Posts Tagged ‘visages

L’apport de la photographie à l’histoire : « Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre » de José Cubero

06nov

Certains des précédents ouvrages de José Cubero, tels son magnifique (et très riche) La Résistance à Toulouse et dans la Région 4 (aux Éditions Sud-Ouest, en 2005), ou son passionnant Les Républicains espagnols (en sa réédition de 2013 aux Éditions Cairn), se signalaient déjà par un très remarquable souci de documentation photographique à l’appui ou en complément du texte : je m’en étais fait la remarque…

Or voici qu’aujourd’hui nous parvient un superbe ouvrage de grand format, cette fois-ci, appuyé pour l’essentiel sur deux magnifiques fonds photographiques _ artistiques, aussi ! _ toulousains : celui de Germaine Chaumel (22-11-1895 – 12-4-1982) et celui de Jean Dieuzaide (20-6-1921 – 18-9-2003) :

Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre, aux Éditions Cairn.

Il n’est que le comparer avec le remarquable et très riche (et passionnant…) travail de documentation photographique, mais brut, lui,

qu’avait réalisé Michel Goubet dans un ouvrage au titre quasi homonyme, en 1987, aux Éditions Horvath : Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre 1939-1945 _ la vie quotidienne en images.

Les deux-tiers des photographies que propose ici aujourd’hui l’ouvrage de José Cubero, paru ce mois de novembre 2013 aux Éditions Cairn, à Pau, proviennent de la collection d’une remarque artiste, Germaine Chaumel _ c’est ici une importante découverte pour la plupart d’entre nous ! _ ; avec un complément (copieux) du jeune Jean Dieuzaide, pour ce qui concerne le moment de la Libération de Toulouse, au mois d’août 1944 ; ainsi que quelques autres encore, Jean Ribière, Gril, etc.

En plus du texte de présentation de la Quatrième de couverture, que je retranscris ici in extenso, car il exprime excellemment le propos maîtrisé de ce très beau livre :

« Trop durablement méconnu, le fonds Germaine Chaumel constitué de milliers de photographies nous invite à retrouver la vie quotidienne _ voilà _ à Toulouse et dans la Haute-Garonne pendant les « années noires ». Accréditée à partir de 1935 par des journaux régionaux et nationaux, puis internationaux à partir de 1938, dont le New York Times, Germaine nous fait vivre de l’intérieur _ mais oui ! avec une très intense qualité d’attention _ la dureté des temps, les privations, la hantise du ravitaillement, la rigueur des hivers. Mais elle révèle aussi des aspects que la mémoire collective a parfois voulu oublier.

Son regard _ sur des regards _ traduit la détresse des réfugiés, quels qu’ils soient, la tristesse et le deuil portés par la défaite. Elle capte les regards, les attitudes _ voilà. Mais elle dévoile aussi les nouveaux rituels qui expriment la volonté de Vichy d’encadrer la population : serments répétés, défilés incessants, manifestations de loyalisme à la personne de Pétain _ cf ^par exemple la terrible naïveté des regards de la famille pétainiste de la photo page 132…

Bien sûr, elle aussi est présente avec son Rolleiflex lors de la libération de Toulouse au moment où le jeune Jean Dieuzaide réalise son véritable premier reportage photographique. C’est alors que les Toulousains découvrent les résistants sortis des maquis ou de la clandestinité.

Germaine et Jean, chacun de son côté, les fixent à jamais _ pour nous qui pourrons ainsi revenir à loisir désormais les regarder _ sur la pellicule. Leurs visages sont dès lors, tout au moins pour certains _ les autres avaient déjà été éliminés ! _, devenus familiers.

Avant leur sortie de l’ombre, les résistants, clandestins mais poursuivis et durement _ souvent sauvagement même… _ réprimés, tant par Vichy que par l’occupant, sont donc des anonymes _ et invisibles. Pour respecter la logique de l’ouvrage fondée sur un dialogue constant _ voilà ! _ entre la photographie et le texte, il a fallu évoquer l’organisation de la Résistance par le recours _ souvent mince, ou pauvre ; avec  tant de photos qui , et pour cause, n’ont pas pu exister !.. _ à d’autres fonds relevant d’archives publiques et privées »,

l’Avant-Propos de José Cubero, pages 16 à 19, précise et cerne parfaitement le propos plus spécifiquement historien-historique de ce très bel ouvrage d’Histoire et de photographie, très intelligemment et comme amoureusement entremêlées ;

j’y relève plus particulièrement ceci  :

« Toulouse fut l’une _ avec Lyon et Marseille _ des grandes capitales de la Résistance. Précocement, des homme et des femmes, dans les mouvements et dans les réseaux, se dressèrent contre Vichy, puis _ à partir du 11 novembre 1942 et l’invasion de la zone Sud par les Allemands _ contre l’occupant. (…)

Mais l’histoire de Toulouse n’est pas seulement celle du refus, refus de la défaite, refus de Vichy, refus de l’Occupation et du nazisme. Elle s’inscrit aussi dans ces années noires dominées par la tyrannie _ rude _ du quotidien pendant que le nouveau régime, une _ sinistre _ dictature réactionnaire _ à la façon de celle de Salazar, au Portugal ; cf page 99, la significative présence d’un ministre portugais, Caeiro da Matta, accompagnant le secrétaire d’État à l’Éducation et ministre de la Jeunesse, Jérome Carcopino, lors d’un rassemblement scout, le 1er mars 1942 _, qui entend _ dès le 11 juillet 1940 _ effacer toute tradition républicaine, tente de se faire accepter tout en collaborant avec le vainqueur du moment.

La photographie devient alors un témoin aujourd’hui _ en effet historiquement _ irremplaçable. Germaine Chaumel, la première femme reporter de Toulouse, avec son regard humaniste, nous dévoile un temps observé « par en bas ». Les séparations, lors de la déclaration de guerre _ cf la trés belle photo d’adieu d’un couple sur le quai de la gare Matabiau, pages 44-45 _, ont lieu dans l’intimité, une intimité dévoilée _ et montrée, en sa dimension tragique _, ou dans une convivialité de circonstance _ cf page 43, la photo des deux soldats dans une cantine, avant leur départ, ou lors d’une permission, précise la légende. Les visages _ toujours les visages ! _ des réfugiés, espagnols dès 1938, puis belges et français originaires du Nord, expriment la lassitude, l’épuisement et la détresse. Les queues qui se forment devant les magasins ou les points de distribution de l’aide du Secours national disent l’ampleur des pénuries qui frappent toute la population. Les rues enneigées, les fontaines publiques et la Garonne prises par les glaces rappellent la dureté des hivers sans chauffage _ et il n’y a pas eu de photos de ce qui se passait ces terribles hivers-là dans les camps de Haute-Garonne : à Noé, au Récébédou, à Clairfont… Les manifestations publiques et les visites « du Maréchal » _ copieusement documentées, elle, par Germaine Chaumel _, en rassemblant les foules, traduisent la volonté du régime de contrôler les esprits _ une forme d’organisation de l’opinion qui perdurera par la suite de la part de certains politiques ; Charles de Gaulle n’est sans doute pas pour rien le filleul de Philippe Pétain ; on lira aussi avec profit, pour l’épisode de la visite du général de Gaulle à Toulouse, les 16 et 17 septembre 1944, les éclairants témoignages de Pierre Bertaux et Serge Ravanel (La Libération de Toulouse et de sa région, aux Éditions Hachette en 1973, pour Pierre Bertaux ; et L’Esprit de résistance, aux Éditions du Seuil, en 1995, pour Serge Ravanel)…

Pourtant, la répression menée par les tribunaux de Vichy contre les résistants débouche, à partir de 1942 et en particulier avec l’exécution de Marcel Langer, sur une véritable guerre civile qui s’élargit en actes de guerre contre l’occupant. Et si Germaine Chaumel montre relativement peu _ en effet _ la présence allemande effective avec l’invasion de la zone Sud le 11 novembre 1942, elle vise juste avec en particulier deux clichés qui disent le traumatisme d’une région qui, depuis la campagne de Wellington en 1914, n’avait pas connu d’invasion ou d’occupation étrangère. Les deux soldats de la Wermacht devant le Capitole _ page 223 _ provoquent toujours un choc ; et des officiers allemands, saluant dans un stade aux côtés des représentants officiels du régime de Vichy _ page 225 _, traduisent la réalité de la collaboration.

Ce fonds photographique, fondamental pour cette période, est complété par les collections des Archives municipales avec les fonds Ribière et Gril, du Musée départemental de la Résistance et de la Déportation, de la Dépêche, et par les clichés que Jean Dieuzaide consacra à son premier reportage, lors de la libération de la ville.

Mais, bien que certaines de ces photographies semblent nous livrer d’emblée leur signification _ défilés, manifestation, arrivée des résistants, hommage dû aux morts, visite de De Gaulle _, toutes nécessitent une contextualisation _ oui ! et c’est bien là la tâche essentielle de l’historien _ qui éclaire _ pour nous lecteurs d’aujourd’hui _ la complexité _ à démêler, et mieux comprendre, en quelques uns, les principaux, du moins, de ses tenants et aboutissants… _ de cette période faite de difficultés, de souffrances, mais aussi d’espoir. Une contextualisation d’autant plus nécessaire que la Résistance, clandestine, ne s’est pas offerte _ elle : et pour cause ! _  en spectacle et n’apparaît donc au grand jour qu’après le 6 juin 1944, voire à Toulouse _ même _ lors des combats de la Libération

_ quand, sur l’ordre d’Hitler, les Allemands quittent précipitamment tout le Sud, au lendemain du débarquement des troupes alliées en Provence le 15 août ! « Au soir du 15 août 1944, le débarquement des Alliés en Provence a déjà mis les Allemands en difficulté, car après la percée d’Avranches en Normandie, ils ne peuvent tenir deux lignes de défense. Comme leur commandement avait envisagé un débarquement sur le littoral méditerranéen à l’ouest du Rhône, des troupes importantes, le groupe d’armées G avec la 11e division blindée, sont massées dans le grand Sud-Ouest. Aussi, dès le 16, Hitler donne-t-il l’ordre de repli (…). « La décision fut extrêmement pénible pour Hitler. Les fruits de la victoire en 1940 étaient perdus. » Cet ordre de repli, immédiatement exécutoire, n’arrive que le 17 août à 11 heures 45 à Pierrelatte, le poste de commandement du groupe d’armées G du général Blaskowitz. Celui-ci a déjà alors quitté Rouffiac, son quartier général qui se trouvait à huit kilomètres au nord-est de Toulouse. Dans le Midi toulousain, l’état-major principal de liaison de Toulouse doit organiser le départ des troupes qui, par Carcassonne, Narbonne, Montpellier et la vallée du Rhône, se concentreront ensuite à Dijon. (…) A Dijon, Blaskowitz installe son poste de commandement dès le 23 août.« , explique José Cubero pages 250-251 ; fin de l’incise.

Le texte prend alors provisoirement le pas sur l’image, car la nécessité s’impose de présenter _ assez en détail ; et sans de « belles »  photographies de Germaine Chaumel ou de Jean Dieuzaide _ les mouvements et les réseaux à travers quelques portraits _ écrits seulement, par conséquent ; avec seulement quelques pauvres photos d’identité… _ de dirigeants, toulousains comme François Verdier, Raymond Naves ou Marie-Louise Dissard, réfugiés comme Francisco Ponzán ou Marcel Langer, repliés et nommés à Toulouse à des titre divers comme Pierre Bertaux, Jean Cassou, Jean-Pierre Vernant ou Serge Ravanel. Des organisations dirigées aussi bien par des civils que par des militaires, des Français que des étrangers.

De plus, si Vichy aime s’offrir en spectacle à travers ses multiples manifestations, il tient _ sévèrement ; et pour cause ! _ occultées la réalité _ en conséquence invisible par Germaine Chaumel… _ des camps et sa complicité active dans le crime de masse de la Shoah _ ce qui ne s’avèrera que bien plus tard dans le siècle. Le film Shoah de Claude Lanzmann est présenté le 30 avril 1985 ; cf ma série d’articles de l’été 2009 (du 29 juillet au 7 septembre) à propos du Lièvre de Patagonie de Claude Lanzmann : de La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ présentation I à La joie sauvage de l’incarnation : l’ »être vrais ensemble » de Claude Lanzmann _ dans l »écartèlement entre la défiguration et la permanence », « là-haut jeter le harpon » ! (VII) ; fin de l’incise.

L’ouvrage veut donner à voir des fonds photographiques que, par leur qualité intrinsèque _ artistiquement, donc… _, l’on peut considérer aujourd’hui comme patrimoniaux. Ils permettent aussi _ à l’historien _ de construire une cohérence _ c’est là tout son travail infiniment patient, tant d’analyse que de synthèse _ malgré l’enchevêtrement des faits. Car la logique thématique suivie ici, malgré quelques recoupements qui, pensons-nous, s’enrichissent par leur complémentarité, est en harmonie avec un déroulement chronologique. Un travail qui entend aussi saisir _ pour nous, lecteurs _ cette densité humaine _ oui ! et véridique ! _ faite de tensions, de privations, de peurs et de souffrances _ c’est parfaitement réussi ! _ et, en intégrant le travail de la mémoire, accomplir _ pleinement : oui ! _ un devoir _ au service de la compréhension exigeante du devenir historique _ d’histoire« …

Patronné par le Conseil Général de la Haute-Garonne, et parrainé par l’Académie des Jeux floraux de Toulouse,

ce très bel album qu’est  Toulouse et la Haute-Garonne dans la guerre de José Cubero, aux Éditions Cairn,

est ainsi à la fois un excellent et très nécessaire outil pédagogique à l’usage des jeunes générations,

et un fort beau livre sachant excellemment contextualiser de riches photographies :

afin de mieux regarder pour mieux décrypter et comprendre notre Histoire…

Titus Curiosus, ce 6 novembre 2013

 

Découvrir un cinéaste : Xavier Beauvois _ au dossier : douceur et puissance ; probité, élan et magnifique générosité

25sept

Avec ce film _ sublime ! _ qu’est Des hommes et des dieux,

je viens de découvrir un très grand artiste créateur ;

en conséquence,

voici ici quelque chose comme un dossier

sur l’œuvre en cours du cinéaste Xavier Beauvois _ un grand !

Qu’il veuille me pardonner de l’avoir méconnu jusqu’ici… Mais toute rencontre comporte ses conditions de hasard _ = contingence _ ; l’important est seulement de ne pas passer à côté quand la rencontre vient, surgit, survient ! Savoir la goûter, la tâter, retenir _ cf ici Montaigne, en son sublime dernier essai « De l’expérience«  (Livre III, chapitre 13)… _ au lieu de la laisser filer et se perdre dans les sables de l’inconsistance de l’inattention…

C’est là qu’un Art vrai nous enseigne à apprendre à, à notre tour, enfin bien sentir-ressentir !

Les artistes vrais sont des passeurs-filtreurs du sens du réel

irremplaçables !

En la puissance de vérité de la probité

de ce qu’ils apprennent eux-mêmes, pour eux-mêmes d’abord, puis pour les autres (auxquels ils le donnent) à faire de leurs propres élans de regardeurs-contemplateurs face au réel,

face aux choses ;

et d’abord face aux autres : visages et corps, au premier chef _ au lieu de vivre dans la purée de poix du brouillard, et de ne faire, alors, que sans cesse esquiver les ombres (des autres) que nous croisons !..

Xavier Beauvois, donc

_ et l’acteur, et le cinéaste…

Puisque je viens d’être subjugué par le film Des hommes et des dieux, vu vendredi dernier au cinéma ;

et que, aussi, j’ai déjà pu visionner une première fois,

et avec une semblable admiration,

le DVD de son second film (en 1995) « N’oublie pas que tu vas mourir« 


Voilà un auteur-artiste

d’ampleur considérable.

Sur le synopsis de Des hommes et des dieux,

cf cet article « qui va à l’essentiel » d’Eric Vernay,

sur le site de Fluctuat.net :

« N’oublie pas que tu vas mourir« 

Ses films précédents en témoignent, Xavier Beauvois aime observer _ pour les comprendre intimement et vraiment ! _ les communautés, et les décrire dans les moindres détails, parfois à la lisière du documentaire _ c’est que le rapport au réel aimante, et superbement (frontalement : avec une douceur de toucher profonde et radicale !), le regard de Xavier Beauvois en ce qu’il (nous) donne à voir du monde en ses films… Aux ouvriers normands (Selon Matthieu) et flics parisiens (Le Petit lieutenant) succèdent donc les moines chrétiens _ cisterciens-trappistes _ d’Algérie, dans Des hommes et des dieux, Grand Prix du Jury à Cannes.

Quinze ans après son prix du Jury pour le beau N’oublie pas que tu vas mourir, ce cinéaste rare _ un film tous les cinq ans _, disciple de Jean Douchet, retrouve la compétition cannoise avec un film basé sur _ et un peu plus que cela ; mais complètement de l’intérieur ! _ des faits historiques : le massacre des moines de Tibéhirine en 1996. En plein tumulte, l’Algérie est gangrénée par l’intégrisme religieux. Après le massacre d’un groupe de travailleurs étrangers _ des Croates travaillant sur un chantier non loin de Médéa… _ par les terroristes, l’Etat algérien propose _ à grand renfort de troupes (avec hélicoptère sonorement, et plus, intrusif) ; et autres explications d’un envoyé du gouvernement _ son aide aux moines, menacés. Frère Christian (Lambert Wilson), le chef _ élu par ses Frères _ de la communauté cistercienne installée dans les montagnes, la refuse catégoriquement. Pour lui, c’est une question de principe.

Cet entêtement personnel, typique _ en effet : du côté de la grandeur existentielle _ des personnages de Beauvois, donne d’abord lieu à un débat au sein du monastère, théâtre d’un huis-clos décisif : tel un jury de tribunal se prononçant sur sa propre peine _ à nuancer ! ce n’est pas un suicide ! _, les huit hommes ne sont pas en colère, mais apeurés et à l’écoute, _ presque, tant la circonstance d’abord les interpelle, voire les bouscule… _ mis à mal dans leur foi _ pas vraiment, toutefois !.. A quoi bon _ mais ce ne sont pas, eux, des utilitaristes ! _ finir en martyr ? Fuir, est-ce renoncer à sa mission ? Et s’ils partaient, qu’adviendrait-il de la population du petit village voisin, à qui les moines apportent _ très effectivement, au quotidien _ soins, médicaments et instruction ? Quel message enverraient-ils _ par le témoignage effectif de leurs actes _ à ceux qui croient encore au dialogue entre les religions ? A mesure que le film avance, au rythme apaisé des psaumes et des cantiques _ et de la pleine observance du rite par cette communauté orante _, les arguments penchent en faveur de la décision _ primitivement proclamée _ du Frère Christian _ de Chergé, élu, par eux, « leur prieur«  _ : les moines ne cèderont pas à la peur. Ainsi, ils donneront un signe _ = un témoignage de foi _ de paix fort, et vivront dans l’intégrité de leur foi _ surtout, et très simplement : les gestes comptant ici bien davantage que les paroles _ jusqu’à la fin _ c’est-à-dire inconditionnellement ; pleinement dans l’absolu. Car « Rester ici, c’est aussi fou que de devenir moine« , affirme le charismatique moine, à l’ironie pleine de lucidité. Or moines, ils sont déjà _ car telle est, tout simplement, la folie du Christ : « Quitte tout et suis-moi« 

« N’oublie pas que tu vas mourir » pourrait être _ ainsi, cette fois-ci encore ! _ le sous-titre de Des hommes et des dieux. Sans rechercher la verve et la puissance romanesque _ romantisante de la part d’un jeune homme idéaliste en la décennie même de ses vingt ans _ de son deuxième long-métrage, dans lequel un jeune séropositif choisissait de vivre _ frontalement _ au mépris de sa maladie, Xavier Beauvois exprime au fond la même idée. Face à la certitude de la mort, l’accomplissement _ voilà l’enjeu ! c’est aussi celui des Lumières, à la suite et dans le sillage de l’inspiration en ce sens-ci d’un Spinoza… _ d’un homme _ ici en une communauté _ est possible. Mais pour cela bien sûr, il faut du courage, de l’abnégation, bref, il vaut mieux avoir _ et puissamment, ici _ foi en la vie _ qu’être défaitiste ou, carrément, nihiliste… Plutôt que l’esbroufe _ maniériste ou mal baroquisante _, la mise en scène joue une partition sobre, dépouillée _ parfaitement : d’où l’intensité très puissante de cette vitalité ainsi tendue : à la façon d’un classicisme comme « corde la plus tendue du Baroque«  A la fois ample _ oui ! _ et tendu _ sans le moindre pathos _, ce film aux accents naturalistes _ pour ce qui concerne la lumière souveraine sur les paysages larges de l’Atlas : magnifique travail de l’éclairage de Caroline Champetier, cette fois, comme toujours ! _ bénéficie d’une interprétation pleine de tact et de retenue (superbe _ et c’est encore un euphémisme, je trouve ! _ casting, notamment Michael Lonsdale et Lambert Wilson _ mais aussi tous les autres ! sans la moindre exception ! _), à l’instar de la photo subtile _ lumineuse ! _ de Caroline Champetier, tour à tour matinale et crépusculaire _ voilà… Comme si toute la lumière émanait de l’intériorité en tension des personnes ; et des états de grâce !..

Forçant parfois un peu _ je ne partage absolument pas cette impression, ici, d’Eric Vernay _ ses intentions, notamment dans un dernier tiers métaphysique plus maladroit (allusion lourde _ pas du tout _ à la Cène, paysage forcément enneigé _ non ! l’hiver perdure en cette fin mars 1996 sur les monts de l’Atlas _ pour dire la mort _ nous savons tous, et tout le temps que se développe ce que montre le film en ces visages, comment tout cela se terminera, quand on retrouvera (hors film) seulement sept têtes coupées ; et rien du tout des corps… _), Beauvois ne signe certes pas son chef d’œuvre _ c’est à voir !!! _ avec Des hommes et des dieux, mais un film humble _ oui _, réflexif _ certes : d’une méditation sans déluge de phrases _, donnant richesse et humanité _ et à quel degré de sublime, mais un sublime parfaitement contenu ! sans tomber dans quelque baroquisme… _ à un sujet casse-gueule au possible.

Des hommes et des dieux
De Xavier Beauvois
Avec Lambert Wilson, Michael Lonsdale, Olivier Rabourdin
Sortie en salles le 8 septembre 2010

Illus © Mars Distribution

Eric Vernay…

Sur cette image-photo du film, prise par Frère Luc (qu’interprète _ ou plutôt incarne ! _ avec une sobriété magistrale Michaël Lonsdale), on peut voir, de gauche à droite, les sept autres de la communauté : Frère Célestin (qu’interprète _ incarne _ Philippe Laudenbach), Frère Christophe (qu’interprète _ incarne _ Olivier Rabourdin), Frère Christian (qu’interprète _ incarne _ Lambert Wilson), Frère Michel (qu’interprète _ incarne _ Xavier Maly), Frère Jean-Pierre (qu’interprète _ incarne _ Loïc Pichon), Frère Amédée (qu’interprète _ incarne _ Jacques Herlin) et Frère Paul (qu’interprète _ incarne _ Jean-Marie Frin).

De ces sept + un-là, seuls survivront _ ils ont pris soin de se cacher _ Frère Amédée et Frère Jean-Pierre ; et aux six victimes que seront Luc, Célestin, Christophe, Christian Michel et Paul, s’ajoutera aussi Frère Bruno (qu’interprète _ incarne _ Olivier Perrier), en visite à Tibéhirine _ depuis la maison-mère de l’ordre des cisterciens-trappistes, d’Alger _, ce soir-là, de leur enlèvement, le 26 mars 1996…

Je voudrais, maintenant, citer un excellent commentaire, très fin, et plus juste, à mon avis, de Jacques Mandelbaum, paru dans Le Monde, au moment de la présentation du film au Festival de Cannes, le 20 mai 2010 :

SÉLECTION OFFICIELLE – EN COMPÉTITION :

« Des hommes et des dieux » : la montée vers le martyre des moines de Tibéhirine

LEMONDE | 19.05.10 | 09h56  •  Mis à jour le 20.05.10 | 08h51


MARS DISTRIBUTION
Michael Lonsdale joue le rôle de Frère Luc, médecin du monastère, dans le film de Xavier Beauvois, « Des hommes et des dieux« .

Le 26 mars 1996, durant le conflit qui oppose l’Etat algérien à la guérilla islamiste, sept moines français installés _ pour six d’entre eux du moins : les frères Christian, Luc, Christophe, Célestin, Michel et Paul ; le septième, Frère Bruno, était en visite, depuis la maison-mère de l’ordre, en Algérie, à Alger… _ dans le monastère de Tibéhirine, dans les montagnes de l’Atlas, sont enlevés par un groupe armé. Deux mois plus tard, le Groupe islamique armé (GIA), après d’infructueuses négociations avec l’Etat français, annonce leur assassinat. On retrouvera leurs têtes, le 30 mai 1996. Pas leurs corps.

L’affaire eut un énorme retentissement. En 2003, à la faveur d’une instruction de la Justice française, des doutes sont émis sur la véracité de la thèse officielle. En 2009, à la suite de l’enquête du journaliste américain John Kiser _ qui en a tiré son livre Passion pour l’Algérie _ les moines de Tibhirine _ et des révélations de l’ancien attaché de la défense français à Alger _ en 1996, le général François Buchwalter _, l’hypothèse d’une implication de l’armée algérienne est avancée.

On en est là, aujourd’hui, du fait divers atroce qui inspire

_ cf plus bas ce que Xavier Beauvois dit du « sujet apparent«  et du « vrai sujet«  d’un film… _

un film au réalisateur français Xavier Beauvois, troisième et dernier cinéaste français à entrer en lice après Mathieu Amalric (Tournée) et Bertrand Tavernier (La Princesse de Montpensier).

Très attendu pour toutes ces raisons, le film surprend, au sens où il défie les attentes. On pouvait imaginer un état des lieux _ historicisant ! _ du post-colonialisme, une évocation de la montée des intégrismes, une charge politique sur les dessous de la guerre. Or Xavier Beauvois nous emmène ailleurs _ oui : dans l’intériorité (inquiète) des consciences ; et résistant (ensemble) à la terreur _, et signe un film en tous points admirable _ absolument !

Cinquième long métrage, en dix-huit ans, du réalisateur de Nord (1991) et de N’oublie pas que tu vas mourir (qui reçut le Prix du jury à Cannes en 1995), Des hommes et des dieux est d’abord un film sur une communauté humaine mise au défi de son idéal par la réalité _ voilà !


Le film est tourné de leur point de vue _ oui : intradiégétique, si l’on veut : depuis leurs visages… _, et partant, de celui d’un ordre cistercien qui privilégie le silence et la contemplation, mais aussi le travail de la terre, la communion par le chant, l’aide aux démunis, les soins prodigués aux malades, la fraternité avec les hommes _ c’est magnifiquement résumé par Jacques Mandelbaum ici… C’est de cette exigence spirituelle _ c’est cela ! _ que le film veut _ en et par son image _ rendre compte, de ce sentiment pascalien de la finitude de l’homme, de l’ouverture à autrui qu’il implique _ très essentiellement : c’est  lumineusement fort !


Sa lenteur, son dépouillement, sa fidélité au rituel de la communauté _ oui _, la connivence partagée avec leurs frères musulmans _ oui _, la beauté déconcertante _ oui _ du paysage (le monastère a été reconstitué au Maroc), sont pour beaucoup _ en effet _ dans la réussite de cette ambition. La troupe d’acteurs, d’une remarquable _ le mot est faible : ils « incarnent«  ceux qu’ils représentent (figurent), font vivre, de nouveau ; ou pour l’éternité : dans le quotidien de leur questionnement alors… _ justesse (parmi lesquels Lambert Wilson et Michael Lonsdale), donne corps _ et chair présente _ à ces antihéros refusant de se rendre à la raison _ la realpolitik et sa basse police… _ du monde tel qu’il est _ = fonctionne.

Lors de la conférence de presse qui a suivi la projection du film, mardi 18 mai, Lambert Wilson a livré une information sur sa préparation qui permet d’expliquer cette justesse : « Curieusement, cette fusion qu’ont ressentie les moines, nous l’avons aussi vécue. Nous avons fusionné dans les retraites _ monastiques : à l’abbaye de Tamié _ et fait des chants liturgiques. Le chant a un pouvoir fédérateur. »

Puis vient l’heure de la crise, de la mise à l’épreuve _ voilà : tout homme passe par là, même si ce n’est pas nécessairement aussi tragiquement. Le hideux visage de la terreur se rapproche, des ouvriers croates sont égorgés non loin de là _ aux environs de Médéa. Elle finit par frapper à la porte _ même _ du monastère, une nuit de Noël. Les terroristes sont à la recherche d’un médecin et de médicaments pour leurs blessés. Les moines refusent de se déplacer, mais accepteront de soigner les blessés dans l’enceinte du monastère. Une scène capitale a lieu ici : la poignée de main entre le prieur de la communauté (Wilson) et le chef des terroristes.

Ce geste opère un rapprochement entre deux extrêmes irréconciliables de la conviction mystique : la conquête des esprits par la violence et le sacrifice de soi-même pour l’exemplarité de l’amour _ oui. C’est au cheminement héroïque _ ou saint _ des moines vers ce second terme qu’est consacrée la majeure partie du film _ en effet. Refusant l’aide _ très pressante _ de l’armée _ en guerre civile, ne l’oublions pas ! _, préservant la fraternité avec la population locale _ oui ! c’est très important pour eux (tous)… _, surmontant leur peur et leurs divisions internes _ du début _, les moines prendront à l’unisson, comme dans le chant qui les rassemble _ oui _, la décision _ du courage _ de rester.

Quelques scènes magnifiquement inspirées _ le mot est particulièrement juste ! _ ponctuent cette lente montée vers le martyre _ potentiellement (= à l’avance) assumé sans être ni recherché, ni défié… La lutte visuelle et sonore entre l’hélicoptère vrombissant de l’armée et le chant des frères rassemblés. Ou encore cette bouleversante série de travellings sur les visages des moines, à l’issue de la décision qui engage leur vie, accompagnée par le déchaînement lyrique du Lac des cygnes de Tchaïkovski. Il fallait oser ce plan digne de Dreyer et de Pasolini _ oui ! _, au risque de la boursouflure, du credo béni-oui-oui _ mais ce n’est pas le cas ; l’initiative du geste est attribuée, ici, à Frère Luc…

Beauvois a osé, et il a bien fait _ oui ! Et le reste est quasi silence ; de la part des moines… C’est bien le diable si ce très beau film _ discrètement sublime, pour mon regard, du moins… _ produit par Pascal Caucheteux (déjà bienheureux en 2009 avec Un prophète) ne remporte pas à Cannes _ et auprès des spectateurs de cinéma de par le monde, maintenant _ quelque chose de grand à l’heure du jugement suprême.

Film français de Xavier Beauvois avec Lambert Wilson, Michael Lonsdale, Olivier Rabourdin, Philippe Laudenbach, Jacques Herlin. (2 h 00.) Sortie le 8 septembre.

Jacques Mandelbaum
Article paru dans l’édition du 20.05.10

Et pour compléter en beauté mon dossier,

voici cet excellent entretien avec Xavier Beauvois

réalisé par Thomas Baurez :

Xavier Beauvois : « Réaliser un film comporte une bonne dose d’inconscience« 

publié le 07/09/2010 à 13:00 sur le site de L’Express :

REUTERS/Vincent Kessler

Un an après Audiard et son Prophète, c’est au tour de Xavier Beauvois de remporter le grand prix du Festival de Cannes. Des hommes et des dieux confirme la puissance d’une mise en scène pure et gracieuse. Rencontre avec un cinéaste habité.


« J’ai eu la chance d’apprendre le cinéma en côtoyant des critiques de cinéma comme Jean Douchet et Serge Daney. Ils m’ont montré les liens qui peuvent exister entre un film, l’architecture, la psychanalyse, le théâtre ou encore la littérature. J’ai compris également que le véritable sujet d’un film n’est pas forcément celui _ sujet apparent : montré _ que l’on voit sur l’écran. Avant, le cinéma ressemblait à une 4L, une voiture agréable pour rouler, et tout d’un coup des mecs m’ont donné les clés d’une Bentley ! Vous réalisez que ce que vous considériez comme un divertissement est un art total _ voilà l’horizon (perceptible et justifié !) de l’œuvre (entier, probablement) de Xavier Beauvois. Pour paraphraser un entraîneur de foot anglais, je dirais: « Le foot, ce n’est pas une question de vie ou de mort, c’est beaucoup plus important que ça ! » Claude Chabrol abuse peut-être quand il affirme que la mise en scène peut s’apprendre en un quart d’heure, mais techniquement, ce n’est effectivement pas très compliqué. L’important _ au-delà de ce « techniquement«  _ est de se construire une morale de cinéma, savoir ce que l’on veut dire et comment l’exprimer _ that’s it !!! J’ai commencé comme stagiaire sur des tournages, notamment sur Les innocents, d’André Téchiné. Je me suis incrusté dans la salle de montage, puis j’ai assisté au mixage. Je me suis également formé en regardant beaucoup de films, surtout les mauvais. Avec les bons, tu ne vois rien, tout est très discret _ là est la délicatesse de l’Art _, les points de montage, les mouvements de caméra sont invisibles. Lorsque la mise en scène saute aux yeux, c’est qu’il y a un souci. Faire du cinéma, ce n’est rien d’autre qu’apprendre à désapprendre _ mais c’est le cas de tout Art : transcendant ses techniques-moyens… On a beau connaître toutes les théories du monde, il faut savoir s’adapter _ à l’absolument inconnu qu’il s’agit et d’approcher et saisir-cueillir, et le donner à ressentir. Pour cela, il faut absolument inventer, improviser, créer : avec courage ! en se jetant soi-même à l’eau… Prenez le travail sur le son pour Des hommes et des dieux. Nous tournions dans un monastère où tout est silencieux, il n’y avait pas besoin d’en rajouter _ en effet… Il faut simplement le donner à entendre… J’ai coutume de dire: « Lorsque je suis flippé dans la rue, il n’y a pas un quatuor à cordes qui joue derrière moi ! »

DR

Les comédiens du film Des hommes et des dieux de Xavier Beauvois _ incarnant les moines de la communauté de Tibéhirine ; c’est le huitième, celui incarnant Frère Luc, qui prend cette photo…

Ecouter son film

Désapprendre _ voilà l’Art _, c’est aussi savoir mettre le scénario de côté au moment du tournage. Le script n’est qu’un vulgaire outil de travail, pas une œuvre d’art. Sur le plateau, les choses me viennent dans le feu de l’action _ tout Art est ainsi : fils de ce feu-là… Il faut écouter son film, comme s’il avait une âme _ idea, au moins. On a beau échafauder des plans, au final, il faut _ toujours _ composer avec son instinct _ le feu de l’intuition inspirée. Si on ne sent pas _ æsthesis _ les choses, il faut passer à autre chose et tout réinventer. J’ai réalisé mon premier long métrage, Nord, en 1992, à seulement 25 ans. Sur le plateau, je me suis comporté comme un petit chef nazi. Je hurlais parce que j’avais la tronche d’un lycéen qui passe son bac face à des types qui avaient la cinquantaine. Je devais montrer que j’étais le patron. Réaliser des films comporte _ comme tout Art _ une bonne dose d’inconscience _ à commencer par la part cruciale de ce feu, toujours lui… Si on commence à trop réfléchir _ sans l’élan… _, on ne fait plus rien _ que de la technique : réduite… J’ai su également écouter mes collaborateurs _ au cinéma, tout particulièrement : travail d’équipe s’il en est… J’ai gagné beaucoup de temps. Le but est d’essayer de faire des films plus intelligents que soi. Le plus dur, c’est de savoir comment y parvenir. Lorsque vous mettez en scène, vous êtes _ consciemment ou pas _ porté par des références artistiques. Dans une interview, Patrice Chéreau a dit: « On ne peut pas filmer un homme allongé sans penser au tableau du Christ de Mantegna. » Ainsi, dans la séquence où le terroriste blessé est soigné par frère Luc, je l’ai cadré de la même manière. Je ne me suis pas appesanti pour autant et j’ai immédiatement cassé l’effet. Toutefois, s’interdire de le faire serait une erreur. Le cadrage est parfait. Je pique des idées un peu partout _ bien sûr : le tout étant de les faire (vraiment) siennes, dans le motus proprius de l’œuvre… Au début du Petit lieutenant, par exemple, je me suis souvenu de ce conseil d’Hitchcock : « Si vous avez des choses compliquées à filmer, prenez du recul et cadrez la scène de très loin. » Dans mon film, je voulais montrer mon protagoniste qui monte à la capitale. C’était son rêve, il est très impressionné. À la base, je voulais le montrer dans différents endroits touristiques. Finalement, je suis monté en haut de la tour Eiffel et j’ai fait un panoramique sur tout Paris. En un plan, tout était dit.

REUTERS

L’équipe du film sur les marches du Palais des Festivals à Cannes

Traîner dans les décors

C’est un ami producteur qui m’a fait parvenir anonymement le scénario de Des hommes et des dieux. Il s’appelait: Les sept moines. C’était librement inspiré de la tragédie des moines cisterciens de Tibéhirine, enlevés et exécutés en Algérie en 1996. J’ai accepté à condition de pouvoir réécrire le script _ le faire vraiment sien : qu’il exprime « son » monde : c’est capital !.. Je me suis rapproché un peu plus de la vraie histoire _ intime ; et pas pseudo historique. Avant de commencer à bosser, je suis parti en retraite dans une abbaye en Savoie pendant quelques jours. La mise en scène a commencé _ vraiment _ à partir de là. Très vite, je me suis aperçu, qu’il était idiot de faire des travellings durant les offices. Des cadres fixes suffisaient, en respectant des axes purs de caméra. En revanche, lorsqu’ils sont en extérieur, ils sont plus mobiles, donc la caméra peut bouger. Je n’oublie pas que mon travail consiste à faire la mise en scène d’une mise en scène _ voilà _, en l’occurrence celle de la vie des moines, parfaitement réglée _ par le rituel. Il convient donc de rester humble _ certes _ par rapport aux choses que vous filmez. Avant le premier jour de tournage, j’ai montré à toute mon équipe Les onze fioretti de François d’Assise, de Roberto Rossellini, afin d’indiquer dans quel esprit _ voilà : rossellinien ! _ nous devions travailler. C’était une façon de rendre hommage au cinéma _ le medium de l’œuvre à réaliser _ avant de rentrer sur le terrain _ réel. Car une fois que le tournage débute, on devient un mauvais spectateur, on remarque _ parce qu’on s’y focalise _ tous les petits détails, pourtant invisibles d’habitude. Je collabore avec des gens en qui j’ai une entière confiance. Il y a ma chef opératrice, Caroline Champetier, mon décorateur, Maurice Barthélémy, ou encore mon producteur, Pascal Caucheteux. Ensemble, nous allons dans le même sens.

Le monastère où nous avons réalisé Des hommes et des dieux est situé au Maroc. Il était totalement abandonné, nous lui avons redonné des couleurs afin de retrouver la bonne lumière _ si décisive ici ! C’est important pour un cinéaste de traîner _ oui _ dans ses décors _ qui ont une âme ; et sont habités par le génie du lieu… La mise en scène se construit aussi à partir de là. Je me suis donc posé seul pour m’imprégner _ voilà : méditativement, d’abord _ de l’atmosphère _ par l’æsthesis la plus ouverte et la plus concentrée, en même temps. Comme nous tournions dans un décor unique, j’ai pu travailler dans la chronologie. C’est toujours préférable _ pour le sens. J’ai utilisé le Cinémascope, comme un western, afin de mettre en valeur les paysages _ c’est parfaitement réussi ! Pour la séquence où l’armée débarque au monastère, j’ai mis à fond la musique d’Il était une fois dans l’Ouest (rires). Sur le plateau, je définis d’abord mon cadre avec Caroline, puis je la laisse faire pour me concentrer sur les acteurs _ les visages, les postures des corps et des mouvements. La plupart du temps, je tourne avec un objectif de 40 mm qui se rapproche le plus de l’œil humain. Chaque séquence est imaginée comme un tableau vivant _ voilà. Ma scripte insiste pour que je fasse un découpage technique en amont pour anticiper _ un minimum _ les choses au moment _ du feu de l’action _ du tournage, mais je n’y arrive pas _ ça déborde ! Tout se met en place sur le moment _ bien sûr ! J’ai la chance de travailler avec des gens rapides _ à la détente de l’entente à instantanément trouver ! Dans l’esprit indiqué et visé…

REUTERS

Xavier Beauvois reçoit le Grand Prix au Festival de Cannes des mains de Salma Hayek

Des acteurs, pas des comédiens !

Sur mes plateaux, dès que je vois un comédien, il dégage tout de suite ! Je veux uniquement des acteurs, c’est-à-dire des gens qui, entre « moteur » et « coupez« , vont être _ voilà _ un prêtre et ne vont _ surtout _ pas chercher à le jouer. Alain Delon disait qu’acteur, c’est un accident : c’est Lino Ventura, un catcheur qui fait du cinéma. Ce n’était pas prévu. Je ne fais pas d’essais, ni de lecture _ c’est l’invention risquée sur le champ, à la seconde, d’une incarnation juste. Tous mes interprètes sont partis ensemble faire une retraite dans un monastère. Ils ont ensuite pris des cours de chant dans une église à Neuilly. Enfin, ils sont venus à la maison, manger un barbecue afin que nous devenions potes _ l’empathie était nécessaire. Il fallait qu’entre eux, je forme un groupe _ celui d’une communauté. Notre conseiller sur le film m’a dit, lors de la préparation: « Les moines de Tibéhirine étaient comme des fleurs des champs, ni belles, ni originales, mais tous ensemble ils formaient un bouquet merveilleux.« 

Sur le plateau, je suis derrière mes acteurs sans arrêt, je ne laisse rien passer _ il le faut : la vision finale est unique. Dès que je sens qu’ils jouent, je les corrige. Prenez la séquence à la fin où ils sont tous à table et écoutent Le lac des cygnes. Pour les mettre en condition, je les avais prévenus dès le départ de l’importance de cette séquence. Il faudrait qu’ils donnent tout _ un défi ! _ et seraient en très gros plan. Au moment du tournage, j’ai mis la musique, je leur parlais énormément quitte à faire des blagues, j’ai apporté du vin et roulez jeunesse ! La caméra de Caroline Champetier passait de l’un à l’autre, sans savoir quelles émotions elle allait trouver sur leur visage. Nous avons tourné pendant des heures et des heures _ oui : comme le photographe mitraille ; afin de pouvoir choisir, à la fin, un entre mille clichés : Bernard Plossu me l’a appris. Dès que nous n’avions plus de pellicule, nous rechargions le magasin de la caméra, et c’était reparti. Quand ils en ont eu marre de Tchaïkovsky, j’ai passé La passion selon saint Matthieu, de Bach. Une musique qui émeut beaucoup Lambert Wilson. Il s’est mis tout de suite à pleurer. Pour que cette séquence fonctionne, j’ai pris le soin d’éviter de faire des gros plans sur les prêtres pendant la première heure et demie de film, afin qu’à ce moment-là, le spectateur soit touché en les voyant _ à ce moment, plus tard : comme jamais autant auparavant _ si proches. Cette séquence m’est venue à l’esprit au volant de ma voiture. Je roulais en écoutant des musiques au hasard sur mon iPod, et puis d’un coup, j’ai entendu Le lac des cygnes. J’ai immédiatement visualisé la scène _ c’est là le travail d’imageance de l’artiste-créateur… Comme disait Godard, le travelling est une affaire de morale. Tout ce que je fais est d’une grande logique finalement, il n’y a rien d’extraordinaire ! »








DR


Voilà : un grand,

qui fait désormais partie de ceux dont je suivrai les pas,

sans trop de risque de déception…


Le travail ici,

en cet admirable film qu’est Des hommes et des dieux,

de Xavier Beauvois

articule magnifiquement ce que Baldine Saint-Girons,

en son très important récent opus Le Pouvoir esthétique _ cf mon récent article du 12 septembre 2010 : « les enjeux fondamentaux (= de civilisation) de l’indispensable anthropologie esthétique de Baldine Saint-Girons : “le pouvoir esthétique”« _,

nomme :

le plaire et enseigner du Beau,

l’inspirer et ébranler du Sublime,

et le charmer et concilier de la Grâce,

qu’elle baptise « les trois principes du pouvoir esthétique« 

(cf son tableau synoptique récapitulatif aux pages 136-137 de ce livre majeur !)…

Si l’Art _ de cinéma : il le fait sien ! _ de Xavier Beauvois tend spontanément

vers l’émotion (si puissante) du Sublime,

c’est aussi avec la douceur (formidable) de la Grâce

et la retenue (intense et calme) du Beau

qu’il sait le faire,

quasi miraculeusement…

La force _ maximale _ de sa générosité

est tout simplement

merveilleusement bouleversante…

Et pour finir ce dossier,

cette lettre

_ testamentaire ? d’outre-tombe : sans son corps retrouvé… _

à méditer

de Frère Christian de Chergé :

Quand un A-DIEU s’envisage…

S’il m’arrivait un jour _ et ça pourrait être aujourd’hui _

d’être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant
tous les étrangers vivant en Algérie,
j’aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille,
se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays.
Qu’ils acceptent que le Maître Unique de toute vie
ne saurait être étranger à ce départ brutal.
Qu’ils prient pour moi :
comment serais-je trouvé digne d’une telle offrande ?
Qu’ils sachent associer cette mort à tant d’autres aussi violentes
laissées dans l’indifférence de l’anonymat.
Ma vie n’a pas plus de prix qu’une autre.
Elle n’en a pas moins non plus.
En tout cas, elle n’a pas l’innocence de l’enfance.
J’ai suffisamment vécu pour me savoir complice du mal
qui semble, hélas, prévaloir dans le monde,
et même de celui-là qui me frapperait aveuglément.
J’aimerais, le moment venu, avoir ce laps de lucidité
qui me permettrait de solliciter le pardon de Dieu
et celui de mes frères en humanité,
en même temps que de pardonner de tout cœur à qui m’aurait atteint.
Je ne saurais souhaiter une telle mort.
Il me paraît important de le professer.
Je ne vois pas, en effet, comment je pourrais me réjouir
que ce peuple que j’aime soit indistinctement accusé de mon meurtre.
C’est trop cher payé ce qu’on appellera, peut-être, la « grâce du martyre »
que de la devoir à un Algérien, quel qu’il soit,
surtout s’il dit agir en fidélité à ce qu’il croit être l’Islam. Je sais le mépris dont on a pu entourer les Algériens pris globalement.
Je sais aussi les caricatures de l’Islam qu’encourage un certain idéalisme.
Il est trop facile de se donner bonne conscience
en identifiant cette voie religieuse avec les intégrismes de ses extrémistes.
L’Algérie et l’Islam, pour moi, c’est autre chose, c’est un corps et une âme.
Je l’ai assez proclamé, je crois, au vu et au su de ce que j’en ai reçu,
y retrouvant si souvent ce droit fil conducteur de l’Évangile
appris aux genoux de ma mère, ma toute première Église,
précisément en Algérie, et déjà, dans le respect des croyants musulmans.
Ma mort, évidemment, paraîtra donner raison
à ceux qui m’ont rapidement traité de naïf, ou d’idéaliste :
« qu’Il dise maintenant ce qu’Il en pense !« .
Mais ceux-là doivent savoir que sera enfin libérée ma plus lancinante curiosité.
Voici que je pourrai, s’il plaît à Dieu,
plonger mon regard dans celui du Père
pour contempler avec lui Ses enfants de l’Islam
tels qu’ils les voient, tout illuminés de la gloire du Christ,
fruit de Sa Passion, investis par le Don de l’Esprit
dont la joie secrète sera toujours d’établir la communion
et de rétablir la ressemblance, en jouant avec les différences.
Cette vie perdue, totalement mienne, et totalement leur,
je rends grâce à Dieu qui semble l’avoir voulue tout entière
pour cette JOIE-là, envers et malgré tout.
Dans ce MERCI où tout est dit, désormais, de ma vie,
je vous inclus bien sûr, amis d’hier et d’aujourd’hui,
et vous, ô amis d’ici,
aux côtés de ma mère et de mon père, de mes sœurs et de mes frères et des leurs,
centuple accordé comme il était promis !
Et toi aussi, l’ami de la dernière minute, qui n’aura pas su ce que tu faisais.
Oui, pour toi aussi je le veux ce MERCI, et cet « A-DIEU » en-visagé de toi.
Et qu’il nous soit donné de nous retrouver, larrons heureux,
en paradis, s’il plaît à Dieu, notre Père à tous deux. AMEN !
Insha ‘Allah !

Titus Curiosus, le 25 septembre 2010

De la « non-inhumanité » d’un cinéaste d’exception : James Gray (dans « The Yards »)

06juin

A la double occasion d’un (nouveau : le troisième, en l’occurrence : le premier, ce fut « en salle », à la sortie en France du film ; et le second, lors de sa parution en DVD) visionnage de « The Yards » (le film est sorti en 1999), lors d’un passage mercredi soir) à la télévision,

et de la sortie, cette fin mai, du DVD de « Two Lovers« , le dernier film de James Gray _ cf mon article (admiratif !) du 21 novembre 2008 : « “Two Lovers” _ ou de l’”humanité” vraie du “care” dans le regard cinématographique de James Gray » _,

je suis demeuré, cette fois encore, béat d’admiration face à la très profonde « non-inhumanité« 

_ selon l’indispensable concept stieglérien (passim ; dont, par exemple, le très important « Prendre soin _ 1 de la jeunesse et des génération« ) _

de cet auteur cinéaste, James Gray ;

face à la beauté (et vérité) de cet immense film, « The Yards« , donc ;

ainsi qu’à ce que James Gray obtient de ses acteurs-interprètes :

en commençant par le visage de Mark Wahlberg, par les yeux (et le regard : les deux !) ultra-sensibles duquel, via le personnage (de Leo Handler) qu’il incarne, se déroule, pour les spectateurs fascinés du film que nous sommes, à en suivre, scène après scène, le défilement sur l’écran, l’intrigue de ce polar new-yorkais (dans le quartier de Queens, cette fois (pour « Little Odessa« , c’était dans le quartier juif russe du Bronx) ;

et en continuant par les yeux (et le regard : désolé) chargés de noir de Charlize Theron (transformée pour l’occasion en la brune Érica Stoltz) ;

mais encore à travers l’incarnation « habitée » de tous les autres acteurs :

d’abord, pivot (pour beaucoup, mais quasi à son corps défendant…) du Fatum, l’ange sombre (Willie Guttierez) que figure le d’autant plus dangereusement lisse Joaquin Phoenix (qui revient, avec Marc Wahlberg, dans « La Nuit nous appartient » ; puis sans lui, dans « Two Lovers » : en DVD cette semaine) ;

relayés du côté de ceux qui ont « sombré » par les impeccables figures que donnent à leurs personnages (de « parrain« , Frank Olchin, et de son épouse, Kitty Olchin : soient la mère d’Érica ; et son beau-père) les (toujours !) impeccables James Caan et Faye Dunaway (le premier, fragile dans les incertitudes de ses plus noires décisions; la seconde, le regard protégé par d’immensément larges verres de lunettes translucides ou teintées) ;

et du côté de ceux qui ont tant bien que mal « tenu« , mais terriblement « amochés« ,

la bouleversante, dans sa sobriété, Ellen Burnstyn, dans le personnage de Val Handler, la mère veuve et en bien mauvaise santé (au cœur près de céder…) de Léo…

C’est à un film de « regards » immergés en pleine action (violente), que nous sommes invités à assister,

en ce « réel » de concurrence exacerbée des compagnies d’entretien du métro new-yorkais,

du fait surtout de la place qu’y prennent des plans relativement rapprochés…

A part ces moments de « regards » éperdus, « pris«  (au plus près de leurs silences par la caméra formidablement attentive de James Gray, dans sa sobriété), à la toile dans laquelle se « prennent« , sans pouvoir s’en « dépêtrer« , les mouvements inchoatifs et malheureux de ses trop malhabiles protagonistes),

je noterai deux remarquables scènes-« ballet«  (si j’ose les qualifier ainsi) de « bagarres«  (mais sans le moindre formalisme, ni maniérisme de la part de la caméra ; ni a fortiori hyper-baroquisme…), mettant « aux prises« , en deux extraordinaires et imprévues accélérations des gestes, les personnages qu’incarnent,

d’une part (les deux fois) Joaquin Phoenix,

et d’autre part, dans la plus longue et en extérieur _ dans la rue _, Mark Wahlberg ;

et, dans la plus brève et en intérieur (avec escalier et étages), Charlize Theron :

le corps de cette dernière (Érica) en restera définitivement « figé« 

en une improbable figure de « poupée » désarticulée et arrêtée en une posture anguleuse, immobilisée et cassée (mi à la Hans Bellmer, mi à la Egon Schiele, peut-être…) ;

tandis que les deux autres, félins (Willie et Leo), continueront, dans la rue, à courir _ même si moins vite..

On pourra lire ici un très beau commentaire de ce film, par Alexandre Tylski

(ainsi qu’un autre, « à contresens« , lui, de ma perception : pour mieux se rendre compte de la pertinence… ; par Serge Kagansky) :

Mais d’abord, cette remarquable interview-ci de James Gray, par Olivier Nicklaus,

sur lesinrocks.com le 9 mai 2000 :

« The Yards de James Gray » :

On attendait avec impatience le deuxième film de James Gray, qui avait fait forte impression il y a cinq ans avec « Little Odessa« . « The Yards« , avec toujours New York en arrière-plan, revisite le « thème » de l’individu face à l’injustice et à la perversité.

Pourquoi une aussi longue absence ?

James Gray : ­ C’est très simple. J’ai du mal à monter les films auxquels je tiens, qui représentent un risque pour les producteurs. L’industrie du cinéma est très dure. En outre, je ne suis pas le genre de personne à avoir des tas d’idées et qui, si un projet patine, peut s’atteler à un autre. Depuis « Little Odessa« , je n’avais que « The Yards » en tête. Ce film me tenait trop à cœur pour que je l’abandonne comme ça. Je suis un réel obsédé ; et je ne suis pas prêt à faire de compromis ! Du coup _ cette « vertu » se paie ; et à un prix fort ! _, j’ai mis trois ans à le monter.

Trois ans pour convaincre les studios ?

C’est plus compliqué que ça. « Little Odessa » a obtenu un succès critique suffisant pour que les studios s’intéressent à moi. Le problème, c’est qu’ils vous veulent pour réaliser un scénario à eux. J’en ai lu quelques-uns : ils me tombaient des mains ! C’est absurde quand on y pense. Ils vous remarquent pour votre singularité _ voilà ! _, mais si vous leur proposez un projet personnel, ils _ les « instrumentaliseurs » du marketing… _ n’en veulent pas ! Là est la vraie explication des cinq ans entre « Little Odessa » et « The Yards« . Je trouvais qu’il y avait suffisamment de réalisateurs remarqués pour leur premier film, mais dont le deuxième était une merde estampillée « studio« . Alors même si j’en ai bavé pendant toutes ces années laborieuses, aujourd’hui, je ne le regrette pas. Au final, j’ai tourné le film que j’avais écrit.

« The Yards » est un projet cher ?

Mes difficultés n’ont jamais été tellement liées à l’argent, mais plutôt au casting. Les acteurs, surtout les stars, viennent vous voir en vous disant « J’ai adoré « Little Odessa« , je veux absolument être dans votre prochain film. » Et quand vous parlez réellement d’un projet avec eux, vous vous rendez compte qu’ils ne cherchent qu’une vitrine _ toujours l‘ »instrumentalisation«  et le marketing ; au rebours de la singularité de l’œuvrer « vrai«  (= authentique) !.. Moi, j’essaie de faire des films, pas des vitrines pour Untel ou Unetelle. Sur mes films, j’ai même l’ambition de réunir une équipe et que chacun ait le sentiment d’apporter sa pierre à un projet commun _ ce qu’est l’œuvrer de cinéma…

A l’arrivée, vous avez pourtant une distribution particulièrement excitante _ et encore mieux que ça ! _ : Marc Wahlberg, Joaquin Phoenix, Charlize Theron, James Caan, Ellen Burstyn, Faye Dunaway…

C’est vrai, ce sont des acteurs merveilleux _ oui !!! _, et contrairement à l’image que l’on pourrait avoir d’eux, aucun de ces six-là n’a justement _ ouf ! _ ce complexe de la vitrine. Wahlberg et Theron _ les deux regards-pivots du film… _ ont fait eux-mêmes la démarche de m’appeler pour participer au projet. Et Caan ou Dunaway savaient qu’ils n’auraient que des rôles secondaires, mais ils se sont mis d’emblée au service du film _ voilà la démarche d’un « véritable » artiste !

Quel est le point de départ du projet ?

C’est très autobiographique _ ce point est, lui aussi, important. J’ai voulu faire un film sur un groupe de personnes qui essaient _ dans la difficulté du « réel«  _ de se construire en tant que famille _ voilà… Mon père a travaillé dans le business du métro à New-York. J’ai donc beaucoup observé _ oui : avec attention et curiosité authentique… _ ce monde quand j’étais jeune, en particulier la corruption _ oui ! _ qui y règne. C’est ma version de « Sur les quais » de Kazan, en remplaçant les quais par les rames de métro. D’ailleurs, le titre du film, « The Yards« , évoque les voies de garage du métro new-yorkais.

Il y a déjà un cliché au sujet de votre cinéma : cette fameuse « noirceur« .

(Rires)… Oui, c’est vrai. Mais le monde est comme ça, je n’invente rien. « The Yards » est un drame social _ réaliste et tragique, tout à la fois _ inspiré de ma propre expérience, des gens que j’ai croisés, avec une pincée de Visconti en plus.

Visconti ou Kazan ? Ils n’ont pas vraiment le même regard sur le monde.

Oui, c’est vrai. Alors je choisis Visconti. Le Visconti de « Rocco et ses frères« . Au fond, la morale de Kazan est trop binaire, ne rend pas assez compte _ un verbe important _ des complexités du monde. Visconti n’est d’ailleurs pas ma seule influence européenne. Il faudrait aussi citer les autres Italiens : Rossellini, De Sica ; et puis les Français de la « Nouvelle Vague« .

Et les Américains ? Vous avez tourné à New York, une ville qu’ont déjà quadrillée des grands metteurs en scène comme Martin Scorsese ou Woody Allen. Comment avoir _ mais Gray ne le recherche pas : il l’a… _ un regard singulier sur cette ville ?

J’ai un ego monumental sur bien des sujets, mais, bizarrement, pas sur celui-là.

Je ne filme pas le Queens, je ne filme pas du tout à la même échelle que Scorsese. Lui, ce serait le grand angle, et moi, le plan rapproché _ voilà ! Si vous tenez à faire un film sur un sujet qui vous tient à cœur, votre singularité suivra _ tout simplement ; quand d’autres ne l’« empêchent«  pas : c’est aussi le « sujet«  même du film…

Voici, ensuite, la critique « The Yards de James Gray » avec laquelle je me sens en désaccord, par Serge Kagansky, le 30 novembre 1999, dans le numéro 253 des Inrockuptibles :

« The Yards » de James Gray séduit par sa tonalité crépusculaire et ses dialogues chuchotés.

Si « The Yards » déçoit un tantinet _ voilà… _, c’est surtout relativement à l’attente _ toujours relative, en fonction de notre « perspective » et de nos références particulières, forcément : après, il s’agit de « se hisser«  à la hauteur de l’œuvre ; si œuvre il y a (bien…) ; et pas seulement « produit« … : c’est cela que doit être l’objectif du « spectateur«  lambda, comme celui du « critique«  ayant pignon sur rue, lui… _ placée sur le nom _ devenant « marque« , « logo«  _ de James Gray, attente à la fois temporelle (cinq ans qu’on attendait ce deuxième film) et qualitative (« Little Odessa » avait laissé une empreinte durable). « The Yards » est d’ailleurs une sorte de remake de « Little Odessa« , et en même temps son contraire. Il en reprend les thèmes et les motifs : le retour du fils prodigue, le quartier et la famille, l’importance des mères vertueuses _ pas toutes _ et les figures de pères _ surtout ceux de « substitution«  (Frank Olchin), par rapport à ceux qui ont disparu (Stoltz, le père d’Érica; Handler, le père de Leo)… _ corrupteurs, la proximité de la tragédie antique et la construction sobrement opératique. Mais là où « Little Odessa » était diurne, blanc et neigeux, « The Yards » sera nocturne, noir et ocre.

Au passif du film, on notera qu’il ne renouvelle _ ah ! voilà donc le péché originel, pour la clique des « hyper-modernistes«  _ absolument pas le « genre » du film noir, que ce soit sur le plan thématique, narratif ou formel. Plastiquement, « The Yards » peut être identifié comme néoclassique _ autre pseudo tare… _, avec sa facture propre et lisse _ c’est donc un défaut : et les regards, sont-ils lisses ?.. _, et la présence trop forte du « production designer« , la plaie récurrente de la NQA (nouvelle qualité américaine). Malgré tout, « The Yards » est loin d’être un objet insignifiant _ ouf ! pas tout à fait rien qu’un « produit« _ à balayer d’un revers de regard.

A la colonne crédit _ c’est une comptabilité que cet article… _, on mettra d’abord le casting _ éblouissant, en effet ! En sus d’un Wahlberg idoine _ oui ! _ et d’un Joaquin Phoenix très Elvis 1956, on remarque la présence de chères vieilles branches (James Caan, Faye Dunaway, Ellen Burstyn) qui habitent puissamment _ en effet ! _ le film et indiquent d’où vient le désir de cinéma _ oui… _ de Gray : du cinéma américain des seventies : ­ il y a pire comme référent. Mais c’est dans les détails que le film creuse sa différence _ ou sa singularité ? non recherchée, elle… _, par exemple le son : bruits étouffés de la ville, dialogues le plus souvent murmurés, plages de silence _ c’est parfaitement ressenti et observé… « The Yards » est un film en sourdine _ oui ! _ que l’on écoute au moins autant qu’on le regarde _ en effet ! Et quand on le regarde, on garde en tête la dominante crépusculaire, mordorée de la photo, ou encore la progression déflationniste de l’histoire sur un tempo de marche funèbre. Le film échappe ainsi à l’académisme qui le menace constamment _ menace en consonance avec toutes celles de ce « réel«  dont il traite ; et auquel il ose se confronter, non sans blessures…


« The Yards » n’est certes pas terrassant d’originalité _ il le faudrait ? éperdument ??? « inrockuptiblement«  ?.. _ et si James Gray n’est pas Scorsese ou Ferrara _ ah ! bon ! serait-ce un « défaut » ? _, il rejoue certaines gammes connues _ quel dommage, entend-on penser tout fort l’auteur _ du cinéma américain avec suffisamment d’élégance _ certes : admirable ! _ et de doigté _ artisanale, technicienne ? _ pour qu’on tende _ tout de même un peu… _ l’oreille.

Serge Kagansky

Et voici, maintenant, l’analyse (non chichiteuse) que je préfère :

celle d’Alexandre Tylski dans le magazine « Cadrages » :

« L’Entrepot du mouvement« …

L’entrepôt du mouvement

Le film s’amorce dans une obscurité toute tombale. La toile est noire. Puis, par petites touches, quelques points blancs de lumière traversent fugitivement l’écran de part en part, comme le passage dans l’espace à la vitesse de la lumière dans un film de « science-fiction« . Mais rapidement, nous voilà bien ancrés sur terre _ certes ; et aussi dessous ! _, dans la vie concrète contemporaine, au sortir d’un tunnel de métro, dont les rails, et les murs peints de vieux graffitis, suintent d’une détresse gelée, inerte, sans âme _ oui ! Pourtant la force du mouvement est bien présente, le travelling arrière, décidé, semble vouloir s’arracher avec vigueur de l’emprise des ténèbres _ tout à fait ! Le regard du spectateur est mis en situation de devoir affronter, découverte après découverte, et de pleine « face« , sans se dérober, ce que l’écran va lui proposer-imposer (du « réel« ). « THE YARDS » est un film pictural très sombre parcouru de contre-jours, de visages _ avec leurs gestes de regards jetés _ coupés en deux par l’ombre, de pannes de lumière, de bougies, de lampes de chevet. Inspiré par _ Georges _ De La Tour, Hopper, Caravage, James Gray, comme pour son premier film « LITTLE ODESSA » [1994], a d’ailleurs peint des dizaines d’aquarelles à l’attention de son chef opérateur Harris Savides. «C’est le moyen le plus simple d’exprimer mes souhaits. Concernant les couleurs notamment. Pas de bleu, pas de noir profond, mais des ocres, des bruns Terre de Sienne…», avoue le jeune cinéaste.

D’un point de vue scripturaire, « THE YARDS » bénéficie comme « LITTLE ODESSA« , d’un générique sans majuscules. Référence directe au poète américain e. e. cummings qui revendiquait par là un refus de l’héritage et de la bureaucratie. Rébellion contre une certaine forme de traditionalisme social. Le titrage du film est laissé de plus volontairement en marge de l’image ; les personnages, eux aussi, marginaux _ oui _, toujours échoués au bord du précipice _ certains vont y chuter, lourdement _, sur une autre planète, esseulés et minuscules  _ c’est cela _ par rapport au reste du monde _ d’où l’inquiétude infiniment éperdue de leurs regards mouvants. Magnifique humilité _ oui _ de l’acteur Mark Wahlberg ; et magnifiques hésitations _ oui _ de l’actrice Charlize Theron. Deux visages _ oui  : d’abord eux _ effrayés, perdus et bouleversants _ absolument ! Film de recherche autour de la solitude _ oui _ sociale et familiale avec un style toujours aussi subtil et affirmé _ exactement ! Gray l’a répété dans maints entretiens : «Il n’était pas question pour moi de tourner autre chose qu’un drame social. Mes parents ont toujours pensé en terme de classe. J’ai toujours senti chez mon père une profonde déception de ne pas avoir su s’élever par la richesse. Dans le contexte social de l’Amérique, on peut toujours avoir le sentiment  _ frustant et liquéfiant _ d’être passé à deux doigts de la vie dont on rêvait.»

Au niveau musical, on retrouve par ailleurs subtilement tous ces sentiments-là présents dans « THE YARDS ». Ainsi, la partition originale de Howard Shore (décidément grand compositeur du cinéma indépendant) imprègne au film,  par de longues notes sobres et sombres, un rythme _ très important _ souvent en décalage tragique avec la violence des mots et des regards. De même, les voix des acteurs souvent à mi-voix, à peine articulées et audibles creusent la fosse entre les évènements tragiques et leurs faibles voix de vieillards _ oui, oui, oui… L’utilisation musicale à la fin du film d’un bout de «Saturne» tiré des « Planètes » de Holst referme en cela le tombeau _ oui. Morceau préféré de Holst lui-même, il a pour particularité de présenter la vieillesse sous différents aspects : le froid, la solitude, la terreur et enfin la paix (les thèmes mêmes du film) _ comme c’est parfaitement jugé ! La fin calme de ce morceau est utilisé d’ailleurs à la fin de « THE YARDS  » lorsque trois générations se serrent dans les bras. Le film de Gray, 31 ans, peut dès lors se voir comme un film sur la maturité, la mue, la vieillesse, la responsabilité _ de l’honnête face à l’utile, quand ils se contredisent tragiquement ! Cf l’essai d’ouverture du Livre III des « Essais«  de Montaigne… Les jeunes veulent devenir grands et devenir responsables.. Mais peut-on être responsable dans cette société carcérale et réductrice ? _ telle est en effet ici la question de fond…

Dans un entretien donné à « Libération« , Gray explique: « Ce qui m’intéresse, c’est de travailler et d’interroger le système de l’intérieur en essayant d’être un agitateur. La beauté plastique et musicale du film est en soi un moyen de commenter _ et contester, par là _ le système. On passe de la séduction à la subversion. C’était la théorie de Visconti ; et je n’ai pas hésité à la lui voler ! Et puis j’ai toujours aimé les opéras véristes, ce mouvement esthétique très localisé au XIXe, avec des œuvres de Puccini ou Mascagni, qui a consisté à élever d’un point de vue stylistique les couches les plus basses de la société, à les traiter avec le respect et l’émotion dus aux rois ou aux reines. » « THE YARDS » raconte les déraillements successifs du jeune Léo (Mark Whalberg) qui sort de prison pour tenter de rester dans le droit chemin. Ce film est l’histoire de rails, de voies. Leo demande du travail au beau-père de sa cousine, Frank (James Caan) patron de l’Electric Rail Corporation ; et c’est avec Willie, homme de main du patron que Leo va travailler. Ils s’acharnent dans la nuit à détériorer les machines des concurrents _ voilà le départ du « déraillement » de Leo… _, mais, coup dur, Leo est accusé à tort du meurtre d’un gardien. Les choses dérapent et lui échappent, tout devient alors confusion et fantomatique. L’argent, monstre concret, a réduit à l’état de cendres les esprits et les cœurs _ jusqu’à l’ordre (et la complicité active) de meurtre : ainsi en va-t-il de Kitty Olchin, aussi ; pas seulement de Frank Olchin ; ou de Willie Gutierrez.

Le scénario du film qui entremêle famille et mafia, fait irrémédiablement penser à du Francis Coppola. James Caan qui jouait le fils du « parrain » dans « THE GODFATHER » [1971] tient ici, cette fois, le rôle du « parrain« , avec les mêmes mimiques de visage, les mêmes gestes et les mêmes façons de mouvoir son corps que Marlon Brando. Gênant a priori, mais Caan reste un acteur touchant par sa _ fondamentale _ vulnérabilité. Or, c’est une des différences avec les « films de gangsters » passés et actuels. On voit dans « THE YARDS » un souper donné par le parrain, mais Gray nous peint un patriarche ni écouté ni même respecté. Même la nourriture n’a plus rien de traditionnel dans cette famille (vulgaire « repas asiatique » acheté à la sauvette). Contrairement à un Coppola, Gray ne fait pas l’éloge du père, ni de la famille, ni de la tradition. Nulle admiration, nul modèle social. Tout reste stocké dans une immobilité retenue et stérile _ morbidement. Dans « THE YARDS » (en français : « les entrepôts »), la liberté et le mouvement sont entreposés _ en puissance _, jamais exercés _ en acte. James Gray conclut: « A mes yeux, il est impossible de voir comme positive cette fin où un type n’a pas seulement trahi les siens, mais tout ce en quoi il croyait jusqu’à alors ; avec cette musique très sombre en bande-son, et ce dernier plan où il est assis, au bord des larmes, dans la rame du métro, exactement à la même place que celle qu’il occupait au début. L’idée, c’est qu’il n’est allé nulle part» _ il a fait seulement un mortel sur-place ; ou un mortel tourné-en-rond (et a perdu sa cousine Érica)…

Alexandre Tylski

Tâchez de regarder « The Yards« , au moins en DVD ;

et « La Nuit nous appartient » ainsi que « Two Lovers » (désormais disponibles tous deux, aussi, en DVD),

à défaut de « Little Odessa«  : plus difficilement trouvable en DVD en ce moment…

Titus Curiosus, ce 6 juin 2009

Rebander les ressorts de l’esprit (= ressourcer l’@-tention) à l’heure d’une avancée de la mélancolie : Jean Clair

27mar

L’excellente collection « L’Un et l’autre » (de Jean-Bertrand Pontalis, aux Éditions Gallimard) propose le quasi annuel « Journal » de Jean Clair, sous, cette fois, le titre de « La Tourterelle et le chat-huant«  _ après, en 2006, « Journal atrabilaire« , et, en 2007, « Lait noir de l’aube » (sous-titré « Journal« ), dans la même excellente collection. Auxquels (journaux) on peut aussi adjoindre une récente re-collection d’articles : « Autoportrait au visage absent » (sous-titré, lui, « Écrits sur l’Art (1981-2007)« , paru le 20 mars 2008…

« La Tourterelle et le chat-huant » est bien sous-titré : « Journal 2007-2008 » : il s’étend du « Printemps » 2007 à « l’Été » 2008…

Jean Clair me plaît beaucoup : un de ces contemporains lucides, et donc (très) importants, parmi le tout-venant, en foule, de tous les vains et imposteurs « pondant » mécaniquement tant de « pavés » occupant (pour les « peupler », en piles, de leurs ombres « rassurantes ») tant de rayons et tables de librairies et bibliothèques, que réclament à ces pseudo « auteurs » les éditeurs en place ; en direction des (gros) « besoins » du tout-venant du lectorat : « ça » « part » si « bien », comme des petits pains et de la viennoiserie… Bref : une parole de vérité enfin ! dans le désert (assourdissant : c’est le but recherché !) des babillages et, pires, mensonges (qui parviennent à faire « prendre des vessies pour des lanternes » à ceux qui, tout bonnement, « le » demandent : une fonction première de ce en quoi consiste le très volontairement sans consistance _ = « léger » _ « loisir » de masse…).

Je lis donc Jean Clair dès qu’il paraît : et je découvre, non sans surprise ici, que l’achevé d’imprimer de celui-ci, « La Tourterelle et le chat-huant« , date _ déjà ! _ du 7 janvier 2009 ; et qu’il a même paru le 22 janvier… : non seulement je ne l’avais pas encore déniché (sur une table…) ; mais nulle mention de quelque journal que ce soit, en quelque article _ ni même à mon écoute, en tout cas, de France-Culture _, ne me l’avait si peu que ce soit « signalé »… Mais, l’important, est de le lire ; et « maintenir » le contact _ voire la conversation _ avec ce veilleur vigilant-ci, qu’est Jean Clair (né le 20 octobre 1940 à Paris : il a donc soixante-neuf ans) ; comme avec quelques autres : tel un Michel Deguy (cf l’immense « Le sens de la visite » !..)…

Pour le titre de cet opus-ci, « La Tourterelle et le chat-huant« , il fait référence aux images du père (cf « La Tourterelle« , pages 168 à 172 _ que renforce l’illustration de couverture du livre : la photo de la partie centrale d’« une stèle funéraire attique » représentant un père faisant cadeau d’une tourterelle à son fils ; et « l’oiseau évoquait la fidélité, la transmission, le passage« , page 170 ; la stèle, quant à elle, étant visible au Musée archéologique d’Athènes), et de la mère (cf « Les Chouans« , pages 187 à 201), l’un du Nivernais (et Morvan), l’autre du Maine.


« Ma mère est née à Blandouet, un village minuscule d’une centaine d’habitants à cheval entre la Sarthe et la Mayenne _ Blandouet tombant du côté (« départemental ») de la Mayenne… Après la Révolution, les Mainiaux demeurèrent Blancs, et les Sarthois, dèjà tournés vers Paris, devinrent plutôt favorables aux Bleus. Il suffisait donc de quelques mètres _ en cette « vallée de l’Erve« , « une sorte de réserve zoologique, demeurée à l’écart du monde moderne« , page 194 _, et d’une haie au bout d’un champ pour passer de la paix des pâtis à la guerre des partisans, et de la sécurité au danger. J’ai toujours été sensible aux frontières, dans ce qu’elles ont de très réel et de très imaginaire« , peut-on lire page 191… « Cet isolat géographique, abandonné de l’Histoire, n’avait plus de sens, mais il restait parcouru de signes, que la tradition, sans discontinuer, avait enseigné à lire, dans sa terre et dans son ciel« , écrit-il, page 194.

Vers le « milieu des années 60« , « les haies furent abattues sur ordre des technocrates de Paris, qui se vengeaient sans doute de ces bouseux arriérés qui n’avaient pas aimé la République. Le lacis impénétrable de talus et d’écrans végétaux qui, pendant des siècles, des bandes de chouans aux colonnes de Leclerc, avait protégé les hommes n’existait plus. Le remembrement livra en fait le pays à mille fléaux bibliques, l’inondation ou la sécheresse, le vent d’ouest balayant désormais les terrains et, l’eau n’étant plus ni drainée ni contenue, l’érosion des terres, les insectes et la vermine qui pullulèrent, faute d’oiseaux pour les gober. Sans nichée dans les haies, sans tourterelles _ la revoici, celle un jour donnée par le père (et mal préservée par le fils)… _ et sans chouans désormais, les nuits _ et bien davantage : dans les pensées _ devinrent silencieuses, et les jours, eux, devinrent infernaux, avec le fracas des machines et la puanteur chimique _ alleluiah, saint Monsanto _ des engrais et des pesticides _ ou davantage que « la fin des terroirs« , expression donnée page 193…

« Quand je suis revenu récemment dans ces pays d’enfance, j’ai eu le sentiment que ces haies, qui autrefois bordaient le regard et le gardaient de la peur irraisonnée de l’infini, n’avaient été détruites que dans le but stratégique de laisser l’homme à découvert _ une expression à méditer…

J’ai mesuré le désastre spirituel _ certes _ né de ce bombardement _ non militaire, ni aérien _ dont le pays semblait avoir été l’objet, où toutes les fermes, jadis si frileusement et douillettement cachées dans les buissons, étaient désormais, l’une après l’autre, exposées au regard de tous, et ces champs rasés jusqu’à la croûte, désormais entourés de barbelés comme s’ils avaient été minés _ oui… J’ai eu un choc profond. C’était comme si , devant cette terre dont on avait arraché la toison végétale et qu’on exposait, rasée et frissonnante, à la curiosité des étrangers, je me fusse trouvé devant ma mère, nue et tondue (…), et j’en ai éprouvé une immense honte _ pour les responsables de cette faute-là : de trahison…

De l’autre côté, maintenant, page 196 :


« Mon père, dans la Nièvre _ pour continuer dans les départements _, c’était tout autre chose. Ce n’était pas l’âge de la découverte de l’agriculture, c’était _ plus en amont encore… _ plutôt l’âge de fer. La première chose qu’on entendait _ musicalement, comme dans « L’Or du Rhin«  _ quand on arrivait au village, c’était le bruit répétitif _ en ritournelle _ du marteau de la forge et le chuintement puissant et sourd du soufflet… » Etc…

« J’ai longtemps préféré le pays maternel, son aspect closier _ dans l’enfance _, ses fées, ses garous et ses sorts, et surtout ces écrans de haies, comme les coulisses du théâtre ouvrant sur des mystères, ou dessinant capricieusement, selon les saisons, les limites et les lieux, et que l’humidité enveloppait d’un voile _ pudique.

Plus tard, c’est le pays paternel que j’ai aimé, parce qu’à l’inverse il dépliait _ et déployait _ l’horizon, l’étirait et le haussait jusqu’aux monts du Morvan, sur les flancs desquels ne poussaient guère que des chênes _ et des digitales pourprées.


J’ai dû composer _ comme tout un chacun ; lire le « côté de chez Swann » et « le côté de Guermantes » dans « La Recherche«  _ avec ces deux origines _ tant qu’il n’y a pas encore de totale uniformisation !!! _, sans trop trahir l’une ou l’autre, et sans rien mépriser d’aucune _ « trahir« , « mépriser«  : le temps est-il venu qui les impose à tous ?.. Dès que je suis allé au lycée pourtant, j’ai eu l’impression de commencer de trahir. Quoique je fisse, je passais à l’ennemi. Cela n’a pas cessé » _ pages 200-201 : la thématique d’une certaine fidélité est chevillée au corps et à l’âme de Jean Clair…

Et maintenant que « j’aurai commencé de voir se tarir le pétrole, laissant prévoir un futur qui sera le retour au temps d’avant les moteurs que j’ai connu« , « il n’est pas difficile de prévoir celui où, comme aux premiers temps, on se tuera pour la possession d’un point d’eau«  _ pages 201-202 : la paix est affaire d’harmonie et de respect de la justesse de l’autre…

Jean Clair va alors terminer ce chapitre (de « l’hiver » 2007-2008) :

« J’ai vu, à des gens économes et fins, s’imposer _ ce mot qui m’est spontanément venu quelques lignes plus haut… _ une manière de vivre grossière et gloutonne, vu un médiocre vinaigre _ de marque brevetée et largement diffusée dans la (très) grande distribution, de par le monde _ remplacer un cidre _ artisanal proprement, lui _ délicieux, et la grossièreté _ et c’est un doux euphémisme : cf le son toujours plus haut du ton de nos bons Bigard reçus avec cérémonie (et baisers de l’onction sainte) jusques au Vatican… _ du prime time des télévisions prendre en peu de temps la place de la méditation commune du soir _ en effet : le décervelage et la crétinisation à la place de la construction du sens par l’écoute réciproque de chacun et de tous les présents parlant en pesant les mots.

J’ai vu aussi, sinistre codicille _ et bien davantage : Hegel l’avait-il pré-conçu ? avec son « Art : chose désormais du passé«  _ à cet acte de décès, l’art perdre peu à peu son sens et sa valeur _ critères décisifs, pourtant _, éclatant pourtant dès l’apparition des premières sépultures _ et l’option sur une « durée » (et des filiations)… J’ai vu le Louvre se vendre ; et les jardins de Versailles se remplir d’immondices _ et ce statut des œuvres d’Art est capital, bien sûr !!! La boucle se ferme. J’ai mangé mon pain blanc _ celui de l’oncle boulanger du Morvan (magnifiquement évoqué pages 198-199)… Ainsi s’achève, page 202, cet important chapitre à propos des « Chouans« …

Le premier chapitre du livre (« Le Livre de ma vie« , au « printemps » 2007 _ Jean Clair a soixante-six ans _, pages 13 à 23 ), dénote fort symptomatiquement un moment (ou passage) me semble-t-il important, en son parcours vital (d’homme né en 1940)… En effet, il dénote et indique, du moins est-ce ainsi que je l’interprète, un certain « fléchissement », comme « mélancolique », quant à l’importance de l’« appétit du moment et le goût des découvertes«  (en la personne de l’auteur), sur lesquels _ « appétit«  et « goût«  _ s’ouvre, avec le chapitre, le livre ; soit cette nouvelle « tranche » (« printemps » 2007 – « été » 2008) du « Journal » de Jean Clair…


Évoquant son goût des livres, des œuvres, des villes, des pays _ jusqu’à la pressante envie de même s’y « installer pour mieux la connaître« , du moins la ville (page 13) : « lecteur de Balzac, je deviens balzacien, et lecteur de Stendhal, stendhalien. Voyageur en Patagonie _ décidément la Patagonie de « La Liebre dorada » de ma cousine Silvina Ocampo fait ces temps-ci des ravages : Jean Clair, comme Claude Lanzmann (dans son « Lièvre de Patagonie«  ; cf mon précédent article, du 22 mars : « A propos d’un auteur majeur d’aujourd’hui : Roberto Bolaño _ succès (justifié) et ambiguïtés (extra-littéraires) du succès » _ ;


Voyageur en Patagonie, je suis prêt à me faire Patagon _ page 14.

Mais
_ immédiatement _ cette curiosité et cette gourmandise sont (qualifiées de) docilité, complaisance, lâcheté, inconstance, en un mot des trahisons _ soit un mot (et une pensée) qui va (ou vont) revenir… Avec ce développement-ci, tout de suite :


« Rendre compte d’une œuvre, c’est l’épouser _ déjà ? et dans quelle mesure ?… _, c’est se couler en elle, c’est partager _ mais à quel point ? même, au-delà de la sympathie et de l’empathie, un amour : un amour est-il nécessairement fusionnel ? ce n’est pas du tout mon avis… Ni « d’identification » : encore moins !!! _ ;

c’est partager _ un peu ; beaucoup ; passionnément ; à la folie ; ou (quasiment) pas du tout, aussi ! _ ses élans et ses angoisses, c’est adopter ses causes et c’est vouloir ses fins. C’est s’identifier à quelqu’un qui vous est étranger _ Jean Clair ne connaît guère ici la gradation des mesures… Il devrait re-lire davantage Montaigne, qui n’est pourtant pas moins passionné que lui !… On prend la couleur _ mais pour combien de temps ? et dans quelle mesure ? Est-ce forcément « à la folie » ? Non !.. _ d’un corps qui n’est pas le sien _ à en être « vampirisé », en quelque sorte ?.. Non !

Jean Clair commente alors, toujours page 14 : « Pareil subterfuge s’utilise souvent quand on ne peut faire œuvre soi-même, ni savoir qui on est _ le processus me paraît un tout petit peu plus complexe et subtil, quant à moi…

La comparaison avec le jeu amoureux _ l’expression (« jeu » avec « amoureux« ) retient l’attention _ s’imposera d’elle-même _ voyons donc voir un peu de près !.. Faute de s’habiter soi-même _ l’objectif d’une vie d’adulte !.. _, on habite autrui _ mais cette « vampirisation » par « identification » est-elle un amour authentique ? Je ne le pense pas du tout ! _, on le hante _ fantomatiquement ! _, au hasard des rencontres, des attractions, des magnétisations, des gravitations, que deux corps mis à proximité exercent l’un sur l’autre. Dans le désarroi de ne pas _ encore un peu mieux _ se connaître soi-même, on se projette _ certes, et selon diverses gradations ; mais un tel « transfert » est-il déjà de l’amour ? Non ! Il y a « erreur » ici, cher Jean Clair, sur la « marchandise »… _ au gré des circonstances, dans l’être qui passe à votre portée. Et puis, franchi le coin de la rue, l’attraction _ loin des yeux… _ se défait, l’affinité se tourne en avulsion _ le joli mot ! _, on se détache, on s’éloigne _ on n’aime plus ; plus du tout ! On s’était trompé… Pardon !.. Perdu au départ _ dans cette pseudo « identification«  (« projection« ) à quelque autre _ plus éperdu au retour _ d’Ulysse en sa patrie, mais que n’habite aucune Pénélope _, quand on voudra réintégrer son corps _ l’attaque est sévère…


Avec alors, page 15, cette « leçon »-ci :


Ces phénomènes ectoplasmiques _ ou fantômatiques _, ces pseudopodes d’un noyau qui n’existait qu’à peine, vident le peu de substance qui demeurait _ par quel miracle : la force d’inertie de croiser parfois (sans vraiment rencontrer) quelque reflet de soi dans le miroir d’un couloir ou d’une salle-de-bains ?.. _ en vous. L’empathie est chose profondément mélancolique _ et Jean Clair en ressent la menace, en son soixante-sixième printemps…


Si j’ai erré jadis docile au milieu de mes semblables comme _ tiens donc ! serait-ce là un aveu d’endurci célibataire ?  _ au milieu des objets, des livres et des lieux, c’est que je les ai cru longtemps _ comme ceux-là… _ disponibles _ sous la main, en quelque sorte… : mais ce n’est pas là le statut d’un amour (= un sujet)…

Mais s’éprendre de quelqu’un, ce n’est pas se fondre en lui par un élan de curiosité que l’on voudrait d’admiration ou d’amour. Ce n’est pas non plus _ et même encore moins ! _ s’imposer à lui _ tel Don Juan à ses « conquêtes » _ par l’idée avantageuse que l’on se fait de soi. Ce n’est pas aimer être aimé _ Pouah !  Ce n’est pas non plus se porter infatigablement et indistinctement _ en effet : il y a là péril ; celui de l’appel des sirènes… cf Pascal Quignard : « Boutès«  _ vers tout _ c’est beaucoup ! et beaucoup trop ! il y faut un peu plus de discernement !.. _ ce qui n’est pas soi.


S’attacher est chose si grave _ en effet ! _, parfois si douloureux _ pas de dilettantisme ici ! _ qu’elle est d’un autre ordre _ ou d’une autre mesure _ que la _ simple _ curiosité, la rencontre _ anodine, du moins _, le hasard _ qui ne serait que quelconque… ; et sans pouvoir s’en extirper ! _ du moment ; et moins encore le mélange des organismes _ qui s’en tiendrait au « getting off » dont traite joliment et justement Daniel Mendelsohn en sa très belle et si riche (en ses conclusions : sur les filiations…) « Étreinte fugitive » (cf mes deux articles des 8 et 9 février : « Désir et fuite _ ou l’élusion de l’autre (dans le “getting-off” d’un orgasme) : “L’Étreinte fugitive de Daniel Mendelsohn » et « Daniel Mendelsohn : apprendre la liberté par l’apprendre la vérité : vivre, lire, chercher« )…


Avec ce beau et juste passage-ci, mais mis au passé (page 16) :

« La liberté, cette liberté qu’on attache aujourd’hui _ dans les mœurs ayant cours en général ? _ pour refuser de s’attacher, n’est qu’une subtile _ pas tant que cela ! plutôt grossière, au contraire ! _ illusion _ ça oui ! en effet !!! Bienheureuse servitude au contraire, celle qui nous attache à ceux dont nous avons été _ voilà le passé : composé… _ épris, lors même que le désir _ de quelques saisons, surtout : courtes, et passagères ?.. _ la passion se sont éteints ou morts _ une passion vraie cesse-t-elle vraiment ? Ici, lire Claudio Magris : « Vous comprendrez donc » (et mon article du 1er janvier 2009 : « Le bonheur de venir de lire “Vous comprendrez donc”, de Claudio Magris« )… Non !… _, ou simplement que les hasards de la vie les ont éloignés _ momentanément : car ils nous sont perpétuellement co-présents !.. _ de nous. Quels qu’aient été les joies, les plaisirs _ mieux les distinguer encore ! qu’en les accolant _, mais aussi les griefs ou les souffrances _ bien sûr : guerre au dilettantisme ! _, nous demeurons _ ad vitam æternam… _ en quelque sorte les _ sacrés (même laïquement : aussi !) _ dépositaires, les responsables _ ayant à en « répondre » ! _ les témoins _ à jamais _ de ceux dont nous avons partagé la vie. On ne reprend pas ce qui a été donné _ quelle misère (d’âme : terrible !) ce serait !.. Nous demeurons responsables. Jusqu’à la mort, on appartiendra _ quel formidable cadeau ! quelle inépuisable richesse ! et force !.. Une grâce !!! _ à ceux qu’on a aimés«  _ pourquoi Jean Clair l’écrit-il donc au passé (composé ; et au futur antérieur) ?..


L’ombre de la dépression pointe, me semble-t-il, sur le passage (page 16) qui suit : « Il est vrai, pour revenir au monde répété des choses _ ou objets ; après celui de la rencontre et de l’amour (espéré ou approché) des humains (ou sujets) _, que je n’ai plus _ à soixante-six ans alors, dit Jean Clair _ la même fébrilité, la même curiosité à découvrir des villes, des paysages ou des objets. A la petite échelle d’une vie _ à quel âge Lucrèce a-t-il donc conclu ses (similaires) remarques terminales du « De Natura rerum » ?.. _, il arrive des moments où l’impression est forte que l’on a déjà goûté à un fragment _ exemplaire _ de ces formes, cueilli un grain de ces couleurs, saisi une pensée de ces saveurs _ tous vocables éminemment lucrétiens (et épicuriens, donc) _, absorbé un atome _ et là, ce n’est plus du tout niable ! _, et que les retrouver ainsi, en un autre lieu et dans un autre temps plus long _ Montaigne, lui aussi, le redit encore au final magnifique de son « De l’expérience« , au chapitre ultime et testamentaire (chapitre 13) du dernier livre (le livre III) de ses « Essais« … _, n’apportera rien de plus à nos sens et à notre intelligence« , page 17 _ sinon que Montaigne est beaucoup moins _ pour ne pas dire pas du tout !!! _ atteint, lui, de ces premiers soupçons de « mélancolie » que Jean Clair, ici…


Et ce : « Je m’avoue satisfait, résigné peut-être« , toujours page 17.

Et, page 18 : « Cette quête qui m’a fait goûter à peu près à tout, soulève en moi _ du moins ce jour-là, à la table d’écriture _ une fatigue inattendue. (…) Que faire quand il n’y a plus rien à découvrir ? _ vraiment ? Pour ma part, je ne ressens pas pareille fatigue (de vivre)… La durée d’une vie est parfaitement adaptée à l’étendue de notre planète » _ Montaigne le re-dit, lui aussi, après Lucrèce…


Mais, voici alors ce remède, peut-être, ou du moins cette « solution de repli », page 21 (de ce même premier chapitre « Le Livre de ma vie« , qui court de la page 13 à la page 23) :

« Plutôt que de jouir ainsi de l’immortalité triste des Struldbruggs _ au cours de son troisième « voyage« , le Gulliver de Jonathan Swift a l’occasion de rencontrer dans l’île de Luggnagg des êtres dont l’appétit de vivre demeure « modéré » parce qu’ils gardent sous les yeux l’exemple terriblement dissuasif des Struldbruggs, les immortels horriblement décrépits, affligés de toutes les infirmités physiques et mentales, et condamnés à l’irrémédiable « atroce perspective de ne jamais en finir«  _, il serait préférable de bouquiner désormais, peut-être, en tirant du rayon _ déjà probablement « bien choisi », en sa bibliothèque personnelle _ un livre au hasard. Qu’il soit ou non « le livre de ma vie » alors importe peu. Tout livre fera l’affaire. Lire recèle en soi, comme simple exercice mental, sa propre vertu, indépendamment _ même ! _ de ce qu’on va lire . Dans la lecture _ en tant qu’acte esthétique (cf le livre sur cette « opération essentielle »-là : « L’Acte esthétique« , de Baldine Saint-Girons) _ se cache quelque chose qui dépasse la simple réception _ en effet _ de contenus«  _ bien sûr !!!


Et envisageant alors la situation d’enfermement de la prison _ « comme si la prison était à l’homme d’aujourd’hui, au prisonnier politique, au militant incarcéré, ce qu’avaient été à l’homme de foi, dans des temps religieux, la solitude et le silence de la cellule » !.. _, Jean Clair débouche sur cette conclusion-ci, page 22 :

« L’enfermement forcé donnerait à la lecture une attention _ voilà le terme (et la faculté) capital(e) !.. _ que le monde extérieur s’ingénie _ malicieusement mu par ses infiniment plus grossiers intérêts (quantifiables et quantifiés, eux) _ à dissiper _ distraire et dissoudre, dans de beaucoup plus vains divertissements ; détruire, jusqu’au rien ; sinon l’acheter… _ ; et apporterait là, de manière assurément plus brutale _ par cette réclusion imposée (en cette hypothèse, ou vue de l’esprit, à laquelle Jean Clair laisse aller vagabonder son « imagination », ici…) _, ce « calme d’arrière-boutique » dont parle _ si merveilleusement, encore _ Montaigne, où s’établit « notre vraie liberté » _ celle d’épanouir vraiment le meilleur de nos facultés…


Et Jean Clair de commenter, page 23 _ et c’est là-dessus que j’aimerais faire porter le poids (de force) de ce modeste article :

« Que de simples signes encrés sur un papier aient pouvoir, quoi qu’ils racontent, d’entraîner loin le lecteur et de le faire léviter en un espace autre, ce sont là des ressorts _ oui ! _ singuliers de l’esprit, trop peu étudiés des spécialistes de l’âme ou du cerveau. Ce qu’il y a de plus spirituel en nous s’enracine dans l’encre grasse et dans le bois de la feuille » _ très vraisemblablement, en effet…

Avec ce dernier détail, raffiné : « Dans la Chine ancienne, détruire un papier écrit passait pour un sacrilège« .

Affaiblir _ et ruiner ! _ les forces de l’esprit, tel est _ bien _ le sacrilège.


Que nos dirigeants passent enfin pour les co-auteurs de ce qu’ils promeuvent… Hitler et Staline auraient-ils sournoisement
_ ou pas : il en est (et pas mal) de fort « décomplexés », parmi ceux de cette « espèce », par les temps qui courent... _ finalement gagné ?.. Ce Staline qui confiait au général De Gaulle : « A la fin, c’est toujours la mort qui gagne…« 

Au-delà de quelques passagers accès de tentation de se se laisser  descendre _ en la décade de sa « soixantaine » (puisqu’il est né en 1940) _ à une « maladie » de la « mélancolie »,

la réflexion de Jean Clair ici s’attache, me semble-t-il, à dessertir l' »essentiel » (de l’exister) des scories qui le cachent, le couvrent, l’enlisent et l’encalminent, cet « essentiel ».

Sa lecture _ celle de ses divers « Journaux« _ est donc ici un soin important au service d’une meilleure santé de la civilisation :

une lecture (active) de salubrité publique, tout simplement…


Titus Curiosus, ce 27 mars 2009


En post-scriptum,

cette remarque, pages 122-123, à propos de Rome et de Julien Gracq, et qui me comble de satisfaction (à propos des « fermetures » de Gracq) :

« Je lui en ai toujours un peu _ seulement… _ voulu, non de s’habiller comme moi d’un tissu un peu triste, comme en portent les professeurs et les employés d’administration, mais de n’avoir rien compris à Rome _ ici, proprement, je jubile : cf l’affligeant et consternantissime à cet égard « Les Sept collines« , à la librairie José Corti _, au point de s’égarer dans ses places et ses rues ; et de s’en agacer _ « s’égarer » et « s’agacer«  ne constituant, encore, que de gentillettes vétilles eu égard au degré d’insensibilité atteint par Julien Gracq face au charme (intense ; mais si doucement, pourtant) prenant de Rome (qui n’est encore rien, en matiére de « charme », face à celui ô combien plus furieux de Naples !) : un cas (angevin ? : cf aussi Joachim du Bellay et son « Plus mon petit Liré que le mont Palatin« … pour ce natif de Saint-Florent-le-Vieil, des rives de la Loire, qu’est Julien Gracq) ; à un tel degré de « froideur », un cas pathologique d’anesthésie, à mes yeux, pour le dire net ! _, quand son attirance _ toute d’intellect ? _ pour De Chirico et les surréalistes comme son goût pour les machineries de théâtre des opéras eussent dû au contraire le préparer _ Jean Clair est ici on ne peut plus urbain… _ à ces issues dérobées, à ces illusions d’espace, à ces fausses sorties, et à ces ouvertures triomphales que la ville vous ménage, par exemple autour de la Piazza Navona _ ou de celle du Panthéon, celle de Sant’Ignazio, ou de Campo dei Fiori… : que d’enchantements !.. Au printemps 1968, son ami Jünger _ lire le journal d’Ernst Jünger « Soixante-dix s’efface« , le volume premier : « 1965-1970« _ avait aussi visité Rome _ séjournant de mars à mai à la Villa Massimo, l’académie allemande à Rome, dans le quartier au sud de la Via Nomentana (quartier-jardin profus d’outre Porta Pia que personnellement j’aime beaucoup) _, et consigné avec passion _ lui _, jour après jour ses découvertes. Que n’avait-il emmené Julien Gracq avec lui ? » _ même si pour ma part, je suis un peu plus pessimiste que Jean Clair quant au « cas Gracq »… Mais pour ce qui est de Jean Clair lui-même, la « curiosité«  (et le goût de « ses découvertes« ) lui demeure un vecteur portant encore très important…


Et cette si juste remarque aussi, dans le court chapitre « L’Art de la conversation« , page 113 :

« Avant de commencer d’écrire, j’ai pris l’habitude de lire quelques pages de mes écrivains préférés, pour _ poïétiquement, dirais-je _ me laver l’oreille du charabia _ journalistique _ du jour, et me mettre dans le ton juste _ c’est capital ! _, comme un musicien s’accorde _ oui ! _ sur le premier violon avant de commencer à jouer«  _ il y à tant à prendre en exemple dans les pratiques si sages de la musique ; et du goût musical, si poli…

Et sur ce point du caractère « musical » de l’écriture (de tout vrai beau livre !), je me permets de renvoyer au si beau livre de François Noudelmann « Le toucher des philosophes _ Sartre, Nietzsche, Barthes au piano«  (cf mon article du 18 janvier dernier : « Vers d’autres rythmes : la liberté _ au piano aussi _ de trois philosophes de l’”exister« ) ; livre qui vient, aussi, de recevoir, le 6 mars, le « Grand Prix des Muses »… Bravo !

Aimer les villes-monstres (New-York, Los Angeles, Tokyo, Buenos Aires, Londres); ou vers la fin de la flânerie, selon Régine Robin

16fév

Après un très riche « Berlin chantiers _ un essai sur les passés fragiles«  (aux Éditions Stock, en mars 2001)
_ dans lequel à la manière de Walter Benjamin, elle nous propose, comme elle l’écrit, des flâneries qui recomposent une ville en pleine mutation à travers une réflexion sur la mémoire et l’oubli :
« Je suis, avant tout, un flâneur sociologique. Je propose ici des balades, aussi bien dans l’histoire que dans l’espace urbain, dans le discours social que dans la littérature. Flâneries mi-théoriques, mi-descriptives, déambulations dans mes lectures et mes lieux, dans Berlin… » _ ;

et « La mémoire saturée«  (toujours aux Éditions Stock, en mars 2003), une saturation trop proche de l’oubli dans ce que pareille mémoire _ pas assez intime, personnelle ; mais « officielle » _ risque d’avoir de figé,

Régine Robin poursuit son exploration benjaminienne
et du devenir des (très très) grandes villes du monde ;
et du devenir de la « flânerie » du promeneur

_ pas du touriste, ou de l’homme d’affaire (« ni Venise, ni Dubaï, ni Shanghai« , conclut-elle son livre, page 377 : « et pourquoi pas Montréal ?« , où elle a choisi de résider…) _,
avec « Mégapolis _ les derniers pas du flâneur« , toujours dans la belle collection que dirige Nicole Lapierre, « un ordre des idées« , aux Éditions Stock, donc, ce mois de janvier 2009.

La « quatrième de couverture » me semble assez parlante
pour que je la reproduise ici,
avant de me livrer à ma propre-lecture-commentaire ; puisque je suis aussi un amoureux passionné de certaines villes…

Voici :
« J’habite une mégapole depuis ma naissance _ Paris, où Régine Robin est née en 1939 _ et depuis ma naissance la ville m’habite _ poétiquement _ ; depuis ma naissance, la ville me dévore _ un peu monstrueusement : forcément, une ville, ça « marque » ! _ et je dévore _ avec un joyeux appétit (presque d’ogre, toutes proportions gardées, forcément) _ la ville. Pour moi, elle n’est pas un objet _ à portée de mains, et d’instrumentalisation _, mais une pratique _ plurielle : des pieds (qui arpentent), des yeux, de tous les sens convoqués et passionnément activés _, un mode d’être, un rythme, une respiration _ du corps _, une peau _ en émoi _, une poétique«  _ pour sûr ! A la Hölderlin : « c’est en poète que l’homme habite cette terre«  (et ces villes : humaines-inhumaines…). Ou « la ville comme autobiographie«  (page 28).

Régine Robin, poursuit la « quatrième de couverture », nous fait ici partager son amour _ et c’est un euphémisme _ des grandes villes, ces cités monstres, mutantes, aux contours indécis.
Infatigable
_ la vie est éphémère _ et passionnée, elle les parcourt _ de ses pas _, s’y attarde _ c’est nécessaire pour les connaître un peu (au-delà des clichés-écrans qui nous les dérobent : « volent » !) _, s’y égare parfois _ et c’est un charme précieux…

Dans ses déambulations, tout la fascine, l’authentique et le toc _ en voie de multiplication, mondialisation commerciale (et numérisation) « poussant »… _, les néons ou la lumière d’un couchant _ à Los Angeles, par exemple _, le monumental comme l’atmosphère d’un coin de rue, la mélancolie d’un quartier déglingué, et les rubans enchevêtrés des échangeurs routiers _ à Tokyo, par exemple, où ce « feuilletage » semble le plus dense…

Nouvelle flâneuse de la postmodernité
_ du XXIème siècle _, elle nous entraîne _ déjà quelque peu « migrante » elle-même… _ ainsi de Tokyo à New-York en passant par Londres, Los Angeles et Buenos Aires, dans des périples improbables _ heureusement ! que de découvertes ainsi ! _ et des circuits insolites _ au gré des « programmes de découverte et exploration (ludiques) de la ville » qu’elle-même se donne : un peu à la Georges Perec…

A Londres, la surprise est au bout _ vers la campagne _ de chaque ligne de métro ;
à Los Angeles, Harry Bosch, l’inspecteur de police des romans de Michaël Connelly est un guide imprévu ;
à Buenos Aires, la réalité rejoint la fiction des films de gangsters lors d’une tentative d’enlèvement à main armée
_ à laquelle la voici, à son corps défendant, malencontreusement mêlée : les balles sifflent ! _ ;
à Tokyo, le virtuel se confond
_ impérieusement ! _ avec le réel, dessinant un paysage fantastique.

Car ces balades urbaines sont aussi des voyages
_ mentaux (et poétiques) _ entre imaginaire _ collectif, aussi bien qu’intime et éminemment personnel (ainsi les péripéties de l’enquête, à Buenos Aires, sur les traces d’un « secret de famille« , concernant Haim Eiserstein , grand-oncle paternel, devenu Jaime Tiempo, pages 308 à 317… _, littérature et cinéma _ très présents, en effet : et qui peuvent être d’excellents médiateurs de compréhension sensible, face aux clichés-écrans qui, de par le monde, colonisent les imaginaires…

« Je suis un travelling permanent », affirme celle qui arpente inlassablement les mégapoles de notre temps« 

Et maintenant,
ma propre lecture de
« Mégapolis« …

« Je ne suis que dans et par les villes, mais elle me fuient, je les aime parce qu’elles m’échappent constamment« , dit Régine Robin page 11, en son chapitre d’introduction, « L’Amour des villes«  : on ne parvient jamais à en faire tout à fait le tour, à les étreindre complètement _ sans compter qu’elles ne cessent, et combien rapidement, de changer aussi (un peu, à la marge)… « Ni archéologie, ni hiéroglyphes, la vie comme une déambulation urbaine«  ; au milieu de tous ceux qui, eux aussi, se déplacent d’un lieu à un autre (de _ ou au dehors de _ cette ville) ; et portent quelque chose de l’air de cette ville ; en un échange de « bons procédés » (du moins quand la ville est positivement inspirante, en vertu du (bon) « génie du lieu »..


« Une image pour chaque ville comme un immense collage. Budapest, c’est une longue marche dans les feuilles mortes sur l’île Marguerite ; Prague un bruit de tramway brinquebalant dans une banlieue triste _ oui ! _, Vienne, une odeur de café dans une ruelle, Berlin, le silence autour de la synagogue reconstruite de l’Oranienburger Strasse. Il y a aussi le clapotis de l’eau au détour d’un pont, à Venise, près de l’Académie, la couleur du ciel au crépuscule à Buenos Aires, et les matins de givre, à la Bruno Bakery dans le Village, à New-York » _ liste à laquelle j’ajouterai, personnellement, la splendeur des platanes en montant vers Haghia Sophia, à Istamboul ; et les pavés des venelles autour de Campo dei Fiori, à Rome… Ou quelque balcon _ splendide dans sa simplicité _ sur le Tage, à Lisbonne…

« Mais comment entre-t-on dans une ville, comment débarque-t-on dans une ville inconnue ? _ question que je me suis maintes fois posée, et avec quel plaisir, quand j’ai eu à faire découvrir Rome, et Prague, et Lisbonne... C’est la question qui obsède Olivier Rolin _ dans son spendide « Sept villes«  (aux Éditions Rivages, en février 1988) _ à la rencontre de sept villes qu’il a aimées :

« Mais par où commencer ? Par le centre, comme tout le monde ? La jalousie de la passion souffre de cette promiscuité. Par la périphérie ? C’est tout de même frustrant. Et d’ailleurs, quel principe d’investigation adopter ? Progresser en spirale ? Carré par carré ? On se convainc vite que cette méthode est impratiquable. Reste alors l’empire du hasard : prendre une ligne de métro et descendre à toutes les stations, ou à une station sur deux, ou à toutes celles qui commencent par l’initiale du prénom de la femme aimée, etc. »

La solution qu’il choisit est de s’en remettre aux hasards des parcours littéraires : chercher à Prague tous les lieux, les domiciles de Kafka ; à Dublin, ceux de James Joyce ; à Lisbonne, ceux de Pessoa. Pourquoi pas ? _ pour ma part, j’avais choisi de faire découvrir Lisbonne à travers le « Traité des Passions de l’âme » d’Antonio Lobo Antunes ; et Rome, à travers « Entre nous » d’Elisabetta Rasy _ ainsi que Naples, à travers « Je veux tout voir« , de Diego De Silva ; mais ce dernier projet-là, lui, ne s’est pas réalisé… J’avais aussi, dans mes cartons, la Trieste (et environs) de « Microcosmes » de Claudio Magris ; et l’Istamboul d’Orhan Pahmuk (par son « Istanbul _ souvenirs d’une ville« )…

On peut aussi entrer dans une ville en tombant amoureux de son plan, de sa forme, du tracé de ses rues et de leur nom« , page 14.

« Entrer dans la ville encore par quelques facettes insolites. Un jour, une de mes amies, tout juste arrivée à Istanbul et ne sachant pas comment « l’entamer », était allée voir un ami _ la seule adresse qu’elle avait manifestement _ qui tenait une petite librairie francophone dans un quartier reculé. Il lui montra une étagère sur laquelle il avait regroupé des romans policiers de langue française dont l’intrigue se passait à Istanbul. C’est comme ça qu’elle a vu la ville, en suivant les personnages, leurs itinéraires, dans un Istanbul qui n’avait rien de touristique _ ouf ! _, m’a-t-elle expliqué en souriant, sachant que j’allais apprécier le propos » _ mettre ses pas dans les pas (poétiques) d’autres (qui ne soient pas des commerciaux), page 15…

« Désir d’arpenter _ oui ! _, d’explorer _ oui, encore ! _, de flâner _ prendre tout son temps, c’est capital ! (et malheur aux pressés ! ils vont passer à côté du « principal » : à réveiller, telle une « belle-au-bois-dormant », dans les détails !!!) _, de parcourir _ de long et en large _, de monter et descendre _ dans tous les sens _ des avenues, des rues

en bus, en tramway, en trolley,

désir de traverser _ vraiment la ville _ en métro, en taxi,

de filmer, de photographier _ pour ceux qui le souhaitent : pas moi ! je préfère le pari fou et flottant de la mémoire… _,

de voir des films dans les grands cinémas ou des cinémas de quartier _ quand on demeure un temps certain dans une grande ville _,

de rester au fond des bistrots  _ ou aux terrasses de café, s’il y en a… _,

de rencontrer _ surtout ! _ des gens,

de vivre _ soi-même aussi, par capillarité _ de cette pulsation, de ce rythme _ un point fondamental : cette respiration-souffle de la ville ! _ de la mégalopole,

d’expérimenter, de « performer » _ absolument : Régine Robin retrouve ici les concepts cruciaux d' »acte esthétique » et de « Homo spectator » de mes amies Baldine Saint-Girons, en son « Acte esthétique » ; et Marie-José Mondzain, en son « Homo spectator » : deux ouvrages irremplaçables pour mieux ressentir les enjeux civilisationnels (si décisifs pour notre avenir collectif d' »humains non in-humains« ) de la perception et de l’être-au-monde aujourd’hui !.. _ page 18.

Survient alors

_ en la première partie du livre, intitulée « Vers une poétique des mégapoles«  _

une inquiétude, suggérée à Régine Robin par une réflexion de (l’ami) Bruce Bégout, à propos de son « expérience de Las Vegas«  (in « Dans la gueule du Léviathan. Mon expérience de Las Vegas« , in « Fantasmopolis. La ville contemporaine et ses imaginaires« , aux Presses universitaires de Rennes, en 2005, page 31 :

« Que voit-on exactement _ mais la justesse (et vérité) du regard est-elle exactement affaire d' »exactitude » ?.. _ quand on traverse une ville, qu’on y séjourne, que ce soit pour une halte brève ou pour un long moment ? A cette question _ de l’acuité de la perception _ Bruce Bégout, qui s’est installé à Las Vegas dans un motel miteux à la lisière de la ville, jouant à fond le jeu de cette moderne Babylone, répond :

« Mais qu’ai-je vu ? Beaucoup et pas grand chose ; ou plutôt un « beaucoup » qui est un « pas grand chose » _ mais tout regard est nécessairement partiel, d’après un (leibnizien : monadique) point de vue ! Beaucoup d’enseignes, d’attractions, de machines à sous, de tables de jeu, de joueurs survoltés ou exténués, de serveurs aigris, moroses, ou tout simplement munis du sourire stéréotypé tout juste sorti du congélateur. Beaucoup de signes et d’images, de symboles et de spectacles. Beaucoup de bruits, de lumières et de secoussses. Beaucoup d’argent et de frime. Beaucoup trop de beaucoup » _ d’où le sentiment de la nécessité probable d’avoir (et pas mal !) à décanter et filtrer de ce « trop » là…


Ces propos me hantent _ confie alors, page 19, Régine Robin. Et si moi aussi dans mes périples urbains à travers le monde, j’allais voir « beaucoup trop de beaucoup » _ aveuglants et assourdissants : brouillant la perception ! _, sans savoir qu’en faire, sans rien assimiler » _ décanter et filtrer, donc.

Voici alors une réflexion cruciale, page 19 :

La poétique des mégapoles que je cherche à traquer _ voilà l’objectif méthodologique de ce livre tout simplement existentiel… _

n’est en rien une saturation _ cf le titre de l’ouvrage précédent de Régine Robin : « La Saturation de la mémoire« , en 2003 _ du regard.« 

Elle réagit alors à la provocation de sa propre question-inquiétude :

« J’aime les néons, les décors kitsch, le carton-pâte

et cette collision _ oui, elle aime les collisions ! _ entre le passé et le présent,

l’authentique et le pastiche,

le postmoderne et l’ancien » _ jusqu’à un peu trop (vertigineusement) s’en étourdir ? s’en soûler ?..

Mais : « Le trop-plein ne m’empêche pas de voir,

de penser,

de comparer _ soient les « actes æsthétiques » de l' »Homo spectator » actif ! et pas (trop) passif, ni dupé (aveuglé) ! _ ;

et je m’épanouis _ oui ! le ton est intensément jubilatoire ! _ dans ces excès et rencontres de contraires _ qui engagent à prendre la distance minimale critique d’un recul ; pour une focalisation lucide, même en bougé (cf le flou si justement éloquent, en son « dansé », de mon ami Bernard Plossu…

Et, en effet, « je m’intéresse aux villes monstres, qu’on ne sait plus comment nommer« , met bien les points sur les i Régine Robin, page 21 de ce chapitre introductif, « L’amour des villes« …

… »

Régine Robin revendique sa pleine liberté de « flâneur sociologique« , ainsi qu’elle l’écrivait elle-même dans « Berlin chantiers« , ou d’« écrivain indisciplinaire« , comme cela a été récemment écrit à son endroit, in « Une Œuvre indisciplinaire : mémoire, texte et identité chez Régine Robin« , ouvrage collectif paru aux Presses de l’université Laval _ coucou, l’ami Denis Grenier ! _ , à Québec, en 2007 : la précision est intéressante _ et je la fais (parfaitement) mienne aussi ; si je puis me permettre ce parasitisme parfaitement inopportun !

« Je me promène _ oui ! et Nicole Lapierre, la directrice de la collection « un ordre d’idées« , pratique elle aussi (cf son superbe « Pensons ailleurs« , paru en 2004) cet art de « se promener » aussi par l’écriture ! un art montanien !!! l’expression est d’ailleurs « tirée » des « Essais » de Montaigne : « Nous pensons toujours ailleurs » (in « De la diversion« , Livre III, chapitre 4) _ entre les disciplines, les formes, les esthétiques, les textes et les images,

au courant certes de ce que les spécialistes écrivent sur le sujet,

mais sans être dans l’obligation _ universitaire ? _ de les suivre, d’adopter leur terminologie ou leur point de vue. Si ce livre s’appuie sur un certain nombre de lectures et de références,

il tente de les laisser à l’arrière-plan _ n’étant jamais que des outils _, de ne pas s’encombrer _ le regard, en voyage, doit être le plus alerte (fin et léger) et vif possible ! _ de leur cortège.« 

Quant au choix des mégapoles (à aller regarder),

Paris a été écartée « par trop grande proximité« , alors que Régine Robin veut « être une anonyme dans les villes, une ombre, une passante« . Elle veut « se laisser surprendre et ne pas avoir de souvenirs à chaque carrefour, à chaque station de métro, à chaque arrêt de l’autobus« , page 23.

Pourquoi avoir écarté « Le Caire, Lagos, Johannesburg« , « Istanbul« , « Bombay« , « Séoul« , « Jakarta« , et « surtout Mexico«  ; « São Paulo« , « Pékin, Shangai«  ? Parce que « il ne s’agit pas pour moi d’une étude exhaustive,

mais de rencontres existentielles, subjectives _ et donc assumées avec ce fort coefficient-ci ! existentiel-subjectif, donc ; gage de voie vers la vérité ! _, avec une mégapole,

d’une rêverie _ en partie, un peu _ ;

d’une expérience, d’une performance _ vécues un peu longtemps sur le terrain…

Et elle précise : « J’ai choisi des villes que je connaissais déjà, où j’étais déjà allée, parfois plus de quatre ou cinq fois pour de courts ou de longs séjours (comme à Buenos Aires, Los Angeles ou Londres), où j’avais vécu (New-York), où je pouvais comparer les impressions d’une première fois avec celles d’une deuxième (Tokyo).

J’ai choisi des villes dont je connaissais la littérature et le cinéma _ le filtre de regards d’artistes est rien moins qu’anodin ! et enrichit et l’exploration de la découvreuse-arpenteuse, hic et nunc, sur le terrain ; et le plaisir du lecteur !!! _,

où j’avais des amis _ c’est important : avoir à qui parler : manifester et échanger des impressions en s’adressant à quelqu’un qui vous répond vraiment _, quelques points d’appui,

où je pouvais être accompagnée, attendue, accueillie _ sans avoir à subir, trop frontalement et de plein fouet, la violence d’une solitude prolongée dans la jungle de la ville… Car « traverser les mégapoles, maintenir contre vents et marées la spécificité du flâneur, nécessite _ bien sûr ! _ quelques _ élémentaires _ précautions. Les mégapoles, même celles du « premier monde » génèrent _ en effet _ la peur. Le fait que je sois une femme entre deux âges, pas forcément une touriste mais une étrangère à coup sûr, une flâneuse insolite, n’est pas indifférent aux difficultés que je rencontre. Cela m’expose, me fragilise. Je dois à tous moments en tenir compte. Ces villes recèlent d’immenses zones de pauvreté, de même que des zones de crime ; et elles exigent un code _ à maîtriser _ pour s’aventurer hors des sentiers battus. A New-York, dans le métro, en 1974, j’ai failli me faire assassiner. A Los Angeles, un jour, dans l’autobus 20, le long de Wilshire Boulevard, un « fou » est monté et, sous la menace d’un revolver, a dévalisé tout le monde, à commencer par le chauffeur. Buenos Aires est une mégapole intermédiaire dans laquelle j’aime me promener ; pourtant, en 2005, en plein quartier chic de la Recoleta _ le quartier de mon cousin Adolfo Bioy Casares et de son épouse, Silvina Ocampo _, j’ai été témoin d’une tentative d’enlèvement à main armée, digne d’une scène de film de gangsters », page 24.

En ressort, page 26, « une poétique des mégapoles, une poétique de ces temps où l’aura nous a définitivement _ c’est la thèse de Régine Robin, américaine de Montréal _ quittés ; et où la reproductibilité technique, dans sa modalité _ benjaminienne _ de simulation, a fait s’évanouir l’original à tout jamais _ cela, cependant, doit se discuter : Régine Robin, un peu trop sociologue et pas assez philosophe, cédant un peu trop vite (à mon goût du moins !) à la pression (médiatitico-capitalistique, si j’ose dire) du « c’est ainsi ; et pas autrement » ; « il n’y a pas d’alternative » : peut-être que la toute récente crise financière (de cet automne 2008) va remettre (enfin !) à une plus juste place ces clichés dans le sens d’on sait (bien) quel vent !..

« Comme déambulatrice, comme flâneuse contre vents et marées,

touriste à mes heures mais touriste décalée _ presque tout le temps _,

sociologue

ou artiste,

photographe à d’autres moments,

je prends la mégapole comme elle se donne _ oui ! elle s’y confronte… _ : grandiose et terrifiante, métamorphosée,  excitante et méconnaissable quand on l’a connue il y a vingt ans, trente ans auparavant, souvent médiocre, banale, toujours complexe et fascinante.

J’ai aussi mes moments de nostalgie _ beaucoup à Buenos Aires, particulièrement, cette cité de « charme » _, mes coins-perdus-aujourd’hui-disparus,

mais je découvre que l’esthétique de la déglingue est une donnée fondamentale de notre temps qui n’est pas sans charme _ le charme, oui : un facteur décidément majeur (puissant !) tant des villes évoquées que de l’écriture qui les évoque ici, en ce « Mégapolis« 


Je sais que nous vivons dans un monde de réseaux, d’interconnexions, de déambulations plus semblables à des bandes passantes ou à des jeux vidéo qu’aux piétons et flâneurs des temps baudelairiens ; que l’ère digitale, les GPS, les écrans de contrôle, les téléphones portables, que tout cela est notre horizon,

mais je m’abandonne volontiers aux surprises du transit, des transferts, des flux, de la circulation _ sur l’ère de la vitesse, lire Paul Virilio…

Je cherche ce qui peut faire image des mégapoles aujourd’hui,

les montages et collages hétérogènes,

les perceptions subjectives

qu’il faut développer

pour créer de nouveaux langages, de nouvelles images,

sans succomber _ voilà le danger _ à ce que véhiculent, en permanence _ en un blitz-krieg terriblement efficace, à terme… _ les stéréotypes du marketing.


Je cherche, en un mot, les nouvelles « manifestations discrètes de la surface »,

à rendre compte de la transformation postmoderne des perceptions de l’expérience, des nouvelles formes de la ville sensible,

à traquer les fantasmagories et illusions d’aujourd’hui, induites par le fétichisme de la marchandise _ oui ! des « produits » comme des « services » _ dont l’envahissement est encore plus fort _ certes _ aujourd’hui que dans les années vingt.

Ce qu’il nous faut aujourd’hui,

c’est une transformation complète du regard _ selon d’autres rythmes _, une nouvelle façon d’appréhender les mégapoles,

ces villes qui, dit-on, n’en sont plus«  _ page 27.

A cet égard, le concept de « ville générique » que forge Rem Koolhaas est riche de significations, à bien le lire (pages 58 et 59) : elles « se caractérisent par la disparition progressive de leur identité. La ville générique, c’est ce qui reste quand on _ cherchez qui ! _ a éliminé la prévalence de l’histoire, de la culture spécifique matérialisée dans le patrimoine, dans son ensemble architectural historique« . Et si « il y a bien, presque partout _ encore… _ des centres historiques

dont certains ont été préservés,

d’autres réhabilités, plus ou moins restaurés, parfois reconstruits à l’identique

et qui sont voués au prestige, au tourisme _ une industrie substantielle, toutefois, dont on ne peut pas se passer de tenir compte, par conséquent (dans la logique gouvernante, du moins) _, au patrimoine _ hérité, tant bien que mal, du passé _ ils sont en voie de muséification ;

et la vie quotidienne s’en est presque retirée _ comme à Venise, la ville dont est maire le philosophe Massimo Cacciari.

Le reste, la vraie ville _ vivante et productive _, c’est la ville de plus en plus libérée _ l’expression n’est que trop significative ! _ du centre historique _ et de son poids (terrible) d’obsolescence (ou ringardise) face au postmodernisme !


La ville générique est souvent _ esthétiquement (et/ou humainement) ; mais qui, statistiquement, s’en soucie encore, en notre postmodernité performante ?.. _ médiocre, informe et interchangeable _ capacités (technologiques et autres) de délocalisations aidant… On la retrouve partout dans ses diverses fonctions _ qui (seules !) la légitiment _ avec ses centres d’achat _ ou plutôt de vente !!! _, ses logements _ il le faut bien ; pour certains, du moins… _, ses stations-service _ tant qu’il y aura des voitures, et de l’essence, et du pétrole, du moins, aussi ! _, ses parkings, ses cafés _ pour stationner un peu quelque part _, ses métros _ pour se déplacer ailleurs _, ses bidonvilles _ pour les « laissés-pour-compte » _, ses terrains-vagues et ses voies de circulation rapide qui souvent la parcourent et la traversent _ certains aimeraient bien qu’il n’y ait même rien que des flux…

En elle _ la ville générique selon Rem Koolhaas, donc _, très fréquemment, la distinction entre centre et périphérie s’estompe ; les centres prennent parfois _ carrément ! _ l’aspect de banlieues ; et les périphéries ou quartiers excentrés se dotant de simili-centres _ ces éléments de distinction-indistinction-là mobilisent toute l’attention de Régine Robin, en son exploration du Grand Londres, par exemple…

Elle peut _ mais c’est accidentel et fort contingent… _ ne pas manquer de charme, mais elle partage avec les autres un air de famille _ sans doute rassurant, si tant est que la métaphore de la « famille » convienne : mais il ne s’agit que d’un vague « air » ; et les familles sont re-composées !..

Elle est éphémère, modeste _ pas impressionnante : petite-bourgeoise, sans rien de proche qui lui soit trop étranger ! _, n’ayant pas été conçue pour durer _ tout passe, tout casse, et plus encore, tout lasse ! _ longtemps, contrairement aux anciens ensembles architecturaux du centre.

Elle est immense et complexe, diffuse, éparpillée, sans densité _ pas trop de proximité : laquelle confinerait par trop à de la promiscuité…


Ville de réseau _ et par là de passages _, et non plus uniquement de territoire,

elle apparaît souvent comme n’étant plus une « ville » (!), encore moins une ville « authentique » _ que d’incongruités, désormais, en notre postmodernité, page 59…

Mais aux page 81-82-83, en conclusion du deuxième chapitre, « la ville sensible« , de cette première partie du livre, « Vers une poétique des mégapoles »,

Régine Robin répond à l’inquiétude que peut susciter cette « ville générique«  (selon Rem Koolhaas) : « Faut-il craindre alors la généralisation de cette « mémoire générique » qui remplace la mémoire organique des lieux ? C’est encore Koolhaas qui suggère que

plus l’histoire disparaît de nos mémoires et de nos villes,

plus elle est célébrée dans des endroits spécialement construits pour _ hypocritement ? _ la mettre en avant, dans des quartiers hyperstylisés et hyperthéâtralisés,

de vrais décors qui génèrent une ville « déjà vue »,

la ville et son passé comme on « doit » _ désormais, et tout un chacun _ se les représenter.

Cette mémoire générique, cette mémoire recyclée

est notre imaginaire _ collectif, de propagande _ d’aujourd’hui, un imaginaire de synthèse _ c’est le cas de le dire…

C’est comme si l’on devait choisir

entre la pétrification (la muséification des centres)

et la production permanente de l’amnésie _ en sus des anesthésies galopantes ! déjà… _ par la reproduction du même _ et certes pas la découverte de (ou l’attention à) l’autre ! _ sur d’immenses espaces banalisés.« 

Cependant, poursuit Régine Robin, « il est peut-être possible de vivre la mégapole autrement _ pour quel pourcentage de population, toutefois ? Voici alors sa position : « Je ne crois pas _ c’est un acte de foi _ aux mémoires figées. Toute mémoire _ certes _ est déjà médiée _ mais par quoi ? et par qui ? et dans quels objectifs ? _, déjà sémiotisée ;

et l’image d’une ville, même quand elle se donne dans la « disneyfication », dans la caricature _ infantilisante : style « papa-maman » ad vitam æternam, comme cela s’entend désormais presque partout : « allo- maman-bobo !« ... _,

peut à tout moment être déstabilisée. Elle est toujours vacillante ; le regard la déconstruit.

Les villes génériques, ces polypalimpsestes, ces kaléidoscopes rendus à la banalité, ne changent rien à ce tremblé _ riche de potentialités ; poïétique _ de l’image.

Eviter avant tout l’écueil de la réification _ oui ! mais par quels moyens, par quels dispositifs de prévention ? Et de qui pareil « évitement » est-il donc l’affaire ? du sujet ? du passant, du flâneur ? du citadin ou du visiteur ? ou bien des architectes et urbanistes, et autres aménageurs, à tous égards, de la ville ?.. D’où surgit ce qui vient « résister » à la réification ?


Et Régine Robin d’évoquer alors « quelque menthe sauvage« , « même sur les façades les plus léchées« , « qui fera émerger tout à coup de l’inquiétante étrangeté«  _ mais pour qui ? _ ; « de l’ombre« , « quelques traces dont on a _ provisoirement ? _ perdu le sens, mais qui insistent«  _ vers qui ? _ ;

« quelques espaces vides, muets, qui fragilisent et déstabilisent le sens déjà là » _ mais pour qui ?

Quant à elle, Régine Robin _ mais qui n’est pas n’importe qui ; avec son histoire (et une culture) issue(s) de Pologne (et d’Europe ; dont Paris et la France) :

« J’arpente des villes qui ne se superposent pas tout à fait à leur plan, à leur forme, à leur rythme, à leur dynamique sociale,

des villes qui résistent toujours aux significations qu’on _ certains ? qui ont un peu plus de pouvoir (que d’autres) ? _ leur donne.« 


« Ainsi, les mégapoles, de transformations en métamorphoses, deviennent semblables au navire Argo dont toutes les pièces ont été changées, mais qu’on reconnaît malgré tout comme étant le navire Argo. Il ne me déplaît pas d’évoquer la mégapole comme un grand navire dont tous les quartiers ont été modifiés ; et qui part à la dérive…«  : comment interpréter et évaluer pareille « dérive » ?..

Le troisième volet de cette partie de présentation d’une « poétique des mégapoles« , s’intitule, assez historiquement : « du flâneur au nomade«  :

« Le flâneur avait été _ page 84 _ une figure fondamentale du grand projet de Walter Benjamin resté fragmentaire » ; cf « Paris, capitale du XIXème siècle« 

Régine Robin cite alors « Identifications d’une ville » de Dominique Baqué : « Plus de flâneur, mais la figure anonyme de celui qui traverse la ville.« 

« Certains, comme Stefan Morawski, pensent que la flânerie est encore possible lorsqu’on ne succombe pas à Disneyland, quand on se questionne et remet en question les fausses utopies, les univers paradisiaques de la consommation de masse _ tiens donc ! _, quand on résiste au simulacre. (…) Mais suffit-il de « résister » pour que le flâneur _ déjà mort !!! _ ressuscite ? Il semble que les ruses du simulacre soient incommensurables _ redoute Régine Robin : qui vit à Montréal ; et pas à Paris : le lieu d’où l’on écrit importe au diagnostic ; surtout en matière de « course à la postmodernité », dont nous sommes en permanence « abreuvés »…

La mégapole imposerait un autre tempo _ voilà ! Plus de _ baudelairiennes _ passantes, de regards brefs échangés _ quelle peine ! _ avec une inconnue, plus de saisie éphémère de l’instant _ et donc d’accès (spinozien : « nous sentons et nous expérimentons que nous sommes éternels«  _ dans « l’Ethique« ) à l’éternité ! _ ; seulement des anonymes _ sans regard, ni visage !!! _ traversant des lieux indifférenciés ; plus d’errants qui hantent _ un peu longtemps _ les rues ; d’ailleurs plus de rues, mais des esplanades, des espaces, des centres commerciaux, des surfaces » _ sans directions, page 87.

« L’examen du motel, du mode de vie qu’il implique, permet à Bruce Bégout _ dans « Lieu commun _ le motel américain » _ d’opposer le nomade moderne _ américain, d’abord _ au flâneur des villes européennes du XIXème siècle et du début du XXème siècle. Le nomade lié à la civilisation automobile est un être « ambulant, errant sur les routes désertiques… sans destination ni passé ». (…) Rien ne s’oppose autant à ce nomade circulant que le flâneur qui arpente _ voilà le mot important _ les villes européennes compactes et denses, qui, même s’il joue _ oui ! _ de l’étrangeté, de la distance, de l’air blasé, comme le disait Simmel _ un autre grand ! _, se trouve toujours dans un environnement familier dont il voudrait se défaire _ si peu que ce soit… La rue est son lieu d’élection. Il est chez lui, quoi qu’il en dise. Ce qu’il cherche dans la ville où il a ses repères, c’est précisément à leur échapper _ un peu, les faire « jouer », leur donner quelque peu du « tremblé » _, à se sentir autre, à s’altérer _ s’augmenter d’une part d’autre, où il soit davantage (et un peu mieux) lui-même ; et avec d’autres que lui… Il est en quête _ et pas le nomade : lui ne recherche rien ! ni lui-même, ni quelque autre personne ; de « personne », d’ailleurs, si je puis dire, il n’y a plus… pfuitt… ; le désert tout efface… _ de l’incongru, de ce qui est en marge, de ce qui vient rompre _ un peu _ la _ trop grande ; et pesante _ familiarité des lieux. Le flâneur se laisse dériver, flotter, parce qu’en fait il a la _ relative, fluctuante, délicieusement tremblotante _ maîtrise du processus _ oui ! Il ne peut _ ni ne veut _ s’abstraire de son environnement _ ils se nourrissent mutuellement _, de son esthétique du choc _ minimal _, de son goût de l’inattendu _ heureusement surprenant. Il poursuit, dit Bégout, ce que le véritable errant fuit. (…) C’est lui qui est en état d’hypnose, jamais le flâneur. Loin du savoir raffiné de ce dernier, c’est un analphabète urbain _ au secours, les GPS !!! Ce n’est pas auprès de lui qu’on trouvera une psychogéographie de la ville, ou quelque dérive que ce soit. (…) Bégout fait de ce nomade l’archétype de l’Américain perpétuellement en mouvement, non pas l’héritier entreprenant de la Frontière d’autrefois, mais l’homme qui n’étant nulle part chez lui, n’est que pure mobilité, toujours en partance, on the road ; et toujours dans un ennui _ abyssal ! _ qui n’a plus rien de mélancolique ou de romantique _ celui du rien (= nihiliste), pages 101 et 102.

Avec cette ultime notation, empruntée à « L’éblouissement du bord des routes« , concernant le travail de (l’ami) Bruce Bégout :

« Le beau texte de Bruce Bégout, après plus de cent pages de critique acerbe, se termine par cette confidence _ que semble partager Régine Robin _ : « Celui qui pense que j’agis de manière ironique et que je m’octroie les plaisirs faciles de la satire se méprend. Il n’a rien compris à ma démarche. Cette sous-humanité morcelée et esseulée, c’est moi. »

Commence alors la seconde partie du livre, avec les passionnants chapitres « Désir d’Amérique » _ « Le blues de New-York » et « Los Angeles la mal aimée » _ ; « Tokyo, la ville flottante » ; « Buenos Aires _ la ville de l’outre Europe » ; et « L’Europe aux nouveaux parapets : Londres« . Tous très différents, et idiosyncrasiques. Je n’en dirai rien ici, en laissant toute la surprise _ et la richesse de la découverte personnelle _ au lecteur du livre.

Cependant,

l’écriture de ce livre est antérieure à deux événements venant d’affecter un peu brutalement _ deux césures de l’automne 2008 _ notre identification du « réel », et, en conséquence, le « réalisme » :

la crise du capitalisme ultra-libéral _ et les récessions en cascade qui commencent à s’ensuivre… _ ;

et le remplacement de George W. Bush par Barack Obama, à la tête de la puissance (politique) américaine…

Comment va se comporter le « business »

en particulier en sa composante urbanistique ?

Still, as usual ?..

Quel va être le devenir des mégapoles ?

Nous allons bien voir ce qui ne va manquer d’advenir maintenant,

et de ces villes-monstres,

et de ces humains pas tout à fait encore in-humains

_ pour reprendre le concept de « non-inhumain » de Bernard Stiegler (dans « “Prendre soin _ De la jeunesse et des générations« ) _,

qui les peuplent, les traversent ; et parfois même _ ô incongruité ! _ les arpentent…

Dans tous les cas,

un livre passionnant que ce « Mégapolis » de Régine Robin : un très grand livre !!

où l’on découvrira beaucoup de cette regardeuse passionnée…

Titus Curiosus, ce 16 février 2009…

Chercher sur mollat

parmi plus de 300 000 titres.

Actualité
Podcasts
Rendez-vous
Coup de cœur