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Créer versus s’adapter : l’urgence du comment contrer la logique mortifère du totalitarisme des normes d’existence, selon Roland Gori dans son si juste « La Fabrique des imposteurs »

25jan

Le présent essai de Roland Gori La fabrique des imposteurs est rien moins que d’urgence civilisationnelle, et, ainsi, de salubrité publique,

du moins pour la plupart des citoyens : ceux qui ne sont pas encore tout à fait ni des imposteurs plus ou moins (et à des degrés divers…) assumés et conscients, c’est-à-dire cyniquement, ni des personnalités as if (un peu moins conscientes de l’être, elles _ surtout sans le « côté plus monstrueux » (et plus spectaculaire ; du moins une fois l’imposture démasquée : au grand jour !) de l’imposteur… _) ;

ou qui pourraient cesser, les as if comme les convertis à l’imposture _ même si c’est, pour ces derniers, un peu plus difficile ! qu’est-ce qui pourrait, eux, les convaincre vraiment (mais est-on ici seulement dans l’ordre du rationnel ? voire d’une quelconque argumentation ?..) qu’ils font fausse route ? il existe un tel niveau de plaisir pervers (sadique) à abuser des autres ; voire un tel niveau de masochisme à s’abuser, se perdre et s’avilir soi-même : selon ce que Freud a nommé, d’une part, le sadisme, et d’autre part, le masochisme primaire… ;

sur cette difficulté à aider à changer de vie les imposteurs (et les salauds, dans le vocabulaire plus éthique de Sartre), il faut bien aussi constater l’échec final, en dépit de tous ses efforts, de Socrate (qui paie pourtant beaucoup de sa personne, et jusqu’à sa vie même, au final : lire ici Phédon ; et écouter ce qu’en a fait Éric Satie, par exemple dans la version frémissante de Hugues Cuénod, au disque…) face à Calliclès (et Gorgias et Polos, les professeurs de procédures d’imposture, c’est-à-dire la rhétorique et la sophistique, pour l’âme ; la panoplie du maquillage et de toute l’esthétique, ainsi que la fausse diététique, étant les procédures d’imposture pour le corps : ce sont là les quatre techniques (et pas arts !) de tromperie que repérèrent alors Socrate et Platon, en leur Ve siècle avant Jésus-Christ) dans ce dialogue fondamental qu’est le Gorgias de Platon ; j’en pratique la lecture très attentive depuis quarante ans en classe de philosophie ; parce que « les vrais éducateurs sont des libérateurs« , comme s’en souvenait et me l’a rappelé, de vive voix au téléphone, mon ancienne élève (en 1973-1974, à Bayonne) Elisabeth Lamiscarre, jointe après presque quarante ans ; et maintenant professeur de Français à Pau… ; sur les techniques de procédures de tromperie politique, lire aussi l’éclairage de feu (!) de Machiavel, dans Le Prince... _,

ou qui pourraient cesser, ces as if comme ces convertis à l’imposture,

ou qui pourraient cesser bientôt de l’être : car les « hyper-adaptés«  (aux modes de procédures socio-économiques dominants et terriblement envahissants depuis la vague néo-libérale du dernier quart du XXe siècle… _ et quasi totalitaires ;

et c’est non sans pertinence que Roland Gori cite, pages 245-246-247,

et en prenant soin de ne pas le généraliser : « je ne souhaite nullement établir une hiérarchie des civilisations et des sociétés,

rapprocher _ jusqu’à identifier et confondre… _ le nazisme et le néolibéralisme,

et réduire l’évaluation _ et ses très larges (et profonds) effets sociaux et civilisationnels _ à cette exécution sommaire de masse _ Roland Gori évoque là l’analyse que fait Harald Welzer du processus qui se met en place et déroule « dès lors que le meurtre devient administratif« .., en son très intéressant Les Exécuteurs _ Des hommes normaux aux meurtriers de masse _ qui produit, accompagnée par le chômage et la précarité, de vives souffrances individuelles et sociales.

Il faudrait simplement essayer de comprendre comment nous _ nous tous, collectivement _ en sommes arrivés là, là où nous sommes parvenus depuis trente _ ou quarante _ ans,

et _ surtout ! _ comment nous pourrions nous en sortir«  très effectivement, page 247 ;

car Roland Gori, psychanalyste et psycho-clinicien, garde toujours en vue, bien au-delà de la libération thérapeutique, par la cure, des personnalités se reconnaissant elles-mêmes comme malades, l’épanouissement effectif de chacun et de tous, et cela, à la lumière du cheminement patient et obstiné de la prise de conscience, par chacun (d’entre nous, encore un peu humains !), de la vérité ! sur le réel, par la probité et l’honnêteté pas seulement intellectuelles, mais aussi, et de part en part, existentielles ! ;

avec cette proposition de réponse, en suivant ce constat de situation de notre « moment«  présent de 2013, page 248, et qui justifie à elle seule les 314 pages de cet essai de salubrité publique qu’est La fabrique des imposteurs :

« Je suis intimement persuadé _ peut-être est-ce l’effet d’un délire sectorisé _ que nous tentons aujourd’hui _ un peu mieux qu’auparavant ? en 2013, semble-t-il penser… ; et il désire y aider… _ de sortir de cette sidération _ par intimidation massive d’un matraquage sournois persistant ?.. _, de ce trauma qu’a constitué _ durablement et en profondeur _ la colonisation néolibérale _ depuis bientôt quarante ans : et l’expression de « colonisation«  est plus qu’intéressante ! A quand, donc, la « décolonisation«  émancipatrice ?.. _ de nos mœurs

_ et ce sont de telles « tentatives de sortie » hors de l’étranglement des personnalités provoqué à longueur de temps par la nasse mortifère terriblement insistante (= tellement « normale«  !) de cette « sidération« -là, via les prétendues expertises massives (et en permanence martelées par les médias) de pseudo-experts stipendiés ! (cf, par exemple les pages 134 à 137 consacrées au « Rapport de mission (…) sur « la place et le rôle des nouvelles instances hospitalières » dans le cadre de la réforme de la gouvernance des établissement de soin«  » remis à la Ministre de la Santé Roselyne Bachelot en juillet 2008 : Roland Gori a, en effet, eu à se battre pied à pied et au quotidien contre, comme praticien de la psychopathologie clinique et comme consultant mandaté par ses pairs dans les instances de négociation…) que veut précisément accompagner La fabrique des imposteurs,

en poussant, par ce travail aussi, en l’écriture et la diffusion de ce livre, à la roue libératrice de ces « tentatives de sortie« -ci, par la générosité

tant du déroulé magnifique de son analyse très fine des situations (à mieux faire comprendre !),

que de ses propositions de « solutions » libres et créatives ! (tant à l’échelle des personnes singulières que d’une collectivité un peu mieux « démocratique » qu’elle n’est devenue, ces dernières décennies…) pour en « sortir«  !.. :

soit l’assomption, à contribuer à faire advenir très effectivement,

du devenir de la personne en « artiste«  (véritable) de soi,

devenir qu’il s’agit pour chacun d’accomplir avec la plus grande probité (et sans nul salut hors de cela !!!) ;

et pas en « entrepreneur gestionnaire«  (et normalisé, obsédé de la seule efficience…) d’un « faux soi«  !,

pour reprendre les thèses du dernier Michel Foucault, en ses si décisifs Cours au Collège de France… ;

je reviendrai plus loin sur la fondamentale pédagogie de la libération (qualifiée très justement, page 265, de « paradigmatique« …), que Roland Gori dégage, aux pages 265 à 270, du cas de Joseph Jacotot, en 1818, d’après, aussi, les éclairages de Jacques Rancière, dans Le Maître ignorant _ cinq leçons sur l’émancipation intellectuelle, en 1987, et de Philippe Meyrieu, dans Joseph Jacotot. Peut-on enseigner un savoir ? (aux Publications pour l’École française moderne, en 2001) : ce sera même là le pivot de ma lecture ici de La fabrique des imposteurs… Fin de l’incise _ ;

Je suis intimement persuadé _ peut-être est-ce l’effet d’un délire sectorisé _ que nous tentons _ quelques uns, un peu nombreux… _ aujourd’hui _ en janvier 2013, donc _ de sortir de cette sidération, de ce trauma qu’a constitué _ les quarante dernières années durant… _ la colonisation néolibérale de nos mœurs

et _ principalement et surtout, soulignerai-je ! _ que nous n’avons pas d’autres choix

_ de salubrité ! face aux ravages civilisationnels de l’extension, et en profondeur (pour la plupart des corps et âmes mêmes des « frères humains« , pour reprendre les mots de Villon), de la colonisation impériale à l’échelle de la planète, de la politique TINA : There is no alternative, initiée et commencée à marteler sur les médias de propagande complices par les Thatcher et Reagan au tournant des années 70-80…

Que nous n’avons pas d’autres choix _ poursuit Roland Gori, page 248, en martelant son expression _

parce que la simple adaptation sociale _ selon une logique devenant exclusive de l’intérêt bien compris… _ à une réalité purement formelle, technique et instrumentale,

conduit le monde et l’humain _ voilà ! _

à la facticité _ du factice et du toc, face au diamant du vrai ! _,

à la vie inauthentique _ = dés-humanisée ! _,

aux âmes mortes _ de misérables zombies et ectoplasmes, vidés (vampirisés qu’ils sont !) de la vraie vie… _,

et exsangues de tout potentiel _ le seul salvateur ! _ de création

_ cf ici le sublime appel au sursaut de l’humanité contaminée par le nihilisme, de Nietzsche dans le sublime Prologue de son Zarathoustra, son livre « pour tous et pour personne » : « Il faut encore porter du chaos en soi pour donner naissance à une étoile dansante » !..

Vivre, c’est créer.

Et nous n’avons pas d’autre choix que de créer pour vivre«  vraiment

et en vérité…

et c’est non sans pertinence, donc, je reprends l’élan de ma phrase, que Roland Gori évoque, aux pages 245-246-247,

le cas des hommes ordinaires devenus assassins de masse, à travers l’analyse qu’en donne Harald Welzer, en son Les Exécuteurs _ des hommes normaux aux meurtriers de masse ;

un ouvrage qui m’a aussi marqué, quand je l’ai lu en 2007 (c’est grâce à lui que j’ai découvert et pu me pencher de près sur les deux discours de Himmler à Poznan en octobre 1943, quand ce dernier révèle (tardivement : et c’est une façon de leur mettre à tous le revolver sur la tempe, au cas où certains étaient alors tentés de tourner casaque et changer de camp (!), quand la situation militaire se dégrade considérablement pour les Nazis sur le front de l’Est face aux Russes…) aux dirigeants de la SS, le 4 octobre, ainsi qu’à ceux de la Wermacht, le 6 octobre, l’état d’avancement de la « solution finale » des Juifs… cf l’article que j’ai consacré le 22 février 2012 au passionnant livre de Florent Brayard Auschwitz, enquête sur un complot nazi : Le travail au scalpel de Florent Brayard sur les modalités du mensonge nazi à propos du meurtre systématique des Juifs de l’Ouest : le passionnant « Auschwitz, enquête sur un complot nazi »… ) ;

_ de criminalité _ je cite Roland Gori :

«  Et ce, d’autant plus que l’exécution de leurs basses œuvres _ ici génocidaires _ peut se faire de manière anonyme et dans le cadre _ rassurant par sa mécanique appliquée _ de dispositifs bureaucratiques dont ils deviennent les fonctionnaires. (…) Des hommes ordinaires peuvent _ ainsi _ devenir des monstres _ de criminalité _ dès lors que l’absence de lien personnel _ avec d’autres que soi : comme dans une amitié et un amour qui soient vrais (= vrais de vrais !) et pas d’intérêt-utilité-commodité instrumentale !!! calculé… _ ouvre largement la porte aux comportements de soumission _ aux ordres _et de destruction _ effective d’autrui. Simmel disait déjà que l’argent permet aux hommes de ne pas se regarder dans les yeux _ voilà ! cf aussi, sur la relation éthique au visage, les admirables analyses de Lévinas… Dans les relations _ tant orales qu’écrites, contemporaines de ces actes, comme a posteriori _ faites par leurs auteurs des exécutions barbares et des génocides nazis, rwandais, serbes et croates, « la précision dans les détails techniques va de pair avec la description stéréotypée et floue des victimes » (pointait aussi Harald Walzer page 148 de son livre : une affaire de focalisation du regard ;

là-dessus, j’ai déployé, en 2007, un long essai, impublié, seulement donné à lire à quelques amis, intitulé Cinéma de la rencontre _ à la ferraraise, et sous-titré Un Jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) _ à la Antonioni, me penchant tout spécialement sur la sublime séquence ferraraise du film d’Antonioni, en 1995, Al di là delle nuvole, en français Par-delà les nuages…).

Dès lors que le meurtre devient administratif,

l’opération se réduit à un problème instrumental.

(…) Comme le montre Welzer, c’est parce que la tuerie se présente comme un travail pris dans la rationalité technique et instrumentale, cadré par les grilles normatives _ à appliquer mécaniquement, telle une machine : et l’informatique n’existait pas encore… _, qu’elle pouvait _ court-circuitant chez la plupart (mais pas tous !) le devoir d’humanité de l’éthique _ parvenir à cette industrie du déshumain _ magnifique justesse d’expression ! _ permettant aux bourreaux de s’absenter

_ voilà ! froidement… ; la vraie vie impliquant a contrario la chaleur d’humains vraiment chaleureux ! cf Étienne Borne, en 1958, dans Le Problème du mal : « L’enfer est le désert de la passion, et il faudrait le dire de glace et non de feu«  ; et il poursuivait avec une magnifique justesse : « L’homme entre en immoralité lorsqu’il organise la fuite _ voilà ! _ devant la passion _ et l’altérité de l’autre _, comme l’avouent, si elles sont correctement interrogées, les trois figures essentielles du mal humain : le dilettantisme, l’avarice, le fanatisme » : ce sont des fuites devant (et hors de) l’autre _

c’est parce que la tuerie (…) pouvait parvenir à cette industrie du déshumain

 

permettant aux bourreaux de s’absenter _ l’instant, ou le moment, nécessaire ; mais cela peut être tout le long d’une vie… _

de leurs actes« … :

c’est cette absentification de l’humanité à ses actes, qui ne sont plus les siens « personnels«  propres, et assumables et assumés


(et Roland Gori distingue fort bien, à cette croisée des chemins, la solution animale et la solution mécanique, comme constituant les deux alternatives à l’action véritablement humaine (celle d’une « personne«  !) ; et qui est de l’ordre de l’art proprement « personnel« , en effet, et par là en quelque façon, si peu que ce soit, un minimum singulier ; cela ne s’imitant et ne se re-copiant pas, mais seulement se proposant modestement et très humblement en exemple, et s’encourageant…)

c’est cette absentification de l’humanité à ses actes

 

qui fait évidemment l’essentiel du problème,

même dans des processus sociaux qui ne vont certes pas jusqu’au meurtre, ni, a fortiori, au meurtre de masse (tels que ceux des totalitarismes nazi et stalinien ; cf mon article du 29 juillet 2012 sur le livre très important lui aussi de Timothy Snyder Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline : chiffrage et inhumanité (et meurtre politique de masse) : l’indispensable et toujours urgent « Terres de sang _ l’Europe entre Hitler et Staline » de Timothy Snyder _

car les « hyper-adaptés«  (aux modes de procédures socio-économiques dominants et si efficacement envahissants, de la société marchande et de communication) que les imposteurs, comme les personnalités as if, sont très effectivement devenus,

sont aussi « terriblement malades« ,

comme l’a si bien formulé Roland Gori dans la présentation de son livre, en dialogue avec Patrick Lacoste, dans les salons Albert-Mollat vendredi 18 janvier dernier _ dont voici un lien au podcast (de 62′).

« Malades » de leur « propre singularité asséchée » _ et probablement jamais advenue, en vérité; étouffée, noyée ou encore étranglée dans l’œuf qu’elle est à jamais demeurée ;

cf ce que Jean-Pierre Lebrun nomme la « perversion ordinaire«  (in La Perversion ordinaire _ vivre ensemble sans autrui)…

Sur ce phénomène-là d' »inconsistance » asséchée du sujet humain

par « hyper-adaptation«  à une société de normalisation très efficacement envahissante et ô combien prégnante (= totalitaire !) dans tous les secteurs d’activité _ jusque dans l’intime (cf ici les magnifiques analyses de Michaël Foessel dans La Privation de l’intime _ mises en scène politiques des sentiments ; et mon article du 11 novembre 2008 : la pulvérisation maintenant de l’intime : une menace envers la réalité de la démocratie…) _, bien au-delà de la seule sphère du travail et de la consommation, là où se prend, dans la répétition des habitus formatés, le rail (= le droit fil conducteur) de l’accoutumance à la normativité (comme régime général et quasi totalitaire, de l’action !), par conséquent

_ il y a aussi, tel un renfort, et assurément très efficace, le formatage (sécurisant) des games (encadrés par des règles et des limites bien identifiées et fixées, et à peu près respectées, bien qu’on y triche aussi !!!), opposé à l’ouverture (avec toujours une part d’inquiétude voire d’angoisse, à surmonter, paradoxalement ; cf le phénomène mallarméen du « vertige de la page blanche« , qui tétanise ceux qui n’oseront jamais passer au jeu désirant et confiant de la création !) du playing, pour reprendre les magnifiques analyses de Donald Winnicott ; sans compter le formatage passivement subi du rouleau-compresseur des divertissements (et du fun) de masse, réduisant ceux qui s’y soumettent à la réception passive de stimuli reçus, avec réponses au quart-de-seconde… _,

sur ce phénomène-là d' »inconsistance » asséchée du sujet humain par « hyper-adaptation«  à une société de normalisation,

je renvoie au génialissime diagnostic du Prologue d’une lucidité tellement fine _ et désopilante, si ce n’était si profondément triste et affligeant : mais au moins prend-on mieux conscience de ce qui nous menace… _ d’Ainsi parlait Zarathoustra, de Nietzsche, en son bouleversant chapitre 5, à propos de celui que Nietzsche nomme « le dernier homme« , et de son fat grégarisme.

Page 211 de La fabrique des imposteurs,

à propos de « la grégarisation paradoxale des individus autonomes » _ ainsi qu’ils se figurent, mais ô combien illusoirement, l’être ! _ de la société de marchandisation généralisée qu’est devenue la nôtre,

Roland Gori cite aussi le joli mot d' »entousement«  de Jean-Pierre Lebrun, en son essai La Perversion ordinaire : vivre ensemble sans autrui (aux Éditions Denoël, en 2007) ;

à propos d’un phénomène qui marque « le passage d’une société hiérarchique à une organisation massifiée qui « prétend à la complétude, mais au prix de l’inconsistance » » des individus _ après l’Homo hierarchicus et l’Homo aequalis, brillamment analysés par Louis Dumont, voici l’ère de l’Homo pulverisatus gregarius Une « inconsistance » gravissime en l’étendue et la profondeur civilisationnelles de ses dégâts à long terme…

Et c’est à rien moins qu’à un vigoureux sursaut qu’appelle ici, une nouvelle fois, et avec l’optimisme d’une ferme et inlassable volonté, le magnifiquement généreux Roland Gori.

Là-dessus, et à propos de la sphère des loisirs, cette fois, je consacrerai mon article suivant à l’analyse du grégarisme encadré (afin de se rassurer un minimum dans l’expérience un tant soit peu téméraire de la transgression et des excès, le temps d’une courte vacance, entre deux avions), de la fête assez déjantée à Ibiza, en son passionnant essai Ibiza, mon amour _ enquête sur l’industrialisation du plaisir

En quelque sorte en préambule à ma « lecture » de La fabrique des imposteurs,

et en forme de « mise au net » préalable, pour les lecteurs un peu pressés, ou pas assez « diligents » _ pour reprendre le vocabulaire de mon cher Montaigne _,

je me permets de citer, et deux fois _ une première fois, tel quel, et, la seconde fois, en me permettant, le re-citant, de commencer à le commenter légèrement, en intégrant, au passage, à cet excellent résumé du « propos » assumé du livre, de légères, du moins je l’espère, « farcissures«  miennes, comme une amorce du déroulé de ma lecture du livre… _ l’excellent pitch de la quatrième de couverture de La fabrique des imposteurs :

« L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme sur le fond, valoriser les moyens plutôt que les fins, se fier à l’apparence et à la réputation plutôt qu’au travail et à la probité, préférer l’audience au mérite, opter pour le pragmatisme avantageux plutôt que pour le courage de la vérité, choisir l’opportunisme de l’opinion plutôt que tenir bon sur les valeurs, pratiquer l’art de l’illusion plutôt que s’émanciper par la pensée critique, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures plutôt que se risquer à l’amour et à la création. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse, fabrique des imposteurs.

L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social, maître de l’opinion, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes et des formes. L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre.

Sœur siamoise du conformisme, l’imposture est parmi nous. Elle emprunte la froide logique des instruments de gestion et de procédure, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant, notre démocratie de caméléons est malade, enfermée dans ses normes et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide.

Seules l’ambition de la culture et l’audace de la liberté partagée nous permettraient de créer l’avenir.« 

Ce qui donne, cette fois avec mes « farcissures » :

« L’imposteur est aujourd’hui dans nos sociétés _ qui le facilitent, sinon l’appellent et l’autorisent (!) : jusqu’aux plus hauts postes de commande financiers (bancaires et économiques), comme, au plus haut du visible !, politiques !.. _ comme un poisson dans l’eau : faire prévaloir la forme _ des actes _ sur le fond _ des choses et du réel _, valoriser _ jusqu’à l’obsession aveuglante et la cécité ! _ les moyens _ apparemment (au moins) efficaces, ainsi que les gains financiers, très effectivement effectués, eux !, dans l’objectif unique de réussir soi… _ plutôt que les fins _ davantage authentiques, elles, mais très vite perdues de vue par la myopie de l’obsession de l’efficacité des moyen, renforcée de l’obsession de la rentabilité !.. _, se fier à l’apparence et à la réputation _ seulement _ plutôt qu’au travail _ effectif, lui, et ses réels effets dans le réel effectif ! _ et à la probité _ bafouée ! tel un obstacle et une gêne à l’efficacité… _, préférer l’audience _ et l’audimat _ au mérite _ véritable, et pas joué : cf ici l’excellent et indispensable Qu’est-ce le mérite ? de mon ami Yves Michaud ; et mes deux articles d’octobre 2009 : L’acuité philosophique d’Yves Michaud sur de vils mésusages du mot « mérite » : la lanterne du philosophe versus le trouble cynique des baudruches idéologiques et  Où va la fragile « non-inhumanité » des humains ? Lumineux déchiffrage du « mérite » tel qu’il se dit aujourd’hui, par Yves Michaud le 13 octobre dans les salons Albert-Mollat, ainsi que le podcast de mon entretien avec Yves Michaud sur ce livre, le 13 octobre 2009, dans les salons Albert-Mollat… _, opter pour le pragmatisme avantageux _ en ses effets bien tangibles (d’espèces bien sonnantes et bien trébuchantes), à l’aune de la comptabilité… _ plutôt que pour le courage de la vérité _ plutôt dérangeante qu’arrangeante, elle, le plus souvent _, choisir l’opportunisme de l’opinion _ dont on sait aussi bien mesurer la versatilité, de même que la capacité d’oubli… _ plutôt que tenir bon sur les valeurs _ mais que deviennent-elles, celles-là ? et quelle réelle « consistance » peuvent-elles encore bien avoir ?.. _, pratiquer l’art de l’illusion _ vis-à-vis des gogos _ plutôt que s’émanciper par la pensée critique _ c’est bien trop angoissant ! _, s’abandonner aux fausses sécurités des procédures _ cf ici l’excellente (très éclairante) définition, donnée page 48, d’après Giorgio Agamben, de ce qu’est un « dispositif » : « tout ce qui a d’une manière ou d’une autre la capacité de capturer, d’orienter, de déterminer, d’intercepter, de modeler, de contrôler et d’assurer les gestes, les conduites, les opinions et les discours des être vivants « , in Qu’est ce qu’un dispositif ?… _ plutôt que se risquer à l’amour _ vrai d’un autre que soi _ et à la création _ exigeante et autonome, souveraine, capable de cheminer en parfaite indépendance à l’égard des calculs d’intérêt de tous ordres. Voilà le milieu où prospère l’imposture ! Notre société de la norme, même _ ou plutôt parce que _ travestie sous un hédonisme de masse et fardée de publicité tapageuse _ celle du marketing bien compris ; cf Edward Bernays, Propaganda _ comment manipuler l’opinion en démocratie _, fabrique des imposteurs. L’imposteur est un authentique martyr de notre environnement social _ qui même et surtout le suscite : l’imposteur faisant lui aussi marcher la machine, tant qu’il n’est pas pris ; et il arrive à la machine, même, de longtemps le couvrir (cf le cas, révélé en ce moment, des comportements des plus hautes instances de l’UCI à l’égard des tricheries de Lance Armstrong, par exemple…) _, maître _ en habileté (charlatanesque) _ de l’opinion _ qui, en retour, l’autorise et le cautionne, de fait (sinon de droit : mais la légalité elle aussi a bien de la plasticité, par les temps qui courent) _, éponge vivante des valeurs de son temps, fétichiste des modes _ et de leurs variations : elles se démodent (et très vite !!!) aussi… _ et des formes _ surtout celles de la légalité une fois manipulée : d’après ce qu’auront été , justement, les normes ayant cours dans la société ; à l’usure et de guerre lasse parfois, l’opinion finit par s’habituer, et même s’incliner… L’imposteur vit à crédit, au crédit de l’Autre. Sœur siamoise du conformisme _ voilà : elle en partage les objectifs et met son ingéniosité à en singer les moyens comme les fins seulement intéressées, loin de toute passion… _, l’imposture est parmi nous _ et très fort incrustée : que de vendus à elle !.. Elle emprunte la froide logique _ qui est aussi celle du cynisme pervers (psychiatriquement pathologique) _ des instruments de gestion et de procédure _ dont le potentiel d’efficacité (et l’étendue des applications) s’est considérablement (= terriblement) accru avec la puissance de traitement (mécanique) de l’outil algorithmique informatique, petit bijou du génie technicien et technologique de notre postmodernité… _, les combines de papier et les escroqueries des algorithmes, les usurpations de crédits, les expertises mensongères _ grassement rémunérées, et pour cause, à proportion de leur capacité à en imposer aux profanes et aux non-initiés _ et l’hypocrisie des bons sentiments. De cette civilisation du faux-semblant _ voilà ! et rien moins ! _, notre démocratie de caméléons _ seulement !.. _ est malade _ moribonde ! _, enfermée dans ses normes _ et de jour en jour plus incapable de « jouer«  et de les dépasser (ce qu’est créer vraiment ; cf le beau et important chapitre « la création est un détournement des normes« , pages 275-290) _ et propulsée dans l’enfer d’un monde qui tourne à vide _ voilà !!! et « va dans le décor », rien moins !!! : « à force de s’adapter au tableau de bord et aux règles de procédure, les professionnels ne regardent plus la route, ils perdent la direction et le sens spécifique de leurs actions« , page 122. Seules l’ambition _ haute et noble _ de la culture _ vraie et ouverte : véritablement et joyeusement, artisanalement, créatrice ; et pas ses misérables ersatz de l’industrie de l’entertainment !.. _ et l’audace de la liberté _ généreusement _ partagée nous permettraient de créer l’avenir » _ en faisant que nos actes aient bien « un sens, et pas une fonction » seulement (page 189), car « sans la création« , « il n’y a pas de vraie vie » pour la personne, réduite eu statut d’objet (rangé et classé dans le répertoire tellement  commodément flexible, car de plus en plus corvéable et jetable à merci, des dites « ressources humaines« ), ni pour la communauté vraiment vivante que doit être la société vraiment démocratique ; soit, avec du recul, le dilemme en tension (historique de la seconde moitié du XXe siècle) du Principe Espérance et du Principe de précaution (dit Principe Responsabilité) ; cf les ouvrages cruciaux d’Ernst Bloch, Le Principe Espérance, et Hans Jonas, Le Principe Responsabilité (sous-titré, c’est à souligner, une éthique pour la société technologique ; et maintenant Frédéric Gros nous propose, sur ce dilemme tendu, u passionnant Le Principe Sécurité…) ; ainsi que l’œuvre entier de Cornelius Castoriadis, en commençant par l’Institution imaginaire de la société

Après cette présentation du projet même de ce livre,

j’en viens à ma lecture plus personnelle.

Vivre _ et tout particulièrement, au milieu et à côté des autres espèces animales, pour les membres de l’espèce humaine ; Nietzsche fait dériver l’étymologie du mot allemand « mensch«  désignant l’homme, d’un mot qui signifie estimer, peser, évaluer… _,

vivre, implique nécessairement de juger et choisir pour agir : et cela en permanence, afin de mieux se diriger, autrement qu’à l’aveuglette, ou sous le commandement pur et simple, et immédiat _ sans assez de marge de manœuvre pour élargir (et améliorer) le champ des possibles de notre action, et pas seulement réaction ! _ de stimuli, de pures et simples réactions immédiates à  des circonstances (ou à des actions d’autres que soi), auxquels il s’agirait seulement de réagir et de « s’adapter » avec plus ou moins d’efficacité…

Au-delà du comportement relativement simple d' »adaptation » _ plus ou moins efficace : et il y a intérêt dans le cas de l’alternative rudimentaire et basique « marche ou crève » ! « ça passe ou ça casse » !.. à des fins de survie parmi des prédateurs… _ à son environnement et aux circonstances parfois, voire souvent, un peu difficiles, l’espèce humaine s’est hissée à la capacité (intelligente et volontaire) d' »accommodation » _ rationnelle eu égard à certaines finalités prises pour références de l’action à mener et conduire _ de cet environnement ; et c’est là la base même _ à partir de l’invention de l’outil et de toute la technique (instrumentale) _  de toute la culture (et de l’Histoire), spécificités humaines, au-delà des simples héritages sociaux des autres animaux, transmis sur le mode de l’imitation-adaptation par copiage simple. Cf là-dessus par exemple, le De l’homme, de l’anthropologue américain Ralph Linton…

Et Roland Gori cite ici, à ce propos de l’importance de l’autonomie du « juger », le célèbre « Aude sapere ! » _ « ose juger ! », « aie le courage de te servir de ton propre entendement !«  _ de Kant, en son article Qu’est-ce que les Lumières ?, avec ses conditions _ personnelles, pour chacun et pour tous, et en forme de vocation (démocratique) universelle… _ de vaillance (versus la paresse) et de courage (versus la lâcheté), de la part du sujet _ la personne devenant autonome de sa conduite _ des décisions à prendre et actions à mener, pour sortir vraiment de la tutelle du statut de mineur (= incapable, du fait de l’insuffisance momentanée (= supposée provisoire !)  de développement de ses facultés au cours de la période d’enfance ; ou durable du fait de graves handicaps, pour les adultes objectivement incapables ; un juge des tutelles étant alors chargé d’en décider _ dans les États de droit, du moins… _ avec des conditions suffisamment garanties de légitimité…) ; et accéder ainsi au statut _ tant moral que juridique : les deux !!! _ de majeur autonome, responsable de ses actes et de leurs conséquences.

Mais de mauvaises habitudes (d’hétéronomie) un peu trop bien installées tout au long de la période de minorité réelle (= d’incapacité des facultés) de l’enfance _ et devenues quasiment une « seconde nature » : s’en déprendre implique toujours bien des efforts sur soi ; une discipline à se donner à suivre : « l’homme (« fait d’un bois courbe« ) est un animal qui a besoin d’un maître«  (= un instituteur ; un « tuteur«  l’aidant à apprendre à « pousser droit« …), nous dit Kant ; mais pas d’un maître d’esclaves, d’« instruments animés« , pour reprendre les mots d’Aristote, cette fois… ; Spinoza montre lui aussi superbement ce qui sépare la démocratie authentique (et les rapports rationnels et vraiment aimants de père à enfants) des rapports purement instrumentaux de maître à esclaves… _,

de mauvaises habitudes de paresse et de lâcheté un peu trop incrustées et ancrées,

peuvent fournir l’occasion à de faux tuteurs _ qui prennent seulement (et faussement « aimablement«  !) la « posture«  de rendeurs de service _ de rendre le service apparent et illusoire _ et payant ! selon le principe bien compris et bien accepté que tout effort mérite salaire ! la générosité de la bienveillance ayant tout de même elle aussi ses limites… ; ce sont des exploiteurs malveillants ! _, à ces pseudo-mineurs _ attardés volontaires dans une fausse enfance qui n’a plus lieu d’être, maintenant qu’ils ont l’âge adulte ! _ de l’intelligence et de la volonté, de penser et décider de ce qui est bien à faire pour ceux-là, jusque dans le plus quotidien des choix à accomplir en leur vie quotidienne, et même la plus intime…

Et voilà les ancêtres _ confesseurs-directeurs de conscience, au premier chef… _ de nos pseudo experts (et coaches) en tous genres, ayant pignon sur rue et officines renommées, d’aujourd’hui, que débusque et dénonce Roland Gori dans La fabrique des imposteurs:

« Nous voilà bien loin de cette majorité morale _ personnelle _ et politique _ citoyenne _ que nous promettait la philosophie des Lumières. Nous avons changé de tuteur, pas de tutelle _ consentie par la paresse et la lâcheté incrustées, et au quotidien toujours davantage renouvelées et renforcées. Et nous avons à notre insu _ d’une conscience pleinement (ou au moins suffisamment !) lucide, du moins, quant au sens des actes que le « faux self » accomplit, ainsi que de la chaîne de ses conséquences, au présent immédiat, comme à plus long terme ; et cela à l’infini… _ prononcé les vœux de vivre selon la liturgie de la religion du marché ; les nouvelles formes de l’évaluation sont là pour en vérifier les règles« , pages 76-77…

« Comment avons-nous pu suspendre à ce point-là notre raison critique et laisser à ce système débile et nauséabond le soin de nous mettre en tutelle ?« , page 120…

La clé de ce processus concernant la faille qui se glisse et s’élargit entre l’ordre du fait et celui du droit, ainsi qu’entre l’ordre de la légalité (de fait) et celui de la légitimité (de droit), et s’aggrave avec l’augmentation de la pression de l’urgence _ pragmatique et économique, les deux ! _ d’agir, sans prendre suffisamment le temps de réfléchir et débattre, que ce soit avec soi-même déjà, dans le moment de la délibération ; ou que ce soit avec d’autres que soi, comme lors de l’action législative parlementaire, par exemple, ou avant le vote, pour le citoyen…

Et là aussi se perd le sens des exigences de l’idée même _ un Idéal exigeant ; Alain l’analyse excellemment… _ de démocratie ; la démocratie n’étant pas seulement un système formel et institué _ comme une fois pour toutes ! _ de pouvoirs _ cf aussi Michel Crozier et Erhard Friedberg : L’Acteur et le système Que de démocraties de pure façade _ et imposture ! _, aujourd’hui, au contraire !!!..

Les cinq premiers chapitres de La fabrique des imposteurs sont consacrés au diagnostic de la fabrication de l’imposture dans la société avancée d’aujourd’hui : chapitre 1, « Normes et impostures » (pages 11 à 40) ; chapitre 2, « Au nom de la norme » (pages 41 à 128) ; chapitre 3, « Raisons et logiques de la bureaucratie d’expertise » (pages 129 à 164) ; chapitre 4, « L’inhibition de rêver et le trauma de la civilisation » (pages 165 à 208) et chapitre 5, « La solution de l’imposture » (pages 209 à 249). Ils sont consacrées à la confiscation du sens de la justice (et de la vraie légitimité : toujours, toujours, sans relâche, à débattre) au profit de l’acceptation par lassitude (des citoyens justiciables de démocraties alors confisquées…) de ce qui, devenant habitudes _ prises et installées, incrustées _, de fait, devient en effet « normes« , et remplace la loi véritablement démocratique _ telle qu’elle résulte d’un vote après débats (et navettes) au Parlement ; et ne doit résulter pas d’un simple rapport de forces (ne serait-ce qu’électoral, en conséquence d’élections ayant fait émerger une majorité…), ou de la pression très patiente et très organisée, elle, de lobbies éminemment pragmatiques, qui en ont les moyens…

C’est le sixième et dernier chapitre, « La désidération indispensable pour vivre et pour créer« (pages 250 à 308) qui m’a personnellement le plus intéressé,

par les solutions pédagogiques et thérapeutiques aux maux (d’imposture et d’imposteurs !) dont souffrent tant la collectivité que les personnes singulières,

qu’il aborde et envisage,

excellemment illustrées, ces solutions pédagogiques et thérapeutiques, d’excellents exemples.

Roland Gori a pris bien soin de distinguer, au début du chapitre 5, « la subjectivité dont nous parlons en sociologie des mœurs, en anthropologie« , de « la subjectivité dont nous parlons en psychanalyse« , page 212 ;

et qui distingue sa position de celles de « Jean-Pierre Lebrun, Charles Melman, Dany-Robert Dufour et Gilbert Levet« , page 209.

« Ces auteurs sont des collègues dont j’estime au plus haut point les recherches et avec lesquels j’ai eu plusieurs fois l’occasion de débattre.

Ils savent que mon désaccord ne porte pas sur leur anthropologie, à laquelle mes travaux contribuent à leur façon,

mais sur le postulat de l’existence de « néo-sujets » révélés par la pratique clinique actuelle.

Je pense en effet que la subjectivité dont nous parlons en psychanalyse n’est pas la même que la subjectivité dont nous parlons en sociologie des mœurs, en anthropologie.

Quand je parle dans les chapitres précédents de « fabrique des subjectivités »,

je me réfère essentiellement aux travaux de Foucault qui considère le sujet et l’individu comme un produit des techniques de subjectivation

_ cf aussi, sur les processus de « subjectivation« , le travail passionnant de Martine de Gaudemar, dans son très riche La Voix des personnages ; cf aussi le podcast de la présentation de ce livre à la librairie Mollat, le 11 décembre dernier ; ainsi que mon article du 25 septembre 2011 : Le chantier de liberté par l’écoute du sensible, de Martine de Gaudemar en son justissime « La Voix des personnages » ; mais Martine de Gaudemar envisage elle aussi, comme Roland Gori (et Donald Winnicott), le processus de subjectivation (de la personne infiniment en gestation), comme un « jeu » qui doit résolument être ouvert à l’accomplissement en partie aléatoire des personnes ; comme un « jeu » « artiste« … ; à contre-pied d’une quelconque « bovarysation« , dans les rapports du sujet aux « personnages«  (les fictifs comme les réels, mais ces derniers eux aussi toujours en partie fantasmés…) qu’il est amené à plus ou moins volontairement, mais d’abord pulsionnellement, forcément, fréquenter… _,

autrement dit des modes de civilisation et de pouvoir qui le font apparaître autant qu’ils le soumettent.

Radicalement différent est le concept de sujet en psychanalyse.

Le sujet de la psychanalyse est celui qui, par ses symptômes mêmes _ et bien que douloureux et bancal, dans la névrose, il y a un « bénéfice » de la maladie… _, tente d’échapper _ voilà ! _ à cette assignation _ oui ! _ de la culture et de ses modes de civilisation, à l’assignation à résidence _ normalisée… _ qu’elle tente de lui imposer. Le sujet dans ce cas n’est pas identique _ par conformisation subie volens nolens _ aux formes d’identifications que la civilisation lui impose, mais, bien au contraire, le sujet de la psychanalyse est ce qui fait objection _ libertairement, en quelque sorte ; même si c’est maladroitement ! et non sans douleurs… _ à ces contraintes et à ces assignations sociales, ce qui reste irréductible _ positivement, donc : par son insoumission forcenée ! _ à toute normalisation« , pages 212.-213.

« Et c’est d’ailleurs (…) le vif de la découverte freudienne _ en effet ! _ que d’avoir montré par l’analyse des symptômes névrotiques que le lieu d’existence du sujet se trouvait _ même bancalement et douloureusement, comme ainsi _ dans ses dysfonctionnements _ et leur « jeu« , face au réel massif qui se présente à eux comme une falaise… _, et non dans ses adhérences à l’ordre social.

Dès lors, ce ne sont pas les « sujets » qui sont nouveaux (« néosujets »),

mais la manière dont la culture et les modes de civilisation autorisent _ à tel moment donné de l’Histoire _ l’expression d’une souffrance singulière, et les dispositifs de diagnostic et de traitement qui appartiennent intégralement à cette culture« , page 213

_ on notera au passage le « jeu » demeuré ouvert, toute la vie durant de Freud lui-même, de ses propres permanents efforts de théorisation, et de diagnostic, et de traitement. Comme doit l’être tout travail humain de connaissance (et de ce qui ambitionne le titre de « science«  : une recherche d’exigence auto-critique infinie…) ; et sur ce point capital, l’épistémologie de l’« épreuve » infiniment renouvelée, permanente et sans faille, à la « résistance » à la « falsification«  des « hypothèses«  sans cesse et sans cesse « essayées« , de Popper, est venue confirmer la noble et ferme (et juste !) position métapsychologique freudienne ; lire et toujours re-lire ici l’admirable début de l’article Pulsions et destin des pulsions, qui ouvre Métapsychologie, en 1915 :

« Nous avons souvent entendu formuler l’exigence _ rigide et irréaliste au regard de ce qu’est la recherche effective ! telle celle-là même qu’élabore Freud avec la psychanalyse : une exigence de la part de certains des détracteurs de la psychanalyse, tout spécialement , donc… _ suivante : une science doit être construite sur des concepts fondamentaux clairs et nettement définis. En réalité, aucune science, même la plus exacte, ne commence _ de fait : en son élaboration _ par de telles définitions _ et théorie : achevée une fois pour toutes. Le véritable commencement _ in concreto _ de l’activité scientifique _ la recherche est une activité (et une activité d’« imageance«  : en perpétuel chantier !) ; la production de la théorie (et des concepts fondamentaux) n’en est qu’une étape ; et qui n’est ni première, ni définitive… _ consiste plutôt dans la description _ à constituer par un discours (d’« imageance«  et figuration) à inventer, créer, et essayer… _ de phénomènes, qui sont ensuite rassemblés, ordonnés et insérés dans des relations. Dans la description, déjà, on ne peut éviter d’appliquer au matériel _ à connaître par l’aventure de ses investigations minutieuses (d’« imageance«  et figuration) à mener … _ certaines idées abstraites que l’on puise ici ou là _ parmi toute son expérience déjà élaborée et constituée, construite, ainsi que parmi sa culture peu à peu assimilée et appropriée (construite, elle aussi ; voire bricolée ; mais c’est sur tout cela qu’on peut (et doit impérativement) vraiment s’appuyer pour avancer dans sa recherche, face à de l’inconnu à découvrir, explorer…)… _ et certainement pas dans la seule expérience actuelle. De telles idées (ainsi transportées d’un domaine à un autre : ce sont des métaphores !!! )  _ qui deviendront (mais oui !) les concepts fondamentaux de la science _ sont dans l’élaboration ultérieure _ qui va se poursuivre ! cf Flaubert : « la bêtise, c’est de conclure » prématurément ; de s’encombrer d’idées arrêtées improprement…  _ des matériaux _ à façonner avec la plus grande minutie, celle qu’impose l’extrême complexité du réel à élucider… _, encore plus indispensables. Elles comportent d’abord nécessairement un certain degré d’indétermination _ forcément, métaphoriques, elles ne peuvent être au départ qu’approximatives… _ ; il ne peut être question de cerner clairement _ trop prématurément : il faut, et (subjectivement) de la patience, et (objectivement) le temps nécessaire du travail très exigeant d’élaboration : par accommodation progressive à l’objet à penser et connaître, de la focalisation de ce travail du pensr… _ leur contenu. Aussi longtemps qu’elles sont dans cet état, on se met d’accord _ en tâtonnant beaucoup… _ sur leur signification en multipliant les références au matériel de l’expérience, auquel elles semblent être empruntées mais qui, en réalité, leur est soumis _ dans ce travail infiniment complexe et patient de recherche, c’est l’« imageance«  (et le génie inventeur) du chercheur qui est aux commandes et à l’œuvre ! Je propose ce concept d’« imageance«  à partir des travaux passionnants de mon amie Marie-José Mondzain… Elles ont donc, en toute rigueur, le caractère de conventions _ mais oui ! il ‘agit d’un créer qui implique de radicales initiatives et décisions ;de même qu’en aval,  s’initier à une science, passe forcément par l’assimilation de ce qu’est devenue, au fil des œuvres des chercheurs, la « langue«  de cette « science« , et son chantier (à jamais ouvert et permanent) : assimiler à la fois son vocabulaire et sa syntaxe… _, encore que tout dépende du fait qu’elles ne soient pas choisies arbitrairement mais déterminées par leurs importantes relations _ et il faut ici bien du flair (ainsi qu’un peu de chance !) pour les explorer, ces « importantes relation » entre « idées abstraites » de départ (= les métaphores-béquilles que l’« imageance«  s’invente pour avancer dans la jungle du « réel« -objet où pénétrer et se diriger…) et « matériel de l’expérience » à élucider de plus en plus précisément et clairement… _au matériel empirique ; ces relations, on croit les avoir devinées _ mais oui ! tel est le seul vrai départ des chemins à inventer par l’« imageance«   _ avant même de pouvoir en avoir la connaissance et en fournir la preuve. Ce n’est qu’après un examen plus approfondi du domaine _ élargi peu à peu, et supposé cohérent _ de phénomènes considérés que l’on peut aussi saisir _ enfin ! _ plus précisément les concepts scientifiques fondamentaux qu’il requiert _ l’« imageance » passant alors de la métaphore au concept ; qu’elle va alors proposer… _  et les modifier _ encore… _ progressivement _ voilà ! et avec beaucoup de souplesse et doigté…  _ pour les rendre largement utilisables _ afin d’élargir le plus possible leur champ d’application ! _ ainsi que libres de toute contradiction _ seulement à ce stade (avancé !) de la recherche : la priorité du chercheur allant à l’audace de l’inventivité et ingéniosité de la recherche (= de l’« imageance« )… C’est alors qu’il peut être temps de les enfermer _ pour commodité, ces concepts obtenus ainsi… _ dans les définitions. Mais le progrès de la connaissance ne tolère pas non plus de rigidité _ toujours l’inconvénient ! _ dans les définitions. Comme l’exemple de la physique l’enseigne de manière éclatante, même les “concepts fondamentaux” qui ont été fixés dans des définitions voient leur contenu constamment modifié » _ au fur et à mesure des nouveaux progrès (d’affinement) de la recherche, c’est-à-dire du travail toujours, toujours poursuivi (= jamais abandonné, sur le fond…) d’« imageance« , à l’échelle de l’Histoire longue de cette science… ; fin de l’incise sur le travail de métapsychologie de Freud.


Aussi, « si ces « enfants trahis » (…) se présentent à nous, bien souvent comme des « pervers ordinaires », des Narcisses ou des « imposteurs », des faux self et des personnalités « as if »,

c’est bien souvent dans l’espoir autant que dans la crainte _ leurs _ de retrouver _ ou trouver enfin _ cette part d’eux-mêmes dont ils ont dû se dissocier _ ou dû ne jamais avoir laissé autrement (ou mieux) exprimer _ pour se protéger. Pour se protéger (…) de l’empiètement _ sur la chair toujours à vif (et mouvante si peu que ce soit) de leur soi de sujet vivant… _ d’un univers trop normatif, trop contraignant, qui a exigé d’eux, par sa culture et ses modes de civilisation, une adaptation trop précoce et féroce« , pages 214-215.

Et j’en viens maintenant aux propositions cruciales que je baptise « pédagogie de la création et de la créativité«  ! de Roland Gori, aux pages 251 à 270 (intitulées Créer ou s’adapter ?) et 275 à 290 (intitulées La création est un détournement des normes),

face à la menace terrible

_ et totalitaire par la stérilisation massive progressive (et anesthésiée très en douceur : cf l’expérience de la grenouille dont on prend bien soin de ne porter que très progressivement à ébullition le bocal où on la fait séjourner, de façon à éviter qu’un écart de température perceptible par la malheureuse (= un peu trop brusque…), ne suscite son immédiat et salvateur bond hors du bocal !!!) des capacités d’initiatives et de création _ cf tout particulièrement le concept d’« imageance«  et d’« opérations imageantes«  de mon amie Marie-José Mondzain, in Homo spectator, ou dans Images (à suivre) _ de la poursuite au cinéma et ailleurs ; ainsi que le podcast de mon entretien du 16 mai 2012, à la librairie Mollat, avec elle, à propos de ce livre ; + mon article du 22 mai suivant : Sur nos propres opérations imageantes face à l’imageance même de quelques chefs d’oeuvre de l’Art _ au cinéma et ailleurs _, le regard lumineux de Marie-José Mondzain en sa conférence à la librairie Mollat le 16 mai 2012_ de la plus grande partie des individus

_ ou par la « placardisation«  des plus audacieux, encore, pour commencer, d’entre ces individus, au sein de cette société néo-libérale, en déficit de démocratie active (et davantage égalitaire : je pense ici au travail de Jacques Rancière)… : les « placardisés«  étant de toute façon socialement et sur le nombre, minoritaires et en quelque sorte résiduels ; leur impact sur les autres ne pouvant compter dès lors, somme toute (= tout bien calculé !), et à terme, que « pour du beurre » (= pas grand chose), au sein de cercles d’influence de plus en plus limités et étroits : qui les entendra (et écoutera) ?.. ; la loi du nombre (dite « démocratique« , en prenant bien soin de faire perdre de vue, en les noyant sous la masse de l’inessentiel, les nécessaires vrais débats critiques) règne et règnera ! Et chapeau l’imposteur pour l’efficacité du tour de passe-passe : ni vu, ni connu ; non démasqué… _ ;

face à la menace terrible _ et totalitaire par la stérilisation massive progressive (et anesthésiée très en douceur) des capacités d’initiatives et de création de la plus grande partie des individus

dont le résultat effectif est, au final,

des délibérations (d’actions et de choix), non seulement de plus en plus pauvres (asséchées de contenus et de sens), mais aussi de plus en plus immédiatement renoncées,

car ces individus se sont eux-mêmes trop vite dissuadés de toute initiative tant soit peu audacieuse hors du confort (apparent) du suivi tranquille et pépère (sans questionnement, ni discussion, tant avec soi qu’avec d’autres que soi…) des rails proposés par les normes (en place et visiblement dominantes) sociales ; soit le confort du conformisme (illusoirement sécuritaire) majoritaire… : cf le « There is no alternative«  martelé, des Thatcher et Reagan… ;

face à la menace terrible _ et totalitaire par la stérilisation massive progressive (et anesthésiée très en douceur)

de tout ce qui pourrait venir excéder les procédures de plus en plus massives et dominantes d’« adaptation«  aux normes sociales imposées et acceptées (par calcul d’« intérêts bien compris«  !), car tenues, par la raison (réduite à de l’économique : de plus en plus exclusive d’autres valeurs ! ; renforcée des rouleaux-compresseurs de l’idéologie serinée à longueur de temps par les principaux médias en place…), pour nécessaires et justes

par des individus

soit se jugeant incapables

(que ce soit par ce qu’ils jugent être, et une fois pour toutes (!), tant la capacité limitée de leur propre intelligence que la force limitée de leur propre volonté : inférieures et impuissantes ! ; pour ne rien dire de l’inocuité bien vite advenue de leur propre puissance d’imaginer, rabougrie qu’elle devient à force d’être rabattue et de se cantonner sur les stéréotypes de l’industrie de l’entertainment... ; je ne parle même pas d’« imageance«  à leur propos, en leur cas ; ils n’en ont pas la plus petite idée…) ;

soit se jugeant incapables

de les transgresser si peu que ce soit, ces normes en vigueur,

soit s’y conformant

par le calcul (malin…) de menus avantages (sonnants et trébuchants, en l’espèce…) qu’ils escomptent tirer de cette soumission participative effective à l’extension supposée irrésistible de ces normes en place,

au plus quotidien du quotidien de leurs actes (de travail et de consommation jusque dans leurs plages de loisirs) ;

et cela même jusqu’à devenir des imposteurs cyniques… _

face à la menace terrible de la stérilisation des créativités,

et, d’abord, face à la crainte de la constitution même d' »expériences » personnelles _ pour reprendre les analyses lucidissimes de Walter Benjamin (cf sa magnifique expression du « levain d’inachevé » reprise par Roland Gori à plusieurs reprises ; par exemple page 268), et que reprend aussi Giorgio Agamben, après Pier-Paolo Pasolini ; cf aussi les analyses qu’en donne Georges Didi-Hubermann, par exemple en sa Survivance des lucioles _, de personnes artistes et artisans, ainsi, de leur vie

en ce que cette vie a encore la capacité de comporter de singulier _ et je re-pense ici à nouveau à la fatuité monstrueuse du discours du « dernier homme«  de Nietzsche… _ :

d’où ce titre de « la désidération indispensable pour vivre et créer » donné par Roland Gori à ce dernier capital chapitre…

L’exergue (page 250) donné à ce chapitre, et emprunté à Conversations ordinaires de Donald Winnicott, nous met déjà sur la voie, de cette matrice salvatrice de la créativité qu’est le jeu (en tant qu’activité ouverte de playing) :

« L’expérience culturelle commence avec le jeu _ avec celui, très tôt, du tout petit enfant _ et conduit _ par la fécondité du travail amorcé de son « imageance« …  _ à tout _ voilà ! et c’est un patrimoine considérable (par son potentiel : en commençant par le jeu ouvert du discours par la parole dans l’usage de la langue, au sein du langage ; cf ici la générativité ouverte (et compréhensible par les récepteurs, aptes à y répondre…) du discours par la parole telle que l’analyse brillamment Chomsky…) pour l’humanité ; comparé à la minceur (et pauvreté en progrès, faute de richesse de connexions entre les diverses facultés) de l’héritage social des autres animaux ! (qui ne se transmettent, par de simples imitations-copiages, que de relativement simples signaux, eux ; du moins à ce qu’il semble…) ; mais à condition que soit préservée (et cultivée, plus encore) chez l’adulte que l’enfant deviendra, ce que Nietzsche nomme la « vertu d’enfance« , et dont il choisit l’image-figure (celle de l’enfant, donc) comme métaphore de la troisième des métamorphoses à venir de l’esprit en vocation d’épanouissement, après celles du chameau (pour la vertu de vaillance) et du lion (pour la vertu de courage), pour figurer l’innocence généreuse (difficile à conquérir…) et tellement féconde, de la la vertu de créativité… ; mais celle-ci, jugée dangereuse (et vicieuse !) pour le respect de la conformité aux normes sociales en place, est assez strictement contrôlée par les pouvoirs installés, et assez jalousement réservée à quelques privilégiés « autorisés«  à s’y livrer, relativement encadrés par quelques institutions, seulement… ; les autres étant, au mieux, « placardisés » et, sinon, carrément censurés : on ne saurait badiner avec le « génie«  : il confine un peu trop avec la « folie«  et le « mal«  _  ;

l’expérience culturelle commence avec le jeu

et conduit à tout

ce qui fait l’héritage de l’homme : les arts, les mythes historiques, la lente progression de la pensée philosophique et les mystères des mathématiques, des institutions sociales et de la religion« …

C’est donc cette capacité ouverte (et « émancipatrice ») de jeu

qu’il faut permettre, protéger et plus encore cultiver, pour Roland Gori, en une civilisation qui soit plus authentiquement démocratique,

a contrario du « chemin balisé des apprentissages«  (page 251) du « programme technico-éducatif«  (page 252), et « au nom d’une efficience qui se mesure avec les seuls dispositifs de conformité que notre civilisation _ moins authentiquement démocratique… _ feint de prendre pour la vérité » (page 252),

qui, avec la « dévaluation » concomitante des « humanités »

_ « Le mépris dans lequel aujourd’hui on tient la formation des jeunes par les « humanités » constitue une catastrophe écologique. C’est la nature même de la pensée, l’environnement mental, que l’on sacrifie aux intérêts directs des apprentissages techniques et instrumentaux » (page 254) _,

« constitue le moyen le plus sûr pour les classes dominantes de maintenir leur système de domination symbolique par lequel elles se reproduisent«  (page 255).

Car, « il convient de le soulignerprécise on ne peut plus clairement Roland Gori page 256 _, une éducation qui ne se fonde que _ et là est la base même de son totalitarisme ostracisant tout ce qui est susceptible de venir le contester et menacer… _ sur l’utile, le rentable, le technique et l’instrumental est une éducation d’esclave, une éducation antidémocratique. C’est une éducation qui ignore la vie autant que le vrai«  (page 256).

Et « l’enjeu est capital«  (…) car « le style d’éducation qui sera favorisé ou qui s’imposera de manière totale _ d’où le danger de totalitarisme… _, conditionnera le type d’humain que notre civilisation planétaire fabriquera«  (page 257)

_ surtout si, à la suite et dans la logique du « le vrai médecin doit rester une denrée rare » (cf l’interview du 23-03-2012 du professeur Guy Vallencien <http//www.egora.fr/sante-societe/condition-guy-vallencien-le-vrai-medecin-doit-rester-une-denree-rare> ),

« il est probable qu’un jour, un autre de ces experts contaminés par le virus de cette logique des marchés, déclare : « Il faut que l’enseignant des écoles, collèges et lycées, devienne une denrée rare ; un tri sélectif des enfants sera fait en fonction de leur capacité cognitive ; seuls 10 à 15 % d’entre eux devraient bénéficier de vrais enseignants, la masse des 85 à 90 % n’en a pas besoin. »

Et puis un autre expert dira la même chose du juge, tel autre du chercheur, tel autre du journaliste, tel autre de l’artiste, tel autre de…«  (page 137) :

état des choses qui nous pend au nez si nous n’inversons pas enfin ! le rouleau-compresseur si violemment antidémocratique (= in-égalitariste ; cf l’usage fait alors de la catégorie du « mérite« ) de l’idéologie néo-libérale, qui nous déferle dessus et écrase depuis la fin des années soixante-dix du siècle dernier ;

sur tout cela, lire aussi l’excellentissime La Méthode de l’égalité du plus que jamais vigoureux Jacques Rancière.

Même si « la passion pédagogique n’a pas attendu le néolibéralisme pour faire de l’élève, du « sauvage », du « dominé », l' »ignorant parfait,

l’écran vide

sur lequel le maître, le savant, le dominant projette et écrit son propre savoir«  (page 259).

Et c’est ici que prend place,

dans l’économie de La fabrique des imposteurs et de son acmé qu’est son dernier chapitre,

le dyptique pédagogique « paradigmatique » (page 265) parfaitement éclairant

de l’instructeur Jean Itard, d’une part

_ détaillé aux pages 259 à 261 : « C’est un véritable prototype de thérapie « cognotivo-comportementale » qu’entreprend Itard auprès de Victor« , « l’enfant sauvage de l’Aveyron, alors âge de douze ans, découvert en lisière de forêt au début du XIXe siècle » (…) et qui « ne comprenait pas le langage humain, se balançait à la manière de certains psychotiques, mordait, criait et regardait la lune en geignant« , page 259 ; « Itard « enseigne » (…) mais il n’attend en retour aucun savoir. Itard ne cherche pas à comprendre comment et par quel autre type de savoir Victor a pu survivre dans des conditions extrêmes. Le savoir concret n’intéresse pas Itard, pas davantage que le rôle facilitateur du savoir informel que les jeux procurent à Victor. Le savoir, c’est sérieux. Le monde de l’éducation est ce monde « où tout plaisir est une récompense, toute peine une punition, sinon ils sont sans signification. Le désir doit se ramener au besoin » », selon l’excellent commentaire qu’en donne Octave Mannoni dans ses Clefs pour l’imaginaire ou l’Autre Scène, aux Éditions du Seuil en 1969 ; « Pour le Dr Itard, comme pour la majorité des pédagogues _ applicateurs (mécaniques) de didactique _, le langage n’est qu’un outil de communication pour lequel les mots (ne) sont (que) les signes qui désignent les choses et sont associés (seulement mécaniquement) à elles « , pages 260-261 ; alors que « Victor aurait pu enseigner à Itard que le langage n’est pas qu’une combinaison (mécanique : encore et toujours ! Quand comprendra-t-on enfin ce qui distingue un art souple et ouvert d’une technique simplement mécanique (même raffinée par les capacités, surmultipliées de la combinaison complexe d’algorithmes, de l’informatique ?…)

Victor aurait pu enseigner à Itard que le langage n’est pas qu’une combinaison

de signes, un agencement d’informations instrumentales ;

que c’est la polysémie même de ses signifiants _ avec ce qu’elle comporte de « fonction poétique » ô combien porteuse de sens ! _ que pétrissent _ sublimement _ l’amour et la poésie« , page 261, selon cette « fonction poétique » de leur usage dans le discours sous l’impulsion créative et tellement significative de la parole vivante !!!) ;

« Itard m’apparaît ici, conclut alors Roland Gori son analyse de la pédagogie strictement d‘ »instruction » (et par là pauvrement unidimensionnelle !) du Dr Itard, comme le martyr de cette « passion pédagogique » _ mécaniquement didactique _ qui ignore ce qui la motive et opère par une tentative de maîtrise _ purement technique, mécanique _ de l’ignorance, du sauvage en chacun de nous, et finit par duper celui qui s’en croyait le maître«  (page 261) _ et « l’imposture suit _ alors bien vite _ la passion de la maîtrise _ instrumentale _ comme son ombre« , commente au passage Roland Gori, page 262.

Et Roland Gori alors d’élargir ce paradigme : « Mais de nos jours, c’est toute la société qui s’abandonne à cette passion de la maîtrise _ technique et mécanique, et désormais accrue aussi des ressources sophistiquées, mais toujours, in fine, mécaniques (algorithmiques), de l’informatique _, et ce faisant, à l’imposture. La passion de la maîtrise s’est en quelque façon industrialisée, elle est sortie des égarements de l’artisan pédagogue d’antan, elle est devenue une technique générale de gouvernement de soi-même et d’autrui. (…) Et au cours des dernières décennies, la violence technique de ce programme de rééducation de nos formes de vie, a produit une véritable sidération culturelle » _ qu’il s’agit donc de démonter, et urgemment… (page 262)

Comment ? « Pour sortir de cette sidération culturelle qui (…) conduit à la servitude volontaire autant qu’à la psychopathie et l’imposture, que faut-il faire ? (…) Il faut redonner à la vie comme à l’ambition de la démocratie cette part de liberté qui permet, à l’une comme à l’autre, de créer en échappant à la fatalité biologique et sociale«  (page 262) ; « Il nous faut apprendre à naviguer sans cette inhibition que produisent les normes lorsqu’elles altèrent la normativité _ dans l’art d’agir inventif impromptu _ du vivant » (page 263) _,

Et c’est ici que prend place, dans l’économie de La fabrique des imposteurs et de son acmé qu’est son dernier chapitre,

le diptyque pédagogique « paradigmatique » (page 265) parfaitement éclairant

de l’instructeur Jean Itard, d’une part

et de l’éducateur émancipateur Joseph Jacotot, d’autre part

_ développé aux pages 265 à 270  : « On connaît l’histoire magnifiquement rapportée et commentée par Jacques Rancière dans son livre Le Maître ignorant : « Jacotot, après une carrière longue et mouvementée d’enseignant, d’artilleur, de secrétaire du ministre de la Guerre, d’instructeur d’un bataillon révolutionnaire, fut exilé par les Bourbons pour avoir pris parti pour Napoléon. Ayant obtenu à l’université de Louvain un poste de littérature française, il connut _ c’est-à-dire rencontra et inventa, façonna _ une expérience pédagogique exceptionnelle qui l’amena à croire dans « l’égalité des intelligences » et dans « l’émancipation intellectuelle » des esprits«  (page 265). « En 1818, Joseph Jacotot reste un homme des Lumières qui croit dans l’émancipation du savoir dès lors que celui-ci n’est pas imposé, mais voulu _ = fermement désiré !

Cet état d’esprit le disposait à une trouvaille _ afin de se faire comprendre, « lui qui ne connaissait pas le hollandais » d’« étudiants hollandais » qui « voulurent suivre ses cours » alors qu’eux « ne connaissaient pas le français » (page 265) _ :

Il fit remettre aux étudiants par un interprète le Télémaque de Fénelon, qui venait de paraître à Bruxelles en édition bilingue. Il demanda aux étudiants d’apprendre tous seuls le texte français en s’aidant pour le comprendre de la traduction ; ensuite il leur demanda de commenter en français et par écrit ce qu’ils avaient lu.

Alors qu’il s’attendait à d’affreux barbarismes, et peut-être à une incapacité absolue de répondre à sa commande,

il fut vivement surpris « de découvrir _ voici la « trouvaille » « surprenante » de Jacotot ! _ que ces élèves, livrés à eux-mêmes, s’étaient tirés _ par les efforts de leur propre ingéniosité ainsi jouissivement sollicitée sous forme de défi ludique… _ de ce pas difficile aussi bien que l’auraient fait beaucoup de Français. Ne fallait-il donc plus que vouloir _ = passionnément « désirer » et s’investir en ce « travail » personnel donnant lieu à cette « œuvre » d’intelligence ! _ pour pouvoir ? Tous les hommes étaient-ils donc virtuellement capables de comprendre _ bel et bien effectivement, in fine _ ce que d’autres avaient fait et compris ? » (Félix et Victor Ratier cités par Jacques Rancière). Ce fut la révélation _ mieux encore qu’une « trouvaille«  _, à proprement parler révolutionnaire : enseigner, ce n’est pas expliquer ; c’est permettre aux autres d’apprendre _ même plus avant que lui, alors, en cette circonstance… _ ce que le maître lui-même ignore » _ ou du moins, et au moins, égalitairement avec lui… : cf là-dessus le très riche et passionnant La Méthode de l’égalité de Jacques Rancière… _ (page 266).

« La pédagogie par explication _ telle celle tentée par Itard avec Victor de l’Aveyron _ ne trouvait _ in fine _ son fondement que dans l’ordre social : diviser le monde entre expliqués et expliquants, placer les intelligences expliquées sous la férule des intelligences expliquantes, soumettre _ à la fin primordiale de domination (et d’exploitation, bien vite, à sa suite)… _ le monde à la hiérarchie des intelligences. A cette seule condition les expliqués pourront à leur tour devenir des expliquants !  » (page 266) ; tout à l’encontre, cette position, ici, de domination de l’enseignant, de la pédagogie libératrice de Nietzsche, celle du « Vademecum, vadetecum« , in Le Gai savoir (cf aussi le chapitre 9 du Prologue d’Ainsi parlait Zarathoustra), quand Zarathoustra aspire à rencontrer des disciples désirant (« suivant » sa « leçon«  d’invitation, par l’exemple, à la liberté et la recherche infinie de la justesse du juger) « se suivre eux-mêmes« 

« Pour Jacotot, l’ignorance du maître devint en elle-même une vertu, vertu qui le préserve de la tentation de l’explication, et du désir de soumettre l’élève, en l’invitant _ voilà le « hic Rhodus, hic saltus » du processus courageux et jubilatoire à accomplir : une « invitation » (toute simple, et directe, et franche) par l’exemple ; et pas par quelque modèle à aveuglément recopier… _, en situation de contrainte _ pédagogique : un défi joyeux et encourageant, stimulant ici _, à construire lui-même _ au moins par l’élan de ses (indispensables !) efforts personnels de recherche ; même si c’est jamais tout à fait tout seul que s’élabore, se construit et s’élève peu à peu, pas à pas, patiemment, l’édifice de la « raison critique » personnelle ; car peu à peu elle devient de mieux en mieux cultivée, aussi ! _ son propre savoir«  _ cf Kant : « Penserions-nous bien et penserions-nous beaucoup, si nous ne pensions point en commun avec d’autres, qui nous font part de leurs opinions et auxquels nous communiquons les nôtres ? », afin d’en débattre avec une visée de plus grande justesse, in La religion dans les limites de la simple raison, un vigoureux opuscule contre la censure… ;

et, de fait, on n’apprend vraiment qu’à son corps défendant et par ses propres efforts (et écorchures !), en se forgeant, par le menu _ c’est nécessaire _, et pas à pas, sa propre « expérience« , et en surmontant (et apprenant à corriger) ses erreurs premières (ses « esquisses« , dit excellemment Alain) ; ainsi qu’en se frottant, aussi, à ce que l’on doit apprendre peu à peu, aussi, à percevoir et entendre vraiment de l' »expérience » vraie et se forgeant, pas à pas, et en propre elle aussi ! _, des autres ; lire aussi, là-dessus, le sublime dernier chapitre des Essais (livre III, chapitre 13) de Montaigne : De l’expérience

Soit « la découverte qu’apprendre est affaire de désir » vrai… (page 267).

« L’expérience de Jacotot l’a conduit à la condamnation irréversible de la vieille méthode d’enseignement, où, quand « dans l’acte d’enseigner et dans celui d’apprendre, il y a deux volontés et deux intelligences, on appellera abrutissement leur coïncidence«  _ du fait de l’annihilation de l’expérience personnelle qui devrait se formait de l’apprenant ! _ ; alors que « de nos jours, on appellerait cela « accréditation », « mise en conformité », « évaluation réussie ». Comme quoi nous sommes vraiment dans un monde d’abrutis ! Ou de servitude,

car la voie choisie par Jacotot (…) fut celle de la liberté _ se construisant par des progrès _ : celle qui convoque la raison critique des Lumières, et qui conduit à demander à l’élève : « Que vois-tu ? Qu’en penses-tu ? Qu’en fais-tu ? « 

_ questions au départ ô combien scandaleuses ! et littéralement médusantes ! pour la grande majorité des élèves français d’aujourd’hui,

tant qu’on ne les met pas, en les encourageant, en situation d’audace, de patience, de confiance progressives ; alors qu’ils sont de facto soumis au régime dominant de la terreur de l’erreur, et des sanctions (à commencer par celle des notes) qui accompagnent ces erreurs ; sans compter la parade de la tricherie-imposture, afin d’obtenir à tout prix les bonnes notes : y compris aux examens et concours !!!.. (pages 267-268).

« Nous sommes, avec Jacotot, bien éloignés de cette infantilisation généralisée des individus et des citoyens _ l’exact inverse de la nietzschéenne « vertu d’enfance » ! _, qui maltraite leur part d’enfance _ de jeu et créativité vraie _,

ce « levain de l’inachevé » par lequel se font _ à la fois ! _ l’expérience  _ vraie _

et sa transmission«  _ authentique :

particulières, toujours,

et potentiellement, au moins, singulières, les deux.

« C’est ce principe _ de démocratie exigeante et authentique _ de philosophie politique que nous avons perdu, et que nous perdons tous les jours davantage, lorsque le monde _ c’est-à-dire chacun de nous, comme nous tous, aussi… _ se résigne au _ seul _ savoir établi _ dangereusement (car illusoirement seulement…) confortable… _, à l’adaptation instrumentale et formelle » _ mécanique… (page 268).

En conséquence de toutes ces raisons-là,

« nous n’avons n’avons plus le choix. Il nous faut _ tant personnellement qu’ensemble _ inventer ou nous résigner.

Inventer, ce n’est pas s’adapter aux normes,

mais en créer sans cesse de nouvelles par le jeu d’une transgression des limites, des frontières, de l’évidence et des significations établies _ en sollicitant sa propre capacité d’« imageance« .

L’éducation doit impérativement _ de même qu’elle se le doit aussi à elle-même, afin de ne pas trahir sa fondamentale vocation émancipatrice de la personne (et de toute personne !) : pour être fidèle à sa seule vraie vocation, celle d’être vraiment émancipatrice ! sinon elle participe aux usurpations des impostures… _ laisser une place à ce jeu ; qui n’est rien d’autre que ce qui permet _ au concret du présent permanent ! _ à l’aptitude humaine de se saisir de l’occasion, pour transcender les contraintes _ souvent aliénantes _ d’un environnement naturel et social.

Aucune connaissance, aucun savoir sans exception, n’est véritablement émancipateur s’il ne parvient pas à ces solutions _ d’ingéniosité (personnelle) _ de fortune _ en réponse à la croisée impromptue, tellement soudaine et vive, de Kairos ! d’une main, il donne ses cadeaux (à savoir recevoir sur-le-champ !), de l’autre, il use de son rasoir, qui, inexorablement, tranche ! (une fois que c’était trop tard !)… _ qui transforment un point de vulnérabilité, de manque ou d’insuffisance _ voilà ! _, en progrès et en invention«  (page 265).

« Mais cette manière de s’y prendre _ ajoute fort opportunément Roland Gori, page 175, précisant aussi alors : « dont j’ai montré précédemment qu’elle s’apparentait à la rencontre amoureuse« … : en effet ! mais cela vaut pour toute rencontre tant soit peu substantielle : d’amitié aussi… _,

encore faut-il lui laisser le champ libre

_ de même qu’il faut s’être un minimum préparé ne serait-ce qu’à l’idée première de l’impromptu de sa survenue (soudaine !) afin de ne pas demeuré dans l’impuissance et l’incapacité d’y répondre d’une quelconque façon, sidéré dans quelque timidité davantage qu’inhibitrice : paralysante !.. ;

sur cet art (fondamental !) du rencontrer, j’ai écrit deux essais :

Pour célébrer la rencontre (mis en ligne par Bernard Stiegler sur son site d’Ars Industrialis en avril 2007)

et Cinéma de la rencontre : à la Ferraraise, sous-titré Un Jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) : à la Antonioni (seulement communiqué à quelques amis ; et ayant donné lieu à une conférence, à la galerie La NonMaison de mon amie Michèle Cohen, et en présence de Bernard Plossu, le 13 décembre 2008, à Aix-en-Provence : avec projection de la séquence ferraraise de ce chef d’œuvre testamentaire de Michelangelo Antonioni, Al di là delle nuvole, en 1995 ; la quatrième et ultime séquence de ce merveilleux film se déroulant dans le quartier Mazarin d’Aix ! Merveilleux concours de circonstances !..)… _

Mais cette manière de s’y prendre, encore faut-il lui laisser le champ libre

pour qu’elle puisse se développer«  (page 275).

Et Roland Gori de référer alors la conduite libératrice et créatrice, en général,

à la figure spécifique de la catachrèse dans le discours : cette figure (disponible à la parole se livrant au discours) qui vient palier « un manque _ tel du moins qu’il est à ce moment précis ressenti par le locuteur s’exprimant _ dans la langue« , « son incomplétude _ du moins éprouvée comme telle _ à un moment donné _ sur le champ ! _ pour désigner _ par quelque mot ou expression faisant alors vilainement défaut ! _ une réalité nouvelle » _ à formuler pourtant avec toute la précision de ce que nous ressentons comme constituant sa spécificité, que nous désirons absolument exprimer et transmettre, afin de la partager… ; cf là-dessus tout l’œuvre de Pascal Quignard, dont l’admirable Vie secrète, mais aussi et d’abord, en l’occurrence, Le Nom sur le bout de la langue…  _ (page 275).

Jusqu’à envisager les diverses « figures du langage« , à partir de la métaphore et de la catachrèse, comme ne faisant « que révéler une propriété _ rien moins que fondamentale pour la capacité de créer du penser-juger… _ du discours comme relevant d’une catachrèse _ ou une métaphoricité _ généralisée » :

« c’est tout le langage peut-être _ mais oui ! _ qui se trouverait sous l’emprise _ mais libératrice (!) à l’égard de l’étau un peu trop inhibiteur d’invention, que constituent, de fait, les normes instituées : à commencer les clichés ! générateurs, d’abord, de tant de bêtise : cf l’admirable Dictionnaire des idées reçues de Flaubert… _ de ces détournements du sens des mots _ par les phrases qu’en permanence nous constituons ; cf ici la très essentielle (!) propriété de « générativité » du discours par l’élan créatif de la parole (se jetant à l’eau), telle que l’analyse Noam Chomsky ! _ pour inventer de nouvelles significations«  ;

et Roland Gori de citer à l’appui Michel Meyer : « tout discours peut, en un certain sens, être dit figuré : non pas où il détournerait toujours quelque signification originelle, mais au sens où il se (et nous) détourne d’une certaine habitude, et manifeste par là la liberté, la créativité de son auteur (ou de son auditoire)« .

Et Roland Gori d’en déduire on ne peut plus justement que

« dès lors (…), on peut approcher la manière dont procède la création _ qui n’est jamais tout à fait ex nihilo… _, par un détournement _ fécond _ des normes habituelles » (page 277).

« Autrement dit, il ne s’agit pas _ dans tout acte émancipateur (de soi-même comme des autres que soi) _ de supprimer des normes, mission aussi stupide qu’impossible,

mais de permettre un jeu suffisant _ = suffisamment mobilisateur et inventif par rapport aux habitudes déjà installées, et aux clichés ; tels ceux que Flaubert s’amuse à mettre en lumière tant dans son personnage d’Emma (et dans tout le bovarysme) que dans celui de Monsieur Homais ; pour ne rien dire de ses Bouvard et Pécuchet… _ dans leur usage,

pour qu’elles n’empêchent pas l’invention » _ que tant et tant d’intimidations s’emploient un peu partout et à longueur de temps (et d’habitudes insidieusement prises et installées) dans le jeu et champ social de domination et d’exploitation (en commençant par l’organisation des tâches au travail et dans les professions), à inhiber, par l’arsenal et panoplie performants des diverses pressions et chantages en tous genres (dont celui à la perte d’emploi et le chômage) ; à commencer par le fonctionnement du travail scolaire quand il se centre (jusqu’à s’en hystériser !) sur la seule validation de la conformité (de ce qui est demandé à l’élève) à ce qui a été transmis, et doit être purement et simplement restitué tel quel… : sus à l’erreur ! Et vivent les notes !!!

Et « à partir de ce moment-là,

la politique

qui en _ c’est-à-dire de ces « normes« _ établit _ par l’instrument législatif de la légalité _ leur usage,

ne doit en aucun cas se limiter à la police _ bêtement vétilleuse et méchamment punitive _ des techniques qui les ont établies » _ non plus qu’à leur simple reconduction mécanique maniaque.

désormais…

C’est _ ainsi _ le destin de tout conformisme _ et la bureaucratie de la gouvernance ne manque certes pas d’y veiller ! avec la dimension d’échelle que très copieusement elle lui fournit ainsi… _ de ne saisir d’une idée, d’un mot ou d’une découverte que la forme normative _ avec tout ce que celle-ci comporte déjà d’injonctions à s’y tenir ! _ qui l’a permise _ cette idée _,

et qu’elle _ cette idée _ a _ lors de son invention-irruption native… _ transgressée _ cette « forme »  « normative« 

Le conformisme lâche la proie de l’invention _ hors clonage ! _ pour l’ombre _ répétée, elle ; clonée désormais (informatique et gouvernance aidant) à des milliers d’exemplaires !..

On comprend d’autant mieux la pertinence et l’urgence du combat d’un Bernard Stiegler, et de son Ars Industrialis ;

de même que celles de L’Appel des appels _ pour une insurrection des consciences, lancé par Roland Gori, avec Barbara Cassin et Christian Laval… _

pour l’ombre de ses résultats«  _ superbe formulation ! _, page 278.

Et tout cela sous le double étendard du pragmatisme et l’utilitarisme, au nom du réalisme de la modernité triomphante…

Comment, donc, défendre et aider à se développer la créativité,

quand « la dimension artisanale » de la plupart des « métiers » « se trouve expurgée _ sic _

pour mieux aligner ceux qui les exercent dans ce processus général de la production industrielle permettant leur prolétarisation en masse ?

Ainsi, c’est le caractère unique de l’acte qui se trouve désavoué,

et ce, au bénéfice de protocoles standardisés

et du caractère reproductible de ses séquences.

L’acte professionnel _ de poiesis _ y perd de son authenticité, de cette aura qui échappe à toute reproduction en série.

Il existe aujourd’hui chez les masses _ en suivant les analyses de Walter Benjamin déjà dès les années 30… _, un désir « passionné » de déposséder tout phénomène de sa singularité, de son unicité, en incitant à sa reproduction par standardisation.

Ce faisant, c’est la place de l’œuvre propre à l’artiste et à l’artisan qui se trouve dans nos sociétés, menacée » (page 279).

Alors : « cette place et cette fonction de l’œuvre dans nos pratiques sociales, professionnelles, culturelles et politiques ne déterminent-elles pas les chances que nous nous donnons de parvenir _ chacun de nous, encore « humains«  _ à la création ? «  (page 279, toujours).


Or « l’artiste, qui constitue le lieu social et politique _ privilégié : par sa pratique effective _ d’une résistance à cette transformation dans la civilisation technique du monde,

ne saurait, sauf à se désavouer _ en une nouvelle forme d’imposture ! d’où l’importance cruciale de la probité en Art ! _, se réduire à un travailleur de la production culturelle _ avec des fonctions de divertissement, par exemple.

Il a au contraire pour fonction sociale et politique _ cruciale ! _ d’être le garant _ de l’existence on ne peut plus vive, lumineuse et vivante ! _ d’une pensée artiste (…), quel que soit son art ; potentiel à l’œuvre chez tout citoyen digne de ce nom«  (page 280).

Et il se trouve que « l’œuvre entretient une relation privilégiée avec le jeu _ playing _ par où l’enfant construit authentiquement sa subjectivité et élabore le monde, le monde dans lequel il vit _ et nous savons tous depuis Hölderlin et la lecture qu’en fit Heidegger, que « c’est en poète que l’Homme habite (vraiment !) cette terre«  (page 280).

Or « l’espace potentiel » du jeu, « lieu _ d' »imageance » active et ouverte _ où le sujet n’est pas contraint de choisir _ seulement _ entre la brutalité des formes objectivées, en particulier des formes imposées _ du réel _, et le chaos des excitations du désir _ du çà _, informes, morcelées et morcelantes« ,

« constitue le prototype _ en forme de modèle de forme d’action ouvert… _ de ce qui, au cours du développement, s’étend progressivement à l’art, à la culture et à l’œuvre de pensée » _ jusqu’à la recherche scientifique elle-même, ou technologique ; cf ici, par exemple, tout l’œuvre de Bachelard… (pages 280-281).

Et « le jeu et la culture ne sont possibles que dans des « sociétés suffisamment bonnes » _ pour reprendre les analyses de Donald Winnicott _ ; c’est-à-dire « des sociétés où on peut vivre, jouer, chanter et rêver de temps à autre, sans la pression _ omniprésente _ de l’urgence, et sans cette « fuite maniaque » dans l’excitation permanente que connaissent bien les psys » _ et sans le matracage d’insignifiance ultra-vide des divertissements de masse… (page 281).

« Seul le playing détient cette inutilité essentielle par laquelle le jeu humain localise culturellement l’expérience fondamentale qui le maintient à distance des risques majeurs que sont le rationalisme instrumental et formel comme l’expérience hallucinatoire.

Le playing, jeu spontané, s’inscrit dans un espace particulier, ni au-dedans, ni au-dehors, dit Winnicott, fait de confiance et d’abandon, au sein duquel nous manipulons les objets du monde extérieur en les affectant _ de mieux en mieux librement _ des valeurs psychiques du rêve. (…) Le playing est donc un mode d’exploration de soi-même et de la réalité, essentiel dans l’expérience vitale d’un sujet. (…) Autrement dit, non seulement du point de vue de la subjectivité, mais encore pour le vivre-ensemble de la collectivité, l’expérience culturelle seule peut éviter la monstruosité du rationalisme morbide (…) comme celle des idéologies hallucinées et hallucinantes qui finissent par faire l’éloge de la mort et la destruction du monde concret au nom d’un monde transcendant ou abstrait.

Ce qui veut dire concrètement que les arts et les humanités, tout ce qui participe à la fabrique _ de la subjectivation la plus authentique _ de l’homme, ne doit en aucune manière être négligé au profit des enseignements et des formations plus techniques ou étroitement professionnels, comme cela l’a été ces dernières années » (pages 283-284)…

« Mais  il se trouverait _ en effet tout à fait _ ridicule de promouvoir une programmatique, un mode d’emploi des humanités, lesquelles se verraient bafouées dans leur genre en se trouvant prescrites sur le mode des logiques instrumentales, de leur rhétorique de la quantification et de la formalisation«  (…) Et, de fait, « cette organisation sociale de la culture s’est accélérée ces dernières années » ; et « le pire danger qui guette les humanités » est « celui de les voir prescrites dans des conditions qui les rendraient inoffensives et totalement dépourvues de force de transformation. Nous connaissions la culture marchandise, la culture spectacle, évitons d’avoir demain la culture compétence, une culture « normale » !«  (page 284).

« Il convient de le dire à nouveau, il faut du jeu pour qu’adviennent les conditions minimales de création qui ne soient pas seulement travail, besogne, productions automatiques où s’effacent le monde autant que le sujet. Il faut accepter cette « opinion » (…), ce postulat philosophique autant que politique, selon lequel l’inutile peut se révéler essentiel. Faute de quoi nous n’aurons plus que des innovations techniques, un monde sans humains. Il ne nous faut pas une culture normale, mais une vraie culture, qui prend son temps, son rythme, ses mystères, et dont on respecte l’espace spécifique où elle s’inscrit«  (page 285).

Et Roland Gori de proposer « que soient favorisés rapidement et intensément sur les lieux de vie privée et publique,

à l’école et au travail, à l’hôpital et dans les laboratoires de recherche, dans les salles de rédaction et dans les tribunaux,

des lieux de parole et d’écriture qui fassent témoignage des expériences de chacun«  _ et « que soit mis un terme aux évaluations formelles » des pratiques et « à leurs dispositifs d’abrutissement« …  _ (page 286).

« Il s’agit aujourd’hui, du moins je l’espère _ dit-il _ de faire de tout travailleur un artisan de son œuvre. (…) « Existent _ pour les professionnels _ le besoin de retrouver le sens de lurs expériences et le vif désir de les transmettre. Il convient politiquement de favoriser la mise en place de tels dispositifs de récits et de transmission de l’expérience, qui constituent l’arête vive de toute culture digne de ce nom  » (page 286).

C’est personnellement ce que je peux conclure aussi de ma pratique (infiniment heureuse !) de quarante-et-une années d’enseignement du philosopher, en classe terminale du lycée,

ainsi que des (deux) ateliers (de pratique artistique) que j’ai eu l’occasion d’y créer _ durant les laps de temps que l’institution leur a permis (c’est-à-dire leur a donné les moyens financiers) d’exister ! en un coin (un peu discret) du lycée et de son emploi du temps _, en constatant la richesse des œuvres mêmes _ d’écriture, de photos, de vidéos _ auxquels ils ont donné l’occasion d’advenir ; en plus de ce qu’ils ont pu permettre d’apprendre, en « faisant« , à  leurs auteurs, membres de ces ateliers : au lycée et sur les bords du Bassin d’Arcachon et à Bordeaux, comme à Rome, à Prague et à Lisbonne

_ et en y rencontrant, notamment, et suffisamment longuement, chaque fois, des personnalités rayonnantes d’artistes tels que Vaclav Jamek, Antonio Lobo Antunes ou Elisabetta Rasy…

L’institution, tout à sa priorité de conformité aux normes qui lui étaient imposées hiérarchiquement, n’en mesurant guère la valeur ! _ une valeur d’humanité, est-il seulement besoin de le préciser ?..

Mais la seule reconnaissance _ et espèce de récompense, mais pas institutionnelle… _ que j’ai jamais espérée _ dans le secret de la réalité silencieuse (justement économe de paroles) de ce que d’aucuns ont pu nommer « les reins et les cœurs«  de chacun ; et c’est de l’ordre de ce rapport à l’autre (cf sur cela les très justes et fortes analyses de Michaël Foessel en sa Privation de l’intime) qu’est l’intimité : le regard, pas même lancé, mais juste perçu, suffit… _,

est celle, très longtemps plus tard,

et en l’accomplissement, à divers degrés _ car il y faut aussi pas mal de chance dans la traversée, par chacun, des diverses catastrophes (d’une vie, de toute vie) ; cf à ce propos le très beau livre de Pierre Zaoui La Traversée des catastrophes (dont je viens de conseiller la lecture à mon ancien élève, c’était au lycée Alfred-Kastler de Talence en 1983-84, Ross William McKenna : il a maintenant 46 ans et vit à Londres)… _,

 et en l’accomplissement, à divers degrés,

de leur vie _ chacune particulière, et peut-être, et plus ou moins aussi, singulière : qui le sait et le saura ?.. _,

est celle des adultes que seront devenus _ année après année _ mes élèves _ de cette année de Terminale passée ainsi à dialoguer avec exigence un peu plus et mieux qu’académique : pour l’obtention du diplôme du baccalauréat


Car la véritable épreuve _ la vraie de vraie, la seule qui vaille vraiment ; et sans autre rattrapage que les siens, et à longueur du temps imparti à chaque vivant tant qu’il vit, pour rectifier ses maladresses _,

est bien l’accomplissement, par chacun et nous tous, de sa (et notre) _ unique et belle _ vie…

Et sur celle-là, il n’y a pas _ auprès de quel (diable, diantre !, de) jury ? _ de tricherie efficace possible.


Titus Curiosus, ce 23 janvier 2013

Post-scriptum (ce 12 février)  :

et je voudrais ajouter pour finir (et mettre l’accent sur l’essentiel)

trois contre-épreuves auxquelles soumettre encore et encore l’imposture et les imposteurs,

par la proposition de lecture de deux passages de livres capitaux, et de visionnage d’un immense film :

soient

_ le mythe final du jugement des morts aux Enfers, en conclusion (ouverte, non dogmatique _ c’est seulement un renfort aux efforts, toujours insuffisants, de l’argumentation de Socrate, vis-à-vis de ses interlocuteurs, Calliclès, Polos et Gorgias, qui fuient encore au terme des débats… _) du Gorgias de Platon : un dialogue absolument indispensable sur le sens de l’existence humaine face à la monstruosité _ infinie _  de culot et mauvaise foi de l’imposture des imposteurs ;

_ la parabole du « Grand Inquisiteur » de Dimitri Karamazov, et son « Si Dieu n’existe pas, tout est permis« , dans le grandiose et admirable Les Frères Karamazov de Dostoïevski ;

_ et le chef d’œuvre de Woody Allen, l’indispensable _ époustouflant de justesse ! _ et ô combien admirable ! au-delà même de l’humour dont il colore de façon si poignante le tragique !!! Crimes et délits ! _ c’est son opus n° 20…

la fulgurance généreuse (et à effet-retard) de Pierre Bonnard : l’ouverture du (premier) musée Bonnard au Cannet

31août

Sur l’indispensable et magnifique catalogue d’exposition Bonnard et Le Cannet dans la lumière de la Méditerranée, au tout nouveau Musée Bonnard, du Cannet.

Quasi contemporain du (génial et encore en partie inouï) musicien Lucien Durosoir (1878-1955),

Pierre Bonnard (1867-1947) dispose enfin _ ce mois de juin 2011 _, au Cannet, sur les hauteurs de Cannes (et en surplomb sur la côte, la mer et l’Estérel), du premier musée qui soit consacré à son génie, si fortement, lui aussi, idiosyncrasique ; et éblouissant !!!

« Comment ne pas donner raison à Matisse _ indique page 10 Véronique Serrano, le conservateur de ce musée Bonnard du Cannet _ lorsqu’il s’exclame que Bonnard est « le meilleur d’entre nous » ;

lui qui, encore, à la mort du peintre en 1947, se heurtait violemment à un Christian Zervos interrogeant : « Bonnard est-il un grand peintre ? » Et Matisse de lui répondre : « Oui ! Je certifie que Pierre Bonnard est un grand peintre pour aujourd’hui, et sûrement pour l’avenir » »

_ ce à quoi on peut ajouter cette remarque de Robert Hugues, le 9 janvier 1966, au sortir de la grande rétrospective Bonnard, à la Royal Academy of Arts, de Londres : « Jusqu’à la semaine dernière, il aurait paru extravagant d’affirmer que Pierre Bonnard était le plus grand artiste du XXe siècle. A présent, la question se pose« , indique Sarah Whitfield, en son article Une Question d’appartenance, page 66 de l’album Bonnard, l’œuvre d’art, un arrêt du temps (aux Éditions du Ludion, en 2006, pour l’exposition au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris).

Et Véronique Serrano de poursuivre avec la plus grande pertinence, toujours :

« Bonnard, lui, savait que son époque n’était pas prête à comprendre sa peinture ; et, en visionnaire, s’adressait aux peintres du XXIe siècle : « J’espère que ma peinture tiendra sans craquelures. Je voudrais arriver devant les jeunes peintres de l’an 2000 avec des ailes de papillon ».

Aujourd’hui, en juin 2011, Bonnard a son musée » _ à nous de regarder ! ce qu’il nous offre en sa générosité..

Et Véronique Serrano signalait, dans cette même perspective, juste au paragraphe précédent :

« L’enjeu du musée, outre le fait d’organiser des expositions en résonance avec l’œuvre de Bonnard, d’étudier et de présenter ses collections, est de mieux faire connaître et apprécier _ pédagogiquement, en quelque sorte : toujours mieux apprendre à regarder ce que l’artiste offre à notre contemplation : surtout à ce degré (bonnardien !) de profusion et puissance dans la délicatesse du jeu si généreusement opulent des formes et des couleurs  _ l’œuvre de Bonnard.

La voie de cette relecture _ et c’est cela que j’ai à cœur, très modestement, de souligner, à mon tour ici _ est ouverte depuis la magistrale exposition de Jean Clair en 1984,

qui fut le premier à replacer Bonnard au cœur _ le plus vivant ; et battant ! _ de l’histoire de l’art qui allait s’écrire après la Seconde Guerre mondiale

et révéler le Bonnard tardif _ victime (bien contingente !) d’une succession (notariale) un peu complexe, qui ne s’est résolue (juridiquement) qu’en 1964 _ au public français et américain comme un peintre d’exception.

Depuis lors, les essais et les expositions se sont multipliés, réajustant

_ non sans réticences toutefois, jusque, justement, me semble-t-il, cette année-ci, 2011 : cf, ainsi, encore, les principales contributions de l’album, en 2006, Bonnard _ l’œuvre d’art, un arrêt du temps, telles celle d’Yve-Alain Bois ou celle de Georges Roque : plus soucieuses du contexte (historico-international : la modernité « moderniste« ) que de l’audace génialissime (tranquille et patiente en son incessante recherche ! sur la toile via la palette, en son bien exigu, pourtant, atelier de sa villa Le Bosquet sur les hauteurs du Cannet : preuve que le recul de l’œuvrer est d’abord sensitif, cérébral, et notamment mémoriel) de l’idiosyncrasie bonnardienne, pour mon goût ! _

réajustant _ donc : on ne peut mieux justement !!! _ l’histoire de l’art

et corrigeant l’injustice«  _ en aidant à un peu mieux ouvrir les yeux (et réajuster plus finement les perspectives) des aveugles et sectaires : je suis toujours très optimiste !

Le superbissime catalogue, Bonnard et Le Cannet dans la lumière de la Méditerranée, aux Éditions Hazan _ l’exposition des œuvres de la (jeune) collection de ce musée, ajointées aux œuvres présentes en d’autres musées et collections privées concernant l’activité de Bonnard (de 1927 à sa mort, le 23 janvier 1947) au Cannet, dure du 26 juin au 25 septembre 2011... _,

vient excellemment

_ par les contributions des textes (dont une réédition de l’article de Jean Clair Petite métaphysique du violet dans la peinture de Pierre Bonnard, « publié pour la première fois dans le  catalogue de l’exposition Peindre dans la lumière de la Méditerranée, Marseille, musée Cantini, 1987 » : ces contributions, excellentes, sont le fait de Marina Ferretti Bocquillon, Belinda Thompson, Jean Clair, Céline Chicha-Castex, Robert Mangú et Gisèle Belleud),

comme par la somptuosité des images réunies offertes ! quel enchantement ! et c’est bien aussi un phénomène d’époque que de bouder pareille qualité de plaisir ! l’époque se complaisant, nihilistement, dans le pire trash !!!

De Jean Clair, ne pas se lasser de réécouter l’entretien (de 62′) avec Francis Lippa le 20 mai dernier dans les salons Albert-Mollat, à propos de ses Dialogue avec les morts et L’Hiver de la culture… ; cf aussi mon article du 16 juillet dernier : Un entretien magique : avec Jean Clair (et passages d’anges !) à propos de ses « Dialogue avec les morts » et « L’Hiver de la culture », le 20 mai dans les salons Albert-Mollat _

en témoigner ;

à relier à un autre autre très bel album, Bonnard en Normandie, aussi aux Éditions Hazan _ pour une exposition tout aussi riche et passionnante, qui s’est tenue au musée des Impressionnismes, à Giverny, du 1er avril au 3 juillet 2011… Pierre Bonnard a résidé régulièrement à Ma Roulotte (en surplomb de la Seine et avec jardins et arbres profus), à Vernonnet, achetée en 1912 et vendue en 1938…

L’avantage (inestimable !) de ces expositions _ et celui, consécutif, des albums qui en gardent une trace accessible ad vitam æternam : vive le livre !!!! _ est de ré-unir _ un moment _

et donner à contempler _ le plus tranquillement possible à qui va se soumettre à la puissance retournante de leur intensité ! _,

des œuvres dispersées dans le monde entier, au fil des achats et des coups de cœur des collectionneurs amateurs fous de ces chefs d’œuvre, ou des musées de par le monde _ l’œuvre de Pierre Bonnard a immédiatement rencontré un tel engouement (ô combien lucide !) _ ;

et d’offrir au spectateur (s’émerveillant !) le miracle de comparer (et ressusciter) l’œuvrer même, en acte, de leur créateur :

c’est à cette « vivacité« -là, en effet

_ je reprends ici un mot de Deepak Ananth en sa très belle contribution, pages 282 à 284, de Bonnard _ l’œuvre d’art, un arrêt du temps : L’Achèvement différé : « la peinture (de Bonnard) se prête à des vivifications infinies _ de sa part ; puis de la nôtre : à nous de bien vouloir nous y prêter à notre tour, en et par nos (propres) « actes esthétiques » ! _ Il ne saurait y avoir de fin irrévocable lorsque la vivacité _ voilà ! _ est l’essence de l’œuvre« , dit-il excellemment, page 283 ; car, poursuit-il, page 284 : « la proximité de l’image, qui est une constante du langage plastique de Bonnard, signale une intimité emblématique, un élan fusionnel avec l’acte même _ voilà ! l’acte de création, ici _ de peindre, dont la touche _ en sa fulguration et ses effets, pour toujours, d’éternité ! _ est la manifestation exemplaire«  _,

que nous incite, en permanence _ en ce qui, en quelque (patient, et surtout somptueux) « arrêt du temps«  (l’expression est de Pierre Bonnard lui-même), fut en quelque sorte (très patiemment, et avec fulgurances successives) capté par l’artiste… _, la toile (hyper-)colorée de Bonnard,

en la fulgurance patiente des infinies micro-modulations des vibrations à jamais actives, pour qui y prête vraiment son regard un peu (et vraiment !) attentif, déposées pour jamais sur la surface de la toile qui demeure _ et pour peu que ne la ruinent pas trop quelques « craquelures«  : Bonnard en réparait déjà… ; par exemple celles du tronc (mauve) du marronnier de la toile Décor à Vernon (La Terrasse à Vernon), demeurée en l’atelier du Cannet à sa mort… _, en quelque sorte proustiennement, « dans le temps« .

Que s’efforcent aussi d’approcher, en leurs analyses et synthèses _ ils y tournent autour _, les regardeurs-commentateurs…

Sur l’acte esthétique, revenir (toujours !) au travail décisif (et nécessaire !) de Baldine Saint-Girons, L’Acte esthétique, aux Éditions Klincksieck ;

ainsi qu’à l’admirable Homo spectator de Marie-José Mondzain, aux Éditions Bayard :

deux viatiques indispensables d’une esthétique efficiente parfaitement juste…

Une dernière énigme, pour finir _ qui me travaille dans ma recherche de la vérité de Bonnard _ :

à la lecture (attentive) de ces différents albums consacrés à l’œuvre (somptueux) de Pierre Bonnard,

j’ai relevé une obscurité, telle une tâche blanche de fond de l’œil, concernant la personne de Renée Monchaty,

« dont Bonnard tomba amoureux en 1920 _ et avec laquelle (elle seule ; c’est-à-dire sans sa compagne Marthe, demeurée, elle, à Cannes chez Berthe Signac) il séjourna quinze jours à Rome : en compagnie du neveu Charles Terrasse, alors étudiant de l’École française de Rome, au Palais Farnèse, ils arpentèrent les ruines, en mars 1921, écrivit à Marthe Pierre… _ et qui se donna  la mort en 1925« ,

comme l’indique en note Jean Clair, page 45 de l’album Bonnard et Le Cannet dans la lumière de la Méditerranée ;

alors que, en sa contribution Pierre Bonnard, vie privée, image publique (pages 31 à 39 de ce même album), Belinda Thomson apporte des renseignements contradictoires :

« Renée Monchaty, la première fiancée de Bonnard (sic) a été son modèle _ par exemple déjà dans La Cheminée : une œuvre (sculpturale) de 1916 ! Et Renée était-elle blonde ? ou brune ?.. _ et son amante, peut-être aussi son étudiante. Son amour malheureux pour Bonnard _ toujours plus que discret sur son intimité, comme il était alors parfaitement de mise dans les excellentes familles, telle celle de Pierre Bonnard ! _, qui semble avoir été réciproque, la conduira à se suicider à Rome en 1923«  _ ce qui est une erreur, au moins de date : Renée Monchaty s’est donnée la mort, par un coup de revolver, le 3 septembre 1925 : fut-ce à Rome?.. Je n’ai glané que bien peu de renseignements en mon début d’enquête…

Et Belinda Thompson poursuit :

« La décision soudaine de Bonnard d’épouser Marthe en 1925 _ la formalité eut lieu le 5 août 1925, à la mairie du 17e arrondissement de Paris _, apparemment pour mettre fin à ce sentiment qu’elle éprouve d’être « une de ces femmes que l’on n’épouse pas » _ Marthe est le modèle et la compagne de Pierre depuis 1893 ; et elle le demeurera jusqu’à sa mort, le 26 janvier 1942, à la Villa Le Bosquet du Cannet (Pierre y mourra, lui aussi, le 23 janvier 1947) _, suit cette période de difficultés affectives« , à la page 38…

L’importance des liens affectifs de Pierre Bonnard en sa vie d’homme n’est pas rien qu’anecdotique, quand on mesure la place en l’œuvre pictural même de ses liens à ces personnes, et à leur souvenir qui demeurait quand elles avaient disparu…

A preuve,

la merveilleuse analyse des deux tableaux, La Palme (de 1926, au Cannet), puis Jeunes femmes au jardin, ou La Nappe rayée, vers 1921-1923 _ à Vernonnet _ (tableau terminé vers 1945-46 _ au Cannet _) à laquelle procède Jean Clair en son article Petite métaphysique du violet dans la peinture de Pierre Bonnard, pages 41 à 45.

Pour La Palme, d’abord :

« la volumétrie des objets et des figures apparaît saisie comme projetée sur une surface courbe concave, et non pas convexe, sur une sphère creuse pour ainsi dire. Ce qui est le centre de la vision en est aussi le plus éloigné ; et ce qui apparaît à la périphérie se déforme et s’allonge. Ce que l’œil pointe est aussi ce qui lui échappe (…) et, sur les bords, tout fuit (…). L’œil concentre et ramasse une myriade _ profuse, en effet : comme ses jardins ! _ de sensations, la pupille est bombardée _ oui _ de stimuli lumineux, mais, pour le peintre, le problème est de saisir ce foisonnement et d’en restituer _ voilà ! _ la richesse. Plutôt que projeté sur une sphère homologue au globe oculaire, le réel est brassé, comme la confiture dans une bassine de cuivre, ramassé et confit dans une cavité creuse dont les parois s’évasent.

De l’emploi de cette perspective naturalis, physiologique, découlent l’emploi et l’ordre des couleurs.

Ce qui vient en premier plan, ce n’est pas la couleur lumineuse, l’orange ; c’est le violet. C’est la couleur dont l’intensité, dont la vibration ondulatoire est la plus forte qui vient au-devant de l’œil, là où l’œil cherche à voir le plus. Le « mehr Licht » _ goethéen _ du peintre, là où il pointe le visible, est le seuil même où la sensation de la lumière s’absorbe dans l’invisible _ le diaphane ? qu’évoque Marie-José Mondzain ? La couleur qui est la plus proche de l’énergie pure est aussi la trappe, le « trou noir » par où le visible s’échappe.

La terre, le monde réel, le solide, ce que l’on peut saisir, voir, habiter, appréhender, tenir, les routes, les maisons, les êtres _ même ! _,

sont toujours, chez Bonnard, un arrière-pays _ à la Bonnefoy _ qui brille derrière l’écran radiant du violet, ce seuil de l’ultra-visible.

La Palme, de 1926, est l’une des œuvres les plus significatives à cet égard.

Le monde où l’on habite, avec ses maisons, ses rues, ses femmes à la fenêtre secouant un tapis, ses volets verts, ses ocres rouge et jaune, ses roses et ses orangés, est une bande de lumière isolée du peintre, un îlot perdu entre le lointain bleu et le premier plan livré au vert et au violet.

La figure principale _ c’est là dire son importance (vitale !) _ est une femme, à mi-corps, à l’avant-plan. Elle est voilée de violet et elle offre _ telle Aphrodite à Paris, chez Homère _ une pomme. Pomme d’or de Virgile, fruit parfait, sphère pleine du don de la présence, offrande d’amour, lumière et saveur concentrée.

Mais c’est aussi le fruit dérobé dans l’ombre _ l’amour caché, non tout à fait (civilement et urbainement) montrable _,

comme est interdite _ comme victoriennement, encore et toujours pour Bonnard en 1926… _ la possession de ce monde habitable et aimable que le tableau reproduit.


Regardons-le mieux _ ainsi que le demande et l’impose tout tableau de Bonnard ; ainsi que toute grande œuvre vraie ! non menteuse ! Par exemple, celle de Proust ; ou celle de Faulkner, pour rester en ces mêmes années… _ :

il figure un œil de géant ; il est la métaphore, la projection _ quasi littérale ; lacaniennement _ d’un œil, une grande amande que bordent les cils du palmier et les sourcils des feuillages, et sur la lisière de laquelle papillonnent _ instamment _ des frondaisons. La lumière brille en son fond, mais rien ne sera possédé _ charnellement et socialement ; une malédiction (officielle) ne cessant de peser... _ de ce qu’il voit.

Telle est la secrète mélancolie _ inaltérable parmi l’art de la joie, aussi, de Bonnard : car ce dernier n’est pas, lui non plus, niable ! les deux s’entremêlant à l’infini _ de cette peinture, sous son apparente _ mais tout aussi réelle ! Bonnard est par là toujours humble et discret, quasi timide (et ainsi partagé ! clivé…), en sa joie _ allégresse.

M’accusera-t-on de psychologisme ? _ s’enquiert alors Jean Clair. Certes non : tout compte ! en un œuvrer : le temps du terrorisme formaliste structuraliste (ce certains « modernes« ) est désormais passé !

L’un des plus beaux tableaux qu’ait peints Bonnard est Jeunes femmes au jardin, ou La Nappe rayée _ voici alors l’exemple de la plus splendide confirmation de la thèse avancée pour La Palme.

Le pluriel est de politesse : de la seconde, Marthe, la femme du peintre _ âgée alors (si la scène réelle eut bien lieu en 1921) de cinquante-deux ans _, ne se distingue qu’un profil perdu sur la droite. La jeune femme à la tête ronde ronde et dorée comme une pomme, et qui sourit, est bien le seul sujet du tableau. Projetée à l’avant-plan, elle demeure dans une pénombre violette. Le réel, la lumière, le possible, les fruits posés dans leur corbeille sur la table, le sable jaune comme une plage, sont à l’arrière-plan.

Le peintre, là aussi _ analyse Jean Clair _, célèbre le deuil de la présence, autant _ les deux à égalité ! _ qu’il célèbre la beauté et la fascination du visible.


Or, on sait aujourd’hui
_ l’article a été écrit en 1987 _ l’identité de la jeune femme et le destin tragique qui l’a liée au peintre _ Bonnard, en mars 1921, au moment de l’escapade romaine (avec Renée Monchaty), avait cinquante quatre ans (et Marthe, sa compagne non encore épousée, cinquante-deux J’ignore, jusqu’ici, la date de naissance de Renée Monchaty. La note de Jean Clair à propos de cette jeune femme, commencée de citer un peu plus haut en cet article-ci, se conclut alors ainsi : « Cette crise déterminera chez le peintre une série d’autoportraits où le violet joue _ encore _ un rôle essentiel, d’une tonalité dramatique souvent inattendue«  ; à prolonger…

Sous le sourire, sous la beauté qu’il célébrait, Bonnard avait aussi, comme un glacis subtil, posé _ à quel moment, lors de quelle « reprise«  de l’œuvre, achevée vers 1945-46 : à la Libération, donc ? _ le voile de la détresse et de la perte.


Au seuil du visible que nous croyons voir et posséder, demeure _ ainsi _ l’invisible des êtres et des choses que nous perdons _ et avons perdus, aussi : tel Orphée, Eurydice… ; cf ici le beau petit livre de Claudio Magris Vous comprendrez donc, où l’auteur donne la parole, outre-tombe, à son Eurydice perdue _, que nous n’avons cessé de perdre ; et dont le violet, à l’extrême de la gamme des couleurs, nous tend l’effigie spectrale _ un autre mode (spectral lui-même ; et alenti…) de possession ?


Ainsi les hommes de la lumière, selon l’expression de Camus, sont-ils condamnés, comblés par le jour et par les collines, à fuir _ aussi ; est-ce nécessairement, cependant, une fuite ? _ dans l’invisible.« 

On comprend en quoi et comment, très précisément,

l’œuvre de Pierre Bonnard,

au-delà de la puissance formidable intense de son idiosyncrasie, déjà _ et c’est un cadeau formidable ! _,

prend, aussi, et très pleinement place,

à l’acmé du plus puissant des avancées de l’exploration artistique du réel,

en la complexité jamais réduite à quelque squelette,

mais au plus vif (et nacré) de la chair,

des explorations artistiques de l’imageance _ cf mes propres travaux sur la musique de Durosoir (1878-1955) _,

pour penser au plus fin et plus vrai,

le réel tel que nous avons à le percevoir, le vivre et le bâtir,

l’aménager…

Car rien « que soi« , « ce n’est pas suffisant« , pour Pierre Bonnard,

comme le rappelle très justement Michèle Tabarot, à l’ouverture, page 11, de ce très important Bonnard et Le Cannet dans la lumière de la Méditerranée :

« Il est toujours nécessaire _ au peintre (et artiste) que Pierre Bonnard est _ d’avoir un sujet, si minime soit-il,

de garder un pied _ au moins _ sur terre« …

De même que

l’accroche à la forme,

doit contrebalancer le risque du vertige

de la couleur :

remerciant très chaleureusement son ami Paul Signac, de ses vigoureux encouragements et éloges,

Pierre Bonnard, le 29 décembre 1933, lui déclare ainsi :

« Tout récemment, vous m’avez donné un fameux encouragement,

et j’en puise d’ailleurs _ de mon côté _ dans vos architectures colorées ;

car j’ai bien besoin de me plier aux grands rythmes _ voilà ! sans tomber dans l’abstraction, par conséquent _ que vous défendez« …

Pierre Bonnard : un créateur décidément majeur,

pour notre réjouissance !


Titus Curiosus, ce 31 août 2011

Comprendre les musiques : un merveilleux gradus ad parnassum _ les « Eléments d’Esthétique musicale : notions, formes et styles en musique » aux éditions Actes-Sud / Cité de la musique, sous la direction de Christian Accaoui

15juil

En huit-cent pages d’une lisibilité optimale,

Christian Accaoui et l’équipe qu’il a réunie de dix-sept autres musicologues,

nous livrent une lumineuse entrée, en 101 articles _ depuis « abstraction esthétique » jusqu’à « virtuosité« , en passant par « musique et texte«  _, à plus de cinq siècles de musique(s),

en l’espèce de ces passionnants Éléments d’Esthétique musicale _ Notions, formes et styles en musique,

qui viennent de paraître, le 2 mars 2011, aux Éditions Actes-Sud / Cité de la Musique.


La quatrième de couverture résume excellemment le propos de cette magnifiquement éclairante entreprise :

« Offrir au plus large public un panorama général de l’esthétique musicale de 1600 à nos jours, sans exclure les références aux époques antérieures _ ainsi l’article Moyen-Âge _, telle est l’ambition _ parfaitement tenue !!! _ de cet ouvrage.

Les auteurs de ces Éléments d’esthétique musicale se sont donné trois principes directeurs : placer au centre du propos les œuvres elles-mêmes _ d’abord ! _, en les admirant et en les questionnant _ en effet ! _ ; ne jamais perdre de vue que la musique tour à tour parle, peint, fait rêver, émeut, divertit, console, tonifie, amuse, élève, exalte, solennise, ritualise, fait danser, s’adresse à l’intelligence des formes, porte à la mélancolie ou au rire, etc. _ vecteurs multiples d’où procède dynamiquement le sens ! _ ; mettre en évidence ce qui relie _ intensément _ la musique au monde, le musical à l’extra-musical _ soit contextualiser la musique dans la diversité plurielle très riche de ces liens plus que vivants : à vif !

Ces Éléments proposent, par ordre alphabétique, une centaine de définitions qui sont autant d’interrogations _ c’est décisif ! et rend ce travail mille fois plus vivant qu’un académique dictionnaire statique ! _ : techniques (Notation, Rythme…), formelles (Fragment, Sonate…), stylistiques (Baroque, Jazz et musique savante, Postmodernité…), esthétiques (Formalisme, Imitation, Ironie, Rhétorique…), pratiques (Enregistrement, Improvisation, Instrument…) ou encore méthodologiques (Ethnomusicologie, Sociologie…).

Par l’étude _ fouillée et efficace : éclairante _ du contexte (social, littéraire, philosophique, artistique) qui voit naître les œuvres, y impose sa marque et induit des pratiques spécifiques, notions et musiques sont replacées dans leur époque, afin de ne pas projeter sur elles nos catégories modernes » _ projection source de contresens formalistes (ou structuralistes), eu égard aux prégnances encore vivaces de la modernité musicale d’entre 1945 et les années quatre-vingt, quatre-vint dix du siècle dernier ; dont le prototype demeure en France notre Pierre Boulez…

La jeune équipe _ précise, dynamique et efficace ! _ de cette très performante entreprise d’analyse de pensée et d’édition

qu’a réunie Christian Accaoui _ maître de conférences à l’université Paris VIII et professeur d’esthétique musicale au Conservatoire national supérieur de musique et de danse de Paris : lui-même est intervenu (avec beaucoup de pertinence, chaque fois) dans 50 des 101 entrées _

est, me semble-t-il, passée par les acquis, désormais, de la génération des Baroqueux _ à la suite des géniaux Gustav Leonhardt  et Nikolaus Harnoncourt : seul le second est cité dans l’ouvrage _,

qui a permis de bien situer _ très historiquement _ le contexte des diverses fonctions _ entrecroisées _ de la musique,

et en particulier son ancrage _ profond et décisif _ dans la rhétorique _ j’y reviendrai dans l’article que je dois prochainement consacrer au très remarquable travail (très fouillé) de Martin Kaltenecker, L’Oreille divisée _ L’écoute musicale aux XVIIIe et XIXe siècles, aux Éditions MF, paru en mars 2011 également.

Christian Accaoui précise tout cela dans son très judicieux et éclairant Avant-propos, pages 9 à 12 :

« Parce que ce sont les œuvres elles-mêmes qui nous intéressent _ et pas les courants théoriques : un recentrage très sain ! _ et nous attirent _ nous aussi, mélomanes ! _ ;

et parce que nous sommes persuadés qu’elles nous intéressent et nous attirent au-delà de leur facture _ technique _ en vertu de la part de monde _ voilà ! _, de vie, d’humanité _ mais oui ! _ qui les habite _ et les fait elles-mêmes déjà vivre, et d’abord naître sous la plume des compositeurs qui les créent ! en l’imageance même de leur poiêsis ! _,

notre ambition principale _ c’est excellemment souligné ici, page 9 _ est de mettre en évidence _ c’est parfaitement réussi ! _ ce qui relie _ si vivement _ la musique au monde extra-musical » _ à contre-pied des endogamies formalistes qui tiennent encore aujourd’hui le haut-du-pavé de bien des allées des (petits) mondes institués et en place de la musique : Christian Accaoui le souligne très bien.

Et de préciser ici :

« Pour autant, il ne s’agit pas d’arracher les œuvres à leur technicité,

il s’agit de mettre en correspondance _ voilà l’opération décisive _ leur technicité avec le sens qui l’a commandée«  : nous voici ici au cœur même de cette lumineuse et très efficace et très réussie _ chapeau ! _ entreprise

La démarche est ici triple : « descriptive, culturelle, historique :

décrire _ avec clarté _ les éléments fondamentaux de la musique,

resituer _ avec justesse et un maximum d’amplitude _ les œuvres musicales dans la culture et tout particulièrement dans leur contexte d’origine,

mesurer _ avec sens critique et modestie _ la distance historique qui nous sépare de ces contextes d’origine« .

« Un certain nombre d’entrées traitent donc _ il s’agit de « décrire » simplement et clairement : en évitant autant que possible le jargon technique ; et pour mieux les faire « approcher » et « comprendre« … _ des notions techniques essentielles : composantes de la musique (HARMONIE ET CONTREPOINT, MÉLODIE, RYTHME, THÈME, TIMBRE, etc.), « langages » (MODALITE, TONALITE, ATONALITE, etc.), formes (FUGUE, FORME-SONATE, SUITE, etc.), éléments fondamentaux de la pratique (INSTRUMENT, NOTATION, VARIATION, etc.)« .

Ensuite, le travail crucial de « resituer » :

« Relier le musical à l’extra-musical,

c’est éclairer ces éléments techniques par les contextes _ littéraire, philosophique, artistique, social hiérarchie des adjectifs historiquement très judicieuse ! _ et mettre en évidence l’arrière-plan culturel _ fondamental _ qui les enveloppe _ voilà _ et y laisse sa marque : par exemple, l’architecture de la forme-sonate doit beaucoup à la conception du temps de l’idéalisme allemand, ou le sérialisme généralisé à la pensée structuraliste _ en effet ; et c’est parfaitement réalisé !

Mais c’est aussi porter son attention à la pratique musicale elle-même _ car c’est là l’humus et le terreau de cette culture _,

irréductible, singulière _ parfaitement ! _,

qui contribue à son tour à façonner _ mais oui : en un processus de feed-back plus ou moins congruent _ le contexte culturel.

Cet entre-deux, où se croisent le musical et l’extra-musical, est constitué :

a) par l’intersection entre le domaine musical et la conception du monde propre à chaque époque. La culture a connu des mutations, progressives ou soudaines _ selon des temporalités en effet variables et contrastées : cf François Hartog : Régimes d’historicité _ présentisme et expériences du temps, aux Éditions du Seuil, en 2002… _, qui ont délimité des époques nettement différenciées _ oui ! Gare aux projections anachroniques naïvement égocentrées ! Le cours de l’histoire de la musique a été profondément infléchi _ et c’est encore trop peu dire ! _ par ces mutations _ radicales civilisationnellement : l’aisthêsis est le terrain de fond de l’humanisation ; cf par exemple Jacques Rancière : Le Partage du sensible_ qui ont induit chaque fois une manière singulière de se représenter la musique et de projeter du sens sur le son _ opération principielle on ne peut plus décisive ! et qu’il importe de saisir en sa variable spécificité _ : c’est ainsi que l’essence de la musique est au début du Moyen-Âge le nombre, à l’âge classique l’imitation, à l’ère romantique et moderne la forme de la musique pure. D’où les entrées qui marquent ces régimes très généraux de la musique (NOMBRE, IMITATION, FORMES MUSICALES, MUSIQUE PURE ET MUSIQUE ABSOLUE, etc.) ;

b) par des notions esthétiques générales, communes à plusieurs arts, ou qui découlent des régimes cités  précédemment (POÉTIQUE, SUBLIME, IRONIE, SYMBOLE ROMANTIQUE, etc.) ;

c) par les grandes catégories stylistiques issues de l’histoire de l’art (BAROQUE, CLASSIQUE, MOYEN-ÂGE, RENAISSANCE, ROMANTISME, etc.) ;

d) par les mouvements artistiques de l’époque moderne. Par exemple, le symbolisme, courant essentiellement littéraire, a marqué durablement Debussy et passagèrement Bartok ou Schönberg (d’où les entrées SYMBOLISME, EXPRESSIONNISME, NÉOCLASSICISME, SURRÉALISME, etc.) ;

e) par la nature des rapports qui lient, fortement ou faiblement _ c’est, de fait, très variable _, la sphère du musical et le reste de la société (ABSTRACTION ESTHÉTIQUE, FONCTION, POLITIQUE, SOCIOLOGIE, etc.) ;

f) par la marque laissée sur la musique par les arts, les disciplines, les divers domaines qui ont contribué à la façonner, elle qui s’est longtemps développée en relation avec le rite, le verbe, la danse, la fête, les passions (voir JAZZ ET MUSIQUE SAVANTE, MUSIQUE RELIGIEUSE, PASSIONS, RHÉTORIQUE, SACRÉ ET PROFANE, etc.) ;

g) par les concepts de l’esthétique philosophique. S’il est souhaitable que l’approche de la musique ne soit pas orientée et surplombée _ en effet _ par les concepts philosophiques, on ne peut ignorer que ces derniers n’ont cessé d’induire _ oui, plus souterrainement et à terme _ des présupposés, conscients ou non, chez les musiciens et les musicologues. Quelques entrées traitent donc de notions spécifiquement philosophiques (BEAU _ SUBLIME _, ESTHÉTIQUE) ;

h) par les multiples _ le plus souvent mal diffusés par l’édition : que de lacunes ici ! _ écrits sur la musique (débats théoriques, polémiques, traités d’interprétation, pages littéraires) qui dessinent les horizons de pensée et d’attente _ mais oui : une mine laissée à l’abandon _et éclairent les diverses représentations que l’on a pu se faire de la musique au cours des âges, ainsi que le sens que les compositeurs ont voulu mettre _ mais oui _ dans leur art ;

i) par les divers champs disciplinaires qui sondent _ voilà _, chacun d’un point de vue différent, le phénomène musical. Relier le musical à l’extra-musical ne peut se faire qu’en croisant _ c’est cela ! _ des approches fondées sur ces disciplines variées, croisement qui présuppose à son tour une étude critique et historique _ à mener : et c’est ici entrepris ! _ de chacun de ces champs (ANALYSE, ESTHÉTIQUE, HERMÉNEUTIQUE, SOCIOLOGIE, etc.).« 

Et Christian Accaoui de préciser enfin les enjeux d’actualité et inactualité historique :

« Replacer les œuvres dans leur contexte d’époque, c’est éviter l’anachronisme si fréquent qui consiste à projeter _ idéologiquement : comme s’il s’agissait de substances immuables : « naturelles » ! _ nos catégories modernes sur des notions et des œuvres anciennes.

Cet ouvrage est donc esthétique (…) au sens large : en ouvrant en grand ses pages à la poétique et à la rhétorique qui étaient chez les Anciens et les classiques avant l’apparition de l’esthétique _ Baumgarten, Kant, au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle _ le lieu pour la critique d’art _ qui naît elle-même au cours de la première moitié de ce même siècle ; avec l’émergence d’un public : multiplication de salles d’opéra (après Venise), premières salles de concerts (le Concert Spirituel à Paris, en 1725), etc.

Resituer les œuvres et les pratiques musicales dans leur contexte d’origine sans les resituer dans l’histoire, ce serait les figer dans l’esprit ou les mentalités du temps qui les ont vu naître. Les resituer dans l’histoire, c’est les replacer dans les traditions dont elles sont issues et mesurer la distance historique qui nous sépare de leur monde d’origine et qui les voue à toutes sortes d’avatars et de réinterprétations.

Si certaines notions sont spécifiques d’une époque donnée (le poème symphonique par exemple n’intéresse quasiment que la période romantique _ qu’en penserait un Lucien Durosoir en 1920 pour le Poème, ou 1924 pour Le Balcon ? par exemple… _, d’autres sont transhistoriques.

Dans ce dernier cas, nous avons cherché à retracer brièvement l’évolution _ le négliger conduit à trop de confusions… _ des notions qui connaissent selon les cas éclipses, mutations, avatars. Nous avons tenté de comprendre la diversité _ signifiante _ des usages d’un terme, l’évolution, parfois sinueuse _ mais oui ! _, d’un concept«  _ cf ici le travail passionnant en philosophie politique d’un Michaël Foessel en son État de vigilance ; et cf mon article sur ce travail le 18 janvier 2011 :Faire monde” face à l’angoisse du tout sécuritaire : la nécessaire anthropologie politique de Michaël Foessel« 

Ainsi l’ouvrage fait-il tout spécialement « ressortir la spécificité _ oui : c’est indispensable _ des époques de l’histoire de la musique et les grandes lignes de force _ voilà _ qui les traversent _ et travaillent _, mettant en lumière un développement à la fois continu et discontinu« . Car « ce développement a laissé des traces, comme des sédiments stratifiés _ c’est cela ! _, dans nos manières d’entendre et structure _ toujours _ nos écoutes«   _ cf ici le très remarquable L’Oreille divisée de Martin Kaltenecker…

De cet aperçu rétrospectif (et présentatif de son mode d’emploi, en cet Avant-propos) sur la logique de cet ouvrage qu’il a conduit,

Chritian Accaoui conclut, page 12, ceci,

qui est décisif pour le présent de la lecture :

« Un tel but ne peut que tendre résolument à rompre avec le formalisme _ voilà _ qui a dominé la musicologie depuis 1960 ; et dont elle se détache _ de même que la musique même _ progressivement depuis une quinzaine d’années.
On voudrait conserver de l’approche formaliste la rigueur qu’elle a apportée dans l’approche interne des œuvres,
mais rejeter son déni _ mutilant et fallacieux _ des propriétés externes,

déni qui a contribué à replier la musique sur sa technique, à la couper _ tragiquement ! _ du monde.« 

« Plus précisément _ poursuit-il en ce très remarquable Avant-propos de ce livre majeur pour l’approche non musicienne, mais mélomane de la musique, d’une lecture très claire ! et très pédagogique en le partage de sa culture plurielle si lumineusement croisée en ses aperçus proposés _,

nous pensons qu’il n’y a pas de séparation nette _ voilà _ entre propriétés internes et propriétés externes,

que toutes les musiques ne se réduisent pas _ idéellement _ à des « formes en mouvement »,

qu’elles ne vont pas seulement « se signifier elles-mêmes »,

que comme les autres artefacts elles sont partie prenante de systèmes symboliques généraux

et peuvent avoir des implications politiques,

une fonction sociale _ et même civilisationnelle ! face aux avancées du nihilisme… _,

bref qu‘elles réfèrent _ de même que tout vivant _ à autre chose qu’elles-mêmes.

Dans ces conditions,

les commenter,

c’est d’emblée les interpréter,

aller à la quête de leur sens » _ le concept et l’enjeu essentiel(s) de ce large et puissant travail !

Bref, en l’alacrité même de son écriture, ce livre est passionnant, et nous fait approcher avec beaucoup de finesse (et justesse !) de l’étrangeté de ce que peut signifier la musique, tant pour les compositeurs, les interprètes _ les analystes-musicologues, aussi : au passage ! _ que les mélomanes, et aussi le (plus) grand public, parmi d’autres pratiques de sens et signification, à commencer, pour nous humains, par l’étrangeté (performante) du langage symbolique. Nous voyons comment si ce dernier est traversé par une polarité poétique de nature métaphorique, réciproquement l’imageance des arts non langagiers, et en l’occurrence, ici, l’imageance insinuante et incisive _ en ses pouvoirs spécifiques _ de la musique, est elle aussi traversée, et entre autres, par une polarité symbolique, en partie, mais pas exclusivement, de nature conceptuelle _ : les unes et les autres pratiques de sens vont ainsi jouer dans l’histoire des formes et des genres musicaux comme au chat et à la souris, quasi en permanence, mais selon des figures historiquement variables et variées déterminées : donnons-en pour exemple la naissance et les développements de l’opéra, avec les jeux plus ou moins souples et en tension, ici, de la musique et du livret. Le pôle romantique tendant, lui, à s’éloigner lui _ mais sans jamais y réussir entièrement ! les enjeux de « formes » demeurent pour des sujets de sens !!! _ du concept ; et donnant lieu à la figure de ce qui s’afficherait (trop) volontiers comme « musique pure« …

Voilà ce à quoi ce livre important et très vivant se consacre, en une approche quasi constamment inspirée.
C’est la raison _ passionnée _ pour laquelle j’en recommande très vivement la lecture, au gré _ ludique _ des renvois des articles les uns au autres, et au fil de l’Histoire même de la musique et de la culture. A un moment aujourd’hui où l’enjeu civilisationnel est, comme jamais, très puissant.

Le plaisir de la lecture _ et de l’intelligence du présent _, j’en suis sûr vous comblera.

Titus Curiosus, le 15 juillet 2011

   


Le conformisme de l’Aktuel (opportuniste réaliste) versus l’intempestif : le scandale de l’irréaliste succès du film de Xavier Beauvois auprès de la bien-pensance germanopratine

29sept

Samedi 25 septembre dernier (2010), le quotidien Libération consacre ses pages 2, 3 et 4

_ soit rien moins que 7 articles ! signés

Didier Arnaud et Didier Péron (« La France chauffée aux moines » _ avec ce sous-titre : « Sorti il y a deux semaines, Des Hommes et des dieux, sur les derniers mois des religieux de Tibéhirine, rencontre un succès inattendu dans les salles«  _),

Christophe Ayad (« Tibéhirine, un mystère persistant » _ avec le chapeau : « L’enquête sur le meurtre des moines, en 1996, est toujours en cours«  _),

Olivier Séguret (« Xavier Beauvois ou la simplicité du microscope » _ avec le chapeau : « Dans la lignée de Dreyer, le cinéaste filme la foi nue et sans parti pris«  ),

François Sergent (l’éditorial « Sucré Sacré » !..),

ainsi que 3 interviews :

de l’historien Benjamin Stora par Didier Péron (« Des victimes françaises de l’histoire algérienne« , avec le chapeau « L’historien Benjamin Stora s’étonne de l’absence de tout débat politique autour de la sortie du film« …),

du philosophe (« de l’éthique et de la création« ) Paul Audi par Catherine Coroller (« On rêve de pouvoir créer un univers calme et ordonné« ),

et de la théologienne (et dominicaine) Véronique Margron par Catherine Coroller (« Le film montre la violence et le refus de cette violence« )… _,

en plus de sa une : « Cinéma : un succès tombé du ciel« 

_ commenté, lui, par ce sous-titre : « Un million d’entrées en quinze jours : Des Hommes et des dieux, film exigeant de Xavier Beauvois sur les moines de Tibéhirine, est devenu le phénomène de la rentrée«  _,

le quotidien Libération consacre ses pages 2, 3 et 4,

non pas au film de Xavier Beauvois « Des Hommes et des dieux » lui-même,

mais à l’incroyable imprévisible et (très) irrationnel succès auprès du public français _ ouh ! la honte !!! l’objet (médiatique) auquel se consacrent ces 3 pages est qualifié de « l’événement » !.. _ de ce malheureux film : à rebours de la roue de l’Histoire !

Pauvres Français ! Toujours aussi ringards ! Incapables de se faire vraiment (= réalistement) à la modernité !!!

« L’événement » n’étant pas artistique, ou cinématographique,

mais sociologico-historique ! C’est plus sérieux !!!

C’est aussi cela que je voudrais ici commenter,

en complément de mon article d’il y a trois jours

sur le film, lui ;

le choc intense et profond de sa beauté, de sa grâce, de son sublime :

Découvrir un cinéaste : Xavier Beauvois _ au dossier : douceur et puissance ; probité, élan et magnifique générosité

sur ceux qui s’en laissent, eux, toucher…

De ce « dossier« 

que Libération a cru bon de consacrer, non au film lui-même, donc,

mais à l' »événement » _ sociologique : vivent les sciences humaines ! _ de son succès auprès du public français,

la motivation

se trouve excellemment résumée par l’éditorial « Sucré sacré« 

de François Sergent,

à la page 3 du quotidien ;

le voici :

Culture 25/09/2010 à 00h00

Sucré sacré

3 réactions

Par FRANÇOIS SERGENT


Faites le test _ ce n’est qu’un petit jeu de société ! mais tellement significatif ! Lancez la conversation entre amis, au bureau ou en famille, sur Des hommes et des dieux. Ou comment frère Luc, alias Michael Lonsdale, octogénaire et trappiste, écrase Angelina Jolie au box-office français. Chacun y va de son interprétation _ c’est-à-dire de ses fantasmes et projections subjectives ! Dieu, bien sûr, reconnaîtra les siens. La grâce et le sacré, le sens et le sacrifice, les images et les mirages. Aucune école de marketing _ voilà donc la norme (réaliste utilitariste !) du journaliste éditorialiste de Libération ! _ n’aurait parié _ un kopek _ sur un film sur des moines et des islamistes _ l’envers même du pragmatisme de l’efficience moderniste ! Pourtant, un million de spectateurs sont allés deux heures durant suivre la dure _ peu divertissante ; et encore moins jouissive… _ règle trappiste, sur fond de guerre civile et finalement de sacrifice _ ah ! le dolorisme masochiste !.. quel succès ! _ au nom de Dieu et de son prochain. Pas de sexe, pas de violence, au moins exhibée _ sinon la scène hyper-soudaine et hyper-rapide de l’égorgement des ouvriers croates : mais elle survient tellement surprenamment qu’on en reste totalement étourdis ! en nos fauteuils face à l’écran… _ , même si on connaît la fin tragique des moines de Tibéhirine. Les chrétiens, bien sûr, ne peuvent que se réjouir. Pour une fois que l’Eglise ne se résume pas aux prêtres pédophiles et à un pape gaffeur et maladroit. Les autres, incroyants ou agnostiques, à genoux devant les moines _ ils s’inclinent devant leur si bizarroïde singularité : cette placidité sacrificielle… _, parleront du sens donné _ enfin ! _ à la vie par ces hommes en robe de bure. Toute société est myope _ sur soi _ et chacun y va de son couplet _ hyper-convenu ! _ sur la rapidité et la dureté des temps, comme si le monde de la Révolution industrielle ou de la guerre, pour prendre deux exemples, étaient moins éprouvants que notre confortable XXIe siècle _ ah ! mais… Ou le Sens de l’Histoire ! Le Progrès positif !!! A la Auguste Comte… Comme si ce film lent et contemplatif permettait à chacun de déverser _ idéologico-imaginairement _ ses doutes et ses questions _ fantasmatiques… Un peu comme on écoute du chant grégorien _ sur la platine de son salon, en sirotant une petite chartreuse ou une petite bénédictine ! _ pour se donner un petit shot _ à bon compte ! _ de spiritualité après le boulot. Une forme de sacré sucré _ à déguster confortablement dans son fauteuil moelleux… _, un prêt-à-porter divin _ bien commode pour la satisfaction spirituelle de la bonne conscience rétro-nostalgique _ en dehors de l’histoire et des réalités du monde _ soit, pour ce qui en est du monde (d’aujourd’hui, du moins), le business, as usual… Alors l’intempestif ! et l’éternité !!!

François Sergent

Ce que d’autres,

pourtant un peu plus hautement inspirés _ tel un Bergson ; cf cependant une des critiques (hyper-virulente !) à son encontre : La Fin d’une parade philosophique : le bergsonisme, par Georges Politzer : l’incisif pamphlet a été publié en 1930 _,

ont pu qualifier, un peu malencontreusement, probablement,

de « supplément d’âme«  (in Les Deux sources de la morale et de la religion, en 1932)…

Cf aussi la formule (empruntée à l’anesthésie _ Marx, in Critique de la philosophie du Droit de Hegel, en 1843… _) d' »opium du peuple« …

L’anesthésie, ici, est esthétique, artistique !

C’est le refus de se laisser toucher

par la générosité courageuse et désintéressée !!!

Vade retro, humanitas !

En prenant son pragmatisme réaliste et utilitariste _ positif : germano-pratin ! _

pour le sens même (unique !) de l’Histoire

_ Vae victis ! de toutes les façons… Ou la marche du monde même…

Le « nous sentons et expérimentons que nous sommes éternels » de Spinoza,

est, tout pareillement, hors sens ;

de même que l’intempestive « épreuve de l’éternel retour du même » de Nietzsche :

face au présentisme massif

et triomphant

impérialistement

du seul Aktuel !!!

Alors l’irréalisme de ces malheureux moines de l’Atlas !..

Balivernes vernaculaires…

Titus Curiosus, le 29 septembre 2010

Sur l’écrivain Philippe Forest : un très grand ! A propos des nuages, la transcendance au sein de (et avec) l’immanence

19sept

Je n’ai pas encore lu Le Siècle des nuages, du magnifique _ puissant ! _ Philippe Forest ;

je le lirai bientôt, et très sérieusement :

car j’estime l’œuvre littéraire  _ romanesque ne convient assurément pas ! _ accompli jusqu’ici _ de ce formidable (!) auteur _

comme véritablement majeur ! essentiel ! fondamental

(bien que ce ne soit, à un certain égard _ mesquin ? _, que de la littérature : mais de la littérature prise _ à bras le corps ! sans esquive… _ comme épreuve vraie _ frontale et pleine ! _ de vérité quant au réel le plus brut et inassimilable !!! ;

sur le propre refus de la fonction cathartique de l’écrire _ le sien, comme au-delà du sien : ridiculement (sinon scandaleusement) insuffisant à guérir de la peine : la mort de son enfant ; ou, encore, la fin de l’amour… _ développé par Philippe Forest,

lire les mises au point indépassables de Tous les enfants sauf un, en 2007…) :

c’est dit ! ;

car j’estime l’œuvre littéraire accompli jusqu’ici _ de ce formidable (!) auteur _

comme véritablement majeur ! essentiel ! fondamental !

Cet œuvre (de littérature) accompli jusqu’ici,

le voici :

L’Enfant éternel _ le récit de la maladie mortelle à l’échéance de moins de deux années de sa fille… _, en 1997 ;

Toute la nuit _ le plus admirable des admirables : il est si puissamment terrible de vérité nue (toute crue : sanglante ; et infiniment à jamais suppurante, sans cicatrisation à venir ; de combustion infiniment alentie, vécue par le plus menu du plus ténu, ressentie de plein front, en pleine face, calmement dégustée en la phase d’horreur de l’écriture du déploiement du deuil) qu’il n’en est pas d’édition de poche… faute d’assez de lecteurs qui le supporteraient !.. _, en 1999 ;

Tous les enfants sauf un _ qui n’est pas classé parmi les romans dans la bibliographie (autorisée par lui) à la page 4 de ce Siècle des nuages, mais dans les essais : où passe ici la frontière ? existe-t-elle seulement, et même, pour Philippe Forest en son usage (si vrai et fort ! ce sont des synonymes !) du littéraire ?.. _, en 2007 ;

Sarinagara _ lors d’une tentative d’éloignement, au Japon _, en 2004 ;

et encore,

très fort _ toujours : again and still… _ quant au récit du terrible _ des dégâts collatéraux de ce même deuil, toujours : car les effets en perdurent… _,

Le Nouvel amour, en 2007…


Mais d’ores et déjà

je tiens à saluer ce passionnant entretien,

in le n° 370 d’art press n°370 (août 2010), de Philippe Forest avec Jacques Henric,

qui présente excellemment cette nouvelle étape du travail de littérature de Philippe Forest

qu’est ce nouvel opus, Le Siècle des nuages ;

je le diffuse ici,

accompagné de farcissures miennes

Philippe Forest : Le Siècle des nuages

n°370

interview de Philippe Forest par Jacques Henric – art press n°370 (août 2010)

Le titre le dit, c’est l’histoire d’un siècle, le nôtre, le 20e _ qui s’est peut-être achevé le 11 septembre 2001 : avec des avions, encore… C’est l’histoire d’un pays, le nôtre, la France. C’est l’histoire d’une famille, celle du narrateur-auteur. C’est l’histoire d’un homme, celle de l’auteur-narrateur, Philippe Forest. Une histoire tournée vers le ciel, une histoire se déroulant parfois au-dessus des nuages, souvent dans et au-dessous des nuages, au plus près de la terre et de ses tragédies. Ce Siècle des nuages : un des beaux grands livres de cette rentrée de septembre. Paraît de Philippe Forest, dans le même temps, aux éditions Cécile Defaut, un essai titré le Roman infanticide, consacré à Dostoïevski, Faulkner et Camus. Essai sur la littérature et le deuil.

Le siècle des nuagesÉditions Gallimard

Comment définirais-tu ce nouveau livre ? Livre d’histoire (celle du siècle passé) ? Épopée (celle de l’aviation, de ses débuts à aujourd’hui) ? Saga familiale (ta propre famille) ? Méditation poétique sur l’existence, si l’on donne au mot poésie son sens à la fois large et profond (ces presque 600 pages comme une longue métaphore filée d’un vol dans et au-dessus des nuages)… ?

Tout cela à la fois, sans doute. Et la difficulté _ sur laquelle j’ai d’abord et longuement buté, que j’espère avoir résolue ensuite aussi bien que je le pouvais _ a consisté à trouver une forme _ c’est le défi de toute vraie littérature ; cf la réponse de Mathias Enard, lui aussi, à ma question de la forme de Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants, par rapport à la forme de Zone, en notre entretien podcastable du 8 septembre à la librairie Mollat _ qui soit susceptible d’accueillir tous ces langages et d’exprimer tous ces projets à la fois, faisant tenir ce qui aurait pu constituer la matière de plusieurs milliers de pages dans un seul ouvrage, certes un peu long au regard des normes romanesques actuelles. Finalement, cette forme prend plutôt l’allure, je crois, d’une sorte de traversée assez fugace du temps, d’un passage à toute allure parmi un spectacle d’illusions mouvantes (les « nuages » du titre emprunté à Apollinaire

_ « Mais chaque spectateur cherchait en soi l’enfant miraculeux

Siècle ô siècle des nuages »

(à la chute du poème Un fantôme de nuées, au sein de la section « Ondes » de Calligrammes)… _,

évoquant ceux _ nuages _ dont parle Baudelaire dans le dernier des poèmes des Fleurs du Mal), quelque chose d’aussi bref et d’aussi évanescent, au fond, qu’une vie.

Il s’agissait, en un sens, comme je l’avais fait et écrit déjà dans Sarinagara depuis le Japon, de dire adieu au « vieux 20e siècle » qui s’en va _ le vieux siècle de L’Enfant éternel et de Toute la nuit, pour ce qui le concernait au plus près, du moins : sa pire écharde… Le point de vue est fatalement le mien, déterminé par ma propre histoire, par mon inscription personnelle dans la chronique collective : j’ai l’âge des gens qui ont atteint approximativement « le milieu du chemin de la vie », comme on dit, égaré comme on l’est toujours _ à cet âge-là : soit, le début de la quarantaine ; Philippe Forest est, en effet, né en 1962… _, au moment où le calendrier faisait la culbute du premier au deuxième millénaire.

Mais si je devais retenir un seul terme pour présenter Le Siècle des nuages, ce serait celui d’« épopée », au sens que lui donne Pound lorsqu’il la définit _ en ses Cantos _ comme « un poème qui inclut l’Histoire ». D’ailleurs, le prologue du roman, qui évoque l’accident fatal d’un hydravion d’Imperial Airways s’écrasant en mars 1937 dans un paysage de montagne et de neige pas très loin de Mâcon, consiste, aussi, en une réécriture tout à fait explicite du début de l’Enéide, une histoire de père et de fils déjà _ Anchise, Énée, Ascagne… _, l’aventure d’un héros très pieux contraint à l’exil par l’écroulement d’un monde, traversant les tempêtes, victorieux cependant et à qui se trouve offerte la vision prophétique d’un lendemain meilleur. Sauf que, bien sûr, les épopées antiques, c’est du moins ce qu’on dit et même si je n’en suis pas très convaincu, expriment une vision assurée de l’univers dont les romans modernes exposent le caractère impossible. C’est toute la distance qui est censée séparer Virgile, qui me fournit l’épigraphe du prologue, et Faulkner qui me donne celle de l’épilogue _ « Once there was (they cannot have told you this either) a summer of wistaria« , in Absalon ! Absalon !

Pour cette raison, Le Siècle des nuages ne mime la forme ancienne de l’épopée que pour mieux en manifester la dimension inquiète, définitivement irrésolue.

Les biographies réservent toujours des surprises. Pourquoi, connaissant ton parcours à toi, n’aurais-je pu imaginer ton père en commandant de bord d’un Boeing 747, qui, après avoir en 1942 traversé Méditerranée et Atlantique pour gagner l’Amérique et s’engager comme pilote dans les rangs de l’Army Air Force, est allé jusqu’à devenir « honorable correspondant » des services secrets français ? Quelle a été la logique de son parcours professionnel ?

Je cite souvent cette phrase de Kierkegaard qui dit qu’un père et un fils sont l’un pour l’autre comme un miroir dans lequel ils se contemplent. Et dans un miroir, c’est à la fois sa propre image et son image à l’envers que l’on voit. J’aurais pu être lui, il aurait pu être moi. Chacun, autant que soi-même, aurait pu être des milliers d’autres. Car, justement, il n’y a pas de logique à l’existence, comme il n’y en a pas à l’Histoire. Sinon celle qu’on lui trouve après coup _ cf les remarques de Michel Jarrety en sa préface (à la page 12) aux Souvenirs et réflexions (non réédités jusqu’ici) de Paul Valéry, à propos des méfiances de Valéry quant aux perspectives dangereusement pas assez critiquées des historiens : « dans ces attaques contre l’Histoire, (une première) ligne de force dénonce une fiction littéraire tout invérifiable, et Valéry reproche aux Historiens de ne pas construire leur objet _ l’événement _ et de faire comme si ce passé pouvait être dit tel qu’il fut, alors que l’Histoire véritable _ = véridique _, plutôt que de se transporter naïvement dans le passé, consisterait à lui poser les questions du présent » : ce que feraient bientôt les historiens des Annales… Fin de mon incise…

Il fut _ ce père de Philippe Forest, donc _ un jeune homme de dix huit ans jeté sur les routes de l’exode en juin 1940, que le hasard de ses études d’ingénieur agronome conduit en Algérie quand en novembre 1942 a lieu là-bas le débarquement anglo-américain libérant cette partie du pays ; il saisit alors l’occasion de partir pour les États-Unis afin d’y être formé avec quelques centaines de jeunes français comme pilote de chasse dans l’aviation américaine ; et, après la guerre, il va devenir commandant de bord pour Air France, où il mènera toute sa carrière, participant au développement de la compagnie, accomplissant son dernier vol en 1981 aux commandes d’un Boeing 747 ; et, c’est vrai, exécutant occasionnellement quelques missions peu périlleuses pour le compte des services secrets. Telle fut sa vie, très romanesque, abondant en péripéties dignes d’un feuilleton télévisé (notamment sa rencontre sur les routes de la débâcle avec une jeune fille de dix-sept ans qui deviendrait sa femme et dont il se trouvera séparé jusqu’à la paix), une véritable traversée du temps et de l’espace (la vieille province bourgeoise et française de l’entre-deux-guerres, l’Algérie sous Vichy, le sud des États-Unis au moment où sévissait encore la pire ségrégation raciale, et puis le monde moderne renaissant après la victoire tel que pouvait le percevoir un pilote de longs-courriers, toujours entre deux escales, étourdi par le perpétuel passage des frontières entre les pays et des lignes immatérielles des fuseaux horaires). Raconté ainsi, tout cela prend en effet l’allure d’un vrai roman qui est à la fois le sien (puisqu’il l’a vécu) et le mien (puisque je le raconte). C’est la phrase de Nietzsche aussi _ in Humain, trop humain _, toutes proportions gardées bien sûr, car l’époque des héros et des poètes est justement passée : « Il en va de toujours comme d’Achille et d’Homère : l’un a la vie, le sentiment, l’autre les décrit. » Entre celui qui vit et celui qui écrit, un écart existe qui est à la fois le lieu de leur opposition et celui de leur confusion, l’espace où chacun engendre _ voilà ! c’est un très notable pouvoir de l’imageance littéraire ! _ l’autre tour à tour

_ et nous retrouvons ici « la seconde ligne de force«  que dégage Michel Jarrety dans la critique des méfaits d’une interprétation trop naïve du récit de l’Histoire (et des histoires narrées, elles aussi !) de la part de Paul Valéry : « il voit dans les récits de l’Histoire le ferment néfaste du présent ; car ce « passé, plus ou moins fantastique _ = fantasmé ! _, agit sur le futur » (cf le texte page 145), et Louis XVI n’eût pas été décapité si Charles Ier ne l’eût été avant lui, comme Napoléon n’eût pas instauré l’Empire sans l’exemplaire romain« , toujours page 12 de la préface de Michel Jarrety à son édition des Souvenirs et réflexions de Paul Valéry… _,

tout cela se trouvant encore compliqué par la question de la paternité : héritant de son histoire qui venait d’avant lui, je suis le fils de ce fils qu’il n’a cessé d’être ; réinventant celle-ci, imaginant le tout jeune homme qu’il était autrefois, je deviens le père du père qu’il fut pour moi.

Un grand rêve idéaliste

Ce parcours professionnel est lié à ses engagements (ou non-engagements ?) politiques. Quels furent-ils ? Sont-ils représentatifs d’un certaine classe sociale ? N’est-ce pas plutôt la fidélité à une morale qui lui a fait traverser ainsi son siècle ? Ce livre est-il une manière d’hommage à ce père ?

« Mon père, ce héros au sourire si doux… »,  comme dit le poème _ de Victor Hugo. J’aurais pu très facilement peindre le portrait très édifiant d’un homme d’exception, sans courir le risque d’être contredit par quiconque. Et m’attribuer du même coup, par procuration, tout le mérite prestigieux _ mais aussi fallacieux : Philippe Forest l’exècre ! _ d’actes, de choix ou d’exploits que je n’ai pas accomplis. On ne compte plus les romans dans lesquels, soixante-dix ans après, quand il n’y a plus aucun danger à courir, des écrivains de la dernière pluie prennent la pose de valeureux résistants, donnent des leçons de lucidité historique à la terre entière, lui expliquant ce que furent son ignominieux aveuglement et sa honteuse soumission à la barbarie. Mais rendre vraiment hommage à un homme du siècle passé consiste plutôt à montrer dans quelle incertitude il se trouvait plongé _ voilà _ avec tous les autres, quelles furent ses hésitations, par quels hasards il s’est finalement retrouvé du bon côté _ en une suite rhapsodique (= capricieuse elle-même, du moins en partie), de coups de dés jetés par lui, et d’autres que lui, en d’« admirables tremblements du temps« , quand tout hésite encore, en ces « parties«  se jouant… Ce sont ces « admirables tremblements du temps« -là que la poésie même de la littérature « vraie«  sait faire vivre et re-vivre, vibrer et, toujours, trembler ; au rebours des mensonges (trop bien-pensants ! tellement à la perfection ajustés, eux !) de la propagande et de la communication dont trop de pouvoirs nous abreuvent, plus que jamais en ce siècle(-ci) de real politik. Fin de l’incise…

Ma mère venait d’une famille d’anarchistes, fille d’un instituteur devenu libraire, héros des deux guerres. Mon père, et c’est ce qui donne un petit côté Capulet et Montaigu à leur rencontre, était issu d’une famille de la droite telle qu’elle existait à l’époque. Le seul regret qu’il ait exprimé est de n’avoir jamais pu convaincre son grand-père, près d’un demi-siècle après l’affaire, de l’innocence de Dreyfus. Ce qui montre quel était son milieu d’origine, mais aussi à quel point aucun individu n’est jamais tout à fait le produit mécanique des convictions de celui-ci. Sans doute aurait-il pu aussi bien rejoindre le camp de la collaboration. Ou peut-être pas. Dans des circonstances extrêmes comme celles du siècle passé, tout se joue souvent pour chacun sur un coup de dés _ voilà ! Ou alors, comme tu le dis, ce fut l’effet de la fidélité à une morale, dont je m’amuse à imaginer qu’elle lui venait du premier film vu dans son enfance, Ben-Hur. Au fond, je n’en sais rien. J’essaie simplement _ oui ! _ de restituer _ avec la vérité des armes de l’écriture vraie _ le brouillard d’idées, l’orage épais et opaque _ oui ! _ qui dissimulaient presque entièrement l’horizon d’alors.

D’ailleurs, s’il fallait le comparer à un personnage épique, plutôt qu’Ulysse, Achille ou Enée que j’évoque dans le livre, ce serait plutôt Télémaque, celui qui se tient loin des combats. À dix-sept ans, grâce à l’Aviation populaire, il avait déjà passé son brevet de pilote dans l’idée de rejoindre l’Armée de l’air. La défaite est venue trop tôt. Il est devenu pilote sur P47-Thunderbolt aux États-Unis ; mais, affecté malgré lui comme instructeur, il n’a pas pu rejoindre à temps le front européen ; et, alors qu’il était sur le point de participer aux opérations dans le Pacifique, l’explosion nucléaire d’Hiroshima et de Nagasaki a, comme on sait, mis fin aux hostilités. Si bien que, ironiquement, il n’a jamais fait la guerre et ne l’a même jamais vraiment vue.

Le Siècle des nuages est aussi un livre politique qui rappelle, notamment, ce fait étrangement oublié _ en effet ! _ : que la démocratie fut malgré tout victorieuse « at the end of the day ». Et qui insiste sur ce qui fut à mon sens le sentiment superbe et scandaleux du 20e siècle : l’optimisme, tout simplement _ voilà !!! _, en dépit de la conscience intacte et terrible du tragique, le pari pris envers et contre tout sur la possibilité d’un lendemain avec la conviction que les vieilles valeurs de liberté, de justice, de progrès demandaient à être défendues et qu’elles ne le seraient pas forcément en vain. L’aviation, qui fut l’un des derniers grands mythes, exprime un tel optimisme. Et c’est pourquoi j’en relate l’histoire depuis l’invention des frères Wright jusqu’à l’ère de la création des grandes compagnies modernes, en passant bien sûr par sa mise au service de l’horreur guerrière, mais surtout en racontant l’épopée des pionniers, de l’Aéropostale (Saint-Exupéry, mais aussi Mermoz, Lindbergh) et de ceux qui leur succédèrent, reconstruisant sur des ruines l’aviation civile : une épopée pacifique et démocratique portée par un grand rêve idéaliste et un peu naïf, dont on peut sourire sans doute maintenant qu’il appartient au passé, mais dont je ne vois pas pourquoi le roman n’exprimerait pas la dignité et la justesse.

À plusieurs reprises, tu t’insurges contre ceux qui, aujourd’hui, « jugent _ sans assez de conscience des complexités de l’historicité ; cf ici à nouveau Paul Valéry ! _ le passé depuis le confort de leur impensable présent ». Est-ce pour cette raison que tu restes très dubitatif _ toujours comme Paul Valéry ! cf son ironie à l’encontre de « la marquise sortit à cinq heures«  _ quant à la validité d’une démarche d’écriture faisant appel au genre romanesque. Tu parles de la « matière inutile  _ = vaine _ d’un roman ». Néanmoins, reconstituant une période de la vie de ta famille que tu n’as pu connaître, tu es contraint, pour la reconstituer, de faire appel pour une part, à ton imaginaire… Comment se pose pour toi la question _ cruciale : en effet ! _ de la vérité dans la fiction, dans l’écriture en général ? Je note tes constantes réticences à te qualifier d’« écrivain », le mot portant _ pour toi _ en lui une charge négative…

On n’échappe pas au roman _ c’est-à-dire à ce que j’ai qualifié, m’adressant à Marie-José Mondzain, à propos de son très important Homo spectator, d’imageance : pouvoir de créer du penser-figurer… Dès que l’on raconte une histoire, et même si celle-ci _ l’histoire racontée, donc (= « les faits«  visés ! par le récit qu’on essaie d’en donner)… _ est totalement vraie comme c’est le cas dans tous mes livres _ l’affirmation est d’importance ! et j’avoue que j’ai pu, à une ou deux reprises, aller jusqu’à me poser la question, par exemple à propos du Nouvel amour _, on en fait forcément une fiction _ = feinte… Pour cette raison, on parvient vite, si l’on n’y prend pas garde, au comble de la falsification satisfaite _ fatuitivement ! C’est particulièrement le cas avec le roman historique qui relève le plus souvent d’une conception extrêmement conventionnelle, reposant tout entier sur l’illusion rétrospective _ confuse, de par sa vraisemblance superficielle même ; et source de confusions à l’infini … _, assignant au temps un sens, c’est-à-dire une signification et une destination à la fois _ uniques et uniformisants _, tandis que l’enjeu _ toujours vibrant, tremblant… _ de la littérature est, au contraire, de montrer _ par le « tremblé«  de son « mentir-vrai«  même… _ comment tout _ non seulement qui peut être dit, mais qui est fait : les actes eux-mêmes des humains ! parlant et imaginant que nous sommes, du seul fait que penser prend (forcément !) la forme du discours… _ ne fut jamais qu’un conte plein de bruit et de fureur raconté par un idiot et qui ne signifie rien (Faulkner, encore lui _ ici, via la parole de Macbeth, in Le Bruit et la fureur : ce récit somptueux et pionnier à quatre narrateurs successifs… _, très présent dans Le Siècle des nuages, se souvenant de Shakespeare) et que la vérité elle-même, qui existe cependant _ et comment ! même si elle persiste à en déranger, et sacrément, pas mal, et même beaucoup ! _, ne se tient nulle part ailleurs que dans le lieu même _ à débroussailler donc ! ce lieu sans limites, selon la belle expression du romancier chilien Jose Donoso ; dans le brouillard de notre cécité (aveuglement) ! _ d’une telle confusion.

Donc, oui, j’exècre _ oui ! _ la bonne conscience des écrivains de mauvaise foi _ oui ! _ qui jugent le passé depuis le confort du présent, qui se servent impunément des horreurs que d’autres ont subies autrefois (les guerres, les morts, les massacres, les deuils) afin de produire la prétendue preuve de leur propre supériorité _ bêtement avantageuse ! _ en se rangeant sans risques _ trop confortablement, eux ; et mensongèrement, vraiment ! _ du côté des victimes, singeant un héroïsme dont rien ne dit qu’ils auraient été capables _ à rebours de l’attitude (du torero toréant : face à la corne meurtrière formidablement mouvante du taureau) du juste écrivant que sait évoquer si justement Leiris en sa lucidissime préface à son Âge d’homme… Philippe Forest s’inscrit dans cette filiation-là d’écrivain « vrai«  ! n’hésitant pas à affronter frontalement, pleinement, son (en son plus essentiel !) danger… Rien n’est plus facile et rien n’est plus méprisable _ oui ! La littérature doit, au contraire, procéder d’une conscience plus inquiète, attentive _ en sa considérable acuité exploratrice, constante ! _ à ce que Joyce nommait toutes « les possibilités du possible » dont ce qui fut _ = advint au réel (des res gestae passées, elles, à l’effectivité)… _ ne constitue que l’une des expressions _ en ce que Gaëtan Picon a excellemment relevé, lui, dans Chateaubriand : d’« admirables tremblements du temps«  qui, de l’écriture de l’auteur aux lectures des liseurs, n’ont pas fini de continuer de vibrer…

Et pourtant, écrivant, on ne se soustrait jamais totalement à la fatalité _ dispensatrice de maints aveuglements _ de la fiction ; et c’est pourquoi il faut à la fois assumer et traiter cette fatalité, en consentant à la littérature _ avec son mouvement (perpétuellement vert et creusant…) d’ironie _ tout en contestant _ par les jeux de son écriture même _ celle-ci _ en ce qui pourrait, en elle et par elle, dégénérer et sombrer en pompe…  Inévitablement, comme le dit Sartre _ in La Nausée _, le roman prend le temps par la queue : il le reconstruit et l’ordonne à partir d’un point qu’il se donne _ et ensuite aux lecteurs ! _ et depuis lequel tout finit par se disposer comme dans un majestueux _ fallacieux ! _ panorama offert au regard du haut du promontoire des siècles. Si bien que même un roman qui exprime l’absence de signification de l’existence, de l’Histoire, tourne _ souverainement : par sa seule gouverne… _ celles-ci en significations nouvelles. C’est mon côté « moderne » sans doute, anachronique certainement au temps des intrigues manufacturées à la chaîne par l’industrie culturelle _ et ses rouleaux-compresseurs de cervelles décervelées : aplaties et écrabouillées, pour être mieux rendues inaptes à la moindre complexité _, le résidu de mes « mauvaises lectures » d’autrefois, mais je reste convaincu qu’un roman n’est légitime qu’à la condition de défaire _ brechtiennement ; et benjaminiennement, aussi… _ la fiction qu’il fabrique à mesure, restituant ce vertige _ de l' »admirable tremblement du temps » ré-éprouvé… _ où la conscience s’éprouve _ vivante : sujet, elle aussi, à son tour ; et pas rien qu’objet ! _ dans l’expérience de l’impossible _ de sa visée du réel lui-même (de la réalité narrée)… Pour moi, ce vertige est le vrai _ bravo ! c’est là dire le fondamental !

Spectacle vide

Est-ce un cycle qui se boucle ? Ton premier livre _ L’Enfant éternel _ était le récit de l’agonie et de la mort de ta petite fille. C’est sur cette mort, avant celle de ton père qui la suit de peu _ elle est narrée et dans L’Enfant éternel et dans Toute la nuit _, que se clôt Le Siècle des nuages. Comme tous tes ouvrages (récits, essais), celui-ci est habité par la question, sans réponse, du Mal. Ton approche n’est pas celle de ton père dont tu ne sembles pourtant pas assuré que ses convictions religieuses, devant le scandale de la mort d’une enfant, ne l’aient pas protégé de la tentation de ce que maintes fois tu nommes le « néant ».

Je ne sais pas si je boucle une boucle. J’ai plutôt l’impression de tourner en rond dans un cercle _ sans spirale : telle une carole magique… _ dont rien n’est susceptible de me faire sortir et à l’intérieur duquel, afin de me divertir peut-être _ sans espoir de catharsis, en tout cas ; cf les solennelles affirmations réitérées, violemment même, en Tous les enfants sauf un _, je trace avec chacun de mes livres des figures différentes et nouvelles _ des variations, seulement, de ce point de vue ; mais cruciales… Ce dernier roman en témoigne, je crois. Tout comme l’essai que j’ai fait paraître il y a quelques mois aux éditions Cécile Defaut, le cinquième de la série « Allaphbed », intitulé le Roman infanticide, et dans lequel, à partir de Dostoïevski et de Faulkner, de Camus et de Malraux, je reviens _ mais avons-nous jamais un autre choix ?.. _ sur cette expérience particulière qu’est celle de la mort d’un enfant et sur ce que le roman est susceptible _ ou pas _ d’en faire _ oui ! par le simple jeu (simple lui-même, pour ne pas dire « simplet« …) de la seule écriture : tel est là son pouvoir (tout aussi ridicule que puissant !) d’assomption !.. Car, oui, la question du Mal _ donné, comme souffert _ est sans réponse _ satisfaisante et définitive _ possible. Et c’est d’une telle absence de réponse _ creusante : fondamentalement, forcément ! _ que doit, bien sûr _ oui ! _, répondre _ en tous les sens du terme _ la littérature _ avec responsabilité ! à oser assumer !.. Il y a là quelque chose comme de l’ordre du sacré, même (voire surtout) pour un quasi incroyant : à l’envers, lui au moins, du nihilisme !..

Que fait à la foi _ vraie ; pas seulement verbale _ l’épreuve du néant _ effectivement rencontré _ ? C’est certainement l’un des sujets du livre. Les catastrophes collectives de l’Histoire, les catastrophes individuelles de l’existence font s’écrouler soudainement _ pauvres (et ridicules) emplâtres _ toutes les croyances. Et pourtant, c’est dans le moment même de leur effondrement que celles-ci parviennent à une sorte de grandeur absurde et tragique qui les porte à leur paroxysme. Les certitudes faciles à l’aide desquelles on donnait un sens au monde manifestent _ soudain _ leur impropriété dérisoire _ assurément ! _ et, dans le vide qui s’ouvre ainsi _ proprement abyssal ; on peut certes y sombrer : cf le récit si fort (et insupportable à tant !) de Toute la nuit, ce si immense livre !.. _, se dévoile le visage d’une vérité terrible qui laisse chacun irrémédiablement seul, et cependant mystérieusement _ aussi _ responsable de tous _ et ici est la grandeur du film de Xavier Beauvois que j’ai découvert hier après-midi : Des Hommes et des dieuxC’est la phrase de Saint-Exupéry cette fois, dans ce très grand livre qu’est Pilote de guerre, phrase écrite au moment de la défaite, et qu’il faut entendre dans toute sa profondeur pour comprendre quelle conscience du désastre et quelle expérience du néant elle exprime : « Chacun est seul responsable de tous. » _ cela sonnant assez étrangement, de même que le film de Xavier Beauvois, à l’heure des mensonges les plus veules étalés et répétés à tire-larigot aux sommets de maints pouvoirs…En tout cas, je les partage pleinement… Est-ce là scrupules de bobos ?.. A chaque conscience d’en juger ? Tout-est-il permis, même si Dieu n’existe pas, se demande Ivan Karamazov, chez Dostoievski… A confronter au « à la fin, c’est la mort qui gagne« , qu’André Malraux rapporte que Staline aurait déclaré au général de Gaulle, en 1945…


Il est question de religion dans Le Siècle des nuages. La fin du roman, avant l’épilogue, se déroule en Turquie, sur la terre où saint Paul a prêché autrefois la folle « bonne nouvelle » de la résurrection des corps, parmi des tombeaux éventrés, devant des ruines où subsistent cependant des fragments de fresques exprimant l’espérance d’un autre monde : « O mort, où est ta victoire ? » Moi qui ne crois pas en tout cela, je me suis toujours demandé _ voilà ce qui se poursuit, en Philippe Forest, écrivant, de la conversation ininterrompue (même par la mort) avec le silence de son père… _ quel effet avait pu avoir sur mon père, chrétien convaincu, la disparition de sa petite-fille, événement qui constitue, c’est tout l’enjeu des Frères Karamazov, le scandale majeur sur lequel vient se briser toute confiance humaine en la Providence divine. Je ne lui ai pas posé la question, bien sûr. Je n’ai aucune idée de ce qu’il en pensait pour finir. Et je crois que lui-même aurait été incapable de le dire. À de telles questions, personne n’a la réponse _ même si agir par rapport à cela nous mobilise au quotidien : sans paroles : ni à d’autres ; ni à soi ; sans l’esquiver ; en nos actes muets, donc…

Depuis toujours, les hommes ont levé les yeux pour deviner _ c’est un jeu qui est tenté _ quelles formes imitaient celles des nuages ; et quels messages célestes ils _ ces nuages, ces dieux… _ leur adressaient ainsi, pour déchiffrer l’augure du vol des oiseaux. Et bien entendu _ je n’y insisterai pas _, il s’agissait d’un spectacle vide, d’un oracle vain. Comme _ je n’y insisterai pas davantage ! _ celui des signes tracés sur la page d’un livre. Et pourtant, je l’écris _ ce livre : pas tout à fait pour rien, en dépit de sa fondamentale, irrémédiable et ridicule vanité… _, il me semble qu’il est bien à plaindre celui qui ne tourne plus la tête vers le ciel lorsque passe au-dessus de lui un avion.


Lire Philippe Forest _ cet écrivant lucidissime magnifique ! _ n’est pas, ainsi, absolument, absolument vide et vain…

Ses signes désespérés, vibrant en l’inconfort de leur narration modeste, nous parlent bien davantage, en leur totale absence de vanité, et en leur vertige, que bien d’autres

_ à commencer par les matraquages et dénégations de nos grands communiquants, en forme de (ridicules) épouvantails tirant encore bien trop de ficelles (de bourses)… Où sont les misérables, maintenant ?

A nous d’apprendre à dé-brouiller le brouillard,

comme Michelangelo Antonioni nous en laisse le message testamentaire, en son sublime Par-delà les nuages de 1995 ;

cf mon propre essai (inédit), à partir de son exemple :

Cinéma de la rencontre : à la ferraraise,

dont le sous-titre explicitatif est :

Un Jeu de halo et focales sur fond de brouillard(s) : à la Antonioni

Titus Curiosus, ce 19 septembre 2010

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