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Réjouissance pour l’ami Mathias Enard et son « Boussole », à la rencontre d’un vaste public

03nov

Je me souviens qu’en novembre 2008, le merveilleux Zone du formidable Mathias Enard n’avait pas obtenu le Prix Goncourt.

Je me réjouis donc que cette année 2015, son grand Boussole

se voit offrir l’opportunité de rencontrer un vaste public : par ce brillant Goncourt de premier tour…

J’ai eu le très grand plaisir de ré-écouter, ce matin _ en attendant l’attribution du Prix Goncourt 2015 _, le passionnant podcast (de 57′) de l’entretien que j’ai eu la chance d’avoir avec l’auteur dans les salons Albert-Mollat le 8 mars 2010, à l’occasion de la sortie de son superbe Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphants… : quelle merveilleuse finesse et quelle magnifique leçon de gestation d’un roman !

Le podcast de ce bel et très intéressant entretien (du 8 mars 2010) est accessible

en cliquant simplement sur les liens de ces deux romans, à la case « Ecouter dans » :

Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphants…

et aussi le grand Zone

Que ce jour de récompense

qui ouvre la reconnaissance maintenant d’un très large public

me soit l’occasion de renvoyer à 5 de mes précédents articles,

les trois premiers à propos de Zone,

et les deux suivants à propos de Parle-leur de rois, de batailles et d’éléphants…,

célébrant le génie de ce sublime conteur d’histoires qu’est l’ami Mathias Enard :

_ Emerger enfin du choix d’Achille !

_ Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus grand roman de l’année : »Zone », de Mathias Enard 

_ de la fabrique de l’identité (du soi), sous le regard du genre (féminité, virilité) et de l’intimité (rapports à l’autre) dans le meilleur de la littérature d’aujourd’hui : « L’Exposition » de Nathalie Léger ; « Zone », de Mathias Enard 

_ Au menu du (bon) ogre Enard : le géant Michel-Ange, le pouvoir, le sexe et l’effroi en un Istanbul revisité à l’ère du tourisme « culturel » mondialisé  

et _ Mathias Enard, ou le creuseur pudique : face à l’énigme de l’œuvre et les secrets du cœur (à partir de l’exemple de Michel-Ange à Rome _ et à Istanbul !!!)  

A suivre…

Titus Curiosus, ce 3 novembre 2015

la vive lumière, au milieu du brouillard, du « Siècle des nuages », de Philippe Forest : une oeuvre majeure sur l’urgence et la liberté de l’expérience du vivre

28oct

Philippe Forest

_ cf mon article d’avant-lecture de ce prodigieux roman qu’est Le Siècle des nuages, le 19 septembre dernier : Sur l’écrivain Philippe Forest : un très grand ! A propos des nuages, la transcendance au sein de (et avec) l’immanence _

est un écrivain absolument majeur _ nobélisable ! si l’on préfère : au moins serai-je clair ! et en espérant, mais bien peu, que ce soit là un compliment ! Il y a là une telle dose difficilement supportable de « politiquement correct«  si superficiellement circonstanciel.. _ d’une lucidité confondante assez rare _ à ce degré tant d’intelligence que de sensibilité : l’une l’autre s’éclairant réciproquement magnifiquement à ce degré de tension calme _ dans la littérature française,

avec pareille intensité, ampleur et justesse, à la fois, de vue _ admirables : tant de finesse que de puissance ! _ à l’ère de l’empire _ commercial, lui… _ des petits formats que l’édition met bien obligeamment à la disposition de lecteurs désireux de divertissements légers et confortables pour rien qu’une heure, ou à peine plus, « à tuer« … : la marge d’hédonisme dilettante _ soit, un minimum de plaisir à l’exclusion, surtout, de la moindre peine ! _ des dits-lecteurs-consommateurs (d’entertainment !) n’en supportant pas plus, afin de « passer le temps » _  cf le sort sublime que fait l’admirable Montaigne à cette expression tellement passe-partout en son ultime essai, de conclusion et testamentaire, à l’intention de ses un peu attentifs lecteurs à venir.., si justement titré, cet ultime essai expérimental, « De l’expérience«  (Essais, III, 13)

 

En 556 pages, réparties en neuf chapitres

autour de 9 dates concernant et l’histoire de l’aviation durant le vingtième siècle, et _ fortement tissée à elle… _ l’histoire de son père, Jean V. Forest, né le 17 septembre 1921, à Mâcon, et mort le 26 novembre 1998, à Paris ; et pilote pour la compagnie Air-France de février 1946 au 30 septembre 1981,

quand, pour « son soixantième anniversaire passé depuis une dizaine de jours, mais profitant jusqu’au bout du sursis que lui laissait la compagnie, il se pose pour la dernière fois sur l’une des pistes de l’aéroport Charles-de-Gaulle, faisant rouler son appareil jusqu’au pied de l’un des satellites qui entourent le terminal« , page 472 du Siècle des nuages

_ neuf chapitres,

plus un prologue et un épilogue : cruciaux ;

le prologue, du côté du silence (et de la mort du père, Jean Forest : le 26 novembre 1998 : « en fin de matinée, il était sorti pour promener son chien, et, à quelques pas de la porte de l’immeuble, il s’était soudainement et sans raison apparente écroulé sur un des trottoirs de la rue de la Procession. Couché face contre terre« .., page 503) ;

et l’épilogue, du côté de la mère, née Yvonne Feyeux ;

et des conversations que le narrateur, Philippe Forest, leur fils (le quatrième d’une fratrie de cinq : Marie-Françoise, Patrick et Claude, nés entre 1946 et 1952, avant Philippe ; puis Philippe, né le 18 juin 1962 ; et enfin, le petit dernier, Pierre, né en 1964), va avoir et poursuivre avec elle, en la vieillesse tardive (elle est née le 2 novembre 1922) de sa mère (vieillesse marquée, notamment, par trois opérations importantes, qui la remettent à peu près sur pied en lui rendant et quelque chose d’une démarche de jeunesse, et la vision des couleurs !) dans la première décennie du nouveau siècle (qui n’est plus celui des nuages !) : la clé de tout, bien sûr !!! _,

et en des phrases souvent _ délicieusement _ très longues et _ somptueusement ! _ précises _ comme il le faut aux plus beaux des livres : ceux de Proust, Joyce ou Faulkner ; et Claude Simon… _ ;

l’auteur multipliant, et à son rythme (sans jamais ni de longueur, ni de précipitation : par quelque prurit de coupure !) les reprises, variantes, corrections ou inflexions de son narrer-penser (c’est prodigieux de puissance de vérité !!! tout en souplesse et justesse, par l’infini des nuances, de précision), infiniment scrupuleux de la probité de la vérité de ce qu’il sait nous révéler-témoigner, ainsi, de l’expérience se formant du réel !!! à rebours des clichés facteurs (et fauteurs) d’illusions, qui courent les consciences pas assez rigoureuses…

D’abord, on se laisse entraîner à penser qu’il pourrait bien s’agir, ici, avec ce livre-hommage, d’une sorte de « tombeau de mots » que l’écrivain _ à deux ou trois reprises, même s’il a la délicatesse de ne pas se l’appliquer à lui-même, l’auteur emploie le mot on ne peut plus clair (et juste !) de « poète«  _ élève _ en l’espèce de ce livre-ci, Le Siècle des nuages, donc _ à son père disparu :

mort, écroulé, face contre le sol, rue de La Procession, le 26 novembre 1998 ; et dont les cendres ont, quelques mois plus tard, été inhumées (« déposées ») « dans le vieux caveau suintant et délabré«  (page 514) familial _ du côté de la mère de Jean, la belle Isabelle, aux allures de Marianne : la fille du riche « soyeux«  demeuré toute sa vie anti-dreyfusard… _, au cimetière (page 31) de Vieu-d’Izenave, non loin de leur propriété du Balmay (page 79), « à proximité du lac de Nantua, dans ce que l’on nomme « la montagne à vaches » », dans l’Ain : Jean Forest y rejoignant ainsi les restes de ses parents…

Et selon un geste (d’écriture, donc : Philippe Forest, le fils, n’est-il pas un écrivain ?!..) que le narrateur-auteur compare, tout à la fin de son prologue, à la pratique _ catholique : la foi de Jean… : je vais y revenir ; c’est un élément capital pour comprendre le geste (du fils, auprès de son père, disparu) qu’est ce livre… _ de l' »ondoiement«  (le mot se trouve à la page 32) :

« Contemplant ce corps, constatant l’évidence ordinaire du désastre, pas plus ému qu’il ne convient devant une telle mort, celle d’un homme étant réglementairement allé au bout de ses presque quatre-vingts ans de vie, se disant cependant que cette dépouille ne suffisait pas, qu’il y manquait des mots _ même insignifiants ou impropres. Car ce n’est pas le corps par quoi tout commence ou tout finit mais les mots que l’on dit sur lui« , commence-t-il par constater, pages 29-30 ;

ajoutant aussitôt encore, page 30 :

« Des mots, les mêmes pour recevoir les vivants dans le jour et puis les congédier vers la nuit. Mots de prêtre ou de poète _ le poète : un substitut de la sacralité en temps d’un peu plus (à peine… Cela se mesure en degrés infinitésimalement fins ; l’important demeurant la visée du fondement !) d’incroyance ; ou tout du moins d’une croyance un peu plus inquiète (ou exigeante, en terme de rationalité) de ses propres assurances de fondement ; un poil moins naïve, peut-être, sur ses propres fondations : cf ce mot de ce profondément juste que fut Spinoza : « la religion, une philosophie pour le peuple«  _ qu’à défaut tout le monde, et même le premier venu, peut prononcer car ils ne dépendent ni de la dignité ni du talent de celui qui les dit, paroles emphatiques appelant pathétiquement au secours n’importe quelle divinité, n’importe quelle fiction dans le ciel vide de façon qu’une histoire _ voilà, un récit comportant une chronologie… _ existe malgré tout, même si on la sait mensongère _ c’est-à-dire pas tout à fait vraie, et donc, dans l’absolu, impropre _ :

non pas dans l’espoir de vaincre l’oubli ou d’obtenir de lui un sursis

mais seulement _ voilà ! avec une humilité ferme ! _ de manifester une fois, une seule fois _ voilà ! et là est le miracle de la poiesis éclaboussante de la survenue de et par l’écriture  _ que quelque chose _ simplement, parmi la foule des autres choses _ aura été dans le temps contre quoi le temps lui-même, quand il aura _ du fait de son simple passage : les jours et les nuits, comme les générations de vivants, se succèdent les uns aux autres, et quasi se remplacent ainsi les uns les autres… _ effacé cette chose, n’aura rien pu _ voilà : contre le mot de Staline (et de tous les cyniques), il importe de réaffirmer que, non, ce n’est pas « la mort qui, à la fin, gagne«  complètement ! Jusqu’à pouvoir nier ce qui a été ! et jusqu’au fait même que cela a jamais été ! Non ! Cela ne peut pas devenir rien que mots, rêve, imagination, fumée (cendres, ce serait encore trop : de l’ordre de l’éventuelle « trace«  ; là-dessus, cf l’important « Mythes emblèmes traces _ Morphologie et histoire«  de Carlo Ginzburg, qui vient de reparaître en une édition augmentée, et avec une traduction revue, par Martin Rueff, aux Éditions Verdier : un livre passionnant !), pur et simple néant… _,

n’aura rien pu _ le mot, ou plutôt l’expression, est ainsi répété(e) dans le texte ! _ contre le fait _ voilà : indéniable et ineffaçable : in-anéantissable ! _ qu’elle ait été« , page 30, donc : c’est admirable de délicatesse et probité dans la justesse !..

_ Spinoza nomme cela, ce constat-là, cette « manifestation« , cette déclaration, voire cette proclamation (fût-ce seulement rien qu’à soi-même) -là, pourvu qu’elle ait été formulée en des mots constituant quelque chose comme une phrase, et quasi proférée, fût-ce dans le presque silence d’une pensée n’allant peut-être même pas jusqu’à se matérialiser en une parole sonorement audible, de fait ;

eh bien, Spinoza, dis-je, nomme ce fait solennel-là, quand c’est nous-même qui le ressentons, la conscience (doublant celle de la temporalité, qui la conditionne !), ressentie et expérimentée, de l’éternité : « Nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels« , dit-il ainsi, très précisément, en son Éthique,

tout en ne cessant, bien évidemment pas, nous qui le ressentons en nous-même, alors, à cet instant vertical-là, d’être et de demeurer, nous (ou soi !), et tout le temps de notre vivre, on ne peut plus effectivement temporels aussi, d’un seul et même mouvement de ce vivre, c’est-à-dire des vivants-mortels, dans la trame du temps ;

en éprouvant, de ce sentiment d’éternité (et c’en est même là le signe : c’est par là qu’il se signale expressément à nous !) les effets bienfaisants et féconds dans l’expérience rayonnante (immédiatement !) de la joie,

onde calme et profonde, dans la vibration même discrète de laquelle nous ressentons, en effet, et on ne peut plus positivement, tels des pics qui surviennent et, d’un coup, vigoureusement, nous portent, transportent, soulèvent, verticalement, en effet, à l’occasion, qui n’est pas forcément fréquente (ce n’est pas tout à fait sur commande !) ;

dans la vibration de laquelle, donc, nous ressentons le (radieux !) passage transfigurant de nos capacités (natives) à une puissance véritablement supérieure s’épanouissant ainsi bienheureusement alors : Spinoza nommant cette expérience-là de transfiguration de soi, à terme, « béatitude« 

Mais bien sûr, nous mort(s), ce ne peut être qu’un autre qui témoigne, ou vienne témoigner, pour nous, que nous avons ainsi été,

nous-même venant, et irréversiblement, de nous absenter, voilà, de la vie (passagère),

à jamais, le pur instant du disparaître (-mourir…), re-converti(s) en ce néant (de poussière : d’étoiles ou d’humus, glèbe) dont nous avons un jour été tiré(s), par le hasard fécondant de la conjonction amoureuse, ou aimante, de nos deux parents…

Le pluriel de ce « nous«  désigne à la fois le pluriel du genre (= celui de la communauté d’appartenance des individus à une même espèce, biologique), et aussi un pluriel de majesté (= celle de la dignité, humble, mais noble, très haute, de la personne singulière, morale, si l’on veut)..

Et fin, ici, de cette (trop) longue incise spinozienne sur le moteur, si puissamment merveilleux, pour les heureux qui connaissent, y ayant inoubliablement accédé, son étrangeté peu banale, rien à voir avec le plaisir ! qui lui se commande.., de la « joie« 

Et reprise de (ou retour à) la présentation du prologue

_ moins serein, plus sombrement inquiet, pour ne pas être tout à fait, ni en permanence, « de l’intérieur de«  cette radieuse « béatitude«  blanche (spinozienne) -là, mais « au milieu du brouillard«  épais et tournoyant, tirant à l’aventure sur le noir le plus violemment dense de l’Érèbe, des plus gros des nuages, lui… _ du Siècle des nuagesque je cite à la page 31 maintenant,

Philippe Forest poursuivant le récit, intense, au participe-présent, de sa décision de témoigner de ce que fut son père _ soit « ce qu’a pu être une vie« , selon la formulation inquiète de la page 29 : celle, singulière et unique, de son père, achevée certes, son corps « affalé en plein air sur un trottoir parisien » et « le visage tourné vers le sol » (page 29), rue de la Procession, le matin du 26 novembre 1998, mais telle qu’elle a bel et bien, et pour jamais, été ! _ :

« N’espérant _ certes _ aucune consolation des mots. N’ayant d’ailleurs pas besoin d’être consolé. Sachant qu’aucun secours n’existe qui vienne d’eux _ voilà ! Mais qu’ils exigent _ voilà ! voilà ce qu’est l’humanité de l’humanité ; ou sa « non in-humanité« , ainsi que le dirait Bernard Stieglerpourtant d’être dits _ ne serait-ce que sous la forme mutique _ humble et probed’une prière faite _ même simplement en pensée… _ par n’importe qui et pour personne« , page 31 : c’est sublime de justesse !

« Un signe ? Oui, en somme. Ni celui du baptême, reçu il y a bien longtemps, ni l’extrême-onction qu’un prêtre, à la demande de ma mère, avait accepté de lui donner sur le brancard où il gisait déjà mort dans l’un des couloirs de l’hôpital,

mais peut-être ce sacrement que l’Église nomme l’« ondoiement »

et dont le vieux catéchisme dit que n’importe qui, si c’est nécessaire, peut le prononcer, sans même avoir à être baptisé ou seulement croyant, et peut-être longtemps après qu’il est en principe trop tard pour le faire ou dans d’autres circonstances que celles pour lesquelles il est prévu, car l’Esprit saint n’est _ généreusement ! _ pas très regardant, les formalités _ non plus que la mesquinerie _ ne sont pas son fort et il lui suffit que quelqu’un fasse à peu près le geste qu’il faut, se dispensant des rites, n’ayant aucune foi en eux ou presque, pour qu’il descende malgré tout _ voilà _ dans un battement d’ailes, inaperçu, déguisé en pigeon parisien _ par exemple _, son plongeon en piqué le faisant tomber d’en haut d’où il vient et vers où il retourne aussitôt, ayant fait seulement briller un instant _ cela humainement suffit _ la gloire invisible de sa chute _ la gloire sacrée ! _ sur la scène _ ici de mort, plutôt que de crime _ insignifiante _ sous d’autres aspects… _ où un médecin et quelques ambulanciers s’agitent autour d’un corps étendu dont le cœur a soudainement cessé de battre », page 32.

« Alors quand ? Maintenant ?

Oui, allons-y pour maintenant _ en ce roman-ci qui s’écrivait alors, qu’est Le Siècle des nuages.., et pour ces phrases-ci, page 33. _ s’il faut commencer.

Sur le front de chacun de nous, mes deux frères, mes deux sœurs, moi, sur nos crânes de nouveaux-nés lorsqu’il avait pu nous prendre pour la première fois dans ses bras, notre mère le raconte, il avait fait chaque fois ce même geste discret _ = très humblement sacré _ de la main droite, le pouce traçant comme un évasif signe de croix, nous marquant ainsi pour le cas où la mort nous aurait réservé la mauvaise farce de nous enlever avant qu’un prêtre ait pu procéder avec nous dans les règles.

Et lui rendre ce geste _ voilà ! _ était donc la moindre des choses

maintenant que, lui, il franchissait dans l’autre sens la frontière qui sépare du néant _ et de sa nuit _,

ni plus lourd ni plus léger de péché qu’au premier jour, puisque la tache originelle d’être né pèse d’un poids tel que tous les vices et toutes les vertus d’une vie ne l’allègent ni ne l’alourdissent vraiment _ puisque c’est là, et demeure, le credo, même athée, de Philippe Forest…

Non pas à la manière d’un viatique vers le ciel _ car il en connaissait mieux que quiconque, et certainement mieux que moi, le chemin.

Plutôt comme une sorte de grande et dérisoire _ voilà l’oxymore… _ parole de compassion _ humaine, donc ! pour avoir supporté le poids (et l’épreuve : tourmentée) de cette vie mortelle (qui vient de s’achever) ! _

dont la valeur ne dépend donc ni de celui qui la dit ni de celui auquel elle s’adresse car elle concerne en vérité tous les vivants à la fois, elle les prend ensemble _ elle le leur doit ! afin de témoigner simplement et humblement, mais dignement et sacrément, aussi, de leur inaliénable dignité de sujets humains… _ dans sa miséricordieuse merci

_ « Frères humains qui après nous vivez, N’ayez les cœurs contre nous endurcis, Car si pitié de nous autres avez, Dieu en aura plus tôt de vous merci« , dit, à propos de la « miséricorde« , Villon en sa ballade… _

et elle signifie aux innocents comme aux coupables le même _ absolument universel et absolument singulier, à la fois _ et inutile _ puisqu’il n’est pas de l’ordre de l’« intérêt«  ! _ pardon pour la faute _ en est-ce donc une ? et si pesante ? _ exclusive d’avoir vécu » _ aurait-il donc mieux valu n’être jamais né, et n’avoir pas vécu ? _, page 33 ;

et sur ces mots _ puissants _ s’achève le prologue…

Mais l’épilogue, donnant aussi,

un peu comme à celle que l’on peut nommer « le contre » (par rapport à la narratrice principale, Thérèse), au milieu, cette fois-là

_ et pas à la fin, comme ici, et in extremis, dans l’épilogue : une manière, pour l’auteur-narrateur-enquêteur qu’est Philippe Forest, de justifier in fine sa principale source de témoignage : au point que celui précise, page 543 : « ce livre que d’une certaine façon elle me dictait (…) _ « son roman » et non le mien, puisque au fond chacun des quelques livres que j’avais signés avait toujours été celui d’une autre«  _ au féminin : celui de sa fille Pauline (L’Enfant éternel), ceux de sa femme (Toute la nuit et Sarinagara), ou celui de son Nouvel amour, donc… _,

au milieu des puissantes Âmes fortes de Giono,

l’épilogue donnant aussi la parole

à sa mère :

« Non, disait-elle, de tout cela elle ne se souvenait pas. Cela ne lui rappelait absolument rien. Encore que, maintenant que je lui en parlais, il était bien possible que cela évoque vaguement quelque chose en elle » (page 531) ;

« Non, cela ne s’était pas du tout passé, disait-elle, comme moi _ son (et leur) fils, Philippe ; et signataire du roman _ je l’imaginais.

Et d’ailleurs elle se demandait bien où j’avais pu aller chercher toutes ces anecdotes dont aucune ne lui rappelait rien et dont elle doutait que je puisse les tenir de mon père. Parce que lui il n’avait absolument aucune mémoire et que c’était elle qui devait toujours lui rappeler les événements les plus importants de leur vie. Et même lorsqu’il se les rappelait (…), il ne racontait jamais rien (…).

Mais d’où, protestais-je un peu, aurais-je tiré tout cela s’il ne m’en avait pas parlé lui-même ?

Alors elle concédait que ce n’était pas impossible. Qu’elle-même, à l’âge qu’elle avait, finissait par oublier beaucoup de choses« , pages 543-544.

Et les choses se compliquent encore quand on mesure, avec l’auteur-narrateur (de tout cela), combien, et sans qu’aucun des deux protagonistes majeurs de ce livre, et le père et la mère de l’auteur-narrateur-enquêteur, ne soit _ bien loin de là !!! leur honnêteté est même fondamentale, à tous deux ! et le père, et la mère ! _ un menteur ou un falsificateur _ alors que pas mal des espèces variées de ces derniers semblent courir les rues (et les postes) par les temps qui, eux aussi, courent, si je puis (ou/et ose) dire… _,

combien le jeu des facultés (composant l’expérience : la conscience, la mémoire, l’imagination, les désirs _ et leur fruit immédiat : les illusions, et tant collectives qu’individuelles, qui en procèdent _),

se surajoutant à celui, déjà, des points de vue (partiels, mais aussi, qui plus est, très largement partagés sans trop _ ou assez aller, soi-même _ y regarder),

complexifie encore _ pardon d’un tel gros mot ! _ la donne _ mais c’est là le donné commun, sinon général, voire universel…

Car, si la mémoire, par exemple, est, certes _ et par définition ! _ sélective

_ et Jean Forest, par exemple, le père de Philippe, refuse, très tôt, d’en faire « trop«  usage quant à « retrouver«  (ou « cultiver« , a fortiori, les souvenirs de) son enfance ; cf son sentiment à cet égard, reconstitué par son fils, page 108 : « les linges de l’enfance n’ont plus de charme _ une fois « franchi le gué de l’âge adulte« , a-t-il pu dire ! _ que pour les mères et les poètes«  : voilà l’alliance (qu’il aurait bien pu, lui, le père, stigmatiser : s’il avait vraiment mis, ou aspiré à mettre, en paroles ce qu’il pensait ; ou cherché à faire la leçon…) _,

que dire de notre faculté, plus importante encore sans doute _ en plus, déjà, de notre inconscience et de notre capacité de déni du réel ! des atouts déjà bien redoutables !!! _, d’oubli ?..

Même si « l’oubli doit aussi à son tour avoir été oublié pour que son œuvre se trouve à son tour totalement accomplie« , page 217…

Sur l’oubli, un des acteurs-clé de ce grand livre,

ceci de très important :

« L’Histoire _ en ce qui était la seconde après-guerre du vingtième siècle _ recommençait aussitôt, comme elle l’avait fait autrefois, de la même manière amnésique qui est toujours la sienne, effaçant ses traces à mesure qu’elle avance, sans autre but que cette perpétuation d’elle-même qui sacrifie _ pragmatiquement _ sans cesse le pathétique passif du passé à la pure promesse d’un présent sans contenu.

Rendue possible par cette seule faculté d’oubli qui congédie automatiquement toute conscience accumulée, laissant à peine subsister le simulacre lointain de quelques souvenirs si peu spécifiques qu’ils pourraient être ceux de n’importe qui, une vague rumeur de mémoire qui rumine derrière soi, à laquelle on tourne le dos et dont on échoue à repérer d’où elle vient, jetant parfois un regard par dessus son épaule et n’apercevant rien d’autre que quelques morceaux _ épars, isolés, déconnectés de contextes : absurdes ! _ de mirages, aussi peu dignes de foi que les épisodes d’un vieux roman dont personne ne se soucie ni ne sait plus l’intrigue« , page 394 _ car forcément, structurellement, nous importe l’intrigue…

Et que dire de la propension de chacun à s’illusionner _ ah !!! _,

sur le réel, sur les autres, comme sur soi ?..

Cf ici cette belle remarque, page 365, à propos des lettres d’amour (et des retrouvailles _ et noces… _ de Jean et Yvonne à Marseille, le 29 janvier 1946 _ ils s’étaient mariés « à distance« , lui dans le Michigan, elle à Mâcon, le 5 août 1945, la veille de la bombe d’Hiroshima ; cf là-dessus les pages 351-352 _, sur le grand escalier de la gare Saint-Charles, sans s’être revus _ lui, parti d’abord en Algérie, puis aux États-Unis ; elle, demeurée à Mâcon _ depuis plus de trois ans de guerre !..) :

« Chacun sait bien _ et elle aussi _ qu’une lettre d’amour, on ne l’adresse jamais qu’à soi-même, prenant simplement l’autre à témoin du roman _ encore : ce livre-ci étant un assez terrible projecteur sur les effets du romanesque dans la constitution, par chacun et tous, de l’expérience même de nos vies… _ qu’on se fabrique tout seul _ fictivement ! _ pour soi, et qu’elle crée _ voilà ! _ de celui à qui l’on écrit une image rêvée _ aïe !!! _ dont personne _ d’aussi lucide et probe qu’un Philippe Forest, du moins… _ n’est assez dupe _ la générosité de la formulation est assez magnifique _ pour croire qu’elle existe autrement et ailleurs que dans la fiction _ activement : la voilà ! _ songeuse _ = irréaliste, peut-être mensongèrement alors… _ de ses propres illusions« … _ sur la différence entre vrai, faux et fictif, lire le très important recueil d’essais (sur l’historiographie) Le Fil et la trace, dont le sous-titre est précisément « vrai faux fictif« , que vient de traduire l’ami Martin Rueff, aux Éditions Verdier…

La phrase se poursuivant magnifiquement ainsi, pages 365-366 :

« Certes, elle a été folle _ sa mère le lui a dit _ de se marier ainsi, avec quelqu’un qu’elle connaissait à peine, qu’elle n’a pas revu depuis plus de trois ans et qui, sûrement, est devenu très différent de celui dont elle se souvient si peu et dont elle se demande, dans le train qui la conduit de Mâcon à Marseille, si dans la foule de Saint-Charles elle saura seulement le reconnaître » _ mais oui… _ ;

mais cette folie amoureuse qui est la leur à tous deux perdurera toute leur vie ; et donnera cinq enfants, dont Philippe, seize ans plus tard, en 1962 (un 18 juin)…

Et, que dire, plus encore, peut-être _ et c’est un éclairage majeur du livre ! _,

de la part des fables _ et de la forme même, intriquée, du roman ! _ :

« il n’y a pas lieu de s’étonner ce de que toute vie a l’air d’un roman, puisque raconter _ même silencieusement, pour soi-même : par des mots en des phrases… _ sa vie, ou bien celle d’un autre, revient très exactement à lui donner cette allure de roman _ voilà ! _ qui la fait seule _ on lit bien ! _ exister _ à soi-même, l’énonçant, la mettant en phrases et en intrigue, donc ; comme aux autres, l’écoutant… Et que, sauf à se résoudre au silence, sauf à renoncer à tracer dans le vide le signe _ bien sonore à l’esprit _ d’une parole, il n’existe aucun moyen _ en effet ! _ de se soustraire à cette loi« , page 101,

tant dans nos récits (aux autres comme à soi !)

et dans la constitution même, avant celle de nos souvenirs, de notre expérience (ou l’activité de la conscience) elle-même,


que dans l’Histoire officielle,

tant celle (d’Histoire) écrite _ à des fins d’éclaircissement-simplification pédagogique, toujours forcément à gros traits, en résumés, par l’élision du superflu, par les Historiens : ici, et à plusieurs reprises, de superbes analyses !

Par exemple, celle-ci, aux pages 122-123 :

« L’Histoire étant précisément cela : cette ligne que _ par son récit _ l’on trace dans le temps , une fois celui-ci _ temps, res gestae _ définitivement passé, ramenant _ bien trop grossièrement ! le récit… _ à une seule dimension _ grossie _ toutes celles _ fines et ultra-fines, à l’infini de l’infinitésimal… _ qui le composaient, de manière à disposer _ très schématiquement _ par rapport à cette ligne droite quelques vagues vestiges _ détails secondaires, annexes, marginaux : très estompés, mûrs pour l’oubli… _ à l’aide desquels raconter un récit dont l’intrigue égale en simplicité mensongère celle des romans

_ toujours le mensonge des gros rails ou grosses ficelles séductrices du romanesque, et ses effets en dominos :

lire ici et la Morphologie du conte, de Vladimir Propp, et les Fragments d’un discours amoureux, pourtant très fins, de Roland Barthes : des classiques indispensables de l’école de la conscience… ; lire aussi Paul Ricœur, La Métaphore vive ;

mais lire aussi Carlo Ginzburg, contre le danger du scepticisme, cette fois, quant à la visée de vérité de l’Histoire, en son très important Le Fil et la trace _ vrai, faux, fictif : par exemple sur la pertinence et la complexité féconde du concept de « cas« , a contrario des généralisations abusives… _

que l’on donne à lire aux petits _ oui, oui : Le Dernier des Mohicans, L’Île au trésor, La Case de l’Oncle Tom, etc… _ et dans lesquels ils se forment _ voilà ! naïvement… _ une image trop sensée _ ordonnée, unifiée, simplifiée _ du monde, croyant naïvement _ = trop neuvement : mais il faut bien commencer ! _ que celui-ci a une queue et une tête quand il n’est rien d’autre qu’une insignifiante avalanche d’événements inconséquents _ les uns par rapport aux autres _ emportés en désordre par la coulée indifférente _ cf le clinamen lucrécien… ; Philippe Forest l’évoque superbement page 189… _ de la durée dégoulinant vers l’aval, poussée _ par le seul effet du temps qui passe et « pousse » (cf d’Andrew Marvell, la sublime figure du « Time’s wingèd chariot hurrying near«  du merveilleux : « To his coy mistress« …), massivement, ainsi, par conséquent ! _ dans plusieurs directions à la fois, s’éparpillant _ entrechoqués _ partout, soumise à la loi de la gravitation, à moins que ce ne soit au principe d’entropie, l’une et l’autre aboutissant au même résultat puisque tout finit par verser vers le bas _ et la décharge terminale _ et dans le désordre le plus grand«  _ sur ce clinamen forestien-là (a contrario de ce que narrent les livres d’Histoire, du moins certains !, pas assez scrupuleux sur leur propre démarche tâtonnante, à base d’hypothèses et de recherche de preuves : cf Ginzburg…), voici cette sublime page, page 189, donc _ ;

« Et tandis que les livres d’Histoire disent ce qui a effectivement été, conférant à chaque chose qui fut son intangible place au sein des annales intouchables du monde, et donnant à ces annales leur définitive et inflexible facture,

la vérité _ nous y voici : et c’est celle-ci qu’ose se proposer pour but l’entreprise d’écriture forestienne, chaque fois, et toujours ! sans relâche ! _ consisterait à en rêver l’envers à jamais indécis _ voilà : en son essentiel et décisif tremblé ! _, restituant à chaque moment vécu cette sensation de halo immotivé _ oui ! _ à l’intérieur duquel flottent _ oui ! _, fugitivement visibles à travers les lumières _ il les faut ! _ toutes les poussières du possible _ voilà ! dans ce que Chateaubriand nomme l’« admirable tremblement du temps » (et qu’a si bien relevé, naguère, un Gaëtan Picon)… _ soufflées dans le vent _ toujours présent ! _, choses qui ne furent pas, ou bien qui furent mais restèrent et resteront inconnues, instantanément irréalisées dès lors qu’elles prennent place dans le songe insistant _ malgré tout _ du passé,

poussières qui pleuvent parallèles dans le vide _ voici le clinamen lucrécien du De natura rerum ! un livre fondamental, bien sûr ! _

comme des atomes _ ceux de Démocrite _ tombant selon la trajectoire verticale de leur chute et tomberaient ainsi à jamais

si une infime déclivité _ celle du clinamen, donc ! _

ne les faisait parfois _ voilà ! _ se heurter, s’unir et se repousser, ricochant dans l’espace,

particules se bousculant et puis dispersant de proche en proche toutes les autres,

produisant une catastrophe d’où se déduit le fait que _ car c’en est un ! et d’irréfragablement indéniable ! _

plutôt que rien, quelque chose a été« … Fin de cette incise lucrécienne : cruciale, on le mesure… _ ;

ou celles-là, aux pages 100-101,

et à propos du père de l’auteur-narrateur, qui, « à un moment donné de sa vie« , très tôt, lui si vite tellement « sérieux » et si peu « infantile« .., avait « choisi de tout oublier » de son enfance,

juste en amont de la remarque sur l’implacabilité de la « loi » même de tout récit :

« considérant que sa propre existence, tout comme l’Histoire autour d’elle _ la voilà ! en un simple cas particulier, ici (au sens d’« exemple«  représentatif d’une généralité ; et pas au sens d‘ »anomalie«  un tant soit peu problématique imposant de « penser« …), « exemplaire« , si l’on préfère, d’une « loi«  plus générale : celle de tout « récit«  !.. _, n’était jamais qu’un ramassis d’épisodes insignifiants _ hors de la concrétion de l’instant (singulier), du moins _, éparpillés dans le temps comme les fragments _ fracassés et tout dépareillés _ d’une épave depuis longtemps naufragée et dont les morceaux _ déchiquetés _ nécessitaient une bonne fois pour toutes d’être abandonnés là _ par l’intelligence pratique ! enfin émancipée du joug sans sérieux des « enfantillages«  de la petite enfance qui ne faisait, elle, rien de plus que jouer… _ où l’accident les avait laissés. Que l’on entreprenne d’en faire la collecte (…) ne lui serait certainement jamais venu à l’esprit _ pragmatique, lui, « ingénieur«  Et s’il n’avait jamais réprouvé ce projet _ de récit récapitulatif et nostalgique du passé _, du moins aurait-il eu le sentiment qu’il ne le concernait pas. Car raconter n’est jamais l’affaire de ceux qui ont vécu _ et actifs ! _ et qui abandonnent à la manie mélancolique _ intempestivement (et maladivement , sans doute) contemplative et rêveuse (= vaine !) : sans utilité pratique _ de quelques autres  _ des mères, ou des poètes !.. _ le soin de faire à leur place le récit pour rien _ voilà : infantile, quasi parasite… _ de leur vie.

Leur vie ? Pas même. Puisqu’en parler ainsi revient déjà à lui prêter une apparence de légende, faisant comme si le scintillement _ voilà leur réalité psychique : clignotante ! _ de souvenirs qui subsistent du passé avait la cohérence exacte _ voilà  _ d’un conte _ nous y revoici ! _ où chaque épisode entraîne _ tel un déterminisme net (sinon, pire, tel un « destin«  !..)… _ l’épisode suivant tandis que même l’événement le plus important n’y a jamais que la valeur esseulée d’une anecdote _ voilà _ ne témoignant que pour elle-même, dépourvue de toute relation vraie _ réelle, factuelle (positive !), et pas imaginée ! _ avec ce qui vint avant ou avec ce qui viendra après.

Si bien que c’est celui qui raconte, et lui seul, qui arrange _ ad libitum… (= à sa pure fantaisie : irrationnelle !) _ toutes ces anecdotes, prétendant _ bien vaniteusement ! _ dire la réalité de ce qui a été mais taisant que cette réalité, dès lors qu’il la relate, prend par lui _ arbitrairement et falsificatricement ! j’ose ici ce néologisme... _ la forme _ bien trop ordonnée et bien rangée _ d’une fiction, falsifiant ainsi  _ voilà l’immanquable effet ! _ la formidable inconsistance _ bien réelle, elle ! _ du passé _ faits d’éclaboussures sans suites : incohérent qu’il est ! _ et lui conférant la méthodique, mensongère et solide logique d’une intrigue » _ trop bien ficelée ; illusoire… ;

ou encore celles-là, aux pages 112-113 :

« Comme si le temps, en vérité, était fait de plusieurs histoires imperméables les unes aux autres, et dont la réunion _ arbitraire, forcée _ en un seul récit _ lui-même intégré au récit plus grand de l’Histoire majuscule _ serait à la fois fidèle à la vérité _ en montrant comment tous ces gens furent effectivement contemporains _ et infidèle à celle-ci  _ en taisant à quel point _ non moins effectivement ! _ ils ignoraient l’être _,

faisant comme la somme forcée _ voilà ! _ de toutes ces expériences de hasard

comme s’il allait de soi que la réalité est une _ et indivisible, si l’on poursuit sur la lancée… _ et ressemble aux mauvais romans populaires, aux feuilletons télévisés qu’on en tire, donnant du temps une mensongère image homogène,

disposant au sein d’une intrigue unique des destins _ bien trop _ exemplaires _ par généralisation (= ici confusion !) abusive _, les leurs _ ici, celui de Jean et celui d’Yvonne _ et ceux de leurs familles _ ici les Forest (de la pâtisserie-confiserie « Aux Fiançailles« ) et les Feyeux (libraires et anciens instituteurs) _ avec eux, dont l’opposition illustre trop explicitement _ à son tour _ l’image toute faite _ soit un cliché ! _ de ce que fut le passé« ..,

tant celle (d’Histoire) écrite _ et  je reprends ici l’élan de ma phrase entamée plus haut _,

que celle (d’Histoire, toujours), et en extension de la première,

des archives filmées et documentaires

qui nous sont servies et resservies _ au cinéma, à la télévision, à l’école… _ comme documents faisant foi…


Philippe Forest s’en donne,

ici ainsi par exemple,

à cœur joie

avec le récit de l’écœurement _ « fatiguée de tous ces documentaires et de toutes ces fictions, recyclant sans fin les mêmes images« -clichés, page 335 _ de sa mère très âgée (mais toujours très lucide !) devant la fossilisation de la mémoire officielle de la Libération _ comparée par lui à des gravures anciennes, du XIXème siècle, en noir et blanc… _, confrontée à la fraîcheur encore, en couleurs, elle, de son souvenir (de peintre ! sa « vocation« , à elle ! admiratrice pour l’éternité des couleurs « méditerranéennes » de Van Gogh…) tout vivant encore, lui, de la Libération de sa ville, Mâcon, le 4 septembre 1944 même s’il faut lutter toujours et encore contre la pression envahissante du danger de confusion et amalgames (falsificateurs) quant aux images de sa propre imageance, pour reprendre le terme-concept que j’avais proposé à mon amie Marie-José Mondzain…

D’où, a contrario, la joie (quasi miraculeuse !) de sa vieille mère, quand, après deux opérations dangereuses du cœur, qui lui ont comme miraculeusement rendu quelque chose de l’allure d’une jeune fille _ capable de descendre faire ses courses au bas de son immeuble à quatre-vingt-cinq ans _,

une opération des yeux

lui a « rendu« , avec la vision restituée des formes,

celle des couleurs,

et notamment celle du rouge !

Cf page 554 :

« Tous les meubles, les objets ayant réinvesti leurs contours anciens, ayant repris leurs formes d’autrefois.

Le monde ayant retrouvé ses couleurs. Le rouge, disait-elle, surtout le rouge, j’avais oublié ce qu’était le rouge. Comme si je le voyais pour la première fois.

Alors, pensais-je _ commente ici l’auteur-narrateur, son fils, Philippe, le soulignant ainsi pour lui-même sans doute _, oui, sans doute cela valait-il la peine d’avoir vécu jusque là (…) pour recevoir enfin le don _ formidablement joyeux ! Alleluiah !  _ de cette révélation-là.

S’il n’y en avait pas d’autre,

ce miracle _ voilà le terme _ suffisait. Comme si le brouillard _ celui qui lui voilait jusque là, depuis plusieurs années, le regard _ s’était dissipé d’un coup à la faveur d’une éclaircie soudaine, venu d’on ne sait où, et puis le vent l’ayant dispersé et soufflé au loin.

Le soleil, injustifiable et splendide _ voilà ! _, brillant subitement sur le monde, à travers une trouée de bleu parmi les nuages.

Et bien sûr, elle le savait, cela ne durerait pas. Le beau temps ne dure jamais très longtemps.

Mais maintenant, même un instant était déjà assez« , page 554, donc ; deux pages avant la fin…

Se révèle aussi, en filigrane et extrêmement discrètement _ c’est moi, lecteur, qui ose ici le déduire _, quelque chose des origines de la « vocation«  _ idiosyncrasique ! cf page 399 _ d’artiste et écrivain de Philippe Forest, par rapport

et à son père _ dont il possède (de même que ses frères, aussi, nous dit-il) « les mêmes yeux, et la même voix (…) Comme si, de génération seuls les yeux ne changeaient pas, autour desquels l’âge transforme le visage. Des intonations aussi «  (page 413) _,

auquel, cependant,

avec « une notoriété (d’écrivain ! lui n’est ni ingénieur, ni pilote !) qui ne reposerait que sur le vide et le vent des mots » (page 494),

il s’oppose _ cf page 494, aussi : « mû certainement par ce désir qu’ont parfois les fils de ne pas faire mieux que les pères« _ ;

et à sa mère :

du côté du tempérament transmis, cette fois ;

sa mère « au tempérament inquiet et mélancolique«  (page 539) ;

et,

mais pas, me semble-t-il, du seul fait de l’âge,

« avec sa lucidité intacte et pourtant vaguement absente » (page 545)…

La « vocation » de Philippe Forest est en effet

du côté _ par certains aspects, assez terribles, même… _ du témoignage _ carrément implacable _ de la vérité ; et de la dénonciation qui peut paraître virulente _ quasi « impudique«  (cf le mot page 541, dans la bouche de sa mère…) ; alors que lui-même est si calme, si doux et si posédes faux-semblants, jusqu’aux plus innocents et les moins pervers : sur lesquels son éclairage férocement tranquille est implacable !

Et c’est par là qu’il est un écrivain si puissant !

Car la vérité au service de laquelle se place l’artiste vrai et probe,

on en trouve l’analyse, aux pages 70-71 du roman,

face à ce que l’auteur qualifie du trop confortable « tribunal des siècles«  _ qui construit, lui, « un récit très édifiant à l’intention exclusive _ bien restreinte ! mais comment faire mieux ?.. _ de ses propres contemporains« , page 70… _ :

« La vérité _ tâche et mission de l’auteur vrai ! _ consiste à montrer dans quel brouillard ils se trouvaient tous _ face aux événements, surtout, de la guerre et de l’occupation, ici _, ceux qui ont eu _ au final _ raison comme ceux qui ont eu tort, et parfois ils ont été tour à tour _ en effet… _ de l’un et de l’autre côté, déroutés par hasard ou par chance vers l’erreur ou bien la vérité, tâtonnant _ surtout et quasi immanquablement , si rares sont les rapidement assez lucides _ dans une épaisseur de brume qui leur dérobait toute vision du passé comme du futur, limitant même le présent au sein duquel ils erraient à une vague poche de visibilité

semblable à celle qui entoure un avion lorsque celui-ci tourne dans le vide opaque d’un ciel dépourvu de repères et où même les étoiles semblent s’être éteintes« , pages 70-71…

Ou voisine de celle _ « poche de visibilité« , donc... _ qui manquait terriblement à Fabrice dans l’épaisseur empoussiérée de la mitraille de Waterloo, dans le roman de Stendhal…

Ce n’est donc pas seulement à un « tombeau » _ de mots _ à son père

que se livre ici,

en ce si beau et si profond Siècle des nuages, dans lequel il s’emploie à « la tâche de résoudre la charade de se demander au fond ce qu’a pu être une vie » (page 29) maintenant et désormais enfuie,

Philippe Forest,

puisqu’en ce livre-ci le fils de son père

_ qui lui a légué, au-delà de ce que tout père lègue à ses fils (ainsi le grand-père paternel, Fleury Forest, mort, encore jeune, pendant son sommeil, le 10 novembre 1940, à l’égard de ses deux fils, Jean et Paul, aux pages 196-197 « Ne leur léguant rien : aucune vérité, aucun précepte pour guider leur existence. Ou plutôt leur léguant ce « rien » qui est la seule chose qu’un père puisse transmettre à ses fils. Nul enseignement sinon celui, silencieux, qui oblige ceux-ci à refaire eux-mêmes, et pour leur propre compte la vaine et perpétuelle expérience inchangée de la vie«  ;

et aussi : « la vérité (…) étant, plus précisément, _ ce fait si implacable _ que le seul trésor, dès lors qu’on le sait, est le rien dont procède toute vie et avec lequel elle s’achève.

Et c’est bien pourquoi les pères toujours se taisent. Du moins lorsqu’ils en ont l’intelligence et la délicatesse« …, page 197) _,


le fils de son père, Jean Forest,

qui lui a légué, plus personnellement

_ page 456, Philippe Forest parle de son propre « sentiment de détachement intense et infini« ,

quel merveilleusement juste, je n’en doute pas, oxymore, pour caractériser sa propre idiosyncrasie !.. _

sans doute ceci, son formidable goût de la liberté :

« Libre, oui. Et d’une manière un peu mélancolique _ il s’agit ici de Jean, le père. Séparé du reste des vivants. Établi dans le ciel où le soleil brille toujours quelque part, franchie la frontière des nuages et une fois rejoint le bon côté de la planète.

Un père ne pouvant enseigner à ses fils, aucune croyance, aucune valeur, sinon en leur donnant l’exemple _ tacite _ d’une liberté vide à laquelle il leur appartiendra plus tard de donner la forme vaine qu’ils voudront _ « vide«  (pour la vacuité) et « vaine«  (pour la vanité), étant deux mots majeurs du vocabulaire de Philippe Forest. (…)

Taisant qu’il n’y a pas plus de trésor à trouver _ au ciel comme dans la terre _ que de sens à découvrir. Sinon que le trésor consiste précisément en l’absence de sens _ qui serait imposé ; puisque du jeu demeure…

Et que tout ce qu’un père peut faire, c’est transmettre à ceux qui le suivent la promesse _ pédagogiquement : selon le modèle du questionnement-méditation ironique socratique ! _ mensongère d’une fortune dont il leur faudra éprouver à leur tour l’émerveillante _ par l’apport de la découverte personnelle de cette vérité ! _ déception _ libératrice !!! : encore un oxymore significativement forestien _ qu’elle n’existait pas : finalement, c’était cela la vie…

Laissant comme seul legs un tel arpent d’air« , page 443 _ une expression magnifique…

Alors « les nuages » constituent bien, pour Philippe Forest, « une patrie« ,

« une patrie comme une autre et dont jusqu’à aujourd’hui, fidèle à ma foi d’enfant, si je dois faire cet aveu naïf, j’ai toujours considéré (moi né le 18 juin 1962, sous le signe des Gémeaux, d’un père pilote de ligne) qu’il s’agissait de ma vraie terre natale _ les nuages, donc.

Convaincu d’être chez moi dès lors que j’ouvre la paupière du volet intérieur posé sur le hublot d’un avion croisant dans le ciel. Ou bien que je lève, n’importe où, les yeux vers les nuages, contemplant de tous mes yeux le vide azuré dont je suis né et vers lequel je sais que je vais« , pages 443-444 _ et non vers le sol de la terre _ ;

et « recevant de lui _ ce père pilote _ cette leçon de liberté _ voilà ! _ qui enseigne qu’il n’y a rien à craindre dans le monde, que nous sommes tous des visiteurs qui passent _ voilà ! _ parmi ses paysages (…).

Éprouvant ainsi _ une fois et à jamais _ un sentiment de détachement _ de recul, oui, de distance _ intense et infini _ voilà ! _ : tout cela est à vous, rien ne vous appartient _ nous en avons seulement la jouissance d’un passager usufruit…

En tirant une indéfectible confiance dans la vie _ quoi que celle-ci réserve de malheur par la suite _, puisqu’il reste qu’un autre temps, qu’un autre lieu existent _ après cette part (aérienne) de jeu dans les rouages du réel d’une vie… (…)

Avec cette certitude étrange et parfois un peu amère de pouvoir être partout et de ne se trouver nulle part. Semblable soi-même à une sorte de nuage soufflé par le vent. Pas grand-chose. A peine quelqu’un. Un touriste en somme _ trois petits tours, et puis s’en vont ; mais c’est déjà tellement !

Étant entendu que le tourisme est l’art de jouir du monde en passant. Comme la vie« , page 456.

Fin de la longue incise sur le legs de liberté du père à son fils).

puisqu’en ce livre-ci le fils (de son père)

donne aussi _ et bien plus que cela ! _ la parole _ je veux dire le livre entier ! qui se révèle ainsi être aussi « le livre de sa mère«  !!! _ à sa mère,

celle-ci démontant avec une verve assez réjouissante _ oui ! _ le « romanesque » de l’aviation dans lequel son mari a « donné«  _ elle, se chargeant de faire « tourner«  au quotidien, et sur terre, pas dans les airs, la vie de la famille (c’est-à-dire leurs cinq enfants, puis les nombreux petits-enfants qui trouvèrent en elle, et chez elle, un appui solide éminemment concret) !.. :

« elle élevant seule ses cinq enfants et quelques uns des enfants de ses enfants, tandis que lui était à des milliers de kilomètres, il ne fallait pas escompter d’elle qu’elle fasse l’éloge de l’aéronautique«  ; ayant, pour son lot de mère de famille (le plus souvent « vierge et sainte« , dit même quelque part son fils…) _ et cela dit de sa part à elle sans la moindre nuance d’acrimonie, mais avec un immense humour : c’est une formidable généreuse ! _ « la routine des repas, des courses, des lessives, des bulletins scolaires qu’elle signait, des sorties de classe qu’elle accompagnait, la trop grande propriété qu’ils avaient achetée sur les bords de l’Yonne et qui lui donnait encore plus de tracas, avec le jardin à entretenir, les déjeuners de famille à préparer, et des tablées chaque fois dignes d’un banquet de communion solennelle« , page 549 _,

au point de célébrer _ lui, l’auteur, et son fils, Philippe _ magnifiquement la distance ironiquement lucide et très perspicacement réaliste (et pratique) de son intelligence et de sa générosité !

Lui, Philippe, page 543 :

« me disant donc que je devais rendre _ à chacun des deux : et à son père, disparu, et à sa mère, toujours vivante ; et cela par l’écriture même de ce livre ! qui est une offrande (gracieuse) !.. _ ce que j’avais reçu :

de lui,

le signe qu’à la naissance il avait tracé sur mon front ;

d’elle,

l’histoire avec laquelle, depuis l’enfance, elle m’avait accompagné dans le noir de la nuit.

Pas pour acquitter une quelconque dette. 

Car la mort délie de toute obligation et rend blanches les pages sur lesquelles s’inscrit la comptabilité éphémère du temps.

Mais simplement afin de me débarrasser enfin et à mon tour _ par l’écriture de cet immense livre-offrande, qu’est Le Siècle des nuagesde l’encombrant fardeau _ tant qu’il n’est pas posé, donné, offert, livré ! _ d’une vérité vide, sans objet ni usage » _ puisqu’il revient, et seulement, à chacun de personnellement et singulièrement « faire« , à son corps défendant seulement, et quand le temps y vient, seulement aussi (= ni avant, ni après !), son expérience, propre, et du temps, et de la vie.

Et chacun qui atteint « le milieu de sa vie« , ou à peu près _ soit aux alentours des quarante ans… _, passe par de semblables questions, sans pour autant avoir toujours autant le talent _ rare ! et que j’admire personnellement beaucoup, beaucoup !de penser et d’écrire de Philippe Forest.

Même si je ne partage pas la vision de ce que lui nomme le « long, amer et inexpiable chagrin de la vie« , page 194 ; mais préfère ces (et ses) mots, en conclusion de la visite _ celle-là même que désirait accomplir son père ! et que le fils réalise, comme par procuration, pour lui ! Et c’est un épisode magnifique de ce grand livre !, aux pages 515 à 529 _, à Istanbul, des très belles fresques _ et elles m’ont, moi aussi, émerveillé ! Ce lieu est magique ! _ du Jugement dernier (en grec « Anastasis« …) à Saint-Sauveur-in-Chora,

donnant à regarder-contempler,

« risquant de nouveau _ après les regards sur « l’immense vaisseau de la nef«  spectaculaire de Sainte-Sophie ! _ le torticolis pour observer le détail des vastes fresques figurant le Jugement dernier«  au plafond de la chapelle annexe du Paracclésion, pages 523-524,

comment « le Christ triomphant prend par la main et tire de son cercueil à l’allure de navire ou de nacelle » Adam _ ainsi que Ève « flottant dans le noir _ bleuté ici, d’un bleu très sombre _ de la nuit, tandis que l’entourent la cohorte des élus et la troupe des réprouvés« , page 524.

Istanbul - Kariye Museum / Chora Church - Anastasis / Resurrection

 Anastasis / la Résurrection (à Saint-Sauveur-in-Chora, à Istanbul) :

Jésus relevant Adam et Ève du tombeau en les tirant par les mains

Et « soudainement, je parvenais à comprendre un peu mieux ce qu’une telle espérance avait pu signifier pour lui. Et en particulier au cours de ses dernières années où il s’était mis à considérer le vide _ décidément un amer de l’idiosyncrasie forestienne ! _ vers lequel il allait, avec davantage d’angoisse et de perplexité » ;

« la mort étant pour chacun ce néant _ infigurable, lui ? _ dont personne ne sait rien.

Si bien que toutes les fables qu’on s’en fait _ = tente, chacun, avec les uns ou les autres, de se figurer ? _,

dès lors qu’elles restent fidèles _ avec le moins de projections illusoires que l’on puisse… _ à la tragique et inexpiable déchirure du vrai,

se valent sans doute« …

Avec, encore, ces mots-ci de commentaire, de la part de l’auteur-narrateur, au participe présent, dans le même mouvement de réflexion, toujours page 524,

qui me rappellent _ et surtout annoncent ! dans le flux (normal) de la lecture du livre, pour le lecteur _ ce que Philippe Forest dira un peu plus loin, dans le décisif épilogue de son livre, cette fois _ conclusivement, donc _de ce qu’il désire, aussi, « rendre » _ en fait très simplement continuer, poursuivre : après (et d’après) elle… _, en action d’infini remerciement,

à sa mère :

« Chaque homme qui meurt à son heure méritant que l’on respecte les récits qui l’accompagnent dans le vide,

comme des paroles de rien _ et moi, je le savais bien _ l’escortant à la façon d’un enfant inquiet sombrant le soir dans son sommeil« .., page 524, donc.

Voilà !

« Les récits qui l’accompagnent dans le vide, comme des paroles de rien l’escortant

à la façon d’un enfant inquiet sombrant le soir dans son sommeil« …

À confronter avec ce que Philippe-le fils désire, donc,

et dans la mesure de ses moyens propres : ceux de l’écrivain, pas si « impudique » que cela qu’il est devenu !,

« rendre » ici aussi _ en ce « tombeau«  à son père _

à _ l’œuvre propre : de paroles ; en plus de sa personne à jamais vivante… _ sa mère :

« je devais rendre _ à chacun des deux : et le père, disparu, et la mère, toujours vivante, elle _ ce que j’avais reçu :

de lui, le signe qu’à la naissance il avait tracé sur mon front ;

d’elle, l’histoire avec laquelle, depuis l’enfance, elle m’avait accompagné dans le noir de la nuit« .

« l’histoire avec laquelle, depuis l’enfance,

elle m’avait accompagné dans le noir de la nuit » : voilà !

Mais, cela,

et pour lui maintenant _ en ce second versant, donc, de sa propre existence (de vivant-mortel) : passés les quarante ans… _,

dans toute la vérité, exigeante, qu’il pense, sans illusion _ sinon le moins possible… _ de fable, désormais, être la sienne :

par cette littérature,

moyen,

en _ et par _ ses longues phrases déployées, si souples, mais aussi si précises _ si probes et scrupuleuses, sans jamais la moindre lourdeur didactique : tant tout y est, d’un même mouvement, et poésie, et vérité ! par la pure grâce de son magnifique et si juste style ! _, dans la diaprure presque infinie

tant des nuances des précisions données,

que du souffle sien, long, beau et tranquille,

instrument _ artistique, mais pas technique…d’une approche sans fard _ mais pas tout « impudique » : seulement « vraie » ! _ de la réalité ! « rendue« , ainsi, en toute la richesse diaprée et juste de sa complexité…

C’est sans doute cela que Philippe Forest,

à côté du goût et des nuages et de la liberté (qu’il doit à son père),

doit à sa mère : sa vocation d’écrivain ;

et d’écrivain du vrai,

dans la vérité forte et belle, puissante

du déploiement de ses nuances diaprées :

par-dessus les fables mêmes _ et figures _ qui l’ont _ durablement _ nourri et formé…

Répondant ce matin à un courriel de mon ami Bernard Plossu,

voici ce que je lui disais à ce propos, et au passage _ il faut partager les bonnes choses ! _,

du Siècle des nuages de Philippe Forest :

De :   Titus Curiosus

Objet : « Le grand Bernard Plossu » + un grand livre sur l’expérience
Date : 28 octobre 2010 05:50:38 HAEC
À :   Bernard Plossu


Merci de ce texte en effet bien intéressant _ je le donne plus bas en post-scriptum…

Et qui te situe à la place
de référence _ sans didactisme aucun _
que ta seule liberté et probité
t’a donnée, sans rien rechercher de cet ordre (les places…),
puisque tu ne te soumettais (et continues de ne te soumettre…)
qu’à ta liberté et ta probité
face à ce que ton acte _ artiste _ de photographier
te donnait (et te donne : toujours !..)
face au réel, face aux autres,
dans le respect aimant de la seule beauté vraie
de leur altérité…
Soit une pureté.

C’est peut-être elle, cette pureté,
qui te fait à ce point unique…

Et cela, en un seul adjectif de ce texte,
même s’il n’est pas petit, ni mince (« grand » !)…

Thibaut Cuisset est en effet, aussi, un photographe de qualité…

J’utiliserai peut-être cela, à ma « façon« ,
dans l’article que je ferai _ voilà qui est fait ! du moins à moitié…

à propos des « 101 éloges »
quand j’aurai entre les mains et sous les yeux
un exemplaire du catalogue de l’exposition de Carcassonne.


Parfait, tout ça…

En ce moment, je suis dans la rédaction d’un article
sur le très très beau livre
d’un écrivain que, déjà, j’adore, Philippe Forest (l’auteur du sidérant « Toute la nuit » : à la NRf),
consacré à son regard sur la vie
passé « le milieu de la vie »
dans son rapport à ses parents, son père mort en 1998,
sa mère, née en 1922 toujours vivante et témoignante… :

ce livre superbe (de 556 pages : mais rien de trop ! ses longues phrases _ ce sont des paroles de pure confidence _ creusent en parfaite souplesse et justesse
_ liberté et probité sont aussi les mots qui me viennent pour l’écriture de Philippe Forest face au réel _
l’essentiel de l’humain ! et de l’intimité
_ c’est-à-dire du rapport le plus près et le plus vrai à l’autre _

s’appelle Le Siècle des nuages :
ou comment on se forme son expérience
en regardant vivre et vieillir (et mourir)
ses parents !


= son rapport au temps, autrement dit…

A lire, donc !

Même si on peut penser cela
un peu moins mélancoliquement que lui…

Bordelais, je suis un fidèle de mon voisin gascon Montaigne

_ et de son plus heureux « art de passer le temps«  : au final des Essais, dans le décisif et sublime (!) essai conclusif (III, 13), De l’expérience... _,

pour ce qui me concerne ;


Forest, de filiation bourguignonne

(Mâcon _ mais aussi le Forez, la Franche-Comté, la Bresse, le Jura : bref, l’est de la France (cf ton propre, si beau, Versant d’Est !) ; le soleil s’y couche plus tôt que du côté de notre Atlantique… _),

est lui parisien _ comme le Baudelaire des « nuages, les merveilleux nuages« 


Ce sont probablement les lumières diverses de nos contrées
qui marquent notre vision
_ faisant beaucoup de notre regard
sur le visible…


Merci de cet envoi !

Titus


Voici donc aussi l’envoi de Bernard Plossu,

d’un texte qu’un ami lui a adressé :

un ami m’envoie ça

b

—–E-mail d’origine—–
De : Ami
Envoyé le : Jeudi, 28 Octobre 2010 0:32
Sujet : ELOGES DE MAGALI JAUFFRET A BERNARD !

À :   Bernard Plossu

Voici des éloges de MAGALI JAUFFRET ! A ton égard !

CULTURE –  le 26 Octobre 2010
culture
Thibaut Cuisset, l’épure d’un paysage sans exotisme


Le photographe expose «Campagne française» à l’académie des Beaux-Arts et « Syrie, une terre de pierre » à la galerie des Filles du Calvaire.

Dans La modification, Michel Butor décrit les paysages qui défilent derrière la fenêtre du train comme des « paysages intermédiaires ». Ce sont ceux-là qui intéressent Thibaut Cuisset, 52  ans, lauréat de la 3e édition du prix de la photo de l’académie des Beaux-Arts. Grâce à ce prix, ce photographe, qui occupe une place singulière, respectée, a déambulé dans les plaines et moyennes montagnes de Haute-Loire, de Lozère, du Cantal, de l’Allier. Auparavant, il avait arpenté le pays de Bray pour le pôle image de Haute-Normandie et la Syrie pour son centre culturel français.
Son œil, formé aux images d’Antonioni, de Pasolini, de la nouvelle vague, à la manière dont ces derniers filmaient les arrière-plans, les lumières en extérieur, a scruté ces lieux antispectaculaires que l’on regarde peu, que l’on dit à tort « sans qualité », mais qui font une campagne encore bien vivante, en évolution constante. « À l’heure où l’on regarde la planète de manière globale, c’est sur le local que je voudrais me pencher, explique Thibaut Cuisset. Car je pense qu’affirmer la singularité de toute terre, c’est aussi s’interroger sur notre monde. »

Le règne du noir et blanc

Les rares photographes français qui, comme le grand Bernard Plossu, s’intéressent au paysage, cette construction faite de représentations, de valeurs, de repères culturels, partent avec un handicap. Bien sûr, il y a eu les grandes missions initiées par l’État et les institutions pour « encourager à la culture du paysage en France » et auxquelles restent attachés les noms de Jean-Louis Garnell, Pierre de Fenoyl, Raymond Depardon, Sophie Ristelhueber… Mais en France, on ne peut se revendiquer d’une lignée comme, par exemple, en Amérique. Partant en terra incognita, Thibaut Cuisset s’est donc lancé, en plein règne du noir et blanc, en pleine emprise de la photo humaniste, le défi de traduire l’éblouissement, l’aveuglement des lumières du Sud.

Du Maroc à la Namibie et à l’Australie, il a voyagé, pratiquant l’errance, s’imprégnant des lieux, absorbant leurs vibrations, s’arrêtant dans la banlieue romaine de Nani Moretti ou dans le Japon d’Ozu. Là, comme dans les campagnes françaises, comme en Syrie, où sa vision des ruines tranche, il a choisi des paysages qui n’apparaissent pas seulement en toile de fond du geste de l’homme, qui ne sont pas davantage des idéaux bucoliques de la nature.

Sans État d’âme ni pathos

Pour choisir ces lieux, Thibaut Cuisset a besoin que soient articulés un sujet, une lumière (très haute) et des couleurs (douces, en demi-teintes). C’est alors par « un travail d’élimination et d’épure » qu’il cherche à représenter « l’essence du paysage où ni l’anecdote, ni l’exotisme, le pittoresque ou le pathos n’ont leur place ». « J’essaie, explique-t-il, de procéder sans trop bouleverser l’ordre des choses, sans y projeter mes états d’âme, sans excès de signature, ni de style ». Mais il ajoute : « En même temps, c’est moi qui photographie. Or, je suis quand même davantage dans le percept (ensemble des sensations et émotions survenant à celui qui l’éprouve _ NDLR) que dans le concept ».

Aux termes d’un processus sensoriel et esthétique certainement aussi saisissant que le fameux instant décisif d’Henri Cartier-Bresson, son image de paysage à la chambre est à la fois objet documentaire, plastique et poétique. Une façon rare de renouer avec l’expérience directe du paysage…

« Campagne française », exposition à l’académie des beaux-arts, dans le cadre du Mois de la photo. Au 23, quai de Conti, Paris 6e, Jusqu’au 17 novembre.
« Syrie, une terre de pierre », galerie des Filles du Calvaire, 17, rue des Filles-du-Calvaire, Paris 3e, jusqu’au 6 novembre.
« Une campagne photographique, la boutonnière du pays de Bray », 64  pages, 27  euros, Filigranes  éditions, 2009.

Magali Jauffret

Et pour finir,

le souvenir encore ébloui _ j’avais dix ans ! _ de l’éblouissante découverte des fresques de la Résurrection de la chair, d’un autre très grand,

Luca Signorelli (Cortona, 1445 – 1523),

à la Capella San Brizio, du Duomo d’Orvieto (1499-1502) ;

dont voici encore, ultimement, une image _ éblouissante toujours !.. en son éclaboussement de blanc pur ! _,

quand

« Ils sortent de la mort comme l’on sort d’un songe« ,

pour reprendre la poésie si puissante, elle aussi _ autre souvenir, très intense encore, au lycée, cette fois, j’étais en classe de seconde ; mon professeur de Lettres était M. Alain Sicard… _, d’Agrippa d’Aubigné,

en ses « Tragiques« .

Voici l’œil de Signorelli,

celui-là même

qui, l’été 1502 _ comme le narre Vasari en ses Vies des peintres célèbres_ osa saisir les traits en voie de rigidification, déjà, par la mort (de la peste), de son fils Antonio… :

http://www.casasantapia.com/images/art/orvietolsignoresurr700.jpg

Luca Signorelli, Capella San Brizio, Duomo, Orvieto

L’événement de la mort de son fils était advenu chez lui, à Cortone, cet été-là, de 1502 ;

le père

venait à peine de terminer les fresques d’Orvieto (1499-1502)…

Titus Curiosus, le 28 octobre 2010

Sur l’écrivain Philippe Forest : un très grand ! A propos des nuages, la transcendance au sein de (et avec) l’immanence

19sept

Je n’ai pas encore lu Le Siècle des nuages, du magnifique _ puissant ! _ Philippe Forest ;

je le lirai bientôt, et très sérieusement :

car j’estime l’œuvre littéraire  _ romanesque ne convient assurément pas ! _ accompli jusqu’ici _ de ce formidable (!) auteur _

comme véritablement majeur ! essentiel ! fondamental

(bien que ce ne soit, à un certain égard _ mesquin ? _, que de la littérature : mais de la littérature prise _ à bras le corps ! sans esquive… _ comme épreuve vraie _ frontale et pleine ! _ de vérité quant au réel le plus brut et inassimilable !!! ;

sur le propre refus de la fonction cathartique de l’écrire _ le sien, comme au-delà du sien : ridiculement (sinon scandaleusement) insuffisant à guérir de la peine : la mort de son enfant ; ou, encore, la fin de l’amour… _ développé par Philippe Forest,

lire les mises au point indépassables de Tous les enfants sauf un, en 2007…) :

c’est dit ! ;

car j’estime l’œuvre littéraire accompli jusqu’ici _ de ce formidable (!) auteur _

comme véritablement majeur ! essentiel ! fondamental !

Cet œuvre (de littérature) accompli jusqu’ici,

le voici :

L’Enfant éternel _ le récit de la maladie mortelle à l’échéance de moins de deux années de sa fille… _, en 1997 ;

Toute la nuit _ le plus admirable des admirables : il est si puissamment terrible de vérité nue (toute crue : sanglante ; et infiniment à jamais suppurante, sans cicatrisation à venir ; de combustion infiniment alentie, vécue par le plus menu du plus ténu, ressentie de plein front, en pleine face, calmement dégustée en la phase d’horreur de l’écriture du déploiement du deuil) qu’il n’en est pas d’édition de poche… faute d’assez de lecteurs qui le supporteraient !.. _, en 1999 ;

Tous les enfants sauf un _ qui n’est pas classé parmi les romans dans la bibliographie (autorisée par lui) à la page 4 de ce Siècle des nuages, mais dans les essais : où passe ici la frontière ? existe-t-elle seulement, et même, pour Philippe Forest en son usage (si vrai et fort ! ce sont des synonymes !) du littéraire ?.. _, en 2007 ;

Sarinagara _ lors d’une tentative d’éloignement, au Japon _, en 2004 ;

et encore,

très fort _ toujours : again and still… _ quant au récit du terrible _ des dégâts collatéraux de ce même deuil, toujours : car les effets en perdurent… _,

Le Nouvel amour, en 2007…


Mais d’ores et déjà

je tiens à saluer ce passionnant entretien,

in le n° 370 d’art press n°370 (août 2010), de Philippe Forest avec Jacques Henric,

qui présente excellemment cette nouvelle étape du travail de littérature de Philippe Forest

qu’est ce nouvel opus, Le Siècle des nuages ;

je le diffuse ici,

accompagné de farcissures miennes

Philippe Forest : Le Siècle des nuages

n°370

interview de Philippe Forest par Jacques Henric – art press n°370 (août 2010)

Le titre le dit, c’est l’histoire d’un siècle, le nôtre, le 20e _ qui s’est peut-être achevé le 11 septembre 2001 : avec des avions, encore… C’est l’histoire d’un pays, le nôtre, la France. C’est l’histoire d’une famille, celle du narrateur-auteur. C’est l’histoire d’un homme, celle de l’auteur-narrateur, Philippe Forest. Une histoire tournée vers le ciel, une histoire se déroulant parfois au-dessus des nuages, souvent dans et au-dessous des nuages, au plus près de la terre et de ses tragédies. Ce Siècle des nuages : un des beaux grands livres de cette rentrée de septembre. Paraît de Philippe Forest, dans le même temps, aux éditions Cécile Defaut, un essai titré le Roman infanticide, consacré à Dostoïevski, Faulkner et Camus. Essai sur la littérature et le deuil.

Le siècle des nuagesÉditions Gallimard

Comment définirais-tu ce nouveau livre ? Livre d’histoire (celle du siècle passé) ? Épopée (celle de l’aviation, de ses débuts à aujourd’hui) ? Saga familiale (ta propre famille) ? Méditation poétique sur l’existence, si l’on donne au mot poésie son sens à la fois large et profond (ces presque 600 pages comme une longue métaphore filée d’un vol dans et au-dessus des nuages)… ?

Tout cela à la fois, sans doute. Et la difficulté _ sur laquelle j’ai d’abord et longuement buté, que j’espère avoir résolue ensuite aussi bien que je le pouvais _ a consisté à trouver une forme _ c’est le défi de toute vraie littérature ; cf la réponse de Mathias Enard, lui aussi, à ma question de la forme de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, par rapport à la forme de Zone, en notre entretien podcastable du 8 septembre à la librairie Mollat _ qui soit susceptible d’accueillir tous ces langages et d’exprimer tous ces projets à la fois, faisant tenir ce qui aurait pu constituer la matière de plusieurs milliers de pages dans un seul ouvrage, certes un peu long au regard des normes romanesques actuelles. Finalement, cette forme prend plutôt l’allure, je crois, d’une sorte de traversée assez fugace du temps, d’un passage à toute allure parmi un spectacle d’illusions mouvantes (les « nuages » du titre emprunté à Apollinaire

_ « Mais chaque spectateur cherchait en soi l’enfant miraculeux

Siècle ô siècle des nuages »

(à la chute du poème Un fantôme de nuées, au sein de la section « Ondes » de Calligrammes)… _,

évoquant ceux _ nuages _ dont parle Baudelaire dans le dernier des poèmes des Fleurs du Mal), quelque chose d’aussi bref et d’aussi évanescent, au fond, qu’une vie.

Il s’agissait, en un sens, comme je l’avais fait et écrit déjà dans Sarinagara depuis le Japon, de dire adieu au « vieux 20e siècle » qui s’en va _ le vieux siècle de L’Enfant éternel et de Toute la nuit, pour ce qui le concernait au plus près, du moins : sa pire écharde… Le point de vue est fatalement le mien, déterminé par ma propre histoire, par mon inscription personnelle dans la chronique collective : j’ai l’âge des gens qui ont atteint approximativement « le milieu du chemin de la vie », comme on dit, égaré comme on l’est toujours _ à cet âge-là : soit, le début de la quarantaine ; Philippe Forest est, en effet, né en 1962… _, au moment où le calendrier faisait la culbute du premier au deuxième millénaire.

Mais si je devais retenir un seul terme pour présenter Le Siècle des nuages, ce serait celui d’« épopée », au sens que lui donne Pound lorsqu’il la définit _ en ses Cantos _ comme « un poème qui inclut l’Histoire ». D’ailleurs, le prologue du roman, qui évoque l’accident fatal d’un hydravion d’Imperial Airways s’écrasant en mars 1937 dans un paysage de montagne et de neige pas très loin de Mâcon, consiste, aussi, en une réécriture tout à fait explicite du début de l’Enéide, une histoire de père et de fils déjà _ Anchise, Énée, Ascagne… _, l’aventure d’un héros très pieux contraint à l’exil par l’écroulement d’un monde, traversant les tempêtes, victorieux cependant et à qui se trouve offerte la vision prophétique d’un lendemain meilleur. Sauf que, bien sûr, les épopées antiques, c’est du moins ce qu’on dit et même si je n’en suis pas très convaincu, expriment une vision assurée de l’univers dont les romans modernes exposent le caractère impossible. C’est toute la distance qui est censée séparer Virgile, qui me fournit l’épigraphe du prologue, et Faulkner qui me donne celle de l’épilogue _ « Once there was (they cannot have told you this either) a summer of wistaria« , in Absalon ! Absalon !

Pour cette raison, Le Siècle des nuages ne mime la forme ancienne de l’épopée que pour mieux en manifester la dimension inquiète, définitivement irrésolue.

Les biographies réservent toujours des surprises. Pourquoi, connaissant ton parcours à toi, n’aurais-je pu imaginer ton père en commandant de bord d’un Boeing 747, qui, après avoir en 1942 traversé Méditerranée et Atlantique pour gagner l’Amérique et s’engager comme pilote dans les rangs de l’Army Air Force, est allé jusqu’à devenir « honorable correspondant » des services secrets français ? Quelle a été la logique de son parcours professionnel ?

Je cite souvent cette phrase de Kierkegaard qui dit qu’un père et un fils sont l’un pour l’autre comme un miroir dans lequel ils se contemplent. Et dans un miroir, c’est à la fois sa propre image et son image à l’envers que l’on voit. J’aurais pu être lui, il aurait pu être moi. Chacun, autant que soi-même, aurait pu être des milliers d’autres. Car, justement, il n’y a pas de logique à l’existence, comme il n’y en a pas à l’Histoire. Sinon celle qu’on lui trouve après coup _ cf les remarques de Michel Jarrety en sa préface (à la page 12) aux Souvenirs et réflexions (non réédités jusqu’ici) de Paul Valéry, à propos des méfiances de Valéry quant aux perspectives dangereusement pas assez critiquées des historiens : « dans ces attaques contre l’Histoire, (une première) ligne de force dénonce une fiction littéraire tout invérifiable, et Valéry reproche aux Historiens de ne pas construire leur objet _ l’événement _ et de faire comme si ce passé pouvait être dit tel qu’il fut, alors que l’Histoire véritable _ = véridique _, plutôt que de se transporter naïvement dans le passé, consisterait à lui poser les questions du présent » : ce que feraient bientôt les historiens des Annales… Fin de mon incise…

Il fut _ ce père de Philippe Forest, donc _ un jeune homme de dix huit ans jeté sur les routes de l’exode en juin 1940, que le hasard de ses études d’ingénieur agronome conduit en Algérie quand en novembre 1942 a lieu là-bas le débarquement anglo-américain libérant cette partie du pays ; il saisit alors l’occasion de partir pour les États-Unis afin d’y être formé avec quelques centaines de jeunes français comme pilote de chasse dans l’aviation américaine ; et, après la guerre, il va devenir commandant de bord pour Air France, où il mènera toute sa carrière, participant au développement de la compagnie, accomplissant son dernier vol en 1981 aux commandes d’un Boeing 747 ; et, c’est vrai, exécutant occasionnellement quelques missions peu périlleuses pour le compte des services secrets. Telle fut sa vie, très romanesque, abondant en péripéties dignes d’un feuilleton télévisé (notamment sa rencontre sur les routes de la débâcle avec une jeune fille de dix-sept ans qui deviendrait sa femme et dont il se trouvera séparé jusqu’à la paix), une véritable traversée du temps et de l’espace (la vieille province bourgeoise et française de l’entre-deux-guerres, l’Algérie sous Vichy, le sud des États-Unis au moment où sévissait encore la pire ségrégation raciale, et puis le monde moderne renaissant après la victoire tel que pouvait le percevoir un pilote de longs-courriers, toujours entre deux escales, étourdi par le perpétuel passage des frontières entre les pays et des lignes immatérielles des fuseaux horaires). Raconté ainsi, tout cela prend en effet l’allure d’un vrai roman qui est à la fois le sien (puisqu’il l’a vécu) et le mien (puisque je le raconte). C’est la phrase de Nietzsche aussi _ in Humain, trop humain _, toutes proportions gardées bien sûr, car l’époque des héros et des poètes est justement passée : « Il en va de toujours comme d’Achille et d’Homère : l’un a la vie, le sentiment, l’autre les décrit. » Entre celui qui vit et celui qui écrit, un écart existe qui est à la fois le lieu de leur opposition et celui de leur confusion, l’espace où chacun engendre _ voilà ! c’est un très notable pouvoir de l’imageance littéraire ! _ l’autre tour à tour

_ et nous retrouvons ici « la seconde ligne de force«  que dégage Michel Jarrety dans la critique des méfaits d’une interprétation trop naïve du récit de l’Histoire (et des histoires narrées, elles aussi !) de la part de Paul Valéry : « il voit dans les récits de l’Histoire le ferment néfaste du présent ; car ce « passé, plus ou moins fantastique _ = fantasmé ! _, agit sur le futur » (cf le texte page 145), et Louis XVI n’eût pas été décapité si Charles Ier ne l’eût été avant lui, comme Napoléon n’eût pas instauré l’Empire sans l’exemplaire romain« , toujours page 12 de la préface de Michel Jarrety à son édition des Souvenirs et réflexions de Paul Valéry… _,

tout cela se trouvant encore compliqué par la question de la paternité : héritant de son histoire qui venait d’avant lui, je suis le fils de ce fils qu’il n’a cessé d’être ; réinventant celle-ci, imaginant le tout jeune homme qu’il était autrefois, je deviens le père du père qu’il fut pour moi.

Un grand rêve idéaliste

Ce parcours professionnel est lié à ses engagements (ou non-engagements ?) politiques. Quels furent-ils ? Sont-ils représentatifs d’un certaine classe sociale ? N’est-ce pas plutôt la fidélité à une morale qui lui a fait traverser ainsi son siècle ? Ce livre est-il une manière d’hommage à ce père ?

« Mon père, ce héros au sourire si doux… »,  comme dit le poème _ de Victor Hugo. J’aurais pu très facilement peindre le portrait très édifiant d’un homme d’exception, sans courir le risque d’être contredit par quiconque. Et m’attribuer du même coup, par procuration, tout le mérite prestigieux _ mais aussi fallacieux : Philippe Forest l’exècre ! _ d’actes, de choix ou d’exploits que je n’ai pas accomplis. On ne compte plus les romans dans lesquels, soixante-dix ans après, quand il n’y a plus aucun danger à courir, des écrivains de la dernière pluie prennent la pose de valeureux résistants, donnent des leçons de lucidité historique à la terre entière, lui expliquant ce que furent son ignominieux aveuglement et sa honteuse soumission à la barbarie. Mais rendre vraiment hommage à un homme du siècle passé consiste plutôt à montrer dans quelle incertitude il se trouvait plongé _ voilà _ avec tous les autres, quelles furent ses hésitations, par quels hasards il s’est finalement retrouvé du bon côté _ en une suite rhapsodique (= capricieuse elle-même, du moins en partie), de coups de dés jetés par lui, et d’autres que lui, en d’« admirables tremblements du temps« , quand tout hésite encore, en ces « parties«  se jouant… Ce sont ces « admirables tremblements du temps« -là que la poésie même de la littérature « vraie«  sait faire vivre et re-vivre, vibrer et, toujours, trembler ; au rebours des mensonges (trop bien-pensants ! tellement à la perfection ajustés, eux !) de la propagande et de la communication dont trop de pouvoirs nous abreuvent, plus que jamais en ce siècle(-ci) de real politik. Fin de l’incise…

Ma mère venait d’une famille d’anarchistes, fille d’un instituteur devenu libraire, héros des deux guerres. Mon père, et c’est ce qui donne un petit côté Capulet et Montaigu à leur rencontre, était issu d’une famille de la droite telle qu’elle existait à l’époque. Le seul regret qu’il ait exprimé est de n’avoir jamais pu convaincre son grand-père, près d’un demi-siècle après l’affaire, de l’innocence de Dreyfus. Ce qui montre quel était son milieu d’origine, mais aussi à quel point aucun individu n’est jamais tout à fait le produit mécanique des convictions de celui-ci. Sans doute aurait-il pu aussi bien rejoindre le camp de la collaboration. Ou peut-être pas. Dans des circonstances extrêmes comme celles du siècle passé, tout se joue souvent pour chacun sur un coup de dés _ voilà ! Ou alors, comme tu le dis, ce fut l’effet de la fidélité à une morale, dont je m’amuse à imaginer qu’elle lui venait du premier film vu dans son enfance, Ben-Hur. Au fond, je n’en sais rien. J’essaie simplement _ oui ! _ de restituer _ avec la vérité des armes de l’écriture vraie _ le brouillard d’idées, l’orage épais et opaque _ oui ! _ qui dissimulaient presque entièrement l’horizon d’alors.

D’ailleurs, s’il fallait le comparer à un personnage épique, plutôt qu’Ulysse, Achille ou Enée que j’évoque dans le livre, ce serait plutôt Télémaque, celui qui se tient loin des combats. À dix-sept ans, grâce à l’Aviation populaire, il avait déjà passé son brevet de pilote dans l’idée de rejoindre l’Armée de l’air. La défaite est venue trop tôt. Il est devenu pilote sur P47-Thunderbolt aux États-Unis ; mais, affecté malgré lui comme instructeur, il n’a pas pu rejoindre à temps le front européen ; et, alors qu’il était sur le point de participer aux opérations dans le Pacifique, l’explosion nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki a, comme on sait, mis fin aux hostilités. Si bien que, ironiquement, il n’a jamais fait la guerre et ne l’a même jamais vraiment vue.

Le Siècle des nuages est aussi un livre politique qui rappelle, notamment, ce fait étrangement oublié _ en effet ! _ : que la démocratie fut malgré tout victorieuse « at the end of the day ». Et qui insiste sur ce qui fut à mon sens le sentiment superbe et scandaleux du 20e siècle : l’optimisme, tout simplement _ voilà !!! _, en dépit de la conscience intacte et terrible du tragique, le pari pris envers et contre tout sur la possibilité d’un lendemain avec la conviction que les vieilles valeurs de liberté, de justice, de progrès demandaient à être défendues et qu’elles ne le seraient pas forcément en vain. L’aviation, qui fut l’un des derniers grands mythes, exprime un tel optimisme. Et c’est pourquoi j’en relate l’histoire depuis l’invention des frères Wright jusqu’à l’ère de la création des grandes compagnies modernes, en passant bien sûr par sa mise au service de l’horreur guerrière, mais surtout en racontant l’épopée des pionniers, de l’Aéropostale (Saint-Exupéry, mais aussi Mermoz, Lindbergh) et de ceux qui leur succédèrent, reconstruisant sur des ruines l’aviation civile : une épopée pacifique et démocratique portée par un grand rêve idéaliste et un peu naïf, dont on peut sourire sans doute maintenant qu’il appartient au passé, mais dont je ne vois pas pourquoi le roman n’exprimerait pas la dignité et la justesse.

À plusieurs reprises, tu t’insurges contre ceux qui, aujourd’hui, « jugent _ sans assez de conscience des complexités de l’historicité ; cf ici à nouveau Paul Valéry ! _ le passé depuis le confort de leur impensable présent ». Est-ce pour cette raison que tu restes très dubitatif _ toujours comme Paul Valéry ! cf son ironie à l’encontre de « la marquise sortit à cinq heures«  _ quant à la validité d’une démarche d’écriture faisant appel au genre romanesque. Tu parles de la « matière inutile  _ = vaine _ d’un roman ». Néanmoins, reconstituant une période de la vie de ta famille que tu n’as pu connaître, tu es contraint, pour la reconstituer, de faire appel pour une part, à ton imaginaire… Comment se pose pour toi la question _ cruciale : en effet ! _ de la vérité dans la fiction, dans l’écriture en général ? Je note tes constantes réticences à te qualifier d’« écrivain », le mot portant _ pour toi _ en lui une charge négative…

On n’échappe pas au roman _ c’est-à-dire à ce que j’ai qualifié, m’adressant à Marie-José Mondzain, à propos de son très important Homo spectator, d’imageance : pouvoir de créer du penser-figurer… Dès que l’on raconte une histoire, et même si celle-ci _ l’histoire racontée, donc (= « les faits«  visés ! par le récit qu’on essaie d’en donner)… _ est totalement vraie comme c’est le cas dans tous mes livres _ l’affirmation est d’importance ! et j’avoue que j’ai pu, à une ou deux reprises, aller jusqu’à me poser la question, par exemple à propos du Nouvel amour _, on en fait forcément une fiction _ = feinte… Pour cette raison, on parvient vite, si l’on n’y prend pas garde, au comble de la falsification satisfaite _ fatuitivement ! C’est particulièrement le cas avec le roman historique qui relève le plus souvent d’une conception extrêmement conventionnelle, reposant tout entier sur l’illusion rétrospective _ confuse, de par sa vraisemblance superficielle même ; et source de confusions à l’infini … _, assignant au temps un sens, c’est-à-dire une signification et une destination à la fois _ uniques et uniformisants _, tandis que l’enjeu _ toujours vibrant, tremblant… _ de la littérature est, au contraire, de montrer _ par le « tremblé«  de son « mentir-vrai«  même… _ comment tout _ non seulement qui peut être dit, mais qui est fait : les actes eux-mêmes des humains ! parlant et imaginant que nous sommes, du seul fait que penser prend (forcément !) la forme du discours… _ ne fut jamais qu’un conte plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et qui ne signifie rien (Faulkner, encore lui _ ici, via la parole de Macbeth, in Le Bruit et la fureur : ce récit somptueux et pionnier à quatre narrateurs successifs… _, très présent dans Le Siècle des nuages, se souvenant de Shakespeare) et que la vérité elle-même, qui existe cependant _ et comment ! même si elle persiste à en déranger, et sacrément, pas mal, et même beaucoup ! _, ne se tient nulle part ailleurs que dans le lieu même _ à débroussailler donc ! ce lieu sans limites, selon la belle expression du romancier chilien Jose Donoso ; dans le brouillard de notre cécité (aveuglement) ! _ d’une telle confusion.

Donc, oui, j’exècre _ oui ! _ la bonne conscience des écrivains de mauvaise foi _ oui ! _ qui jugent le passé depuis le confort du présent, qui se servent impunément des horreurs que d’autres ont subies autrefois (les guerres, les morts, les massacres, les deuils) afin de produire la prétendue preuve de leur propre supériorité _ bêtement avantageuse ! _ en se rangeant sans risques _ trop confortablement, eux ; et mensongèrement, vraiment ! _ du côté des victimes, singeant un héroïsme dont rien ne dit qu’ils auraient été capables _ à rebours de l’attitude (du torero toréant : face à la corne meurtrière formidablement mouvante du taureau) du juste écrivant que sait évoquer si justement Leiris en sa lucidissime préface à son Âge d’homme… Philippe Forest s’inscrit dans cette filiation-là d’écrivain « vrai«  ! n’hésitant pas à affronter frontalement, pleinement, son (en son plus essentiel !) danger… Rien n’est plus facile et rien n’est plus méprisable _ oui ! La littérature doit, au contraire, procéder d’une conscience plus inquiète, attentive _ en sa considérable acuité exploratrice, constante ! _ à ce que Joyce nommait toutes « les possibilités du possible » dont ce qui fut _ = advint au réel (des res gestae passées, elles, à l’effectivité)… _ ne constitue que l’une des expressions _ en ce que Gaëtan Picon a excellemment relevé, lui, dans Chateaubriand : d’« admirables tremblements du temps«  qui, de l’écriture de l’auteur aux lectures des liseurs, n’ont pas fini de continuer de vibrer…

Et pourtant, écrivant, on ne se soustrait jamais totalement à la fatalité _ dispensatrice de maints aveuglements _ de la fiction ; et c’est pourquoi il faut à la fois assumer et traiter cette fatalité, en consentant à la littérature _ avec son mouvement (perpétuellement vert et creusant…) d’ironie _ tout en contestant _ par les jeux de son écriture même _ celle-ci _ en ce qui pourrait, en elle et par elle, dégénérer et sombrer en pompe…  Inévitablement, comme le dit Sartre _ in La Nausée _, le roman prend le temps par la queue : il le reconstruit et l’ordonne à partir d’un point qu’il se donne _ et ensuite aux lecteurs ! _ et depuis lequel tout finit par se disposer comme dans un majestueux _ fallacieux ! _ panorama offert au regard du haut du promontoire des siècles. Si bien que même un roman qui exprime l’absence de signification de l’existence, de l’Histoire, tourne _ souverainement : par sa seule gouverne… _ celles-ci en significations nouvelles. C’est mon côté « moderne » sans doute, anachronique certainement au temps des intrigues manufacturées à la chaîne par l’industrie culturelle _ et ses rouleaux-compresseurs de cervelles décervelées : aplaties et écrabouillées, pour être mieux rendues inaptes à la moindre complexité _, le résidu de mes « mauvaises lectures » d’autrefois, mais je reste convaincu qu’un roman n’est légitime qu’à la condition de défaire _ brechtiennement ; et benjaminiennement, aussi… _ la fiction qu’il fabrique à mesure, restituant ce vertige _ de l' »admirable tremblement du temps » ré-éprouvé… _ où la conscience s’éprouve _ vivante : sujet, elle aussi, à son tour ; et pas rien qu’objet ! _ dans l’expérience de l’impossible _ de sa visée du réel lui-même (de la réalité narrée)… Pour moi, ce vertige est le vrai _ bravo ! c’est là dire le fondamental !

Spectacle vide

Est-ce un cycle qui se boucle ? Ton premier livre _ L’Enfant éternel _ était le récit de l’agonie et de la mort de ta petite fille. C’est sur cette mort, avant celle de ton père qui la suit de peu _ elle est narrée et dans L’Enfant éternel et dans Toute la nuit _, que se clôt Le Siècle des nuages. Comme tous tes ouvrages (récits, essais), celui-ci est habité par la question, sans réponse, du Mal. Ton approche n’est pas celle de ton père dont tu ne sembles pourtant pas assuré que ses convictions religieuses, devant le scandale de la mort d’une enfant, ne l’aient pas protégé de la tentation de ce que maintes fois tu nommes le « néant ».

Je ne sais pas si je boucle une boucle. J’ai plutôt l’impression de tourner en rond dans un cercle _ sans spirale : telle une carole magique… _ dont rien n’est susceptible de me faire sortir et à l’intérieur duquel, afin de me divertir peut-être _ sans espoir de catharsis, en tout cas ; cf les solennelles affirmations réitérées, violemment même, en Tous les enfants sauf un _, je trace avec chacun de mes livres des figures différentes et nouvelles _ des variations, seulement, de ce point de vue ; mais cruciales… Ce dernier roman en témoigne, je crois. Tout comme l’essai que j’ai fait paraître il y a quelques mois aux éditions Cécile Defaut, le cinquième de la série « Allaphbed », intitulé le Roman infanticide, et dans lequel, à partir de Dostoïevski et de Faulkner, de Camus et de Malraux, je reviens _ mais avons-nous jamais un autre choix ?.. _ sur cette expérience particulière qu’est celle de la mort d’un enfant et sur ce que le roman est susceptible _ ou pas _ d’en faire _ oui ! par le simple jeu (simple lui-même, pour ne pas dire « simplet« …) de la seule écriture : tel est là son pouvoir (tout aussi ridicule que puissant !) d’assomption !.. Car, oui, la question du Mal _ donné, comme souffert _ est sans réponse _ satisfaisante et définitive _ possible. Et c’est d’une telle absence de réponse _ creusante : fondamentalement, forcément ! _ que doit, bien sûr _ oui ! _, répondre _ en tous les sens du terme _ la littérature _ avec responsabilité ! à oser assumer !.. Il y a là quelque chose comme de l’ordre du sacré, même (voire surtout) pour un quasi incroyant : à l’envers, lui au moins, du nihilisme !..

Que fait à la foi _ vraie ; pas seulement verbale _ l’épreuve du néant _ effectivement rencontré _ ? C’est certainement l’un des sujets du livre. Les catastrophes collectives de l’Histoire, les catastrophes individuelles de l’existence font s’écrouler soudainement _ pauvres (et ridicules) emplâtres _ toutes les croyances. Et pourtant, c’est dans le moment même de leur effondrement que celles-ci parviennent à une sorte de grandeur absurde et tragique qui les porte à leur paroxysme. Les certitudes faciles à l’aide desquelles on donnait un sens au monde manifestent _ soudain _ leur impropriété dérisoire _ assurément ! _ et, dans le vide qui s’ouvre ainsi _ proprement abyssal ; on peut certes y sombrer : cf le récit si fort (et insupportable à tant !) de Toute la nuit, ce si immense livre !.. _, se dévoile le visage d’une vérité terrible qui laisse chacun irrémédiablement seul, et cependant mystérieusement _ aussi _ responsable de tous _ et ici est la grandeur du film de Xavier Beauvois que j’ai découvert hier après-midi : Des Hommes et des dieuxC’est la phrase de Saint-Exupéry cette fois, dans ce très grand livre qu’est Pilote de guerre, phrase écrite au moment de la défaite, et qu’il faut entendre dans toute sa profondeur pour comprendre quelle conscience du désastre et quelle expérience du néant elle exprime : « Chacun est seul responsable de tous. » _ cela sonnant assez étrangement, de même que le film de Xavier Beauvois, à l’heure des mensonges les plus veules étalés et répétés à tire-larigot aux sommets de maints pouvoirs…En tout cas, je les partage pleinement… Est-ce là scrupules de bobos ?.. A chaque conscience d’en juger ? Tout-est-il permis, même si Dieu n’existe pas, se demande Ivan Karamazov, chez Dostoievski… A confronter au « à la fin, c’est la mort qui gagne« , qu’André Malraux rapporte que Staline aurait déclaré au général de Gaulle, en 1945…


Il est question de religion dans Le Siècle des nuages. La fin du roman, avant l’épilogue, se déroule en Turquie, sur la terre où saint Paul a prêché autrefois la folle « bonne nouvelle » de la résurrection des corps, parmi des tombeaux éventrés, devant des ruines où subsistent cependant des fragments de fresques exprimant l’espérance d’un autre monde : « O mort, où est ta victoire ? » Moi qui ne crois pas en tout cela, je me suis toujours demandé _ voilà ce qui se poursuit, en Philippe Forest, écrivant, de la conversation ininterrompue (même par la mort) avec le silence de son père… _ quel effet avait pu avoir sur mon père, chrétien convaincu, la disparition de sa petite-fille, événement qui constitue, c’est tout l’enjeu des Frères Karamazov, le scandale majeur sur lequel vient se briser toute confiance humaine en la Providence divine. Je ne lui ai pas posé la question, bien sûr. Je n’ai aucune idée de ce qu’il en pensait pour finir. Et je crois que lui-même aurait été incapable de le dire. À de telles questions, personne n’a la réponse _ même si agir par rapport à cela nous mobilise au quotidien : sans paroles : ni à d’autres ; ni à soi ; sans l’esquiver ; en nos actes muets, donc…

Depuis toujours, les hommes ont levé les yeux pour deviner _ c’est un jeu qui est tenté _ quelles formes imitaient celles des nuages ; et quels messages célestes ils _ ces nuages, ces dieux… _ leur adressaient ainsi, pour déchiffrer l’augure du vol des oiseaux. Et bien entendu _ je n’y insisterai pas _, il s’agissait d’un spectacle vide, d’un oracle vain. Comme _ je n’y insisterai pas davantage ! _ celui des signes tracés sur la page d’un livre. Et pourtant, je l’écris _ ce livre : pas tout à fait pour rien, en dépit de sa fondamentale, irrémédiable et ridicule vanité… _, il me semble qu’il est bien à plaindre celui qui ne tourne plus la tête vers le ciel lorsque passe au-dessus de lui un avion.


Lire Philippe Forest _ cet écrivant lucidissime magnifique ! _ n’est pas, ainsi, absolument, absolument vide et vain…

Ses signes désespérés, vibrant en l’inconfort de leur narration modeste, nous parlent bien davantage, en leur totale absence de vanité, et en leur vertige, que bien d’autres

_ à commencer par les matraquages et dénégations de nos grands communiquants, en forme de (ridicules) épouvantails tirant encore bien trop de ficelles (de bourses)… Où sont les misérables, maintenant ?

A nous d’apprendre à dé-brouiller le brouillard,

comme Michelangelo Antonioni nous en laisse le message testamentaire, en son sublime Par-delà les nuages de 1995 ;

cf mon propre essai (inédit), à partir de son exemple :

Cinéma de la rencontre : à la ferraraise,

dont le sous-titre explicitatif est :

Un Jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) : à la Antonioni

Titus Curiosus, ce 19 septembre 2010

Mathias Enard, ou le creuseur pudique : face à l’énigme de l’oeuvre et les secrets du coeur (à partir de l’exemple de Michel-Ange à Rome _ et Istanbul !!!)

11sept

Voici, ce jour, une réflexion sur la présentation par Mathias Énard de son roman-fable-enquête Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

soit un essai _ de réflexion artistique, entée sur des recherches d’érudition, tant à Rome (Mathias Énard fut pensionnaire de la Villa Médicis en 2005-2006) qu’à Istanbul, et très « en profondeur« , la réflexion artistique comme la recherche documentaire, de la part du probe, fin et patient Mathias Énard _ pour combler un trou de quatre mois dans la biographie de Michel-Ange :

d’avril 1506

_ quand, fuyant Rome (« Michel-Ange a quitté Rome sur un coup de tête, le samedi 17 avril, la veille de la pose de la première pierre de la nouvelle basilique San Pietro« , page 13), suite à une mésentente grave avec son employeur-commanditaire l’assurément peu commode pape-guerrier Jules II (« Il était allé pour la cinquième fois consécutive prier le pape de bien vouloir honorer sa promesse d’argent frais. On l’a jeté dehors« , ibidem…), le sculpteur, florentin, vient se réfugier à Florence, auprès des Médicis _,

à septembre 1506

_ on retrouve en effet le sculpteur à Bologne (possession pontificale, mais à ce moment-là en révolte contre l’autorité du pape), au mois de septembre 1506 ; deux mois plus tard, le 10 novembre 1506, Jules II reconquiert par les armes cette cité (qu’il connaît bien pour en avoir été jadis le cardinal-évêque : de 1483 à 1499) ; et très vite le pape et l’artiste se seront réconciliés ; mais, plutôt que de continuer à faire travailler en priorité le sculpteur au projet de son gigantesque tombeau pour la nouvelle basilique Saint-Pierre, Jules II préfère (l’architecte Bramante souhaitant aussi éloigner Michel-Ange _ un rival _ du chantier de la reconstruction de Saint-Pierre) lui confier la mission _ titanesque _ de peindre l’immense plafond de la chapelle sixtine : Jules II s’en soucie tout spécialement, en effet, car la chapelle sixtine, construite de 1477 à 1483, est une création de son oncle, le pape Sixte IV della Rovere (pape de 1471 à 1484) ; mais le bâtiment vient de souffrir d’importants dégâts causés par de récentes constructions adjacentes (d’une part, l’édification des appartements Borgia, pour le pape Alexandre VI ; d’autre part, le chantier _ colossal _ de la réfection de Saint-Pierre, qui avait débuté le 18 avril 1506) ; et c’est Michel-Ange, le peintre, qui va se consacrer à ce plafond de la Sixtine, de mai 1508 à octobre 1512…

présentation

donnée le mercredi 8 septembre 2010, dans les salons Albert-Mollat,

en dialogue avec Francis Lippa…

Rencontrer _ in vivo ! _ un artiste qu’on a un peu essayé de bien lire _ et qu’on va continuer d’essayer de bien lire : car en ce cas de l’artiste (« vrai« , donc !) Mathias Énard, l’œuvre (vraie ! ainsi qu’elle se révèle à l’épreuve de cette lecture…) ne se réduit certes pas à ce qui pourrait, d’elle, se résumer : elle y résiste et tient la route « vraiment«  ! c’est en cela qu’elle est, chose toujours un peu rare (et digne d’admiration !), une « œuvre vraie« _ ;

et avoir la chance, en plus, de disposer d’un peu le temps afin de s’entretenir (un peu, ici encore : une bonne heure et demi…), de dialoguer avec lui _ le podcast de l’entretien dure 62 minutes _, sur ce qui anime la démarche d’où sourd, jaillit, procède son propre créer,


c’est avancer un peu sur ce que Gaëtan Picon et Albert Skira formulèrent, naguère _ magnifiquement ! _, comme « les sentiers _ ce ne sont pas des boulevards ! _ de la création«  _ et que s’efforce de prospecter, modestement et en douceur (forcément ! rien ne s’y obtient en « forçant«  !), la poïétique :

sur ce chantier, j’essaie de mettre quelques petits pas, ici-même, en ce blog-ci, dans ceux, si fins, d’un Paul Valéry, ou d’un Gaston Bachelard, hier, d’une Baldine Saint-Girons, aujourd’hui (cf son tout récent et très important Le Pouvoir esthétique, aux Éditions Manucius : une analyse ultra-fine et lumineuse des pouvoirs sur la sensibilité !)… _ ;

et qu’ils entamèrent d’éclairer-explorer, avec une merveilleuse délicatesse _ quels trésors recèle la collection de ce nom, « les sentiers de la création« , aux Éditions Skira ; hélas interrompue ; et somnolant désormais sous une pellicule plus ou moins fine de poussière dans les bibliothèques, quand elle ne sollicite pas plus activement les « actes esthétiques«  _ pour reprendre le concept de Baldine Saint-Girons en son précédent maître-livre, L’Acte esthétique, aux Éditions Klincksieck _ d’un peu actives mises à contribution, fécondes, d’une culture vive : en chantier (musaïque) de création…

Eh bien voilà la chance qui m’est échue en l’espèce de la rencontre,

mercredi après-midi dernier, 8 septembre, sur l’estrade des salons Albert-Mollat,

en l’espèce d’un dialogue (nourri de curiosités ajointées)

avec l’auteur

et de Zone, et de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

ce creuseur d’énigmes magnifique

qu’est le très patient et tranquille, solide, posé, Mathias Énard…

En ce dernier opus _ dont le chantier lui a pris au moins deux années, depuis l’amorce de l’« idée« , lors de son séjour romain (en 2005-2006) à la Villa Médicis, nous a-t-il confié, en mettant la main, en la (belle) bibliothèque de la Villa, sur le volume des Vies… de Vasari comportant le récit de la vie de Michel-Ange, puisque c’est ainsi que démarra l’enquête !.. ; et dont le fruit, ce livre-ci, Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, vient de paraître ce mois d’août aux Éditions Actes-sud _,

c’est à l’énigme de la création si puissante de Michel-Ange _ sculpteur, peintre, architecte ; ainsi que poète : ses Sonnets et (autres Poésies : Madrigaux, Poésies funéraires, Épigrammes, Élégies, Canzone, ainsi que Stances…) franchissent trop peu le seuil de la connaissance (et a fortiori celui de la délectation) des amateurs d’Art : considérablement moins que son œuvre plastique, en tout cas ! _ que vient se confronter la curiosité probe, patiente, et plus encore profonde, du chercheur-artiste, ou artiste-chercheur _ puisque c’est surtout ce processus-là que les circonstances de son parcours l’ont un peu amené à privilégier, désormais, comme lui-même, en parfaite simplicité, l’a indiqué, spontanément mercredi, en prenant des distances avec les missions universitaires auxquelles il s’était d’abord plié et adonné _, Mathias Énard.

A qui se demande

comment l’auteur-artiste passe du souffle formidable, (quasi) d’un seul tenant

_ ou d’une seule « tenue«  de la part de qui narre : en une phrase unique, « dans le souffle« , d’un narrateur (tel que celui de Zone…), qui (se) repasse (mentalement) en revue, lors d’un voyage en train (récapitulatif !), entre les gares de Milan et de Rome, toute la complexité où s’est faite (construite) et défaite (déconstruite) sa vie _ a-t-il une œuvre, lui ?.. c’est un agent auxiliaire, de grade subalterne… _, et, en particulier, ses relations (complexes et parfois d’une violence extrême) aux autres, de travail _ pas mal en Orient : voilà pour l’« éléphant«  ! _, de guerre _ voilà pour les « batailles«  et pour les « rois«  ! _, et aussi (avec ses trois compagnes successives, en particulier) d’« amour«  _ « et autres choses semblables« , ainsi que Rudyard Kipling se l’est entendu dire de son interlocuteur l’aède indien, dans Au hasard de la vie ; ainsi que le rapporte l’épigraphe de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants _ : mais avec quelles finesses d’inflexions (d’hémioles, dirait-on en musique) : c’est un chef d’œuvre walt-whitmanien que cette coulée une et unique de souffle ! _,

comment l’auteur-artiste passe du souffle formidable, (quasi) d’un seul tenant

_ de narration se confrontant (lui et son Soi en gestation) à l’étrangeté poignante (et difficultueuse) de l’altérité ! quasi monstrueuse, en son pouvoir de fascination… _

des 516 pages de Zone,

au feuilletage discret, léger, rapide _ mais toujours aussi fort et puissant ! _,

des feuilles de carnet (de recherche de traces _ en vue d’approcher, lui, d’un peu mieux éclairer, sinon percer à jour vraiment, pour lui, les énigmes de sens d’une œuvre si riche en une vie d’artiste si étendue et si féconde en chefs d’œuvre, et si divers, que l’œuvre colossal de Michel-Ange… _ en bibliothèques et archives, principalement à Rome _ aux Archives vaticanes _ et, ensuite aussi, à Istanbul _ aux Archives de l’empire ottoman _) du narrateur-chercheur-reconstitueur (en son penser),

mais qui apprend à méditer aussi _ pour lui ; et pour nous lecteurs, à sa suite, qui sommes conviés au récit tout à fait provoquant de sa recherche, en la curiosité stimulée, à notre tour, de notre lecture… _, sur les signes évanescents

_ presque complètement silencieux (ils ne sont pas bavards d’eux-mêmes : il faut y être attentif pour espérer accéder à si peu que ce soit de ce qu’ils laissent transparaître, tout de même, de leurs puissants secrets…) _,

de l’Art,

des 155 pages, allegro vivace, de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

à qui s’interroge, donc,

la réponse de l’auteur-artiste,

dans l’en-direct vivant du dialogue improvisé,

se fait toute simple (et sans le moindre chi-chi, a fortiori) :

chaque livre a le nombre de pages

et le style

que lui donne, tout simplement, son sujet _ c’est-à-dire le questionnement à propos d’une énigme ! _ qui vient s’emparer de lui _ devenant l’enquêteur _,

et qui l’attelle, un bon moment, à sa mission de le mettre (= donner, offrir, rendre), ce sujet « prenant » _ cette énigme à éclairer un peu ! puis l’enquête sur elle, en l’altérité de ce à quoi celle-ci ose venir se mesurer… _, par écrit, en son écrire (de narration) :

musical _ d’où la verve du rythme du récit…

Ainsi,

si Zone a été l’achèvement en forme d’apothéose faulknérienne (à mes yeux, du moins) de la recherche de Mathias Énard à propos de l’énigme si profondément entée en nous, en leurs séquelles qui paraissent ne plus bien vouloir accepter d’en finir « vraiment« , des guerres (intestines fratricides) du XXème siècle sur le continent européen (et ses appendices sud- et est- méditerranéens…),


ainsi, donc,

voici qu’aujourd’hui Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants apparaît _ au lecteur passionné (et fouilleur patient aussi : mobilisé…) que je suis… _ comme la confrontation de la curiosité probe et ultra-fine de Mathias Énard

avec l’énigme des liens entre

le Grand Art du génie de l’artiste-à-l’œuvre connu de nous sous le nom de Michel-Ange,

d’une part ;

et,

d’autre part,

les frémissements secrets _ tant aux autres (l’homme est un taiseux) qu’à lui-même aussi, pour le plus enfoui… _ du cœur de l’homme de chair, avec ses puissantes pulsions (dans les parages de l’Autre !), qu’il était

en sa vie d’homme…

L’homme et l’artiste ;

la vie et l’œuvre _ en tensions complexes à démêler à l’infini ;

sus au simplisme !

Cf

et apprendre à méditer sur cela,

par exemple, le célèbre mais trop mal compris trop souvent

Contre Sainte-Beuve de Marcel Proust…

Car

c’est l’Art qui crée en partie importante _ ça n’est jamais ex nihilo, non plus… _ la singularité

qui va se construire (mais pas mécaniquement !) de l’artiste !

L’artiste découvrant lui aussi peu à peu ce processus _ expressif, sur ces denses et compliqués aventureux « sentiers de la création«  _ de métamorphose _ de son Soi _ qui le traverse et le déborde _ lui, son (petit) Moi, ainsi que les pulsions (sauvages) de son Ça ; et aussi son Sur-Moi… ; cf aussi Nietzsche : sur « la petite«  et « la grande raison« , in l’important Aux Contempteurs du corps, au livre premier d’Ainsi parlait Zarathoustra _ et lui échappe en grande partie _ aussi lucide s’efforce-t-il de devenir ! Bataille qualifie très justement ce processus de création d’« impouvoir«  (de l’artiste)_,

en son regard, plus ou moins acéré, et questionnant _ interrogateur _ aussi ce qu’il fait _ et pas seulement l’altérité à laquelle il ose, aventurier, se confronter…


C’est avec infiniment d’humilité (et douceur tranquille, en son intranquillité même ! _ à l’écritoire…) que Mathias Énard approche la lumière de sa bougie

(artisanale : il la compose de tout ce qu’il peut assembler-rassembler _ en partie, aussi, comme il se doit (et cela comme pour tout un chacun d’entre nous tous), de bric et de broc : avec les divers moyens du bord !.. _ en sa culture et historique et artistique : très fouillées et très fines, les deux _ un travail de micro-chirurgie !)

Mathias Énard approche la lumière de sa bougie

_ avec tout ce que lui a appris sa propre longue et lente fréquentation, intense, passionnée, infusée et murie, et de la Perse

et de la Turquie :

d’où la rencontre, ici, sur ces pages au moins, de Michel-Ange

avec le calligraphe-poète

(et secrétaire, au Divan, du grand vizir Atik Ali Pacha),

Mesihi :

Mesihi dont il pense, même, identifier les traits

en la figure et le corps déployé

d’Adam

sur le sublime plafond de la Sixtine… ;

Mathias Énard nous a-t-il ainsi confié en cette belle conférence de mercredi ! et c’en fut là un temps très fort !!! _


Mathias Énard approche la lumière de sa bougie, donc

_ je reprends et poursuis _,

de cette énigme de l’œuvre _ sidérant, il est vrai _ michel-angelesque _ quelle poigne ! _,

sans chercher _ certes pas ! _, à réduire _ nous sommes ici à mille lieux d’un réductionnisme grossier et  vulgaire ! _ cet Art _ de l’artiste ! _

au misérable « petit tas de secrets » de l’homme en sa vie,

et ses rencontres (de tous genres !),

avec leur part (déjà) ombreuse,

sinon sombre _ voire carrément noire… _

d’altérité.


C’est à l’aune de l’Idéal d’Art,

très haut, et très puissant,

bien au contraire,

que Mathias Énard envisage et aboute les brindilles des rencontres _ glanées en sa recherche d’archives, ou bien imaginées : par les secours conjugués de sa culture et de son propre imaginer d’écrivain ! _ de la vie d’homme de notre « Michelagnolo Buonarroti« …

Au-delà des circonstances, déjà hautes en couleurs et batailleuses, des rapports de l’artiste commandité avec ses très hauts et très puissants commanditaires (chefs de guerre manieurs de sabre : comme le furent et Jules II della Rovere et Bayazid II de la dynastie des Osmanli),

c’est au côtoiement (et aboutage) incommensurablement plus fin et plus complexe des sensibilités du poète et calligraphe _ Mathias Énard met l’accent sur cette part fondamentale de cet art, dont hélas rien (de son pinceau et de sa main…) n’aura été préservé-conservé, pour nous _ Mesihi (né à Pristina, au Kosovo, vers 1470 ; et mort le 30 juillet 1512 à Istanbul : moins d’un an après la mort sur le champ de bataille de Gökçay, le 5 août 1511, de son protecteur le grand vizir Atik Ali Pacha)

et de l’artiste multiforme Michel-Ange (né au château de Caprese, près d’Arezzo, le 3 mars 1475 ; et mort à Rome le 18 février 1564)

_ Mesihi avait environ trente-six ans ; et Michel-Ange, trente-et-un _

que nous fait nous approcher, en son écriture _ d’enquête _ précise, rapide et légère, probe _ très loin tant de la moindre complaisance à la rhétorique que de l’hystérie _ le pudique, mais très patiemment curieux chercheur de sens et de beauté _ les deux conjoints : c’est un artiste ! _, Mathias Énard,

en ce superbe bijou qu’est Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

Et l’auteur lui-même de se pourlécher à l’avance _ avec nous _ de ce que la gent _ un peu trop, parfois, ou souvent _ pressée _ par utilitarisme ! _ de la meute journalistique _ ah l’inculture du résultat !.. _

va très bientôt _ « un mois« , a-t-il même estimé mercredi 8 septembre… _ intégrer désormais dans sa bio officielle de Michel-Ange

le séjour stambouliote et le début de construction de « son » pont sur la Corne d’Or,

à la façon dont des lecteurs des Onze de Pierre Michon ont accouru en nombre contempler au Louvre le tableau qui y était décrit en ses plus menus détails… ;

ou à celle dont le malheureux _ pressé et sectateur de l’utilitarisme de l’efficacité, probablement, lui aussi : Time is money ! _ expert en économie internationale (des Affaires) qui fréquente les allées du pouvoir, a plagié, à propos de l’œuvre rédigé de Spinoza, notre confrère philosophe bordelais, Patrick Rödel, pour son Spinoza, ou le masque de la sagesse (aux Éditions Climats : la couverture prévenait pourtant : « biographie imaginaire » !) : ouaf ! ouaf ! ouaf !



Tel est donc, avec deux jours et deux nuits (de réflexion-méditation) de recul,

ce que je puise

dans ma rencontre-conversation avec ce créateur-artiste passionnant important qu’est Mathias Énard.


Titus Curiosus, ce 11 septembre 2010

Au menu du (bon) ogre Enard : le géant Michel-Ange, le pouvoir, le sexe et l’effroi, en un Istanbul revisité à l’ére du tourisme « culturel » mondialisé…

02sept

Zone (Actes-Sud, 2008) est LE roman de l’Europe (+ l’ère de la Méditerranée Sud et Moyen-Orientale…) contemporaine des Busch (I-II-III),

quand s’effondrent, outre-Atlantique, les Twin Towers :

un livre absolument magique ! _ il vient de paraître ce mois d’août-ci en édition de poche, chez Babel…

A la sortie de Zone,

j’ai dit _ cf le 21 septembre 2008 : Emérger enfin du choix d’Achille !.. ; et le 3 juin 2009 : Le miracle de la reconnaissance par les lecteurs du plus “grand” roman de l’année : “Zone”, de Mathias Enard _ :

« le plus « grand » roman de l’année » ;

je rectifie, ce jour, 2 septembre 2010 :

mieux,

« DE LA DÉCENNIE » !..

Aussi était-ce non sans impatience (de curiosité) que je guettais depuis un peu de temps,

la sortie de l’opus proximum du grand homme, l’auteur géant, l’ogre (de littérature ! à l’aune de son phénoménal appétit de « monde » !)

Mathias Énard :

qu’allait donc nous sortir de sa manche (et marmite de sorcier-sourcier !) de réalisme presque magique vibrant et saignant à point

cet enchanteur du récit ?

ce Gabriel Garcia Marquez (Cent ans de solitude) mâtiné de Carlos Fuentes (Terra nostra) _ mais sans rien de fantastique, lui ! _ d’Europe et Méditerranée _ ce versant-ci, un peu assoupi, de l’Atlantique _ ?.. ;


un peu trop souvent trop assagi (aux neuroleptiques !), en effet, ce joli cap _ européen, donc _ des confins ouest de l’Asie,

en ses voix littéraires aussi

_ et je ne parle pas ici de l’usine à gaz (en panne, encalminée ! ) de l’auto-proclamée « Union européenne«  : ce péniblement tragi-comique théâtre d’ombres (pseudo-politique, seulement, hélas !) du devant de scène : car ce n’est pas là que le pouvoir (de l’argent) est !.. _,

depuis ces temps derniers de nihilisme _ et vide abyssal politique : les États ne sont certes plus les « plus froids des monstres froids«  qu’ils pouvaient être encore du temps d’un Nietzsche ! _ soft (et cosy)

_ avec, pour assortir la satisfaction de soi, et son autre versant, la hantise de l’autre _ avec quelques accès ubuesques, les deux _, l’agressivité pulsionnelle de la xénophobie ; cf, au passage, ceci, repris ces jours sur le site d’Ars Industrialis… ; et on peut, sur le même sujet, re-lire (et penser) aussi le magnifique Les Bijoux de la Castafiore, un classique de la question  (il date de 1963 !)… ; à  propos de quoi, il me semble qu’il manque un chapitre sur cet excellent album-ci (cf aussi ce que put en dire un Michel Serres), des Bijoux de la Castafiore, dans l’excellent Hors-Série de Philosophie-Magazine (daté « septembre 2010« ), Tintin au pays des philosophes : qui aurait pu (et dû) être du niveau du commentaire que Pierre Pachet, au chapitre « De la politique » (pages 33 à 35 de Tintin au pays des philosophes), consacre au Sceptre d’Ottokar (et aux coups d’État : pour lors, celui de l’Anschluss…) ; fin de l’incise sur le nihilisme et son terrible pendant, les compulsions et attaques de xénophobie… _ :

les derniers grands chocs (de lecture de littérature vraie : profonde et grande !), pour ce qui me concerne, remontent,

outre ce grand Zone,

au sismique Liquidation d’Imre Kertész _ Felszámolás : regény, en 2003, paru en traduction française en 2004 _ ;

ou à l’abyssal Sablier, de Danilo Kiš (1935-1989) _ Peščanik, en 1972, paru en traduction française en 1982 ; et reparu, aussi, au sein du cycle (dont les deux premiers volets sont Chagrins précoces et Jardin, cendre) Le Cirque de famille _ :

un peu forts pour la délicatesse de palais _ et d’estomac, aussi _ de la gent (majoritaire et massive) des « oisifs qui lisent » _ ainsi que le pointait déjà, conceptuellement (in son Zarathoustra : un must ! pour les temps qui courent !) un Nietzsche : au chapitre lucidissime Lire et écrire

J’étais, pour ma part, toujours sous le choc de la grande écriture (de Zone) si _ généreusement et jouissivement ! _ riche de tant de savoirs d’expérience si incisivement pensés et si magnifiquement (littérairement : en son imaginaire d’écriture si réaliste ! et si juste !) déployés, en cette langue _ et poésie _ si ample et drue et puissante, en même temps que la plus fine et la plus juste _ mais oui !!! je dois y insister ! _, en ce souffle, plus encore

(sublime ! le souffle,

sur la portée de ses 519 pages :

homérique (L’Iliade _ Achille ! _, plus encore que l’Odyssée _ Ulysse…) !

walt whitmannien (Feuilles d’herbe, cette merveille absolue !) !

à la Faulkner (Absalon ! Absalon !)

et à la Melville (Moby Dick),

rien moins !..

ce souffle-là de Mathias Énard !

_ et croyez bien que je ne cherche pas (le moins du monde !) à étouffer sous des lauriers le jeune génie trentenaire (encore un peu ; il n’avait que trente-six ans à la parution de son Zone) : non, c’est simplement que mon admiration est énorme !!!..

J’étais donc dans le plus vif appétit de gourmandise de ce nouveau mets (savoureusement épicé, comme je les aime _ goûtez voir au meilleur de la cuisine et de la pâtisserie turques ; je vous connais de ces étals de baklavas et de loukoums : à en mourir, à Istanbul !!!)

que nous sert l’intelligence éminemment sensible _ en son flux tout à la fois fin, le plus précis et le mieux informé du monde, et charnu : charnel ! de poésie et de vérité mêlées : soit la justesse du toucher ! _ de ce romancier (profondément réaliste)

qui n’atteindra sa quarantaine _ d’âge d’homme, pour parler comme l’immense Michel Leiris _ que dans deux ans, seulement : Mathias Énard est né le 11 janvier 1972 : quelle stupéfiante maturité, déjà ! en l’œuvre donné…

en l’espèce de ce nouvel opus,

après Bréviaire des artificiers,

Remonter l’Orénoque,

La Perfection du tir

et Zone,

qu’est donc ce

_ au titre inspiré de ce très merveilleux conteur

(cf son étonnant récit afghan, L’Homme qui voulut être roi ; ainsi que le si beau film qu’en tira John Huston, en 1975 (avec l’excellent Sean Connery, aussi) : L’Homme qui voulut être roi…)

qu’est Rudyard Kipling,

en son « introduction d’Au hasard de la vie« ,

ainsi que Mathias Énard l’indique, in extremis, en une « Note«  terminale, à la page 153 de son roman :

« La citation initiale, où il est question de rois et d’éléphants, appartient à Kipling, dans l’introduction d’Au hasard de la vie«  ;

la voici donc, telle qu’elle est proposée, et en son jus, en exergue à notre roman, page 7 :

« Puisque ce sont des enfants,

parle-leur de batailles et de rois, de chevaux, de diables, d’éléphants et d’anges,

mais n’omets pas de leur parler d’amour et de choses semblables«  :

soit

_ pour les lecteurs-enfants que demeurent ad vitam æternam les lecteurs de roman : « Loup, y es-tu ?..«  ;

et sur le mode, héroïquement fantaisiste, d’un « rêver les yeux ouverts« _,

soit un fond, pour le romancier, récitant, fabuliste

qui entreprend de « parler« , et désire ainsi se faire écouter de lecteurs-auditeurs (de sa frêle parole !)

d’enjeux de pouvoirs ;

ainsi que les éventuelles consolations consécutives,

afférentes aux blessures ne manquant pas de s’ensuivre ! en ces chocs

de pouvoirs ;

ou, pour le dire autrement,

comme toujours et toujours

la séduction du « principe de plaisir« 

(+ _ issus du désir _ ses divers appendices, pleins d’ingéniosité, en l’imagination…)

ayant à affronter (et assumer : en se forgeant aussi, en vis-à-vis, à des fins de self defense, et de contre-poison, l’autre principe : celui dit « de réalité« , après Freud…)

le choc _ sans merci, lui _ du réel !.. sur fond de savoir de la mortalité de la vie ! ;

fin de l’incise sur la référence du titre, de l’exergue (et du roman, en son entier !) à Kipling _


qu’est donc _ j’y viens enfin ! _

ce Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

qui paraît ce mois d’août aux Éditions Actes-Sud… 

C’est _ aussi ! ce roman _ une réflexion _ à l’occasion : au passage et très furtivement ! le roman n’ayant certes rien de didactique ! ni de sentencieux ! surtout pas ! tout y est rapide, sinon très rapide, allegro vivace, et léger ! l’écriture ne s’appesantit jamais : Mathias Énard est toujours un écrivain du rythme !  _ sur un mode de fable _ héroïco-fantaisiste, donc _,

et peut-être _ mais toujours sans peser en quoi que ce soit : tout coule, panta ruei, face au flot déroulé du Bosphore _ hagiographique :

le saint ici étant un héros _ alors en sa jeunesse et en sa maturation : il va avoir longue vie et longue carrière ; même si, bien sûr, il n’en sait rien ! _ du Grand Art (par la caresse du ciseau sur le marbre, principalement et d’abord), « Michelangelo Buonarroti » ! (lit-on, page 11) ;

sur ce qu’est (et presque tout ce que peut être) l’écriture romanesque pour un romancier,

aujourd’hui,

comme depuis quelque temps : depuis que le genre du roman s’est acquis un vaste pouvoir de séduction _ à moins que ce ne soit de consolation : mais est-ce antithétique ? _ auprès des lecteurs (et acheteurs en librairies = consommateurs de livres) _ je retrouve ici le plan de pensée que commençait à creuser ma référence au crucial (décidément !) chapitre Lire et écrire du Zarathoustra de Nietzsche.

De plus,

la fable ici nous porte, transporte, rapporte en l’an de grâce 1506, 

à un blanc de la biographie la mieux avérée de Michel-Ange (en sa longue vie de quatre-vingt-neuf années richement comblées : 6 mars 1475 – 18 février 1564)

_ cf et Ascanio Condivi (1525-1574), « biographe et ami de Michel-Ange«  (ainsi qu’y renvoie toujours cette « Note«  de la page 153), en sa Vie de Michel-Ange, publiée en 1553 ;

et Giorgio Vasari (ibidem : page 153), en sa bien connue Vies des artistes (1550, puis 1568)… : qui tous deux ont côtoyé l’artiste ! _ :

lors de ce « blanc » florentin, donc,

voici que

« débarque » « Michelangelo Buonarroti  dans le port de Constantinople le jeudi 13 mai 1506« , très précisément (lit-on toujours page 11 _ au passage, indiquons ici que c’est jusqu’en 1930 que l’agglomération d’Istanbul s’appela officiellement Constantinople, et que le nom Stamboul ne désignait jusqu’alors que la vieille ville
(c’est-à-dire la péninsule historique enserrée de ses remparts, toujours en place, entre Corne d’Or, Bosphore et Mer de Marmara, avec la pointe du Sérail de Topkapi dominant sublimement le Bosphore ! et la rive asiatique, de l’autre côté). Et c’est donc en 1930 seulement que ce nom de
Stamboul fut étendu à toute la ville, mais sous la forme modernisée d’İstanbul, à la suite de la réforme de la langue et de l’écriture turque par Atatürk en 1928… ; fin de l’incise onomastique _) ;

et il _ Michelangelo Buonarroti, donc _ se réambarquera (« en secret » et « sans un sou« , page 141 : « il prend la fuite, comme il a fui Rome _ et le pape Jules II della  Rovere _ trois mois plus tôt, blessé, déchiré, brisé« …) quelques jours après un épisode marquant, survenu la nuit qui va du soir du « 24 juin, jour du Baptiste« , le saint-patron de Florence et des Florentins, au petit matin _ terrible : « il mettra des mois à retrouver le sommeil« , page 136… _ du lendemain _ le 25 _ de la fête, organisée au « caravansérail de Maringhi« 

_ ce riche « commerçant qui l’accompagn(ait lors de son voyage d’aller : d’Ancône sur l’Adriatique à Constantinople, donc !, sur le Bosphore, et son affluent de la Corne d’Or), Giovanni di Francesco Maringhi, Florentin établi à Istanbul depuis cinq ans déjà« , dans le quartier du port, à Perama, où les commerçants étrangers

_ Génois, Vénitiens, Pisans, Amalfitains, etc… : et Florentins, aussi : en 1481, la ville comportait 13 quartiers d’Italiens… _

avaient leurs entrepôts ; et chez lequel va trouver logis le sculpteur (du David, en 1504), florentin lui aussi, à Constantinople, parmi les dépendances du port octroyées aux étrangers ; sur la rive méridionale de la Corne d’Or, au bas de la colline du Sérail, où réside le Sultan ; ainsi que de la Sublime Porte, aussi, en dehors des murailles du Palais, elle (juste en avant de lui, en quelque sorte), où officie aussi parfois le grand vizir… Ici, celui-ci officie dans la salle du Divan, contigüe au Harem (et au quartier des eunuques)…

_ cf page 11, toujours :

si « on ignore le nom du drogman _ traducteur _ grec qui l’attend _ sur le quai de débarquement de Constantinople, ce « jeudi 13 mai 1506«  _, appelons-le Manuel _ le narrateur assume ici sa fonction (même si cela reste très discrètement) _ ;

on connaît en revanche _ par quel biais ? les chroniques ottomanes ? des témoignages (directs ou indirects) de Michel-Ange lui-même ?.. ; ou bien l’invention, carrément, du narrateur ? _

on connaît en revanche

celui du commerçant qui l’accompagne« , est-il bien précisé, à titre « documentaire« , par le narrateur du récit : l’auteur lui-même, le plus vraisemblablement ; même si la question du narrateur n’est jamais ne serait-ce qu’effleurée par les modalités du récit ; et si l’auteur, ainsi, ne se figure lui-même jamais (ne serait-ce qu’« en négatif« …) en tant que tel en sa fable… ;

et c’est chez ce même marchand florentin Maringhi que le sculpteur, qu’est essentiellement jusqu’alors Michel-Ange (auteur surtout du tout récemment célébré David : à Florence…), a logé tout le long de son séjour auprès de la Sublime Porte :

« Michel-Ange et son bagage s’installent dans une petite chambre au premier étage des magasins du marchand florentin Maringhi. On

_ soient les commanditaires turcs : au premier chef le grand vizir, Atik Ali Pacha (vizir de 1501 à 1503, puis de 1506 à sa mort, « le 5 août 1511« , à la bataille de Gökçay, entre Sivas et Kayseri : ce Serbe originaire de Bosnie (et eunuque) a été, ou plutôt sera, le « premier grand vizir à être tué en combat ; il trépasse à cheval, au milieu de ses janissaires, atteint en pleine poitrine par la flèche de l’un des chiites de l’Est, les Tekkés, dont il cherche à réduire la rébellion« , nous sera-t-il précisé, page 148, à l’« Épilogue«  du roman…),

le grand vizir Atik Ali Pacha, donc,

qui recevra pour la première fois Michel-Ange trois jours après son arrivée _ soit le 16 mai _ « dans une belle salle d’apparat décorée de boiseries, de faïences et de calligraphies«  : assez probablement la salle du Divan ; car cette première réception de Michel-Ange a lieu « au palais«  (= le Sérail !), page 25 :

« l’immense cour dans laquelle ils descendent de voiture est à la fois éclatante de soleil et ombragée _ ah ! les beaux et immenses platanes ! Une foule de janissaires et de fonctionnaires contrôlent les arrivées. Les bâtiments sont bas, neufs _ en 1506 ; la ville n’est devenue ottomane que depuis cinquante trois ans : en 1453 _, éblouissants ; l’artiste y devine des écuries, des logements, des corps de garde ; les passages, les couloirs où on le conduit _ outre la salle du Divan : à des fins de contrôle… _ n’ont rien à voir avec les voûtes sombres et croulantes du palais pontifical de Rome où ni Raphaël ni Michel-Ange n’ont encore posé le pinceau. Le grand vizir a pour nom Ali Pacha et reçoit dans une belle salle d’apparat décorée de boiseries, de faïences et de calligraphies« , page 25 _

on _ donc, le Pouvoir… _

on a pensé qu’il préférerait prendre pension chez des compatriotes« , page 20, en bordure des quais dévolus au commerce… Le régime n’est guère libéral ; et pour plusieurs siècles demeurera (cf Racine : Bajazet, en 1672 ; cf Mozart : L’enlèvement au Sérail, en 1782) le parangon de la barbarie…


Mais ce Maringhi est bien vite qualifié sur le
« carnet,

un simple cahier qu’il _ le sculpteur _ a réalisé lui-même _ avec les moyens du bord ! _ : des feuilles pliées en deux, retenues par une ficelle, et une couverture de carte épaisse. (…) Dans ce cahier taché, il consigne des trésors. Des accumulations interminables

_ de mentions, sous forme de listes ;

cf l’excellentissime De Haut en bas _ Philosophie des listes, de mon ami Bernard Sève (+ mon article du 4 avril 2010 : Un moderne “Livre des merveilles” pour explorer le pays de la “modernité” : le philosophe Bernard Sève en anthroplogue de la pratique des “listes”, entre pathologie (obsessionnelle) et administration (rationnelle et efficace) de l’utile, et dynamique géniale de l’esprit _


d’objets divers, des comptes, des dépenses, des fournitures
_ que lui fournit le commerçant Maringhi _ ; des trousseaux, des menus,

des mots, tout simplement. »

Et le narrateur de commenter, page 20 : « Son carnet, c’est sa malle« 

Et « le nom des choses leur donne la vie » _ c’est là aussi, bien sûr, l’angle de vision de l’historien éplucheur de documents ; comme de celle de l’écrivain, du romancier ; et, en aval, de celle du lecteur, aussi, encore…

Mais ce Maringhi est presque aussitôt qualifié, page 20

_ page 11, alors que tous deux se trouvaient encore, sur le bateau entre Ancône (page 18) et Constantinople, le marchand passait, aux yeux du sculpteur (et selon le narrateur de la fable) pour « un homme affable, heureux de rencontrer le sculpteur du David, ce héros de la république de Florence » !.. _,

mais ce Maringhi est presque aussitôt qualifié

de « ladre, voleur, étrangleur«  : c’est que le sculpteur-locataire fait très vite le compte de ses achats, fournitures et provisions !!!

Fin de l’incise sur ce personnage de Maringhi, comparse dans le récit…

Le récit du séjour de Michelangelo Buonarroti à Constantinople se déroule donc

du 13 mai _ jour de son débarquement _

à _ son ré-embarquement _ quelques jours après le 25 juin,

le lendemain de la Saint-Jean (des Florentins)

le temps qu’a pu prendre le fait d’avoir « organisé sa fuite avec Manuel« , le drogman grec

_ Michel-Ange ignorant

(tout de ses faits et gestes a été très « méthodiquement consigné par les scribes ottomans« , prend soin d’indiquer au passage notre narrateur, page 141 ; il s’est documenté ; et rédige sur pièces…)

« que, de loin, c’est Arslan _ un autre des personnages de l’intrigue, un Turc, cette fois _ qui a pris les arrangements, trouvé l’embarcation vénitienne, payé la plus grande partie du passage. On _ les autorités ottomanes, le grand vizir ! c’est lui (mais d’autres, aussi : contre lui !) qui tire(-nt) les ficelles ! actionne(-nt) le Pouvoir (de la Porte), pour le Sultan… _ se débarrasse de l’artiste _ devenu _ encombrant perdu entre deux rives. (…)

Le seul objet qu’il a emporté _ en cette fuite-retour précipité vers l’Italie ! et Rome… _ est son carnet, dans lequel il note quelques derniers mots, alors que le navire _ quittant la Corne d’Or du quai de laquelle il vient de larguer ses amarres _ passe la pointe du Sérail » _ pour le débouché du Bosphore, maintenant, sur la mer de Marmara, pages 141-142…

Mi-mai, fin juin 1506 :

pas même un mois et demi ;

voilà la durée de cette étrange parenthèse ottomane, de ce blanc _ historico-géographique : dans l’espace comme dans le temps _ des biographies,

dans le parcours de vie (et d’artiste _ il a 31 ans ; et encore 58 ans à vivre !) de Michel-Ange.

Quelques effets en seront-ils perceptibles _ par nous qui les guetterions _ en l’œuvre de l’artiste ?

Quelques traces d’orientalité, ou de turquerie,

pourront-elles se déceler ?..


De fait, le narrateur en proposera l’esquisse de quelques unes, page 91,

à l’appui de la fable,

en quelque sorte

_ ou du moins de l’intuition de départ de l’imagination en marche du romancier,

quant à cette « vision » fulgurante _ elle aussi ! _ d’un Michel-Ange stambouliote :


« On retrouvera _ la méthode rappelant ici celle de Proust pour figurer autrement (qu’en son écriture) les traits de tel ou tel de ses personnages : Charles Swann se représente ainsi Odette comme une reviviscence de la Sephora peinte par Botticelli, sur un des murs latéraux de la chapelle Sixtine, justement !… _ les cinq bracelets d’argent autour de la cheville fine, la robe aux reflets orangés, l’épaule dorée et le grain de beauté à la base du cou dans un recoin de la chapelle Sixtine quelques années plus tard.

En peinture comme en architecture, l’œuvre de Michelangelo Buonarotti devra beaucoup _ voilà _ à Istanbul _ voilà ! Son regard _ cf aussi celui de Bellini, parfois, sur les quais de Venise _ est transformé _ voilà ! voilà ! _ par la ville

et l’altérité  _ qu’elle surexpose, d’elle-même, surtout ! spontanément ; et avec quelle intensité !

Cela se ressent aujourd’hui encore, là, bien sûr, où se font un peu plus rares, en la ville, mais la métropole est immense, les kyrielles de touristes, appareils-photo en bandoulière : en foules massés toujours aux mêmes endroits, heureusement ! en circuits excellemment balisés, Baedeker et Lonely Planet (la bien nommée) aidant ! _ ;

des scènes, des couleurs, des formes

imprégneront _ voilà ! _ son travail pour le reste de sa vie.

La coupole de Saint-Pierre s’inspire de Sainte-Sophie _ élevée de 532 à 557 _

et de la mosquée de Bayazid _ alors construite (1501-1506, justement !) ; de même que la mosquée de Mehmet II (1463-1470), le Conquérant de 1453 ; mais pas encore la Süleymaniye (1550-1557)… _ ;

la bibliothèque des Médicis, de celle du sultan, qu’il fréquente avec Manuel _ le drogman grec _ ;

les statues de la chapelle des Médicis

et même le Moïse pour Jules II

portent l’empreinte d’attitudes et de personnages

qu’il a _ bel et bien, ce mois et demi là _ rencontrés ici _ nous y voici transportés par la fable du narrateur ! « rencontrés » un peu plus que comme un simple touriste, en le cas de ce créateur… _ à Constantinople« 

Mais sachons aussi qu’un peu avant la chute de Constantinople, en 1453, bien des trésors de la culture de Byzance, ont été transférés, via Venise, en la Florence des Marsile Ficin et autres immenses humanistes _ Michel-Ange, né en 1475, a pu en être aussi par là imprégné et nourri…

Même inventivement géniale,

la création n’est jamais absolument vierge de tout terreau culturel. André Chastel a prononcé l’expression de « grand atelier« , à cet égard ; cf en son recueil : Renaissance italienne 1460-1500 ; cf aussi, toujours par lui, L’Italie et Byzance ; ou encore Marsile Ficin et l’Art

Pour le reste de la fable qu’est ce Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants,

de quoi s’agit-il ?

De ce que put être la réponse michelangesque _ à un des assez fréquents moments de crise des rapports du maestro avec son incommode et très coléreux commanditaire à Rome, le pape Jules II della Rovere… _ à une invitation du sultan Bayazid II,

à réaliser, en « un mois« , sur place, un travail architectural :

« un mois pour projeter, dessiner et débuter le chantier d’un pont entre Constantinople et Péra, faubourg septentrional. Un pont pour traverser ce que l’on appelle la Corne d’Or, le Khrusokeras des Byzantins. Un pont au milieu d’Istanbul. Un ouvrage de plus de neuf cent pieds de long« , pages 18-19 ;

et qui agrandirait, en unissant la rive de Perama et la rive de Galata, la métropole de Constantinople :

« le pont sur la Corne d’Or doit unir deux forteresses ; c’est un pont royal ; un pont qui, de deux rives que tout oppose, fabriquera une ville immense« , page 35.

Et Michel-Ange _ toujours page 35 _ « a compris que l’ouvrage qu’on lui demande

n’est pas une passerelle vertigineuse, mais le ciment d’une cité,

de la cité des empereurs et des sultans.

Un pont militaire, un pont commercial, un pont religieux.

Un pont politique.

Un morceau d’urbanité«  _ voilà !

et pas seulement une réalisation d’urbanisme : l’urbanité est une qualité humaine ; et même une vertu (et capitale : c’est elle qui civilise) !..

Et une part du défi vient aussi de la configuration que c’est « là où a échoué Léonard de Vinci« , puisque le « Grand Turc« , in fine, « a refusé son ouvrage« , je reviens à la page 19…


Il va falloir pas mal de temps _ jusqu’à la fin-mai, ou début-juin _ avant que l’inspiration, pour ce pont, advienne enfin _ sous forme d’une illumination, s’extrayant de la nuit _ à notre artiste :

d’une nuit d’un récit _ de désir, d’amour, de trahison, de vengeance, en une taverne de Péra, poursuivie par un « souper«  (page 92) en petit comité, à deux pas de là, en la demeure d’un arrivant nouveau dans le récit, Arslan (dont « l’amabilité envers Michel-Ange touche à l’obséquiosité« , page 92) ;

à propos de ce « récit«  (andalou) fort troublant,

la « Note«  de la page 153 indiquera : « L’histoire _ terrible ! _ du sultan et du vizir andalous correspond à un épisode de la biographie mouvementée d’Al-Mu’tamid, dernier prince de la taifa de Séville« , page 153, toujours…

« Michel-Ange _ c’est un taiseux _ ne parlera pas de cette nuit dans le calme de la chambre au-delà des eaux douces de la Corne d’Or,

ni à Mesihi


_ je parlerai un peu plus loin du personnage majeur (« l’ami perdu« , est-il dit page 151, sept lignes avant la fin de la fable…) _ de ce très grand poète (ca 1470, Pristina – 30 juillet 1512, Istanbul), originaire de Pristina, au Kosovo ; et protégé, en effet, par le grand vizir Atik Ali Pacha, qui en fit _ c’était aussi un prodigieux calligraphe ! _ le secrétaire du Divan :

même si le poème le plus célèbre de Mesihi est Şehir Engiz, qui passe en revue, non sans ironie, les plus beaux garçons d’Edirne _ la thématique originale (non empruntée à la poésie persane) de ce poème marque aussi l’apparition de l’humour dans la poésie turque _,

son Chant du rossignol fut le premier poème turc introduit en Europe ; et figure dans bien des anthologies de poésie turco-ottomane ; en voici une traduction :

I
« Écoutez le conte du rossignol. La saison vernale approche. Le printemps a formé un berceau de plaisir dans tous les bocages où l’amandier répand ses fleurs argentées.
Sois joyeux ! livre-toi à l’allégresse ! car la saison du printemps passe vite : elle ne durera pas.
 »

Dinleh bulbul kissa sen kim gildi eiami behar,
Kurdi her bir baghda hengamei hengami behar,
Oldi sim afshan ana ezhari badami behar
Ysh u nush it kim gicher kalmaz bu eiami behar.

II
« Les bosquets et les collines sont encore ornés de toutes sortes de fleurs : un pavillon de roses, comme siège du plaisir, est élevé dans le jardin. Qui sait lequel de nous sera encore en vie quand la belle saison finira.
Sois joyeux ! livre-toi à l’allégresse ! la saison du printemps passe vite : elle ne durera pas.
 »

Yneh enwei shukufileh bezendi bagh u ragh,
Ysh ichun kurdi chichekler sahni gulshenda otagh,
Kim bilur ol behareh dek kih u kim olsa sagh ?
Ysh u nush it kim gicher kalmaz bu eiami behar.


III
« Le bord du bocage est rempli de la splendeur de Ahmet parmi les plantes : les fortunées tulipes représentent ses compagnons. Viens, ô peuple de Mahomet ! cette saison est celles des plaisirs.
Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps passe vite : elle ne durera pas.
 »


IV
« La rosée brille encore sur les feuilles du lis, comme l’éclat d’un cimeterre étincelant : les gouttes de rosée tombent à travers les airs sur le jardin des roses. Écoute-moi ! écoute-moi ! si tu aimes à te réjouir.
Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
 »


V
« Les roses et les tulipes ressemblent aux jours fraîches et vermeilles des jolies filles, aux oreilles desquelles pendent des pierres précieuses de couleurs variées, comme les gouttes de rosée. Ne te trompe pas en croyant que ces charmes puissent durer longtemps.

Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas. »


VI
« Les tulipes, les roses et les anémones se montrent dans le jardin : la pluie et les rayons du soleil, comme des lancettes aiguës, teignent les couches de couleur sang.
Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
 »


VII
« Le temps est passé où les plantes étaient malades, et que le bouton de rose penchait sa tête rêveuse sur son sein : la saison vient, où les montagnes et les rochers se colorent de tulipes. Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas. »


VIII
« Tous les matins les nuages répandent leurs fleurons sur les couches de roses. Le souffle du vent frais est imprégné du musc de la Tartarie. Ne néglige pas ton devoir par trop d’attachement au monde.
Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
 »

IX

« La douce odeur de la couche de roses a tant parfumé l’air que la rosée, avant de tomber, est changée en eau-de-rose : le ciel a tendu sur le jardin un pavillon de nues éclatantes.
Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
 »

X
« Qui que tu sois, sache que les noires bouffées de l’automne ont pris possession du jardin ; mais le Roi du monde a reparu, rendant justice à tous : pendant son règne, l’échanson heureux désira et obtint le vin coulant.
Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas.
 »

XI
« Par tes accords j’ai espéré célébrer cette vallée délicieuse. Qu’ils soient gravés dans la mémoire de ses habitants ; et qu’ils les fassent ressouvenir de cette assemblée et de ces belles filles ! Tu es un rossignol à belle voix, ô Mesihi ! lorsque tu te promènes avec les jeunes filles dont les joues ressemblent à des roses.
Sois joyeux ! sois rempli d’allégresse ! car la saison du printemps est courte : elle ne durera pas
« _ ;

Michel-Ange ne parlera pas de cette nuit _ donc _,

ni à Mesihi,

ni à Arslan

_c’est cette nuit-là, de fin-mai, début juin, en cette taverne de Péra, que Michel-Ange fera, en effet, la connaissance du personnage ambigu d’Arslan, qui lui fait finir la nuit entamée à la taverne à son domicile : « un jeune homme au beau visage, vêtu à la turque, caftan, chemise claire ; (…) il a habité longtemps à Venise, et, à la grande surprise de l’artiste, non seulement il parle un italien parfait, teinté de vénitien, mais de plus il a vu lui-même, place de la Seigneurie à Florence, le David qui vaut tant de gloire au sculpteur« , page 89 _,

encore moins à ses frères,

ou, plus tard, aux quelques amours _ peu nombreuses _ qu’on lui connaît ;

il garde ce souvenir quelque part _ à apprendre à découvrir, sinon dé-chiffrer… _ dans sa peinture _ expression cryptée (ne s’agissant que de figures représentées, et le plus souvent allégoriques) que seule il s’autorise _

et dans le secret _ crypté, lui aussi, à travers (et grâce aux) conventions du genre fixé _ de sa poésie : ses sonnets sont la seule trace incertaine de ce qui a disparu à jamais« , page 99 _ et c’est sans doute d’abord d’eux que le narrateur tire ici, en sa  fable, l’essentiel des traits de son esquisse des traits du personnage de Michel-Ange ici…


Il n’empêche :

regagnant le lendemain matin sa chambre, de l’autre côté de la Corne d’Or,

non sans _ grâce aux bons soins de Mesihi qui le raccompagne _, un passage au préalable par le hammam, « les bains de vapeur » _ « le sculpteur est empli d’une énergie éblouissante, malgré l’alcool ingéré la veille _ Michel-Ange ne boit jamais ordinairement ! _ et le manque de sommeil,

comme si, en se débarrassant _ au hammam _ des squames et de la crasse, il s’était défait du poids des remords ou des abus« , pages 99-100 ;

« en retraversant la Corne d’Or,

Michel-Ange a _ enfin ! _ la vision _ toute mentale _ de son pont, flottant dans le soleil du matin, si vrai _ de réalisme, le dessin de ce pont ! _ qu’il en a les larmes aux yeux.

L’édifice sera colossal sans être imposant,

fin et puissant _ à la fois : tout œuvre géniale est, en effet, oxymorique ! Et le narrateur marque assez bien ainsi ce qui singularise l’art de Michel-Ange, par rapport, par exemple, à ses suiveurs (qui deviendront maniéristes), tel, par exemple encore, son disciple, Jules Romain…

Comme si la soirée _ et le reste de la nuit : de quelque chose comme une première « rencontre«  amoureuse… _ lui avait _ en dépit de tout ce qu’il vivait mal de cela : Michel-Ange n’a certes rien d’un épicurien ! _ dessillé les paupières et transmis sa certitude _ passionnelle _,

le dessin

_ qui résistait jusqu’alors à lui venir ;

et le grand vizir, surtout, commençant à s’impatienter un peu ; jusqu’à le lui faire savoir en le convoquant au Palais… :

« le 27 mai, Ali Pacha le grand vizir fait appeler Michel-Ange auprès de lui (…) ; il souhaite s’enquérir de l’avancée des travaux« , page 74 ; et au sortir, sur la place en avant du Sérail, Michel-Ange assistera à une décapitation, pages 76-77… Les visiteurs de Topkapi n’ignorent rien, de nos jours, de la petite fontaine, sous les platanes, où le bourreau lavait son sabre… _

le dessin

lui apparaît enfin.

Il rentre presque en courant poser cette idée sur le papier _ et nous pouvons la contempler aux pages 142-143 _,

traits de plume, ombres au blanc, rehauts de rouge.« 

Un pont surgi _ donc _ de la nuit _ précédente _,

pétri de la matière de la ville » _ se révélant enfin à lui : il faut du temps ; et une certaine patience de l’ordre des désirs (et pas des volontés serviles) ! Page 100.

« Le Florentin a _ donc _ rempli son contrat : il a projeté un pont sur la Corne d’Or, audacieux et politique ; loin de la prouesse technique de Vinci, loin des courbes régulières de l’ancien viaduc de Constantin, au-delà des classiques _ de l’architecture : Vitruve… Toute son énergie _ idiosyncrasique ! _ s’y trouve _ oui ! Cet ouvrage ressemble _ mutatis mutandis… _ au David ; on y lit la force, le calme et la possibilité _ contenue non sans vertu ! _ de la tempête _ intérieure : on songe aussi au Moïse, dans quelque temps, à Saint-Pierre-aux-liens… Solennel et gracile à la fois« , page 102.

Reste maintenant à le présenter _ le dessin de ce pont _ au sultan lui-même…


Mais juste avant le récit _ une page rapide :

« Bayazid ne cache pas sa joie. Il arbore un large sourire. Il félicite le sculpteur lui-même, directement ; et va, chose rarissime, jusqu’à le remercier en langue franque » ; et « donne solennellement l’ordre au mohendeshashi de débuter les travaux le plus tôt possible« , page 106 _

de « l’entrevue« , qui « a duré quelques minutes à peine » _ et de la satisfaction, au Sérail, du sultan, page 107

le narrateur expose, page 105, une lettre :

« A maestro Giulano da Sangallo, architetto del papa in Roma

Giulano, en gage de mon amitié, je vous joins ces coupes et élévations de la basilique Sainte Sophie de Constantinople que je tiens d’un marchand florentin du nom de Maringhi ; elles sont extraordinaires. J’espère que vous en tirerez profit.

Je vous prie encore, mon très cher Giulano, de me faire parvenir la réponse de Sa Sainteté quant au tombeau.

Rien de plus.

Ce jour du 6 juin 1506,

Votre Michelagnolo, sculpteur à Florence« , page 105.


En conséquence de quoi :

« Le chantier du nouveau pont sur la Corne d’Or débute officiellement le 20 juin 1506, par la fermeture d’une partie du port et la construction d’une plate-forme pour l’acheminement des milliers de pierres nécessaires à l’édifice. Auparavant, il a fallu aménager un grand espace au pied des remparts et agrandir la porte della Farina. Michel-Ange attend toujours l’argent promis ; pour le moment seule une nouvelle bourse de cent pièces d’argent pour ses frais lui est parvenue, vite absorbée par le prix exorbitant que lui demande Maringhi pour sa pension et ses fournitures« , page 116.

Arrive alors la fête du 24 juin, la saint-Jean des Florentins, au « caravansérail de Maringhi« , page 121.


Et quand « Arslan arrive à son tour, et salue respectueusement l’hôte

_ Maringhi et lui, Arslan, se connaissent bien ; cf page 115 :

quand, quelques jours auparavant, Michel-Ange, en son logement des magasins de Maringhi, avait reçu « la visite d’Arslan, un matin« , et, lui et Arslan, parlaient « de Florence, de politique, de Rome, en compagnie de Maringhi, le marchand« ,

le sculpteur n’avait pas manqué de remarquer que ce dernier « connai(-ssai)t par ailleurs Arslan«  _,

avant de s’approcher de Michel-Ange et de Mesihi«  _ le poète et secrétaire du grand vizir Atik Ali Pacha _,


« le sculpteur aperçoit le poète tressaillir de surprise ou de mécontentement ; il ne semble pas porter ce compatriote cosmopolitique dans son cœur« , page 121…


Un peu plus tard, au cours de cette fête, et alors que « Mesihi a disparu », mais qu' »Arslan est toujours là » _ page 122 _,

Michel-Ange « s’assoit près d’Arslan, qui affiche son éternel sourire et l’interroge sur ses affaires, sujet de conversation comme un autre« .

« Michel-Ange a du mal à se persuader que ce jeune homme athlétique est bien un commerçant. On l’imaginerait spadassin, voire homme de cour, mais sûrement pas derrière un comptoir, même vénitien. Il se demande par quel hasard il est proche de Maringhi« , page 122 toujours.


Se reproduit alors

_ car « souvent on souhaite _ parfois cela demeure névrotique : la compulsion à échouer de nouveau… _ la répétition des choses ; on désire revivre un moment échappé _ manqué, mal vécu _, revenir _ en un pentimento plutôt ! _ sur un geste manqué ou une parole non prononcée ; on s’efforce de retrouver _ afin de les exprimer enfin _ les sons restés dans la gorge, la caresse qu’on n’a pas osé donner _ nous y voilà ! _, le serrement de poitrine disparu à jamais » : le narrateur louvoie ici, page 127, autour des angoisses sensuelles de Michel-Ange _

une « seconde nuit » _ l’expression apparaît page 110 : « C’est la deuxième nuit« est-il dit…


Et le narrateur de préciser encore, très approximativement, toujours page 127 :

« Allongé sur le côté dans le noir _ auprès de la danseuse-musicienne andalouse (à moins que ce ne soit un danseur-musicien : cela demeurera pour nous, lecteurs, peu décidable !)… _,

Michel-Ange est troublé de sa propre froideur,

comme si la beauté l’éludait toujours _ qu’est-ce donc à dire ???


Il n’y a rien de palpable, rien d’atteignable dans _ et peut-être par _ le corps,

il disparaît _ sous les doigts, sous la lèvre, par le sexe et toute la peau : érogènes… _ comme la neige ou le sable ;

jamais on ne retrouve _ tactilement : à la différence de l’œuvre du ciseau dans la chair plus consistante du marbre ?.. _ l’unité _ originaire ?.. Qui l’assure ? Platon ?.. _,

jamais on n’atteint la fable _ de l’imaginé-échafaudé par l’esprit _ ;

séparés, les deux tas de glaise _ que sont les corps érogènes _

ne se rejoindront plus,

ils erreront _ à perpétuité _ dans le noir,

guidés par l’illusion _ finalement à jamais vaine _ d’une étoile«  : une thématique assez platonicienne _ via Marsile Ficin ?..


Nous apprenons alors _ de quelles sources ? ou par quelles vérifications factuelles ?.. _, page 130,

que « l’obséquieux Arslan est un étrange espion, à la fois agent de Venise et homme du sultan » ;

et que « ici aussi _ à Constantinople : comme à Rome ; ou comme à Florence ; ou ailleurs… _ il y a des conspirations et des jeux _ violents _ de palais,

des intrigants prêts à tout pour discréditer Ali Pacha auprès de Bayazid ;

pour empêcher la construction de ce pont impie, œuvre d’un infidèle ;

pour entraîner la disgrâce du ministre par un scandale« .

Et « Michel-Ange«  _ lui : tout à un autre objet de fascination ; son attraction-répulsion envers le corps dansant de l’Andalouse (androgyne)… _ ne soupçonne _ virginalement _ rien de tout cela« , page 130.


La tâche de Mesihi _ ami vrai en sa vigilance… _ est donc de « devoir éloigner celui qu’il aime _ car il s’est pris d’affection pour le sculpteur ; mais pas tout à fait de la même façon que pour les jeunes garçons d’Édirne de son poème… _ pour le protéger _ d’un très cuisant danger ! L’arracher à la mortelle Andalouse.
Organiser sa fuite, cacher son départ et lui dire adieu
« 
, page 131…

Le texte d’ouverture de la fable, page 9, donne la parole à cette Andalouse ; mais quand on s’y jette, à l’ouverture du livre, nous n’y voyons goutte ! Et d’ailleurs le tout premier mot de la fable, page 9, est « la nuit » !

Et de temps en temps, elle, la danseuse-musicienne, reprendra la parole, s’adressant, chaque fois à un « tu » qui n’est autre que Michel-Ange, même, et surtout, s’il n’est jamais nommé, identifié :

aux pages 29 _ « Ton bras est dur. Ton corps est dur. Ton âme est dure« _,

66 _ « Ton ivresse m’est si douce qu’elle me grise«  _,

96 _ « Finalement je vais te raconter une histoire«  (andalouse : terrible !)… _,

110 _ lors de « la deuxième nuit » amoureuse : « Tu n’es pas ivre. Tu es un enfant, inconstant et passionné. Tu m’as contre toi, tu n’en profites pas«  _,

128 _ « Tu sens que la fin approche, que c’est la dernière nuit » ; avec cette révélation, aussi : « Ce n’est pas moi que tu désires. Je ne suis que le reflet de ton ami poète _ Mesihi ! _, celui qui se sacrifie pour ton bonheur«  _,

et enfin 132 _ « Je vais devoir te tuer. Tu l’ignores. Tu ne pourrais y croire » ; et aussi : « Tu ne me désires pas, et pourtant tu es tendre« 


La rencontre puissante _ où demeurera le préservatif de l’effroi _, ces mois de mai et juin 1506,

c’est donc celle, en cette fable,

du sculpteur-architecte-peintre-poète florentin Michel-Ange,

et du poète Mesihi, le secrétaire, au Divan du Sérail, du grand vizir eunuque Atik Ali Pacha… 

Les derniers mots qu’Ernest Hemingway prête à un de ses personnages, à la toute fin des péripéties de l’intrigue romanesque, dans Le Soleil se lève aussi,

sont dans cette même note : on les recherchera…


Je veux seulement donner ceux _ juste avant la « Note » terminale _ du narrateur de la fable ; révélateurs du degré d’intensité de sa poésie, pages 151-152 : ils font le point, « en février 1564« , sur la moisson de vie (et d’Art) de Michel-Ange, une fois son « nom associé à jamais à l’Art, à la Beauté et au Génie » ; « il meurt riche, son rêve réalisé : il a rendu à sa famille sa gloire et ses possessions passées » ; et « soixante ans après son voyage à Constantinople » ;

les voici :

« C’est bien long, soixante ans.

Entre temps, il a écrit des sonnets d’amour, à défaut de l’avoir connu, accroché au souvenir d’une mèche de cheveux morts.

Souvent il caresse la cicatrice blanche sur son bras et pense à l’ami perdu _ Mesihi.

D’Istanbul, il lui reste une vague lumière, une douceur subtile mêlée d’amertume, une musique lointaine, des formes douces, des plaisirs rouillés par le temps, la douleur de la violence, de la perte : l’abandon des mains que la vie n’a pas laissé prendre, des visages que l’on ne caressera plus, des ponts qu’on n’a pas encore tendus« …

C’est là le lot de la chance de disposer d’une vie à vivre.

Se coltiner aux secrets de la création du géant Michel-Ange, à l’aune de la grandeur stambouliote,

est le défi de ce beau roman tout en finesse subtile, et rapide, qu’est Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants _ après le défi du souffle de Zone, en un périple en train splendidement déployé entre Milan et Rome _ de la part de ce merveilleux (très bon !) ogre

qu’est Mathias Énard. Bravo !

Titus Curiosus, ce 2 septembre 2010

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