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Le mystère de l’espace toujours vivant des sanctuaires désertés : les approches dans Venise, avec progrès, de l’alpha et omega des choses, par Jean-Paul Kauffmann en son « Venise à double tour » (IV)

24juin

En poursuivant mes relectures du Venise à double tour de Jean-Paul Kauffmann,

et mes articles précédents :

j’en viens aux étapes finales

de la découverte et surtout investigation, en ce périple vénitien des églises closes, de « l’alpha et omega » des choses, par le « chasseur » de ce mystère d’abord vaguement mais fortement ressenti, qui a fini par remplacer, en sa recherche vénitienne, ce Mac Guffin qu’a été _ au final de la recherche, il faut en faire le constat et en convenir  la quête de la localisation dans Venise de « la peinture qui miroitait » l’été 1968 ou 69 _ qui a donc fait fonction de simple appât à plus fondamental qu’elle ; et il nous faudra, nous aussi, ses lecteurs, y réfléchir … _ :

l’étape _ importante : un climax, je l’ai dit _ des Terese (au sestier de Dorsoduro), à l’ultime chapitre, le chapitre 45, aux pages 316 à 322 ;

ainsi que,

à l’appendice de l’Épilogue, 

les cas prestement brossés _ l’alacrité vénitienne est contagieuse _, en quelque lignes rapides a posteriori,

des Penitenti (au sestier de Cannaregio), aux pages 324-325 ;

de la Misericordia (au même sestier), à la page 325 ;

du Soccorso (au sestier de Dorsoduro), aux pages 325-326 ;

et, pour finir, celui, paradoxal _ négatif, mais le plus positif ! _, de Santa Croce (dans l’île de la Giudecca), à la page 326.


« Le grand jour. Ce moment, comme je l’ai attendu ! Pour moi, l’ile la plus importante de l’archipel des églises fermées _ il s’agit du sanctuaire fermé des Terese. J’en ai tant rêvé

_ depuis, en effet, avoir découvert tant d’œuvres provenant de ces Terese au musée diocésain (cf pages 242 : « Beaucoup d’œuvres proviennent des Terese (fermés)«  ; et 244 : « J’ai constaté que l’église la mieux représentée au musée est celle des Terese. Lors de ma rencontre avec le Grand Vicaire, elle faisait partie des deux édifices, avec Sant’Andrea, que je souhaitais visiter ») ;

ainsi, sur un tout autre plan, bien sûr, qu’une exposition de Roger de Montebello, au musée Correr, avec sa somptueuse « série sur la porte des Terese«  (cf page 245 : « Est-ce cette intuition de l’intemporel qui l’a attiré _ lui, Roger de Montebello, ce peintre français d’aujourd’hui (il est né en 1964) qui a décidé (en 1992) de vivre à demeure à Venise _ aux Terese ? De toutes les églises fermées que je connais, cet ancien sanctuaire carmélite est certainement le plus étranger. Étranger à aujourd’hui, au quartier. Il n’est articlulé à rien. Indécelable _ aussi en son absolue discrétion (et élégance de sa porte !). Absolument seul. Sans pour autant apparaître abandonné. Au contraire, son aspect lisse, minéral, semble le rendre indestructible« , lit-on page 246 ;

et aussi, page 247 : « Le livre _ Le Chiese di Venezia, aux Edizioni Alfieri (l’indication est donnée à la page 43) _ de Franzoi-Di Stefano _ Umberto Franzoi et Dina Di Stefano _ paru en 1976 publie deux photos _ très précieuses ! _ des Terese. L’extérieur apparaît en piètre état et montre à nu l’appareillage de brique rouge, mais c’est l’intérieur qui est le plus impressionnant _ voilà. On devine une décoration encore fastueuse _ rien moins ! _ même si elle commence à se faner _ plusieurs plafonds sont dégarnis » _ en 1976, donc : il y a quarante ans passés… ;

et surtout depuis que Jean-Paul Kauffmann a appris que « le Cerf blanc« , devenu un ami, Alessandro Gaggiato, « s’est fait ouvrir les Terese«  (…) ; après qu’« il (en) a obtenu la permission grâce au curé de l’église voisine, San Nicolò dei Mendicoli, « un homme excellent » » _ qui en détient la clé (page 253) ; et, plus encore, du fait qu’Alessandro lui a dit qu’il « pense que c’est possible » d’obtenir à nouveau cette opportunité d’« entrer«  aux Terese ! (page 254) ;

telles sont les raisons bien concrètes qui ont suscité la force d’un tel engouement envers ce sanctuaire fermé-ci des Terese en notre auteur… _

que je redoute _ devenu méfiant en cette décidément très imprévisible Venise _ qu’une complication de dernière minute ne vienne tout faire échouer  » : ainsi s’ouvre l’ultime chapitre, page 316.

Qui se poursuit ainsi :

« Devant l’église San Nicolo dei Mendicoli, le Cerf blanc _ l’ami Alessandro Gaggiato _ m’attend, figure _ lui-même _ fabuleuse _ celui qui connaît le mieux la totalité (!) des églises de Venise, bien qu’il ne soit ni un universitaire, ni un homme du sérail religieux, ni un rouage du réseau administratif _ et insaisissable _ce n’est pas un mondain : seulement un homme réservé et passionné depuis sa lointaine jeunesse de sa recherche (cf pages 207-208 : « Sa vie professionnelle, il l’a passée à la maison Osvaldo Böhm, un établissement autrefois célèbre à Venise sis Salizzada San Moise, spécialisé dans les gravures, estampes originales, photos anciennes (…) Dans cette boutique légendaire, il a été initié à la recherche et au classement de documents anciens. Ainsi est-il devenu un grand brasseur d’archives _ voilà. La plupart des églises fermées que je cherche désespérément à forcer, il les a connues _ lui _ ouvertes.  _ J’ai commencé en 1965. Je ne connaissais rien. J’ai appris seul en les explorant systématiquement _ voilà. J’entrais en action à 6 heures du matin. À l’époque, on ouvrait aux aurores. Je photographiais toujours selon le même ordre, extérieur, intérieur, monuments, sculptures et peintures. Un recensement systématique _ oui. Je dessinais aussi le plan de l’église en indiquant l’emplacement exact des œuvres. A 9 heures, je rejoignais mon travail chez Böhm. J’ai inventorié ainsi tous les sanctuaires vénitiens, y compris ceux qu’on a détruits _ telle, par exemple, l’église du campo della Celestia (cf les pages 250-251). Avec de la patience _ de toute une vie, depuis 1965 _, de l’organisation forcément _,  de la chance aussi, j’ai pu entrer à peu près partout. Le tout est de savoir attendre _ et résider soi-même à Venise aide bien sûr à cela. L’expérience m’a appris qu’une opportunité _ Kairos aidant _ finit par toujours se présenter« ). À le voir toujours aussi impassible et absorbé _ un trait déjà assez vénitien, me semble-t-il : une sobre et placide douceur… _, il me fait penser à un messager de l’autre monde. N’est-ce pas le séjour des ombres et de l’oubli que je vais découvrir, l’église des Terese, fermée depuis une éternité ? Sans doute la représentation la plus achevée à Venise de l’église exclue, dépossédée _ on peut même parler à son sujet de forclusion ».

« Le Cerf blanc est un cœur noble. Il ne cesse de m’en administrer la preuve par une générosité qui peut apparaître distante _ par sa sobriété, sa retenue _ mais qui n’en est pas moins efficace _ ne m’a-t-il pas fait partager _ oui ! _ son territoire ! _, par sa façon taiseuse aussi d’être disponible.

Il ne parle jamais pour ne rien dire. S’il évoque ce Pierre Gruet _ Marseille, 1917 – Thoiry, 2001 _, c’est qu’il a une idée derrière la tête. C’était un industriel marseillais, explique-t-il, admirateur de Casanova, animateur de la revue Casanova Gleanings. Il y a une trentaine d’années _ en 1975, et jusqu’en 1981 _, ce Pierre Gruet avait créé à la Giudecca, dans son Palais Vendramin, un véritable salon réunissant une petite société de casanovistes  à laquelle il avait mis à disposition une riche bibliothèque consacrée à son héros. Il avait proposé au Patriarcat de restaurer à ses frais l’église fermée de Santa Maria degli Angeli à Murano, en très mauvais état.

Les lecteurs de l’Histoire de ma vie connaissent l’épisode où Casanova et le futur cardinal de Bernis, alors ambassadeur _ de Louis XV _ à Venise, se partagent les faveurs d’une religieuse de ce couvent. Casanova la désigne par les seules initiales M. M.. Pour cette restauration, Gruet posait une seule condition : que le nom de Casanova soit mentionné.

_ Naturellement, fait mon compagnon d’un ton pince-sans-rire, le Patriarcat a refusé la proposition de Gruet.

Son « naturellement » résonne une fois de plus comme un reproche discret à l’égard de cette curie vénitienne qui le snobe. Néanmoins, je ne l’ai jamais entendu se plaindre à son endroit« , page 317.

« Avec les Terese, je sais que j’ai affaire à forte partie. Le Dr Cherido m’a confié qu’il y a travaillé naguère. À l’écouter _ c’est un avis d’expert ! _, c’est un cas clinique désespéré, comme le laissait entendre _ déjà _ le rapport de l’Unesco des années 70. (…)

Cette visite est aussi le test suprême _ voilà pourquoi le récit de cette visite constitue un tel climax du livre. D’autres églises me sont fermées dans lesquelles je ne pourrai jamais pénétrer. Avec le temps _ et les déceptions subies tant auprès du Patriarcat que de la SurIntendance des Beaux-Arts de Venise _, j’ai dû réduire mes ambitions. Les Terese, c’est autre chose. L’édifice _ lui-même _ symbolise pour moi la fermeture absolue. C’est donc l’épreuve décisive _ voilà ! Ma religion _ si j’ose dire _ est faite : si je rentre dans le bâtiment, je prolongerai mon séjour. Sinon…

Apparaît alors le sacristain _ de San Nicolò dei Mendicoli, l’église voisine _, la mine rejouie. La jovialité se dégage de toute sa personne. Il est si cordial que je lui pardonne aussitôt son retard. Il ne tient pas à la main un trousseau de clés, mais une seule clé que j’aurais crue plus imposante. Il ne l’agite pas _ lui _ devant nous. (…)

La clé _ après deux tentatives vaines _ enfin tourne et la porte s’ouvre. A cet instant je pense à la peinture de Roger de Montebello : « Et s’il n’y avait rien derrière la porte ? Et si le passage était simplement _ seulement _ dans la vibration même de la porte ?« 

La porte ne vibre pas. Elle grince tout simplement, comme il sied _ très naturellement _ à des pentures de fer qui n’ont pas fonctionné depuis _ au moins _ deux années. Je franchis le seuil, le passage de la frontière.

Aussitôt, je perçois tout. La prison _ que le bâtiment aussi fut _, l’odeur de confinement. Mon regard embrasse l’intérieur comportant une nef unique de forme rectangulaire. Santa Maria del Pianto faisait d’emblée l’effet d’une discordance. Rien de tel ici, encore que le spectacle tende au même constat : la chute, l’anéantissement avec tous les attributs d’avant. Un choc. J’ai beau m’attendre à un tableau de ruines, je suis confronté à une pure rencontre avec la fin _ voilà. Mais une fin qui se présente comme une sorte de discrédit. Aux Terese, la beauté a tout simplement été injuriée. Elle n’a pas totalement disparu. Car on la voit, son empreinte est encore visible. Mais elle est enfouie _ matériellement _ sous les décombres _ qui dominent…

(…) Un incroyable entassement de corniches, de marbres, de frises, d’entablements, de colonnes tronquées _ un vrai trésor ! _ posés à même le sol _ voilà _ recouvert d’un méchant plastique semé de crottes de pigeons. On dirait un bâtiment qu’on vient de dégager grossièrement après un bombardement. La même vision de désolation. L’œil ne voit que cet ensemble confus qui donne l’impression d’avoir été rangé rapidement après la catastrophe. Et cette odeur remontante de salpêtre qui humecte l’atmosphère ! L’humidité, on ne la voit pas, on la touche, on fait plus que la renifler, elle travaille à l’intérieur des murs, elle est en suspension dans cet air où ont résonné les chants angéliques et le tonnerre de l’orgue, on la sent s’insinuer partout comme un écoulement malsain. Les sanctuaires vénitiens sont plus exposés que d’autres édifices : c’est par les tombeaux que l’eau remonte lors de l’acqua alta.

Bien après le choc, le regard finit par appréhender l’emmurement : le maître-autel et les six autels latéraux _ voilà _ incrustés de gemmes resplendissant dans la lumière qui provient des hautes fenêtres.

Je crois avoir approché la plupart des autels de Venise qui rivalisent de beauté, comme à la Salute ou à San Lorenzo, où le maître-autel à double face compte parmi les choses les plus magnifiques que j’ai jamais vues. Mais les autels _ au pluriel : sept _ des Terese les dépassent tous _ c’est dire leur degré de somptuosité ! _ par leur marquetterie de pierre rouge de Vérone, leurs incrustations d’émaux et de marbres.

Comme à Santa Maria del Pianto, une impression presque gênante _ cf l’Unheimliche freudien _ de déjà-vu. Impossible toutefois que je sois entré jadis _ en 1968 ou 69 par exemple _ en ce lieu. La mémoire n’est pas fiable, j’ai peut-être vécu un moment qui, en réalité, n’est jamais advenu _ seulement fantasmé. Derrière le tabernacle du maître-autel le retable a disparu. J’interroge mon compagnon _ de visite : le Cerf blanc, Alessandro Gaggiato. Il a beau avoir déjà vu ce champ de ruines, je le sens _ terriblement _ blessé par cette vision.

_ Il y avait là un tableau de Nicolò Renieri, Sainte-Thérèse et le sénateur Giovanni Moro. En 1965 _ c’est donc cette année-là qu’Alessandro Gaggiuto a découvert le sanctuaire des Terese _ il était encore ici. J’ignore ce qu’il est devenu. Nicolò Renieri ou Nicolas Regnier _ peut-être un lointain parent de Jean Clair, qui parle dans son Dialogue avec les morts, à la page 275, de ce lointain cousinage vénitien avec les Régnier-Ranieri ; cf mon article du 16 juillet 2011 : _, né à Maubeuge à la fin du XVIe siècle Maubeuge, c. 1588 – Venise, 1667 _, est un peintre caravagesque _ une œuvre de lui (de sa période romaine, vers 1620) se trouve au Musée des Beaux-Arts de Bordeaux : Renaud et Armide. Il a vécu un moment à Rome _ de 1615 à 1625 _ et terminera sa carrière à Venise. Renieri est une figure énigmatique. Peintre mais aussi marchand d’art et collectionneur, ayant servi de rabatteur pour Mazarin, il mourut très riche. Ses quatre filles, réputées pour leur beauté, étaient toutes peintres.

Mon acolyte _ Alessandro _ désigne le plafond octogonal à nu où se déployait une autre toile de Renieri représentant Sainte Thérèse en gloire. Elle se trouvait encore dans l’église en 1976 _ année du livre de Franzoi-Di Stefano, avec ses deux photos des Terese. Malgré ses nombreuses recherches, il ne sait pas où elle est.

Serait-ce la pièce manquante ? L’église, ne l’oublions pas, était dédiée à Sainte-Thérèse d’Avila. A l’évidence, le sanctuaire était splendide. Tout y témoignait de l’extase et certainement de la jouissance _ de quoi attiser la curiosité de Lacan lors de ses excursions gourmandes à Venise. Thérèse était enlevée par l’Aimé, son ravisseur. D’après Lacan _ il n’était donc pas très loin _, les mystiques comme Thérèse témoignent de ce qu’ils jouissent, tout en n’en sachant rien _ innocemment, donc. Tout a disparu, tout s’est envolé. De l’ivresse, de la félicité _ thérésiennes _ ne reste plus que cette odeur de croupi et de bas-fond. Et le silence. Le silence vénitien _ non vide _ cher à Luigi Nono, qui n’est ni soustraction ni pure opposition au son. Je l’entends. Il crisse. Il vibre _ et vit, musicalement ; je pense à la sublime Musica callada de Federico Monpou… _ dans cette humidité.

Renieri  a peint d’autres tableaux pour les Terese, une Annonciation et un Archange Gabriel qui figureraient dans les réserves du musée de l’Accademia. D’après mon compagnon, une œuvre de Renieri et une autre de Jacopo Guarana sont entreposées au musée diocésain, l’établissement que dirige le Grand Vicaire.

Cette liste donne un aperçu de ce que fut la magnificence _ voilà _ des Terese. Deux statues représentant les prophètes Élie et Élisée, attribuées à Andrea Cominelli, encadrent encore le maître-autel. Pourquoi n’ont-elles pas été enlevées ? Mystère. Leur présence au milieu de ce désordre a quelque chose d’incongru. A moins que ce ne soit l’ultime message d’espoir laissé involontairement par un catholicisme qui a toujours voulu jouer _ tout particulièrement à Venise la sensuelle (et la ville des ridotti et casini…) _ la promesse contre la chute _ l’espoir de la jouissance (du Paradis) plutôt que la crainte du châtiment (de l’Enfer).

La promesse, c’est-à-dire l’accomplissement, je me demande bien où elle git _ désormais _ dans ces ruines. Me revient alors en mémoire le mot interdit que j’avais imaginé _ cf page 234 _, exécration » _ qui signifie dé-sacralisation.

S’impose alors relire un passage important aux pages 233-234 (chapitre 33) :

« On m’objectera une fois de plus : que possède de plus _ par rapport à une église ouverte _ une église fermée ? En quoi son inaccessibilité la désignerait-elle comme supérieure à un bâtiment religieux ouvert ? (…) Différente, à coup sûr, la fermeture change tout _ du tout au tout, même. Elle confère au sanctuaire une intériorité secrète _ voilà _ qui n’est pas _ en sa singularité d’exception _ comparable aux autres. Une qualité de silence _ voilà ! _ qui grandit l’espace _ simplement matériel, lui, du lieu. L’intégrité, qu’elle a gardé _ voilà : elle ne l’a pas perdue ! _, en même temps que la permanence _ aussi _ d’un manque _ perceptible ; et fondamental en la puissance de sa capacité dynamique _ : ainsi se distingue-t-elle. Je l’ai perçue à San Lorenzo (…) : une présence en creux qu’accompagnait, je m’en rends compte maintenant, un trouble qui peut se confondre avec un sentiment d’angoisse. (…) Par-dessus tout appréhension de déranger l’ordonnance d’un monde en lui-même, souterrain, absolument inconnu, comme si dans la pénombre se dissimulait sous ces voûtes et derrière ces colonnes la présence d’un hôte insaisissable _ voilà. Et toujours cette injonction _ sacrale _ qui ressemble presque à une menace : Noli me tangere. Ne me touche pas ! Ne m’effleure même pas.

(…) Peut-être Hugo Pratt

_ « Dans son goût pour l’ésotérisme, son penchant pour les mystères qui doivent le rester, Hugo Pratt _ 1925 – 1998 _ l’avait rappelé dans notre parcours de la ville, il y a une trentaine d’années _ peut-être en 1988. Il disait à peu près : ces espaces fermés sont les pages d’un grand livre à déchiffrer _ voilà _, mais tout ne doit pas être pénétré ; ces lieux ont droit à une part de secret qu’il faut respecter « , page 234 aussi ; auquel j’ajoute ce mot de Lacan, donné à la page 239 : « Le gai savoir consiste à « jouir du déchiffrage » »…  _,

peut-être Hugo Pratt voulait-il indiquer que face à ces temples silencieux, épargnés par la multitude _ des touristes _, il fallait renoncer à avoir le dernier mot ? Le mot invisible qui fait défaut, la clé d’accès qui permet d’encoder : se détourner de cette part intime. Ce mot impossible, je n’aurai pas la prétention de l’avoir trouvé. J’en ai imaginé un. Sans doute en existe-t-il d’autres, de plus appropriés. Qui sait ? Rêvons un peu. Si ma quête finissait par se révéler fructueuse, il n’est pas impossible de le capturer, ce mot manquant. En attendant, le voici.

Ce nom est exécration » _ qui signifie action (sacrilège) d’ôter la sacralité.

Fin ici du dernier chapitre, le chapitre 45, à la page 322.

Me reste encore l’Épilogue _ et ses quatre exemples finaux _ à relire et commenter.


Ce lundi 24 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le mystère de l’espace toujours vivant des sanctuaires désertés : les approches dans Venise, comparaisons aidant, de l’alpha et omega des choses, par Jean-Paul Kauffmann en son « Venise à double tour » (III)

23juin

En poursuivant mes relectures du Venise à double tour de Jean-Paul Kauffmann,

en continuant mes articles précédents :

j’en viens aux distinctions affinées auxquelles procède, step to step, le regardeur infiniment patient et passionné de Venise en sa perception des espaces intérieurs des diverses églises fermées qu’il réussit _ maintenant _ à se faire ouvrir _ après son regard jeté à la sauvette, trois minutes durant, sur San Lorenzo, aux chapitres 21, 22, 23 et 24, aux pages 144 à 168 ; suivra, plus tard, un regard beaucoup plus long et détaillé sur les combles du bâtiment, en compagnie de l’ingénieur chargé de la restauration de San Lorenzo, le Dr Cherido, au chapitre 44, aux pages 306 à 311 _ :

soit San Lazzaro dei Mendicanti, au chapitre 32, aux pages 226 à 228 ;

les Santi Cosma e Damiano, au chapitre 38, aux pages 263 à 265 ;

Santa Maria del Pianto, au chapitre 41, aux pages 285 à 292 ;

et les Terese, au chapitre 45, aux pages 320 à 322.


L’église San Lazzaro dei Mendicanti fait partie intégrante de l’hôpital civil de Venise, et Jean-Paul Kauffmann reçoit l’autorisation expresse impromptue de venir la découvrir, au moment d’un concert de Noël auquel il assiste dans l’Auditorium, tout proche _ à la sortie même de ce concert, et après la traversée d’immenses couloirs du bâtiment de l’Ospedale _ :

« C’est alors que je découvre dans un immense vestibule la seconde façade _ en plus de celle, extérieure, donnant sur la Fondamenta et le rio dei Mendicanti _ des Mendicanti garnie de quatre colonnes corinthiennes surmontées par deux anges. (…) D’emblée, je reçois en pleine figure _ il n’y a pas d’autre mot _ comme un projectile, une forme lancée d’un autel latéral. La force balistique émane _ oui _ d’un tableau. Elle ne provient pas _ pour une fois _ des couleurs, comme dans le Saint Jérome ermite de Véronèse, un tableau que Jean-Paul Kauffmann a vu en train d’être restauré, en son atelier du sestier Santa Croce, près du Ponte dei Scalzi, par Claudia Vittori (cf à la page 216 du chapitre 31) _, mais de l’architecture des volumes. La catapulte _ émettrice de ce projectile qui vient de le frapper _ est l’un des chefs d’œuvre du Tintoret, Sainte-Ursule et les 11 000 vierges. On ne voit qu’elles. (…)

Il règne dans le sanctuaire un froid noir qui convient bien à son atmosphère ténébreuse. Tout, c’est vrai, y est sombre, mais comme dans un coffret où l’on range les bijoux : les miroitements _ revoici notre mot ! _ varient en fonction de la manière dont se déplace le regard. L’arc monumental à la gloire de Lazzaro Mocenigo, vêtu de l’uniforme de capitaine de la marine, brasille _ voilà ! _ dans la nuit, de même qu’un tableau du Guerchin représentant sainte Hélène. (…) Nous sommes là (…) piétinant la dalle usée du sanctuaire pour nous réchauffer, moi ne sachant où donner de la tête _ voilà : une impression fréquemment ressentie dans les églises vénitiennes, comme jamais ailleurs, même à Rome… _, égaré _ oui ! _ par tous ces chefs d’œuvre, conscient que le temps _ pour vraiment les détailler du regard _ dans ce sanctuaire m’est compté. (…) Il ne faut pas abuser de la situation. (…)

Il est tard. Il fait froid. Et, comment dire ? Certes je suis touché par le spectacle de toutes ces merveilles, mais surtout désorienté. La vérité, la voici. Elle est difficile à avouer : les Mendicanti ressemblent _ trop _ à toutes ces églises de Venise que j’ai explorées. Aussi belle, aussi luxueuse, aussi profuse _ voilà ! _ en œuvres d’art, avec cette touche d’élégance et de raffinement _ oui _, cet effet théâtral libéré de toute emphase _ oui, oui _ qui n’appartient qu’à cette ville _ en effet. Elle remplit parfaitement son rôle d’église. Il n’y manque _ hélas, et là est bien le paradoxe _ rien.

Le manque, tout est là _ Jean-Paul Kauffman en prend de mieux en mieux conscience. Elle ne me prive pas _ comme elle le devrait pour toucher vraiment ! _ de quelque chose. Ce quelque chose, c’est l’imprévisible, l’absence _ voilà, qui met en marche, et élève surtout,  la pensée _, l’odeur de croupi, ce climat étrange de dépose et d’abandon _ profondément émouvant _ entrevu _ précédemment _ à San Lorenzo.

(…) Aucune impression de désolation _ ici. Rien ne saurait atteindre dans la nuit la splendide sérénité _ trop parfaite, voilà ; trop auto-suffisante _ de ces galeries décorées de colonnes, de trophées, d’entablements datant de la Renaissance. (…)

J’attache peut-être une importante excessive aux sensations olfactives. Pour moi elles ne trompent pas. On sent bien que l’air entre facilement aux Mendicanti _ toutes proches, en effet des Fondamente Nuove et de la lagune, où souffle généreusement la bora. Trop facilement _ sans assez de filtres ingénieux, comme à San Lorenzo. L’édifice dégage cette odeur saline, pointue, vivante de jours ouvrables _ et donc pas assez fermés _, ainsi que ce parfum votif de cire chaude particulier aux sanctuaires où l’on peut accéder » _ accomplir des dévotions : cette église reçoit donc des fidèles ; elle n’est pas assez désertée… _, pages 226-227-228.

Le cas, au chapitre 38 et pages 263 à 265, ensuite, de l’effraction _ furtive et à nouveau brève _ aux Santi Cosma e Damiano est, lui, un peu particulier :

« Avant de regagner l’appartement _ sur la Fondamenta del Ponte Picolo, à La Palanca, sur l’île de la Giudecca _, nous effectuons _ Joëlle et Jean-Paul _ notre promenade vespérale. Il est 19 heures. Nous traversons le campo Santi Cosma e Damiano. Les herbes folles ont tellement envahi l’esplanade que celle-ci ressemble à présent _ en quel mois sommes-nous donc ici ? _ à une prairie.

À ma grande stupéfaction, une porte à proximité de l’église que j’ai toujours vue fermée est _ ce dimanche soir-ci _ entrebâillée. Nous nous engageons dans une ruelle conduisant à un ensemble d’habitations longeant le mur du sanctuaire et, nouvelle surprise, sur ce même mur une porte donnant accès à l’église est _ elle aussi _ ouverte. Le battant frappe au vent _ la Giudecca est, elle aussi, ventée. Allons-nous entrer ? Quelqu’un, en ce dimanche soir, s’est introduit dans l’édifice. Il n’a pas verrouillé derrière lui. Qu’est-il venu faire à cette heure ?

Nous pénétrons à l’intérieur du sanctuaire faiblement éclairé par une lumière provenant de ce que je crois être le narthex. En considérant de plus près la lueur, je remarque qu’elle émane d’un bureau. Une partie a été aménagée en espace de travail sur plusieurs niveaux avec cloison transparente et équipement contemporain _ voilà _, tandis que l’autre partie, correspondant au maître-autel et au chœur, est vide. Des pierres tombales, des pavements sont scellés à un mur de brique. Tout le mobilier d’église a disparu. Seules la coupole et les lunettes de l’abside et des chapelles sont décorées de fresques magnifiques quoique passablement défraîchies.

(…) L’endroit sent la craie humide et cette odeur de clou de girofle caractéristique du bois de mélèze vieilli. La lampe de bureau est soumise à des baisses de tension. Par moments, elle illumine intensément et réveille des visages de femmes. Je parviendrai par la suite à identifier un de ces personnages comme étant la Sibylle de Cumes _ c’est elle qui sert de guide à Énée pendant sa descente aux Enfers. La chapelle de droite a été transformée en salle de réunion avec chaises coque plastique empilables.

Je me dis en moi-même que nous ne devons pas nous attarder en ce lieu. Ce n’est plus une église _ voilà _, même si elle garde des traces de son passé religieux. Le silence rompu par les brèves déflagrations de la bourrasque _ au dehors _ est pesant. Et la lumière qui n’éclaire qu’une partie de l’ancien sanctuaire a je ne sais quoi d’inquiétant. Elle indique une présence que l’on pressent, mais impossible à identifier. Quelqu’un fourrage du côté des bureaux. Puis le bruit s’arrête. J’ai l’impresion qu’on nous observe.

Alors que nous nous dirigeons vers la sortie, une voix grave nous interpelle :

_ Cosa ci fai qui ?

Je me retourne. Le jeune homme qui nous apostrophe porte la bauta, tenue composée d’une cape et d’un tricorne noir aux bords galonnés avec une collerette blanche. Il tient à la main un masque blanc _ nous sommes peut-être en période de carnaval, au mois de février… Il s’avance à pas comptés vers nous. Ses souliers résonnent sur les dalles. Je me dis que je déraille : un homme en habit du XVIIIe marche vers moi et veut me barrer le passage.

J’explique en français que nous sommes des touristes. L’église était ouverte. Nous sommes entrés. Il écoute avec une moue ironique et aperçoit mon carnet de notes. Cela ne cadre pas avec les explications que je donne. Qui  suis-je donc ? semble-t-il se demander avec une mimique de plus en plus méfiante. Je lui montre les fresques. Il plaque alors le masque au long nez sur son visage pour regarder comme s’il chaussait des lunettes, puis l’enlève, l’air de dire : « Et alors ? » Nous nous observons un long moment. Ses petits yeux noirs aux paupières tombantes sont interrogatifs. Il ne sait pas trop quel parti adopter. Retentit soudain une sonnerie de téléphone diffusant un morceau de musique tonitruant _ l’ouverture de Guillaume Tell de Rossini. L’homme sort un iPhone d’une poche gousset.

J’imagine qu’avant de se rendre à une fête costumée, il est passé en coup de vent à son bureau, laissant la porte ouverte. Il interrompt la conversation au téléphone et plaque l’appareil sur sa poitrine :

_ Espace privé… Vous comprenez ?

Oui, bien sûr, nous avons compris. Amadoué, il montre les bureaux :

_ Incubatore aziendale !

Je serais curieux de savoir ce que le Grand Vicaire pense d’une telle métamorphose. Satisfait, probablement. L’innovation, la modernité, un lieu de passage et de rendez-vous pour les jeunes créateurs d’entreprises ! La start-up installée au rez-de-chaussée se nomme Seren DPT. La sérendipité : l’art de trouver ce que l’on ne cherchait pas

_ cf mon article du 3 mars 2014 :

… 

En sortant du sanctuaire, un sentiment de tristesse m’accable. Sans doute Santi Cosma e Damiano a-t-elle été réduite à un usage profane qui n’est pas « inconvenant », selon le terme employé par le droit canon. Cependant ce statut de relégation me chagrine. On l’a fait passer à un niveau vraiment inférieur. L’Église a beau proclamer qu’un sanctuaire n’est jamais désacralisé, qu’il garde un caractère intouchable impossible à effacer, cet édifice donne le sentiment d’avoir été maltraité _ voilà _, à la façon d’une beauté qu’on n’aurait pas transformée en souillon, mais en personne neutre, insignifiante. Les fresques _ de Girolamo Pellegrini _ qui furent somptueuses, se délavent et vont finir par disparaître. « Un espace mort entre des murs », Sartre recourt à cette formule pour caractériser la perte de sacré _ voilà _ de l’église vénitienne.

Dans la nuit, alors que nous regagnons l’appartement, je reste sous l’emprise de la vision : les formes qui dansaient encore sous la lumière papillotante ; les anges, la Vierge sous le dôme essayant d’animer un ciel de plus en plus décoloré. Un dépôt mort _ voilà, en pareille réaffectation profane. La représentation d’une Venise à laquelle je préfère ne pas être confronté.

Depuis leur bureau, les jeunes entrepreneurs de start-up ont ces peintures dans leur champ visuel. Les regardent-ils ? Connaissent-ils leur signification ? _ et que leur disent-elles ? (…) Le jeune masque de tout à l’heure avait apporté une réelle élégance à son travestissement _ c’est un indice positif. Nous le surprenons sur le quai, montant dans un bateau-taxi.

Il nous fait un signe gracieux de sa main gantée » _ ce n’est pas un barbare…

Tel est donc un des devenirs possibles des églises fermées _ et désaffectées _ de Venise : une forme d’absence, là, est sensible.

L’exemple suivant est celui d’une église que Jean-Paul Kauffmann, cette fois, est parvenu à se faire ouvrir : Santa Maria del Pianto, au chapitre 41, et aux pages 285 à 292 _ et c’est la toute première fois sur sa demande expresse.

Une étape donc importante pour lui _ ainsi qu’en témoignent ces lignes d’ouverture du chapitre 41, aux pages 282-283 _ :

« Après le dîner, alors que je déguste mon cigare comme à l’accoutumée face aux Gesuati _ situées sur la rive opposée du Canal de la Giudecca _, un texto me parvient : la visite de Santa Maria del Pianto est prévue _ et organisée ! _ demain à 15 heures. (…)

Je suis réveillé au milieu de la nuit par le bruit familier : le choc élastique du vaporetto N _ le vaporetto notturno, de seize fois par nuit, entre 23h 47 et 5h 14 _ qui frappe le ponton _ de la Palanca _, le couinementnt du caoutchouc froissant l’embarcadère. (…) Cette fois, je me rendors difficilement, excité à l’idée de pénétrer dans ma première église fermée _ c’est-à-dire la première ouverte, enfin, à sa demande expresse.

Je me dis que Sant’Anna, San Lorenzo, San Lazzaro, Santi Cosma e Damiano ne comptent pas _ vraiment. Rencontres accidentelles inabouties _ faute du temps et de la paix nécessaires à une substantielle vraie contemplation. Elles n’ont témoigné jusqu’à présent que de la médiocrité de ma quête. Je suis entré par hasard. Sans cette faille _ ces quatre fois-là _ dans le dispositif, je serais revenu complètement bredouille. Les ai-je vraiment connues ? _ ces églises à peine entr’aperçues et sans préparation. Je les ai vues à la sauvette : « Fais vite et dégage !«  m’ont-elles signifié. En fait, elles m’ont ignoré _ ces réservées demoiselles. Cette fois, l’une d’elle va _ vraiment _ m’accueillir _ me recevoir. Me reconnaître _ dans les règles. Témoigner _ en haut-lieu et pour l’éternitéen ma faveur. Attester _ enfin _ de la légitimité _ sérieuse, et pas capricieuse _ de ma recherche« , se raconte-t-il alors à lui-même, page 283.

Et quand, la porte enfin poussée, « l’intérieur du sanctuaire apparaît », « ce n’est pas un surgissement _ brut et brutal _, plutôt une perception qui prend corps peu à peu. Car il faut que l’œil puisse prendre connaissance et s’habituer _ voilà, avec précision sinon minutie _ à une pareille _ singulière, extraordinaire _ apparition.

J’ai rarement vu un spectacle aussi discordant. Une vision aussi incohérente, exprimant l’élégance décavée, le faste et le dénuement _ tout à la fois et en même temps. D’un côté, on pourrait dire que l’église ressemble à une ravissante salle de théâtre : plan octogonal parfait, sept autels comme autant de loges. Rien de plus accompli. Une conception à la fois très simple et très pensée. Le type même de l’architecture intime, raffinée, évoquant le salon de musique ou le boudoir cher à Philippe Sollers. La société vénitienne devait priser un tel cercle. Si l’on n’y débattait pas, du moins devait-on se sentir bien dans un tel décor, en harmonie et confidence avec la divinité » _ la première pierre de l’édifice a été posée en 1647, « Venise vient de vaincre les Turcs en Crète. Santa Maria del Pianto consacre l’une de ses ultimes victoires. Ensuite la Vierge pourra pleurer toutes les larmes de son corps pour les siècles à venir. (…) Étrange tout de même que pour marquer un succès on ait choisi de dédier cette église à la souffrance et aux pleurs » (page 288).

Mais s’impose aussi au regard « l’état _ terrible _ d’abandon du lieu. La discordance _ avec l’élégance et le faste _ est là. Que ce sanctuaire soit en ruine, ça n’a rien d’étonnant. On ne s’attend pas à autre chose. Le scandale _ nous y voici ! _ est qu’il touche à la grâce. Un tel endroit est une faveur, un pur joyau octroyé _ à l’humanité, voilà. Non seulement les hommes ont refusé cette grâce, mais ils l’ont abîmée. Ils l’ont laissée se dégrader jusqu’à ce que l’édifice soit mis _ désormais _ hors de service. (…)

Les autels dépouillés de leur retable n’offrent plus qu’un _ misérable _ panneau de contreplaqué. Notre accompagnatrice précise que La Déposition de Luca Giordano qui décorait le maître-autel se trouverait à présent à l’Accademia. Aux dernières nouvelles, elle serait entreposée dans les réserves du musée, et n’est donc pas visible.

(…) Au centre du sanctuaire, à l’intérieur d’une clôture mobile de chantier, sont entassées des planches disloquées et pourries, et des restes de palettes. Le sol est couvert de gravats. L’édifice dégage une odeur flétrie de vieux plâtre et de moisi. La porte sous la chaire a été murée à l’aide de briques. Les infiltrations d’eau ont altéré la voûte où l’on observe des décollements et des écaillages. Une canisse en bambou, qui mérite bien son nom de brise-vue, a été posée sur le plafond pour dissimuler les dégradations _ voilà. Seul le balcon d’orgue, dont la voûte est consolidée par un cintre en bois, conserve un certain apparat. La trace d’une grâce disparue. Le buffet, orné de deux colonnes dorées, pavoise même avec ses jolis rideaux cousus en godets. On dirait une scène de théâtre en miniature.

_ Alors, tu es content ? interroge Joëlle.

_ Oui, content et désolé. Je me doutais que ce serait en mauvais état, mais pas à ce point ! On voudrait sauver cette église qu’on ne le pourrait pas. La fin paraît inéluctable. Sainte-Marie-des-Larmes, elle mérite bien son nom.

(…) Alma, occupée à examiner un par un les débris du naufrage, n’a rien dit jusqu’à présent. Elle est interloquée, elle aussi, et prononce le mot de désertion. C’est le terme qui convient. Nous sommes face à un abandon, mais aussi un reniement, une trahison, comme si Santa Maria del Pianto était passée à l’ennemi _ et qu’on lui en voulait _ alors qu’elle est une victime. L’ennemi, c’est l’indifférence, la neutralité, la croyance qu’on ne saurait sauver tout le monde. La bonne conscience, appliquée comme dans un plan social _ avec dégâts collatéraux inévitables… _ : certaines églises doivent rester sur la carreau pour que les autres vivent. (…) Le vrai responsable, c’est l’homme qui laisse faire et regarde ailleurs, refusant de porter secours.

Noli me tangere, cette fois c’est tout le contraire. Tange me, touche-moi. Je n’ai plus conscience de mon corps. Mets la main sur moi, rencontre-moi _ voilà _, fais-moi exister, je dépéris. Telle est _ cette prosopopée _ la prière de l’église construite sous le règne d’une Venise encore glorieuse _ au mitan du seicento (1647). Un appel au secours émanant d’un être encore vivant. Il est dévêtu, épuisé. Il n’en a plus pour très longtemps.

(…) Un flot de lumière venu du dehors par la porte _ un éclat de soleil perçant les nuages _ réveille subitement l’édifice. Le dallage resplendit malgré la poussière. Nous passons de l’ombre à la lumière. D’un coup, l’air embrasé a chassé l’odeur de vieux placard humide. Le spectacle nous laisse cois. Le théâtre est en train de s’animer. Les joints, les nœuds, les veines du panneau de contreplaqué derrière le maître autel se mettent _ même eux _ à briller. On va frapper les trois coups.

Ce sera un seul coup. La porte claque _ le lieu, sur la Fondamenta exposée à la bora, est très venté _ et se referme. Tout s’éteint. L’homme aux clés l’ouvre, mais le soleil a disparu.

Ce bref moment de grâce nous ne cesserons ensuite _ en repartant _ d’en parler sur les Fondamente Nove. À l’image de ces enterrements, lorsqu’on revient du cimetière et que les langues se délient. Au lieu de parler du défunt et du vide laissé derrière lui, on se plaît à évoquer les moments les plus beaux et les plus émouvants des hommages, l’instant où celui qui n’est plus semblait être encore parmi nous. Pendant quelques secondes le passé s’est rallumé comme une boule de feu qui traverse l’espace _ et c’est bien là un des pouvoirs magiques de Venise que cette « translation du temps » (page 67) qui nous transfigure nous-mêmes soudainement ; elle est due au fait si évident que « Venise acquiesce à la totalité du temps » (page 81). La traînée lumineuse nous a foudroyés. Mais de manière trop fugitive _ comment la ralentir et tenter de la retenir ? Par le détail déployé a posteriori de l’écriture ?…

(…) Elle _ Santa Maria del Pianto _ a encore quelque chose de vivant. Un trésor qu’on ouvre uniquement pour vous, c’est toujours excitant _ en effet : un royal privilège. Tu as raison d’être satisfait _ dit Joëlle. Mais pour elle _ l’église, en ce si lamentable état _  que va-t-il se passer maintenant ? Notre visite ne change rien. Elle est condamnée.

Condamnée, elle l’est, mais elle n’a rien livré non plus _ et c’est peut-être encore pire _ de son mystère. Elle nous a été ouverte mais elle est restée fermée.

Cette certitude ne m’est pas apparue sur le moment _ trop fugace du regard. Curieusement, c’est lorsque nous sommes passés, après la visite, devant la porte toute proche des Gesuiti que la révélation s’est faite. La porte de l’église était ouverte, banalement ouverte, offerte à la vue, si facilement accessible, celle-là. J’ai pensé aussitôt : Santa Maria del Pianto nous a possédés, affectant de cacher ce qu’il y aurait à voir mais dissimulant ce qui ne peut être vu.

L’évidence s’est imposée à moi : elle n’a dévoilé qu’une partie d’elle-même, son apparence ruinée. Le reste, elle l’a fermé comme on le dit d’un visage impénétrable. Toute scène de théâtre recèle un endroit invisible appelé les dessous du théâtre, un espace secret constitué de plusieurs niveaux permettant d’escamoter décors et comédiens. Nous n’avons vu que la scène, nous n’avons pu voir l’arrière-monde caché sous le plancher _ voilà. Je m’aperçois maintenant _ trop tard _ que beaucoup d’éléments étaient masqués. La canisse de bambou sur la voûte, les grilles de parloir en petits carreaux losanges sur l’un des murs (je n’ai pas eu l’idée de regarder ce qu’il y avait derrière _ regarder vraiment demande à la fois beaucoup de temps, et d’idée… _), le contreplaqué occultant tous les autels. En réalité, l’église n’est qu’une partie d’un ensemble beaucoup plus vaste, autrefois un monastère, qui a disparu.

(…) Que s’est-il passé ce jour de 1829 où fut décrochée du maître-autel la toile de Giordano pour être apportée au musée de l’Accademia ? Ce jour-là, Santa Maria del Pianto a été atteinte _ terriblement _ dans son intégrité _ sacrale.

Une fois de plus, je me trouve aux prises avec la présence invisible déjà _ furtivement _ entrevue à San Lorenzo, une vérité qui va se dévoiler _ à terme _, mais à quelles conditions ?

« Si tu me cherches de tout ton cœur, tu finiras par me trouver », affirme le prophète Jérémie » _ voilà ce qui peut déjà se pressentir, spécifiquement en quelques unes de ces églises fermées de Venise ; mais la révélation complète de cette « présence«  comporte aussi ses propres exigences, complexes ; à faire apparaître à la conscience, puis pénétrer et comprendre par une méditation ; cela n’a rien d’immédiat. Tout un travail lent et patient doit s’opérer. Tel que d’abord un long séjour de fond à Venise ; puis l’écriture sérieuse d’un vrai livre, tel que celui-ci, Venise à double tour

À suivre…

Ce dimanche 23 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Le mystère de l’espace toujours vivant des sanctuaires désertés : les approches de l’alpha et omega des choses, par Jean-Paul Kauffmann en son « Venise à double tour »

18juin

Après avoir précisé le désir originel et le fil conducteur  de la traque vénitienne de Jean-Paul Kauffmann en son Venise à double tour,

en mon article du 13 juin dernier Enfin de justes mots en français sur Venise : Jean-Paul Kauffmann, en son sensuel « Venise à double tour »,

et au-delà de la recherche _ première : mais ne serait-ce pas là qu’un Mac Guffin ? _ de repérage-identification de la source ponctuelle _ en quelque église (de localisation oubliée de lui) à parvenir à faire ouvrir ! dans Venise _ d’une ancienne émotion de jeunesse _ lors de son bref premier passage à Venise au cours de l’été 1968, le jeune homme avait 24 ans _,

il me faut en venir à ce qui se fait jour peu à peu, étape après étape et par paliers, au fil des progrès un peu chaotiques _ avec pas mal d’impasses et déceptions, d’abord _ de cette quête

_ un point bien utile étant cependant très opportunément fait sur ces péripéties à rebondissements, au début du chapitre 24, aux pages 212-213 :

« Voici un point _ bienvenu _ de situation avant les fêtes de Noël _ c’est au « début de l’automne« , en septembre, que l’auteur et son épouse Joëlle ont pris posssession de leur appartement de location, sur l’île de la Giudecca (page 42) : trois mois se sont donc écoulés. Combien d’églises se sont-elles ouvertes? Une seule, San Lorenzo, et encore par hasard _ et trois minutes seulement. Une fausse église fermée, Santa Maria della Visitazione. Une, entredéverrouillée et inaccessible, Sant’Anna _ l’auteur a seulement pu y jeter un coup d’œil (de désolation !) par l’entrebaillement de la porte, restée cadenassée. En attente : San Benetto, San Fantin et Spirito Santo. Ces trois là dépendent du bon vouloir du Vicaire _ du Patriarcat de Venise ; que l’auteur nomme « le Cerf noir«  Il tarde à donner son feu vert _ et ne le donnera finalement pas. Incertitude _ pour le moment _ quant à l’IRE _ l’Istituto di Ricovero e Educazione _, l’organisation qui détient les clés des Penitenti, ainsi que de l’Ospidaletto et des Zitelle. Vagues espérances _ qui se réaliseront _ pour l’hôpital civil de Venise qui a la haute main sur Santa Maria del Pianto et Mendicanti. Inutile de s’étendre sur les cas d’autres sanctuaires cadenassés devant lesquels je passe régulièrement… Ceux-là sont des causes désespérées. Ils me mortifient. Je dois les oublier. Je les cite néanmoins pour mémoire et par masochisme. Les Terese, Sant’Andrea della Zirada, Sant’Aponal, Misericordia, Sant’Agnese, Catecumeni, Eremite, Santa Giustina, etc. _ pas mal d’entre elles se prêteront à une visite… Une mention particulière doit être faite pour la Giudecca _ lieu de la résidence à Venise du chercheur et son épouse Joëlle _ avec Santa Croce et Santi Cosma e Damiano, ces deux édifices qui ponctuent ma promenade du début de soirée. Ils me font rêver. Curieusement, leur fréquentation assidue ne crée chez moi aucun sentiment de frustration _ le panorama sur le Canal de la Giudecca et lez Zattere est revigorante.

Cependant ce serait trop commode de noircir exagérément la situation. Le terrain est moins clos qu’il n’y paraît. Grâce à Alma _ la guide rusée et d’une très grande compétence ; et c’est d’ailleurs à elle, Christine Adam, que le livre est justement dédié _, il s’est même élargi _ au-delà du Patriarcat (et son Grand Vicaire, Gianmatteo Caputo). Le centre de gravité limité au Patriarcat s’est _ heureusement _ déplacé. Des espaces _ d’autres pouvoirs, détenteurs de clés d’églises fermées _ s’ouvrent. Des circonstances plus favorables se présentent à travers les rencontres que je cherche _ désormais _ à multiplier. Stratégie d’écart ou, si l’on veut, de contournement _ voilà. Il est des détours qui rapprochent du but et permettent de l’atteindre plus rapidement. En tout cas, je veux m’en persuader. Dans ce qui ressemble à un combat _ ou une chasse _, j’ai au moins compris qu’il ne fallait pas concentrer son attaque sur une aile. L’apprivoisement du Cerf blanc _ soit Alessandro Gaggiato, chercheur solitaire, et non universitaire, qui connaît mieux que personne la totalité des églises de Venise, même celles qui ont été démolies (par exemple sur le campo de la Celestia) : l’auteur ignore encore à ce stade, presque tout de lui, à commencer par son adresse à Venise (et qu’il deviendra un ami très précieux). C’est un architecte (peut-être Antonio Foscari) rencontré par hasard lors de la fête d’ouverture du Fondaco dei Tedeschi transformé en « temple du shopping de sept mille mètres carrés«  (page 115), qui a inscrit mystérieusement le nom de celui-ci sur le carnet de notes de l’auteur (page 119) _ s’inscrit dans cette approche. Il n’entre aucun calcul dans ma conduite. A présent, je n’ai pas d’autre choix, agir par des moyens indirects« 

quant aux raisons plus essentielles de fond, spirituelles et métaphysiques, disons, qui se découvrent bientôtet cela indépendamment de la quête obstinée de la « peinture qui miroitait« , même si  celle-ci continue de fonctionner en apparence, pour la conscience première du chercheur patient et obstiné qu’est l’auteur, comme son but recherché, mais qui, de fait, vient s’avérer de moins en moins constituer, plus au fond, le principal _ voilà, c’est dit _ de son entreprise passionnée de prospection vénitienne.

Car le principal qui vient progressivement se faire jour en cette fin des mois automnaux vénitiens de recherche d’églises à déverrouiller pour les explorer du regard, se découvre au fur et à mesure de la montée de la prise de conscience, en l’auteur _ probablement, car c’est l’amorce décisive de ce processus de prise de conscience, à partir de son entrée dans l’église (fermée au public, pour travaux) San Lorenzodans laquelle il a réussi, par hasard, à pénétrer, même si c’est très brièvement, une première fois (« Combien de temps a duré mon incursion ? Pas plus de trois minutes. J’ai oublié mon carnet à la Giudecca, mais tout ce que j’ai vu s’est imprimé dans ma mémoire« , page 149) ; mais déjà le regard jeté un peu auparavant, depuis l’entrebâillement de la porte de Sant’Anna (pages 125 à 128, au chapitre 18) avait commencé de jouer un rôle, bien que négatif en ce cas-là, en cette prise de conscience progressive _, de son goût, qui se déclare et va se développer, de prendre la mesure, par rapport à lui-même, de ce qui continue d’animer, ou pas, les espaces intérieurs de ces églises fermées :

selon que le dépeçage effectué a échoué ou pas à détruire totalement ce qui faisait vraiment de ce bâtiment une église ; « une grange, un entrepôt, certainement pas une église« , conclut, en forme de constat « désolé« , page 128, le chapitre consacré au regard jeté par l’auteur à ce qu’avait été, jusqu’en 1810, l’église Sant’Anna.

« Sant’Anna _ maintenant _ est un crève-cœur. Elle donne la mesure de la « grande pitié _ présente _ des églises vénitiennes » » _ du moins de certaines d’entre celles qui sont fermées _, page 126 ;

« Quelle vision ! Non pas la vue d’une église vide, mais le spectacle de la désolation _ même. Un silence de mort _ ce qui ne sera  pas du tout le cas de l’espace (pleinement musical, lui, et ultra-vivant) de San Lorenzo. La cessation effrayante de tout bruit _ alors que Venise frémit en permanence d’une foule de divers bruits : ceux de l’eau, ceux du vent, ceux du concert des cloches, etc. (…) La représentation d’un démembrement, ou plutôt d’un arrachement en règle. On appelle cela un dépeçage _ voilà. Une volonté délibérée de démonter et de faire disparaître toute forme qui fait saillie. Il ne reste rien, aucune structure, aucun ornement, rien qu’une immense fosse maçonnée sans ombre, à sec _ vide. Un mausolée inoccupé dégageant une odeur acide et vaguement ammoniaquée. Une forme d’escamotage (…), et le tour de passe-passe rend ici une note tragique, car, même à distance, il est facile de constater que toute substance _ voilà ! _ s’est envolée _ de là. Le principe spirituel, l’âme ont disparu » _ voilà le principal de la chose _, page 127 ;

« La rapine est ancienne ; d’où la perception d’un lieu dévalisé qui a pris cet aspect _ totalement _ desséché _ maintenant. Ce qui est un grand paradoxe en une cité aussi liée à l’eau que Venise… (…) C’était donc cela, ma quête des églises fermées _ fait ici, et à ce premier moment-là de perception d’un tel état d’une église fermée, le regardeur curieux obstiné qu’est Jean-Paul Kauffmann. Entrevoir un édifice brisé, hors d’état, si affreusement mutilé qu’il était impossible d’imaginer _ de quelque façon que ce soit _ son état _ vivant _ d’avant _ ainsi totalement effacé, réduit à néant, ici, à Sant’Anna ; ce qui ne sera pas le cas d’autres églises fermées auxquelles aura accès par la suite le « chasseur« . Une grange, un entrepôt, certainement pas une église« …


L’intuition se dessinant mieux et se développant en présence tout particulièrement de l’espace intérieur immense _ et cette fois positif ! et musical, aussi et même surtout… _ de l’église _ fermée elle aussi, pourtant ; mais pas du tout en même état !.. _ de San Lorenzo :

_ « C’est un édifice gigantesque qui s’élève à plus de vingt-quatre mètres de hauteur« , page 147 ;

et c’est « l’église légendaire du quartier Castello (…)Sanctuaire mythique où fut donné le 25 septembre 1984 la première de Prometeo _ Tragedia dell’ascolto en est le sous-titrede Luigi Nono, une œuvre qui passe pour être l’un des grands événements musicaux du XXe siècle _ en effet. Claudio Abbado dirigeait l’orchestre, l’architecte Renzo Piano avait conçu la scène, Emilio Vedova les décors et l’éclairage. (…) Prometeo s’avère être une entreprise hors du commun. Elle est rarement jouée et ne semble souffrir que le direct car l’espace où elle est exécutée est capital _ et c’est bien sûr à souligner. San Lorenzo, haut lieu de la musique vénitienne, bénéficie d’une acoustique exceptionnelle« , page 145 _ ;

aux chapitres 21 (pages 144 à 153), 22 (pages 154 à 156), 23 (pages 157 à 162) et surtout 24 (pages 163 à 169) :

« En fait, qu’ai-je aperçu ? _ s’interroge l’auteur, pages 150-151, à propos de sa brève incursion (d’à peine trois minutes) à San Lorenzo. D’abord une extraordinaire scénographie _ quasi opératique. Comment ne pas être frappé par la lumière livide de grands fonds marins, le décor, l’incroyable acoustique et surtout la beauté fanée de l’architecture baroque avec cette couleur cendrée projetée sur les murs et les statues à la manière des vedustiti (peintres de ruines), un entassement de marbres, de motifs décoratifs brisés (acanthe, festons, palmettes) ? Une forme de démesure aussi qui fait écho en moi _ de l’ordre d’un miroitement : le fait est important. Depuis ma détention _ libanaise durant trois ans (mai 1985 – mai 1988) _ je ne cesse de me débattre contre l’espace _ une remarque fondamentale. (…)

Tout monument en ruine porte _ nécessairement, par l’essence même de ce qu’est une ruine ! _ le deuil d’une histoire _ vécue. Et celle de San Lorenzo, qui faisait partie d’un des plus luxueux monastères de Venise, est particulièrement riche. Toutefois, aucun doute : San Lorenzo n’est pas _ aujourd’hui _ menacée d’effondrement _ une résilience est possible ; et peut-être prochaine, imminente... Qu’y a-t-il donc d’inexplicable dans ce dérèglement _ ressenti _ ? Une forme à la fois de tarissement et d’attente, un arrêt, un épuisement objectif ? San Lorenzo est dépouillée de presque tous ses attributs _ ecclésiaux. Que lui reste-t-il à part un mobilier religieux, scellé, devenu impossible à démonter ?

L’église fantôme a _ cependant et sans conteste _ quelque chose _ de toujours vivant _ à offrir. Eglise fantôme, voilà en fait ce qui la définit. Non pas une église morte. Elle n’a pas tout à fait cessé de vivre _ le fantôme, présent, est là qui rode, cela se ressent. En tout cas, si à un moment, elle a pu passer de vie à trépas, l’édifice est sur le point d’opérerprésentement _ un pivotement dans le temps _ une résilience ? une résurrection ? _ comme l’annoncent la porte entrouverte _ ce jour _ et l’équipe d’experts _ ingénieurs en visite de chantier. Encore vivace aussi, le souvenir de Prometeo _ en 1984 _ que rappelle le rayonnement acoustique _ spectaculaire _ des voûtes. Oui, c’est bien cela, revenue _ revenante, au présent _ de la mort. Comme un fantôme. Mais le temps _ cependant _ presse _ il ne faut plus tarder à rétablir sa situation. Maintenant il importe que l’écoulement inexorable _ du temps qui altère _ soit vite comblé _ renversé. (…) Malgré sa vacance, l’église baroque reste majestueusement belle. Demeure encore la trace d’un enivrement ou d’une extase _ rien moins ! et c’est capital ! Peut-être même la clé dernière du mystère ! _, surtout le maître-autel, à double face, le vrai survivant de San Lorenzo« .

Avec cette première conclusion _ juste au sortir _ de la visite, au chapitre 21, pages 152-153 :

« Je n’arrive pas à descendre les escaliers _ de San Lorenzo. Ma première église… _ enfin ! Cette fois _ à la différence de l’expérience précédente de Sant’Anna (et de l’accablement de sa « désolation«  sans remède) _, un pas important a été accompli _ par et pour le « chasseur ». Enfin je prends conscience _ voilà ! _ que ma démarche _ de recherche _ n’est pas vaine _ même si elle est en train de changer en partie au moins, et peut-être même complètement, de sens… Non seulement m’introduire dans ces édifices verrouillés en vaut la peine, mais j’accède _ voilà ! _ à une autre réalité ! _ à explorer très précisément ! même si cette découverte nouvelle n’est pas celle espérée au départ, de la « peinture qui miroitait«  de 1968… Rien à voir avec la pétrification du passé. Un moment _ pleinement _ actuel, une action _ voilà, et pas une réception passive _ en train de se faire, un peu comme un message qu’on décachette en faisant sauter brutalement le sceau. Que vais-je y lire ? Je ne le sais pas encore. Cette église qui vient de s’entrouvrir _ à peine trois minutes _ a fait naître un trouble _ vraiment fécond. Peut-être une présence _ à explorer _ dans ce silence, mais un silence habité«  _ voilà : à la différence du silence désespérément vide (vidé, dépecé) de Sant’Anna, touchée à mort, assassinée pour de bon, elle…

La réflexion sur cette expérience rapide _ et d’autant plus intense _ vécue ici à San Lorenzo, se précise encore, et c’est bien intéressant, au chapitre 24 (pages 163 à 169) :

« San Lorenzo. Je suis certain _ en y réfléchissant bien _ d’une chose : toutes les églises se ressemblent _ en leur dispositif principiel et leur fonction de fond. Ce point est à approfondir _ oui _ auprès du Cerf blanc qui a étudié _ minutieusement _ dans le détail _ le plus pointu _ les églises vénitiennes _ toutes ! _, mais il reste _ lui, jusqu’ici _ introuvable _ mais pas pour longtemps : le très positif, lui qui n’est ni un religieux, ni un universitaire, ni un fonctionnaire de quelque institution que ce soit, mais un simple curieux solitaire et très méthodique, Alessandro Gaggiato, apparaîtra bientôt, page 206 ; la très ingénieuse Alma (Christine Adam) a en effet réussi à le « débusquer«  dans Venise (« Il habiterait dans le sestiere de San Marco, près de l’église San Salvator. J’espère qu’il ne fera pas de manières comme le Grand Vicaire » du Patriarcat),  page 194. Beaux ou laids, anciens ou modernes, les sanctuaires _ et pas seulement les sanctuaires chrétiens ou catholiques : tous… _ ont tous _ par l’essence même de leur mise en situation (électrique !) du rapport du profane au sacré _ un air de famille. (…) Une expérience religieuse qui s’extériorise _ se donne à partager (à des fidèles) _ dans le même dispositif _ oui, architectural d’abord ; et tant interne qu’externe _, le même programme de signes et d’images symboles _ picturaux, sculpturaux, musicaux, narratifs, etc. Si ces édifices n’ont pas tous _ de fait _ la même odeur, ils possèdent la même texture _ voilà _ de silence _ propice au nécessaire recueillement (absolu) de l’adresse-prière du fidèle à du Transcendant, via l’efficace, très puissant, d’une immanence dynamique bien sensible. Cette épaisseur, plus ou moins compacte, plus ou moins déliée _ de silence habité, ultra-vivant (et non vide) de ce lieu, clos ou pas _, nous avertit non seulement d’une présence _ immanente-transcendante, donc, dynamique… _ invisible, mais aussi que quelque chose _ aussi _ va advenir _ et répondre vraiment à un espoir. Depuis toujours, cette permanence et cette attente me rendent familiers ces édifices _ -dispositifs subtils et efficaces d’une vraie foi. Dès que j’arrive dans une ville ou un village inconnus, je prends soin de les visiter _ aussi humbles soient-ils… Vieille habitude, je vais voir l’église pour y vérifier _ sensiblement, voire sensuellement _ la substance _ voilà _ de ce silence _ de recueillement procuré par le dispositif incarné. Il me faut toujours le mesurer à _ l’aune de _ l’église de mon enfance _ faisant fonction de miroir de base : de référence _, là où tout a commencé : mes premiers émois esthétiques, la musique et le chant, l’odeur de l’encens, les histoires de l’Ancien Testament, le merveilleux chrétien, la pompe post-tridentine, surtout l’appréhension _ bien sensible _ d’un mystère _ proche, à portée de sensibilité _, l’imminence d’une révélation que j’attendais _ désirais. Que j’allais _ vivement _ connaître. Désir, espoir, présage qui allaient conduire _ bientôt _ à un dévoilement _ attendu, espéré. Expérience dont les mots peuvent s’appliquer tout aussi bien _ en effet _ à la littérature. Ne vise-t-elle pas _ elle _ à mettre en lumière _ par le long ruban de ses phrases déployées, elle _ une vérité cachée _ à appréhender-découvrir au fil des phrases, des lignes et des pages _, un contenu latent et libérateur ? » _ à faire advenir et partager : dans l’écriture même, comme dans la lecture _, pages 163-164…

Et pages 167-168 :

« Quand je suis sorti de mon bled _ le village de Corps-Nuds, en Île-et-Vilaine, où les parents de l’auteur étaient boulangers-pâtissiers _ pour affonter le monde, ce monde m’a paru _ forcément, au départ toute vie baigne dans l’ignorance du réel _ un mystère. Un mystère qui pouvait être en partie démêlé, mais ne suffirait jamais à répondre à toutes les questons posées _ celles-ci pouvant s’étendre à l’infini de possibles du pensable. J’ai tendance même à penser qu’il s’épaissit _ bien sûr : le questionnement sur le réel étant inépuisable pour la curiosité ; de même qu’est inépuisable, et d’abord, le réel même à connaître pour le curieux. Dès ma première visite à Venise _ en 1968 ou 69 _, je me suis douté que ses églises _ et tout spécifiquement elles : par leur magnificence toute spéciale de signes : plus profusément, splendidement et sensuellement qu’ailleurs, ici à Venise _ me prendraient à partie _ défieraient. D’emblée, j’ai su _ aussi _ qu’elles me renverraient à cet instant _ de prière tout humble _ de mon enfance. Il était donc inévitable de les affronter _ vraiment et patiemment et complètement _ un jour _ à nous deux, églises de Venise ! Les églises de Venise _ tout spécialement, en effet _, non les églises de Rome, Florence, Palerme ou Paris. L’église vénitienne _ du fait de son effarante richesse au temps de sa splendeur, et surtout conservée-préservée (grosso modo) telle quelle en son bâti, en cette ville unique… _ les récapitule toutes. C’est là _ en ces églises de Venise, donc _ que réside l’essence même du catholicisme dans son plus beau principe _ sensible, sensuel (tridentin) _ de représentation _ architecturale, picturale, sculpturale, musicale, artistique donc, en la diversité exultante de ses formes et couleurs _, le plus humain aussi _ à Rome, c’est différent : c’est le catholicisme dans sa manifestation _ papale _ la plus grandiose, l’humain y est parfois écrasé _ ce qui n’est jamais le cas à Venise, toujours à l’étage de l’humaine (casanovienne ?) sensualité. L’approche du divin dans sa part la plus sensuelle _ nous y voici ! _, la plus jubilante _ Jubilate, Deo ! _, dans ce pouvoir de symbolisation infini _ du catholicisme, notamment tridentin et post-tridentin _ qui fascinait tant Lacan. Ces églises fermées _ et cela, davantage encore que les églises ouvertes _ en sont la quintessence _ du moins pour le visiteur en sa frustration exacerbée, face à la porte close, verrouillée, cadenassée, de ne pouvoir y pénétrer, les découvrir, les connaître vraiment et s’en délecter, selon le principe exprimé dans le Polyeucte de Corneille : « Et le désir s’accroît quand l’effet se recule »

Elles portent _ ainsi _ très haut _ ces églises vénitiennes fermées _ ce qu’il y a de plus indispensable, de plus réussi, de plus occulte et sans doute de plus spirituel dans la transmission _ même _ du temps _ le temps de cette vie mortelle qui passe ; et de ce qui parvient, nonobstant cela, à durer, survivre, se transmettre, à l’aune de ce qui est l’éternité du hors-temps, tout en naissant, forcément, en un temps donné, et ayant à mourir ; un temps circonscrit, donc, et ayant à se dégrader et laisser la place à d’autres… Et Venise offre avec générosité à quiconque s’y trouve (demeure, séjourne, passe), quelque chose de ce hors-temps de l’éternité (et sensible !) face au temps historique ; c’est même là sa spécificité (« S’il y a une ville qui n’est pas dans la nostalgie, c’est bien Venise. Mon envoûtement vient peut-être de là. Elle fait totalement corps _ voilà _ avec son passé. Aucun regret de l’autrefois. Aucune aspiration au retour. Pas besoin d’un déplacement. La translation du temps, on y est« , lit-on page 67 ; et là est bien le secret de son si puissant charme). Quelque chose qui se cache _ un peu, mais pas trop ; qui se pressent, se devine _tout en se manifestant _ et se ressentant bien sensiblement. La présence d’une absence _ voilà : physiquement et sensuellement ressentie. Tel est le message de ces sanctuaires scellés par les hommes qui invoquent _ pour justifier le fait de les fermer à la visite _ les outrages du temps _ pour en proscrire in concreto l’accès dégradant. Il importe _ donc : tel est le devoir quasi héroïque que se fixe ici Jean-Paul Kauffmann _ de les desceller _ ces sanctuaires cadenassés _, comme on on détache ce qui est fixé _ attaché, prisonnier, emmuré _ dans la pierre« …

Puis, encore, de nouveau et plus tard, à San Lorenzo, au chapitre 44 (pages 306 à 315) :


« Vision vertigineuse de Venise. Sur une plate-forme suspendue dans le vide qui ne cesse de tanguer, la cité marcienne exulte. Elle se déploie sous mes pieds à perte de vue, pareille à une plaine couleur brun orangé d’où émergent, dans leur force de vie _ dressée _, une forêt de campaniles et de cheminées à cloche. Rares sont les canaux qui se révèlent à cette hauteur, seules quelques lignes vertes sont visibles.

Je me trouve sur le toit _ voilà _ de l’église San Lorenzo _ la revoilà donc _ et m’apprête à pénétrer sous les combles avec le Dr Mario Massimo Cherido _ LE restaurateur de Venise ! Avec l’aide d’Alma toujours elle : la décidément très précieuse guide vénitienne _, j’ai enfin retrouvé l’homme qui conduisait la visite lorsque, il y a quelques moisdéjà ! c’était alors en automne : combien de mois se sont-ils écoulés ? _, je me suis introduit en catimini dans le sanctuaire. Les travaux venaient alors à peine de commencer. Je n’étais resté qu’un très court instant trois minutes à peine _ suffisamment néanmoins pour entrevoir _ déjà _ la beauté et la majesté _ oui _ de cet édifice dont la construction fut achevée en 1602. Un certain nombre de palais et d’églises portent _ désormais _ l’empreinte du Dr Cherido, encore qu’il réprouve ce mot. Selon lui, un restaurateur digne de ce mot doit s’effacer le plus possible devant l’œuvre et ne pas laisser de traces.

Rien de plus admirable que la charpente d’une église. (…) En haut, sous l’ossature de pièces de bois, on voit bien que la pulsation

_ « de soufflerie continue et régulière qui s’insinue entre poutres et solives » : Venise est bien ventée ; et ses calli labyrinthiques ont aussi pour fonction de protéger les palazzi des morçures implacables des vents…

 _ n’a jamais cessé. Le rythme cardiaque produit par la douce ventilation _ via les dispositifs ingénieux de construction des bâtiments : la douceur n’est pas donnée ; elle est une conquête (d’ingénierie) du génie humain _, qui anime piliers, chevrons et étais, est régulier. L’agent de survie de San Lorenzo est bien cette respiration aisée _ voilà _ qui circule sous les toits. Elle n’a jamais cessé de fonctionner.

À pas comptés, nous parcourons les travées cernées par la futaie de bois aseptisée. Le vent murmure à travers des soupiraux grillagés _ telles sont les pièces essentielles ultra-intelligentes de cette respiration du bâtiment. Nous avançons avec précaution alors que le plancher est ferme. (…) Nous nous sommes insinués dans la vraie intimité de l’église, dans son être le plus profond. (…) Ce cœur en altitude, siège de son for intérieur, n’a _ lui _ jamais subi d’atteinte. L’espace du dedans _ pour reprendre le mot de Henri Michaux _, impénétrable à l’observation externe, nous sommes en train de le fouler. (…) Le plus étonnant est la propreté de ces combles. (…) C’est un état naturel dû peut-être _ mais oui _ à cet air brassé qui souffle suavement _ le trait est à nouveau ici souligné _ en permanence. Pas d’odeur de poussière ni de dépôt. Cette netteté a quelque chose d’inquiétant. J’ai le sentiment non pas d’être enfermé mais de pénétrer par effraction dans un espace silencieux _ secret et préservé _ dont je ne dois pas m’occuper« , pages 306-307-308

Au Dr Cherido, « je parle des jambes de force qui soutiennent le toit :

_ On dirait un clavier, vous ne trouvez pas ?

_ Ça n’a rien d’étonnant, on en revient toujours à Prometeo, œuvre de rupture. Que l’un des plus grands événements musicaux du XXe siècle ait eu lieu à San Lorenzo n’a rien de surprenant. Il flotte dans cette construction une atmosphère d’élévation, de grandeur, mais aussi de sédition _ les deux : une forme de résistance. (…)

La vue en surplomb change tout. Un univers de treuils, de poulies, d’échafaudages, l’espace est démesuré. Toujours ce contraste violent d’eau-forte entre les masses solides et les trouées de lumière à la Piranèse. Et les bruits ! Ils n’ont pas la même consistance, la même réverbération qu’ailleurs. Luigi Nono avait constaté l’étrangeté de cette acoustique : « Occuper l’espace et le silence de San Lorenzo, se laisser occuper par eux. » Se laisser occuper par le silence ! Tout est là. Le silence qui s’impose ici n’est pas _ du tout _ absence de bruits. Il n’est pas vide mais, au contraire, plein, condensé, déchirant. Nono affirmait que le vrai silence intervient toujours dans ce qu’il y a de plus bruyant.

La phase de consolidation et de mise en sûreté de l’édifice est sur le point de se terminer« , pages 309-310.

Ce mercredi 19 juin 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

La magique incarnation couperinienne de Carole Cerasi en son enregistrement de l’intégrale (10 CDs) des Pièces pour clavecin de François Couperin

26jan

Après avoir inauguré mon écoute

par les 3 CDS n°4, n°5 et les 2/3 du CD n°6

du coffret Metronome

de l’intégrale des Pièces pour clavier

de François Couperin (1668 – 1733),

qui comportaient les Ordres six à douze du Deuxième Livre de Pièces de clavecin (de 1717),

dans l’interprétation magistrale de Carole Cerasi

_ comme je m’en expliquais en mon article d’avant-hier : ,

en suivant les conseils très judicieux, comme je l’ai bien expérimenté !, de Jean-Charles Hoffelé… _

j’ai passé ces deux jours-ci à poursuivre mon écoute _ encore mieux qu’enchantée ! _,

par les sept autres CDs et 1/3

des Pièces de clavecin

du Troisième Livre (de 1722) _ comportant les Ordres treize à dix-huit _,

du Quatrième (et dernier) Livre (de 1730) _ comportant les Ordres dix-neuf à vingt-sept _ ;

et enfin du Premier Livre (de 1713) _ comportant les Ordres premier à cinq _ ;

ainsi que des huit Préludes et de l’Allemande de L’Art de Toucher le Clavecin (de 1716).

Eh ! bien, cette réalisation discographique _ en 10 CDs, chez Metronome _ de Carole Cerasi

est un événement extrêmement important musicalement :

les merveilles musicales succèdant au merveilles musicales ;

et François Couperin (1668 – 1733) nous apparaissant, rien qu’en cette musique de clavecin,

comme un compositeur égal

à Bach (1685-1750) ou à Rameau (1683 – 1764) !

Et à Domenico Scarlatti (1685 – 1757) _ lui, avare de titres sur ses si aventureuses, fastueuses et toujours brèves, pour lui aussi, étourdissantes sonates !!! _,

ses contemporains d’à peine d’une génération plus jeunes par l’âge !

Pas moins !

Tout en finesse et intimité

_ en son extraordinaire confondante variété ! _ ;

et, de fait, chez lui, rien n’est jamais ni attendu, ni mécaniquement prévisible, non ;

tout est toujours ravissante et tendre et douce éminemment touchante surprise !..

Et François Couperin inaugure aussi,

en ce premier tiers du XVIIIème siècle

_ je rappelle les dates de ses publications : 1713, 1716, 1717, 1722, 1730 _,

une expression radieuse

_ pudique et humble, sans esbroufe ni hyperbole ; mais avec infiniment d’esprit, de tact et de goût ! _

de l’intimité du vécu et du ressenti

_ ainsi que du pensé et de l’imaginé-fantasmé, ou tendrement rêvé ;

mais sans narcissisme aucun, ni complaisance envers soi :

c’est vers l’altérité toujours, et en son mystère, qu’il se penche,

en cette sorte de journal noté de sa fantaisie, au fil des jours et des rencontres impromptues advenant…

tant dans le dessin _ à la pointe hyper-fine : somptuosité des détails, quelle merveille ! _,

et les couleurs _ raffinées selon d’infinies subtiles nuances : les plus justes qui soient _,

du monde perçu _ proche, intime, comme un peu plus éloigné, aussi _ par lui,

que dans la manifestation de ce que lui, idiosyncrasiquement, éprouve,

ou s’invente

_ en peinture, on dirait que sa fantaisie vagabonde entre les parcs de Watteau et les intérieurs de Chardin.

Tel presque un prédécesseur _ en sa promenade _

et de l’Empfindsamkeit (d’un CPE Bach)

ainsi que du Romantisme à venir :

et cela, en une forme brève

_ sans que rien jamais pèse, ni encore moins pose… _

parfaitement classique

du Baroque français !

Et des goûts réunis

_ et parfaitement conciliés : ceux de Lully et Corelli… 

Ce samedi 26 janvier 2019, Titus Curiosus – Francis Lippa

Lecture de « Hôtel d’émigrants », le 9éme et dernier récit de « La Fiancée d’Odessa », d’Eduardo Cozarinsky

15août

Poursuivant ma découverte des récits d’Egardo Cozarinsky,

après Loin d’où

et Dark

_ cf mes précédents articles , du 9 août ; et , du  août dernier _,

voici ce jour quelques impressions de lecture de l’ultime _ et magnifique ! _ récit de La Fiancée d’Odessa,

intitulé Hôtel d’émigrants

Pour commencer,

je dirai que cet admirable court récit de 20 pages (écrit en 2001)

me semble parfaitement représentatif des deux autres œuvres développées (de 192 et 142 pages) que je viens de lire d’Edgardo Cozarinsky (écrites plus tard, en 2009, pour Loin d’où, et 2016, pour Dark).

Le présent du récit (du narrateur, âgé de trente ans) se situe au printemps (avril-mai) 2ooo, à Lisbonne, Cascais, Estoril et Sintra, au Portugal,

et concerne une enquête _ personnelle et même familiale _

à propos d’un mystère _ qui le poursuit et le travaille vivement à propos des filiations se trouvant à la genèse de sa propre identité de personne ; l’expression « un point de mystère«  se trouve à la page 125 _ concernant ses grands-parents maternels, lui allemand et peut-être juif, elle américaine, qui se trouvérent ensemble à Lisbonne la dernière semaine de septembre 1940, avant de s’embarquer pour New-York.

Le narrateur confie aussi, page 135 : « Je reconnais une fois de plus mon attrait pour les personnages obscurs » ;

ce qui, écrit-il encore, « m’aide à préférer _ comme objet de récit (et d’enquête rigoureusement documentée aussi) _ mes grands-parents (…) à tant de gens célèbres qui se trouvèrent en même temps qu’eux à Lisbonne » _ tels Hannah Arendt et son mari, Golo et Heinrich Mann, Alma Malher et Franz Werfel, son troisième mari, etc., tous à la recherche d’un travailnsport vers l’Amérique…

Il s’agit ici, cette fois encore _ comme dans les récits de Loin d’où et dans celui de Dark _, d’un questionnement d’un narrateur _ celui-ci est né en 1970 _ sur ses racines identitaires masquées _ que ce soit par lui ou que ce soit par d’autres que lui-même _, de la part de migrants : ici, et à l’automne 1940, à Lisbonne, deux Allemands, l’un Juif, et l’autre pas, Theo Felder, et Franz Mühle, qui fuyaient, et d’abord ensemble, un danger : celui qu’encourraient tout Juif européen ainsi que tout anti-nazi de la part des Nazis en une Europe sous la botte hitlérienne ; et celui qu’allait encourir bientôt, tout Allemand (même hostile aux Nazis), de la part des Alliés dès que ces derniers seraient les vainqueurs… Bien des réactions de travestissement s’avéraient nécessaires pour espérer s’en sortir, ou même simplement survivre.

J’y suis doublement sensible

et par le parcours de mon propre père sous l’Occupation, tentant de ne pas se laisser prendre dans la nasse des Nazis ;

et par ceux de personnes telles que Hannah Arendt _ dont j’ai identifié les lieux de logement à Montauban, huit mois durant en 1940-41, au sortir du camp de Gurs ; et aussi à Marseille… _ ; ou que Lisa Fittko (dans on lira l’indispensable Le Chemin des Pyrénées ) ; Lisa Fittko, celle qui ouvrit la voie dite Fittko, en accompagnant Walter Benjamin franchir la frontière au dessus de Banyuls ; et qu’empruntèrent ensuite ceux qui furent secourus par Varian Fry ou Helen Hessel _ l’inspiratrice de la Kathe de Jules et Jim d’Henri-Pierre Roché _, depuis Marseille...


Le narrateur qui a vocation à devenir écrivain, a mis la main sur un dossier de documents _ peut-être rassemblés en vue d’écrire lui-même une fiction ? _ laissés par son grand-père (allemand) au Leo Baeck Institute, à New-York, et qui concernent ses relations _ au cours de ces années de guerre _ avec un très proche ami allemand _ Theo Felder et son ami Franz Mühle, tous deux berlinois, s’engagèrent ensemble dans les Brigades internationales, puis ensemble, après avoir réussi à s’échapper des camps de Vichy, réussirent à gagner Lisbonne… _, avec lequel il a pu joindre, non sans difficultés diverses, Lisbonne, en vue de gagner, par bateau, les Etats-Unis :

ce sera le cas pour l’un des deux, prenant le bateau le Nea Hellas à Lisbonne le 3 octobre 1940, en compagnie d’Anne Hayden Rice, qu’il venait d’épouser au consulat américain de Lisbonne… ; l’autre demeurant à quai, au Portugal ; et dont ne parviendront (et seront conservées) à New York que deux lettres _ sans nom d’identité (même fictive), ni même quelque adresse (ne serait-ce que poste retante !) au Portugal : par prudence ! _ en date des 15 octobre 1941 et 25 novembre 1942 ; ainsi qu’un programme du cinéma Politeana (à Lisbonne) daté du 17 mai 1945 « correspondant à la première locale de Casablanca » (page 121).

Mais le narrateur ignore toujours :

et, d’une part, lequel des deux amis berlinois, Franz et Theo, a épousé alors, fin septembre 40, à Lisbonne sa grand-mère, Anne Hayden Rice (américaine fortunée et aventureuse) ;

et, d’autre part, lequel des deux a été le géniteur effectif de celle qui serait un jour _ de 1970 _ sa mère, Madeleine Felder, quand celle-ci aura épousé _ peu après Woodstock (15 août – 18 août 1969) où ils s’étaient rencontrés _ « un certain Anibal Cahn, né en Argentine » (page 147).

Ce qui a pour résultat que les racines juives du narrateur,

si elles sont contraintes de faire l’impasse du faux Theo Felder (et vrai Franz Mühle) _ mais lequel des deux avait été le géniteur effectif dans la chambre de l’hôtel Palacio ? Aucune des trois personnes concernées ne l’a su ! _,

sont davantage avérées côté Cahn…

C’est donc à une enquête sur ces jours et nuits-là de Lisbonne à la fin de septembre 1940

_ par les archives historiques municipales de Cascais qui « conservent environ mille fiches d’étrangers, provenant des hôtels d’Estoril et de Cascais (…) j’apprends que Franz Mühle et Theo Felder ont partagé la chambre 213 du Palacio du 10 septembre au 2 octobre 1940 ; Anne Hayden Rice a occupé la 215, du 26 septembre au même 2 octobre » (page 138) _,

de ces trois migrants-là

que se livre le narrateur à Lisbonne au printemps 2000 de ses trente ans

_ et qui concerne sa propre filiation.

Le narrateur apprendra aussi que si « le 2 octobre 1940, Felder et Mühle quittent l’hôtel Palacio »,

« c’est la dernière mention de ces deux noms que nous possédons » aux archives portugaises (page 140).

Celui qui reste à quai ne manifestera plus jamais sa nouvellelle identité aux deux autres.

Et les deux lettres que l’un des deux fit, de Lisbonne, parvenir à l’autre (et à Anne Hayden Rice) à New-York,

sera signée, en 1941 comme en 1942, « le Berlinois anonyme » (pages 138 et 146).

Une dernière remarque, à propos du goût de la fiction

afin de mieux approcher et comprendre le réel (et ses faits les plus bruts),

que le narrateur du récit partage visiblement avec l’auteur lui-même :

« Tout cela, je le sais.

Ce sont des faits attestés par des lettres, par les carnets de notes de mon grand-père, par des histoires que ma mère a entendu raconter et qu’elle m’a transmises des années plus tard.

J’ai simplement imaginé _ en plus _ quelques dispositions affectives, peut-être banales, comme toute clé qui prétend  expliquer la conduite humaine ; elles me servent à m’approcher _ voilà ! _ de ces êtres dont je ne peux comprendre le passé _ voilà _ qu’à travers la littérature _ cf ici le très beau travail de Philippe Sands dans son magnifique Retour à Lemberg ;

et cf mon article du 2-4-2018 sur cet immense livre : .

Un point de mystère subsiste.

Un jour de 1940, Anne et Theo se mariaient au consulat nord-américain, et partaient aussitôt pour New-York.

Franz restait au Portugal.

Mes questions deviennent innombrables, chacune d’elles en suscite bien d’autres« , page 125.

Un travail passionnant et de très grande qualité !

Et dont la sublime sobriété _ apprise à la table du montage cinématographique ? _ accroit l’éclat du mystère persistant…

Du grand art, sans trace d’art.

Ce mercredi 15 août 2018, Titus Curiosus – Francis Lippa

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