de la configuration (« défiguration » versus « permanence« , donc) de ce carrefour parisien de Saint-Germain-des-Prés (baptisé « Carrefour Jean-Paul Sartre-Simone de Beauvoir« , qui plus est !),

et à côté des expériences foudroyantes, elles, des lieux de l’extermination industrielle des Juifs d’Europe sur le territoire de l’actuelle Pologne,

et à côté, aussi, des cas rapidement évoqués de Pékin et Shanghaï

(par où Claude Lanzmann est passé lors de ses deux voyages en Chine, en 1958 et en 2004 ; cf ses remarques des pages 328-329 :

à Shanghaï : « presque cinquante ans après, la métamorphose de la Chine me sauta _ presque « lièvrement«  _ au visage ; m’enthousiasma _ cf aussi le « Les Transformations silencieuses » et « La Propension des choses«  de mon ami François Jullien… _ ; je n’en dirai rien, sauf ceci : à Shanghaï, j’ai pris un bateau qui descendait le Huangpu jusqu’à sa confluence avec le Yangzi Jiang, où les deux fleuves deviennent une mer sans rivages. Pendant les trois heures de la navigation, on éprouve physiquement la puissance de la Chine, la conscience qu’elle a de cette puissance et sa façon orgueilleuse de le montrer« , page 328 ;

et à Pékin : « Pékin : ses dix périphériques ; ses gratte-ciel qui s’édifient à grande allure, changeant en quelques semaines le paysage urbain au point que les Pékinois eux-mêmes semblent dépaysés _ cf du même François Jullien « Dépayser la pensée« _ dans leur propre ville devenue épicentre de la mondialisation _ lire aussi le très riche et passionnant « Mégapolis » de Régine Robin ; et mes deux articles sur ce travail en ce blog-ci… _ ; l’éblouissement absolu de la Cité interdite et du temple du ciel enfin offerts à tous ; Pékin le jour ; Pékin la nuit, avec ses restaurants, ses bars, ses prostituées mongoles à forte stature et terrassante beauté« , page 329…) ;

c’est la comparaison des deux cas de Berlin et Pyongyang

qui me semble la plus, et de manière assez éblouissante, parlante :

Pyongyang, elle, est la ville de l’impossible métamorphose d’un peuple tout entier « essoufflé » _ et pas que par le tabac ! _ dans un temps (totalement !) figé qui ne sait rien construire, tout en détruisant beaucoup, dans son temps (étatique)doublement immobilisé :

« La Corée du Nord a arrêté le temps deux fois au moins : en 1955, à la fin de le guerre ; et en 1994, à la mort de Kim-Il-sung« , page 335… Et « Un demi-siècle de mobilisation _ paralysante ! _, un demi-siècle sans tirer un coup de feu, cela ne peut être et se poursuivre sans un très puissant dérivatif : le tabac. Malgré défilés, pas de l’oie et rodomontades, l’armée coréenne est à bout de souffle. Cela se vérifie d’ailleurs à la faible amplitude de l’élévation, chez eux, du mollet tendu ; dérisoire si on le compare au jeté nazi du même pas de l’oie, grimpant haut, à la perpendiculaire du bassin« , page 337.


Les solutions cinématographiques pour « donner à voir«  (page 341)

« de la façon la plus saisissante, tout ce que j’ai narré plus haut _ pages 331 à 341 ; cf aussi mon propre précédent article de cette série _ sur la ville _ de Pyongyang _, le vide, la monumentalisation, la mobilisation permanente, le tabac et l’essoufflement généralisé, la faim, la terreur, la suspension du temps pendant cinquante ans ; montrant que tout a changé ; rien n’a changé ; tout a empiré. Et, sur des plans du Pyongyang contemporain, une voix off, la mienne aujourd’hui, sans un acteur, sans une actrice, sans reconstitution, eût raconté _ sur la bande-son de ce film « à venir«  _, comme je l’ai fait _ en le récit « parlé«  qu’a recueilli, via les doigts, sur le clavier de l’ordinateur, de Juliette Simont et de Sarah Streliski, la page du livre, cette fois _ dans le chapitre précédent, la « brève rencontre » de Claude Lanzmann et Kim Kum-sun. Il s’agirait d’un très minutieux et sensible travail _ de « construction«  riche et complexe, de « vérité » : sans trucages ni artifices séducteurs, mensongers _ sur l’image et la parole, le silence et les mots, leur distribution _ « scandée« , avec les « trous«  du souffle… _ dans le film, les points d’insertion

_ ultra-sensibles ! la « rencontre » (du souvenir énoncé par la voix du passé, éloigné mais revisité par le récit mémoriel, et des images fortes, en un autre sens, du présent des lieux, vides de la présence recherchée à re-trouver, re-rencontrer, de la ville…) trouvant à miraculeusement s’y « incarner«  _

Il s’agirait d’un très minutieux et sensible travail sur l’image et la parole, le silence et les mots, leur distribution dans le film,

les points d’insertion, donc,

je reprends cette phrase décisive de Claude Lanzmann, page 342,

du récit du passé _ par la voix off qui se souvient ! au présent de sa vibration ! _ dans la présence _ à l’image : de ce qui se donne à percevoir visuellement dans l’aujourd’hui _ de la ville _ dont l’« opacité«  effarante du « vide » se perce alors et ainsi _ ; discordance et concordance _ luttant avec acharnement entre elles : un « combat » et un « écartèlement » permanent de ce qui se refuse et se laisse pourtant appréhender (mais seulement à qui « cherche«  à « vraiment«  voir et à « vraiment«  entendre _ comme amoureusement : il n’y a que l’amour vrai à ne pas être aveugle ! _ si peu que ce soit, à contresens des « faux-semblants«  !) en « ressuscitant » du fait de ce que vient dire la voix vive du « témoin » qui se souvient, en une « vision » (ou « voyance« , page 285 _ ou même« imageance« , pour reprendre le concept-clé de ma lecture de l’« Homo spectator » de Marie-José Mondzain) hyper-hallucinée autant que très précise ! _ qui culmineraient en une temporalité unique _ un ruban de Moebius _, où la parole se dévoile comme image et l’image comme parole« 

Les solutions cinématographiques pour « donner à voir«  (page 341)

« de la façon la plus saisissante, tout ce que j’ai narré plus haut sur la ville » _ de Pyongyang aujourd’hui _ et la « brève rencontre » avec Kim Kum-sun en 1958

sont passionnantes !

Et, par contraste, en positif, cette fois, Berlin !

« J’aimais _ en 1947-4849 ; page 207 _, j’aime toujours Berlin ; et je n’en aurais jamais fini avec l’énigme _ voilà le passionnant de l’inépuisable singularité des« énigmes » : de villes, comme de personnes (telles que la mère de Claude, Pauline-Paulette Grobermann-Lanzmann-de Boully ; ou sa seconde épouse, berlinoise rencontrée à Jérusalem, Angelika Schrobsdorff)…  _ que l’ex-capitale du Reich, capitale aujourd’hui _ = l’« aujourd’hui«  de l’écriture de ce « Lièvre de Patagonie«  _ de l’Allemagne réunifiée, représente _ encore, toujours _ pour moi. Je peux passer des heures au Paris Bar ou au Café Einstein _ toujours ces merveilleux lieux de rencontres possibles (des autres), et d’une convivialité possible des différences et singularités, que sont les cafés de l’Europe… _, où inlassablement je confronte _ voilà : en « imageance« ; et victorieusement : dans la joie… _ le spectacle de ces couples de jeunes Allemands, avenants, libres, sérieux, à toutes _ et combien diverses ! riches de leur vivante complexité !.. _ les images de ma mémoire ancienne.

Depuis 1948, je suis revenu bien des fois à Berlin, mais quelques années après la chute du Mur, au cours d’une croisière sur la Spree, la rivière de la ville, j’avais été saisi _ très positivement _ par l’architecture du nouveau Berlin, légère, aérienne, inventive _ voilà ce qui doit être, au meilleur du « génie » humain ! _ ; qui défiait _ avec l’« esprit«  incisif, créatif et joyeux, au-delà ses ironies mordantes, d’un Brecht ! _ le Berlin en ruines que j’avais connu autrefois ; et sa première reconstruction dont j’avais été _ alors, cet après-guerre _ le témoin ; comme si l’Histoire imposait à cette métropole un recommencement _ affirmatif, vivace : de « lièvre » ironique joyeux en son « bondissement«  _ perpétuel.

Bien plus tôt, dès 1989, j’avais découvert le Bauhaus-Archiv, le long du Landwehrkanal dans lequel fut jeté le corps de Rosa Luxemburg après son assassinat

(mon ami Marc Sagnol, grand chasseur de traces juives en Allemagne, en Europe de l’Est, en Russie, en Ukraine, ou en Moldavie, a été le premier à me montrer l’endroit où flottait entre deux eaux son cadavre ; je m’y rends maintenant, sans en saisir tout la raison, à chacun de mes séjours ; c’est comme une obligation intérieure à laquelle je ne puis me soustraire _ comme on le oit même les parenthèses de Claude Lanzmann sont essentielles, capitales ! _),

et d’autres lieux non construits, de vastes espaces abandonnés au cœur de Berlin de part et d’autre du tracé du Mur.

J’étais allé à maintes reprises à Berlin-Est pendant les interminables années de la guerre froide, avec un laissez-passer, mais je n’avais jamais vu ces endroits-là, car, jouxtant le Mur, ils étaient interdits.

Or ces lieux vagues et vides étaient précisément _ c’est ce dont je prenais conscience _ ceux de l’institution nazie. Si je les avais vus avant de réaliser « Shoah », je n’aurais sûrement pas été capable de les lire et de les décrypter _ il y faut l’apprentissage d’une culture « incarnée » on ne peut plus personnellement… A cause de « Shoah », mon regard était devenu perçant et sensible _ l’« expérience« (afin de bien mieux « percevoir«  : ressentir et comprendre tout à la fois) se formant et se forgeant dans le mûrissement même de ce que vient mettre à notre portée et nous offrir du temps.

Le nom de la Prinz-Albrecht-Strasse me parlait _ désormais ! _ ; c’était là et dans les environs immédiats que se trouvaient les édifices de la terreur nazie, le Reichssicherheitshauptamt, le Auswärtiges Amt, la Gestapo : le centre du totalitarisme hitlérien.

Dans un de ces terrains vagues, si on descendait quelques marches, on accédait à une petite exposition souterraine, une enfilade de quelques salles, pas grandes du tout, avec des photographies ; certaines connues, d’autres moins ; légendées de textes sobres et forts _ cf mon article à propos . Le lieu était nommé « topographie de la terreur ». Je m’étais demandé quels Allemands avaient eu l’idée de cela ; et j’éprouvais pour eux, sans les connaître, une sympathie vive. Le passé revivait _ voilà : les « légendes«  « sobres et fortes«  ajoutant pas mal de choses aussi aux « images«  des photos… cf mon article du 14 avril 2009 à propos du passionnant travail de légendage du « Kriegsfibel » de Bertolt Brecht, in « Quand les images prennent position _ L’Œil de l’Histoire, 1 » de Georges Didi-Huberman _

Le passé revivait

par ces quelques salles ouvertes dans ce no man’s land que personne _ de si peu que ce soit « autorisé« , « académique« _ ne revendiquait ; où tout semblait possible _ facteur fondamental de l’« imageance«  de l’« Homo spectator« , comme du « génie«  créatif (pardon du pléonasme !) de l’artiste « auteur« ….

Je compris alors que Berlin était une ville sans pareille ; car on pouvait à travers ce paysage urbain déchiffrer tout le passé
_ passablement tourneboulé ! _ de notre temps ; appréhender _ de façon « saisissante » !.. _, comme dans des coupes géologiques, ses différentes _ comme superposées ; et, ainsi conservées, nous demeurant splendidement co-présentes _  strates _ le Berlin impérial, le Berlin wilhelminien, le Berlin nazi, le Berlin allié, le Berlin rouge, communiste _ qui coexistent, se conjuguent, se fondent en quelque chose _ un richissime ruban de Moebius _ d’unique pour l’Histoire du XXème siècle.

Pour moi, il y avait là une sorte de miracle mémoriel _ l’opposé de l’éradication-annihilation par le vide de Pyongyang, par conséquent _, un fragile miracle qu’il fallait préserver à tout prix. Je pensais que si les concepteurs et les architectes du nouveau Berlin voulaient assumer leurs responsabilités devant l’Histoire, ils ne devaient pas toucher à cela ; mais garder au contraire un vide _ respirant ! _ au cœur de la ville : ce trou, que, par devers moi, j’appelais « trou _ actif ! _ de mémoire ». Je me souviens avoir discouru là-dessus au cours d’un colloque, sans aucun espoir, car les promoteurs immobiliers ont le dernier mot ; et le plein l’emporte toujours _ sur le vide et l’élan (respiratoire, voire dansé !) de la remémoration de la personne singulière ; portée par ses « ailes du désir«  en quelque sorte… Mon « trou » rêvé n’existe plus aujourd’hui : c’est la nouvelle Postdamer Platz, avec son architecture futuriste, souvent admirable.

En vérité j’ai aimé Berlin dès la première année _ de séjour là-bas, en 1947 ou 48… _ ; j’avais surmonté ma peur de l’Est. L’effondrement du IIIe Reich, la capitulation avaient généré chez les Berlinois une sorte de liberté _ du « génie« effectif, à l’œuvre (poïétique) : à la Kant… _ débridée et sauvage, alliée à une discipline et un courage inouïs« , pages 207 à 209 :

ce passage en forme d’« Ode à Berlin«  est particulièrement magnifique…

C’est le rythme de la scansion qui compte, l’élan et l’effectivité du souffle qui passe par les interstices et les espaces troués entre les strates, pour un sujet vivant qui se souvient et parle (et « crée«  aussi ainsi !) enfin,

amoureusement…

Voilà ce « souffle » qui « passe » dans la construction et le montage inspiré des divers « témoignages » des personnes, par les moindres inflexions de leur voix comme par les rumeurs de leur visage,

dans l’art de « vérité » du cinéma (de l’« être vrais ensemble« ) de Claude Lanzmann,

en tous et en chacun de ses opus…

Et voilà aussi pourquoi j’ose encore espérer la « réalisation » filmique de cet impossible opus « nord-coréen » de la « brève rencontre » à Pyongyang en 1958,

avec le chant de sa voix off sur l’« assise » d’images du vide de la ville monumentalisée d’aujourd’hui !…

D’où ce sublime hommage, évoqué page 83,

« défi immortel sur la stèle qui surplombe la tombe de ma mère, au cimetière du Montparnasse«  ;

ces « quatre vers _ gravés sur le marbre de la stèle pour l’« éternité » de la« présence » des disparus qui juste en contrebas reposent _ d’un des poèmes » de Monny de Boully ;

« déchirant poème sur la mort et le néant impensables ;

impensable pensée :

   « Passé, présent, avenir, où êtes-vous passés

     Ici n’est nulle part

     Là-haut jeter le harpon

     Là-haut parmi les astres monotones » »

Quel sublime « immortel défi«  ! que celui de la « présentification » à jamais

de qui « éternellement » on aime…

Titus Curiosus, ce 7 septembre 2006

Ce mercredi 11 juillet 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Racines et indéfectibles libertés dans la construction de l’auteur du chef d’oeuvre de l’histoire de la Shoah : l’admirable et infiniment émouvant « Où mène le souvenir _ ma vie » de Saul Friedländer

16sept

Le jeudi 22 septembre prochain,

paraîtra en librairie et aux Éditions du Seuil l’admirable et infiniment émouvant Où mène le souvenir _ ma vie, de ce merveilleux auteur-historien (de la Shoah) qu’est Saul Friedländer,

dont le point culminant de l’œuvre historiographique est ce chef d’œuvre absolu qu’est le tome 2 de L’Allemagne nazie et les Juifs : Les Années d’extermination (1939-1945), achevé au printemps 2006, et paru en traduction française en février 2008 :

je viens de lire deux fois avec une éperdue admiration ce nouveau magnifique opus de Saul Friedländer qu’est ce Où mène le souvenir _ ma vie

Et quand on pense que Paul Flamand, en 1976, jugeait trop froide

_ « Intéressant, mais manque de toute émotion« , dit Paul Flamand, ainsi que le rapporte Saul Friedländer page 211 de Où mène la mémoire _ ma vie _

la toute première mouture

_ qu’il fit donc réécrire à son auteur : avec succès cette fois ! l’année 1977 _

de Quand vient le souvenir, le premier volet des mémoires de Saul Friedlânder, qui parut, après réécritures

_ à la suite, et dans l’élan, enfin trouvé, du début de rédaction, à Genève, d’une lettre à son vieux copain ( « ce vieux frère« , y écrit-il, page 117) des Samuels, à Montluçon, de septembre 1943 à avril-mai 1946, et désormais (« depuis une vingtaine d’années« , en 1976) moine à l’abbaye de Sept Fons, dans l’Allier, Georges A., auquel il venait, justement, de rendre visite, à Sept-Fons, en cette année 1976, et avec lequel il venait de s’aviser, à son retour à Genève, qu’il souhaitait échanger encore sur des points dont ils avaient oublié de parler, ces trois jours passés ensemble dans l’Allier : et c’est justement cette rédaction inachevée de cette longue lettre (jamais envoyée) à Georges A. qui devait donner à Saul Friedländer le ton enfin ! juste de ce qui allait devenir ce si émouvant Quand vient le souvenir

Page 19, Saul Friendländer justifiait ainsi, alors, en 1977, ses difficultés d’écriture : « Nous autres juifs, nous échafaudons des murailles _ rien moins ! _ autour de nos souvenirs les plus oppressants ; et même le récit détaillé se transforme parfois _ comment donc l’éviter ? _ en occultation. Ces défenses nécessaires _ qu’il faut apprendre à déjouer, contourner, à qui veut découvrir sa vérité _ sont l’un des aspects de notre névrose profonde » : celle dont Saul Friedlânder était en train de s’émanciper, en 1977, par ce premier travail d’écriture mémorielle, de Quand vient le souvenir… ;

même si le « sentiment permanent«  d’« une faille ouverte au cœur de la personnalité« , confie, pour ce qui le concerne, Saul Friedländer, en 2015, page 37 de Où mène le souvenir _ ma vie, « a fini par s’atténuer, mais m’a accompagné comme une sorte de basse continue _ en référence à la musique baroque _ à travers les hauts et les bas d’une bonne partie de mon existence«  _

aux Éditions du Seuil en 1978 ;

et que je viens aussi de relire

_ deux fois : afin de ne rien manquer (et le mieux possible m’imprégner) de ce que ce premier livre de souvenirs comporte de micro-détails à relever, ne pas manquer, et décrypter, afin de mieux saisir les arcanes complexes (comme elles le furent d’abord à l’auteur, lui même !) de l’écriture (et ses strates successives, par à-coups, au fil de découvertes…) qu’il fallait à l’auteur en quelque sorte « accoucher », de ses souvenirs enfouis, et même puissamment refoulés, et toujours à vif (« inflammatoires« , dit excellemment son interlocuteur Stéphane Bou, à la page 199 des Entretiens intitulés Réflexions sur le nazisme…).

Car ces deux volets de souvenirs que sont, en 1978 Quand vient le souvenir, et en 2016 Où mène le souvenir _ ma vie, sont très étroitement imbriqués _ une figure qui court à la fois tout l’œuvre et tout le vécu de Saul Friedländer, il faut le souligner _, ainsi que le signale déjà le miroir biaisé de leurs titres :

pour le premier volet, de 1978, il s’agit

_ temporellement, ici, et avec une forte dose de hasard, assez loin (et c’est un euphémisme) de la volonté consciente : « quand vient«  _

de la survenue spontanée, complètement incontrôlée, et violemment étonnante même, du souvenir, par delà les durables refoulements de survie ;

et pour le second, celui de 2016, il s’agit

_ spatialement, cette fois, et par un travail acharné de reprises : « où mène«  _

de l’éclaircissement patient des passionnants liens entre les avancées (par strates discontinues) du (et des) souvenir(s) surgissant de l’Inconscient,

liées aux avancées (distinctes) de la recherche la plus consciente et méthodique, maintenant, de l’auteur-historien,

articulant alors la faculté active de la mémoire, cette fois,

et les méthodes de la recherche historiographique la plus objective,

celle de ce chef d’œuvre absolu que sont, en 2008, Les Années d’extermination (1939-1945) :

très étroitement imbriquées _ il faut insister là-dessus.

Et Stéphane Bou le fait, lui aussi, remarquer dans le livre des Entretiens qui vient à son tour de paraître :

« Quand vient le souvenir et Les Années d’extermination me paraissent imbriqués _ voilà ! _ l’un dans l’autre, comme si le premier dessinait la partie mémorielle d’un ensemble plus vaste« , dit-il, page 202 ;

« Et puis quand vous critiquez cette tentation d’une domestication de l’histoire _ par les historiens d’ordinaire, académiquement, pourrait-on dire _, est-ce qu’il ne s’agit pas _ pour vous _ de maintenir le lecteur dans une sorte d’état d’enfance _ d’étonnement en permanence renouvelé, en quelque sorte ; sur un terrible qui vive à maintenir devant la terrifiante menace qui rôde, de toutes parts _ face à l’événement ?«  _ et avec sa stupéfiante sidération, au service de l’intelligence de ce qui surgit dans l’histoire advenue, dans et par les événements, sur nous, lecteurs, face à la survenue effroyable et sans la moindre pitié de chacun des meurtres, si atroce

Et Saul Friedländer de répondre, page 203 :

« Vous avez raison de dire que j’ai fait un travail analogue _ basiquement documentaire, en fait, dans les intentions de départ ; mais pas seulement, car l’écho ainsi sauvé de ces voix se prolonge et va durer, pour nous qui l’entendons, longtemps… _ dans Les Années d’extermination et dans Quand vient le souvenir lorsque j’y évoque directement _ de manière brute, sans le moindre commentaire, et en évitant tout pathos _ les voix _ et les paroles : voilà le principal ; et même le fondamental ! _ des victimes, les lettres _ précieusement conservées et relues, et décryptées, tant par rapport à ce qui les précède, que par rapport à ce qui va les suivre… _ de mes parents.

Mais aussi surprenant que cela puisse vous paraître, cette proximité _ de passation de parole directe (« brute« ) aux disparus, dans ces travaux tant d’histoire que de mémoire _ ne m’était pas venue à l’esprit. Je ne me rends pas compte que j’utilise ce même mode de double narration _ celle de l’auteur faisant place par moments à celle, brute, des disparus. Je n’ai pas fait tout seul le lien entre les deux livres, alors que sur ce plan-là, c’est en effet le même processus, la même méthode« , convient parfaitement Saul Friedländer…

Il s’agit en effet de la même géniale inspiration ! _ tant mémorielle qu’historiographique. Et qui rend si merveilleusement vivants, et même à vif, ces si grands livres.

Connaissant bien, personnellement Prague,

pour y avoir longuement séjourné _ huit jours pleins, chaque fois _ à trois reprises, l’été 1967, avec mes parents, puis en février 1993 et février 1994 avec les élèves de mon atelier de pratique artistique sur le Baroque : les deux fois nous avons rencontré, à son domicile, rue Terronska, puis en son bureau des Éditions Odeon qu’il dirigeait alors, avenue Narodni _ nous y avons même improvisé un petit concert de musique baroque, avec des musiciens pragois rencontrés au Conservatoire de Prague par Laurence Pottier et Philippe Allain-Dupré, qui étaient de notre voyage : quel moment ! _, l’ami Vaclav Jamek, auteur en 1989 du Traité des courtes merveilles, qui nous a bien initiés aux arcanes de la Prague Baroque,

je pense qu’il y a dans la méthode et le style mêmes de la recherche et de la composition _ ses rythmes syncopés et à rebondissements, nous tenant quasi constamment en haleine et en renouvellement d’attention inquiète… _ spécifiques au moins de ces livres-là, sinon des autres, de Saul Friedländer, et sans parler des voix mêmes qui nous y sont restituées, brutes, dans toute la gamme de leurs terribles tensions et appréhensions, même documentairement,

je pense qu’il y a là quelque chose _ de l’ordre de l’imprégnation flottante, puis imaginante-inspirante, plus tard _ du baroque pragois. 

Il y a là quelque chose de ce baroque pragois des six ans et demi de l’enfance tchèque

(du 11 octobre 1932, jour de la naissance du petit Pavel, jusqu’au printemps _ fin mars ? début avril ? _ 1939, pour le départ des Friedländer fuyant l’occupation de Prague par les Allemands

_ la date précise du départ définitif de Prague des Friedländer n’apparaît ni dans Quand vient le souvenir (après une première tentative de fuite arrêtée à Brno, le 12 mars 1939, car s’y trouvaient déjà les Allemands, page 36), ni dans Où mène le souvenir _ ma vie … : page17, je relève la date approximative seulement de l’arrivée des Friedländer à Paris, courant avril 1939, sans plus de précision : « L’approche des troupes allemandes mit fin à notre existence précaire à Paris, d’avril 1939 à juin 1940« … ; cette fois encore, à Paris, comme à Prague, et comme bientôt, l’été 1942, à Néris-les-Bains et Montluçon, la nasse se referme sur les Friedländer, et la menace de « l’étau«  (qui va les broyer) se fait plus pressante... _)

Et même si la phrase de Saul Friedländer a tout du classicisme français sobre,

il y a bien là, dans la composition, dans l’entrecroisement de séquences de diverses temporalités, parfois, et dans le montage syncopé saisissant de ces voix brutes, quelque chose de ce baroque pragois des six ans et demi de l’enfance tchèque de Saul Friedländer… 

De fait,

et je reviens ici à la splendide maturation, jusqu’à aujourd’hui _ où se ressent (et s’entend) aussi la légèreté joyeuse de Los Angeles, mais oui ! _ du style de Saul Friedländer

_ merveilleux écrivain (et profond admirateur du style des écrivains français : Proust, Flaubert, Alain-Fournier, dont À la recherche du temps perdu, L’Éducation sentimentale et Le Grand Meaulnes « représentaient la quintessence de l’esprit français« , se souvient avoir déclaré, en 2006, à l’occasion du 65e anniversaire de son éditeur allemand Wolfgang Beck, Saul Friedländer, peut-on lire page 25 de Où mène le souvenir _ ma vie) ;

et aussi, toujours page 25, et c’est décisif : « Mon identité culturelle est restée essentiellement française tout au long de ma vie« … ; car, « en petite classe et au cours moyen _ à Néris-les-Bains, les années scolaires 1940-1941 et 1941-1942 _, je suis devenu irrémédiablement français« , continue-t-il, page 26 ;

mais « un tel attachement à une culture déborde largement des bases scolaires. Dans mon cas au moins, je suis tombé amoureux _ et pour toujours _ de l’absolue beauté de la langue française«  ; et encore pages 26-27 : « J’aimais le style pour lui-même«  ;

si bien que, confie-t-il page 26 : « aujourd’hui, j’écris en anglais pour des raisons pratiques, puisque je vis aux Etats-Unis (à Los Angeles), mais je continue encore à penser en français, et je ferais mieux d’écrire en français« … ;

et encore, page 30 : « et assez curieusement, alors que j’enseigne en hébreu ou en anglais, je n’ai jamais cessé jusqu’à ce jour _ de 2015 _ d’écrire mes notes préparatoires en français«  _,

de fait,

que d’aisance, de légèreté épanouie et de liberté souveraine dans le style,

et de densité et profondeur confondantes dans le contenu de connaissance (que ce soit historiographique, ou que ce soit mémorielle) se construisant pas à pas, dans cette écriture magistrale

_ à l’échelle de « l’essentiel« , et de « l’éternité«  : ce sont des mots de Saul Friedländer, et à plusieurs reprises ; et avec tout le recul qui convient, notamment face à sa réussite-accomplissement magnifique d’historien de la Shoah… _

de ce nouvel opus de souvenirs, en 2016, pour nous, qu’est ce splendide et merveilleux Où mène le souvenir _ ma vie

après le splendide et totalement accompli Les Années d’extermination, achevé dix ans auparavant, en 2006 ;

et couronnement d’une carrière d’historien qui n’est pas passé par le cursus universitaire classique,

puisque c’est directement, en quelque sorte, que Saul conçut et rédigea, de septembre 1961 à décembre 1963, où il la soutint, sa thèse de doctorat (sur le sujet « le rôle du facteur américain dans la politique étrangère et militaire de l’Allemagne, septembre 1939 – décembre 1941 » : sans rapport direct avec la Shoah…), à l’Institut des Hautes Études internationales, à Genève,

sans avoir appris ce métier d’historien autrement que par des recherches sur le tas, aux archives de Bonn, Coblence, Fribourg et Londres,

et en ayant rencontré certains des acteurs de cette politique, tel l’ancien Amiral Karl Dönitz, avec lequel il s’entretint, en son domicile d’Aumühle en décembre 1962, et dont il apprit vite à identifier les mensonges (cf Où mène le souvenir _ ma vie, pages 105 à 107).

Ici, et à propos de cette réussite absolue qu’est Les Années d’extermination,

je me souviens qu’en mai 2008dans un courriel à Corinne Crabos me proposant d’ouvrir un blog (où j’aurais carte blanche) sur le site de la librairie Mollat

_ courriel qui constitua tel quel (sans nulle retouche), le 3 juillet 2008, l’article d’ouverture de mon blog En cherchant bien, et dont voici un lien (l’article n’a pas vieilli) : Le Carnet d’un curieux _,

j’avais _ imprudemment ? _ annoncé :

« Et viendra le premier article,
à propos de, probablement, l’ouvrage magistral (”d’une vie”),
et n’éclairant pas _ tout se tenant _ que sur le passé,
de Saul Friedländer : L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination 1939-1945,

une priorité de lecture !« …

Or, étrangement, probablement pris par la rédaction, quasi à jet continu, d’articles, ce mois de juillet 2008,

telle par exemple cette _ significative _ série de deux sur le passionnant Jeudi Saint, de Jean-Marie Borzeix, à propos de l’arrestation, le jeudi 6 avril 1944, d’un juif d’origine polonaise, Chaïm Rozent, réfugié à Bugeat, en Haute-Corrèze, par des soldats allemands traquant des Résistants (l’assassinat eut lieu un peu plus loin, sur la route d’Eymoutiers, le lendemain) : Ombres dans le paysage : pays, histoire (et filiation) _ « étude critique », le 16 juillet 2008 ; et Lacunes dans l’histoire , le lendemain 17 juillet, deux articles qui pourraient bien intéresser Saul Friedländer ! _ et, les relisant huit ans plus tard, je m’avise que je maintenais ce projet de rédiger cet article sur Les Années d’extermination _,

je ne rédigeais pas alors un tel article sur ce L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination 1939-1945,

probablement tant me clouait d’admiration cet immense absolu chef d’œuvre,

si dense, si riche, si extraordinairement large

_ « Bien avant de l’écrire, je savais qu’une telle histoire devait être globale et intégrée _ voilà ! _ ; il lui fallait inclure et restituer l’évolution imbriquée _ voilà ! un travail de très large envergure, donc _ de la politique nazie, des réactions de tous les gouvernements et sociétés d’Europe et de quelques autres pays (aussi bien leurs initiatives que leur absence d’initiative) et, plus encore, les attitudes et les réactions des Juifs, d’où qu’elles viennent, tout au long de la période« , pour reprendre les mots mêmes de Saul Friedländer, page 300 de Où mène la mémoire _ ma vie _,

et si puissamment émouvant ! ;

ce L’Allemagne nazie et les Juifs : les années d’extermination 1939-1945, cet immense et absolu chef d’œuvre

dans lequel Saul Friedländer nous donnait si vivement (à vif ! en même temps qu’on ne peut plus sobrement) à entendre, surtout, et écouter enfin, tant de sublimes voix _ voilà ! _ re-surgies des fosses (et des cendres issues des fours crématoires) où les nazis avaient tenté de les engloutir, et sans noms, pour jamais !!!

Et dans la foulée de cette lecture si puissamment marquante des Années d’extermination (1939-1945), lors de sa parution en février 2008,

je me souviens m’être adressé à l’ami Georges Bensoussan

_ rencontré, avec le père Patrick Desbois, lors d’un colloque du CRIF à Bordeaux (« Les Enfants de la guerre _ réparer l’irréparable« ), le 31 janvier 2008 : j’étais allé chercher le Père Desbois, l’auteur de l’indispensable Porteur de mémoires, à l’aéroport, et l’avais conduit à son hôtel, au centre-ville ; et le soir je m’étais longuement entretenu avec le Père Desbois et Georges Bensoussan avec lesquels j’avais dîné lors du repas qui avait conclu le colloque _

pour lui demander de bien vouloir aider à faire ré-éditer certains des témoignages de victimes de la Shoah, découverts là, en cette longue et richissime trame tracée ici par Saul Friedländer, si intensément, et dont les tirages étaient épuisés ; ce que Georges Bensoussan fit bien volontiers.

Mais, par exemple, les Carnets d’un témoin (1940-1943), de Raymond-Raoul Lambert, édités par Fayard en 1985, et épuisés depuis, n’ont hélas toujours pas reparu !

L’été suivant, invité à Aix-en-Provence par Michèle Cohen à la Non-Maison, et assistant avec elle, le dimanche 20 juillet 2008, à une commémoration des victimes de la Shoah à la gare des Milles, j’avais pu découvrir, parmi d’autres citations sur des panneaux apposés sur le quai, une phrase de Raymond Raoul Lambert extraite de ses Carnets d’un témoin : une des raisons de mon souvenir…

Le travail de reviviscence le plus vivant possible _ comme sait en parler aussi l’excellent Patrick Boucheron, à propos des difficultés de réception des livres d’historiens… _ doit être inlassablement poursuivi, quelles que soient les utilisations que certains, ici ou là, peuvent, pour des raisons parasites,  politiques ou autres, en faire :

pour que la connaissance juste continue d’être disponible, et son travail, continué, poursuivi,

maintenant que s’achève l’ère du témoin, selon le titre lucide que donna Annette Wieviorka, à son beau livre, L’Ère du témoin, en 1998.

Surtout, pour qu’une présence _ celle de voix et de paroles effectivement prononcées _ demeure, par-delà ce (et ceux) qui a (et ont) disparu(s), massacré(s) ;

et aussi contre _ au-delà du cas même du négationnisme _ la néantisation _ et cela, quels qu’en soient les motifs : conscients ou inconscients _ de l’oubli des survivants.

Sur la préservation parfois difficile de la présence,

cf ces autres lignes, écrites en 1977, quand Saul Friedländer commençait à peine à Genève le difficile effort de remémoration de ses d’abord pauvres et minces souvenirs _ « Nous autres, juifs, nous échafaudons des murailles autour de nos souvenirs les plus oppressants ; et même le récit détaillé se transforme parfois en occultation. Ces défenses nécessaires sont l’un des aspects de notre névrose profonde », lit-on, je le rappelle ici, page 79 de Quand vient le souvenir _et que l’on trouve page 138, de Quand vient le souvenir :

« Les lettres _ maintenant _ sont là _ pour le moment _, ainsi que deux ou trois photographies jaunies.

Bientôt, pour les autres _ et ce n’est pas sans raison que Saul Friedländer dédie deux volumes de L’Allemagne nazie et les Juifs à ses petit-enfants… _, ces vestiges _ documentaires, faute d’être interrogés _ ne signifieront plus rien.

Écrire, donc, il le faut.

Écrire, c’est retracer les contours du passé d’un trait moins éphémère peut-être que le reste ;

c’est tout de même conserver une présence _ celle des voix et des paroles effectives des disparus assassinés _ ;

c’est pouvoir raconter également qu’il y eut un enfant qui vit sombrer un monde et en renaître _ avec espoir, et même joie _ un autre aussi.« 

Titus Curiosus, ce vendredi 16 septembre 2016

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