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Le mystère de l’espace toujours vivant des sanctuaires désertés : les approches dans Venise, comparaisons aidant, de l’alpha et omega des choses, par Jean-Paul Kauffmann en son « Venise à double tour » (III)

23juin

En poursuivant mes relectures du Venise à double tour de Jean-Paul Kauffmann,

en continuant mes articles précédents :

j’en viens aux distinctions affinées auxquelles procède, step to step, le regardeur infiniment patient et passionné de Venise en sa perception des espaces intérieurs des diverses églises fermées qu’il réussit _ maintenant _ à se faire ouvrir _ après son regard jeté à la sauvette, trois minutes durant, sur San Lorenzo, aux chapitres 21, 22, 23 et 24, aux pages 144 à 168 ; suivra, plus tard, un regard beaucoup plus long et détaillé sur les combles du bâtiment, en compagnie de l’ingénieur chargé de la restauration de San Lorenzo, le Dr Cherido, au chapitre 44, aux pages 306 à 311 _ :

soit San Lazzaro dei Mendicanti, au chapitre 32, aux pages 226 à 228 ;

les Santi Cosma e Damiano, au chapitre 38, aux pages 263 à 265 ;

Santa Maria del Pianto, au chapitre 41, aux pages 285 à 292 ;

et les Terese, au chapitre 45, aux pages 320 à 322.


L’église San Lazzaro dei Mendicanti fait partie intégrante de l’hôpital civil de Venise, et Jean-Paul Kauffmann reçoit l’autorisation expresse impromptue de venir la découvrir, au moment d’un concert de Noël auquel il assiste dans l’Auditorium, tout proche :

« C’est alors que je découvre dans un immense vestibule la seconde façade _ en plus de celle donnant sur la Fondamenta dei Mendicanti _ des Mendicanti garnie de quatre colonnes corinthiennes surmontées par deux anges. (…) D’emblée, je reçois en pleine figure _ il n’y a pas d’autre mot _ comme un projectile, une forme lancée d’un autel latéral. La force balistique émane _ oui _ d’un tableau. Elle ne provient pas _ pour une fois _ des couleurs, comme dans le Saint Jérome ermite de Véronèse, un tableau que Jean-Paul Kauffmann a vu en train d’être restauré, en son atelier du sestier Santa Croce, près du Ponte dei Scalzi, par Claudia Vittori (cf à la page 216 du chapitre 31) _, mais de l’architecture des volumes. La catapulte _ émettrice de ce projectile qui vient de le frapper _ est l’un des chefs d’œuvre du Tintoret, Sainte-Ursule et les 11 000 vierges. On ne voit qu’elles. (…)

Il règne dans le sanctuaire un froid noir qui convient bien à son atmosphère ténébreuse. Tout, c’est vrai, y est sombre, mais comme dans un coffret où l’on range les bijoux : les miroitements _ revoici notre mot ! _ varient en fonction de la manière dont se déplace le regard. L’arc monumental à la gloire de Lazzaro Mocenigo, vêtu de l’uniforme de capitaine de la marine, brasille dans la nuit, de même qu’un tableau du Guerchin représentant sainte Hélène. (…) Nous sommes là (…) piétinant la dalle usée du sanctuaire pour nous réchauffer, moi ne sachant où donner de la tête _ voilà : une impression fréquemment ressentie dans les églises vénitiennes, comme jamais ailleurs, même à Rome… _, égaré _ oui ! _ par tous ces chefs d’œuvre, conscient que le temps _ pour vraiment les détailler du regard _ dans ce sanctuaire m’est compté. (…) Il ne faut pas abuser de la situation. (…)

Il est tard. Il fait froid. Et, comment dire ? Certes je suis touché par le spectacle de toutes ces merveilles, mais surtout désorienté. La vérité, la voici. Elle est difficile à avouer : les Mendicanti ressemblent _ trop _ à toutes ces églises de Venise que j’ai explorées. Aussi belle, aussi luxueuse, aussi profuse _ voilà ! _ en œuvres d’art, avec cette touche d’élégance et de raffinement _ oui _, cet effet théâtral libéré de toute emphase _ oui, oui _ qui n’appartient qu’à cette ville _ en effet. Elle remplit parfaitement son rôle d’église. Il n’y manque _ hélas, et là est bien le paradoxe _ rien.

Le manque, tout est là _ Jean-Paul Kauffman en prend de mieux en mieux conscience. Elle ne me prive pas _ comme elle le devrait pour toucher vraiment ! _ de quelque chose. Ce quelque chose, c’est l’imprévisible, l’absence _ voilà, qui met en marche, et élève surtout,  la pensée _, l’odeur de croupi, ce climat étrange de dépose et d’abandon _ profondément émouvant _ entrevu _ précédemment _ à San Lorenzo.

(…) Aucune impression de désolation _ ici. Rien ne saurait atteindre dans la nuit la splendide sérénité _ trop parfaite, voilà ; auto-suffisante _ de ces galeries décorées de colonnes, de trophées, d’entablements datant de la Renaissance. (…)

J’attache peut-être une importante excessive aux sensations olfactives. Pour moi elles ne trompent pas. On sent bien que l’air entre facilement aux Mendicanti _ toutes proches, en effet des Fondamente Nuove et de la lagune, où souffle la bora. Trop facilement _ sans assez de filtres, comme à San Lorenzo. L’édifice dégage cette odeur saline, pointue, vivante de jours ouvrables _ et donc pas assez fermés _, ainsi que ce parfum votif de cire chaude particulier aux sanctuaires où l’on peut accéder » _ accomplir des dévotions : cette église reçoit donc des fidèles _, pages 226-227-228.

Le cas, au chapitre 38 et pages 263 à 265, ensuite, de l’effraction _ furtive et à nouveau brève _ aux Santi Cosma e Damiano est, lui, un peu particulier :

« Avant de regagner l’appartement _ sur la Fondamenta del Ponte Picolo, à La Palanca, sur l’île de la Giudecca _, nous effectuons _ Joëlle et Jean-Paul _ notre promenade vespérale. Il est 19 heures. Nous traversons le campo Santi Cosma e Damiano. Les herbes folles ont tellement envahi l’esplanade que celle-ci ressemble à présent à une prairie.

À ma grande stupéfaction, une porte à proximité de l’église que j’ai toujours vue fermée est _ ce dimanche soir-ci _ entrebâillée. Nous nous engageons dans une ruelle conduisant à un ensemble d’habitations longeant le mur du sanctuaire et, nouvelle surprise, sur ce même mur une porte donnant accès à l’église est _ elle aussi _ ouverte. Le battant frappe au vent _ la Giudecca est, elle aussi, ventée. Allons-nous entrer ? Quelqu’un, en ce dimanche soir, s’est introduit dans l’édifice. Il n’a pas verrouillé derrière lui. Qu’est-il venu faire à cette heure ?

Nous pénétrons à l’intérieur du sanctuaire faiblement éclairé par une lumière provenant de ce que je crois être le narthex. En considérant de plus près la lueur, je remarque qu’elle émane d’un bureau. Une partie a été aménagée en espace de travail sur plusieurs niveaux avec cloison transparente et équipement contemporain _ voilà _, tandis que l’autre partie, correspondant au maître-autel et au chœur, est vide. Des pierres tombales, des pavements sont scellés à un mur de brique. Tout le mobilier d’église a disparu. Seules la coupole et les lunettes de l’abside et des chapelles sont décorées de fresques magnifiques quoique passablement défraîchies.

 

(…) L’endroit sent la craie humide et cette odeur de clou de girofle caractéristique du bois de mélèze vieilli. La lampe de bureau est soumise à des baisses de tension. Par moments, elle illumine intensément et réveille des visages de femmes. Je parviendrai par la suite à identifier un de ces personnages comme étant la Sibylle de Cumes _ c’est elle qui sert de guide à Énée pendant sa descente aux Enfers. La chapelle de droite a été transformée en salle de réunion avec chaises coque plastique empilables.

Je me dis en moi-même que nous ne devons pas nous attarder en ce lieu. Ce n’est plus une église _ voilà _, même si elle garde des traces de son passé religieux. Le silence rompu par les brèves déflagrations de la bourrasque _ au dehors _ est pesant. Et la lumière qui n’éclaire qu’une partie de l’ancien sanctuaire a je ne sais quoi d’inquiétant. Elle indique une présence que l’on pressent, mais impossible à identifier. Quelqu’un fourrage du côté des bureaux. Puis le bruit s’arrête. J’ai l’impresion qu’on nous observe.

Alors que nous nous dirigeons vers la sortie, une voix grave nous interpelle :

_ Cosa ci fai qui ?

Je me retourne. Le jeune homme qui nous apostrophe porte la bauta, tenue composée d’une cape et d’un tricorne noir aux bords galonnés avec une collerette blanche. Il tient à la main un masque blanc _ nous sommes peut-être en période de carnaval. Il s’avance à pas comptés vers nous. Ses souliers résonnent sur les dalles. Je me dis que je déraille : un homme en habit du XVIIIe marche vers moi et veut me barrer le passage.

J’explique en français que nous sommes des touristes. L’église était ouverte. Nous sommes entrés. Il écoute avec une moue ironique et aperçoit mon carnet de notes. Cela ne cadre pas avec les explications que je donne. Qui  suis-je donc ? semble-t-il se demander avec une mimique de plus en plus méfiante. Je lui montre les fresques. Il plaque alors le masque au long nez sur son visage pour regarder comme s’il chaussait des lunettes, puis l’enlève, l’air de dire : « Et alors ? » Nous nous observons un long moment. Ses petits yeux noirs aux paupières tombantes sont interrogatifs. Il ne sait pas trop quel parti adopter. Retentit soudain une sonnerie de téléphone diffusant un morceau de musique tonitruant _ l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini. L’homme sort un iPhone d’une poche gousset.

J’imagine qu’avant de se rendre à une fête costumée, il est passé en coup de vent à son bureau, laissant la porte ouverte. Il interrompt la conversation au téléphone et plaque l’appareil sur sa poitrine :

_ Espace privé… Vous comprenez ?

Oui, bien sûr, nous avons compris. Amadoué, il montre les bureaux :

_ Incubatore aziendale !

Je serais curieux de savoir ce que le Grand Vicaire pense d’une telle métamorphose. Satisfait, probablement. L’innovation, la modernité, un lieu de passage et de rendez-vous pour les jeunes créateurs d’entreprises ! La start-up installée au rez-de-chaussée se nomme Seren DPT. La sérendipité : l’art de trouver ce que l’on ne cherchait pas

_ cf mon article du 3 mars 2014 :

… 

En sortant du sanctuaire, un sentiment de tristesse m’accable. Sans doute Santi Cosma e Damiano a-t-elle été réduite à un usage profane qui n’est pas « inconvenant », selon le terme employé par le droit canon. Cependant ce statut de relégation me chagrine. On l’a fait passer à un niveau vraiment inférieur. L’Église a beau proclamer qu’un sanctuaire n’est jamais désacralisé, qu’il garde un caractère intouchable impossible à effacer, cet édifice donne le sentiment d’avoir été maltraité _ voilà _, à la façon d’une beauté qu’on n’aurait pas transformée en souillon, mais en personne neutre, insignifiante. Les fresques _ de Girolamo Pellegrini _ qui furent somptueuses, se délavent et vont finir par disparaître. « Un espace mort entre des murs », Sartre recourt à cette formule pour caractériser la perte de sacré _ voilà _ de l’église vénitienne.

Dans la nuit, alors que nous regagnons l’appartement, je reste sous l’emprise de la vision : les formes qui dansaient encore sous la lumière papillotante ; les anges, la Vierge sous le dôme essayant d’animer un ciel de plus en plus décoloré. Un dépôt mort _ voilà, en pareille réaffectation profane. La représentation d’une Venise à laquelle je préfère ne pas être confronté.

Depuis leur bureau, les jeunes entrepreneurs de start-up ont ces peintures dans leur champ visuel. Les regardent-ils ? Connaissent-ils leur signification ? _ que leur disent-elles ? (…) Le jeune masque de tout à l’heure avait apporté une réelle élégance à son travestissement _ c’est un indice positif. Nous le surprenons sur le quai, montant dans un bateau-taxi.

Il nous fait un signe gracieux de sa main gantée » _ ce n’est pas un barbare…

Tel est donc un des devenirs possibles des églises fermées _ et désaffectées _ de Venise : une forme d’absence, là, est sensible.

L’exemple suivant est celui d’une église que Jean-Paul Kauffmann, cette fois, est parvenu à se faire ouvrir : Santa Maria del Pianto, au chapitre 41, et aux pages 285 à 292 _ et c’est la toute première fois.

Une étape donc importante pour lui _ ainsi qu’en témoignent ces lignes d’ouverture du chapitre 41, aux pages 282-283 _ :

« Après le dîner, alors que je déguste mon cigare comme à l’accoutumée face aux Gesuati _ situées sur la rive opposée du Canal de la Giudecca _, un texto me parvient : la visite de Santa Maria del Pianto est prévue _ et organisée ! _ demain à 15 heures. (…)

Je suis réveillé au milieu de la nuit par le bruit familier : le choc élastique du vaporetto N _ le vaporetto notturno, de seize fois par nuit, de 23h 47 à 5h 14 _ qui frappe le ponton _ de la Palanca _, le couinementnt du caoutchouc froissant l’embarcadère. (…) Cette fois, je me rendors difficilement, excité à l’idée de pénétrer dans ma première église fermée _ c’est-à-dire la première ouverte, enfin, à sa demande expresse.

Je me dis que Sant’Anna, San Lorenzo, San Lazzaro, Santi Cosma e Damiano ne comptent pas _ vraiment. Rencontres accidentelles inabouties _ faute du temps et de la paix nécessaires à une substantielle  vraie contemplation. Elles n’ont témoigné jusqu’à présent que de la médiocrité de ma quête. Je suis entré par hasard. Sans cette faille _ ces quatre fois-là _ dans le dispositif, je serais revenu complètement bredouille. Les ai-je vraiment connues ? _ ces églises à peine entr’aperçues. Je les ai vues à la sauvette : « Fais vite et dégage !«  m’ont-elles signifié. En fait, elles m’ont ignoré _ ces réservées demoiselles. Cette fois, l’une d’elle va _ vraiment _ m’accueillir _ me recevoir. Me reconnaître _ dans les règles. Témoigner _ en haut-lieu et pour l’éternitéen ma faveur. Attester _ enfin _ de la légitimité _ sérieuse, et pas capricieuse _ de ma recherche« , se raconte-t-il alors à lui-même, page 283

Et quand, la porte enfin poussée, « l’intérieur du sanctuaire apparaît », « ce n’est pas un surgissement _ brut et brutal _, plutôt une perception qui prend corps peu à peu. Car il faut que l’œil puisse prendre connaissance et s’habituer _ voilà, avec précision sinon minutie _ à une pareille _ singulière, extraordinaire _ apparition.

J’ai rarement vu un spectacle aussi discordant. Une vision aussi incohérente, exprimant l’élégance décavée, le faste et le dénuement _ tout à la fois et en même temps. D’un côté, on pourrait dire que l’église ressemble à une ravissante salle de théâtre : plan octogonal parfait, sept autels comme autant de loges. Rien de plus accompli. Une conception à la fois très simple et très pensée. Le type même de l’architecture intime, raffinée, évoquant le salon de musique ou le boudoir cher à Philippe Sollers. La société vénitienne devait priser un tel cercle. Si l’on n’y débattait pas, du moins devait-on se sentir bien dans un tel décor, en harmonie et confidence avec la divinité » _ la première pierre de l’édifice a été posée en 1647, « Venise vient de vaincre les Turcs en Crète. Santa Maria del Pianto consacre l’une de ses ultimes victoires. Ensuite la Vierge pourra pleurer toutes les larmes de son corps pour les siècles à venir. (…) Étrange tout de même que pour marquer un succès on ait choisi de dédier cette église à la souffrance et aux pleurs » (page 288).

Mais s’impose aussi au regard « l’état d’abandon du lieu. La discordance _ avec l’élégance et le faste _ est là. Que ce sanctuaire soit en ruine, ça n’a rien d’étonnant. On ne s’attend pas à autre chose. Le scandale _ nous y voici ! _ est qu’il touche à la grâce. Un tel endroit est une faveur, un pur joyau octroyé _ à l’humanité, voilà. Non seulement les hommes ont refusé cette grâce, mais ils l’ont abîmée. Ils l’ont laissée se dégrader jusqu’à ce que l’édifice soit mis _ désormais _ hors de service. (…)

Les autels dépouillés de leur retable n’offrent plus qu’un panneau de contreplaqué. Notre accompagnatrice précise que La Déposition de Luca Giordano qui décorait le maître-autel se trouverait à présent à l’Accademia. Aux dernières nouvelles, elle serait entreposée dans les réserves du musée, et n’est donc pas visible.

(…) Au centre du sanctuaire, à l’intérieur d’une clôture mobile de chantier, sont entassées des planches disloquées et pourries, et des restes de palettes. Le sol est couvert de gravats. L’édifice dégage une odeur flétrie de vieux plâtre et de moisi. La porte sous la chaire a été murée à l’aide de briques. Les infiltrations d’eau ont altéré la voûte où l’on observe des décollements et des écaillages. Une canisse en bambou, qui mérite bien son nom de brise-vue, a été posée sur le plafond pour dissimuler les dégradations. Seul le balcon d’orgue, dont la voûte est consolidée par un cintre en bois, conserve un certain apparat. La trace d’une grâce disparue. Le buffet, orné de deux colonnes dorées, pavoise même avec ses jolis rideaux cousus en godets. On dirait une scène de théâtre en miniature.

_ Alors, tu es content ? interroge Joëlle.

_ Oui, content et désolé. Je me doutais que ce serait en mauvais état, mais pas à ce point ! On voudrait sauver cette église qu’on ne le pourrait pas. La fin paraît inéluctable. Sainte-Marie-des-Larmes, elle mérite bien son nom.

(…) Alma, occupée à examiner un par un les débris du naufrage, n’a rien dit jusqu’à présent. Elle est interloquée, elle aussi, et prononce le mot de désertion. C’est le terme qui convient. Nous sommes face à un abandon, mais aussi un reniement, une trahison, comme si Santa Maria del Pianto était passée à l’ennemi _ et qu’on lui en voulait _ alors qu’elle est une victime. L’ennemi, c’est l’indifférence, la neutralité, la croyance qu’on ne saurait sauver tout le monde. La bonne conscience, appliquée comme dans un plan social : certaines églises doivent rester sur la carreau pour que les autres vivent. (…) Le vrai responsable, c’est l’homme qui laisse faire et regarde ailleurs, refusant de porter secours.

Noli me tangere, cette fois c’est tout le contraire. Tange me, touche-moi. Je n’ai plus conscience de mon corps. Mets la main sur moi, rencontre-moi, fais-moi exister, je dépéris. Telle est _ cette prosopopée _ la prière de l’église construite sous le règne d’une Venise encore glorieuse _ au mitan du seicento (1647). Un appel au secours émanant d’un être encore vivant. Il est dévêtu, épuisé. Il n’en a plus pour très longtemps.

(…) Un flot de lumière venu du dehors par la porte réveille subitement l’édifice. Le dallage resplendit malgré la poussière. Nous passons de l’ombre à la lumière. D’un coup, l’air embrasé a chassé l’odeur de vieux placard humide. Le spectacle nous laisse cois. Le théâtre est en train de s’animer. Les joints, les nœuds, les veines du panneau de contreplaqué derrière le maître autel se mettent _ même _ à briller. On va frapper les trois coups.

Ce sera un seul coup. La porte claque _ le lieu, sur la Fondamenta exposée à la bora, est très venté _ et se referme. Tout s’éteint. L’homme aux clés l’ouvre, mais le soleil a disparu.

Ce bref moment de grâce nous ne cesserons ensuite _ en repartant _ d’en parler sur les Fondamente Nove. À l’image de ces enterrements, lorsqu’on revient du cimetière et que les langues se délient. Au lieu de parler du défunt et du vide laissé derrière lui, on se plaît à évoquer les moments les plus beaux et les plus émouvants des hommages, l’instant où celui qui n’est plus semblait être encore parmi nous. Pendant quelques secondes le passé s’est rallumé comme une boule de feu qui traverse l’espace _ et c’est bien là un des pouvoirs magiques de Venise que cette « translation du temps » (page 67) qui nous transfigure nous-mêmes soudainement ; elle est due au fait si évident que « Venise acquiesce à la totalité du temps » (page 81). La traînée lumineuse nous a foudroyés. Mais de manière trop fugitive _ comment la ralentir et tenter de la retenir ? Par le détail déployé de l’écriture ?…

(…) Elle _ Santa Maria del Pianto _ a encore quelque chose de vivant. Un trésor qu’on ouvre uniquement pour vous, c’est toujours excitant. Tu as raison d »être satisfait _ dit Joëlle. Mais pour elle _ en si lamentable état _  que va-t-il se passer maintenant ? Notre visite ne change rien. Elle est condamnée.

Condamnée, elle l’est, mais elle n’a rien livré non plus de son mystère. Elle nous a été ouverte mais elle est restée fermée.

Cette certitude ne m’est pas apparue sur le moment _ trop fugace. Curieusement, c’est lorsque nous sommes passés, après la visite, devant la porte toute proche des Gesuiti que la révélation s’est faite. La porte de l’église était ouverte, banalement ouverte, offerte à la vue, si facilement accessible, celle-là. J’ai pensé aussitôt : Santa Maria del Pianto nous a possédés, affectant de cacher ce qu’il y aurait à voir mais dissimulant ce qui ne peut être vu.

L’évidence s’est imposée à moi : elle n’a dévoilé qu’une partie d’elle-même, son apparence ruinée. Le reste, elle l’a fermé comme on le dit d’un visage impénétrable. Toute scène de théâtre recèle un endroit invisible appelé les dessous du théâtre, un espace secret constitué de plusieurs niveaux permettant d’escamoter décors et comédiens. Nous n’avons vu que la scène, nous n’avons pu voir l’arrière-monde caché sous le plancher. Je m’aperçois maintenant _ trop tard _ que beaucoup d’éléments étaient masqués. La canisse de bambou sur la voûte, les grilles de parloir en petits carreaux losanges sur l’un des murs (je n’ai pas eu l’idée de regarder ce qu’il y avait derrière _ regarder vraiment demande à la fois beaucoup de temps, et d’idée… _),  le contreplaqué occultant tous les autels. En réalité, l’église n’est qu’une partie d’un ensemble beaucoup plus vaste, autrefois un monastère, qui a disparu.

(…) Que s’est-il passé ce jour de 1829 où fut décrochée du maître-autel la toile de Giordano pour être apportée au musée de l’Accademia ? Ce jour-là, Santa Maria del Pianto a été atteinte _ terriblement _ dans son intégrité _ sacrale.

Une fois de plus, je me trouve aux prises avec la présence invisible déjà _ furtivement _ entrevue à San Lorenzo, une vérité qui va se dévoiler _ à terme _, mais à quelles conditions ?

« Si tu me cherches de tout ton cœur, tu finiras par me trouver », affirme le prophète Jérémie » _ voilà ce qui peut déjà se pressentir, spécifiquement en quelques unes de ces églises fermées de Venise ; mais la révélation complète de cette « présence«  comporte aussi ses propres exigences, complexes ; à faire apparaître à la conscience, puis pénétrer et comprendre par une méditation ; cela n’a rien d’immédiat. Tout un travail lent et patient doit s’opérer. Tel que d’abord un long séjour de fond à Venise ; puis l’écriture sérieuse d’un vrai livre, tel que celui-ci, Venise à double tour

À suivre…

Ce dimanche 23 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le mystère de l’espace toujours vivant des sanctuaires désertés : les approches de l’alpha et omega des choses, par Jean-Paul Kauffmann en son « Venise à double tour »

18juin

Après avoir précisé le désir originel et le fil conducteur  de la traque vénitienne de Jean-Paul Kauffmann en son Venise à double tour,

en mon article du 13 juin dernier Enfin de justes mots en français sur Venise : Jean-Paul Kauffmann, en son sensuel « Venise à double tour »,

et au-delà de la recherche _ première : n’est ce qu’un Mac Guffin ? _ de repérage-identification de la source ponctuelle _ en quelque église (oubliée) à parvenir à faire ouvrir ! dans Venise _ d’une ancienne émotion de jeunesse _ lors de son bref premier passage à Venise au cours de l’été 1968, le jeune homme avait 24 ans _,

il me faut en venir à ce qui se fait jour peu à peu, étape après étape, au fil des progrès désordonnés et un peu chaotiques _ avec pas mal d’impasses et déceptions, d’abord _ de cette quête

_ un point utile étant fait sur ces péripéties à rebondissements, au début du chapitre 24, aux pages 212-213 :

« Voici un point de situation avant les fêtes de Noël _ c’est au « début de l’automne« , en septembre, que l’auteur et son épouse ont pris posssession de leur appartement de location, sur l’île de la Giudecca (page 42) : trois mois se sont donc écoulés. Combien d’églises se sont-elles ouvertes? Une seule, San Lorenzo, et encore par hasard. Une fausse église fermée, Santa Maria della Visitazione. Une, entredéverrouillée et inaccessible, Sant’Anna _ l’auteur a seulement pu y jeter un coup d’œil (de désolation !) par l’entrebaillement de la porte, restée cadenassée. En attente : San Benetto, San Fantin et Spirito Santo. Ces trois là dépendent du bon vouloir du Vicaire _ que l’auteur nomme le Cerf noir. Il tarde à donner son feu vert _ et ne le donnera pas.Incertitude _ pour le moment _ quant à l’IRE, l’organisation qui détient les clés des Penitenti, ainsi que de l’Ospidaletto et des Zitelle. Vagues espérances _ qui se réaliseront _ pour l’hôpital civil de Venise qui a la haute main sur Santa Maria del Pianto et Mendicanti. Inutile de s’étendre sur les cas d’autres sanctuaires cadenassés devant lesquels je passe régulièrement… Ceux-là sont des causes désespérées. Ils me mortifient. Je dois les oublier. Je les cite néanmoins pour mémoire et par masochisme. Les Terese, Sant’Andrea della Zirada, Sant’Aponal, Misericordia, Sant’Agnese, Catecumeni, Eremite, Santa Giustina, etc. _ pas mal d’entre elles se prêteront à une visite… Une mention particulière doit être faite pour la Giudecca _ lieu de la résidence à Venise du chercheur et son épouse Joëlle _ avec Santa Croce et Santi Cosma e Damiano, ces deux édifices qui ponctuent ma promenade du début de soirée. Ils me font rêver. Curieusement, leur fréquentation assidue ne crée chez moi aucun sentiment de frustration _ le panorama sur le Canal de la Giudecca et lez Zattere est revigorante.

Cependant ce serait trop commode de noircir exagérément la situation. Le terrain est moins clos qu’il n’y paraît. Grâce à Alma _ la guide rusée et d’une très grande compétence ; c’est à elle, Christine Adam, que le livre est dédié _, il s’est même élargi _ au-delà du Patriarcat (et son vivaire, Gianmatteo Caputo). Le centre de gravité limité au Patriarcat s’est déplacé. Des espaces _ d’autres pouvoirs _ s’ouvrent. Des circonstances plus favorables se présentent à travers les rencontres que je cherche _ désormais _ à multiplier. Stratégie d’écart ou, si l’on veut, de contournement. Il est des détours qui rapprochent du but et permettent de l’atteindre plus rapidement. En tout cas, je veux m’en persuader. Dans ce qui ressemble à un combat, j’ai au moins compris qu’il ne fallait pas concentrer son attaque sur une aile. L’apprivoisement du Cerf blanc _ soit Alessandro Gaggiato, chercheur solitaire, et non universitaire : l’auteur ignore encore à ce stade, presque tout de lui, à commencer par son adresse à Venise… C’est un architecte (peut-être Antonio Foscari) rencontré par hasard lors de l’ouverture du Fondaco dei Tedeschi, qui a inscrit mystérieusement le nom de celui-ci sur le carnet de notes de l’auteur..  _ s’inscrit dans cette approche. Il n’entre aucun calcul dans ma conduite. A présent, je n’ai pas d’autre choix, agir par des moyens indirects« 

quant aux raisons plus essentielles de fond, spirituelles et métaphysiques, disons, qui se découvrent bientôtet cela indépendamment de la quête obstinée de la « peinture qui miroitait« , même si  celle-ci continue de fonctionner en apparence, pour la conscience première du chercheur patient et obstiné qu’est l’auteur, comme son but recherché, mais qui, de fait, vient s’avérer de moins en moins constituer, plus au fond, le principal _ voilà, c’est dit _ de son entreprise passionnée de prospection vénitienne.

Car le principal qui vient progressivement se faire jour en ces mois automnaux vénitiens de recherche d’églises à déverrouiller pour les  explorer du regard, se découvre au fur et à mesure de la montée de la prise de conscience, en l’auteur _ probablement, car c’est le moment décisif de ce début de prise de conscience, à partir de son entrée dans l’église (fermée au public) San Lorenzo, dans laquelle il a réussi, par hasard, à pénétrer, même si c’est très brièvement, une première fois (« Combien de temps a duré mon incursion ? Pas plus de trois minutes. J’ai oublié mon carnet à la Giudecca, mais tout ce que j’ai vu s’est imprimé dans ma mémoire« , page 149) ; mais déjà le regard jeté un peu auparavant, depuis l’entrebâillement de la porte de Sant’Anna (pages 125 à 128, au chapitre 18) avait commencé de jouer un rôle, bien que négatif en ce cas-là, en cette prise de conscience progressive _, de son goût, qui se déclare et va se développer, de prendre la mesure, par rapport à lui-même, de ce qui continue d’animer, ou pas, les espaces intérieurs de ces églises fermées :

selon que le dépeçage effectué a échoué ou pas à détruire totalement ce qui faisait vraiment de ce bâtiment une église ; « une grange, un entrepôt, certainement pas une église« , conclut, en forme de constat « désolé« , page 128, le chapitre consacré au regard jeté par l’auteur à ce qu’avait été, jusqu’en 1810, l’église Sant’Anna.

« Sant’Anna _ maintenant _ est un crève-cœur. Elle donne la mesure de la « grande pitié _ présente _ des églises vénitiennes » » _ du moins de certaines d’entre celles qui sont fermées _, page 126 ;

« Quelle vision ! Non pas la vue d’une église vide, mais le spectacle de la désolation _ même. Un silence de mort _ ce qui ne sera  pas du tout le cas de l’espace (pleinement musical, lui) de San Lorenzo. La cessation effrayante de tout bruit _ alors que Venise frémit en permanence d’une foule de bruits divers : ceux de l’eau, ceux du vent, ceux du concert des cloches, etc. (…) La représentation d’un démembrement, ou plutôt d’un arrachement en règle. On appelle cela un dépeçage. Une volonté délibérée de démonter et de faire disparaître toute forme qui fait saillie. Il ne reste rien, aucune structure, aucun ornement, rien qu’une immense fosse maçonnée sans ombre, à sec. Un mausolée inoccupé dégageant une odeur acide et vaguement ammoniaquée. Une forme d’escamotage (…), et le tour de passe-passe rend ici une note tragique, car, même à distance, il est facile de constater que toute substance _ voilà ! _ s’est envolée _ de là. Le principe spirituel, l’âme ont disparu » _ voilà le principal de la chose _, page 127 ;

« La rapine est ancienne, d’où la perception d’un lieu dévalisé qui a pris cet aspect _ totalement _ desséché _ maintenant. Ce qui est un grand paradoxe en une cité aussi liée à l’eau que Venise… (…) C’était donc cela, ma quête des églises fermées _ fait ici, et à ce premier moment-là de perception d’un tel état d’une église fermée, le regardeur obstiné qu’est Jean-Paul Kauffmann. Entrevoir un édifice brisé, hors d’état, si affreusement mutilé qu’il était impossible d’imaginer _ de quelque façon que ce soit _ son état _ vivant _ d’avant _ ainsi totalement effacé, réduit à néant, ici, à Sant’Anna ; ce qui ne sera pas le cas d’autres églises fermées auxquelles aura accès par la suite le chercheur. Une grange, un entrepôt, certainement pas une église« …


L’intuition se dessinant mieux et se développant en présence tout particulièrement de l’espace intérieur immense _ et cette fois positif ! et musical, aussi et même surtout… _ de l’église _ fermée elle aussi, pourtant ; mais pas du tout en même état !.. _ de San Lorenzo

_ « C’est un édifice gigantesque qui s’élève à plus de vingt-quatre mètres de hauteur« , page 147 ;

et c’est « l’église légendaire du quartier Castello (…)Sanctuaire mythique où fut donné le 25 septembre 1984 la première de Prometeo _ Tragedia dell’ascolto en est le sous-titrede Luigi Nono, une œuvre qui passe pour être l’un des grands événements musicaux du XXe siècle. Claudio Abbado dirigeait l’orchestre, l’architecte Renzo Piano avait conçu la scène, Emilio Vedova les décors et l’éclairage. (…) Prometeo s’avère être une entreprise hors du commun. Elle est rarement jouée et ne semble souffrir que le direct car l’espace où elle est exécutée est capital _ c’est bien sûr à souligner. San Lorenzo, haut lieu de la musique vénitienne, bénéficie d’une acoustique exceptionnelle« , page 145 _ ;

aux chapitres 21 (pages 144 à 153), 22 (pages 154 à 156), 23 (pages 157 à 162) et surtout 24 (pages 163 à 169) :

« En fait, qu’ai-je aperçu ? _ s’interroge l’auteur, pages 150-151, à propos de sa brève incursion (d’à peine trois minutes) à San Lorenzo. D’abord une extraordinaire scénographie. Comment ne pas être frappé par la lumière livide de grands fonds marins, le décor, l’incroyable acoustique et surtout la beauté fanée de l’architecture baroque avec cette couleur cendrée projetée sur les murs et les statues à la manière des vedustiti (peintres de ruines), un entassement de marbres, de motifs décoratifs brisés (acanthe, festons, palmettes) ? Une forme de démesure aussi qui fait écho en moi _ de l’ordre d’un miroitement : le fait est important. Depuis ma détention _ libanaise durant trois ans (mai 1985 – mai 1988) _ je ne cesse de me débattre contre l’espace. (…)

Tout monument en ruine porte _ nécessairement, par l’essence même de ce qu’est une ruine ! _ le deuil d’une histoire. Et celle de San Lorenzo, qui faisait partie d’un des plus luxueux monastères de Venise, est particulièrement riche. Toutefois, aucun doute : San Lorenzo n’est pas _ aujourd’hui _ menacée d’effondrement _ une résilience est possible ; et peut-être prochaine... Qu’y a-t-il donc d’inexplicable dans ce dérèglement _ ressenti _ ? Une forme à la fois de tarissement et d’attente, un arrêt, un épuisement objectif ? San Lorenzo est dépouillée de presque tous ses attributs _ ecclésiaux. Que lui reste-t-il à part un mobilier religieux, scellé, devenu impossible à démonter ?

L’église fantôme a _ cependant et sans conteste _ quelque chose _ de toujours vivant _ à offrir. Eglise fantôme, voilà en fait ce qui la définit. Non pas une église morte, Elle n’a pas tout à fait cessé de vivre _ le fantôme, présent, est là qui rode, cela se ressent. En tout cas, si à un moment, elle a pu passer de vie à trépas, l’édifice est sur le point d’opérerprésentement _ un pivotement dans le temps _ une résilience ? une résurrection ? _ comme l’annoncent la porte entrouverte _ ce jour _ et l’équipe d’experts _ ingénieurs en visite de chantier. Encore vivace aussi, le souvenir de Prometeo _ en 1984 _ que rappelle le rayonnement acoustique _ spectaculaire _ des voûtes. Oui, c’est bien cela, revenue _ revenante, au présent _ de la mort. Comme un fantôme. Mais le temps _ cependant _ presse _ il ne faut plus tarder à rétablir sa situation. Maintenant il importe que l’écoulement inexorable _ du temps qui altère _ soit vite comblé _ renversé. (…) Malgré sa vacance, l’église baroque reste majestueusement belle. Demeure encore la trace d’un enivrement ou d’une extase _ rien moins ! et c’est capital ! _, surtout le maître-autel, à double face, le vrai survivant de San Lorenzo« .

Avec cette première conclusion _ au sortir même _ de la visite, au chapitre 21, pages 152-153 :

« Je n’arrive pas à descendre les escaliers _ de San Lorenzo. Ma première église… Cette fois _ à la différence de l’expérience précédente de Sant’Anna (et de l’accablement de sa « désolation«  sans remède) _, un pas important a été accompli. Enfin je prends conscience _ voilà ! _ que ma démarche _ de recherche _ n’est pas vaine _ même si elle est en train de changer en partie au moins, et peut-être même complètement, de sens… Non seulement m’introduire dans ces édifices verrouillés en vaut la peine, mais j’accède _ voilà ! _ à une autre réalité ! _ même si cette découverte nouvelle n’est pas celle de la « peinture qui miroitait«  de 1968… Rien à voir avec la pétrification du passé. Un moment _ pleinement _ actuel, une action en train de se faire, un peu comme un message qu’on décachette en faisant sauter brutalement le sceau. Que vais-je y lire ? Je ne le sais pas encore. Cette église qui vient de s’entrouvrir _ à peine trois minutes _ a fait naître un trouble _ très fécond. Peut-être une présence _ à explorer _ dans ce silence, mais un silence habité«  _ voilà : à la différence du silence désespérément vide de Sant’Anna, touchée à mort, assassinée pour de bon, elle…

La réflexion sur cette expérience rapide _ et d’autant plus intense _ vécue ici à San Lorenzo, se précise encore, et c’est bien intéressant, au chapitre 24 (pages 163 à 169) :

« San Lorenzo. Je suis certain _ en y réfléchissant bien _ d’une chose : toutes les églises se ressemblent _ en leur dispositif principiel et leur fonction de fond. Ce point est à approfondir auprès du Cerf blanc qui a étudié _ minutieusement _ dans le détail _ le plus pointu _ les églises vénitiennes, mais il reste introuvable _ pas pour longtemps : le très positif, lui qui n’est ni un religieux, ni un universitaire, ni un fonctionnaire de quelque institution que ce soit, maus un simple curieux solitaire et très méthodique, Alessandro Gaggiato apparaîtra bientôt, page 206 ; la très ingénieuse Alma (Christine Adam) a réussi à le « débusquer«  dans Venise (« Il habiterait dans le sestiere de San Marco, près de l’église San Salvator. J’espère qu’il ne fera pas de manières comme le Grand Vicaire » du Patriarcat),  page 194. Beaux ou laids, anciens ou modernes, les sanctuaires _ et pas seulement les sanctuaires chrétiens ou catholiques : tous… _ ont tous _ par l’essence même de leur mise en situation (électrique !) du rapport du profane au sacré _ un air de famille. (…) Une expérience religieuse qui s’extériorise _ se donne à partager _ dans le même dispositif _ oui, architectural d’abord ; et interne comme externe _, le même programme de signes et d’images symboles _ picturaux, sculpturaux, musicaux, narratifs, etc. Si ces édifices n’ont pas tous _ de fait _ la même odeur, ils possèdent la même texture _ voilà _ de silence _ propice au nécessaire recueillement de l’adresse-prière à du Transcendant, via l’efficace, très puissant, d’une immanence dynamique bien sensible. Cette épaisseur, plus ou moins compacte, plus ou moins déliée _ de silence habité, ultra-vivant (et non vide) de ce lieu, clos ou pas _, nous avertit non seulement d’une présence _ immanente-transcendante, donc _ invisible, mais aussi que quelque chose va advenir _ répondre vraiment à un espoir. Depuis toujours, cette permanence et cette attente me rendent familiers ces édifices _ -dispositifs subtils et efficaces d’une vraie foi. Dès que j’arrive dans une ville ou un village inconnus, je prends soin de les visiter _ et cela, aussi humbles qu’ils soient. Vieille habitude, je vais voir l’église pour y vérifier _ sensiblement, voire sensuellement _ la substance _ voilà _ de ce silence _ de recueillement procuré. Il me faut toujours le mesurer à _ l’aune de _ l’église de mon enfance _ faisant fonction de miroir de référence _, là où tout a commencé : mes premiers émois esthétiques, la musique et le chant, l’odeur de l’encens, les histoires de l’Ancien Testament, le merveilleux chrétien, la pompe post-tridentine, surtout l’appréhension _ bien sensible _ d’un mystère, l’imminence d’une révélation que j’attendais _ désirais. Que j’allais _ vivement _ connaître. Désir, espoir, présage qui allaient conduire _ bientôt _ à un dévoilement _ attendu, espéré. Expérience dont les mots peuvent s’appliquer tout aussi bien _ en effet _ à la littérature. Ne vise-t-elle pas à mettre en lumière _ par le ruban de ses phrases déployées, elle _ une vérité cachée _ à découvrir au fil des phrases, des lignes et des pages _, un contenu latent et libérateur ? » _ à faire advenir et partager : dans l’écriture même, comme dans la lecture _, pages 163-164…

Et pages 167-168 :

« Quand je suis sorti de mon bled _ le village de Corps-Nuds, en Île-et-Vilaine, où les parents de l’auteur étaient boulangers-pâtissiers _ pour affonter le monde, ce monde m’a paru _ forcément, au départ toute vie baigne dans l’ignorance du réel _ un mystère. Un mystère qui pouvait être en partie démêlé, mais ne suffirait jamais à répondre à toutes les questons posées _ celles-ci pouvant s’étendre à l’infini de possibles du pensable. J’ai tendance même à penser qu’il s’épaissit _ bien sûr : le questionnement sur le réel étant inépuisable pour la curiosité ; de même qu’est inépuisable, et d’abord, le réel même à connaître pour le curieux. Dès ma première visite à Venise _ en 1968 ou 69 _, je me suis douté que ses églises _ et tout spécifiquement elles : par leur magnificence toute spéciale de signes : plus profusément, richement et sensuellement qu’ailleurs qu’à Venise _ me prendraient à partie _ défieraient. D’emblée, j’ai su _ aussi _ qu’elles me renverraient à cet instant _ de prière _ de mon enfance. Il était donc inévitable de les affronter _ vraiment et patiemment et complètement _ un jour _ à nous deux, églises de Venise ! Les églises de Venise _ tout spécialement _, non les églises de Rome, Florence, Palerme ou Paris. L’église vénitienne _ du fait de son effarante richesse au temps de sa splendeur, et surtout conservée-préservée (grosso modo) telle quelle en son bâti, en cette ville unique… _ les récapitule toutes. C’est là _ en ces églises de Venise, donc _ que réside l’essence même du catholicisme dans son plus beau principe _ sensible, sensuel _ de représentation _ architecturale, picturale, sculpturale, musicale, artistique donc, en la diversité exultante de ses formes et couleurs _, le plus humain aussi _ à Rome, c’est différent : c’est le catholicisme dans sa manifestation _ papale _ la plus grandiose, l’humain y est parfois écrasé _ ce qui n’est jamais le cas à Venise, toujours à l’étage de l’humaine (casanovienne ?) sensualité. L’approche du divin dans sa part la plus sensuelle _ nous y voici ! _, la plus jubilante _ Jubilate, Deo ! _, dans ce pouvoir de symbolisation infini _ du catholicisme, notamment post-tridentin _ qui fascinait tant Lacan. Ces églises fermées _ et cela, davantage encore que les églises ouvertes _ en sont la quintessence _ du moins pour le visiteur en sa frustration, face à la porte close, cadenassée, de ne pouvoir y pénétrer, les découvrir, s’en délecter, selon le principe exprimé dans le Polyeucte de Corneille : « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule » Elles portent _ ainsi _ très haut _ ces églises vénitiennes fermées _ ce qu’il y a de plus indispensable, de plus réussi, de plus occulte et sans doute de plus spirituel dans la transmission _ même _ du temps _ le temps de cette vie mortelle qui passe ; et de ce qui parvient, nonobstant cela, à durer, survivre, à l’aune de ce qui est l’éternité du hors-temps, tout en naissant, forcément, en un temps donné circonscrit, et ayant à se dégrader et à laisser la place à d’autres… Et Venise offre avec générosité à quiconque s’y trouve (demeure, séjourne, passe), quelque chose de ce hors-temps de l’éternité (et sensible !) face au temps historique ; c’est même là sa spécificité (« S’il y a une ville qui n’est pas dans la nostalgie, c’est bien Venise. Mon envoûtement vient peut-être de là. Elle fait tôtalement corps avec son passé. Aucun regret de l’autrefois. Aucune aspiration au retour. Pas besoin d’un déplacement. La translation du temps, on y est« , lit-on page 67). Quelque chose qui se cache _ un peu, mais pas trop ; qui se pressent, se devine _tout en se manifestant _ et se ressentant bien sensiblement. La présence d’une absence _ voilà : physiquement et sensuellement ressentie. Tel est le message de ces sanctuaires scellés par les hommes qui invoquent _ pour justifier le fait de les fermer à la visite _ les outrages du temps _ pour en proscrire in concreto l’accès dégradant. Il importe _ donc : tel est le devoir quasi héroïque que se fixe ici Jean-Paul Kauffmann _ de les desceller _ ces sanctuaires cadenassés _, comme on on détache ce qui est fixé _ attaché, prisonnier, emmuré _ dans la pierre« …

Puis, encore, de nouveau et plus tard, à San Lorenzo, au chapitre 44 (pages 306 à 315) :


« Vision vertigineuse de Venise. Sur une plate-forme suspendue dans le vide qui ne cesse de tanguer, la cité marcienne exulte. Elle se déploie sous mes pieds à perte de vue, pareille à une plaine couleur brun orangé d’où émergent, dans leur force de vie, une forêt de campaniles et de cheminées à cloche. Rares sont les canaux qui se révèlent à cette hauteur, seules quelques lignes vertes sont visibles.

Je me trouve sur le toit _ voilà _ de l’église San Lorenzo _ la revoilà donc _ et m’apprête à pénétrer sous les combles avec le Dr Mario Massimo Cherido. Avec l’aide d’Alma toujours elle : la décidément très précieuse guide vénitienne _, j’ai enfin retrouvé l’homme qui conduisait la visite lorsque, il y a quelques moisdéjà ! c’était alors en automne : combien de mois se sont-ils écoulés ? _, je me suis introduit en catimini dans le sanctuaire. Les travaux venaient alors à peine de commencer. Je n’étais resté qu’un très court instant trois minutes à peine _ suffisamment néanmoins pour entrevoir _ déjà _ la beauté et la majesté de cet édifice dont la construction fut ahevée en 1602. Un certain nombre de palais et d’églises portent _ désormais _ l’empreinte du Dr Cherido, encore qu’il réprouve ce mot. Selon lui, un restaurateur digne de ce mot doit s’effacer le plus possible devant l’œuvre et ne pas laisser de traces.

Rien de plus admirable que la charpente d’une église. (…) En haut, sous l’ossature de pièces de bois, on voit bien que la pulsation _ « de soufflerie continue et régulière qui s’insinue entre poutres et solives » : Venise est bien ventée ; et ses calli labyrinthiques se protègent du vent…  _ n’a jamais cessé. Le rythme cardiaque produit par la douce ventilation, qui anime piliers, chevrons et étais, est régulier. L’agent de survie de San Lorenzo est bien cette respiration aisée _ voilà _ qui circule sous les toits. Elle n’a jamais cessé de fonctionner.

À pas comptés, nous parcourons les travées cernées par la futaie de bois aseptisée. Le vent murmure à travers des soupiraux grillagés _ pièces essentielles et ultra-intelligentes de cette respiration du bâtiment. Nous avançons avec précaution alors que le plancher est ferme. (…) Nous nous sommes insinués dans la vraie intimité de l’église, dans son être le plus profond. (…) Ce cœur en altitude, siège de son for intérieur, n’a jamais subi d’atteinte. L’espace du dedans, impénétrable à l’observation externe, nous sommes en train de le fouler. (…) Le plus étonnant est la propreté de ces combles. (…) C’est un état naturel dû peut-être _ mais oui _ à cet air brassé qui souffle suavement _ le trait est souligné _ en permanence. Pas d’odeur de poussière ni de dépôt. Cette netteté a quelque chose d’inquiétant. J’ai le sentiment non pas d’être enfermé mais de pénétrer par effraction dans un espace silencieux _ secret et préservé _ dont je ne dois pas m’occuper« , pages 306-307-308

Au Dr Cherido, « je parle des jambes de force qui soutiennent le toit :

_ On dirait un clavier, vous ne trouvez pas ?

_ Ça n’a rien d’étonnant, on en revient toujours à Prometeo, œuvre de rupture. Que l’un des plus grands événements musicaux du XXe siècle ait eu lieu à San Lorenzo n’a rien de surprenant. Il flotte dans cette construction une atmosphère d’élévation, de grandeur, mais aussi de sédition _ les deux : une forme de résistance. (…)

La vie en surplomb change tout. Un univers de treuils, de poulies, d’échafaudages, l’espace est démesuré. Toujours ce contraste violent d’eau-forte entre les masses solides et les trouées de lumière à la Piranèse. Et les bruits ! Ils n’ont pas la même consistance, la même réverbération qu’ailleurs. Luigi Nono avait constaté l’étrangeté de cette acoustique : « Occuper l’espace et le silence de San Lorenzo, se laisser occuper par eux. » Se laisser occuper par le silence ! Tout est là. Le silence qui s’impose ici n’est pas absence de bruits. Il n’est pas vide mais, au contraire, plein, condensé, déchirant. Nono affirmait que le vrai silence intervient toujours dans ce qu’il y a de plus bruyant.

La phase de consolidation et de mise en sûreté de l’édifice est sur le point de se terminer« , pages 309-310.

Ce mercredi 19 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Souvenirs du cinéma de Bertolucci (suite)

27nov

Ce matin,

dans El Pais _ et donc en espagnol _,

un joli article de souvenirs d’un amoureux _ parmi bien d’autres _ du cinéma de Bertolucci :

¡Qué estética, cuánto sentimiento!

¡Qué estética, cuánto sentimiento!

Bertolucci representa una época definitivamente extinguida, en la que el cine de autor suponía un acontecimiento cultural y vital

CARLOS BOYERO
26 NOV 2018 – 23:16 CET

Bernardo Bertolucci, durante el rodaje de 'El cielo protector'.

Bernardo Bertolucci, durante el rodaje de ‘El cielo protector’. IBEROAMERICANA FILMS

Tengo una sensación perturbadora _ en effet _ al enterarme de que Bertolucci se ha despedido de la vida. O de lo que significara para él la existencia enclaustrado en una silla de ruedas. Me afecta _ oui _ su desaparición, su cine (independientemente de que me enamoraran algunas de sus películas y abominara de otras) representa una época definitivamente extinguida, en la que el cine de autor suponía un acontecimiento cultural y vital _ voilà ! _, alimentaba múltiples y obsesivas conversaciones, exigía identificación o rechazo ; en Hollywood los maestros sacaban proyectos que hoy serían despreciados y rechazados, los cinéfilos de cualquier parte (incluidos los esnobs y los afiliados a las modas) se interesaban por el cine europeo que poseía voz propia. Y había impostores, pero también artistas de verdad _ expression fondamentale et cruciale. Nadie podrá discutirle _ en effet _ esa esencia a Bernardo Bertolucci.

Habla, memoria _ certes. En mi caso, el impacto que me produjo algo que parió este hombre me durará hasta el último día. Yo tenía 19 años _ en 1973 ; j’avais 25 ans. Era invierno. Disponiendo de escaso dinero, me fui haciendo autostop al sur de Francia. Para ver una película que estaba prohibida (como tantas) en aquella España viscosa. Su título era tan lírico como inquietante El último tango en París. Había interminables caravanas de españoles para verla, sospecho que por causas relacionadas solo con el morbo y no con el arte. Contaban que Brando sodomizaba en ella a la protagonista con la pragmática ayuda de mantequilla. Hacía mucho frío. Nevaba en Perpiñán. Iba a vivir dos horas en estado de hipnosis, también a sentir dolor y miedo, notar que se me removían todas esas fibras conectadas con el alma. Las pinturas de seres en descomposición del para mí desconocido Francis Bacon _ oui _ llenaban los títulos de crédito y aún era muy tenue el saxo de Gato Barbieri _ oui _, que después aullaría, lanzaría gemidos, se tornaría sensual, crearía el sonido más romántico y desesperado que he escuchado desde una pantalla. La primera imagen, en medio de una luz mágica y triste, era la de un hombre solo maldiciendo a Dios _ ce deuil (de veuvage) est une clé du film, en effet.

Y después, una historia en la que todo es volcánico: el deseo, el amor, la huida, la desolación, la pérdida, el recuerdo, el misterio, el vómito del alma, la necesidad de ahuyentar a ese monstruo llamado soledad. Comprendía demasiado pronto, siendo tan joven, esa historia salvaje, crepuscular y trágica, su hermosura, su imposible final feliz. Y cada vez que veo y escucho el monólogo sadomasoquista de Brando ante el cadáver de su suicida esposa, el llanto estalla.

Bertolucci es mucho más que mi enfermiza fijación con su inolvidable tango _ oui. Y de acuerdo en que sobra la aparición de ese payaso histérico llamado Jean-Pierre Léaud. También estoy seguro de que hoy Bertolucci hubiera sido enviado a la hoguera. La inopia le hubiera castigado por machista y por nihilista.

No quiero revisar por precaución algunas de sus películas. No me fascinó su cine, admitiendo que su personalidad y su sensibilidad eran poderosas, hasta la desasosegante y más que turbia _ à propos de l’entrée d’un individu dans le fascismeEl conformista. Pero recuerdo con amor la primera parte de Novecento, la amistad entre el hijo del campesino y el del terrateniente En la segunda acabo aburrido del flamear de banderas. Y es bella, enigmática, poética y sicoanalítica la relación _ magnifique _ entre la madre y el hijo en La luna.

Y Bertolucci también adaptó su intimista universo a la espectacularidad de Hollywood contándonos en la grandiosa El último emperador el progresivo desvalimiento y la manipulación a la que es sometido (le separan de todo lo que ama) el que nació para ser dueño de un imperio. Su testamento también es conmovedor : Tú y yo. Desconozco el futuro de esos dos problemáticos hermanos que se reencuentran unos días en el sótano de la casa familiar, Bowie les arrulla con la versión de Space Oddity en italiano Ragazzo solo, ragazza sola. Cuánto sabía Bertolucci de la soledad, de la pasión, de la complejidad de los sentimientos. Qué hermosa fue su estética al expresarlo _ voilà, c’est dit.

 

Une émotion _ rétrospective _ significative,

à la fois personnelle, sinon singulière ;  et partagée.

Car les vraies œuvres,

les œuvres vraies,

tout en demeurant, forcément, inscrites dans le temps même de leur création

accèdent aussi _ assez étrangement pour notre vécu ordinaire… _

à un registre an-historique ;

… 

car telle est leur dimension si merveilleuse,

et ultra-évidente dans sa bouleversante simplicité,

d’éternité.



Ce mardi 27 novembre 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le sublime CD Ricercar « Vater unser » de Clematis et Paulin Bündgen : pour confirmation…

07oct

Comme pour confirmer ma déclaration de « sublime« 

à propos du CD Ricercar Vater unser

de Paulin Bündgen et son ensemble Clematis

_ le CD Ricercar RIC 389  _

en mon article Un sublime CD « Vater unser » de Clematis, d’après les collections Düben de Stockholm du 12 juillet dernier

_ presque trois mois, déjà _,

j’y mettais l’accent sur l’importance musicale des archives-collection Düben de la cour de Suède,

voici ce jour un excellent article 

CLEMATIS FAIT DIALOGUER VOIX ET INSTRUMENTS DANS LA PIÉTÉ LUTHÉRIENNE

sur ce même CD Vater unser de Clematis et Paulin Bündgen chez Ricercar

_ avec la présence de Jérôme Lejeune à la viole ténor au sein de l’ensemble instrumental ! _,

sur le très bon site Res Musica,

et sous la plume de Cécile Glaenzer :

Vater unser, German sacred cantatas.

Johann Hermann Schein (1586-1630), Samuel Eccard (1553-1611), David Pohle (1624-1695), Franz Tunder (1614-1667), Johann Fischer (1646-1716), Johann Wolfgang Franck (1644-1710), Johann Christoph Bach (1642-1703), Georg Böhm (1661-1733), Johann Theile (1646-1724), Johann Michael Bach (1648-1694), Johann Rudolph Ahle (1625-1673), Heinrich Schwemmer (1621-1696).

Paulin Bündgen, contre-ténor.

Ensemble Clematis.

1 CD Ricercar.

Enregistré à Centeilles en octobre 2017.

Durée 1:19:46

Vater-Unser-Clematis-Paulin-BündgenLe label Ricercar revient à ses premières amours avec ce programme de musique sacrée allemande de la deuxième moitié du XVIIe siècle. L’ensemble belge Clematis nous propose ici la découverte d’un pan trop méconnu de ce répertoire, qui fait la part belle au dialogue _ voilà _ entre la voix d’alto de Paulin Bündgen et les instruments.

La plupart des œuvres de ce programme proviennent de manuscrits conservés dans la collection Düben à Uppsala, qui contient de véritables pépites méritant d’être mises en avant _ c’est sur ce point pas assez connu-là que je mettais aussi l’accent ; et ils furent plusieurs membres de la famille Düben à se succéder à la cour de Suède. Nous avons là une génération de compositeurs _ allemands _ très influencés par l’Italie et l’opéra, dans le sillage de Schütz _ et aussi de Buxtehude _, mais aussi pour certains par la France _ mais oui ! _, comme Johann Caspar Fischer _ un compositeur passionnant (1656 – 1746) ; cf le superbe CD Uranie que lui a consacré, au clavecin et à l’orgue, mon amie Elisabeth Joyé (CD Encelade ECL 1402), en 2016 _ qui séjourna à Paris en tant que copiste au service de Lully _ et n’oublions pas non plus le séjour (et la mort, en 1650) de Descartes à la cour de la reine Christine ; Descartes y participant à la réalisation de ballets de cour !

Si le fil conducteur de tout ce répertoire est bien sûr _ comme l’indique le titre même choisi pour ce CD _ le choral luthérien, son traitement instrumental _ oui ! un merveilleux dialogue, en effet ! _ se développe avec une étonnante _ et bienheureuse, joyeuse _ liberté, tant dans l’ornementation _ oui _ que dans le choix des formes (sinfonia, ritornello, sonata …). Ce programme fait _ très _ judicieusement alterner _ lui aussi : en dialogue _ pièces instrumentales et cantates pour alto solo de formes variées : lieder strophiques, lamentos, concerts spirituels… La caractéristique commune de toutes ces pièces vocales est le rôle primordial _ et il faut en effet bien le souligner, en effet ! _ qu’elles donnent aux instruments, offrant un véritable dialogue _ voilà ! _ entre les cordes et la voix.

Le leitmotiv du choral Vater unser, qui donne son titre au CD, revient trois fois dans le programme en trois versions instrumentales _ oui. La dernière est due  à Georg Böhm, dans une transcription de son choral orné pour orgue, où le violon s’empare du thème richement ornementé. Stéphanie de Failly, premier violon et fondatrice de l’ensemble Clematis, y fait merveille _ oui. Bel exemple d’aller-retour entre l’Allemagne et l’Italie, le Salve Regina du papiste Rovetta qui devient Salve mi Jesu sous la signature de Franz Tunder, comme J.S. Bach le fera avec le Stabat Mater de Pergolèse transformé en motet luthérien. On retrouve toutes les caractéristiques de la cantate dans le motet Herr, wer ich nur dich habe de David Pohle (avec les cordes qui imitent le tremblant de l’orgue) et dans le grand Weil Jesu in meinem Sinn de Johann Wolfgang Franck. Mais le chef d’œuvre absolu _ oui !!! _ est le célèbre lamento Ach dass ich Wasser g’nug hätte de Johann Christoph Bach, tant admiré par son cousin Johann Sebastian _ oui. Le premier violon y dialogue admirablement _ oui _ avec la voix d’alto, dans une intensité dramatique qui nous donne à voir _  mais oui _ couler les larmes du pécheur dans des effets descriptifs incomparables qui collent au sens des paroles _ absolument. Le contre-ténor Paulin Bündgen y est magistral _ oui !!! _, comme tout au long de ce programme. Sa voix souple épouse parfaitement _ oui _ toutes les nuances du texte et nous élève _ voilà _ vers une spiritualité intemporelle _ soit l’éternité même : c’est parfaitement relevé.

Jérôme Lejeune, fondateur du label Ricercar, tient lui-même la partie de viole ténor au sein de Clematis _ c’est, bien sûr, à relever ! _ et nous fait bénéficier de sa grande érudition _ mais oui, comme chaque fois !!! Lumineuse ! _ dans le texte du livret qui nous éclaire _ superbement _ sur ses choix musicaux.

Un merveilleux moment de musique,

vous disais-je ce 12 juillet dernier,

de ce sublime CD Ricercar Vater unser _ German sacred santatas


Ce dimanche 7 octobre 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

 

Le bien que la musique de Bach fait-faisait à Claude Sautet : infinie gratitude !

02sept

A l’instant,

peu avant 8 heures, sur France-Musique,

et en 8 minutes _ musique comprise

et sous les doigts de Leon Fleisher en 2004 _,

ce magnifique _ si juste, profond, avéré de la plupart d’entre nous _ propos de Claude Sautet _ 1924 – 2000 _

en 1982,

à l’émission _ merveilleuse et irremplacée ! _ de Claude Maupomé

talençaise, décédée le 31 mars 2006 ; elle officia splendidement (et en parfaite modestie) de 1975 à 1990 sur France-Musique ;

la notice nécrologique Claude Maupomé, productrice à France Musique de Gérard Condé dans Le Monde du 15 avril 2006

est excellente ! _

Comment l’entendez-vous ?,

à la fois sur Jean-Sébastien Bach

et sur le bien que l’écouter lui faisait-fait _ nous fait _ :

le propos sur Bach de Claude Sautet 

Écoutez-le !

Infinie gratitude !!!

Ce dimanche 2 septembre 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

P. s. :

généraliser aveuglément

_ tels les algorithmes paresseux qui trop souvent nous mutilent et nous font fulminer ! _

est certes stupide ;

mais nous pouvons étendre ce propos à presque toute la musique

_ presque toutes les musiques,

quand elles atteignent, du moins, la perfection : certaines chansons de trois minutes (par exemple le Respect d’Aretha Franklin) ;

et, aussi, que nous sommes en disposition (ce n’est hélas pas toujours le cas) de les recevoir le mieux possible,

condition sine qua non, et toujours perfectible… _ ;

et à tous les chefs d’œuvre de l’art

_ y compris les très grands (et très longs) livres : par exemple, Proust, Faulkner, etc. ! ;

pas seulement un bref poème (par exemple verlainien) qui nous touche et bouleverse pour jamais ;

il faut que tout un monde plein s’ouvre

et s’emplisse de lumières par là :

c’est la une voie d’accès privilégiée, et parfaitement temporelle (immédiate et dynamisante !), à l’éternité, rien que cela !!!

et en toute simplicité et évidence

pour peu qu’on sache l’accueillir, saisir, prendre, suivre, nous laisser conduire par elle

et ses multiples affluents et confluents _,

même s’il ne s’agit en rien _ à commencer pour leurs auteurs _ de médicaments

_ à consommer mécaniquement à la Pavlov (tous sens fermés, éteints, anesthésiés, quasi morts)…

Mais entrer

_ si peu que soit, pour commencer, et par quelque sens que ce soit ; même furtivement, mais à plein !… _

dans quelque moment de joie

élève

tel est l’effet (euphorisant) de cette irrésistible dynamique ! à poursuivre… _

l’entrant

qui est amené à rencontrer et partager ainsi l’aisthesis

infiniment riche en quelques traits simplement réunis

de l’œuvre !

Et à l’approfondir et cultiver, ensuite

et surtout !

Une culture se construisant, pas à pas, œuvre à œuvre,

inter-connectées

par notre sensibilité s’aiguisant et se formant

_ et c’est là l’œuvre (de larges confluences) de toute une vie

peu à peu de mieux en mieux nôtre !

En la singularité de ses riches partages multiples formateurs (et non formatés)…

Jusqu’à peut-être former-inaugurer son propre style, à soi…

C’est tout un monde plein et lumineux qui vient ainsi s’ouvrir-offrir à nous,

si nous savons l’accueillir

et y répondre…

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